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Les aventures du roi Pausole

Chapter 14: CHAPITRE IX
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About This Book

A whimsical, episodic tale centers on a pleasure-loving monarch of a small, semi-fantastical realm where permissive laws encourage personal liberty and comic indulgence. Short episodes and vignettes recount his daily judgments, erotic escapades, and the tangled relationships among numerous courtiers and villagers, mixing farce, sensual description, and witty satire. The prose shifts between playful mockery of social conventions and lyrical celebration of desire, while recurring scenes of festivals, tribunals, and domestic mishaps illuminate human foibles and the tension between freedom and responsibility.

Pourquoy sont si contentes les dames quand on leur dit que les autres dames font l'amour comme elles?—Pour ce que leur faute s'amoindrit.

Questions diverses et responces d'icelles.—1617.

Tandis que Pausole méditait ainsi, quatre heures avaient sonné à toutes les horloges, et avant que le dernier coup n'eût fait vibrer le dernier timbre, Taxis, une petite sonnette en main, arpentait déjà la grande salle, à pas méthodiques et déterminés.

Toutes les femmes s'éveillèrent à regret. La plupart, se retournant avec un soupir maussade, essayaient de reprendre le rêve interrompu, mais sans espoir qu'on le leur permît.

—Mesdames, dit le Grand-Eunuque, voici l'heure du réveil. Le droit de dormir ne vous appartient plus. Debout! debout!

—Non... zut... firent des voix suppliantes.

—Rien ne sert de lutter contre le règlement, dit Taxis. L'Écriture nous enseigne: «Il y a temps pour tout sous les cieux: un temps pour naître et un temps pour mourir; un temps pour tuer et un temps pour guérir; un temps pour abattre et un temps pour bâtir1.» Il y a un temps pour rêver et un temps pour vivre: debout!

[1] Ecclésiaste, III, 1-3.

S'arrêtant, il examina un coin tout encombré de corps longs et las.

—Ah! fit-il impatienté, il règne ici un désordre scandaleux. Dès ce soir, je veux assigner à chacune de Vos Majestés une place rigoureuse et invariable dont il ne lui appartiendra pas de s'écarter à l'heure de la sieste.

Un murmure bruyant s'éleva, aussitôt dompté par un regard plein de menaces:

—Silence! cria Taxis. Mes paroles sont inspirées d'abord par des considérations d'hygiène, de police et de décence; mais ne le fussent-elles point qu'elles seraient encore selon la sagesse, car il est écrit: «Tu vivras par les lois et par les ordonnances2.» Ce qui est élu par la fantaisie est exécrable; ce qui est conçu par l'autorité est judicieux. Ainsi doit s'exprimer une voix saine, stricte et droite.

[2] Lévitique, XVIII, 5.

—Pardon, monsieur, dit une jeune fille, pourquoi ne pas nous laisser choisir? Moi, j'aime mieux dormir sur une natte et ma sœur sur un tapis. Si vous nous ordonnez le contraire, cela ne fera plaisir à personne et nous en serons désolées.

—Il n'importe. Vous ne savez pas quel est votre bien. L'autorité le sait pour vous et vous le donne à votre insu, malgré vous, c'est là son rôle.

—Quand personne ne la réclame?

—L'autorité s'exerce. Elle ne défère point. Elle seule discute son droit, limite son domaine et décide son action.

—Au nom de qui?

—Au nom des principes.

Puis, coupant court à la dispute, il se dirigea rapidement vers le hamac où restaient couchées les deux amies languissantes:

—Je vois, dit-il, par cet exemple, qu'il est urgent de légiférer, puisque mes conseils ne servent de rien. Ne vous avais-je pas signalé tout ce qu'une telle attitude offre d'incorrect et de pernicieux? Vous ne tenez nul compte de mes opinions. C'est bien. J'établirai la règle jusque-là.

Mais l'une des apostrophées laissa tomber un bras faible hors du hamac qui pencha, et comme elle était juive, elle sut lui répondre:

—Il est écrit, monsieur: «Si deux couchent ensemble, ils auront chaud. Mais une personne seule, comment se chauffera-t-elle3?» Ce que la Bible nous enseigne, vous le démentiriez ici?

[3] Ecclésiaste, IV, 11.

—Madame, dit Taxis offusqué, puisque vous connaissez si bien l'Ancien Testament, vous feriez mieux d'y choisir des textes d'un sens plus clair et...

—Oh! c'est très clair.

—... Et moins sujets à controverses. Où vous ne voyez qu'une phrase concrète et brutale, l'exégète voit un sens mystique dont la hauteur échappe à votre entendement. Mais laissons cela. Je vous avais recommandé de ne jamais dormir deux à deux afin d'éviter les occasions de vous égarer en certaines démences que je ne suis pas autorisé par le Roi lui-même à vous interdire, mais que je déclare néanmoins, de mon chef, abominables.

—Cela n'est pas interdit par le Pentateuque.

—Parce qu'on n'a pas osé prévoir une aberration si profonde.

—Oh! on en a prévu de bien plus singulières... On les a prévues toutes, excepté celle-là. Laissez-nous penser qu'on la permettait.

—Elle n'existait point.

—Comment dites-vous? Elle n'existait point?... Ah! cher monsieur!... vous êtes inimitable!

Au milieu des éclats de rire, Taxis allait répliquer, quand une autre infraction le fit bondir ailleurs.

—Des bonbons? dit-il. Vous mangez des bonbons, maintenant? Des bonbons à quatre heures dix! Le goûter ne commence qu'à cinq heures. Cela est imprimé dans l'Emploi du Temps. Défense absolue de prendre aucune espèce de nourriture en dehors des repas. J'ai le regret d'informer Votre Majesté qu'elle sera privée de promenade au parc durant quatre jours à dater de demain.

Il s'élança de nouveau plus loin.

—Même châtiment pour vous, madame, qui avez pris un livre. La lecture n'est permise qu'à cinq heures et demie. De quatre à cinq, réveil, toilette et entretiens, vous devriez le savoir.

