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Les aventures du roi Pausole

Chapter 21: CHAPITRE VI
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About This Book

A whimsical, episodic tale centers on a pleasure-loving monarch of a small, semi-fantastical realm where permissive laws encourage personal liberty and comic indulgence. Short episodes and vignettes recount his daily judgments, erotic escapades, and the tangled relationships among numerous courtiers and villagers, mixing farce, sensual description, and witty satire. The prose shifts between playful mockery of social conventions and lyrical celebration of desire, while recurring scenes of festivals, tribunals, and domestic mishaps illuminate human foibles and the tension between freedom and responsibility.

Sur la Sallé, la critique est perplexe:
L'un assure qu'elle a fait maint heureux,
L'autre prétend qu'elle aime mieux son sexe,
Un tiers répond qu'elle éprouve les deux...

Chanson sur Mlle Sallé, danseuse à l'Opéra.—Recueil de Maurepas.—1735.

Décidées à fuir la nuit même, les deux jeunes filles rentrèrent chacune dans leur chambre pour y faire les préparatifs de leur petit voyage à pied.

La robe Empire courut sur les pelouses noires, monta l'escalier du perron, suivit la terrasse à galerie, se releva pour enjamber la fenêtre ouverte d'un salon et disparut dans le palais dormant.

Le costume à paillettes s'éloigna le long du ruisseau, puis à travers la clairière, et les deux nymphes de marbre du haut de leur piédestal le virent s'éteindre sous une maison lointaine, comme une petite étoile qui se couche.

Il se coucha en effet, et fort rudement, sous une chaise longue. On jeta sur lui les petits souliers à boucle, les bas blancs, la chemise elle-même. Puis la jeune Mirabelle, éclairée par une bougie et nue comme une jeune fille seule, plongea des deux mains dans une malle à robes où il y avait d'ailleurs plus de vestons que de corsages.

Elle y prit une chemise à col plat, de celles qu'on laisse encore porter à certains fils de jolies femmes quand ils feraient beaucoup mieux de n'avoir pas seize ans. Elle se mit un caleçon rayé, un pantalon bleu sombre, une large cravate blanche à coques, un gilet blanc, un veston court et un canotier pour dames.

Ainsi vêtue, les mains dans les poches et le regard derrière l'épaule, elle se jeta devant la glace un coup d'œil qui devint un clin d'œil et vite une petite œillade. Mirabelle avait l'œil gai.

Elle murmura même une phrase à la fois métaphorique et familière dans la langue sibylline dénommée «argot», phrase où elle exprimait que son travesti la réconciliait un instant avec un sexe naïf et laid qui n'était pas tout à fait le sien.

Car dissimuler serait vain. Mirabelle ne se sentait pas d'inclination vers les messieurs. La force du mâle, le cou de taureau, les biceps comme des bouteilles et les pectoraux comme des tables... non, évidemment ce n'était pas pour elle que les dieux avaient créé leur chef-d'œuvre. Elle n'aimait ni la moustache, ni la barbe, ni le menton bleu. Oh! cela ne l'empêchait pas d'accepter un ami, et même un ami inconnu, quand on l'en priait poliment. Elle passait pour se livrer en dehors de tout spectacle aux exercices les plus recherchés, et, là comme en scène, sa conscience d'artiste l'obligeait à feindre une exaltation qui ne l'agitait pas à cet instant même. Ces petits ballets particuliers où elle mimait un rôle si tendre ne faisaient point qu'elle ne détestât de jour en jour davantage ceux qui lui en demandaient l'effort. Elle s'y résignait, la pauvre enfant, parce que les visites des spectateurs chez les danseuses sont précédées et suivies de formalités invariables auxquelles on s'accorde à trouver une grande force de persuasion. Mais sa conception de l'amour supposait des façons encore plus délicates, et sa conception de l'art se fondait sur la symétrie. Or, l'homme tel qu'elle l'avait connu jusque-là s'était montré le plus souvent sentimental comme un bilboquet (on ne saurait mieux dire que ne dit Gavarni) et d'autre part il est regrettable mais nécessaire de constater qu'une dame et son cavalier, à l'instant où ils se composent, forment un couple hétéroclite, ou, pour mieux dire, dépareillé.

Ces considérations soutenues par l'entrain d'un penchant naturel avaient amené la petite danseuse à blottir ses voluptés dans un cercle d'amies intimes. Prudente, elle avait commencé par ses jeunes camarades, d'abord de l'école primaire et puis du corps de ballet. On lui répondait toujours oui, de la voix, du geste ou du regard, selon les pudeurs particulières. Certaines acceptaient sans dessein de cultiver là une passion d'âme, mais aucune ne savait résister à l'attrait d'une expérience inoffensive et clandestine.

Six mois après ses débuts de travesti, sa réputation était grande, et aussi celle de son théâtre. Elle invitait. Même elle avait un «jour» où elle réunissait chez elle, dans une intimité très nue, dix ou douze de ses familières qui jugeaient inutile de se dissimuler leurs goûts partagés. Et cela devint assez scandaleux pour tenter les femmes honnêtes.

Celles-ci se déclarèrent elles-mêmes, par émissaire, par lettre ou par abordage. Elles offraient d'estimables, de solides cadeaux, et demandaient seulement deux promesses: la volupté, qu'elles appelaient le vice, et le mensonge, qu'elles appelaient le mystère.

Mirabelle, extrêmement flattée, se jeta dans les aventures. Bientôt lasse de ses anciennes et modestes partenaires qui eussent mérité pourtant un traitement moins cavalier, elle sauta de la scène dans la salle avec des ailes de papillon. D'innombrables révélations l'attendaient encore, et elle les voulait toutes. Elle les eut. Elle connut les joies de l'adultère, l'étroitesse du fiacre, l'odeur du meublé, l'heure trop courte, le faux nom et la poste restante. Il n'y eut pas jusqu'à l'émotion suprême du flagrant délit que le ciel ne lui fît apprendre, peut-être bien pour l'avertir. Un mari pénétra un jour dans un cabinet particulier où, bien qu'il n'y eût pas d'homme—et pas de lit—il se déclara supplanté. Mirabelle ne se tenait pas de joie; si grande est l'inconscience du crime.

Mais voilà déjà trop de généralités sur ce personnage ambigu. Nous n'irons point jusqu'aux détails; aussi bien ne seraient-ils point décents.

