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Les assiègés de Compiègne, 1430 cover

Les assiègés de Compiègne, 1430

Chapter 16: VIII
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About This Book

The narrative recounts the 1430 siege of Compiègne, portraying the arrival of a young military leader who leads sorties against the besiegers, the chaotic battle during which she is captured as a raised drawbridge leaves her isolated, and the contested charge of treason aimed at the city's governor who nevertheless continues to defend the walls. Interwoven with the military episodes are vivid scenes of town life — craftsmen, markets, and local personalities such as a gargoyle-sculptor — that evoke daily routines, moral struggles, and conflicting accusations. The work balances dramatic historical action with intimate sketches of community, exploring themes of courage, suspicion, and the cost of war.

—Le pillage rapportait davantage.

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—Mon père était Bourguignon, ma mère Champenoise, et dame, il y a dix-huit mois, avant que je vous aie rencontrés, je suivais le côté de ma mère, j'étais Champenois... Mais l'année d'avant, c'était le côté de mon père qui l'emportait, j'étais piéton dans les armées du duc... On avait du bon temps, le pillage rapportait mieux... c'est maigre aujourd'hui, même avec vous!

—Donc, après avoir fait le tour de Senlis et tâché d'éventer toute embuscade, vous reviendrez au petit bois que vous connaissez, vous y trouverez Touquart, Goldenbach et Craeswerbrouck. C'est assez, cinq gaillards comme vous pour venir à bout de ce Bonvarlet... Mais ne vous trompez pas, n'arrêtez aucun autre! Il vous tomberait sous la patte un gros marchand chargé d'écus, que vous devriez ne pas le voir, pour ne pas donner l'alarme au vrai gibier...

Les routiers ricanèrent.

—Moi, reprit le chef, j'attendrai l'homme au delà de Senlis, pour le cas où vous auriez été assez bêtes pour le laisser passer.

—Tu es couché sur mon arbalète!

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—Ah bien, gémit tout bas Maclou Longbec, on ouvrira l'œil! D'abord moi j'en ai assez! Je quitte l'arbalète, je ne suis plus homme d'épée, je redeviens homme d'aiguille et avec ma part de prise, je m'établis à Rouen ou à Paris! La tranquillité, quelle douceur! Et puis, vois-tu, Loupias, Gascon sec et dur comme un caillou, moi je suis un homme doux et paisible et sujet aux rhumes... Hein! quel temps!... Et ce chien de métier de soldat n'est guère bon pour la santé... Craeswerbrouck, animal de Flamand, tu es couché sur mon arbalète, tu ne t'en aperçois pas, tant tu es bardé de lard!

Saisi par une jambe.

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—Alors, bâilla Canteleu, on va se resangler au lieu de dormir...

Jehan des Torgnoles en savait assez. Il fallait maintenant partir au plus vite, s'évader de ce guêpier, arriver à tout prix à tirer le pauvre Bonvarlet du terrible danger qui le menaçait, d'autant plus qu'en le sauvant on sauvait peut-être la ville de Compiègne et la bergère qui avait rendu l'espoir et le courage aux gens de guerre, et qui combattait si vaillamment avec eux pour la délivrance du malheureux pays de France.

Profitant de ce que les routiers faisaient un peu de bruit, les uns se préparant à partir, les autres en s'allongeant sur la paille, il se leva vivement et gagna la lucarne. Quand il se fut hissé dehors sur le chaume, il tira vers lui son bâton ferré et se laissa couler avec précaution.

Le chaume descendait par bonheur assez bas, en se pendant par les bras il n'y aurait qu'un saut de quelques pieds à faire. Jehan inspecta les environs. Rien ne bougeait, la solitude semblait complète. Sans abandonner son bâton ferré, il s'accrocha aux dernières brindilles de chaume et s'apprêta à sauter avec le moins de bruit possible.

Tout à coup comme il allait lâcher les mains, il se sentit saisir par une jambe. Juste au-dessous de lui un homme jaillissait de l'embrasure d'une porte où il se tenait enfoncé, invisible pour Jehan sous la saillie du toit de chaume.

—Alerte! par saint Georges! alerte! cria l'homme.

D'un violent coup de pied de la jambe libre, Jehan se dégagea et sauta sur le sol. Il y eut un éclair d'épée sous un rayon de lune. Jehan, d'un brusque mouvement de côté, put éviter la lame qui allait lui trouer la poitrine, mais une estafilade lui déchira l'épaule. Il rugit de douleur et de colère et son redoutable bâton ferré, massue formidable, s'abattit sur son adversaire. Un bruit sourd, un second rugissement et l'homme tomba la face contre terre; la massue avait rencontré la tête.

Jehan ne prit pas la peine de regarder en arrière. Il entendait les routiers sortir de la grange. En trois bonds il traversa le courtil, passa au travers de la haie et fila tout droit d'instinct vers un petit bois qui par bonheur se perdait dans un pli de terrain à l'abri de la lune.

Son bâton ferré s'abattit.

