Les femmes de chambre de feue ma mère, et quelques demoiselles qu'on me permettait de voir, telles furent les maîtresses d'iniquité qui m'apprenoient le mal dans un âge où j'étais incapable de le faire.
Le Triomphe du Célibat, par une demoiselle de condition.—1744.
Dans le bois d'oliviers et de pins rouges où le sommeil l'avait couchée, la blanche Aline dormit environ dix heures, depuis l'aurore jusqu'à vêpres.
En s'éveillant, si elle ne murmura pas: «Où suis-je?» comme une ingénue de féerie, ce fut parce que, le long d'elle, silencieuse et accoudée, Mirabelle la considérait avec une tendresse vigilante et déjà presque conjugale.
—C'est toi? dit-elle. Et nous sommes seules? Personne ne nous a trouvées?... Bonjour, Mirabelle. Tu as bien dormi?
Non, la danseuse n'avait pas fermé les yeux. Habituée aux nuits sans sommeil, elle avait passé celle-là dans l'attente, et les désirs. Pendant la première heure du jour, elle s'était mise à genoux devant le visage de Line pour jeter son ombre sur elle. Mais plus tard, avec le changement de lumière, un long cyprès opaque et noir ayant bien voulu se charger du même soin, elle s'était levée de là pour voler des figues, et lorsque enfin la blanche Aline abandonna son dernier rêve, toutes deux se mirent à goûter.
Le repas était maigre et l'ombre chaude. Par-dessus les buissons de myrte on apercevait des moissonneurs bleus dans les céréales de cuivre et des passantes sur la route.
—Tu vois, dit Mirabelle. Nous ne sommes pas seules du tout. Nous ne pouvons pas rester ici. Veux-tu marcher jusqu'à Tryphême? La ville est à deux lieues de nous, ce n'est pas long. Nous nous cacherons là bien mieux que dans les bois.
Line se pendit à son épaule et elles s'en allèrent par les prés. Un peu plus loin, il leur fallait traverser le premier village. La rue était déserte et blanche. Une auberge s'offrit à droite.
Sa façade fraîchement peinte et couleur de paille, ses tonnelles ombreuses, son jardin, ses vieux arbres tentèrent Mirabelle tout à coup.
À cette heure de la journée les paysans travaillaient aux champs. Il n'y avait personne autour de la porte ouverte; si elles s'y glissaient rapidement, aucun témoin ne pourrait les trahir. Telle fut du moins la raison, ou plutôt le faible prétexte qui lui fit obéir si vite à la hâte extrême de ses sens.
—Entrons là, dit-elle.
—Où tu veux.
On leur donna la plus belle chambre. Aussitôt, Line voulut un grand tub, et une éponge neuve, et un panier de cerises, et du chocolat, et un éventail, et du sirop de citron, et de la glace, beaucoup de glace, et de l'eau chaude, beaucoup d'eau chaude.
Elle obtint ces choses très précieuses, puis ferma les deux verrous. Mirabelle la suivait pour l'étreindre; mais Line joignit les deux mains, fit un sourire derrière une moue et prit une voix de petite mendiante en expliquant qu'il faisait chaud, qu'elles étaient seules, que personne ne les gronderait, enfin qu'elles pouvaient bien faire leur toilette ensemble et se mettre «un peu toutes nues».
Mirabelle eut un frisson.
La simplicité de Line la déconcertait. Habituée à tous les expédients de la débauche urbaine, aux résistances qui se font vaincre, aux corsages qui cèdent d'une agrafe, aux jupons multiples et chauds, aux pantalons hospitaliers, la danseuse ne comprenait plus l'état d'esprit de cette petite qui demandait la nudité comme une tenue de jeu sans aucune des transitions en usage sur les divans.
Les personnes qui, successivement, dans les coulisses, les fiacres ou les rez-de-chaussée avaient pris sur elles de former par des conversations intimes sa jeune âme soumise à leurs seules influences s'y étaient prises de telle façon que Mirabelle imaginait ses semblables sous deux aspects toujours contraires: les femmes chastes et les femmes sataniques. De l'extrême décence à la perversité, il n'y avait rien dans ces conceptions du caractère féminin. Et, comme de très bonne heure une tante nécessiteuse lui avait demandé de faire choix entre les vertus et les vices, sans insister autrement pour qu'elle embrassât les vertus, elle avait appris tous les vices afin de se distinguer le plus tôt possible dans l'une des deux voies parallèles qui représentaient à ses yeux l'avenir moral d'une jolie enfant. Qu'il y en eût une troisième et qu'on pût être nue sans avoir dans les yeux la flamme des ancestrales luxures (comme s'expriment nos écrivains), Mirabelle, en bonne Française et lectrice de romans-feuilletons, ne s'en doutait pas encore, à l'aube de ses dix-huit ans. Pour elle, le geste de la femme était uniformément la mimique à double entente de la Statue Pudique ou Indicatrice: qui ne masquait pas, désignait; qui ne se défendait pas, voulait provoquer.
En écoutant la blanche Aline et en voyant ses yeux si purs, Mirabelle se dit simplement:
—Ce sont les mœurs de Tryphême: mais quel singulier pays!
La première, elle retira ses vêtements avec des gestes qui, tour à tour, hésitaient ou se pressaient devant les boutons. Elle n'osa pas une fois sourire, et même, surprise de son trouble, elle ne sut que faire de ses bras lorsqu'elle n'eut plus rien à enlever.
