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Les aventures du roi Pausole

Chapter 19: CHAPITRE IV
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About This Book

A whimsical, episodic tale centers on a pleasure-loving monarch of a small, semi-fantastical realm where permissive laws encourage personal liberty and comic indulgence. Short episodes and vignettes recount his daily judgments, erotic escapades, and the tangled relationships among numerous courtiers and villagers, mixing farce, sensual description, and witty satire. The prose shifts between playful mockery of social conventions and lyrical celebration of desire, while recurring scenes of festivals, tribunals, and domestic mishaps illuminate human foibles and the tension between freedom and responsibility.

Je pense qu'Épicure étoit un philosophe fort sage, qui selon les tems et les occasions, aimoit la volupté en repos ou la volupté en mouvement.

Saint-Évremond.

Le costume des pages à la cour de Tryphême datait de la Renaissance. Il comprenait un maillot de soie jaune avec un petit pont relevé par deux aiguillettes, une toque à plume de pintade et un pourpoint bleu de roi.

Ce fut sous ce léger uniforme que l'oiseleur de M. Palestre se présenta, saluant de la toque et les deux jambes réunies.

—Comment t'appelles-tu, jeune drôle? demanda Pausole.

—Comme il vous plaira, Sire.

—Voilà qui est déjà fort bien, dit le Roi. Je ne sais rien de plus impertinent que la prétention d'obliger les gens à répéter un nom qui peut ne point leur plaire. Tu m'as conquis dès le premier mot. Dis-moi cependant le nom que tu portes, quitte à le changer si je t'y invite.

—Sire, mon nom s'écrit G, i, g, l, i, o. Prononcez-le comme vous voudrez, à l'italienne ou à la française. Djilio ou Giguelillot.

—Djilio, fit Pausole, c'est un poète; et Giguelillot, c'est un fou. Je voudrais que tu fusses l'un et l'autre.

—Je le voudrais aussi, dit le page très sérieux. Et je le désire si ardemment que je finirai peut-être par y arriver.

—Pourquoi veux-tu être un poète?

—Pour ne rien voir, fût-ce une mouche, avec l'œil de mon voisin.

—Tu n'aimes pas ton voisin?

—Je ne lui veux pas de mal. J'aime mieux ne pas être lui, voilà tout.

—Et pourquoi veux-tu être un fou?

—Si mon voisin m'appelle un fou, je comprendrai tout de suite que je ne lui ressemble pas.

—Mais si tu deviens pire?

—C'est bien difficile.

—Comment le sauras-tu?

—À son attitude. S'il me laisse en repos, c'est que j'aurai perdu. S'il m'attaque, c'est que je serai heureux.

Pausole eut un geste impulsif:

—Prends une cigarette! dit-il.

Et il la lui tendait d'une main familière.

—Jugeras-tu de la même manière si ton voisin est une voisine?

—Oh! du tout.

—Pourquoi?

—Les femmes ne sont pas de l'espèce humaine.

—J'espère que tu ne le leur dis pas?

—Je ne leur dis que du bien d'elles et je le pense toujours.

—Comment les regardes-tu?

—Comme les meilleures créatures qui soient; les seules qui sachent rendre le bien pour le bien. Ou même pour le mal, au besoin. Je ne leur ai que de la reconnaissance et pourtant je n'ai rien fait pour elles, que d'en flatter beaucoup et d'en aimer une.

Pausole le considérait:

—Es-tu heureux? continua-t-il.

—Non. Ni vous non plus, Sire, cela s'entend.

—Alors, pourquoi es-tu gai?

—Pour me faire croire que je suis heureux.

—Et que te manque-t-il?

—Comme à vous, Sire, il me manque une existence imprévue, le merveilleux, les événements.

—Les événements... J'en ai trop.

—Mais vous n'en profitez pas.

—Duquel me parles-tu?

—De celui que vous pensez.

—Je ne vois pas du tout comment celui-là pourrait me rendre heureux si je ne le suis point, fit Pausole d'un ton surpris.

Le page allait répondre, mais ne sachant pas exactement si le Roi le consultait ou le priait de s'expliquer, il attendit d'être éclairé sur cette nuance intéressante.

—Allons, assieds-toi, reprit Pausole. Tu m'as parlé d'un sujet scabreux qui m'absorbe, et tu ne t'es pas dit qu'il valait mieux pour toi paraître l'ignorer. En cela tu as montré que tu mettais les lois de la conversation avant celles de l'étiquette et je l'approuve, mon petit bonhomme. Écoute-moi: je ne suis pas d'avis que les vieillards soient de bon conseil. L'expérience ne sert de rien; un même fait ne se reproduit jamais dans les mêmes circonstances. Au contraire, il faut bien admettre que la spontanéité sert à quelque chose, puisque à vingt ans on fait sa vie et qu'on n'a rien de plus important à fabriquer de par la suite. C'est pourquoi, malgré la coutume, j'aime mieux prendre ton sentiment que de consulter, par exemple, le vénérable M. Palestre.

Giglio resta impassible.

Pausole, toujours plus expansif, continua comme s'il s'adressait à un confident familier:

—Jamais, disait-il, je ne me résoudrai à faire poursuivre cette enfant par la police de mon royaume. Il n'est pas convenable non plus que je la fasse ramener au palais par un envoyé spécial; car, si je la sépare de l'inconnu qu'elle a gentiment suivi, ce n'est point certes pour la confier à un légat tout aussi compromettant et moins sympathique à ses yeux. Quant à lui dépêcher une femme, ce serait une pitoyable idée. Je n'y songerai pas un instant.

—Pourquoi ne pas aller la chercher vous-même?

—Moi?

—Vous!

—Moi-même?

—Sans doute!