Ici nous nous bornons à expliquer pourquoi Mirabelle en scène avait distingué d'un œil infaillible la blanche Aline émue par le charme de sa danse; pourquoi son regard, de perspicace, était devenu attirant; pourquoi elle n'avait pas été surprise de recevoir, deux heures après, un billet de rendez-vous; et enfin comment elle-même se laissant pincer la patte dans le piège d'une tentation plus forte que sa prudence, elle abandonnait sa troupe comme le Prince Charmant du ballet, pour enlever la fille du Roi.


Pendant ce temps, la jeune Aline était rentrée dans sa chambre. Elle avait pris sur sa coiffeuse un étui de rouge, une boîte à poudre, un porte-monnaie qui se trouva plein, et quelques petits objets de toilette; bref, tout ce que la dame d'honneur énuméra devant le Roi Pausole en remplissant le triste devoir de lui remettre le billet trouvé.

Ce billet, Line l'écrivit en deux minutes. Elle n'espérait guère se faire pardonner, mais elle ne voulait pas que personne fût inquiet d'une santé aussi précieuse que la petite sienne.

Ses sentiments intérieurs disparaissaient autour de sa joie comme les étoiles devant la lune. Et sa joie était d'un éclat à peine retenu par le silence.

Si les dames d'honneur ne l'entendirent pas sauter, courir, battre des mains et jeter son Télémaque dans le tub en signe d'émancipation, ce fut peut-être (et j'ose à peine en exprimer l'hypothèse) parce que les coupables gardiennes avaient abandonné leurs chambres voisines pour quémander ailleurs les douces lassitudes qui guérissent de l'insomnie.

Quoi qu'il en soit, la blanche Aline s'enfuit dans une hâte presque bruyante, encouragée par le mystère où son premier départ était demeuré caché.

Elle courut par les bois au Miroir des Nymphes, et d'abord n'y vit personne.


L'eau ruisselait et gloussait toujours. Le mascaron diabolique et les deux nymphes très pâles sur le fond obscur des arbres étaient les seuls habitants de ce coin redevenu désert.

Line remonta vers le petit temple, fit du bruit, appela doucement.

Lente et lasse, Mirabelle sortit de l'ombre entre les colonnes.

Elle avait changé pour un autre son costume à basques d'argent: il y eut une brève déception; mais tout de suite on reconnut qu'elle était encore plus jolie ainsi vêtue à la moderne, et qu'au-dessus du grand col blanc ses cheveux plus sombres semblaient noirs.

Elle ne souriait pas. Elle soupirait fort. Travestie en amoureux de quinze ans, elle avait pris devant son amie l'air plaintif et désolé qui convient à cet âge viril. Ce n'était point pourtant qu'elle voulût jouer un rôle. Le seul poids de son émotion avait altéré son front sous une lourde mèche de deuil. Un sentiment profond de la gravité des circonstances et du souvenir qu'elle aurait toujours de cette heure très juvénile arrêta son petit cœur battant. Elle se vit plus tard, miséreuse sans doute, vendant des oranges rue Saint-Denis, ou des crayons dans la Canebière, à l'âge où l'un et l'autre sexe après s'être entendus longtemps pour la trouver digne de désir, continueraient à s'accorder pour la laisser mourir de faim. Elle devinait déjà que les femmes résument en quelques instants lumineux un immense passé plein d'ombres, et elle savait qu'au delà de sa jeunesse elle reverrait jusqu'à la fin par-dessus tous les oublis le décor lunaire et ténébreux de cette nuit exaltatrice.

Alors, elle prit par la main la petite Princesse Aline et la fit entrer à sa suite dans le cercle d'obscurité qu'enfermaient les six colonnes grecques.

Elle revécut un peu plus tristement l'heure déjà morte pour toujours où elle avait senti avec tant de frisson qu'elle engageait sa liberté.

En souvenir, elle prit au coussin un petit nœud d'étoffe blanche et verte.

Plus près de la source elle cueillit une feuille odorante et une fleur sans parfum qu'elle unit dans son mouchoir.

Enfin, sous la bénédiction des jeunes nymphes semblables et nues qui étendaient deux mains au-dessus de l'eau et s'unissaient par les deux autres, Mirabelle posa lentement sur les yeux de la blanche Aline un baiser qui lui parut délicieusement fraternel.


—Tu veux bien me suivre?

—Oh! oui!

Les lèvres se pressèrent. Line ferma les yeux.

Mirabelle se raidit et murmura:

—Tu m'aimes?

—Oh! oui! oh! oui!

—Répète... Dis-le toute seule... Dis-moi: «Je t'aime, Mirabelle.»

—Je t'aime, Mirabelle.

—Tu ne regretteras rien?

—Je n'ai rien.

—Tu me suivras partout?

—Pas trop loin, si tu veux... Mais j'irai où tu seras... Tu es mon amie...

Mirabelle eut un grave regard et lui serra les deux bras.

—Sais-tu ce que c'est qu'une «amie»? Non. N'importe... Tu le sauras bientôt. Ne me quitte pas... Jure-moi que tu resteras... huit jours... huit jours tout entiers avec Mirabelle...

—Huit jours? Mais bien plus! Que dis-tu?

—Jure-moi huit jours. Je n'en demande pas davantage. Si tu restes huit jours, je te garderai bien huit ans.

—Pourquoi as-tu l'air si triste?

—Embrasse-moi...

—Tiens...

—Tu as juré?

—Tout ce que tu voudras.

Tendrement, Mirabelle secoua pourtant la tête.


Elle cessa de parler, leva encore une fois les yeux vers les quatre seins blancs et jeunes que penchaient les nymphes de marbre, et enfin:

—Partons vite, dit-elle. Où est le chemin? la porte?

—Oh! la porte, elle est gardée. Viens par ici, je sais par quel passage on doit pouvoir sortir du parc.


Elles s'en allèrent d'un pas rapide. Plus grande de toute la tête, Mirabelle tenait son amie un peu au-dessus de la ceinture. Sa main prit le petit sein gonflé, l'enveloppa des cinq phalanges, le pressa de la paume caressante et le parcourut du bout du doigt jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la pointe.—Line sourit en levant les yeux.

Elles sortirent du parc entre deux aloès; mais à travers champs, loin de la route. En cet endroit, le remblai de terre sèche et dure portait des empreintes de pas. Mirabelle n'y voyait plus, car la lune s'était couchée; Line, lentement, la guida de la main et bientôt elles furent dans le fossé.


Où aller? Elles n'en savaient rien.