Debout, nerveuse, les deux mains sous la nuque, une jambe frémissante et le corps souple, elle se mordait la lèvre, elle pliait son cou mobile et changeait constamment de regard.
Cependant, assise devant elle et le menton sur les doigts, Line achevait de se renseigner avec un prodigieux intérêt.
Mirabelle, impatiente, lança:
—Je te plais?
—Tu ressembles... veux-tu que je te dise à qui? À une statue de Narcisse qui est au fond du parc. Mais Narcisse est un monsieur... Tu es la première fille que je regarde ainsi; je n'ai jamais eu d'amie, tu sais, et je ne vois que de loin les femmes de papa... Je te trouve beaucoup plus jolie qu'elles.
En effet, et à part un simple détail qu'il n'était pas nécessaire d'examiner à tout moment, on pouvait à la rigueur prendre Mirabelle pour un jeune homme. Ce n'était pas sans de bonnes raisons qu'elle jouait les rôles travestis. Telle était l'ambiguïté de ses formes et de son maintien, que, pour mimer les jeunes premiers avec leur vraisemblance physique, elle n'avait besoin de vêtir ni le pourpoint ni le haut-de-chausses. Le tutu suffisait bien.
Elle était grande, mais légère, les flancs droits et le ventre plat. Ses jambes de danseuse alerte prouvaient leur robustesse par une musculature complexe et fine qui se dessinait à la surface lorsqu'elle tendait les jarrets. Le haut du corps était plus grêle.
Dans la peau délicate et pâle de la poitrine, deux sombres petites chevilles marquaient seules la place des seins. Ses cheveux bruns, bouclés et courts, se fendaient d'une raie à droite et se gonflaient en mèche sur le front.
Ce genre de beauté n'est pas exactement celui qui inspire le lyrisme des poètes hindous; mais Mirabelle, qui lisait peu les stances de Bhartrihari, se trouvait assez volontiers singulière et même «piquante», selon le style des compliments qu'elle recevait passé minuit. Elle ne fut donc pas offusquée d'entendre sa nouvelle amie déclarer après beaucoup d'autres qu'elle ressemblait à un garçon. Ramenée par cette petite phrase dans l'ordre de ses habitudes, elle vint lestement s'asseoir sur les genoux de la blanche Aline.
Celle-ci n'avait pas quitté sa robe verte. Mirabelle voulut la défaire elle-même, et ce lent déshabillage fut entrecoupé de tendresses que Line trouva du dernier galant, sans pourtant oser les rendre.
Très gaie, elle jeta ses deux bas en l'air comme une autre eût jeté son bonnet par-dessus des ailes de moulin, s'accroupit à la tailleur dans l'eau flottante et claire du tub et frissonna de plaisir, les reins en mouvement.
Mais brusquement, reprise d'un doute et s'appuyant d'une main sur son éponge deux fois pressée, elle demanda en levant la tête:
—C'est bien vrai, Mirabelle, tu n'es pas un monsieur?
CHAPITRE IX
OÙ PAUSOLE, AYANT SECOUÉ LA MÉLANCOLIE DE LA RÈGLE, ÉPROUVE LES DÉBOIRES DE LA FANTAISIE.
Qui, s'éloignant du fil de la raison,
Durant la nuict, et par sourdes ondées,
Lors que tu dors entrent dans ta maison.
Louys Dorléans.—1631.
Voyant que la nuit tombait et que le Roi Pausole prolongeait toujours sa sieste réparatrice, le métayer dit à sa fille de guetter le réveil du Roi, et lui-même monta dans sa chambre afin de passer l'habit noir de sa jeunesse lointaine, en réglant l'ordre du festin qu'il lui fallait improviser.
La petite Nicole, fille cadette du fermier, était une jeune personne dévorée d'espérances. Ses quatre sœurs s'étaient choisi, à vingt années d'intervalle, des maris de classe différente à mesure que la richesse de leur père devenait plus solide et plus vaste. La première avait obtenu, disons même séduit, un jeune montreur de singes savants qui, après avoir eu la bonté de lui accorder un enfant, était allé plus loin encore dans la voie des concessions en se donnant lui-même pour toujours. La seconde avait épousé un huissier. La troisième, plus difficile, un entremetteur de la bonne société. La quatrième était préfète. Après cette montée continue vers les honneurs et les divers salons, Nicole ne voulait pas déchoir.
Lorsqu'elle vit entrer le Roi dans la métairie de ses aïeux, Nicole ne douta pas que son destin en personne ne vînt à elle, pourpre au flanc et couronne en tête.
Pausole à peine endormi, elle intrigua pour rester seule. On ne voulut pas d'abord y consentir; puis, les heures passant et le nez royal penchant de plus en plus vers la barbe, le sommeil de l'insigne visiteur prit un aspect d'éternité qui suspendit les précautions. Le métayer s'esquiva, laissant Nicole en sentinelle.
La petite sentit sa poitrine battre: c'était l'heure de sa destinée.
Ah! que faire, et comment jouer le rôle que lui proposait la fortune?
Elle ne connaissait l'étiquette des cours que par les poèmes et les drames dont sa sœur la préfète lui faisait largesse chaque année à l'occasion des étrennes. C'était déjà quelque chose; et bien qu'on ne parle peut-être pas toujours au prince de Galles la langue de S. A. la princesse Maleine, celle de Blanche Triboulet ou celle d'Hérodiade, on n'est pas complètement ignorant du trône quand on a de la littérature, pensait Nicole.
Et elle le prouva.