La jeune Reine ainsi punie ne supporta pas sa peine en silence. Usant de la licence que le Roi entendait laisser à ses femmes en matière de tenue et de discours, elle s'approcha en souriant:

—N'appréhendez rien, dit-elle, je ne vous dirai pas ce que je pense de votre personne, car je me mettrais dans le cas d'être punie de nouveau; mais je sais à quel point la pudeur vous est chère; aussi vais-je l'enfreindre sous vos propres yeux, impunément, monsieur le Grand-Eunuque, avec les ressources toujours nouvelles de ma petite imagination.

—Madame...

—Préparez-vous. J'ai daigné vous avertir.

Et, faisant comme elle avait dit, elle accentua sa pantomime avec des paroles si lyriquement sensuelles, que Taxis, hagard, hérissé, recula d'horreur vers le mur...

—Madame... par pitié...

—Tout ce que je viens de dire est fort joli. Pourquoi le prenez-vous ainsi?

—Vous ne sentez donc pas, malheureuse enfant, dans quel gouffre d'enfer et de damnation vous jetez votre âme éternelle!

—Hélas, non! dit la jeune femme.

Elle ajouta même:

—Je continue.

Mais Taxis, désarmé contre cette intrépide et sereine luxure dont la flamme léchait à chaque mot toutes les âmes de la multitude, n'en put souffrir davantage. Il s'enfuit dans le vent du scandale.

Une acclamation salua son éclipse: au même instant Pausole se montrait, et se croyant la cause d'une si touchante allégresse, le bon Roi s'inclina, comblé.


La même ombre chaude emplissait encore la grande salle maintenant bruyante; mais la lumière basse du soleil couchant y soufflait des nuages de pourpre transparente et de longs rayons de cuivre où montaient des poussières. Les femmes apparaissaient vêtues de gaze d'or. Il y en avait qui, debout, plongeaient du front dans la nuit. D'autres, couchées sur les nattes, semblaient peintes des pieds à la tête comme des émaux sous les flammes.


Pausole ne s'arrêta guère à des contemplations que les circonstances ne comportaient point.

Il s'étendit sur un divan, et les sept Reines désignées à ses tendresses de la semaine l'entourèrent aussitôt d'une sympathie agitée qui n'allait pas sans bavardage.

—Eh bien?

—Comment donc!

—Quelle nouvelle!

—Qui l'eût dit?

—Ce n'est pas possible!

—Et que s'est-il passé?

—Nous ne savons rien!

—En est-on bien sûr?

—Dit-on avec qui?

—Êtes-vous sur leur piste?

—Où sont-ils cachés?

Le Roi haussa les épaules.

—Je n'en sais pas plus que vous.

—Mais qu'a-t-on décidé?

—On ne peut rien décider aujourd'hui; ce serait absurde.

—Pourquoi?

—Parce que les plans irréfléchis déterminent les pires catastrophes.

—Mais le temps passe et la Princesse fuit.

—Fadaises. Elle ne quittera pas Tryphême, soyez-en sûres. Si je me résous à la faire traquer (et cette perspective m'est odieuse), cela sera possible demain; encore possible le jour suivant. C'est une vérité qui saute aux yeux.

—Et alors?

—Alors, je viens prendre vos conseils. Je ne sais pas si je les suivrai. Peut-être l'une de vous pourra-t-elle découvrir l'artifice dont j'ai besoin.

Les femmes s'empressèrent.

—Oh! moi... dit l'une.

—Moi... interrompit la seconde.

Mais, avant qu'elles eussent parlé, la Reine Denyse avait glissé, de sa petite voix persuasive:

—Sire, vous devriez écrire à saint Antoine. Voyez-vous, quand on a perdu quelqu'un ou quelque chose, c'est le seul moyen de le retrouver.

Autour d'elle on parut douter.

Elle rougit, s'entêta:

—Mais si!

Et elle développa le récit complet d'une anecdote personnelle qui, on doit l'avouer, était péremptoire.

Pausole, pendant ce témoignage, regardait avec insistance une Reine très jeune, encore toute pure, qui jusque-là n'avait rien dit.

Il l'interrogea finement.

—Où serais-tu, à l'heure qu'il est, si pareille aventure t'avait enlevée à moi? Quel moyen aurais-tu pris pour t'enfuir, et quel chemin? Courrais-tu loin d'ici pour gagner de vitesse, ou resterais-tu près, pour tromper les soupçons? Dis-moi tout cela, Gisèle; et réfléchis bien: c'est intéressant.

Gisèle se tut, très étonnée.

—Oui, sourit le Roi. Je comprends. Tu ne veux pas vendre tes ruses...

—Oh! fit-elle, piquée du reproche. Je n'en aurai jamais à prendre! Si j'hésitais, c'est qu'on ne peut guère répondre à une question pareille. Nous menons les hommes jusqu'à nos bras, mais ensuite, ce sont eux qui nous mènent. J'ai vu cela dans les romans, Sire, car je n'en ai pas d'autre expérience. Pourtant, même ignorante, je trouve que cela va de soi. J'ai quitté mon père et ma mère pour venir où vous me voyez, et je vous suivrais ailleurs s'il vous plaisait ainsi. Soyez sûr que la Princesse a plus de confiance que de présomption. Vous qui connaissez les hommes mieux que moi, cherchez ce qu'a pu faire son amant: c'est le meilleur moyen de savoir où elle est.

—Plus tard, dit le Roi. Il est inutile que je me donne moi-même une peine qui peut être prise très dignement autour de moi. Lorsqu'il se présente un cas difficile et sujet à méditations, on ne fait le tour des banalités nécessaires qu'après un travail considérable. C'est un premier effort dont je ne me mêle jamais. Dans quelques jours, la question sera déblayée sans qu'il m'en ait coûté même un froncement de sourcil. Je verrai alors s'il est urgent que je réfléchisse à mon tour; mais plus probablement je me contenterai de faire un choix entre les avis les plus sages, à moins que cette tâche elle-même ne me semble trop délicate.