Elles suivirent un champ de maïs, puis des enclos maraîchers où croissaient des piments rouges, des pastèques et des patates.

Le jour s'élevait peu à peu.

Sous les haies de cactus en raquettes séjournaient des brumes courbes comme des montées de neige.

—J'ai sommeil, dit Line en posant la joue sur l'épaule de son amie. Qu'il est tard! Où nous reposerons-nous? Je n'ai pas dormi depuis tant d'heures!

Elles discutèrent tout en marchant. Il y avait bien, sur la route, un hameau avec une auberge; mais comment demander une chambre avant le lever du soleil? Elles n'avaient ni voiture, ni manteaux, ni bagages. Si la directrice de l'hôtel allait leur poser des questions? Comment expliquer en deux mots qu'à une heure si tardive et si fraîche de la nuit, elles ne fussent pas encore couchées?

—Suivons la route, dit Mirabelle. Là-bas, j'aperçois un bois d'oliviers où nous pourrons dormir à l'ombre en attendant le milieu du jour.

Après une marche qui parut longue à la petite Line presque endormie, et qui cependant ne dura pas beaucoup plus de vingt-cinq minutes, elles arrivèrent à l'entrée du bois. Quelques oliviers élevaient en effet leur masse plate et foncée devant les autres arbres, mais derrière eux se pressaient des pins rouges et des cyprès reliés par des broussailles sauvages et des pentes mollement herbues.

Line jeta ses deux bras autour de Mirabelle, lui mit un baiser de sommeil dans le coin de la narine gauche et s'étendit les bras en rond sans même choisir la meilleure place. Aussitôt le petit homme au sable sema le repos sur ses paupières.

CHAPITRE VI

OÙ PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT À BÂTONS ROMPUS ET S'ARRÊTENT SUR UNE POINTE D'ÉPINGLE.

Βάλλει καὶ μάλοισι τὸν αἰπόλον ἁ Κλεαρίστα

Théocrite, V, 88.

—Il me plaît, dit Pausole, radieux, il me plaît délibérément d'être précédé par quarante tulipes sur la route de ma capitale! Cette escorte de gens armés allait contre tous mes vœux, et vous aviez été, Taxis, mal inspiré en abusant de mes distractions pour me l'imposer aujourd'hui. N'eût-on pas dit, en me découvrant derrière cet appareil guerrier, que je m'en allais livrer bataille à mon voisin M. Loubet? Je ne suis point un chef belliqueux, certes non. L'extermination n'est pas mon fait. Et je n'entends pas que dans mon royaume on verse d'autre sang que celui des vierges, ou celui des petits poulets.

—Pauvres petits poulets, dit Giglio. J'aimerais mieux mettre à mal cinquante jeunes filles, que d'égorger un poussin blanc. Et pourtant, les cris des jeunes filles sont beaucoup plus épouvantables.

—Oui, dit Pausole, mais on s'y habitue.

Comme la chaleur devenait très forte, il ouvrit son sceptre en deux et en tira son éventail, lequel était japonais.

Le peintre oriental y avait tracé d'un roseau exact et sobre, avec un réalisme qui n'oubliait rien, une jeune demoiselle nue, accroupie de face, les cheveux très coiffés et les seins très pointus, tenant à la main un écran dont elle voilait son épaule gauche.

—Le privilège des courtisanes, reprit le Roi, a quelque chose de choquant. Leur type moyen est devenu, dans l'art de presque tous les peuples, le type de la beauté féminine, et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque toutes les autres femmes s'abstiennent de concourir. Depuis un siècle et davantage, on ne cite pas plus de quatre ou cinq Européennes de qualité qui aient enlevé leur chemise devant un sculpteur ou un peintre en lui permettant de révéler à d'autres les jolies choses qu'elles y cachent, on n'a jamais su pourquoi. Partout, excepté à Tryphême—et au Japon, disent les gazettes,—une femme nue, c'est une prostituée. Or je veux bien que les courtisanes aient parfois plus de génie et plus de talent que leurs peintres, qu'elles atteignent à des raffinements d'une délicatesse admirable, et qu'au moment suprême où l'on en ressent l'effet, on serait parfois aussi tenté de les applaudir que de les embrasser: toujours est-il que ce sont des ouvrières, puisque leur tâche est mécanique, et il n'y a pas de travail manuel qui ne soit bientôt funeste à l'harmonie du corps. Ce sont même des ouvrières servantes puisqu'elles se règlent sur nos caprices; et il n'y a pas d'obéissance qui ne soit désastreuse pour la beauté de l'esprit. Leur monopole esthétique en Europe est donc le fait d'une usurpation, et je me félicite d'avoir élevé le niveau mental de mes sujets en leur permettant de constater en paix la beauté des vierges, quand nos voisins fondent tout leur art sur la bedaine de quelques drôlesses.

—Vous êtes un artiste, sire, fit Giglio.

—Non, répondit Pausole. J'aime la nature telle que les dieux l'ont faite et j'aime tant à la voir que je ne trouve pas le temps de la regarder par les yeux des autres, comme font les collectionneurs de tableaux. Je ne suis pas artiste du tout.

Sur ce, il regarda son page, comme s'il attendait de lui une approbation nouvelle.

—Ami, lui dit-il... mais, au fait, comment t'appellerai-je? Tu m'as dit qu'on pouvait prononcer ton nom à l'italienne ou à la française, Djilio ou Giguelillot. Or, je sens qu'en disant «Djilio», je ne mets point l'accent tonique avec la force qui lui convient. Un Milanais rirait de moi s'il m'entendait à l'instant. D'autre part, «Giguelillot» est une prononciation aussi ridicule que «Chakesspéarre» ou «Lohangrain»; je ne peux pas m'y habituer. Puisque le français est la langue de mon peuple, laisse-moi franciser ton nom et t'appeler «Gilles» tout simplement.

—Sire, je m'appelle Gilles, déclara le page. Puisque vous le voulez ainsi, je me suis toujours appelé Gilles; je n'ai jamais porté d'autre nom. Gilles! Gilles tout court; ou Gilles Gilles; ou Gilles ce qu'il vous plaira.

—Gilles tout court est plus vif, plus fou, plus semblable à ton apparence.

—Mais vous, Sire, quel nom porterez-vous?

—Moi?

—Je veux dire... devant l'histoire?

—Comment?

