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Les aventures du roi Pausole

Chapter 30: CHAPITRE IV
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About This Book

A whimsical, episodic tale centers on a pleasure-loving monarch of a small, semi-fantastical realm where permissive laws encourage personal liberty and comic indulgence. Short episodes and vignettes recount his daily judgments, erotic escapades, and the tangled relationships among numerous courtiers and villagers, mixing farce, sensual description, and witty satire. The prose shifts between playful mockery of social conventions and lyrical celebration of desire, while recurring scenes of festivals, tribunals, and domestic mishaps illuminate human foibles and the tension between freedom and responsibility.

Je restai couchée sur l'herbe, privée de toutes mes facultés et brûlante de mille désirs.

Ctesse de Choiseul-Meuse.—1807.

Le petit sein gauche de Philis était si pétri de poésie que Giglio, seul sur la route, se sentit harmonieux comme un alexandrin.

—J'ai cinq minutes, se dit-il. Juste le temps de faire un sonnet.

Et ne perdant pas un instant à chercher un sujet de poème—soin qu'il n'avait pas l'habitude de prendre—il leva rapidement les yeux vers ses amies les étoiles.

À l'ouest, Vénus, perle marine, brillante comme un fragment de la lune et telle qu'on la contemple dans les pures nuits du Sud, resplendissait. Devant elle, sur un arc de cercle dont elle formait le centre lointain, Sirius, Pollux, Castor, la double Chèvre et le triple Persée semblaient graviter autour de sa flamme. Et Giglio, imaginant des lignes mystérieuses de la planète aux étoiles, décida qu'il ferait d'abord, avec cette girandole céleste, un éventail gemmé de neuf pierres (ceci pour le premier tercet), puis les huit colombes qui entraînent le char d'Aphrodite Ouranie (cela pour le quatorzième vers).

—Maintenant, pensa-t-il, les rimes des quatrains... lux, Pollux, Nux... non; si j'ajoutais dux, cela aurait l'air d'un thème latin. Amenons Capella dans la seconde strophe; c'est un mot tout à fait bien;—par delà... suivi d'un rejet;—un passé défini;—ça y est. Pour les rimes féminines...

Pollux, la double Chèvre et le triple Persée.

Avec cette rime-là, ce sera vite bâti.

Mais tout à coup:

—Ah! quoi? que voulez-vous? fit-il.


Deux petits bras nus se dressaient devant lui.

—C'est moi... Rosine... N'entrez pas... Je crois qu'ils veulent vous tuer à la ferme.

Il reconnut la jeune personne dont il avait chanté les fleurs et les fruits sur un canapé de jardin dans une salle toute rouge de fraises.

—Ils veulent me tuer? Et qui cela? fit Giglio avec une paisible curiosité.

—Tout le monde! répondit Rosine. Il est arrivé des choses épouvantables et on vous met tout sur le dos. Venez là, derrière les palmiers; je vous raconterai. Asseyez-vous près de moi.

Le page prenait soin de son maillot jaune et le talus qu'on lui offrait ne le tenta pas. Il attendit que Rosine s'y fût placée d'abord, puis il s'assit très confortablement sur les bonnes cuisses de la jardinière et lui passa le bras autour du cou sous le prétexte le plus tendre, mais aussi le plus mensonger.

—Eh bien, raconte-moi. Que s'est-il passé?

Elle lui fit tout connaître, mais tout à la fois, et sans se préoccuper outre mesure de la belle clarté française qui tenait sans doute peu de place dans ses théories littéraires.

On avait amené un chameau, saccagé la remise des machines, brisé les moissonneuses, faussé les fourches, crevé le carrelage, c'en était une catastrophe... La laiterie aussi était dans l'état le plus lamentable: le lait répandu, les seaux dérobés. Sur le chameau, il y avait une belle dame, une très belle dame dans une grande corbeille comme une tonnelle avec des tapis...

—Elle a trouvé Nicole sur les genoux du Roi. Nicole jure qu'elle était sage, mais la dame dit qu'elle a vu... Enfin, ça n'est pas clair, voilà! La petite en est bien capable. Elle en sait long, cette gamine-là, elle est toujours dans les livres, et elle vous raconte des histoires d'amour comme si ça lui était arrivé... Sitôt que la dame est entrée, elle s'est mise dans une colère de tous les diables, et le Roi aussi et tout le monde criait, fallait voir! On n'a jamais entendu chose pareille... Et le pire, c'est qu'il y a une victime: la laitière est assassinée!