—Alors qu'arriverait-il?

—Nous verrons cela. Aujourd'hui, c'est à vous de penser pour moi. Je suis impatient de vous entendre.

—Puis-je parler? demanda la Reine Françoise.

—Je le demande, répéta Pausole.

—Eh bien, dans un enlèvement, le premier jour est celui des imprudences, et le second celui des malices. La Princesse est à deux pas d'ici; je le sais comme si je la voyais. Le jeune imbécile qui l'accompagne se croit caché par un buisson ou par les rideaux de son lit. Il l'a conduite au plus près, c'est évident, cela ne laisse pas un doute. Demain il s'apercevra qu'il a fait une bêtise. Et après-demain il aura pris tant de précautions que toute la police du royaume ne pourra plus trouver sa trace. C'est aujourd'hui qu'il faut agir, et tout de suite, sans perdre une heure. Est-ce que vous ne le sentez pas?

—Bien, remercia le Roi. Voici une première banalité. Je suis ravi qu'elle soit dite: je n'aurai plus à m'occuper d'elle. D'ailleurs, le conseil ne me plaît en aucune façon; mais vous avez, Françoise, la peau si nuancée autour de la ceinture et si fine entre les seins que je veux vous donner raison au moins pendant cinq minutes.

—Vous vous moquez de moi.

—Vous êtes seule à le penser.

—Sire, fit la Reine Diane, je voudrais parler aussi.

Diane, qu'on nommait au harem Diane à la Houppe, afin de la désigner par ses attributs entre plusieurs belles homonymes, Diane à la Houppe tremblait un peu. C'était elle qui devait, ce soir-là, enviée par trois cent soixante-cinq rivales, partager le lit du Roi. On disait, on savait, il était clair, enfin, que l'année d'espoirs et de souvenirs dont elle voyait le terme si proche avait duré plus de jours que sa résignation. Elle était donc émue, et balbutia non sans rougeur:

—Sire, on vous abuse. Le premier jour d'un enlèvement est celui de tous les mystères, et le second celui des oublis. L'inconnu qui conseille la Princesse Aline a pu lui faire quitter le palais au milieu de cinq cents personnes, sans éveiller une attention. Il avait un plan fort habile et fort bien exécuté. Soyez sûr qu'il le suit encore. Ce soir il doit penser que tout le monde est à ses trousses: il n'aura garde de se laisser prendre; et s'il se terre sous un buisson, c'est que ce buisson est bien le dernier où l'on imagine sa retraite... Mais il faudra qu'il en sorte... Attendez-le au passage. Mieux vous lui démontrerez d'ici là qu'il a pris trop de précautions, plus il sera imprudent par la suite. Sa capture ne dépend que de votre réserve. Si personne ne le chasse, dans huit jours vous le trouverez sur les grandes routes ou dans une loge à l'Opéra. Ainsi, non seulement vous pouvez l'attendre, mais il est très important que vous restiez tranquille ce soir.

—Je suis comblé, fit le Roi. Cet avis est aussi banal, aussi sage, aussi nécessaire que le premier. En outre, comme il le contredit exactement, il le balance avec justesse et je ne me sens l'esprit chargé par aucun de leurs deux poids égaux.

Après un court silence, il conclut de la sorte:

—C'est donc avec une liberté exquise et déliée même d'inquiétude que j'adopterai pour le mien, Diane à la Houppe, ton sentiment. Redis-le-moi, car il me plaît. Ainsi, cher visage, tu m'affirmes...

—Que le meilleur est de ne rien faire et que vous pouvez aller au lit.

Pausole approuva de la main.

La belle Diane eut un soupir, et, achevant son conseil, sa phrase, sa pensée:

—Avec moi, fit-elle en souriant.

CHAPITRE VI

COMMENT DIANE À LA HOUPPE ET LE ROI PAUSOLE VIRENT ENTRER QUELQU'UN QU'ILS N'ATTENDAIENT POINT.

Sa seule nudité descouvre sa richesse;
Plus on voit de son corps, plus on voit de beauté;
Sa pompe est toute en elle, et comme une déesse
Elle doit son éclat à sa propre clarté.

Malleville.—1634.

Diane à la Houppe, gardée par une servante, copiait un Bacchus de Velasquez dans le salon carré du musée Pausole, quand le Roi, estimant la perfection de son goût, et pressentant celle de ses formes, lui demanda, non sans égards, toutes les grâces qu'elle pouvait donner.

La jeune fille accepta sur l'heure. Sa bonne elle-même, consultée, n'y vit aucun inconvénient. Seuls, les parents eussent volontiers retenu leur enfant chez eux, mais ils savaient au nom de quel principe sacré Pausole entendait protéger les libertés individuelles, et ils ne tentèrent point d'exprimer en public leur égoïsme inexcusable.


Introduite dans une des chambres qui précédaient le harem, Diane jeta sur la chaise longue, avec un soulagement très vif, les vêtements qu'on lui avait imposés pendant ses années de servitude familiale.

Et Pausole observait debout les révélations successives d'un corps teinté, ferme et vivace, tandis qu'elle ouvrait tour à tour la chemisette bossue, la jupe monastique, le difforme pantalon blanc.

Elle était plus belle encore que jolie; son adolescence valait une maturité. Un torse rond, des épaules droites, des seins gorgés comme des pastèques, des jambes longues et bien en chair se délivrèrent agilement d'un multiple linge importun. Toute sa peau apparut, très brune, pleine et fertile, duveteuse même au creux des reins et sur la rondeur des cuisses, tandis que la chevelure noire, démordue de ses écailles dentées, recourbait sur le dos les plumes de son aile.