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Les routiers en désordre étaient tombés sur leur camarade; ils avaient hésité un instant avant de se lancer à la poursuite de l'ombre qu'ils avaient à peine entrevue.

—Allons donc! allons donc! cria le chef, laissez là l'imbécile qui s'est fait assommer et attrapons l'homme... Camarades nous étions épiés, l'homme a certainement entendu, il nous le faut ou tout est manqué... Hardi, compagnons, du jarret! nous le tenons!

Les routiers sortaient de la grange.

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Jehan fonçait à travers le taillis comme une trombe, le bois par malheur n'était pas profond et de l'autre côté c'était la plaine découverte en pleine lumière, sous un ruissellement d'étoiles, dans la nuit claire et froide. Mais il avait une avance de plus de deux cents pas et une fois sous les arbres, invisible aux poursuivants, Jehan pointa sans hésiter vers la gauche, suivit le bois dans sa plus grande longueur pendant que les routiers perdaient quelques minutes en hésitations.

—Par ici! par ici! cria le chef, je l'ai entendu! Éparpillez-vous à dix pas les uns des autres, faites silence et gagnez vivement le bout du bois.

Par bonheur, au bout du bois, Jehan rencontra un terrain en partie défriché, encore rempli de broussailles, avec de grosses souches çà et là, et des troncs abattus. Plus loin, le sol s'escarpait, formant une ligne de collines ondulées. Courbé, sautant de buisson en buisson, presque à quatre pattes parfois, évitant les points éclairés, Jehan atteignit le haut de la colline. Il était temps, les routiers sortaient du bois. Il les vit après un court conciliabule gravir la pente en sondant chaque trou, chaque repli broussailleux.

—Bons chiens de chasse, se dit Jehan après avoir soufflé une minute, mais vous ne tenez pas encore votre gibier, détalons vite! Heureusement ma mère m'a donné de bonnes jambes...

Détalons!

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VI

UNE POURSUITE MOUVEMENTÉE

Le soleil se levait blafard derrière les masses de nuages qui promettaient encore de la pluie pour la journée. Depuis trois heures peut-être Jehan courait ou marchait, le plus possible à couvert sous bois, quand il rencontrait des bois, ou dans des sentiers accidentés, à travers champs. Le gibier ne s'était pas laissé prendre. Pendant longtemps il avait senti les chasseurs sinon sur ses talons, du moins à courte distance. Maintenant il croyait être sûr de les avoir dépistés ou distancés.

Il n'y avait plus de danger immédiat. Mais Jehan, les coudes au corps, réglant le mieux possible sa respiration, courait toujours, l'œil et l'oreille aux aguets, évitant les villages et les grandes routes. Où se trouvait-il exactement? les villages étaient-ils en la possession de l'ennemi? Il l'ignorait. Mais il se savait à peu près dans la bonne direction, marchant du côté de la rivière d'Oise, vers le pays de Senlis. Car son parti était pris, coûte que coûte, il lui fallait arriver là-bas avant les routiers pour sauver Bonvarlet, lui faire quitter sa route pour aller avec lui à Compiègne, avertir le gouverneur Flavy et Jehanne la Lorraine des trahisons qui se préparaient.

Il y laisserait sa vie si le sort le voulait, mais plutôt que de voir le pauvre Bonvarlet tomber dans l'embuscade, il attaquerait les routiers, même seul.

Ils étaient donc neuf, pensait-il en sa route, j'en ai abattu un qui, je crois, est mal en train de courir maintenant... Reste huit... Je connais leur plan, quatre dans l'embuscade en avant de Senlis, quatre en arrière de la ville. Je vais en avant. Oh! j'arriverai! Je verrai Bonvarlet avant eux et l'avertirai, ils ne le tiennent pas, quand je devrais leur tomber dessus... J'ai une faim de loup... Courir ainsi creuse... Et je n'ai plus mon bissac! Rien dans les champs! Il me faudrait passer près des villages pour trouver des jardins, des raves et des oignons... Mon dîner d'hier qui était le seul repas de la journée est loin! Tais-toi, mon estomac, ne réclame pas... sois raisonnable, je te revaudrai ça un autre jour, si je peux!... d'ailleurs tu devrais commencer à t'habituer à la diète!...

En passant près d'un petit ruisselet, Jehan se jeta à terre pour boire un peu et se reposer cinq minutes à l'abri d'un bouquet d'arbres. Son estafilade à l'épaule, à laquelle il ne pensait pas en courant, lui fit faire une grimace douloureuse. Il eut un instant la tentation de mettre un peu d'eau fraîche sur sa blessure, mais le sang avait séché et collé ses vêtements, il valait mieux n'y pas toucher.

Jehan se jeta à terre.

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—Quelle chance, se dit-il, que ce soit à l'épaule gauche! A l'autre cela m'empêcherait de manier convenablement mon assomme-brigands, mon brise-carcasse à routiers! Mais la droite est bonne et je le leur montrerai!

Il se leva et fit un rapide moulinet avec son bâton ferré.

—Tout va bien! en route!

