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Les aventures de M. Colin-Tampon

Chapter 23: FIN
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About This Book

Le récit suit les transformations de M. Colin-Tampon, ancien apprenti en mercerie devenu riche après l'invention d'un bouton inamovible, qui épouse la fille de son patron, s'installe en villa à Courbevoie et siège au conseil municipal. Affligé par la goutte et l'embonpoint, il adopte le costume du chasseur et multiplie les efforts pour se donner une allure martiale, suscitant des situations comiques et le regard moqueur du monde environnant. L'ensemble propose une satire légère des vanités bourgeoises, composée d'épisodes anecdotiques et d'observations humoristiques sur les habitudes sociales.




XIV

M. Colin-tampon eut un remords d'honnête homme. Au lieu de laisser le facteur rural courir au danger, peut-être à la mort, il aurait dû l'avertir!

Poussé par les reproches de sa conscience, il revint sur ses pas jusqu'au tournant du chemin. Là, abrité derrière une clôture en planches, il promena ses regards sur toute l'étendue de la plaine.

Le facteur rural avait disparu dans un chemin creux qui l'éloignait de l'ours. La conscience de M. Colin-Tampon cessa de lui faire des reproches, et M. Colin-Tampon poussa un soupir de soulagement. D'autre part, le grand drôle et son ours avaient fait la paix, et s'en allaient tranquillement, l'un suivant l'autre, par une avenue qui les éloignait tous les deux de M. Colin-Tampon et d'Azor. M. Colin-Tampon poussa un second soupir de soulagement, plus profond que le premier.

«Azor, mon camarade, dit-il, nous pouvons nous vanter de l'avoir échappé belle!»

Azor eut l'effronterie de se précipiter en aboyant, dans la direction par où l'ours opérait sa retraite.

«Pas de fanfaronnades! lui dit son maître, nous savons ce que nous savons; soyons modestes.»

Ayant alors débouché sa bouteille clissée, il la porta à ses lèvres et lui donna une longue, longue accolade.

De blême qu'il avait été jusque-là, il redevint frais, rose et souriant.

Quand il se retourna, il aperçut, avec un sentiment de vive allégresse, deux gendarmes qui venaient vers lui. Il était bien décidément sauvé!

Les gendarmes, voyant un homme bien vêtu et d'apparence honnête, auraient passé leur chemin sans lui rien dire, si l'inventeur du bouton inamovible ne se fut empressé de leur souhaiter le bonjour et de leur déclarer que le temps était beau pour la saison.

Cet empressement parut suspect aux deux «magistrats armés».

Le brigadier lui demanda s'il avait fait bonne chasse. Au souvenir de ses mésaventures, le chasseur rougit et balbutia.

«Vous avez sans doute un port d'armes?» reprit le brigadier.

M. Colin-Tampon porte vivement la main à sa poche de côté. Il se souvint tout à coup qu'il avait oublié son port d'armes dans la poche de sa redingote.

Le brigadier dressa procès-verbal. Le conseiller municipal songea avec horreur qu'il lui faudrait comparaître en justice, et soudain une goutte de sueur froide perla à l'extrémité de chacun de ses cheveux.

Azor, croyant que les gendarmes lui reprochaient sa lâcheté, baissait tristement le nez et serrait sa queue entre ses jambes.




XV

Au numéro 3 de la rue Gantelet, entre un marchand de vin et un épicier, il y a une boutique de marchand de gibier, bien connue des chasseurs malheureux. Quand ces messieurs ont été maladroits, ou que réellement ils n'ont pas vu la queue d'une perdrix ou d'un lièvre, c'est là qu'ils viennent arrondir leur carnassière pour échapper aux quolibets et aux compliments ironiques des gamins; car les gamins sont partout les mêmes, à Courbevoie comme ailleurs.

Mme Grosmajor, la maîtresse de l'établissement, était toujours bien assortie en gibier; car elle avait une clientèle assurée: chacun sait que la maladresse du chasseur de la banlieue est passée en proverbe. De plus, Mme Grosmajor était la discrétion même: ce qui n'est pas très surprenant, vu que son intérêt bien entendu exigeait qu'elle fût discrète.