Les autres femmes du harem, quand on leur présenta cette beauté... ombreuse, trouvèrent qu'elle prêtait à rire et ne surent que lui imposer un surnom volontiers narquois. Les femmes ont des théories très particulières sur l'esthétique de leurs rivales. Diane à la Houppe ne se fâcha point. Elle avait bon caractère. Et puis sa première conversation avec le Roi l'avait mise du soir au matin en humeur de trouver tout le palais charmant.

Hélas! il n'en fut pas ainsi des douze mois qui suivirent cette unique entrevue. Pausole en vain lui exposa que s'il ne la revoyait plus, s'il fallait qu'elle entrât dans la règle commune, c'était parce qu'il avait grand'peur de devenir amoureux d'elle, catastrophe qui aurait compromis à la fois sa tranquillité d'âme et les intérêts de l'État. Diane ne comprenait pas du tout ce raisonnement. Elle ne partageait pas non plus l'indifférence de ses compagnes, lesquelles considéraient la cérémonie annuelle comme une occasion excellente d'obtenir des soies de Manille ou des pantoufles de Paris. Diane à la Houppe, tel saint Augustin au temps de sa jeunesse dispose, aimait à aimer et ne cherchait rien d'autre. Privée du Roi, elle ne voulut même pas apprendre les jeux variés et traditionnels dont les autres Reines lui donnaient l'exemple à toute heure et qu'elles vantaient en sa présence ou comme suffisants ou comme incomparables, selon la tournure de leur esprit.

La pauvre fille vécut un an dans l'attente. Année de larmes et de pensées. Le dernier jour en faillit être, on le devine, le plus déchirant. La Princesse royale disparue ce matin-là, Diane épouvantée vit pendant plusieurs heures, avec l'imagination du désespoir, le Roi lui-même partir à sa recherche...

—Ah! Sire, s'écria-t-elle dès que la portière de la chambre à coucher fut retombée sur elle et lui, ne regardez pas trop mes yeux. J'ai tant pleuré depuis ce matin!

—Houppe, tu es charmante, répondit Pausole. En effet, tes paupières se gonflent et tes yeux sont encore humides; mais cela donne à leurs regards l'expression de la Volupté même. Tu serais épuisée des suites du plaisir et à la limite de l'évanouissement, tes yeux, ma Houppe, luiraient du même éclat. Ne me détrompe pas: dans un instant, je pourrai croire qu'ils me le doivent.

Diane pencha la tête et sourit malgré elle.


La nuit pleine de clartés entrait dans la chambre obscure par une très large baie ouverte sur une terrasse. Sous le store levé au linteau, entre les portes ramenées au mur, Tryphême bleue et blanche apparaissait mollement.—C'était une campagne onduleuse semée de bois et de maisons plates, avec une grande route plantée d'arbres, chemin qu'aurait pris le Roi pour aller à sa capitale s'il n'avait pas eu cent raisons (et même trois cent soixante-six) de ne pas quitter son palais. Un énorme figuier faisait retomber comme un tapis par-dessus la balustrade ses branches cachées par les feuilles plates et ses fruits poudrés de lilas. Vers la gauche, le parc se massait, avec ses magnolias déjà défleuris, ses eucalyptus frissonnants, ses palmiers trapus du Japon, ses magnifiques sagoutiers lunaires. Une défense d'aloès ourlait le jardin sombre et la plaine s'étendait au delà jusqu'aux étoiles.


—Comme cette nuit ressemble à celle de mes noces! murmura Diane. Il n'y a pas eu d'autre belle nuit depuis un an. Celle-ci est tout à fait la sœur de la première. N'est-ce pas qu'il y a des nuits étranges où le paysage qui nous regarde a l'air de contenir tout le bonheur que nous voudrions enfermer en nous?

Pausole ne répondit rien.

—On a frappé, reprit la Reine.

—Ce doit être pour le dîner, dit Pausole. Il fait grand'faim.

Et il cria:

—Entrez! Entrez!


Mais, au lieu du Grand-Échanson, ce fut le Grand-Eunuque qui montra, tout à coup, entre les portières, sa vilaine physionomie de personnage antipathique.

—Ah! qu'est-ce encore? fit le Roi, du ton le plus maussade. Je n'ai aucun besoin de vous, Taxis, j'ai affaire.

—Allez-vous-en, dit la belle Diane, vous n'avez rien à voir ici.

—C'est l'heure de mon repas, continua Pausole. Je n'ai pas d'autres papiers à lire que le menu.

—Avez-vous le menu? répéta Diane à la Houppe. Non? Alors allez-vous-en!

—Mon ami, reprit le Roi, si vous empiétez sur les attributions des autres officiers de la cour, nous courons à l'anarchie. Allez dire au Grand-Échanson que pour ce soir encore je le prie de bien vouloir choisir en mon nom le vin que je dois préférer. J'ai trop de tracas pour rien décider sur ce point, et à plus forte raison pour vous entendre. Allez!

—Mais allez-vous-en donc! cria Diane, au comble de l'agacement.

Et comme Taxis, respectueux mais entêté, ne faisait aucun geste d'obéissance, Diane le prit par les deux épaules et lui dit en face, du ton le plus sérieux:

—Vilain parpaillot! Si vous obtenez de la bonté du Roi la permission de parler ici, je vous forcerai de partir avant que vous ayez prononcé un mot; si ce n'est pas par la violence, ce sera par un moyen que vous connaissez bien!

Le Roi leva les bras:

—Allons! fit-il. Un conflit! Houppe, tiens-toi tranquille. Taxis va s'en aller. Il est homme de sens. Il doit avoir déjà compris que nous ne souhaitons pas en ce moment son entretien.

Taxis eut un sourire mielleux, qui s'acheva en importance.

—En effet, dit-il. Et si la voix inflexible de ma conscience, si l'unique souci d'un devoir souvent ingrat, si la passion de la vérité ne m'appelaient où je suis, croyez, Sire, que j'aurais déjà déféré au désir que m'exprime Votre Majesté. Mais ma tâche est plus haute que mon intérêt personnel, et dussé-je en souffrir, je ferai mon devoir jusqu'au bout. Je n'empiète pas, quoique Votre Majesté m'en fît tout à l'heure le cruel reproche, sur les attributions de mes collègues. Je suis maréchal du palais, et comme tel, je devais m'occuper du grave incident qui s'est produit ce matin au rez-de-chaussée du pavillon sud. Mon initiative ne s'est pas trouvée en défaut. J'ai fait rechercher la Princesse Aline.