Saisissant dans un vase de porcelaine peinte une rose en papier doré, elle approcha du Roi, le baisa au front, étendit la main droite et récita de sa voix la plus sage:
—Ô Roi! sors de tes songes: éveille-toi! regarde!
—Hun! éternua Pausole. Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?
—Je suis venue, ânonna la petite, je suis venue, moi l'Inconnue, moi l'Ingénue, la Biscornue, menue et nue, je suis venue!
—Mon enfant, dit Pausole, encore mal éveillé, on ne fait jamais rimer deux adjectifs ensemble et encore moins quatre ou cinq. À part cela, c'est fort joli ce que tu me racontes. Mais qui es-tu?
Elle se troubla légèrement, puis reprit un peu plus vite:
—Je suis l'astre qui vient d'abord. Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort! Mon sein est inquiet, la volupté l'oppresse, et jamais je ne pleure et jamais je ne ris!
Le Roi, se renversant dans son fauteuil, ouvrit la bouche avec terreur.
Nicole, de plus en plus vite, continua:
—J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême... Ô rêve de mes nuits, cher désir de mes jours, que je n'attendais plus, que j'espérais toujours, j'ai besoin de te voir et de te voir encore, et puis voici mon cœur qui ne bat que...
—Ah çà!...
—... pour vous. Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte l'auguste majesté sur votre front empreinte, car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand. Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine des baisers du zéphyr qui me relèvera, Pausole, prends ton luth, regarde, je suis belle: l'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes marche à travers les champs, une fleur à la main.
—Comment dis-tu!! hurla le Roi, d'une voix qui la fit enfin taire.
Mais au même instant, et comme la jeune fille terrifiée restait bouche béante, Pausole aperçut derrière la fenêtre des lueurs multipliées qui voletaient çà et là; il vit des torches s'approcher, des gens courir, des bras s'étendre, une sorte de gigantesque mouton baisser du niveau des hautes vitres sa tête branlante jusqu'à terre... Brusquement, la porte s'ouvrit et Diane à la Houppe entra.
—Ah! cria-t-elle. J'en étais sûre!
La pauvre petite Nicole se cacha derrière le Roi.
Pausole, frappant de sa large main une table retentissante, proféra:
—Mais, par le tonnerre des dieux! qu'est-ce que tout cela signifie? Il faut que je dorme encore ou que je sois devenu fou!... Taxis! où est Taxis?... Gilles! Gilles! Djilio! Giguelillot!... Où est mon ministre? Où est mon page? Où suis-je moi-même? et dans quelle caverne de bandits a-t-on fomenté ce guet-apens?
—Ah! Sire, vous êtes dans mes bras! expliqua Diane à la Houppe.
—Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière, rectifia la petite Nicole.
—Le diantre soit des femmes et des courtisans! jura le Roi hors de lui. Taxis! mais pourquoi ne vient-il pas? Taxis! Taxis! Giguelillot! Jamais je ne m'en tirerai tout seul! Où sont mes gardes, mes soldats? Pourquoi ont-ils brisé leurs lances? C'était bien le jour, en vérité! Ce Giguelillot est un chenapan! Taxis avait cent fois raison de le flanquer à la fourrière!... Taxis!... Mais où se cache-t-il donc? Ils m'ont tous abandonné! livré aux folles! livré aux folles!...
En effet, au milieu d'un tapage qui allait toujours grandissant, Diane, tirant Nicole par le bras, lui appliquait une paire de gifles qui sonna comme une belle rime... Des mains voulurent les séparer...
—Taxis! Taxis! répétait Pausole.
Et il luttait à son tour, mal reconnu par les filles de ferme qui s'étaient précipitées au bruit de la dispute. Dans la porte, des gens se massaient, lançaient des conseils, des exclamations. Des cris aigus partaient de la cour, mêlés aux pleurnicheries de la petite Nicole, aux abois de tous les chiens lâchés et au bêlement sépulcral de l'énorme monture amenée par la sultane en fuite, lorsque, au-dessus de toutes les clameurs, on entendit la voix plaintive du métayer qui vagissait:
—Un chameau! Un chameau! Un dromadaire dans ma maison!
CHAPITRE X
COMMENT GIGUELILLOT PARVINT JUSQU'AU CHEVET DE LA BLANCHE ALINE ET CE QUI S'ENSUIVIT.
—Quæ tegit faciem cum indusio suo.
Nugæ Venales.—1741.
Avant d'exposer par qui se dénoua la scène précédente, il nous faut bien retrouver Gilles au point où nous l'avons laissé, selon les règles fondamentales de la tradition romantique.
Il se présentait alors sous le vêtement d'une paysanne à la porte de la blanche Aline, en invoquant une fallacieuse raison empruntée aux habitudes de la domesticité.
—Entrez! Entrez! dit une voix.
Il entra, fort posément, regarda autour de lui...
Ni dans le lit ni dans la chambre, il n'y avait plus personne.
Cependant, le long du mur, une robe verte, un pantalon d'homme et plusieurs dessous que nous ne détaillerons point, indiquaient au moins deux présences.
Très calme et haussant toutes ses voyelles jusqu'au médium des soprani:
—Monsieur n'est pas là? fit-il.
—Pourquoi? répondit la voix.
—J'ai deux mots à dire à monsieur.
Un fou rire partit du cabinet de toilette; la petite porte s'entre-bâilla.
—Eh bien, dites! qu'y a-t-il?
—Monsieur ne peut pas venir une minute?
Le fou rire redoubla.