—Sire, on appelle Histoire une espèce de paysanne en robe rouge mal drapée, assise dans un trône grec et coiffée de lauriers comme une petite fille qui a eu des prix. Elle a des seins de femme en couches, des épaules de portefaix et le nez de Pallas elle-même. On lui connaît aussi la curieuse manie d'écrire le nom des hommes célèbres sur une table d'airain que porte son genou gauche; c'est même à cela qu'elle doit d'être appelée Histoire (demandez plutôt à vos artistes), car la même paysanne en robe mal drapée, avec les mêmes doubles tétons et le même nasal chevalin peut aussi bien être la Science, ou la République Argentine, ou la Compagnie des Omnibus; cela dépend des petits meubles qu'elle installe en équilibre sur l'extrémité de sa cuisse.—Eh bien, quand on est un grand roi, «on comparaît devant l'histoire» suivi de plusieurs fœtus mâles qui portent des écussons et symbolisent les Finances non moins bien que les Arts et les Lettres. Jamais vous ne persuaderez le contraire à un graveur en médailles. Pour cette séance solennelle le nom du roi ne suffit point. On lui accole un surnom fameux qu'on attribue ensuite le plus généralement à l'invention populaire. Quel surnom désirez-vous?

—J'y réfléchirai, dit Pausole.

—Quand j'habitais Paris, j'ai connu là-bas un grand poète et dramaturge qui s'amusait à donner des épithètes historiques aux présidents de son pays. Il avait trouvé Thiers le Bref, Grévy le Gaigneur, Carnot le Juste, Faure le Bel; d'autres encore...

—Saint Pausole me suffirait, dit modestement le Roi. Saint Pausole l'Aréopagite, ou Saint Pausole de Tryphême. Après ma fin, si le Trésor n'est pas en trop mauvais état, je voudrais que mes successeurs fissent les dépenses nécessaires à ma canonisation. Il en coûte gros, dit-on, pour être saint. On est comte à meilleur marché. Mais je pense qu'on fait des remises en faveur des têtes couronnées et qu'on leur épargne bien des lenteurs. J'espère que la Sacrée Congrégation des Rites ne verra pas trop d'empêchements à mon entrée au septième ciel. Sans doute j'ai suivi plusieurs cultes, et je me refuse absolument à traiter comme de vaines idoles les innombrables divinités dont le néant ne m'est pas prouvé. Mais j'ai suivi aussi le culte catholique; j'ai même pratiqué ses vertus; je suis doux et humble de cœur. J'aurai cherché toute ma vie à faire que les gens soient heureux, à pacifier les folles querelles, à réunir les mains hostiles, à répandre la paix et l'amour. Ce sont des titres estimables; et sans avoir l'esprit hanté d'une ambition paradisiaque, il me semble que je ferais un saint du plus pertinent exemple.

Taxis bondit; mais ce ne fut point en signe d'opposition, comme on pourrait le penser. Il n'avait pas écouté les dernières paroles du Roi. Son regard était retenu depuis une minute par un petit objet brillant, allongé au milieu de la route.

—Sire, cria-t-il. Un indice!

Et, ayant mis pied à terre, il ramassa l'objet doublement précieux par sa nature et sa provenance. Il l'examina et dit gravement:

—Voici un petit bijou d'or qui est une épingle double. Cette épingle porte gravé sur le cache-pointe l'A majuscule avec la couronne de bluets, c'est-à-dire le chiffre de la Princesse Aline. J'observe en outre que l'épingle est ouverte: donc elle est tombée directement du vêtement qu'elle attachait, et non pas d'un nécessaire. Je conclus...

—Taxis, vous êtes fastidieux, interrompit le bon Pausole. Nous n'allons à la recherche ni du capitaine Grant, ni de la Longue-Carabine, et vous ne nous ferez pas flairer dans la poussière les traces de cette petite fille, ou compter les cassures des branches comme un chasseur de chevelures. Pour ma part je ne me livrerai certainement pas à des contorsions de chef apache sur la grand'route de mes États.

—Il est néanmoins important...

—De savoir que ma fille a passé par ici? Eh! vous ne vous en doutiez pas? Nous connaissons le point de départ et la première étape de son petit voyage. Entre les deux il n'y a qu'un chemin. Il faut bien qu'elle y soit passée. Quand même elle aurait pris l'itinéraire le plus extravagant pour aller de chez elle à l'auberge, cela ne nous empêcherait pas de la trouver au gîte si elle y est encore et cela ne nous éclairerait pas davantage sur la direction qu'elle suit aujourd'hui si elle continue sa promenade.


Le ton que prit Pausole pour donner cette réponse était plein d'enseignements. Giglio ne s'y méprit point: le Roi n'était pas pressé d'arriver si vite au but. Et, si l'on n'y prenait garde, on allait le désappointer en terminant trop tôt une excursion dont le principe lui avait coûté mille efforts.

Giguelillot (le lecteur ne voit pas d'inconvénient à ce que nous appelions tour à tour ce personnage Giglio, Giguelillot, Djilio ou Gilles?) Giguelillot donc, eut une idée rapide: il fallait éloigner Taxis.

—Pardon, dit-il sérieusement, l'épingle est tombée ouverte, dites-vous? De quel côté se tournait la pointe?

Il n'insista pas davantage. Taxis garda l'orgueil de découvrir tout seul les conséquences d'une telle question. Elles ne lui en parurent que plus graves.

—Un instant! grogna-t-il. J'en arrivais là. C'est un point capital que je vais établir.

Pausole regarda Gilles, qui ne sourcilla point. À genoux sur le macadam, Taxis chercha l'endroit exact où il avait saisi l'épingle.

—Voici! j'ai trouvé, dit-il. L'empreinte est fort nette. La branche que termine le fermoir est perpendiculaire à l'axe de la route; mais la pointe s'ouvre dans la direction du palais, opposée à celle de l'auberge.

Il se releva.

—Ceci, déclara-t-il, l'œil toujours froncé, détermine des conclusions inattendues. L'épingle d'or que je tiens en main est de celles que les femmes (je le crois) ont coutume de fixer en haut du bas (si je puis ainsi dire) de leur dos. Elle a pour mission de fermer le bâillement impudique de la jupe et de suspendre à la ceinture un vêtement qui ne doit point tomber. On la plante toujours (je le suppose, cela est logique) la pointe en dedans. Donc, si une telle épingle se détache lentement et finit par glisser à terre, comme il n'y a pas d'apparence qu'elle exécute des pirouettes en obéissant à la pesanteur, comme, au contraire, il y a présomption pour qu'elle se projette sans se retourner, sa pointe indique vraisemblablement sur le sol la direction suivie par la dame qui a perdu le bijou. Or, dans le cas présent, la pointe se tourne vers le palais; donc la Princesse Aline a dû revenir sur ses pas en quittant l'hôtel du Coq et elle se dirige actuellement dans le sens justement opposé à celui que nous suivons nous-mêmes.