—Hélas! gémit la Reine Diane.

Mais, ressaisie aussitôt, et debout, elle interpella:

—Qui vous en a donné l'ordre?

—Le Roi m'a confié la mission sacrée de prévenir, de suspendre, de réprimer au besoin la turbulence et les excès dans l'enceinte de la demeure royale.

—Ah! de prévenir!... Eh bien, il paraît que vous n'avez pas «prévenu», puisqu'un étranger a pu s'introduire ici comme chez lui... Vous n'avez n'avez pas non plus «suspendu», puisque la Princesse est partie à votre barbe et que personne n'en a rien su pendant six heures. Maintenant vous voulez «réprimer»? Le Roi vous le défend, seigneur Grand-Eunuque.

—Sa Majesté...

—Le Roi désapprouve. C'est tout. Cela suffit. Tournez les talons. Le Roi vient de prendre une décision qui est admirable et sur laquelle il ne reviendra certainement pas pour écouter vos lubies. Il vaut mieux ne rien faire pendant un jour au moins; on ne vous expliquera pas pourquoi, mais tel est l'ordre: suivez-le. Allez-vous-en! Rappelez vos hommes. Gardez le silence sur l'événement et disparaissez jusqu'à demain soir. M'entendez-vous?

Taxis tendit en frémissant les trois papiers qu'il avait en main.

—Mais, Sire, voici les rapports. Le suborneur est découvert. La Princesse ne l'a pas quitté. Leur asile est gardé à vue sans qu'ils le sachent. Je n'attends qu'un mot de vous pour agir.

—Monsieur, répondit Pausole, je n'ai pas l'habitude de me jeter à l'étourdie au milieu des faits divers. Je n'aime pas les aventures; et j'entends n'en pas avoir. Vous parlez et vous décidez avec une précipitation funeste. Il n'y a ni sagesse ni méthode dans une telle pétulance, et je ne sais où j'avais pris l'estime que je vous portais. Taxis, vous êtes un hurluberlu. Faites cesser la surveillance que vous avez organisée si légèrement devant la retraite où dort ma fille. Et tenons-nous-en là pour ce soir. J'ai dit. Veuillez vous retirer.

Taxis recula de trois pas, montra le plafond d'un doigt osseux:

—L'Éternel appréciera! dit-il.

Sur ces mots, il salua d'un front sec et disparut.

Diane, restée seule avec le Roi, saisit l'occasion par le nez.

—Ah! Sire, quand nous délivrerez-vous de cet odieux personnage? Il est notre bourreau, vous ne pouvez savoir ce qu'il invente pour nous exaspérer. Il règle tout, il distribue tout, il administre jusqu'à nos pensées. Nous ne pouvons ni dormir, ni danser, ni courir au parc, ni lire de romans, ni manger de bonbons qu'aux heures fixées par sa manie. Le moindre oubli est puni de cellule. Un simple retard suffit. Il nous tue!... Pour le faire fuir nous n'avons qu'un moyen: c'est celui que je voulais employer tout à l'heure; et encore si vous ne lui aviez pas interdit de nous parler décence, il nous châtierait terriblement de ceci, car rien ne le met en plus grande fureur que les spectacles dont parfois il faut bien qu'on le rende témoin. Mais ce moyen-là me répugne et je n'ai même pas toujours plaisir à le voir employer par les autres. Aussi quelle idée singulière que de mettre un pasteur protestant à la tête d'un harem si nu! Vous l'avez voulu, c'est donc parfait ainsi, et je vous pose des questions, Sire, sans les résoudre. Pourquoi ne pas nous donner de véritables eunuques, comme cela se fait en Orient? Mes compagnes les regrettent quelquefois en disant que ces pauvres êtres peuvent, eux aussi, donner aux femmes un plaisir complet qu'ils ne partagent point et qui ne doit éveiller la jalousie de personne. Moi, je ne pense guère à de pareilles choses; je n'ai de joie qu'en votre souvenir, mais je voudrais qu'on ne m'empêchât plus d'y rêver tout à mon aise et qu'une haïssable face ne se dressât pas tout le jour entre lui et moi.

—Eh! eh! dit Pausole, Taxis a du bon.

CHAPITRE VII

QUI EST CONSIDÉRABLEMENT ÉCOURTÉ EU ÉGARD AUX LOIS EN VIGUEUR.

Ô mourir agréable! ô trépas bienheureux!
S'il y a quelque chose en ce monde d'heureux,
C'est un tombeau tout nud d'une cuisse yvoirine.
Ces esprits vont au ciel d'un ravissement doux.

Théophile de Viau.—1625.

Je ne décrirai point le repas qui suivit.

On m'a dit, en effet, que les lois de notre pays permettent aux romanciers de proposer en exemple tous les crimes de leurs personnages mais non point le détail de leurs voluptés, tant le massacre est aux yeux du législateur un moindre péché que le plaisir.

Et comme je ne sais plus exactement si l'on bannit de nos œuvres les voluptés du lit ou celles de la table; comme d'ailleurs, en consultant toute ma conscience et toute ma sincérité, il m'est impossible d'augurer lequel est le plus pendable de manger une tartine ou de créer un enfant, j'aime mieux prendre mes précautions et ne parler ici ni de seins ni de grenades.


On saura donc en peu de mots que le dîner du Roi Pausole et de la belle Diane à la Houppe comprenait:

Des hors-d'œuvre.
Une première entrée.
Un relevé.
Une deuxième entrée.
Un rôti.
Une salade.
Un légume.
Un entremets.
Des fruits et des confiseries.
Les vins X... Y... et Z...