Pas de routiers à l'horizon. Certainement ils avaient abandonné la poursuite et repris la route de Senlis. Jehan chercha à s'orienter. C'était à quelques lieues de Gisors qu'il avait eu cette heureuse chance de rencontrer les routiers et d'être mis au courant de leur plan. Il avait dû obliquer vers le Sud pour leur échapper, mais il avait depuis repris la bonne route. Senlis devait être encore à sept ou huit lieues. Il fallait aller passer l'Oise du côté de Beaumont et piquer ensuite le long des forêts pour couper la route de Bonvarlet avant l'endroit dangereux.

Sous les averses.

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Par malheur la pluie qui menaçait depuis l'aube commença bientôt à tomber. Petite pluie d'abord, averse violente ensuite. Le vent soufflait; quand un nuage avait crevé, un autre arrivait en grande course du fond de l'horizon et se déversait sur la plaine et sur le pauvre piéton trempé bien vite jusqu'aux os.

Jehan ne s'en inquiétait pas. Ce qui le consolait c'est que la pluie tombait aussi sur les routiers. Il se les représenta pataugeant derrière lui sous l'averse, dans les chemins boueux; cela le fit rire et lui redonna des jambes. Cette pluie lui fit même gagner trois quarts d'heure. Comme il ruisselait sous la bourrasque, il songea qu'il était bien inutile d'aller chercher un pont pour traverser l'Oise. Le plus simple c'était de marcher droit à la rivière et de la franchir à la nage. Il n'en serait pas beaucoup plus mouillé.

Sortie de la rivière.

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Des collines bordant la rivière il put apercevoir une étendue de pays, bien mélancolique sous la bourrasque qui faisait rouler les gros nuages et crever les averses. Des plaines parsemées de masses vertes, de gros bouquets de bois qui peu à peu se serraient et se réunissaient pour ne plus former qu'une immense forêt occupant tout l'horizon, presque sans solution de continuité, sous divers noms: forêt de Chantilly, forêt de Halatte, bois divers à perte de vue, se reliant sous Verberie et Béthisy à la grande forêt de Guise ou de Compiègne. Jehan dévala au grand trot la pente de la colline et sauta sans hésitation dans l'Oise. Oui, vraiment, on n'y était pas plus mouillé qu'à travers champs.

En abordant sur l'autre rive il se secoua comme un chien mouillé et reprit sa course. Un rayon de soleil vint un instant entre deux nuages le réchauffer un peu sans le sécher tout à fait.

Il se défiait des bois propices aux embuscades et se tenait à la bonne distance de la ligne sombre de la forêt.

—Où vas-tu donc, pauvre garçon? lui cria au passage dans un hameau de bûcherons, une bonne femme apitoyée par sa figure hâve et ses vêtements mouillés, est-ce qu'on te poursuit?

—Vous n'avez pas vu de routiers anglais par ici? demanda Jehan s'arrêtant pour souffler un instant.

—On n'en avait pas vu depuis une semaine au moins, fit un homme passant la tête à une fenêtre, mais...

—Mais quoi?

—Mais il vient de passer tout à l'heure, là-bas, à l'entrée du bois, quatre ou cinq gaillards à mines d'écorcheurs... Entre te sécher ici, il vaut mieux que tu ne les rencontres pas!

—Merci, dit Jehan, je n'ai pas le temps... Ce sont mes brigands qui courent à leur embuscade, pensa-t-il, raison de plus pour me dépêcher, je marchais, il faut que je coure!

—Il a froid et faim aussi, peut-être, dit la bonne femme, prends au moins ce morceau de pain, mon garçon, il est de la quinzaine passée, mais tu as de quoi mordre!

Jehan attrapa le morceau de pain au vol et reprit sa course en expédiant le pain à grands coups de dents.

Enfin Jehan atteignit un chemin qu'il reconnut. C'était bien la route de Senlis. Là devait passer Bonvarlet pour s'en aller vers les routiers qui le guettaient.

La route, aussi loin que le regard pouvait la suivre, était déserte. Pas une âme, pas une charrette. Chacun devait se rencogner chez soi et ne se risquer dehors que pour des raisons sérieuses, par ce mauvais temps, avec la crainte des gens de guerre courant les champs.

—Où vas-tu donc, pauvre garçon?

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Un monticule couvert de bois dominant des deux côtés une longue partie de la route, parut à Jehan exténué un bon poste pour attendre Bonvarlet. Il trouva dans les branches d'un chêne une place point trop mouillée et assez commode pour surveiller la route.

—Et maintenant patience, patience! monologua Jehan une fois installé, et ne faisons pas le douillet. D'abord, c'est entendu, je ne suis pas fatigué, je n'ai pas faim, je n'ai pas froid, je ne suis pas mouillé! Nous causerons de toutes ces bêtises-là plus tard, quand j'aurai tiré maître Bonvarlet du danger qui le menace... Mais par mon saint patron, qu'il vienne le plus vite possible.

Dans les branches d'un chêne.