Il leva deux doigts et reprit:

—Mais—cela n'est pas certain.

—Ah! mais si! protesta Gilles. Vous y êtes...

—Je le crois volontiers; toutefois une présomption n'est pas une preuve. Et comme voici l'hôtel du Coq (c'est la sixième maison à droite dans le hameau que vous voyez) le plus simple est de commencer là notre enquête et de décider, immédiatement après, dans quel sens nous devons marcher.

—Pas du tout! fit Giguelillot. Il faut courir au plus pressé. Nous allons nous quitter ici. Le Roi et moi-même nous mènerons l'enquête à l'intérieur du village. Vous, seigneur, veuillez retourner en arrière, sonder les chemins et les bois, humer le vent, scruter l'horizon, gratter le sable; ça ne nous regarde plus. Souvenez-vous seulement que le Roi dîne à huit heures. Huit heures pour le quart, monsieur le Grand-Eunuque.

—Je n'ai d'ordres à recevoir que de mon souverain.

—Qui suis-je, dit le page humblement, sinon sa volonté, sa walküre, seigneur Taxis? C'est lui qui vous parle par mes lèvres.

—Je ne m'en mêle pas, fit Pausole. J'approuve en principe. Allez-vous-en, Taxis, puisque c'est l'avis donné par mon conseiller de jour. Il vous sera loisible d'exprimer votre sentiment dès que minuit aura sonné. D'ici là, point de discussions. Le système n'a pas d'autre but que d'éviter les froissements. Prouvez-moi qu'il est bien conçu.

Taxis jeta un regard furibond sur le zèbre et son cavalier. Puis il empoigna d'une main trépidante les rênes du chaste Kosmon, conduisit la bête jusqu'au talus, grimpa sur la plus haute motte, exécuta non sans effort ce que Mirabelle eût appelé dans son jargon chorégraphique des «battements de quatrième ouverte» et enfin retomba en selle.

Il trottait déjà vers le Jardin des Fleurs quand Pausole, priant la bonne Macarie de bien vouloir se remettre en marche, demanda mélancoliquement:

—Alors, petit, voici l'auberge?

Il allait rentrer de plain-pied dans les événements tragiques, questionner des inconnus; apprendre ce qu'au fond il voulait ignorer; conduire les recherches les plus scandaleuses, et au terme de tout cela demeurer face à face avec une décision nécessaire. Sa voix manifestait un vif déplaisir à l'approche du seuil fatal. Giguelillot détourna d'un mot cette pénible appréhension.

—L'auberge? dit-il. C'est un peu loin. La première maison du village est une ferme, et si vous vouliez, Sire, nous pourrions y boire du lait avant de commencer nos travaux.

—Ah! que voilà une brave idée! fit le Roi. Entrons! Je le veux bien. Nous avons sur cette route un soleil de Sicile; je me sens tout à fait pastoral, et soufflant comme un taureau. Allons voir les brebis laineuses! les beaux yeux des vaches! les agneaux dont la laine est douce comme le sommeil, dit le Sicilien. Allons voir le chevrier qui paît ses chèvres barbues...

—Et Kléarista qui lui jette des pommes!

—Et Kléarista qui lui jette des pommes! répéta Pausole avec ivresse.

CHAPITRE VII

COMMENT GIGUELILLOT, APRÈS PLUSIEURS AVENTURES PENDABLES, INVENTA UN STRATAGÈME ET RETROUVA LA BLANCHE ALINE.

Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d'une rapidité qui stupéfie.

Octave Feuillet.

La ferme où pénétrèrent Pausole et son page, pendant que les quarante tulipes montaient la garde sous le porche, avait été bâtie par un architecte qui savait peut-être Théocrite par cœur, mais ne s'en laissait point absorber.

Les bâtiments et le sol de la cour, recouverts et dallés de céramique, s'unissaient au pied des murs par des encoignures arrondies où le moindre bacille, le dernier des thallophytes, le microcoque le plus micro, la bactérie humble entre toutes ne pouvaient mener une vie paisible, aimer et faire leurs petits, comme au temps où Kléarista osait glisser le long de ses lèvres une syrinx infectée de germes pathogènes.

L'odeur champêtre du phénol et le parfum du sulfate de cuivre s'échappaient des étables avec la senteur du foin coupé. Au fond de la cour, sous un auvent métallique, une trentaine d'abreuvoirs particuliers recevaient chacun l'eau d'un filtre et attendaient le mufle d'un bœuf qui avait aussi sa baignoire à lui, prophylactique envers et contre tout.

—Ah! Sire! où sommes-nous entrés? fit Djilio avec désespoir.

—Dans une fabrique de lait, de beurre et de poulets gras, répondit Pausole. Je la trouve de fort bon aspect et me voici rassuré dès l'abord sur le repas que nous allons y faire. Cette ferme est exactement celle que les Grecs auraient construite s'ils avaient su ce que nous savons. Elle est propre et géométrique.

Le zèbre se cabra au soleil.

—D'ailleurs, continua Pausole, les Grecs prenaient mille précautions que nous inventons depuis dix-huit mois. J'ai lu dans les traités d'un médecin d'Éphèse qu'ils faisaient bouillir, refroidir et rebouillir l'eau qu'ils buvaient. Ils savaient que l'eau des fleuves est la pire de toutes, que les puits sont dangereux dans le voisinage des thermes, et que les accoucheurs doivent se laver les mains immédiatement avant de puiser. Petit, ce qu'on appelle «progrès» n'est jamais qu'un retour aux Hellènes ou un développement de leurs principes. La métairie où nous entrons est plus près d'eux qu'elle n'en a l'air. Holà! voici le métayer.

Un vieil homme accourait, le chapeau de paille à la main, tremblant, ému, orgueilleux, réjoui... Laissons au lecteur le soin de trouver toutes les épithètes qui décrivent un vieillard rural recevant le Roi et son page.

Himère et Macarie, en bêtes de la couronne, furent conduites à des stalles de choix. Pausole s'appuya familièrement sur l'épaule de son sujet, car il ne savait jamais garder les distances, et Giguelillot, très éveillé, s'intéressa aux filles de ferme.