—Moi, m'en aller aux aventures à la recherche d'une petite fille qui s'est sauvée à travers champs avec un jeune premier que personne ne connaît?

—Oui.

—Mon ami, tu abuses de ta vocation de fou.

—Pardon, Sire, ai-je le droit de vous poser une question?

—Laquelle?

—Désirez-vous réellement que Son Altesse rentre au palais?

Pausole encastra son menton dans l'angle de sa main droite.

—C'est une question que je n'avais pas encore agitée, fit-il.

Mais après une réflexion brève:

—Oui. J'en ai le désir sincère. Cette escapade ne lui vaut rien.

—Vous en êtes certain?

—Certain.

—Eh bien, comme d'une part vous venez de découvrir que vous ne pouviez envoyer à la poursuite de la Princesse ni un homme, ni une femme, ni une bête de la police (c'est-à-dire, en un mot, personne), et comme d'autre part vous êtes résolu à la prier de revenir ici, je ne vois qu'un moyen de le lui faire savoir, c'est d'aller le lui dire vous-même.

—Tu as l'esprit logique?

—C'est le propre des fous.


Le Roi se leva, parcourut la chambre d'un pas large et balancé, puis ouvrant les bras en signe d'acquiescement:

—C'est indiscutable, dit-il. Et je serais arrivé aux mêmes conclusions si j'avais eu le temps de songer à tout cela.

—Alors...

—Alors, interrompit le Roi qui s'animait visiblement dans l'influence de son page, tout se simplifie aussitôt et je n'ai plus qu'une résolution à prendre!—Ou bien je laisserai cette petite faire le voyage de sept mois dont sa lettre m'annonce le projet;—ou bien j'irai lui parler en personne et je la ramènerai au palais qu'elle n'aurait jamais dû quitter!

Le page comprit d'un coup d'œil que s'il laissait Pausole réfléchir en silence, toute cette belle ardeur s'éteindrait dans une cendre d'inertie.

—Sire, il faut partir, affirma-t-il. Cela est bon, non seulement pour Son Altesse, mais davantage encore pour vous. Si comme vous le laissez voir vous n'êtes plus heureux, c'est qu'un homme a détruit l'avenir nonchalant que vous vous réserviez avec tant de sagesse. Pour vous délivrer du soin de vouloir chacun de vos actes, vous avez remis votre existence aux mains d'un monsieur qui n'y comprend rien et qui la guide tout de travers. C'est lui qui vous désappointe. C'est lui qui écarte de vous un bonheur toujours possible et toujours nouveau chaque matin. Vous périssez dans sa routine; vous mourez de monotonie. Demain, son calendrier vous impose la Reine Denyse. L'aimez-vous? Non. Vous ne l'aimez point. Et pourtant vous la subirez. Vous continuerez d'habiter les mêmes chambres, le même fauteuil, de voir le même horizon dans le cadre de la même fenêtre. Échappez donc à tout cela! Il y a si peu de jours dans la vie: faites que pas un d'eux ne ressemble au suivant.

—Mais alors qui me conseillera, si je me lance dans cette équipée?

—Qui? le hasard, la fantaisie. Laissez-vous tenter par la fortune de chaque jour et promener par la bonne étoile. Son conseil est facile à suivre.

—Puissé-je ne pas arriver, dit Pausole en secouant la tête, comme Melchior ou Balthazar, devant une crèche blonde et un petit enfant...

—Quand cela serait? vous l'aimeriez.

—Tu as raison. Et d'ailleurs nous y serons plus tôt. Les fugitifs dorment à deux pas. Il ne s'agit pas d'un voyage. Demain nous les rejoindrons sans doute.

—Vous partez? Vous partez vraiment?

—Je pars. Viens avec moi, petit. J'ai plaisir à te regarder vivre.

Ils sortirent côte à côte. Pausole avait mis la main sur l'épaule de son page et marchait d'un pas énergique.

Au tournant d'un corridor ils rencontrèrent Taxis.

Le Roi s'arrêta, la tête droite:

—Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, j'ai pris une détermination. J'irai moi-même à la recherche de la Princesse Aline. Annoncez mon départ pour demain matin et faites seller ma mule à dix heures et demie. Ce jeune homme m'accompagnera.

Taxis eut l'habileté de se taire.

Pausole l'examina quelque temps comme s'il pesait sa propre audace, puis d'un ton soudain radouci:

—Au fait, conclut-il, vous viendrez avec nous.

FIN DU LIVRE PREMIER

LIVRE DEUXIÈME

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LA BLANCHE ALINE VIT DANSER UN BALLET, ET CE QUI S'ENSUIVIT.

Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles... (p. 115.)

Sauval.—Mémoires historiques et secrets.—1739.

L'enquête menée par le Grand-Eunuque valait par ses résultats, mais péchait par ses conclusions.

La blanche Aline en s'échappant, n'avait pas eu besoin des deux complices imaginés par Taxis.

Un seul avait suffi.

Une seule, pour tout dire.

Voici comment elle avait fui:


On sait déjà que l'avant-veille du jour où la Princesse quitta le palais, une troupe de danseuses françaises était venue donner au harem le spectacle de ses jambes roses et de ses perruques fleuries.

Pour la première fois depuis sa naissance, la blanche Aline était admise à suivre une représentation. Pausole entendait commencer l'éducation théâtrale de sa fille par une soirée de ballet, jugeant qu'un sujet de pantomime est moins aisé à découvrir et par conséquent moins dangereux à méditer qu'une action de comédie. Au reste, les danses se déroulent toujours dans un décor invraisemblable; on ne rencontre point dans la vie les personnages qu'elles présentent, et l'on ne saurait imiter sans tomber dans le ridicule les gestes gracieux sur lesquels elles rythment de mauvaises passions.