Elle avait un talent particulier pour mettre à leur aise les chasseurs novices qui entraient pour la première fois dans son établissement; d'un geste bienveillant et d'un sourire maternel, elle leur épargnait la honte de mentir ou l'embarras de donner des explications.

C'est vers sa demeure hospitalière que l'inventeur du bouton inamovible dirigea ses pas. Il n'avait nulle intention d'attraper les flâneurs ou d'en faire accroire à sa femme. Dieu merci! il était la franchise en personne, et d'ailleurs il avait couru d'assez grosses aventures pour pouvoir rentrer, sans rougir, le carnier vide. Seulement, sa femme avait compté sur lui pour le rôti, et il rapporterait un rôti.

«Salut, madame, dit-il à Mme Grosmajor.

—Bien le bonjour, monsieur, lui répondit Mme Grosmajor avec un sourire avenant.

—Mon Dieu! madame, reprit l'inventeur du bouton inamovible, je vous avoue franchement que je viens ici pour remplir mon carnier.

—Le gibier est rare, répondit Mme Grosmajor avec un sourire discret; les braconniers tuent tout. Il n'est pas surprenant...

—Mon Dieu, madame, reprit M. le conseiller municipal en s'avançant de trois pas et en posant familièrement son coude sur le comptoir, le fait est que je n'ai rien vu; et à parler franchement, quand même j'aurais vu quelque chose, je ne suis pas bien sûr que je ne serais pas revenu bredouille quand même. J'aurais besoin d'un lièvre.

—Étienne! dit Mme Grosmajor à son garçon, un beau lièvre pour Monsieur.»

Étienne décrocha un beau lièvre, le montra à Monsieur, qui le trouva à son goût. Pendant que Monsieur échangeait quelques propos affables avec la patronne, Étienne, qui était d'humeur facétieuse, glissa dans le carnier du chasseur un énorme homard tout cuit en place du lièvre. Monsieur, d'ailleurs, n'était pas volé, car le homard et le lièvre étaient tout juste du même prix.




XVI

L'inventeur du bouton inamovible, dans l'innocence de son âme, regagnait d'un pas un peu alourdi sa jolie villa, heureux d'avoir échappé à une mort affreuse et fier d'avoir à raconter une véritable aventure.

Il finit par s'apercevoir que les gens s'arrêtaient sur son passage et le regardaient d'un air surpris. Cet homme modeste fût quelque peu troublé de produire tant d'effet.

«Fameux gibier! dit un fantassin à un de ses frères d'armes, qui regardait le homard, les yeux dilatés, et les doigts empêtrés dans ses gants blancs, qui le gênaient aux jointures.

—La bête n'est pas laide!» répondit modestement l'inventeur du bouton inamovible.

Un cuirassier de la garnison de Versailles, qui était venu voir ses parents à Courbevoie, en compagnie de quelques autres cuirassiers, cria: «A droite, alignement!»

Tous les cuirassiers se mirent en ligne, et portèrent vivement la main à la visière de leur casque.

«Pourquoi me saluent-ils comme ça?» se demanda M. Colin-Tampon. Il ne pouvait pas se douter que c'était à cause du homard.

Quelques canotiers d'Asnières, égarés dans les parages de Courbevoie, se mirent en haie pour voir défiler le chien, le chasseur et le homard.

«Eh bien, n'importe, dit un de ces messieurs à ses compagnons de plaisir, on ne dira pas que ce bourgeois-là cherche à attraper son monde!

—Oh non, oh non!» répondit le choeur des acolytes, qui avaient surabondamment déjeuné.

Ces messieurs se prirent par la main et exécutèrent une ronde autour de M. Colin-Tampon.

M. Colin-Tampon sourit, car il se souvenait d'avoir été jeune en son temps. Ce sourire désarma les danseurs, qui cessèrent de l'entourer de leur cercle magique et s'enfoncèrent dans une ruelle latérale en beuglant un refrain à la mode.