Il en vint une, deux, sept, dix, douze, les laides portant cotte et fichu, mais les jolies sans vêtement, à la mode de Tryphême.


Giguelillot remarqua l'une d'elles qui, nue entre ses petits sabots et le foulard de son chignon, semblait fort propre à occuper les loisirs d'une journée de repos.

Et, tandis que le Roi Pausole demandait bonnement au fermier ses prévisions sur la récolte et les cours du marché aux grains, le page s'approcha de la laitière qui le considérait d'ailleurs avec le plus gentil sourire.

—Tu sais traire les vaches, lui dit-il.

—Je ne sais même que cela, répondit la jeune fille.

Le timbre de sa voix était vif et chaud.

—Eh bien! fit Gilles, conduis-moi. Nous allons emplir un bol de lait pour Sa Majesté qui a soif et un pour moi qui l'imite par esprit de courtisanerie.

Elle courut en avant, les seins dans les mains.

Il la rejoignit dans une étable reluisante qui semblait une écurie de cirque.

—Comment t'appelles-tu?

—Thierrette, seigneur.

—Thierrette, tu as les seins dorés comme deux mottes de beurre frais. Porte au Roi le lait que tu voudras; mes lèvres ne veulent que du tien.

—Je n'en ai pas, dit la brune en riant, et je ne fais rien pour qu'il m'en vienne.

—Tu n'en as pas? Je saurai si c'est vrai.

—Essayez.

Il en fit l'épreuve, à droite et à gauche, avec une insistance qui ne paraissait pas déplaire. Il tétait en creusant les joues, comme un petit enfant goulu et les seins augmentaient de la pointe entre ses lèvres aspirantes; mais il n'amena que de longs frissons et des rougissements satisfaits.

—Rien encore, fit-il enfin. Tu me fais attendre. Approche-toi; tu m'en donneras dans un an.

—C'est bien tard si vous avez soif. Buvez d'abord celui-là.

Elle s'assit auprès d'une vache blanche, soupesa la peau douce et tremblante du pis, et, tirant l'épaisse tétine molle entre le pouce et les deux doigts, elle darda obliquement le rayon blanc du lait.

Giglio restait à distance, attendant qu'elle revînt à lui; mais elle sortit d'un pas droit et lent, tenant à la main devant sa poitrine la coupe de porcelaine où tremblait la crème lourde.

—Je vais porter cela au Roi, dit-elle. Attendez, votre tour viendra.

On ne l'attendit pas un instant.

À peine était-elle entrée du fond de l'obscure étable dans la grande lumière de la porte où ses cheveux noirs prirent des valeurs bleues, le page était déjà parti par l'autre issue de la grande salle.

Il traversa des couloirs clairs, des vestibules aérés, des magasins qui ressemblaient à des expositions agricoles et qui lui parurent disposés par le plus mauvais esprit.

Giguelillot qui ne ressentait pas d'admiration particulière pour le patient labeur de l'homme, et traitait les choses les plus graves avec une déplorable légèreté, demeurait intransigeant sur la décoration des pièces où l'on travaille, comme de celles où l'on ne travaille point. Là-dessus, ses principes étaient d'autant plus fixes qu'ils étaient plus récents et s'il trouvait à certains désordres une certaine grâce dans l'imprévu, rien ne l'exaspérait davantage que le «rangement», c'est-à-dire la succession régulière.

Avec un zèle très actif, il dérangea tout ce qu'il put remuer.

Il jeta les rouleaux dans les moissonneuses, les lochets et les hourres d'acier dans les machines aratoires; il fit entrer les fourches fines, les pelles minces, les binettes robustes dans la chaudière et la cheminée d'une malheureuse locomobile. Traitant le carrelage comme une simple terre de labour, il l'effondra d'un coup de pioche...

Et le sol rouge apparut.

—Ah! s'écria-t-il. Voilà un joli ton.

Il recula, ferma les yeux à demi, regarda comment la salle s'éclairait, d'où venait le jour, où se massait l'ombre; puis, choisissant, non sans intention, un autre point de l'allée centrale, il y fit, d'un second coup de pioche, un «rappel de vermillon».

Il continua ainsi, très intéressé par son petit travail, et pendant plus d'un quart d'heure s'efforça de modifier la décoration de la salle, sans se préoccuper des règles d'Owen Jones. Certaines faux enlevées de leur manche et disposées à plat sur le sol avec sobriété, justesse, équilibre ornemental, répandirent leurs longues feuilles bleues qui rejetèrent le vermillon dans la gamme des tons orangés. Des lignes arborescentes de bâtons bout à bout donnèrent à la composition une sorte de solidité. Deux faucilles réunies par les pointes et les douilles autour d'une fondrière de couleur, imposèrent à l'ensemble un centre artificiel, un foyer de rousse argile, que balançait à l'autre coin un second foyer plus petit, mais également indispensable.

—Ah! ah! fit-il encore, ça n'est pas vilain. Maintenant, on peut entrer ici. Les objets sont à leur place.

Puis, animé par ce labeur de vingt minutes, il continua sa promenade à travers la métairie.

Un fruitier tout rouge de fraises et de framboises s'ouvrait un peu plus loin.

Il y entra.

—Bonjour, seigneur, dit une petite voix.

Et Giglio aperçut, derrière des claies de pourpre, la ligne blanche d'un corps de femme que relevaient des touches de blond.

Celle-ci peut-être allait se montrer plus tendre ou moins artificieuse que la jeune Thierrette.

Il ne s'attarda pas à lui demander son nom, ni même à faire avec les figues, les bananes et les mandarines des fantaisies décoratives.

S'approchant, il déclara:

—Rose, ou Liliane, ou Marguerite, ou quel que soit le nom floral que vous portiez entre vos sœurs, si j'étais le maître du lieu, je ne voudrais pas d'autres fruits que ceux de votre corps velouté comme une prune. Donnez-moi vos oranges, vos fraises et vos prunelles, et ce cœur de grenade qui est si bien fermé.

À genoux devant l'une de ses lectrices, le jeune poète eût, sans doute, cherché des comparaisons plus rares, si tant est qu'il en soit d'inédites entre les fruits de la femme et ceux de la terre; mais la Tryphémoise à laquelle s'adressaient de telles galanteries n'avait jamais rien entendu qui lui parût de meilleur ton.

Elle rougit en baissant la tête avec un sourire d'enfant, et, comme son premier mouvement fut d'aller fermer la porte, Giglio comprit qu'il pouvait continuer sa ballade jusques et y compris l'envoi.