Puis, il y eut un silence, une sorte d'inquiétude, et, après quelques chuchotements:
—Vous êtes seule? reprit la voix.
—Oui, madame.
—Fermez la porte à clef. Je viens.
Giguelillot ferma la serrure et, pour plus de précautions, mit la clef dans sa poche.
Alors, tranquillement, ne se cachant pas d'une femme de chambre, la blanche Aline s'avança. Elle tenait une grappe de muscat entre la main et les dents, et c'était là tout son costume.
—Monsieur ne peut pas venir, sourit-elle. Parlez-moi.
Bien qu'il se fût dit comblé par les faveurs de Thierrette, le page sentit renaître en lui, devant cette apparition, tous les feux dont Pyrrhus se voyait allumé; mais, faisant preuve ce soir-là d'une réserve exceptionnelle, il jugea dangereux de prolonger un examen qui eût nui à d'autres projets.
Il reprit sa voix masculine:
—Madame, je regrette profondément d'avoir aperçu Votre Altesse...
—Un homme! Un homme! cria Mirabelle en se jetant dans la pièce, de l'air le plus agressif.
—Ah! nous sommes découvertes! pleura la petite Line.
Et elle perdit le sentiment dans les bras de sa grande amie.
Gilles, très étonné sans doute, mais préparé néanmoins par son expérience de la vie intime à ces sortes de surprises, ouvrit la porte du cabinet de toilette, constata que dans la chambre et dans la petite pièce il ne voyait pas d'autre amant que cette jeune fille aux cheveux coupés: tout s'expliquait aussitôt.
Il fit deux gestes à part lui.
L'un disait:
—Voilà qui est clair.
Et le second:
—C'est assez gentil.
Puis, tandis que Mirabelle, à force de soins et de caresses, ranimait sa petite complice dont la pâleur était navrante, Giglio, dans le cabinet fermé, quitta la jupe et le fichu, ainsi que le foulard et le chapeau de paille. Il se coiffa, campa sa toque, brossa longuement son pourpoint bleu, tira les jambes du maillot jaune, mit en ordre son petit pont et se lava les mains à l'eau tiède.
Désormais présentable, il sortit et salua.
Line poussa un nouveau cri d'angoisse:
—Ah! mon Dieu! un page de papa!
Mirabelle s'était levée, un éclair dans l'œil. Visiblement elle se retenait de lancer à l'intrus tout le carquois d'injures (elle aurait même dit «pelletée») que la langue somptueuse des coulisses fournit sans peine aux danseuses pendant les instants de bataille.
Mais elle se retenait très bien, car au lieu d'éclater elle saisit d'une main tressaillante Giguelillot par le poignet, et, l'attirant de force dans le cabinet de toilette, elle l'étreignit avec une passion dont il vit aussitôt le dessein étranger.
Elle le serra dans ses bras, elle moula son corps nu et chaud sur le maillot de mince étoffe et mit sur les lèvres du page un baiser de genre pénétrant. Puis elle lui représenta en termes concis qu'il pourrait disposer d'elle bien au delà des bornes honnêtes et toutes les fois qu'il le souhaiterait, s'il voulait, en revanche, se montrer charitable envers deux malheureuses amies, ne pas dénoncer leur asile, ne pas assister à leurs jeux et goûter l'exercice de l'une assez pour en oublier l'autre.
—Eh bien, fit Giguelillot, vous avez une jolie opinion de moi! Il ne vous manque plus que de m'offrir vos bagues avec un objet d'art en bronze peinturluré. Allons, calmez-vous. Et maintenant, demandez-moi pardon. Mieux que cela. Les mains jointes. Les yeux baissés. Dites: «Pardon, monsieur, je ne le ferai plus.»
Mirabelle l'embrassa encore, mais cette fois sur les deux joues.
—Vous ne parlerez pas?
—Je n'y ai jamais songé.
—Mais vous êtes page du Roi? Vous venez de sa part?
—On ne costume pas les pages en filles de ferme pour leur confier des missions officielles. Je vous assure que ce n'est pas dans le protocole. Non, vraiment.
—Alors, pourquoi venez-vous ici?
—Parce que dans une demi-heure, si vous n'êtes pas en fuite, vous serez en prison.
—Ah! je le disais bien! on n'a pas voulu me croire... Mais pour qui faites-vous cela? Qui de nous deux sauvez-vous? Ce n'est pas moi, vous ne me connaissez pas... C'est elle?...
—C'est évidemment vous deux. Sans cela, je me serais arrangé de façon à vous séparer. Ayez confiance en moi. Faites ce que je vais vous dire, et dépêchez-vous. Le temps presse pour nous tous: je vous préviens à la dernière minute et je risque à tout moment d'être surpris dans cette chambre. Ça nuirait à ma carrière.
Trois petits coups derrière la porte suspendirent la conversation.
—Qu'est-ce que vous pouvez faire là dedans? demandait Line avec inquiétude.
Mirabelle ouvrit et rentra.
—Il vient nous avertir, ma chérie, nous sauver. Penses-tu? On nous poursuit déjà.
—Qui donc?
—Le Roi, dit Giguelillot. Il est parti ce matin avec le maréchal du palais et moi-même. J'ai expédié le seigneur Taxis dans une direction fantastique et j'ai laissé le Roi dormant chez un métayer du village. Mais Taxis va revenir, le Roi va s'éveiller, et vous serez prise comme dans une cage, Altesse, dans moins d'un quart d'heure.
—Vite! Mirabelle, habillons-nous! Ma robe! Mes bas! Où sont mes bas?