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Ce Jehan qui n'avait pas froid et qui n'était pas mouillé, claquait des dents cependant, et son estomac se remettait à crier famine. Et le messager royal envoyé à Compiègne, le digne maître Bonvarlet, attendu ici par Jehan et guetté par les routiers, n'arrivait pas. Jehan maintenant engourdi sur la branche avait de la peine à se tenir éveillé. Il se contait des histoires pour tâcher de ne pas laisser son esprit s'engourdir comme son corps; il se remémorait ses différends avec Thibaut Rongemaille l'usurier, et s'efforçait de se mettre en colère au souvenir des écus laissés entre ses griffes.

Cependant la nuit tombait tout à fait et maître Bonvarlet n'arrivait pas.

Maintenant Jehan des Torgnoles frissonnait tout transi de fièvre; le froid, la pluie, la faim, la fatigue, tout l'accablait; sa blessure lancinante le tenait à peu près éveillé. Il avait presque des hallucinations. Il était sorti du fourré et marchait d'un pas saccadé sur la route. Dans l'obscurité il croyait à tout instant voir arriver sur lui des fantômes à longs bras qui devenaient simplement des arbres quand il se cognait la tête dans les branches.

 
 
Les trois cavaliers s'arrêtèrent.

—C'est vous, maître Bonvarlet? demandait-il à voix basse au moindre bruissement du vent dans les broussailles. Rien! Personne! Les heures passaient. De temps en temps, il se laissait tomber épuisé dans l'herbe mouillée. Tout à coup dans la nuit il perçut, très nettement cette fois, un trot de cheval. Comme il était alors par terre, il se contenta de lever la tête pour écouter. Oui il arrivait sur la route, du côté de Senlis, non pas un cavalier, mais trois au moins. Les cavaliers passèrent. Jehan s'enfonça dans le feuillage, car il avait vu luire des corselets d'acier et distingué de longues épées. La tournure des trois hommes ne lui disait rien de bon. Les cavaliers s'arrêtèrent à quelque distance comme pour tenir conseil. L'un d'eux partit au galop en avant et disparut vers la plaine, tandis que les autres, descendus de cheval, s'asseyaient dans un buisson à deux pas de Jehan.

Celui-ci avait repris toute son énergie et à tout hasard, pour être prêt à tout, serrait entre ses mains son bâton ferré. Il resta bien trois quarts d'heure ainsi, se rapprochant insensiblement des deux hommes et se demandant souvent s'il ne ferait pas bien de les attaquer.

Les deux cavaliers semblaient s'impatienter; de temps en temps ils se levaient, piétinaient pour se réchauffer et se rasseyaient en grommelant.

—Non, non, j'en ai assez du métier, toujours sur ses pattes...

—Bah, puisque le capitaine a pu demander des chevaux aux Anglais de Creil...

—Je n'en suis pas moins fourbu! Chien de métier!

—Tais-toi donc! tu n'aimes pas les métiers assis, tu n'aimes pas les métiers debout, tu réclames toujours. Tu ennuies le diable à la fin! Mais je voudrais te tranquilliser. Vois-tu, il ne faut pas se faire de bile, car tout finit par s'arranger... Sais-tu ce qu'il arrivera?... Tout vient à point à qui sait attendre, tu finiras à ton goût, ni assis, ni debout... tu finiras pendu!

—La corde t'étrangle toi-même, gémit le routier, on ne doit pas parler de ces choses-là entre honnêtes gens, ça porte malheur!

—Je n'en suis pas moins fourbu.

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Jehan ne pouvait plus conserver de doute, il avait devant lui deux des malandrins de la grange. Que faire? Fallait-il tomber dessus en profitant de leur surprise pour en débarrasser la route? Comme il hésitait et cherchait à s'approcher davantage, il entendit au loin dans le silence de la nuit le martèlement d'un galop rapide. C'était l'autre cavalier qui revenait à pleine course: bientôt il fut à portée de voix.

—Holà hé! cria-t-il, Canteleu, Longbec, alerte, en selle!

—Quoi? firent les routiers en se relevant, le messager?

Jehan frémit et se redressa dans l'ombre.

—Non! dit le cavalier arrêtant un instant sa monture; non, par le diable il est passé! Pendant que nous nous morfondions sous bois à tendre nos souricières, il filait d'un autre côté!... Il a dû glisser par je ne sais quels sentiers... Il faut le trouver... Vite, vite, en selle, il s'agit de le rattraper avant Compiègne.


VII

OU MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE

De l'autre côté des épaisses forêts qui du Parisis au Noyonnais ne faisaient pour ainsi dire qu'une longue masse verte, dans l'après-midi du jour où Jehan de Compiègne, après la mauvaise rencontre des routiers dans la grange abandonnée, se lançait à la recherche de maître Bonvarlet, une belle troupe de gens de guerre, marchant sous la bannière bleue aux fleurs de lys d'or, s'avançait sur la route de Crépy-en-Valois. Il y avait une cinquantaine d'hommes d'armes chevauchant sous la lourde armure de fer, la salade sur la tête ou accrochée à la selle; des écuyers en harnois plus léger ou des coutiliers à pied à côté d'eux, portaient les grandes lances des chevaliers. En avant et en arrière marchaient environ deux cent cinquante piétons, une cinquantaine d'archers, autant d'arbalétriers chargés du grand pavois dans le dos, avec la trousse pleine de viretons au côté, et environ cent cinquante hommes armés de longues piques, de guisarmes, vouges, fauchards à longues lames tranchantes, hérissées de pointes et de crocs pour saisir et accrocher les gens d'armes par leurs armures, éventrer les chevaux ou leur couper les jarrets.