Tout cela était fort bien conçu; malheureusement la blanche Aline n'avait pas besoin de comprendre pour admirer.

Au milieu des jetés-battus, des battements, des branles et des entretailles, la petite fille ne vit qu'une chose, c'est qu'un très joli jeune homme (qui était peut-être bien une dame habillée en Prince Charmant) recevait à chaque tableau les hommages enflammés de quarante autres dames et que vraiment il les méritait.

Elle le trouva bien pris, élégant, prestigieux. Elle compara ses gestes avec ceux des fonctionnaires qu'elle rencontrait au palais et elle lui donna le prix de la grâce. Il eut aussi le prix de la beauté, celui de l'esprit, celui du cœur. Elle le regardait la bouche ouverte et la tête penchée sur l'épaule avec une expression de tendresse si profonde que les dames d'honneur autour d'elle en eussent été bien inquiètes si elles-mêmes n'avaient suivi les péripéties du ballet avec tant d'absorbante passion.

Après le spectacle, elle demanda le nom de ce personnage éblouissant. On lui dit que le rôle était joué par la danseuse Mirabelle.

Où demeurait cette belle personne? Au fond du parc, lui répondit-on, dans les bâtiments des communs et pour deux nuits encore jusqu'à son départ.

Comment lui exprimer qu'on était content d'elle? Par un présent, suggéra une dame d'honneur mal inspirée.

La blanche Aline réfléchit.

Rentrée dans ses appartements et avant même de commencer sa minutieuse toilette du soir, elle demanda un billet de banque afin de le mettre sous enveloppe.

Un peu plus tard elle s'enferma dans son cabinet tendu de zinzolin, comme pour se livrer à une toilette intime que la dame d'honneur ne pouvait surveiller; puis, assise devant sa table et sûre de n'être point surprise, elle écrivit ces simples mots:

«Mademoiselle,

«Vous êtes bien jolie. Voulez-vous me parler? Cette nuit, à deux heures, je serai dans le parc, sous le grand amandier, près de la source.

«Ne dites à personne que je vous écris. Pour tout le monde, ce message ne contient qu'une estampe bleue. Acceptez-la aussi pour ne pas me trahir.

«Princesse Aline

Et puis elle glissa son estampe entre les feuilles de la lettre, écrivit en guise d'adresse:

«À Mademoiselle Mirabelle»

et cacheta l'enveloppe à la cire afin qu'elle ne fût point ouverte.

La même dame d'honneur qui avait donné, dans la naïveté de sa vieillesse, le conseil de ce présent, voulut bien se charger par surcroît de porter le billet à la destinataire. Disons qu'elle était inspirée d'abord par le louable désir de faire un acte charitable; ensuite, par la tentation peut-être non moins vive de pénétrer à l'heure des toilettes nocturnes parmi les filles de ballet. Car, pour une vieille demoiselle, veiller au salut de son âme en s'instruisant des dessous galants, c'est le programme du bonheur parfait.

Restée seule et bordée dans son petit lit frais, la blanche Aline se sentit prise d'une émotion insoutenable. Elle essaya de se calmer d'abord sur le côté droit, puis sur le côté gauche, sur le dos, sur la poitrine, assise, accroupie, étendue, épanouie ou recroquevillée; mais elle avait la fièvre dans toutes les positions et instinctivement elle reculait jusqu'au bord de son matelas comme pour laisser place auprès d'elle à un visiteur mystérieux.

Bien avant l'heure, elle se leva, chaussa des mules, ouvrit les rideaux et regarda la lune entrer jusqu'au fond de la longue chambre.

La nuit brillait, tiède et légère. Par la fenêtre ouverte Aline distinguait dans le lointain, au delà des pelouses brumeuses et des bois immobiles, la terrasse blanche des communs où Mirabelle lisait sa lettre.

—Que va-t-elle penser de moi? se dit la petite en rêverie. Viendra-t-elle? Peut-être que non... Peut-être qu'elle est fatiguée... Peut-être qu'elle a peur la nuit...

Pour occuper son attente, elle dessina sur son buvard une quantité de petites figures sensiblement géométriques, des ronds, des barres et des losanges, des grecques qui s'achevaient en spirales. Elle les ombrait avec une conscience et une distraction parfaites. Et puis elle commença, toujours au clair de lune, le portrait d'un bel inconnu qui avait trois cheveux, quarante cils et l'œil beaucoup plus grand que la bouche.

Mais l'art ne suffisait pas à calmer son impatience.

Elle retourna devant sa psyché, laissa choir sa longue chemise blanche et reprit son examen au point où elle l'avait laissé avant de rouvrir à la dame d'honneur la porte de son cabinet. Toute jeune et ignorante qu'elle fût, elle avait lu des contes de fées et comme il n'est question que d'amour dans les récits du bon Perrault, elle avait compris très vite à quel moment du rendez-vous l'amour devient ce qu'il doit être. Elle savait que la Belle au bois dormant reçut le Prince dans son lit, qu'on «leur tira le rideau» et qu'«ils dormirent peu», sans que l'auteur les plaigne. Aussi, Line ayant l'instinct des caresses en même temps que le désir d'en être l'heureux objet, elle ne doutait pas un instant que les faveurs de son amant ne dussent aborder peu à peu à toutes les parties de son corps où il serait doux de les attendre, et délicieux de les retenir.

C'est pourquoi elle voulut être digne des égards qu'elle espérait bien, sans les connaître exactement. Elle se poudra la peau. Elle se contempla. Sur son étagère à parfums elle choisit de la verveine, du cédrat et du foin coupé, parce que les essences végétales convenaient particulièrement à un rendez-vous sous les arbres, et elle en mouilla peut-être à l'excès le petit corps nu qu'elle aimait tant.