Le page l'arrêta du geste.
—Ah! mais non! vous êtes signalées: on connaît vos deux costumes; il faut en changer, c'est élémentaire.
—C'est que nous n'en avons pas d'autre!
—Pardon! j'en ai apporté un. Dans le pays où nous vivons, une robe suffit pour deux personnes.
Il pénétra vivement dans le cabinet de toilette, en sortit avec les vêtements de la laitière, et sans plus de façons, passa la longue jupe autour de Line ahurie.
—Nous sommes pressés, dit-il. C'est moi qui vous habille.
La jupe traînait sur le plancher; il releva la ceinture jusqu'au-dessus des seins et croisa les cordons à la taille. Tout ceci fut bientôt caché par le petit châle rose espagnol qu'il serra d'un nœud brusque au milieu du dos.
Le chapeau de paille à larges bords compléta le déguisement.
—À votre tour, maintenant, mademoiselle...
—Mirabelle.
—Ah! vraiment!...
—Pourquoi souriez-vous?
Mais Giglio n'avait pas le temps d'expliquer ses impertinences.
Il fit asseoir Mirabelle, releva les cheveux coupés, y mit quatre épingles, fixa au sommet de la tête une petite boîte ronde et vide qui portait une marque de parfumeur et traînait sur une table en désordre; puis il enroula tout autour le foulard de soie orangée.
—Voilà! dit-il. Je vous ai fait un chignon: vous êtes prête.
—C'est tout?
Giguelillot prit une voix d'essayeuse batignollaise:
—Vous n'allez pas vous habiller pour sortir, madame, vous vous feriez remarquer.
—Ah! pardon, protesta Mirabelle, je ne suis pas Tryphémoise, moi! Je suis née à Montpellier, rue du Petit-Saint-Jean... Je mettrai mon veston ou une robe, si vous en avez à me donner, mais je ne sortirai pas comme ça, mon petit ami.
—Cela n'a pourtant pas l'air de vous gêner depuis un quart d'heure!
—Tiens! un homme dans une chambre, c'est tout naturel... Quand vous seriez quinze, je n'irais pas me cacher... Mais dehors, sur la route, devant n'importe qui...
Elle s'adossa au mur et se cacha le visage dans les mains:
—Oh! que j'ai honte!
Line s'approcha:
—Veux-tu mon costume? Je sortirai bien toute nue, moi, qu'est-ce que cela me fait?
—Non! non! dit Giglio. On peut reconnaître la Princesse. C'est elle qu'il faut cacher, et le chapeau de paysanne avec cette jupe courte ne sont pas de trop: qu'elle les garde. Vous, au contraire, personne ne sait qui vous êtes. Les gens de la police vous prennent pour un jeune homme. Déroutez-les encore s'ils recommencent leur chasse. Ils l'ont abandonnée par ordre, mais tout peut changer demain matin: je ne réponds de rien entre minuit et midi. Sauvez-vous, il n'est que temps! Vous allez prendre à la main chacune un des deux seaux que je viens d'apporter. Vous sortirez sans faire de bruit, mais franchement et avec calme. Ceux qui vous rencontreront peuvent redire aux policiers qu'ils ont vu passer, à neuf heures, deux laitières portant leur lait: l'une dont ils n'ont pas distingué le visage; l'autre qui était brune, grande et nue. Je défie qui que ce soit de deviner là-dessous la blonde petite Princesse Aline avec l'inconnu qu'on poursuit.
—Que c'est bien imaginé! fit Line en battant des mains. Et comme vous êtes bon, monsieur! Je vais vous embrasser, si mon amie le permet.
—Non! dit vivement Mirabelle. Nous n'avons pas le temps. Partons vite, puisqu'il le faut.
—Un instant! dit Giglio. Où irez-vous, à Tryphême? Où coucherez-vous ce soir?
—À l'hôtel.
—C'est cela! Pour que vous soyez signalées dans les six heures par le service des garnis.
—Nous ne pouvons pourtant pas entrer dans les maisons particulières ni coucher sur un banc du Jardin-Royal.
—Il n'en est pas question. Vous allez prendre dans l'avenue du Palais la deuxième rue à droite, puis la première à gauche, traverser une petite place... Vous retiendrez cela?
—Oui, oui.
—... Et suivre toujours tout droit jusqu'à la rue des Amandines. Sonnez au numéro 22. C'est l'immeuble de l'Union tryphémoise pour le Sauvetage de l'Enfance, excellente institution qui recueille les mineurs des deux sexes lorsqu'ils déclarent être élevés avec trop de sévérité.
—Et nous serons tranquilles, là-bas?
—Évidemment. C'est le but de la Société.
—Est-ce qu'il y a des garçons? demanda Mirabelle.
—Trois sections: une pour les filles, une pour les garçons et une section mixte. Vous choisirez... On vous demandera encore si vous voulez le dortoir ou une chambre particulière. Ils sont très gentils dans cette maison-là.
—Mais s'ils veulent savoir nos noms, notre adresse?
—Vous les refuserez. Ils sont habitués à ce que les enfants n'osent pas dire d'où ils viennent de peur d'être rendus à leur famille. Je connais ces bons vieillards: ils feront tout ce qu'ils pourront pour vous protéger, même s'ils découvrent qui vous êtes. Retenez bien le numéro: 22, rue des Amandines. Et maintenant, vite! vite! partez!
Elles sortirent en hâte, Mirabelle serrant la main du page, et Line lui jetant par derrière un long regard d'adieu, où il n'y avait pas que de la reconnaissance.