La chanson de route.

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Quelques piétons, pour oublier la fatigue de cette longue route et la pluie qui leur fouettait le visage, de temps en temps chantaient, sans excès d'harmonie il faut l'avouer, quelque vieille chanson, la complainte de l'Homme armé qui disait naïvement les ennuis du soldat, la tristesse des départs, et reprenait quelque gaieté par une ritournelle comique au refrain, la chanson de marche enfin, aussi vieille que les premières armées.

Un homme qui venait de sortir d'un petit bois à la vue des bannières françaises, les regardait passer sur la route. C'était, lui aussi, un voyageur; son bâton, ses chausses couvertes de boue l'indiquaient. Comme un piéton s'arrêtait sur le bord du chemin pour relacer ses brodequins, le voyageur l'interrogea:

—Archer, mon camarade, dit-il, messire La Hire est-il avec vous?

—Il y est, répondit l'archer, tenez, là-bas, le chevalier dont le bassinet a une longue plume rouge. Et celui qui chevauche à côté de lui est messire Pothon de Xaintrailles.

—Je le vois, merci, je vais lui parler.

—Eh, l'homme, dit un soldat qui portait sa salade à la ceinture parce que son front était entouré d'un linge légèrement rougi par places, vous savez qu'il est de mauvaise humeur aujourd'hui...

—Mais non, dit un troisième, il est de très bonne humeur, parce que nous avons joliment battu les Anglais hier à Lagny!

—Il est de mauvaise humeur, te dis-je, parce qu'on a laissé échapper de la déroute une quarantaine d'Anglais, alors que tous, à son compte, auraient dû rester sur le terrain.

—Je vais toujours voir, fit le voyageur en allant au-devant d'un groupe de gens d'armes qui s'avançaient assez lentement sur leurs grands et lourds chevaux à l'air fatigué.

—Messire La Hire est-il avec vous?

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La Hire, un des plus fameux capitaines de Charles VII, de ceux qui, dans la bonne ou la mauvaise fortune, portèrent les plus rudes coups aux Anglais, était alors un homme d'environ quarante-cinq ans, chevalier massif et robuste, aux traits accentués, aux yeux aigus sous des sourcils épais et farouches réunis en un large accent circonflexe noir, justifiant son surnom de La Hire, c'est-à-dire la Colère. Malgré le froncement de ses sourcils, son humeur ne semblait pas trop hargneuse ce jour-là, et même il souriait discrètement à quelque chose d'assez plaisant sans doute que venait de lui dire Pothon de Xaintrailles. Celui-ci aussi avait fière allure; un peu plus jeune que La Hire, grand et solide chevalier aux bras énormes, il redressait sa haute taille dans une armure un peu rouillée aux endroits visibles, recouverte d'un surcot rouge dans lequel se voyaient quelques déchirures.

La Hire et Xaintrailles, toujours en expéditions contre les Anglais, en courses rapides aux terres de Normandie, Bretagne ou Picardie, guettant les occasions, prompts à fondre sur une place forte qui ne les attendait pas, ou à surprendre quelque corps de routiers aventuré, avaient été des compagnons de Jehanne d'Arc pendant la superbe campagne de l'année précédente, conquis tout de suite par la belle vaillance de Jehanne et par cette miraculeuse entente de la guerre que cette bergère de dix-huit ans avait montrée tout de suite.

Le voyageur laissa passer un peloton d'hommes de pied et s'avança ensuite en saluant devant La Hire, qui le regarda tout d'abord d'un air surpris.

—Bonjour, que voulez-vous? fit-il de son air brusque. Tiens, mon hôte de Compiègne, c'est vous, maître Bonvarlet?

L'homme s'inclina.

—Oui messire, c'est moi, dit-il, bien heureux de vous rencontrer et de vous féliciter pour votre victoire d'hier.

Toujours prêts à fondre sur l'ennemi.

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—Oui, messire Pothon me rappelait à l'instant la mine déconfite des Anglais qui rentraient de l'expédition avec du butin lorsqu'ils nous virent et nous sentirent tout à coup leur tomber sur le dos. Vous voyez, en y pensant, je suis presque malade de rire...

Décidément messire La Hire était de bonne humeur, il ouvrait largement mais silencieusement la bouche, pensant probablement rire à gorge déployée.

—Mais, reprit-il, que faites-vous sur les routes, maître Bonvarlet? Quand je fus votre hôte, en votre logis près de la grosse tour Beauregard, lorsque nous allâmes à Compiègne il y a quinze jours avec Jehanne, vous ne m'aviez pas paru aimer beaucoup à courir les champs... Et votre si gente et si douce fille, l'auriez-vous laissée seule en une ville assiégée?