—Assassinée? répéta Gilles, qui pâlit un peu.

—Assassinée.

Puis, en paysanne de banlieue qui lit son petit journal tous les matins, elle ajouta:

—Le vol a été le mobile du crime.

—Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

—Ah! monsieur! Faut-il qu'il y ait des gens mauvais, tout de même! C'est pour lui prendre ses quatre nippes qu'on a égorgé cette pauvre fille-là: juste un foulard, un fichu, une jupe d'hiver et un chapeau. On l'avait bien entendue se plaindre à la fin de l'après-midi, mais personne n'a osé monter. C'est le monsieur du palais qui est entré le premier, le même qui a enfermé la dame...

—Oh! ma tête! gémit Giguelillot. Quelle dame? Quel monsieur du palais?

—Un monsieur tout en noir avec un chapeau plat.

—Quand est-il arrivé?

—Au milieu de la bataille. Il a tout calmé en cinq minutes. C'est un ministre, il paraît, un homme qui a l'air très sérieux. Sans lui, on n'en serait jamais venu à bout.

—À bout de quoi?

—De la dame. Il l'a enfermée dans une chambre à pain, avec une bougie et un gros livre comme un bréviaire, pour la consoler, qu'il a dit. Alors, quand tout a été fini, on est venu lui raconter comme la laiterie était sens dessus dessous. Il a demandé la laitière. On ne la trouvait nulle part et on n'osait pas aller la voir dans sa chambre, à cause des geignements qu'on avait entendus. Mais lui, ça ne lui a pas fait peur. Il y est monté tout droit. Et qu'est-ce qu'il a vu? Paraît qu'on l'a tuée sur son lit. La moitié des draps est par terre et le reste plein de sang. Le crime est flagrant, qu'il a dit. Et on ne peut pas retrouver le corps. Probable que l'assassin l'aura jeté quelque part. Le monsieur du palais va faire curer les puits.

—Et c'est moi qu'on accuse de ce beau crime? interrompit Giglio, qui comprenait enfin.

—Oui, de l'assassinat et de tout le reste. Le Roi vous attend pour vous envoyer en prison. Le monsieur du palais disait même que, pour vous, on devrait rétablir les supplices et vous brûler tout vif sur un bûcher.

—Un petit Servet pour passer le temps...

Giguelillot se leva et prit une attitude dramatique:

—Eh bien, Rosine, tu ne sais pas ce que c'est que le courage? Le héros antique, le preux chevalier, l'indomptable paladin, le belliqueux pandour, le lion! le lion! tu ne sais pas ce que c'est que le lion?

Il secoua ses cheveux, se frappa la poitrine et poussa un rugissement qui lui fit mal à la gorge.

—Qu'est-ce que vous allez faire? dit Rosine affolée.

—Me défendre en personne. Je vais à la métairie!

—Mais ils vous écharperont! Mais je ne vous laisserai pas partir!...

Giguelillot l'étreignit avec des frémissements artificiels, puis, se dégageant d'un seul bond en arrière:

—Souviens-toi, lui dit-il d'une voix palpitante, souviens-toi toujours que tu as serré dans tes bras un homme pour qui le trépas n'est qu'un mot!... Adieu!


Comme elle s'évanouissait dans l'herbe, Giguelillot s'en alla d'un pas léger, alluma une cigarette et se remit à composer un deuxième sonnet sur le secteur céleste qui l'intéressait.

Il ne s'agissait plus ni de char ni d'éventail: l'astre central devint un œil de paon et les huit autres le sommet de l'aigrette; puis l'aigrette se posa sur le front d'une femme; la chevelure s'agrandit, devint le ciel même, et des millions de perles y nageaient.

CHAPITRE IV

COMMENT GIGUELILLOT SE PRÉSENTA CHEZ LE ROI, ET QUELLES PAROLES FURENT PRONONCÉES POUR ET CONTRE SA BONNE CAUSE.