Giguelillot resta seul. La pendule de marbre carré sonnait huit heures et demie.
—Je suis en retard, se dit-il. Donc ce n'est plus la peine de me presser.
Et il examina la chambre.
Elle était en grand désordre.
Un large divan qui avait sans doute paru suspect était encore recouvert d'un drap propre mais chiffonné portant deux oreillers en pile vers le milieu. Bien qu'on eût desservi la table, une banane gisait à portée dans un compotier de faïence. En travers sur la glace de l'armoire, une petite phrase tracée à la pointe d'une bague témoignait d'un bonheur extrême et répété. Dans un coin, Giguelillot retrouva le sujet de la pendule, un groupe de «Paul et Virginie» éloigné probablement par Mirabelle comme étant de mauvais exemple.
En soulevant cet objet d'art, il vit l'enveloppe blanche d'une lettre. «À Sa Majesté le Roi Pausole», disait l'adresse.
—Comment, murmura-t-il, elle lui écrivait!
L'enveloppe n'était pas fermée. Giglio, devenu confident et complice des fugitives, déplia la lettre sans hésitation, lut, cacheta et serra le papier dans son escarcelle.
An moment où il cherchait le meilleur moyen de s'enfuir lui-même, ses yeux tombèrent sur les vêtements suspendus à trois patères.
On ne pouvait les abandonner.
En cas d'enquête, c'était indiquer trop clairement que la blanche Aline et l'inconnu avaient changé de costume.
D'autre part, les détruire?
Comment?
Les dissimuler?
Où?
Les faire porter par d'autres, voilà qui valait mieux. On était au samedi de la Pentecôte. Le lendemain, jour de grande fête, deux petits paysans seraient sans doute ravis de promener aux environs ce veston bleu et cette robe verte. De là une fausse piste, une précieuse fausse piste.
Giglio enleva le drap qui recouvrait le divan large, il y empaqueta les vêtements, sortit sur le balcon, et d'un poing vigoureux envoya tout le ballot par-dessus le mur de la cour voisine.
Puis il se laissa descendre le long d'un pilier dans le jardin, se glissa dans l'ombre jusqu'à la haie du fond, chercha une issue, n'en trouva pas, en fit une et fut dehors.
Assurément, Thierrette l'attendait déjà dans le petit bois d'oliviers, le même bois où Mirabelle avait conduit la blanche Aline quelques jours auparavant.
Giguelillot, assez distrait par le souvenir récent de ses deux protégées, ne se sentait aucun désir de retrouver la pauvre Thierrette, mais il se serait repenti de l'obliger à une attente vaine pendant les longues heures de la nuit, comme aussi de la priver des satisfactions dont elle manifestait si chaudement l'appétence.
Il méditait sur cette question, lorsqu'il se trouva revenu à la porte de la métairie. Et là, découvrant sous le porche les quarante gardes toujours debout:
—Ah! ah! se dit-il. Taxis s'en fait garant! «Ce ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons!» Eh bien, c'est facile à prouver! Holà!
Les gardes se massèrent devant lui.
—Holà! répéta Giguelillot. Qui de vous veut passer la nuit avec la plus jolie fille du village?
—Moi! Moi! Moi! crièrent-ils en foule.
—Tout le monde accepte?
—Oui! Oui!
—Bon. Allez au bois d'oliviers qui est à droite de la route. Vous y trouverez une laitière qui a nom Thierrette, si je me rappelle bien. Dites-lui que mon service me réclame ce soir, mais que je lui envoie quarante lanciers avec un bouquet de tulipes. Allez! et si elle résiste, faites-lui honneur malgré elle.
Comme ils galopaient déjà, Giguelillot cria dans la nuit:
—Mais respectueusement, et l'un après l'autre.
FIN DU LIVRE DEUXIÈME
LIVRE TROISIÈME
CHAPITRE PREMIER
COMMENT LE HAREM ABANDONNÉ LEVA L'ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE.
Pourquoi l'homme rougirait-il d'exposer une partie du corps plutôt qu'une autre?
Westermarck.
Le harem ne poussa qu'un cri, mais un cri charivarique, lorsque Mme Perchuque, première dame d'honneur, vint annoncer, au coup de midi, que le Roi était en voyage.
—En voyage? Il est malade! dit une voix irrévérencieuse.
—La santé de Sa Majesté est heureusement florissante, répondit la vieille dame en inclinant son bonnet noir. Et Dieu fasse qu'elle le soit longtemps.
—Mais pourquoi s'en va-t-il? On nous l'a changé.
—Ah! cria Diane à la Houppe. Il est parti avec une femme!
Mme Perchuque, les coudes au corps, leva les mains et les yeux.
—Un adultère, Seigneur! Y pensez-vous, mesdames? Le Roi est incapable d'agir à l'égard de Vos Majestés avec cette dépravation. Il a quitté ce palais dans le dessein de rechercher Son Altesse la Princesse Aline qui a mystérieusement disparu avant-hier. Quarante gardes le précèdent. Un page le suit. M. Taxis l'accompagne.
À ces mots, le tintamarre devint général.
—Taxis est parti! Taxis! Plus de Taxis! répétaient trois cents voix délirantes.
—Mais alors nous sommes en vacances? dit la Reine Gisèle qui sortait du couvent.
—Aux Jardins! Aux Jardins! criait-on.
—Non! au Théâtre! Nous jouerons des charades.
—À la Salle des Fêtes!