—Oui, messire, c'est moi!

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—Messire, dit tout bas Bonvarlet, pendant que vous chevauchiez en quête de bons coups de lance, je fus chargé par le capitaine de Compiègne, messire de Flavy, d'aller voir les gens du roi Charles à Orléans, pour remettre lettres et en rapporter argent pour les nécessités de la guerre. Je ne suis pas homme de bataille, je ne me crois aucune vaillance, et je serais d'une faible utilité dans un assaut, vous vous en doutez à me voir, n'est-ce pas? Je vous avoue donc humblement que je n'eus pas le cœur très réjoui de la mission... Messire de Flavy, pour m'amadouer, parla de la confiance qu'il mettait ainsi en moi, sur la recommandation du seigneur abbé de Saint-Corneille, il ne me cacha point les dangers qui pouvaient m'attendre en chemin, ce qui n'était pas pour me rassurer...

—Oui, oui, fit La Hire.

—Messire de Flavy pour m'amadouer...

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—Ces dangers vous feraient rire, mais moi cela me gênait tout de même quelque peu, mais enfin je suis parti, j'ai rempli ma mission assez heureusement jusqu'ici et je reviens...

Jehanne d'Arc et la troupe de secours.

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—Vous revenez avec des finances?

—Oui, dit tout bas Bonvarlet, mon pourpoint est cousu de pièces d'or. C'est une riche armure, mais je ne voudrais point me heurter sur la route à des routiers de Bourgogne ou d'Angleterre. Je vais de ce pas à Senlis où je dois laisser une partie de cet or. Averti des dangers possibles, j'ai pris par le plus long, je serai à Senlis dans quelques heures par chemins détournés et j'en repartirai demain pour Compiègne.

—Gardez-vous bien, dit Pothon de Xaintrailles, maître Bonvarlet, la force manque peut-être à vos bras, mais non le cœur en votre poitrine, vous êtes un brave homme!

—Oui, gardez-vous bien! reprit La Hire, et que Flavy continue à bien garder Compiègne; avertissez-le que nous serons chez lui dans deux jours prêts à bien faire. Tenez, maître Bonvarlet, voici Jehanne, notre bergère capitaine, qui s'avance avec son frère et son écuyer. Regardez-la, elle chevauche hardiment comme un vieux chevalier, son cœur déborde de flamme quand elle voit l'ennemi, et elle a force de rude soudard pour bouter en avant dans un assaut ou une charge.

Un groupe de cavaliers arrivait en pressant le trot de leurs chevaux fatigués. Jehanne marchait parmi eux reconnaissable à ses cheveux très courts pour une femme, un peu longs pour un homme, et au grand surcot qui couvrait son armure. Son casque, un bassinet en tout semblable à celui des hommes d'armes, pendait accroché au chanfrein de son grand cheval. Elle semblait de taille moyenne, mais tout en elle respirait la force et la vaillance. Il était difficile de discerner à première vue ce qui lui donnait cet indéniable ascendant sur tous ces rudes soldats éprouvés par tant de guerres, peut-être son regard franc, la simplicité de ses allures et ce courage sans hésitation ni défaillance, qui la faisait se jeter au plus fort du combat en méprisant les volées de flèches, les boulets des bombardes et les épées levées sur elle.

A côté d'elle marchaient son frère Pierre d'Arc, robuste soldat lui aussi, et son écuyer d'Aulon qui portait sa bannière particulière, semée de fleurs de lys et ornée de peintures.

—Et bien, messire La Hire, nous nous arrêtons?

Quelques bons joueurs de bombarde.

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—Pour ouïr des nouvelles de Compiègne, répondit La Hire, Flavy est toujours le capitaine vaillant que nous avons vu; soldats et bourgeois combattent de leur mieux, mais cela fait toujours peu d'hommes de guerre aux remparts.

—C'est vrai, dit Bonvarlet, mais je ne suis plus inquiet, messire, si vous y venez avec la vaillante Jehanne, avec messire Pothon de Xaintrailles.

—J'irai voir mes bons amis de Compiègne.

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—Les assiégeants sont nombreux, les Bourguignons ont rejoint les Anglais, ils veulent la ville, fit Xaintrailles la mine soucieuse, et nous avons peu de gens à mener à la rescousse contre l'armée du comte d'Arundel et du duc de Bourgogne, nous ferions peut-être bien d'attendre à Crépy d'avoir réuni plus de monde.

—Bah! nous avons cinquante lances, trois cents bonnes épées, quelques arbalètes, plus quelques gaillards qui sont bons joueurs de bombardes et couleuvrines et qui l'ont bien prouvé au siège d'Orléans.

—Juste comme messire de Flavy en réclame pour le rempart, fit Bonvarlet.

—En route.

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—Tous de vaillantes gens qui n'ont pas voulu laisser rouiller leurs épées dans l'inaction de l'autre côté de la Loire, s'écria Jehanne, et qui viennent de bon cœur au combat, les Anglais l'ont vu hier à Lagny. On nous promettait défaite et trahison, et vous voyez, la déroute a été pour l'ennemi, comme à Beaugency, comme à Patay...