C'était un petit dîner. N'en disons pas plus.

Voilons de la même manière ce qui s'ensuivit.

Diane, privée du Roi depuis une année et cloîtrée dans le harem après un seul matin d'amour, était redevenue jeune fille.—Comprenne qui peut. Je n'explique rien.—Bref le Roi trouva lui aussi que cette seconde entrevue intime ressemblait beaucoup à la première.

Un peu avant le lever du soleil, tous deux allèrent prendre le frais sur la terrasse semée de tapis; et pour cueillir les plus hautes figues, Diane à la Houppe levant les bras s'étirait douloureusement, lisse comme une fleur et trois fois tachée de noir.

CHAPITRE VIII

OÙ PAUSOLE EXAMINE DES RÉVÉLATIONS SUR UNE LETTRE DONT L'IMPORTANCE N'ÉCHAPPERA POINT AU LECTEUR.

On devine ce qu'un jeune homme assez fat et habitué aux succès faciles peut dire à une jeune fille lorsqu'il a monté sept étages pour arriver jusqu'à elle et qu'il se croit attendu.

Mme Ancelot.—1839.

Vers midi, Pausole s'éveilla, simplement, comme de coutume. Il n'avait pas de petit lever. Les cérémonies inutiles n'embarrassaient point sa vie.

Son coup de sonnette fit accourir une camérière qui débutait, ce matin-là, dans le service de la chambre. La jeune personne, en tremblant des deux mains, trébucha, heurta des chaises et rougit avec violence lorsqu'elle aperçut près du Roi Diane immodeste et endormie.

—Chut! fit Pausole. Parlez bas. Quelle heure est-il?

—Oui, Sire... Non, non... Je ne sais pas, balbutia la pauvre enfant.

—Donnez-moi ma robe de chambre et faites préparer mon bain. Prévenez aussi ma lectrice et l'écuyer des cuisines. Et maintenant fermez les rideaux pour que la Reine dorme le plus longtemps possible.

Puis, avec mille précautions il mit ses pieds l'un après l'autre, et silencieusement, sur le sol. La perspective de dire adieu pour une seconde année à la redoutable Diane ne le retenait en aucune façon.

Il s'esquiva.


Peu après, couché dans une eau parfumée, il admit à six pas de sa baignoire la lectrice ordinaire qui venait chaque matin lui donner un aperçu des nouvelles télégraphiques et le résumé des principaux feuilletons. En vertu de l'article premier du code en usage à Tryphême (Tu ne nuiras pas à ton voisin) il était interdit aux journaux d'insérer les nouvelles scandaleuses ou diffamatoires. Aussi pas une feuille ne publiait-elle la fuite de la blanche Aline; et si quelques-unes, çà et là, s'étaient permis des allusions, la lectrice eut le tact de ne pas les comprendre.

Cependant Pausole demeurait distrait. Quand sa toilette fut achevée, quand l'écuyer des cuisines eut fait servir dans un cabinet de repos le premier déjeuner fumant et quand Pausole s'en fut nourri—enfin, quand il eut fumé deux cigarettes de tabac frais, il sortit et pénétra seul dans la chambre où avait grandi sa fille.


Rien n'y était rangé. La pièce conservait l'aspect mouvementé d'une fin de toilette et d'un départ rapide. À sa suite, la salle d'étude, le cabinet de coiffure, le boudoir et les bains offraient un mélange singulier de tire-boutons, de géographies, de bas noirs et de raquettes. Un exemplaire de Télémaque flottait sur l'eau calme du tub.

Pausole erra mélancoliquement de chambre en chambre pendant un quart d'heure. Il ouvrit les cahiers de style, souleva les petits corsages, déroula une ceinture de cuir et remit dans leur boîte trois épingles à cheveux.

Puis il appuya le médius de la main droite sur le bouton d'une sonnette et dit au valet survenant:

—Faites prévenir M. le maréchal du palais que je l'attends ici et désire lui parler.

Taxis entra.

—Monsieur, dit Pausole, j'estime votre zèle et votre méthode, en ce qu'elles me délivrent chaque jour de vingt soucis dont je n'ai que faire. Mais votre enquête d'hier marchait dans le domaine de l'intempestif, surtout si l'on considère l'heure et le lieu où vous avez cru pouvoir m'en offrir le compte rendu. Je vous avais pourtant signifié qu'entre cinq heures du soir et deux heures de l'après-midi, je ne voulais méditer nulle entreprise. Vous avez outrepassé vos instructions en prenant une initiative dans un cas où votre compétence était plus que douteuse et en me demandant mes ordres sans que j'eusse manifesté le dessein de vous en donner aucun.

Ici, fort posément, il alluma une cigarette, s'assit, plaça le coude droit sur le bras large du fauteuil, inclina la tête du même côté, croisa les jambes, fit un geste et dit:

—Maintenant, lisez votre rapport.

Taxis n'avait pas bronché. Les conseils que porte la nuit ayant eu sur son empressement une influence pacifiante, il avait cessé de crier que l'intérêt de sa carrière cédait le pas à celui de sa tâche. En outre, consultant sa Bible, il s'était arrêté à ce passage catégorique:

«Vous clamerez contre le roi que vous vous serez choisi, mais l'Éternel ne vous exaucera point»4.

[4] Samuel, VIII, 22.

Ceci levait tous les scrupules. Il redevint courtisan.

—Sire, voici l'affaire en deux mots. La minute et l'expédition de mes rapports sont dans ce portefeuille, mais je crois préférable de les résumer.

Il s'approcha de la fenêtre ouverte.

—Hier matin, vraisemblablement vers quatre heures, Son Altesse Royale la Princesse Aline s'est assise tout habillée sur le marbre de cette fenêtre. Ayant levé les jambes et opéré de droite à gauche un mouvement de rotation qui a laissé trace dans la poussière, elle a sauté d'une hauteur d'environ soixante-quinze centimètres au milieu de la platebande. Ses deux pieds ont marqué là leurs empreintes parallèles, puis alternées—et il n'y a pas d'autres vestiges. Son Altesse est donc partie seule.