Deux bas à cordons furent vite mis, ainsi qu'une chemise de jour; le corset, plus vite encore flanqué au fond d'une armoire à linge. Là-dessus elle revêtit une robe Empire très légère, en serra la ceinture haute avec une épingle double qui se dissimulait sous un petit nœud, et constata que ce stratagème isolait en les soulignant les deux fruits chaque jour plus précieux de sa poitrine adolescente.

Enfin les trois quarts sonnèrent avant l'heure tant espérée.

La blanche Aline mit un chapeau qui, lui aussi, était Empire, elle enfila de longs gants sombres qui laissaient nu le haut de ses bras.

Elle était prête.

Alors, comme l'avait fort bien deviné le Grand-Eunuque, elle s'assit dans la fenêtre ouverte, leva les deux jambes à la fois, tourna sur elle-même et sauta.

Le saut n'avait rien de périlleux, la fenêtre étant au rez-de-chaussée.

Les pieds joints, elle tomba dans une platebande encore fraîche. Les gardes veillaient le long du parc, mais non pas à l'intérieur. Personne ne la vit passer.

Pour ne faire aucun bruit et pour rester dans l'ombre, elle suivit, le long des allées, la lisière gazonneuse des bois.

Toute pressée qu'elle fût d'atteindre où elle allait, elle marchait avec lenteur, comme si une petite fierté lui conseillait de ne pas arriver la première.

Mais on avait fait sans doute, d'autre part, le même calcul, car sous le grand amandier elle ne trouva personne.

Piquée, elle reprit sa promenade, erra, fit un long détour; et puis, vaguement inquiète et commençant à douter si l'on viendrait à une heure quelconque, elle se cacha tout près de l'arbre et regarda obstinément dans la direction du bâtiment blanc.

Soudain, elle eut une vision.


Mirabelle, comprenant qu'elle perdrait tout prestige si elle se montrait en robe de ville à cette enfant qui adorait en sa personne le Prince Charmant, avait gardé son travesti pour aller à ce rendez-vous qui lui plaisait à plus d'un titre.

Et la blanche Aline, extasiée, vit venir à elle du fond de la pelouse le même jeune homme tant aimé par les quarante dames du ballet, mais beaucoup plus bel encore, remuant son costume à paillettes dans l'aube d'une lune enchantée, et fixant les yeux sur elle.

CHAPITRE II

OÙ PAUSOLE, NON CONTENT D'AVOIR PRIS UNE RÉSOLUTION, VA JUSQU'À L'EXÉCUTER.

Vous aurez des envieuses et des ennemies; et votre beauté ne donnera pas plus tôt de l'amour à Soliman qu'elle donnera de la haine à toutes les sultanes.

Scudéry. Ibrahim ou l'illustre Bassa.—1641.

Laissant Taxis et Giglio en présence, le Roi Pausole se rendit dans ses appartements privés où l'attendait la Reine Denyse, la même qui lui avait conseillé d'écrire une lettre à saint Antoine pour retrouver la blanche Aline.

La pauvre reine, malgré tous ses soins, n'avait pu dissimuler que bien mal sous la crème et la poudre de riz quatre estafilades parallèles qui lui déchiraient le sein gauche.

Elle fit le récit de ses infortunes.

Diane à la Houppe, ramenée au harem après son réveil solitaire, avait été prise d'un accès de désespoir et de sanglots sur un divan. Entourée de mauvaises amies, exaspérée par les ricanements, plaisantée à la fois sur son curieux physique et sa passion de mauvais ton, elle s'était redressée toute pleurante encore, la bouche amère, les mains en griffes. Et au lieu de s'en prendre à celles qui dansaient une farandole autour de ses larmoyades, elle avait cherché par toute la grande salle la douce et innocente Denyse pour lui balafrer la poitrine et se venger de lui céder sa place.

Pausole écouta cette histoire d'une oreille souvent distraite. Il avait pris la Reine Denyse dans un lot de douze adolescentes offertes par une cité loyale, et s'il ne l'avait pas renvoyée à sa mère, c'était qu'un sentiment de pitié l'avait retenu de faire affront à une jeune fille devant ses concitoyennes; mais il ne l'aimait point; il la trouvait insignifiante et prude, avec quelque gaucherie. Pour concilier sur sa personne les règlements du harem et les principes de la bienséance, Denyse avait accoutumé de porter devant elle un petit pagne de dentelles qui la faisait ressembler à une sauvagesse élégante et qui, d'ailleurs, instable, voletant et mal fixé, produisait le résultat justement opposé à sa destination réelle. Pausole, qui avait, lui aussi, des principes, favorisait le nu, mais blâmait le transparent. Le costume de la Reine Denyse le choquait jusqu'à l'offusquer.

Il dîna fort tard, s'en alla sur la terrasse méditer l'événement grave auquel il s'était résolu; puis, quand minuit sonna, il fit observer à sa pieuse compagne qu'on était arrivé au samedi de la Pentecôte et qu'il croyait lui être agréable en ne l'égarant point au sein des voluptés un jour de vigile et de jeûne.

Ceci dit, il l'envoya coucher au harem afin que Diane à la Houppe en fût consolée.


Le lendemain se leva l'aurore d'une journée trois fois solennelle. Pausole regarda les murs de sa chambre, ses tapis, ses bibelots, ses cadres familiers; il songea en frissonnant qu'il ne les verrait pas le soir... Sous l'émotion du premier réveil, qui est voisin du cauchemar, il eut le pressentiment de toutes les calamités qui attendent au coin des routes les chercheurs d'aventures.