—Oui, c'est assez pour donner bon aide à ceux de Compiègne, acheva La Hire en faisant sonner son gantelet sur son genou, un jour de repos à Crépy pour laisser souffler hommes et chevaux et ensuite nous boutons en avant!

—C'est dit. Pour moi, après-demain, déclara Jehanne, quoi qu'il arrive, j'irai voir mes bons amis de Compiègne...

—Et nous tombons sur l'Anglais. Allez votre chemin, maître Bonvarlet, continua La Hire tout bas, et aussitôt à Compiègne, prévenez Flavy qu'à l'aube d'après-demain nous arrivons par la forêt et que tout soit prêt pour l'attaque.

—Que Dieu vous garde! fit Bonvarlet d'une voix grave en levant son bonnet.

Déjà la petite troupe reprenait sa marche, le groupe des chevaliers, avec Jehanne au milieu, s'éloignait dans un bruit de fer froissé, d'épées frappant sur les jambards des hommes, sur les bardes des chevaux. On entendait en avant quelques voix de soldats qui reprenaient une chanson pour égayer un peu la marche en cette journée maussade et pluvieuse.


VIII

COMMENT JEHAN, MALGRÉ LES ARCHERS DE GARDE, S'INTRODUISIT EN VILLE

Il ne pleuvait plus et la nuit était belle. Lorsqu'une éclaircie se produisait dans les masses de nuages tourbillonnant et roulant dans le ciel, poussée par le vent, la lune apparaissait éclairant la ligne des remparts de Compiègne, du côté tourné vers la forêt près de la porte Pierrefonds, sous une grosse tour en forme de trèfle qui défendait un saillant de l'enceinte. Cette grosse tour, d'aspect très particulier, s'appelait le bastillon de la Vierge, en raison d'une statue placée à la pointe du trèfle, au-dessus des créneaux.

La forêt de Compiègne.

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La forêt qui venait alors presque jusqu'aux murs de la ville, masse sombre aux profondeurs mystérieuses, semblait dans la nuit hostile et menaçante.

Ce n'était pas alors la belle forêt aménagée aux trois derniers siècles, percée dans tous les sens de routes innombrables et de larges avenues que nous connaissons. Cette forêt de Guise ou de Compiègne formait un immense territoire sauvage, à peine traversé par quelques mauvais chemins, comme l'antique voie romaine dite chaussée Brunehaut, les chemins de Senlis, de Crépy et de Pierrefonds; ici fourré impénétrable coupé de gorges profondes, de sombres ravins où venaient se perdre des cours d'eau, ailleurs futaies séculaires autour des étangs, files majestueuses de grands hêtres, chênaies aux arbres formidables étendant leurs grandes branches tordues, cavernes de feuillage où les mystères druidiques avaient été célébrés, taillis enchevêtrés, antres broussailleux habités par toutes les bêtes fauves, où le loup avait son repaire, le sanglier sa bauge, où les hardes de cerfs et de biches passaient sous la protection de vieux mâles farouches aux bois immenses.

Dans cet enchevêtrement très peu pénétrable, il y avait pourtant çà et là en des clairières difficiles à découvrir, des hameaux de bûcherons reliés par des sentiers, des monastères enfoncés dans le silence de quelque vallon perdu, des postes fortifiés pour les sergents forestiers chargés de la garde et juridiction dans l'immense domaine; mais depuis les soixante années de guerre qui ravageaient le Valois, savait-on ce que la forêt recelait de dangers dans ses profondeurs? Où étaient bûcherons et forestiers? Quelques prieurés et ermitages avaient été ruinés, les nonnes de l'abbaye de Saint-Jean-aux-Bois devaient trembler derrière leurs murailles, ou s'étaient réfugiées dans la cité de Compiègne, remplacées peut-être par quelque bande de brigands.

Cependant depuis un mois déjà que la ville de Compiègne était assiégée, le côté du rempart en face de la forêt demeurait libre. Les assiégeants ne tenaient que la rive droite de l'Oise et n'aventuraient de l'autre côté que des partis de batteurs d'estrade qui se risquaient peu en forêt. Depuis un mois la ville faisait bonne défense, mais les forces ennemies augmentaient tous les jours; sentant qu'elle était la clef de l'Ile-de-France, Anglais et Bourguignons avaient décidé de l'avoir à tout prix. Ils tenaient Noyon, ainsi que toutes les places d'alentour, et le château de Choisy, à une lieue de Compiègne, venait de tomber entre leurs mains; ils allaient donc pousser le siège avec vigueur. En attendant un secours des troupes que Jehanne d'Arc, la Hire et Xaintrailles essayaient de réunir, les gens de Compiègne se montraient pleins de résolution.

Dans les ruines.