—Au Quartier des Pages!
Épouvantée, Mme Perchuque se précipita vers la porte et la barra de son maigre corps.
—Mesdames! mesdames! quelle pétulance, en vérité, quel égarement!
—Laissez-nous passer, bonne Perchuque...
—Je ne le puis!
—Et pourquoi, s'il vous plaît?
—Parce que le seigneur Taxis a daigné me transmettre les devoirs de sa charge en même temps que sa responsabilité... Je vous adjure, mesdames, de comprendre mon émotion. Si je me montre indigne de la confiance qu'on me témoigne, c'en est fait pour moi de la place que j'occupe à vos pieds. Je serai chassée du palais, dégradée, exilée peut-être...
—Tant mieux! lui répondit-on. Perchuque, nous ne vous connaissons plus. Puisque vous remplacez Taxis, vous êtes la dernière des coquines et vous allez payer pour lui.
Du milieu de la salle on cria:
—Écoutez!
—Je demande la parole, disait une joyeuse petite voix.
Et au-dessus du tapis noir et jaune et roux que formaient les têtes pressées des femmes, on distingua les formes enfantines de la future Reine Fannette, que ses compagnes traitaient comme une petite sœur et que le Roi ne voulait point connaître à l'âge où elle-même l'eût permis.
Juchée à cheval sur la nuque tiède de sa grande amie Alberte et croisant ses deux flûtes sur des seins qu'elle enviait, elle dressait en l'air sa main droite qui claquait d'un doigt contre l'autre.
—La parole! Je demande la parole!
—La parole à Fannette! acquiesça l'assemblée.
On l'entoura.
—Mes amies, cria-t-elle, on nous traite comme des enfants...
—C'est honteux!
—Quand on nous a prises, pauvres innocentes, dans nos internats de jeunes filles, nous avons cru qu'on nous délivrait; mais nous n'avons fait que changer de bagne.
—C'est vrai!
—Prison pour prison, j'aime mieux la première. Là-bas on nous donnait des devoirs, je sais bien; mais comme nous ne les faisions pas... ça n'en était que plus agréable. Là-bas on nous défendait de jouer au mari dans les dortoirs... mais comme nous le faisions quand même...
—Oui! oui! c'était plus gentil.
—Là-bas, surtout, nous avions des jours de sortie, des semaines de congé, des mois de vacances, au lieu qu'ici nous passons toute notre vie à pleurer en retenue sans avoir rien fait!
—C'est injuste! elle a raison.
—Eh bien, ça ne peut pas durer. Quand l'une de nous demande par hasard vingt-quatre heures de liberté, on lui offre toujours le même choix: la répudiation ou la chaîne. Mettons nous en grève, et nous verrons bien si le Roi répudie trois cent soixante-six femmes comme nous!
D'une seule acclamation la grève fut votée; mais Fannette n'avait pas fini. Toujours droite sur la reine Alberte qui prenait sa part des bravos, elle reprit avec un beau geste:
—Perchuque, voulez-vous nous laisser passer?
—Je ne puis pas... je ne puis pas... répéta la vieille dame, hérissée d'appréhensions.
—Alors nous allons passer de force, mais vous aurez d'abord une punition sévère, vieille cigogne que vous êtes! Nous allons vous suspendre par une patte à la statue du bassin, les jupes retournées sur la face pour cacher votre confusion et nous nous emparerons de votre pantalon blanc comme étendard de la révolte!
Mme Perchuque fut héroïque.
—Victime de mon devoir? Soit! dit-elle. Me voici! J'en mourrai de honte, mais M. Taxis n'aura pas en vain reposé sa confiance sur ma vieille tête.
Quelques jeunes femmes eussent voulu qu'on épargnât à la pauvre aïeule un traitement aussi dénué du respect que l'on doit aux personnes âgées; mais les foules et les enfants sont implacables.
Au milieu d'un croissant vacarme on suspendit en effet Mme Perchuque par le pied gauche à la petite statue centrale; sa robe noire eut vite fait de voiler son visage apoplectique; et son vénérable pantalon descendit le grand escalier piqué aux pointes d'une hallebarde tandis qu'à sa suite une foule toute rose frappait du talon des pantoufles les cent marches retentissantes.
Mais quand cette foule, toujours criant, parvint à la porte d'honneur, Taxis était sur le seuil et un brusque silence émana de son regard sur la multitude arrêtée.
—Qu'est-ce à dire? glapit-il.
Et ce fut assez. Aussitôt, dispersée à travers les salles, en fuite dans les corridors, en ribambelle jusqu'en haut de l'escalier, l'armée se laissa balayer par la tempête de la déroute. À peine sept ou huit jeunes femmes, celles qui dans les graves circonstances tenaient tête au Grand-Eunuque, demeurèrent-elles crânement à leur place; et mal leur en prit, comme elles s'y attendaient du reste.
Taxis, tirant un carnet sale:
—J'inscris, dit-il, quelques noms. Vous, madame. Et vous. Et vous. Celles-là seront punies pour les autres. Je me flatte de présenter au Roi un rapport impitoyable et qui sera suivi d'effet.
Pendant ce temps, Diane à la Houppe, au lieu de perdre sa peine à discuter avec cet homme, avait profité du trouble général pour gagner une pièce voisine, interroger une servante, apprendre que Taxis était revenu seul, que le Roi n'avait pas quitté la première maison du hameau, et aussitôt, courant aux écuries qui n'avaient plus de gardes, elle s'en était remise, pour s'enfuir, à la monture de ses promenades.