Sa demeure était celle de la paix, du repos, du bonheur tranquille et de l'égalité des heures. Quelle aberration le poussait à quitter de si douces richesses?—Dans un souvenir pastoral, les vers d'une triste idylle écrite par La Fontaine flottèrent devant sa mémoire rêveuse, et, sous la forme symbolique d'un petit pigeon déplumé, le Roi Pausole se vit périr dans un lamentable destin.

Cette impression ne dura guère.

Un matin radieux emplissait la chambre. La nouvelle camérière, devenue plus hardie, parlait d'une voix fraîche et zélée, donnait des renseignements qu'on ne lui demandait point, osait même poser des questions. Sa Majesté aurait beau temps. Le vent venait du nord. Il avait plu un peu. L'autre camérière était bien souffrante; les médecins parlaient d'une métrite. Il y avait eu dans la soirée une retentissante dispute entre M. le Grand-Eunuque et le jeune page Giglio. Sa Majesté le savait-elle?

Pausole, excédé, faillit la menacer de lui faire subir par toute la compagnie des pages le même traitement qu'à son amie, mais ne sachant s'il la frapperait de terreur ou de convoitise, il la pria tout uniment d'aller chercher M. le Grand-Eunuque, en suivant la voie hiérarchique.

Sur ce, il mit pied à terre et endossa une robe de chambre.

Eh bien, Giguelillot avait eu raison, Pausole n'en doutait plus. La paix touchait à l'ennui, le repos à l'accablement, l'égalité des heures à la mélancolie. Cette chambre, à la bien examiner, était simplement fastidieuse. Cet horizon, dont il croyait suivre avec intérêt les métamorphoses nuancées, avait épuisé pour lui, depuis longtemps, la gamme restreinte de ses lumières. Un petit esprit pouvait seul borner ses curiosités aux quinze figues de la terrasse, aux trente aloès de la haie. Il y avait d'autres figuiers, d'autres hampes jaunes en Tryphême. L'excursion serait féconde en agréments inattendus.

Ainsi Pausole connaissait l'art d'échapper à tous les regrets en changeant la définition du bonheur sous la dictée des circonstances.


L'entrée dramatique de Taxis, interrompit ses réflexions.

Le huguenot se plaça devant la porte comme s'il était prêt à sortir au cas où sa requête eût reçu échec, et il réunit par le bout l'index et le pouce de sa main droite, non point avec la signification que donnaient à ce petit geste les courtisanes athéniennes, mais pour marquer qu'il s'exprimait en termes d'ultimatum:

—Sire, déclara-t-il, une question, une seule: Suis-je encore Maréchal du Palais?

—Je ne comprends pas, répondit Pausole.

—Je précise d'un mot. Suis-je le chef, le collègue ou le subordonné du page nommé Giglio?

Pausole haussa les épaules.

—Quelle diantre de mouche vous pique à toute heure, Taxis! La question ne se pose point. Nous allons partir dans quelques instants. Je n'emmène que lui et vous. Je ne vois pas dans quel but j'établirais la suprématie d'un de mes conseillers sur l'autre, alors que tous deux sont à mes côtés et ne relèvent chacun que de mon commandement.

—Sire, nous allons partir, mais nous ne sommes point partis. Quelle que soit l'aversion de Votre Majesté pour la pompe et le cérémonial, son départ exige des préparatifs, et son absence des précautions. Or, le jeune page dont il s'agit, animé d'un zèle inutile, prétend s'inspirer de vos secrètes préférences pour blâmer toutes mes mesures et en proposer d'autres. Je demande s'il est autorisé à prendre cette attitude qui paralyse mes actes et blesse ma dignité.

—Allons! encore un conflit! s'écria Pausole. Je ne m'en mêlerai pas! Ce jeune homme m'a parlé. Il est plein de sens. C'est un esprit juste et sagace. Je ne me priverai point de ses conseils. Vous, Taxis, vous avez aussi vos qualités dont personne ne songe à faire fi. Vous êtes déplaisant, mais indispensable, et je n'entends pas qu'on vous paralyse. Réglez donc à l'amiable votre différend et tâchez de vous mettre d'accord sans que j'aie à prendre parti.

—C'est impossible.

—Et pourquoi donc?

—Entre les principes de ce jouvenceau et les miens propres, que Votre Majesté semble estimer à titre égal, il y a incompatibilité absolue. Il faut que l'un de nous deux cède, ou casse. J'attends de votre bouche, Sire, le nom du sacrifié.


Le Roi frotta d'un geste impatient une allumette qui éclata comme l'expression même de sa mauvaise humeur. Il fuma en silence pendant quelques minutes, puis:

—Alors, c'est fort simple, dit-il. Vous commanderez à tour de rôle.

—Ah! fit sèchement Taxis.

—Vous vous partagerez la journée. De minuit à midi, vous, Taxis, vous aurez la haute main. Ce sont précisément les heures où je ne vous verrai pas, mon ami. Vous veillerez sur mon sommeil et au besoin sur mes plaisirs. Plus tard, de midi à minuit, votre successeur dirigera ma route et inspirera mes volontés. Je crois avoir trouvé ainsi une solution qui éloigne toute chance de froissements.

L'œil amer, Taxis conclut en ces mots:

—Il est écrit: «J'aurai le même sort que l'insensé; pourquoi donc ai-je été plus sage?»

Et, s'inclinant, il sortit.

Trois heures après, le Roi Pausole, entre son page et son huguenot, précédé par quarante lances et suivi de nombreux bagages, chevauchait pour la première fois sur la route de sa capitale.

CHAPITRE III

COMMENT LE MIROIR DES NYMPHES DEVINT CELUI DES JEUNES FILLES.

Salvete æternum, miseræ moderamina flammæ
Humida de gelidis basia nata rosis.

Joannes Secundus.