Il prit la jeune fille debout entre son bras gauche et son pourpoint bleu. D'une main qui semblait indiquer à des spectateurs invisibles une collection d'horticulture, il toucha d'abord la bouche qui devint une fleur de pêcher, puis les seins qui, suivant l'image, furent deux pêches portant leurs noyaux; puis il osa des métaphores qui venaient peut-être de Chénier, mais certainement pas de Lamartine.

La gardienne des framboises écoutait avec sensualité cette poésie tout orientale. Incapable d'imposer son humble et faible retenue au désir d'un jeune homme qu'elle trouvait plein de génie, elle se laissa conduire sans aucune résistance vers un canapé de jardin, le débarrassa d'une centaine de fruits, et mit un point d'honneur à donner généreusement ce qu'on voulait bien attendre d'elle.

—Quand reviendrez-vous? soupira-t-elle après beaucoup d'autres soupirs.

Giglio répondit imperturbable:

—Demain. Ce soir. Après-demain. Toujours.

—Mais vous avez des amies?

—Aucune.

—Vous en aurez?

—Jamais!

—Jurez-le-moi.

—Je vous le jure.

Rassurée, elle s'abandonna de nouveau à cœur ouvert, et ensuite plus confiante, le laissa partir.


Le page traversa la cour.

Par les fenêtres de la salle où l'on avait conduit le Roi, il vit Pausole endormi près du métayer dans un large fauteuil de cuir. Comme il se tournait d'un autre côté, il retrouva debout, à l'entrée du vestibule, Thierrette qui, d'un doigt menaçant, lui défendait d'approcher, mais oubliait de ne pas rire.

—Ne me suivez pas! cria-t-elle en fuyant.

Il accourut.


À la course, il monta un escalier, suivit un corridor blanc, pénétra dans une petite pièce éclatante et lisse comme les autres.

Elle se barricada derrière un porte-serviettes:

—Sacripant! vous voilà dans ma chambre, maintenant! Voulez-vous sortir ou j'appelle!

Giglio, comédien, prenant la voix d'une dame qui visite une garçonnière, prononça:

—C'est gentil chez vous! Oh! les jolies fleurs!

Il touchait du doigt le papier peint où d'invraisemblables pensées jaunâtres inclinaient leurs mentons fendus.

Elle fit mine de se vêtir. Il l'arrêta de la main, et tenant sa toque à plume sous l'autre main abaissée, il lui dit avec mille grâces:

—Belle Thierrette, je vous adore.

—Est-ce vrai?

—Trop. J'en suis fou. Ne le voyez-vous pas à mes yeux?

Elle vit tout ce qu'elle voulait voir et cependant elle demanda:

—M'aimerez-vous encore demain?

—Toujours.

—Toujours, c'est bien longtemps. Dites-moi un peu moins pour que je vous croie...

—Quatre-vingts ans.

—Moins encore.

—Soixante-dix-neuf ans et demi... Je vous parle du fond de mon cœur, Thierrette; si je vous offre un amour très long, c'est que j'espère vivre très vieux et que je vous aime pour toute une vie.

Thierrette se laissa persuader. Son indigne et délicieux amant comprit dès le début pourquoi elle avait refusé pendant près d'une heure la grâce de s'étendre et d'ouvrir les bras. C'était parce qu'auparavant elle n'avait pas jugé décent de l'accorder à personne.


Avait-elle raison de laisser Giguelillot prendre ainsi le premier la place vide auprès d'elle? Le lecteur ne peut en douter. Thierrette en fut cependant soucieuse, et, cet après-midi de juin, si elle se sentit tout à coup accessible aux caresses de l'homme, la taille molle et les seins durs, ce fut que dans le secret de sa chambre les sens vainquirent sans combat tout ce qu'elle avait d'énergie.

À défaut de force morale, Thierrette montra successivement du courage; puis de la passion; puis du zèle. L'ensemble de ses qualités dépassait et de beaucoup le niveau modeste où se maintenait la jeune fille de la salle aux fruits.

Elle accepta d'abord sans plainte les épreuves du premier début, allant même au devant d'elles avec une vigueur qui fut auxiliatrice à propos; et, peu à peu, se prenant d'enthousiasme pour la révélation qui venait de pénétrer brusquement en elle, Thierrette manifesta qu'on ne l'en frustrerait plus sous aucun prétexte et qu'elle ne permettrait pas même un simple recueillement passager. Giguelillot, prisonnier courtois, fit preuve de solidarité.

Toutefois, au moment même où elle cherchait dans ses prunelles et se croyait certaine d'y voir la flamme d'un amour aussi violent que le sien, le petit page déjà distrait pensait à bien autre chose.

Il se disait, non sans égards mais aussi non sans franchise, qu'il perdait son temps avec une regrettable désinvolture; qu'il était devenu non seulement le page favori, mais le conseiller du Roi Pausole; qu'en cette posture il devait avant tout balancer l'influence de Taxis le néfaste; que pour cela il ne suffisait pas d'envoyer cet homme grave à six kilomètres en arrière en faisant la nique à son ombre, mais qu'il fallait agir pendant qu'il s'égarait, faire sans lui l'enquête, mener les événements et lui présenter à son retour, d'un geste affligé, l'irréparable.


Ses réflexions eurent tout le temps d'arriver à leur terme et même de porter fruit sous la forme d'une heureuse idée, car les jeunes ardeurs de Thierrette ne mesuraient ni les minutes ni la chute du crépuscule.

L'heureuse idée qui lui vint était une façon de stratagème, lequel lui parut d'abord un peu complexe, un peu fragile et tiré de loin, mais non pas trop pour réussir.

Ce fut ainsi qu'il l'amorça:

—Mon amour, dit-il tout à coup. Je t'ai aimée dès le premier regard, mais maintenant je ne pourrais même plus souffrir de te quitter pour un matin.

—Oh! non! ne me quittez pas!

—Tu sais que je suis page du Roi. Mon costume me fait reconnaître partout. Comment sortir et comment me cacher?... Écoute-moi. Tu t'habilles, l'hiver; où sont tes vêtements?

—Pourquoi?

—Donne-moi une jupe et un fichu, un foulard de chignon pour couvrir mes cheveux courts et le chapeau de paille à larges bords que tu mets pour aller aux champs. Donne-moi encore deux seaux de lait à la main et laisse-moi sortir ainsi. J'attendrai au dehors qu'on ait fait des recherches dans toute la ferme et que le Roi soit parti sans moi; puis je reviendrai où tu voudras et nous ne nous quitterons plus de la nuit.