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Dans les taillis à l'extrémité de la forêt, un homme à figure hâve, aux vêtements déguenillés, boueux et sanglants, s'avançait à grands pas, le corps penché en avant, avec des marques d'extrême fatigue, en s'appuyant sur un énorme bâton, massue plutôt, terminé par un marteau de fer. C'était Jehan des Torgnoles dans un assez triste état. Presque sans repos depuis la nuit précédente, il errait dans les bois entre Senlis et Compiègne, tantôt poursuivant, courant derrière les routiers avec l'espoir d'empêcher le malheureux Jacques Bonvarlet de tomber entre leurs mains, tantôt poursuivi lui-même et traqué dans les halliers.

A travers bois.

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Comme il succombait à la fatigue et à la faim, il avait pu, dans le courant de la journée, en fouillant les ruines d'une ferme brûlée tout récemment par les Anglais de Creil, dénicher un morceau de lard encore accroché dans la cheminée. Grâce à cette bonne aubaine il avait repris quelques forces et retrouvé la lucidité de son esprit troublé par la fièvre de sa blessure, l'extrême tension de ses nerfs et la violente excitation de toutes ces courses éperdues et anxieuses.

Au large! riposta une voix.

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Maintenant c'est fini. Après tant d'heures d'angoisses, il arrive désespéré. Hélas, tous ses efforts ont été inutiles! il n'a pu rejoindre le messager royal, le pauvre Bonvarlet, sans doute tombé dans l'embuscade et gisant à cette heure sans vie dans quelque fourré de cette forêt où rôdent des soudards ennemis. Plusieurs fois dans la journée il a cru l'apercevoir au loin, dissimulant sa marche par les sentiers détournés et s'est lancé à sa suite à travers bois. Mais l'homme entrevu, le sentant à ses trousses, avait trouvé quelque ravin pour disparaître, et c'était ensuite Jehan qui, subitement, se trouvait forcé de détaler devant quelques routiers surgissant au détour d'un sentier.

Enfin, si le pauvre Bonvarlet est pris, il reste la ville à sauver. Et rappelant toute son énergie, Jehan a continué sa route sur Compiègne et il arrive à bout de forces en vue des murailles. Il est déjà tard dans la soirée. Les portes sont closes depuis longtemps. Il faut pourtant pénétrer dans la ville et prévenir le gouverneur. Mais comment se faire ouvrir à cette heure? Va-t-il falloir, pour attendre le matin, chercher asile dans les maisons dévastées des faubourgs? Et si pendant ce temps quelque traître pénétrait en ville avec le message arraché à Bonvarlet?

Double escalade.

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Il faut entrer. Jehan des Torgnoles approche de la porte Pierrefonds sombre et silencieuse dans la nuit. Un petit ouvrage extérieur palissadé défend le fossé; derrière les palissades des sentinelles veillent, car lorsque Jehan sort de l'ombre et se présente dans l'espace éclairé par la lune, un carreau d'arbalète siffle à son oreille. Il se jette vivement de côté et tente de parlementer.

—J'apporte mes bras pour combattre l'Anglais avec vous, bourgeois de Compiègne, et j'ai des nouvelles à communiquer au gouverneur..., ouvrez à un homme seul!

—Au large! riposta une voix, et reviens demain matin! Si tu es ce que tu dis, on t'accueillera, si tu es un espion, c'est assez tôt pour être pendu.

Jehan entendait les hommes de garde arriver pour garnir les meurtrières de la palissade, il comprit qu'il était inutile d'insister et battit en retraite. Il n'y avait rien à faire qu'à chercher quelque trou pour dormir jusqu'à l'aube. Comme, d'un pas hésitant, il suivait à quelque distance les contours du fossé, il se rappela un coin des remparts dans l'angle d'une tour, où les débris d'une échauguette au-dessus d'une poterne condamnée, pouvaient se prêter à une escalade. Mais n'avait-on pas apporté des modifications à ce point faible du rempart? Il fallait voir. Jehan s'avança avec précaution. Justement une nouvelle bande de nuages allait masquer la lune pendant quelques minutes. Quand l'obscurité attendue fut venue, Jehan courut vers le fossé et se laissa glisser dans l'herbe humide. Oui, c'était bien là. Pas de changement à l'ancienne poterne. Il y avait toujours les pierres en saillie que Jehan connaissait. Grimpé sur le talus de la tour, il se hissa aux premières pierres avec d'infinies précautions pour ne donner l'éveil à aucune sentinelle et pour ménager aussi son épaule qui le faisait cruellement souffrir à chaque mouvement des bras. Il mesurait de l'œil dans le vague de la nuit la hauteur du mur lorsque, de stupeur, il faillit pousser un cri et lâcher prise. Un homme montait devant lui et cet homme, parvenu en haut, enjambait déjà le parapet!

Encore la trahison.

Jehan, surexcité par la fureur, oublie son épaule; il se hisse rapidement de pierre en pierre et à son tour il enjambe le parapet. Il se trouve sur un rempart terrassé d'où une pente douce descend dans une ruelle bordée de jardins. Tout dort de ce côté, les maisons au fond des petits jardins n'ont pas une lumière. Il fait sombre, la lune est encore voilée.