La source et le grand amandier étaient situés dans le canton le plus reculé du parc. Seule, la blanche Aline aimait assez les longues promenades pour aller quelquefois visiter le silence de ce refuge perdu.

L'eau, d'une gueule de satyre aux oreilles foliesques, tombait dans une cuve naturelle de terre rouge et d'herbes vertes où s'enracinaient des lauriers-roses en touffes compactes. Ce n'était point la vasque moisie et lépreuse de nos jardins où la source inutile vient inonder une terre déjà molle de pluie. C'était une naissance de fleurs dans le sol pourpré du Midi, une fontaine de sève, une urne génitrice d'où la vie ruisselait en verdures mouvantes, et le vieux satyre, fils de Pan, regardait la jeunesse des bois descendre éternellement de ses lèvres.

Au-dessus du mascaron cornu, que la blanche Aline prenait pour le diable, deux nymphes de marbre s'enlaçaient, debout et penchées sur le bassin obscur. À la fin de chaque hiver l'amandier les couvrait de ses petites églantines. L'été, elles prenaient sous le soleil toutes les couleurs de la chair. La nuit elles redevenaient déesses.


Près de cette eau fertile et sombre qu'on nommait le Miroir des Nymphes, la petite Princesse en robe Empire vit venir à elle son Prince Charmant qui remuait sa veste à paillettes dans l'aube d'une lune enchantée.

Elle l'aperçut du plus loin qu'il se montra sous les arbres, semblable à une fine étoile blanche. Puis elle le vit grandir et se préciser. Il marchait d'un pas tranquille, cueillait parfois des feuilles aux rameaux et les respirait comme des corolles. Il paraissait et s'éclipsait selon les zones d'ombre et de clarté. Line ne s'était jamais sentie aussi émue. Si jalouse qu'elle fût de l'embrasser tout de suite, elle recula jusqu'à la fontaine et, la main devant la bouche, n'osa pas lui dire un mot.

—Vous m'avez appelée; me voici, fit Mirabelle, tendrement.

Line ouvrait des yeux énormes. Elle regardait son Prince des pieds à la face, mais surtout dans les prunelles.

Il était nu-tête, les cheveux foncés et coupés court et flottants autour des oreilles. Son regard était profond et fixe avec une expression très douce qui n'allait pas jusqu'au sourire. Elle vit le cher visage se pencher vers le sien, et, comme elle fermait les yeux, deux lèvres chaudes s'y posèrent.

L'ombre noire des nymphes enlacées cachait les jeunes filles debout. Line tremblait. Les deux lèvres avec lenteur tramèrent leur caresse autour de sa joue et ne s'arrêtèrent que sur sa bouche.

—Ah!... fit-elle enfin.

Mirabelle se sépara. Cette fois un sourire léger mais toujours tendre effilait ses yeux margés de noir...

Elle leva les sourcils et regarda autour d'elle.

—Non. Nous sommes seules, répondit Line. Restez.

Puis, se reprenant:

—Venez avec moi.


À quelques pas derrière la source, il y avait un petit temple grec, cinq colonnes corinthiennes soutenant une coupole ronde. Les colonnes étaient murées jusqu'à mi-hauteur. Un large banc circulaire au cœur du monument plein d'ombre portait des coussins de varech, et le lieu était si confidentiel qu'à peine assise près de la danseuse, Line s'enhardit jusqu'à lui parler.

—On vous a remis ma lettre?

—Vous le voyez.

—Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de venir?

Mirabelle fut très prudente.

—Pour causer avec moi, dit-elle.

—Mais oui.... Et vous êtes là, et je n'ai plus rien à vous dire...

Mirabelle lui prit la main. Line crut sentir qu'elle tremblait à son tour.

—Je voulais aussi vous voir de tout près, continua-t-elle. Vous êtes si jolie!... jolie comme un jeune homme... Pendant tout le ballet je n'ai regardé que vos yeux... Et je vous envie, si vous saviez! Je suis bien triste d'être blonde; j'aurais voulu être brune comme vous; mais vraiment tout à fait comme vous; être votre sœur...

Mirabelle jugea inutile de protester.

Line tendit elle-même ses lèvres.

—Embrassez-moi comme tout à l'heure, voulez-vous?

Et quand leurs bouches se désunirent:

—Comme c'est délicieux! reprit-elle. Qui a pu vous apprendre cela?

—Je l'ai inventé, dit la danseuse.

—Oh! que c'est bien! Quel âge avez-vous?

—Dix-huit ans. Et vous?

—Quatorze... Voulez-vous recommencer?

Le jeu était dangereux pour la jeune Mirabelle. Si maîtresse qu'elle fût de son attitude, si décidée à ne rien brusquer, à préparer ses voies par le ménagement, la lenteur et l'insinuation, il y eut dans sa pensée un moment de trouble où elle ne put se contenir. Elle tâtonna d'abord la robe à l'endroit où les petits seins en gonflaient l'étoffe mince et chaude; puis, profitant des facilités exceptionnelles que l'habillement de la blanche Aline offrait aux gestes sympathiques, elle risqua certaines recherches qui témoignaient, sinon encore de ses complaisances, au moins de ses curiosités.

Line, docile et instinctive, se prêtait volontiers à tout. Mirabelle en perdit l'esprit. Encouragée par les ténèbres, certaine qu'on ne verrait point le sang des voluptés affluer à son visage, elle s'abandonna mystérieuse au frisson qu'elle sentait proche et ne sut en modérer ni l'ondulation, ni le soupir, ni les soubresauts. Déjà elle reprenait conscience quand Line, inquiète, mais rassurante, lui demanda:

—Vous avez froid, mon amie? Vous grelottez...

—Une petite faiblesse... dit Mirabelle. Ce n'est rien... J'y suis habituée...

—Voulez-vous marcher un peu?