Sur cette révélation, Taxis croisa les mains devant son maigre ventre, et prit un temps.

—Hier soir, continua-t-il, la Princesse se préparait à passer la nuit dans une auberge appelée «Hôtel du Coq» et située à 3 kil. 2, sur la route de la capitale. Elle y était arrivée à 3 h. 40, venant d'un petit bois voisin et accompagnée d'un jeune homme dont je possède le signalement, mais qui est inconnu dans la région.

—Quel âge a-t-il? dit Pausole.

—Très jeune. Dix-sept ans au plus.

—Allons, c'est gentil, fit le Roi.

—Si Votre Majesté l'avait voulu, le suborneur était arrêté dès hier et la Princesse ramenée au palais.

—Par des policiers, n'est-ce pas?

—Ou par des envoyés spéciaux.

—Et lesquels? Vous ne voyez jamais, Taxis, le point délicat d'une situation, ni la complexité qui résulte des devoirs imposés par le scrupule affectueux.

—Je n'insiste pas. Votre Majesté a raison contre moi. J'ai déféré à ses ordres et la surveillance a été levée hier soir à huit heures. Depuis lors, je me suis maintenu strictement dans l'expectative.

—Il serait pourtant essentiel de savoir à qui nous avons affaire, et d'abord afin de décider s'il convient de poursuivre ou de s'abstenir. Qu'est-ce que c'est que ce galopin dont nul n'a jamais vu la tête, qui n'appartient pas au palais, qui n'habite point aux environs et qui prend tout à coup assez d'ascendant sur l'esprit de ma fille pour l'enlever à notre barbe, sans même avoir la peine de venir la chercher? Il se fait rejoindre par elle! Il l'attend et elle vient à lui! Elle qui n'avait jamais quitté les pelouses du parc, la voici sur les grandes routes, dans une auberge de bicyclistes, avec un écolier de seize ans qu'elle n'a pu rencontrer nulle part avant de se jeter dans ses bras! Avouez-le, Taxis, c'est extravagant! Je désespère d'y rien comprendre... Mais n'avez-vous aucun indice?

Après un sourire bref, Taxis répondit de sa voix exacte:

—Avant-hier et le jour précédent, une troupe de danseuses françaises a donné deux représentations à la Cour, devant Leurs Majestés du Harem. La Princesse Aline était présente au fond de sa baignoire, autorisée pour la première fois à pénétrer sur le théâtre. Elle a manifesté pendant tout le ballet le plaisir le plus vif, et l'on a pu remarquer que son émotion grandissait chaque fois qu'elle voyait danser une... pécore nommée Mirabelle.

Taxis prit un nouveau temps, puis articula:

—Après le spectacle, la Princesse a fait remettre à cette personne un don en argent—sous la forme d'un billet de banque—contenu dans une enveloppe cachetée.—Je prie Votre Majesté de peser tous les mots de ma phrase. À mon sens, il y a corrélation entre ce petit fait et le malheur public qui l'a suivi de si près.

Il y eut un silence gênant.

Le Roi continuait de fumer.

Taxis crut nécessaire de préciser davantage.

—J'accuse, en un mot, reprit-il, j'accuse la ballerine nommée Mirabelle d'avoir machiné une intrigue diabolique dans le but d'entraîner à l'abîme une âme que tant de soins et de piété paternelle avaient conservée à l'état de candeur. J'accuse cette coquine d'avoir été l'entremetteuse du crime qui s'est perpétré! Le nom du suborneur, nous le saurons plus tard; il n'importe; mais qu'il ait connu Mirabelle et qu'elle lui ait permis d'arriver à ses fins, c'est ce que je me fais fort de démontrer par la suite de l'instruction si Votre Majesté n'y met pas d'obstacle.

Pausole leva les deux mains.

—Nous n'en sortirons pas! dit-il découragé. Cela se complique de plus en plus. Et que sont devenues ces danseuses?

—Parties le même jour pour Narbonne.

—Vous le voyez bien! nous n'en sortirons pas! C'est une affaire inextricable.

—Pardon. Deux coupables: deux informations. L'un est en France, nous allons télégraphier à la Place Vendôme et après les formalités nécessaires nous obtiendrons de le faire extrader. Le détournement de mineure est un chef d'inculpation prévu par les traités internationaux. De ce côté, rien d'embarrassant. Quant à l'autre coupable, nous le tenons, il est là. Dites un mot, et je l'arrête.

Le Roi dirigea son regard vers Taxis toujours debout.

—Vous êtes un homme dangereux, seigneur Grand-Eunuque. Utile; mais dangereux. Si les destinées vous avaient mis à ma place, je ne donnerais pas un rouge liard du bonheur de mon pauvre peuple. Vous êtes un caïman, Taxis. Vous avez l'œil féroce d'un sénateur français. Et puis vous ne me comprenez pas.

Il secoua la cendre de sa cigarette avec un geste de lassitude.

—Je vais réfléchir à tout ceci. Votre rapport est instructif, et s'il conclut du possible au certain, cela ne me dispense pas de méditer les hypothèses qu'il suggère. J'y songerai tout à loisir; dès demain je prendrai une résolution. Attendez. Calmez-vous.

Il se leva, et, plus franchement:

—D'ici là, soupira-t-il, j'aurais bien besoin de penser à autre chose. Cette préoccupation m'accable. Pour peu qu'elle persiste j'en ferai une maladie. Parlez-moi, mon ami. Changez l'ordre de mes idées.

Taxis enfla sa poitrine en baissant les yeux et poussa un soupir ému. Le ton bienveillant du Roi l'enhardissait. Il crut le moment opportun pour aborder un sujet qui lui tenait fort à cœur.