Taxis commençait à peine son enquête dans le harem, et déjà la jeune Reine parcourait la route, au pas allongé de son mehari.
CHAPITRE II
OÙ M. LEBIRBE ENTRE EN SCÈNE ET OÙ PHILIS POUSSE UN PETIT CRI.
Sourit, se hausse et me regarde.
Saint-Amant.
Giguelillot suivait d'un œil fin la charge des quarante gardes vers le petit bois d'oliviers, lorsqu'un vieillard svelte et poli se découvrit à l'ancienne mode devant la toque et le pourpoint bleu.
—Seigneur, demanda-t-il, vous êtes page du Roi?
—Monsieur, j'ai cet insigne honneur.
—Fort bien. Je suis M. Lebirbe, président de la Ligue contre la licence des intérieurs, reconnue d'utilité publique par une ordonnance royale en date du 1er juillet 1899. J'habite une maison voisine qu'on appelle volontiers le château du village, moins à cause de son importance que par comparaison avec l'humilité des édicules environnants. Cette demeure n'est certes pas digne de donner asile à mon souverain; mais j'ai appris que Sa Majesté en route pour la capitale faisait halte non loin d'ici; je vois qu'il se fait tard, je doute que le Roi veuille se remettre en marche à cette heure avancée du soir, et, sans avoir la témérité de lui adresser une invitation, je voudrais néanmoins porter à sa connaissance que tout est prêt sous mon toit pour recevoir lui et sa suite, au cas où il daignerait passer la nuit chez moi. Les appartements que j'oserais lui offrir attendent depuis l'origine, sous le nom de «Chambres du Roi», la visite éventuelle que je me complaisais à prévoir, sachant que le Roi Pausole redoute les longues étapes et que ma demeure est à mi-chemin entre son palais et Tryphême...
—Avez-vous des filles, monsieur? interrompit Giguelillot.
—Oui, seigneur... Puis-je vous demander comment cette question...
—C'est la marque, c'est la garantie d'une maison hautement respectable et décente, monsieur Lebirbe. Je ne l'entends pas autrement.
Puis, avec une familiarité qu'on tint pour de la bienveillance, il prit le bras gauche du vieillard et l'entraîna en avant.
—Conduisez-moi, dit-il. Vous arrivez à l'heure exacte où je suis chargé par le Roi de lui préparer un lieu de repos. Assuré que vous avez tout disposé pour le mieux du monde, je vais cependant vous accompagner afin de présenter personnellement au retour le rapport qu'on attend de ma vigilance.
Ils passèrent la grille de la cour au moment où Giguelillot achevait d'articuler sa phrase qui fit excellente impression sur l'esprit de M. Lebirbe.
Sur l'escalier du perron, Mme Lebirbe et ses deux filles attendaient, anxieuses, les nouvelles.
—Eh bien?
—J'ai bon espoir! Ce jeune seigneur est page du Roi et vient reconnaître nos efforts.
Ayant ainsi présenté son jeune compagnon, le vieillard nomma tour à tour sa femme, puis sa fille aînée Galatée et sa fille cadette Philis, qui détournaient la tête avec modestie, mais regardaient du coin de l'œil avec curiosité.
Galatée était grande et de corps allongé. Elle paraissait avoir un peu plus de vingt ans. Ses cheveux d'un blond Isabelle étaient coiffés serrés mais non sans goût, et elle se tenait toute droite dans une robe de toile grise qui s'ouvrait en large col blanc.
Timidement pressée à son bras, Philis offrait avec sa sœur le contraste d'être nue—à moins qu'on ne voulût regarder comme des éléments de costume son grand chapeau de jardin, sa chevelure flottante sur le dos, et sa ceinture de moire écarlate qui se fermait sur le côté par un énorme nœud à coques. Ses grands yeux ne pouvaient pas avoir plus de quinze ans. Sa poitrine récemment fleurie portait deux jeunes seins divergents, tout roses de trouble et de plaisir. Elle ne quittait pas Giglio du regard.
—Voulez-vous me permettre de vous précéder? dit M. Lebirbe en s'inclinant de nouveau.
—Oui, monsieur! dit Giguelillot.
Au tournant d'un étroit couloir, le page, qui marchait le dernier, passa les deux mains sous les bras de Mlle Philis et l'attirant par la poitrine lui mit un baiser silencieux, mais exquis, derrière l'oreille.
—Ah! cria-t-elle.
—Tu t'es fait mal? demanda son père.
—Je me suis piquée. Ce n'est rien. Ne t'arrête pas.
Giguelillot, en cet instant, conçut l'opinion la plus favorable de tout ce qui avait été préparé pour recevoir le Roi Pausole. Il décida que la chambre était somptueuse, le lit vraiment royal, le cartel du meilleur style et les tableaux dignes du musée.
Pour témoigner sans doute encore une sympathie plus directe à la famille de ses hôtes, il étendit sa petite enquête jusqu'aux appartements privés et parvint à constater que les chambres des deux jeunes filles étaient éloignées l'une de l'autre et pourvues de doubles portes, ce qu'il n'osait pas espérer.
Dès lors son jugement fut inébranlable.
—Je vais dire au Roi, exprima-t-il, qu'il ne saurait trouver nulle part de réception plus digne qu'à votre foyer, monsieur Lebirbe.
Et ce disant, il se retira, poursuivi par un rayonnement de sourires.
CHAPITRE III
OÙ L'ON DÉCOUVRE UN CRIME HORRIBLE.