M. Colin-Tampon sut gré à cette aimable jeunesse d'avoir reconnu qu'il n'était point un imposteur et d'avoir rendu justice à la droiture de ses intentions. Seulement il se creusait vainement la tête pour savoir ce que son lièvre avait de particulier, et à quels signes on pouvait deviner que ce n'était point un lièvre de parade et d'ostentation.

Enfin il arriva au coin de la rue des Lilas, en vue de sa coquette villa, où il savait qu'on l'attendait avec impatience. Il fit un bout de toilette, cambra les reins, tendit les jarrets et s'avança au pas accéléré.

Quand la grille de fer grinça sur ses gonds, Mme Colin-Tampon apparut sur la terrasse, suivie de sa fidèle Jeannette. Mme Colin-Tampon descendit les marches du perron en agitant son mouchoir. L'inventeur du bouton inamovible leva de toute la longueur de son bras son chapeau à dôme arrondi, dont les plumes frémissaient gentiment au souffle de la brise.

Il était si beau, si animé, si triomphant, que Mme Colin-Tampon ne lui demanda même pas s'il avait fait bonne chasse: elle était trop sûre de lui!




XVII

«Pauvre ami! s'écria Mme Colin-Tampon, voyez donc, il est tout en nage;» et, avec le blanc mouchoir qui lui avait servi à faire des signaux de bienvenue, elle épongeait doucement la sueur qui perlait sur le front et sur le crâne de son époux.

«Qu'on est donc bien chez soi!» s'écria l'inventeur du bouton inamovible, en se laissant aller voluptueusement dans un grand fauteuil de jardin. Ses reins endoloris s'appuyaient avec délices contre le dossier, et il écartait les jambes comme un homme qui se met tout à fait à son aise.

«Je boirais bien quelque chose!» reprit-il en clignant l'oeil droit.

Mme Colin-Tampon lui laissa entre les mains le tissu de batiste pour qu'il pût se tamponner la tête en attendant son retour, et, plus prompte que l'éclair, disparut dans l'intérieur de la maison.

Elle reparut bientôt, tenant d'une main un verre bien large et bien profond, et de l'autre une bouteille dont les flancs, caressés par le soleil, avaient des reflets aussi riches que la pourpre d'un vitrail de cathédrale.

Après avoir accroché le fusil de Monsieur en lieu sûr, après avoir déposé sous le nez d'Azor une pâtée appétissante, Jeannette, qui songeait à son dîner, s'en alla du côté de la carnassière de monsieur.

«Madame! s'écria-t-elle en tirant le homard, madame, voyez donc ce que Monsieur a tué!»

Madame poussa une exclamation de surprise, et Monsieur, entre deux gorgées de bordeaux, tourna négligemment la tête.

Quand il aperçut le homard, il eut un accès de fou rire qui faillit l'étrangler. Sa femme lui ayant donné quelques tapes dans le dos, il reprit ses sens. Sa première parole fut celle-ci: «Eh bien, c'est complet! Voilà donc pourquoi l'infanterie tombait en extase! pourquoi la cavalerie me faisait le salut militaire! pourquoi les joyeux canotiers dansaient une ronde autour de moi! Complet! complet!»

Alors il raconta ses aventures, sans rien omettre et sans rien ajouter, ce qui prouve bien qu'il n'était qu'un chasseur pour rire.

Oh! le brave homme, qui ne craignit pas de parler de la peau de lièvre, du merle à chapeau, des gendarmes et de Mme Grosmajor. Sa femme trembla de la tête aux pieds, quand il lui raconta la terrible aventure de l'ours. Mais il la rassura, en lui disant qu'il avait eu affaire à un ours très civilisé.

«Avec tout cela, dit Jeannette d'un air pensif, je ne puis pourtant pas mettre cette bête-là à la broche!

—Reportez-la chez Mme Grosmajor, lui dit sa maîtresse, et prenez un lièvre à la place.

—Ma chère, reprit M. Colin-Tampon, les aventures m'ont terriblement creusé l'estomac. Le homard n'est pas de trop; qu'on y ajoute un lièvre. Festin complet; on n'échappe pas tous les jours à la dent et à la griffe d'un ours. Qu'on est donc bien chez soi!»




FIN