—Oserais-je donc, fit-il, attirer l'attention de Votre Majesté sur ma modeste personne? Et si mes services, ou du moins mes efforts, recueillent l'auguste approbation de celui qui peut seul en juger l'importance, me sera-t-il permis d'exprimer ici l'espoir dont je me plais parfois à bercer mes solitudes?

—Que signifie ce galimatias? dit Pausole. Exprimez donc. Ne préambulez point.

—Je ne suis que commandeur de l'ordre des Colombes. Certes, et je me hâte de le dire, mes humbles ambitions personnelles sont comblées; mais ma vieille mère, du fond de son hameau jurassien, aurait une joie bien touchante et peut-être un regain de vie à me savoir grand-officier... J'ajoute qu'à mon sens, la haute charge dont Votre Majesté a daigné me donner l'investiture mérite une distinction honorifique à laquelle je n'eusse point songé si le bon plaisir du Roi ne m'avait pas élevé au sommet de la hiérarchie palatiale. Je parle ici, non pour Taxis, mais pour le chef de la maison civile, et pour la cause de l'autorité!... Ma demande est entièrement désintéressée.

Pausole temporisa:

—Nous verrons. Un peu plus tard. Vous avez aujourd'hui une affaire délicate à mener dans la bonne voie. Si vous vous en tirez, je vous donnerai la plaque; c'est faveur promise. Continuez vos rapports.

—La Princesse...

—Encore elle? Ne s'est-il rien passé depuis hier soir que vous me fatiguiez ainsi la tête avec un événement vieux déjà de trente-six heures?

—Si fait. Je n'osais pas...

—Ah! mais parlez! je vous y invite.

—Sire, il s'agit d'un attentat injurieux et exécrable, mais dont le caractère est grotesque. Un souffle de démence traverse le palais. Il ne convient pas que Votre Majesté s'arrête à de telles fredaines, sujet indigne de ses réflexions dans les circonstances actuelles. Je veillais. J'ai puni. L'auteur de cette escapade peut attendre d'être jugé.

—Que de peines pour obtenir l'exposé d'un fait! Je vous écoute, Taxis. Qui est le délinquant?

—C'est un page, le dernier nommé de la compagnie, celui-là même dont je me suis plaint tant de fois à Votre Majesté. Il a mis le comble à ses friponneries par un acte inqualifiable. J'ai plus de honte à le rapporter qu'il n'en a eu à l'accomplir.

—Enfin, qu'a-t-il fait?

—Voici... L'honorable M. Palestre, ministre des Jeux publics, conserve encore malgré son âge un penchant déterminé vers les amours ancillaires. Votre Majesté l'ignore peut-être. Quant à moi, je ne l'excuse point. Toujours est-il que cette faiblesse d'un vieillard si respectable par ailleurs défrayait les conversations des pages. Le plus malfaisant d'entre ces jeunes chenapans résolut de surprendre M. Palestre à l'instant où il convenait le moins que M. Palestre fût surpris. Il se posta sous le lit de la camérière avec qui le ministre faisait ses déportements—votre propre camérière, Sire—et quand, à de certains signes que je ne pourrais ni ne voudrais décrire, il estima que ses deux victimes devaient être dans l'état de distraction favorable à ses desseins, il sortit de sa retraite et jeta sur le couple un filet de tennis...

—Ha! ha! ha! fit le roi.

—... Il le noua au pied du lit, forçant ainsi M. Palestre et la femme de chambre à garder, quoi qu'ils en eussent, la plus licencieuse des attitudes.

—Ha! ha!

—Et non content d'avoir été l'acteur et le témoin de cette triste scène, il appela tout le corps des pages dans la chambre du scandale, le multipliant ainsi par le nombre des spectateurs. Les incidents qui suivirent furent d'un tel caractère que la malheureuse servante en garde le lit pour huit jours, de fatigue et d'émotion. Voilà pourquoi ce matin, à votre réveil, vous avez entrevu un visage nouveau... Sire, je suis confondu que vous accueilliez avec cette gaieté sympathique une scélératesse que j'aurais jugée digne de toutes les flétrissures, en attendant les châtiments.

Pausole protesta:

—Non pas! Vous avez, Taxis, une méthode de généralisation qui vous pousse à l'erreur facile. Vous classifiez les gestes et les actes selon je ne sais quelle table de mathématiques morales où ils ne reconnaissent pas leur ordonnance naturelle. Plus que vous encore je hais le grivois. La volupté qui rit n'existe point. Le plaisir touche de plus près à la douleur qu'à la gaieté. Ceci proclamé en principe, l'anecdote que vous me révélez n'en est pas moins excellente.

—Votre Majesté raille.

—Je n'en fais rien. L'histoire est admirable et presque divine, en ce qu'elle est d'abord renouvelée des Grecs. Ainsi fut surprise et enclose dans un filet à mailles de fer la coupable Aphrodite chez le dieu des batailles. Ce souvenir classique inspirant l'un de mes pages est bien pour me satisfaire.

—Classique? Sire, dites païen.

—Ensuite, observez que ce jeune homme, au lieu d'imiter au hasard la tradition olympienne, a pris un filet de tennis pour en envelopper justement le ministre des Jeux publics. Ceci dénote un esprit personnel et des idées indépendantes...

—Soit. Deux tares, il me semble.

—Enfin, je loue au plus haut point l'intention moralisatrice qui plane sur toute la scène. Il est ridicule et odieux qu'un vieillard de soixante-dix-huit ans aille partager le lit d'une servante qui est peut-être son arrière-petite-fille. On ne sait jamais. Si M. Palestre se plaint, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même de la posture piteuse en laquelle ces jeunes gens l'ont vu. Quant à ma camérière, elle n'a eu que ce qu'elle méritait; la honte résulte de son acte et non pas de son châtiment.

—Alors que dois-je faire du coupable?

—Le mettre en liberté sur l'heure et l'inviter à venir me voir ici même, où je l'attends. C'est à lui que je demanderai conseil dans ma perplexité présente.

CHAPITRE IX

OÙ PAUSOLE SE DÉTERMINE.