—Oui...

—Venez. Le parc est désert. Nous irons où il vous plaira.

Line laissa retomber sa jupe et se leva pour sortir.


Toutes deux reparurent sous le clair de lune.

La robe verte et la veste à paillettes errèrent ainsi quelque temps autour de la source gloussante.—L'une était d'émeraude et l'autre d'argent, mais, quand elles voulurent mirer dans le bassin leurs formes enlacées d'après les nymphes de marbre, elles virent que la nuit assemblait leurs couleurs à la teinte de l'eau et des bois.

Mirabelle ne parlait point. Son trouble et son désir, à peine suspendus, renaissaient. Elle connut qu'elle était éprise.

Dès lors elle ne songea plus qu'aux moyens de l'être avec succès. Assurément quelques heures lui appartenaient encore, mais c'eût été les perdre que de les employer selon ses tentations présentes. Une idée romanesque lui traversa l'esprit; elle l'examina en silence, la trouva réalisable et avant de l'exprimer voulut la suggérer, tant elle avait d'artifice.

—Adieu, dit-elle soudain. Je ne vous reverrai plus.

La blanche Aline devint toute pâle.

—Oh! pas encore... supplia-t-elle.

—Il le faut.

—Mais je ne vous ai pas vue, je ne vous ai rien dit... Vous venez, et puis tout de suite vous voulez partir... Je vous ennuie peut-être; vous ne comprenez pas pourquoi je vous ai appelée? Moi-même je ne le sais qu'à peine, mais je suis bien heureuse quand je vous prends la main.

Mirabelle la serra dans ses bras.

—Restez là, je vous en prie, continua la jeune fille. Restez, ou alors revenez demain à la même heure... Je vous attendrai...

—Demain? Mais nous partons à l'aube.

Line devint encore plus pâle et peu à peu se mit à pleurer.

—C'est vrai?... C'est vrai, vous partez? Et quand reviendrez-vous?

—Jamais...

—Mais je n'ai que vous à aimer; ne le savez-vous pas? Hier au théâtre j'ai bien compris qu'il y avait quelque chose entre vous et moi et qu'il fallait nous réunir et que vous seriez mon amie. Je vous appelle, je vous attends, nous mêlons nos bouches, et puis c'est fini pour toujours? Si vous vous en allez, je m'en vais avec vous.

L'étreinte de Mirabelle se dénoua.

—Eh bien, partons! Je vous emmène.

—Vraiment? Vous voulez bien?

—Venez.

—Avec vous seule?

—Oui. Je quitterai mes camarades. Nous serons l'une à l'autre, et seules toujours.

—Oh!... Et pour où partons-nous?

—Pour mon pays.

—Non! non! Restons à Tryphême.

—Ce n'est pas possible. Demain vous seriez découverte.

—Comment?

—Par les ordres du Roi.

—Papa? Vous ne le connaissez guère! C'est une grave décision que de m'envoyer chercher. Quand il la prendra, nous serons loin!

CHAPITRE IV

OÙ PAUSOLE ET SES CONSEILLERS MANIFESTENT LEURS CONTRASTES.

Tu dis que j'ay vescu maintenant escolier
Maintenant courtisan et maintenant guerrier
Et que plusieurs mestiers ont esbatu ma vie?
Tu dis vray, prédicant; mais je n'euz oncq'envie
De me faire ministre, ou comme toi, cafard.

Ronsard.

Pausole, son page et son huguenot chevauchant de compagnie entre l'escorte et les bagages, montaient trois animaux qui symbolisaient assez bien les différences de leurs caractères.

Le Roi, qui avait mis sous sa couronne légère un voile de batiste blanche en guise de couvre-nuque, était assis dans une selle qui ressemblait à un fauteuil, car elle avait dossier, oreillères, coussins frais, bras moelleux et parasol. Deux tiges de métal filiforme, invisibles à distance, soutenaient à hauteur de ses mains le sceptre et le globe du monde; mais le globe enfermait une gourde à porto, et le sceptre un éventail.

La mule Macarie, personne nonchalante, portait ce faible édifice d'un air distrait et résigné, le même air que prenait Pausole sous le poids des charges de l'État. Elle était blanche de robe avec le bout de la queue et le toupet gris souris. Son pas était relevé, mais lent. Jamais elle ne dormait moins de seize heures par jour.

Taxis montait le noir Kosmon, cheval hongre, sans vices, sans vertus et d'ailleurs aussi stupide que seul un cheval peut être. Kosmon n'avait ni race ni forme. Son maître l'estimait toutefois, car il partait toujours du même pied, méprisait la senteur déshonnête que répand la queue des pouliches et connaissait si bien le sentiment de son devoir qu'il serait allé tout droit dans les fossés, si l'on avait oublié de lui tourner la bride à temps.

Giglio avait choisi dans les écuries du Roi un jeune zèbre couleur de feu, avec quatre balzanes, le dos tigré de noir et le chanfrein étoilé. L'animal avait nom Himère; il était pétulant et capricieux. Sa robe allait de pair avec le costume du page et depuis la plume antenne jusqu'aux petits sabots de la troisième paire de pattes ils avaient l'air de composer un centaure coléoptère aux élytres de flamme et au corselet bleu.


—Voyez, Sire, dit Taxis, en montrant les porteurs de lances, voyez comme cette avant-garde est exacte et bien ordonnée. Les chevaux et les cavaliers sont tous de la même taille; les lances ont passé à la toise et les casques au gabarit. Je connais la vie de ces quarante hommes. Ce ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons. Chacun d'eux porte en sa besace la Bible d'Osterwald, édition expurgée. Je les ai stylés de telle manière que si je leur demandais tout à l'heure de me citer un verset qui les réconforte au milieu de leur tâche actuelle et qui s'applique aux circonstances, tous ensemble citeraient le même passage: Fais-moi vaincre mes adversaires, mais garde-moi de l'homme violent, comme il est dit au psaume XVIII.