—C'est vrai, dit Thierrette. Nous ne pouvons pas nous voir ici. Dans la journée l'étage est vide et aujourd'hui je n'ai rien à faire puisque le Roi est à la métairie; ce soir, si l'on vous trouvait là!

Elle se leva.

—Habillez-vous! vite! Le soleil est déjà couché.

Elle l'aida, lui passa la jupe, serra des manches de toile fine sur celles du pourpoint bleu, noua le fichu, le gonfla par devant, enroula le foulard de soie au sommet de la tête, fixa le grand chapeau de moissonneuse et dit:

—Allez, maintenant! les seaux à lait sont dans la première chambre au rez-de-chaussée. Prenez-en deux. Il fait presque nuit. Je suis sûre que personne ne vous reconnaîtra. Ce soir je me sauverai toute seule dans le petit bois d'oliviers, à droite en allant au palais. Et vous?

—J'y serai.

—Tous les soirs?

—Tous les soirs.

—Ah! je vous trouve si beau!

Elle le reprit dans ses bras, et Giglio eut beaucoup de peine à prendre un air assez obtus pour ne pas deviner que ce baiser d'adieu voulait avoir des conséquences.


Il sortit, descendit mollement un escalier qui ne lui parut pas solide et trouva la petite laiterie où la traite du soir attendait, fumante encore et toute mousseuse.

Se baissant, il souleva l'anse du premier seau, tira, fit effort, tendit l'épaule, mais ne put jamais réussir à soulever le seau tout entier avec sa charge de lait et de crème.

Un syllogisme de l'espèce la plus simple et la seule qui fût accessible à son esprit fatigué lui démontra que, «un» étant contenu dans «deux», s'il ne pouvait soulever un seau, il serait encore moins capable de déambuler avec la paire.

Très calme, et toujours résolu aux expédients décisifs, il pencha le bec de fer-blanc du côté de la porte ouverte, et sur le carrelage bleu sombre il répandit une voie lactée.

Il vida de la même manière le seau qui se trouva le plus voisin, puis adapta les couvercles en ayant soin de laisser la mousse blanchir le bord et couler en bave sur les flancs. Ensuite il souleva les cylindres vides avec l'aisance d'un acrobate.

—Pour ce que je veux en faire, dit-il, la couronne de mousse suffit bien.


Impudemment il s'en alla jusqu'à la fenêtre sans rideaux par laquelle il avait surpris le sommeil du Roi Pausole. Le Roi continuait de dormir, le nez un peu plus bas et la barbe en volute.

Il faisait nuit. Dans le Midi, quoi qu'en dise Voltaire, les jours d'été sont moins longs que derrière les arbres d'Auteuil. Il n'était pas encore huit heures quand Giglio en paysanne et portant ses seaux à la main passa entre les quarante gardes qui dressaient toujours sous le porche leurs tulipes un peu flétries.

Au moment où il atteignait la route, Taxis poussiéreux et rogue le croisa.

—Hé! fit Giglio, monsieur! hé! monsieur!

Taxis ne le reconnut point, car la voix était contrefaite ainsi que le vêtement et l'allure.

—Quoi? Que me voulez-vous? cria-t-il.

—C'est-i que vous cherchez le Roi?

—Cela ne vous regarde pas.

—Sûr que non. Je disais ça... c'est parce que si vous le cherchiez... comme il est rentré au palais...

—Lui?

—Même qu'il était coléreux à cause que vous n'étiez pas là. Mais ça ne me regarde pas non plus. Bonne nuit, monsieur. Il fait bon, ce soir. Faut prier qu'il repleuve un peu.

Taxis eut un geste qui signifiait:

«Voilà qui est fâcheux! fâcheux!»

Il fit tourner bride au docile Kosmon et pour la seconde fois repartit sur la route.


Cependant Giglio, d'un pas égal et balancé, suivait la rue du petit village. Ses bras étaient aussi rigides que s'il avait porté vingt litres de lait pesant à chacun de ses poings fermés. Il longeait les maisons obscures, il évitait les passants et, pour ajouter un signe décisif à ceux de son nouveau costume, il se tenait très en arrière comme une fille qui porte sa faute.

L'hôtel du Coq, où il pénétra, n'était qu'une petite auberge, entourée d'un vieux jardin. On y entrait par la cuisine et, comme l'heure du rôti sonnait, ni la patronne ni les servantes n'eurent le temps de l'examiner.

Après ses premiers saluts auxquels on ne répondit qu'à peine, il expliqua d'une voix stupide:

—Je suis nouvelle à la ferme. Je porte du lait pour la petite dame et le monsieur qui dînent dans leur chambre.

—Montez. C'est au premier. La porte à deux battants, dit une servante affairée.

—C'est bien la petite dame en vert? répéta-t-il avec calme.

—Oui, qu'on vous dit. Débarrassez!


Giguelillot poussa un soupir de contement. Ses méditations dans les bras de Thierrette n'avaient pas été mal conduites.

Entre les hypothèses diverses qu'on pouvait indiquer au milieu du doute, il avait mis le doigt sur la vraie: la blanche Aline, confiante dans l'apathie du Roi, n'avait pas quitté l'hôtel de sa première nuit amoureuse. Ceci posé, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu'elle se cachait néanmoins dans l'intimité de sa chambre, qu'elle y prenait ses repas en secret et que, dans une auberge de route, cette particularité suffirait à la désigner.

Il s'en allait vers l'escalier quand la cuisinière l'arrêta et, faisant signe du doigt vers les deux seaux:

—Vous n'allez pas monter tout ça? dit-elle. Il y en a pour vingt-cinq personnes.

—Laissez donc. Ce n'est pas pesant. La dame prendra ce qu'elle voudra.

—Et puis vous arrivez tard. Ils ont fini de dîner il y a dix minutes. On a enlevé leur couvert.

—Tant mieux. Ça sera pour eux la nuit.

Sans s'émouvoir en aucune façon, il monta l'escalier du même pas oscillant et lourd, trouva la porte à deux battants, heurta comme par mégarde ses deux seaux vides l'un contre l'autre et cria en frappant du doigt:

—Madame! on vient pour faire la chambre!

CHAPITRE VIII

OÙ LA BLANCHE ALINE PREND SON TUB VERS QUATRE HEURES DE L'APRÈS-MIDI.