Giglio se haussa sur la barre de ses étriers:

—Cette escorte carrée avec ses lances en l'air est bête comme une herse renversée sur une route. Elle n'est ni forte ni martiale. Ces gens ne savent pas se tenir en selle; ils sont droits, mais à la façon du valet de pied sur un siège ou de la dame de comptoir dans une salle de restaurant. Ils tiennent leurs lances comme des chandelles et leurs brides comme des serviettes. Il suffit de les voir de dos pour comprendre ce qu'ils sont et qu'au premier coup de carabine ils fileraient avec mon zèbre. Moins légèrement peut-être.

—Les pauvres gens! dit le Roi Pausole. Que leur casque doit être chaud et leur pique pesante à porter! Pourquoi n'ôtent-ils pas leur veste par le temps accablant qu'il fait aujourd'hui? Ont-ils au moins leur gourde à rhum et des pêches dans leur musette? Taxis, vous êtes impardonnable si vous n'y avez pas songé.

Taxis étendit sa main sèche:

—Je leur donne, déclara-t-il, le plaisir de la privation. C'est là une joie supérieure. Ils savent qu'il y a, dans les prés, des ruisseaux où l'on peut boire, et, sur les bords de la route, des cabarets gorgés de tonneaux, tandis qu'ils ont la gorge aride, la langue sèche et le ventre creux. Ils savourent la jouissance amère de la soif. Moi qui viens, hélas! de me désaltérer, j'envie leur bonheur dont je me prive par une mortification double.

À demi retourné sur sa selle, le Roi regarda son ministre. Il l'examina en détail depuis ses souliers plats et ternes jusqu'à son chapeau de feutre crasseux et brossé. Il observa la redingote étroite, le ruban de la boutonnière et l'usure des huit boutons. Il remarqua les ongles carrés, les narines plates, les cheveux longs et gras, les lèvres verticales.

Puis, arrêtant sa mule pour la faire pisser, et reprenant en arrière une attitude confortable, il prononça négligemment:

—Taxis, il fait bon pour vous que vous soyez indispensable, car vous êtes un vilain merle.


La matinée s'achevait dans une éblouissante lumière. L'ombre des vieux platanes qui bordaient la route s'accourcissait de plus en plus. La poudre de la voie blanche gagnait les talus de gazon. Devant le pas des trois montures, quelques lézards traçaient avec prestesse des zigzags de foudre verte.

Au delà des fossés, à droite et à gauche, les jardins des fleurs royales offraient leurs massifs bombés et leurs serres mouillées d'eau fraîche. On cultivait là des milliers d'espèces rares et des variétés inédites que créait au jour le jour l'esprit ingénieux des horticulteurs. Chaque matin on apportait au harem des brassées de corolles humides, des feuillages légers, des palmes. Les jardiniers avaient inscrit sur des registres noirs de ratures les caprices variables de toutes les Reines, et chacune d'elles recevait au réveil dans un petit vase à long col sa fleur de prédilection.

Pausole et ses deux conseillers passaient devant la dernière serre quand l'horloge encastrée à son fronton de mosaïque sonna les quatre quarts et les douze coups de midi.

Aussitôt le page, d'un talon vif, amena son zèbre nez à nez avec le cheval de Taxis:

—Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, vous connaissez le désir de Sa Majesté. Voici l'heure où je vous succède. Veuillez me remettre le commandement.

—Recevez-le du Roi! répondit Taxis revêche.

—Je te le donne, petit, fit Pausole.

Giglio salua, ramena sa bête et cria du côté de l'escorte:

—Demi-tour! Rassemblement!

Les quarante gardes accoururent.

Alors, facilement campé sur la selle, les jambes longues et la plume haute, le page leur parla en ces termes:

—Compagnons, monsieur, que voici, et qui commandait ce matin, vous a mis en main des instruments dont vous n'aurez rien à faire. Les routes sont sûres, Tryphême est en paix, le Roi est aimé de son peuple; vous n'aurez jamais à plonger vos piques, depuis l'omoplate jusqu'à l'épigastre, dans le large dos d'un barbare. C'est clair. Or, en art, il faut que tout ait sa destination. Ce qui ne sert à rien est idiot. Vous allez donc engager le fer par la fente de cette muraille et peser jusqu'à ce que le bois en soit rompu dans la douille. Exécutez le mouvement.

—Sire! Mais Sire... supplia Taxis.

—Laissez, dit Pausole. Cela est fort bien conçu.

Les quarante gardes brisèrent tout ce qu'on voulut.

—Gardez les hampes! dit Giglio. Et maintenant suivez-moi.

Ils entrèrent aux Jardins des Fleurs.

Le page parcourut les allées, inspecta les massifs, pénétra dans les serres. Il se fit présenter par les botanistes les fleurs à longue tige, iris, anthuriums, lis à bandes, lis tigrés, lis de Pomponne, et finit par s'arrêter devant des tulipes gigantesques.

—Voilà ce qu'il nous faut, dit-il. Que chacun de vous attache avec des joncs une de ces tulipes au sommet de la hampe et la porte par les chemins avec le même respect que si c'était le drapeau.

Puis il offrit au Roi une rose, à Taxis une araignée. Il prit pour lui-même un arum.

Toute la troupe reprit sa marche le long de la route éclatante.

—C'est admirable! dit Pausole. Mais ces gens avaient soif et je crois qu'ils n'ont pas bu.

CHAPITRE V

OÙ MIRABELLE DÉVOILE SA PETITE ÂME MALICIEUSE ET SENTIMENTALE.