Ipsa tulit camisia;
Die Beyn die waren weiss.
Fecerunt mirabilia
Da niemand nicht umb weiss;
Und da das Spiel gespielet war
Ambo surrexerunt:
Da ging ein jeglichs seinen Weg
Et nunquam revenerunt.

Chanson populaire allemande.XVIe

Giguelillot ne se rendit pas directement chez le Roi.

Il se glissa dans les écuries par une fenêtre, de peur que son entrée ne fût guettée à la grand'porte, et en passant il vint flatter de la main les naseaux du petit zèbre Himère, qui s'en ébroua de satisfaction.

Comme le pauvre animal s'agitait devant une mangeoire vide, Giguelillot retira toute la paille fraîche et bonne dont on venait d'emplir le râtelier de Kosmon et il la fit passer très simplement de gauche à droite.

Ce Kosmon l'exaspérait; il paya cher ce soir-là l'honneur d'appartenir à un cavalier huguenot. Le petit page ne se contenta pas de lui enlever sa nourriture; il prit sous une cheville les grands ciseaux à tondre et coupa tous les poils de la queue, qui dressa un misérable moignon priapique et mal rasé; il tondit presque toute la crinière en laissant pendre çà et là quelques misérables crins, puis, avec les ustensiles dont on se servait à la ferme pour marquer le dos des bestiaux, il composa et imprima sur la robe terne du vieux cheval le chiffre 1572, où il pensait que le parpaillot verrait à la fois nargue, affront et menace.

Satisfait par les stigmates dont il avait orné le piédestal vivant du seigneur Taxis, Giglio suivit le long couloir qui menait à la chambre à pain.

Comme le lui avait dit Rosine, l'infortunée Diane à la Houppe, dans cette prison farineuse, gémissait presque sur la pâte humide. Il ne la connaissait point, car les pages, pour des raisons qu'il est inutile d'exposer, n'étaient pas admis d'ordinaire à prendre le thé chez les Reines. Mais sitôt qu'il l'aperçut à la lueur de la bougie posée sur une petite table, il déplora de ne lui avoir pas été présenté avant qu'elle entrât au harem. Diane, ignorant qu'elle fût épiée par deux yeux fixes derrière les vitres, avait adopté une attitude d'intérieur qui déployait nonchalamment ses beautés si particulières. Elle reposait à l'orientale, les mains mêlées derrière la nuque, le dos couché sur des coussins et, sans doute pour prendre le frais après une journée torride, elle avait disposé ses jambes en losange, les plantes des pieds l'une contre l'autre. C'était son habitude de dormir ainsi. Giglio, bien que toujours comblé par des souvenirs encore récents, éprouva tout à coup que son esprit s'égarait vers des présomptions nouvelles, et il se retira, moins pour les abaisser momentanément que pour en méditer au contraire les chances de réussite immédiate et secrète.


Gracieux et le front aussi calme que si toutes les bombardes de la puissance royale ne l'eussent point visé depuis une heure, il entra sans frapper dans la salle du trône où Pausole encore frémissant achevait un mauvais dîner.

—Comment, te voilà? fit le Roi. Tu oses revenir?

Taxis, qui grignotait au bas bout de la table, se précipita vers la porte pour en barricader l'issue; mais Giguelillot vit l'intention; il ferma lui-même la serrure et remit la clef au ministre en lui disant:

—Voici, monsieur.

Pausole, debout, s'appuyait du poing sur la nappe et levait une main accusatrice:

—Te voilà! répéta-t-il. Vraiment, ton aplomb passe encore tes crimes! Ah! tu me fais entreprendre un voyage insensé, tu m'arraches à mon palais pour me jeter dans cette cour de ferme et tu m'abandonnes six heures durant, sans gardes, sans appuis, sans conseils, au milieu d'une révolution!... Tu postes une folle à mon chevet, tu égorges une paysanne, tu saccages la métairie et tu licencies mes soldats pour me laisser en butte à la fureur de la foule, aux démences de je ne sais quelle femme échappée du harem par ta faute encore!... Et à la fin de cette journée abominable, de pillage, de meurtre et de lèse-majesté, tu te présentes la toque en main avec un sinistre sourire!... Tu ne croyais donc pas me rencontrer vivant?

—Sire, répondit Giguelillot, je ne veux pas d'abord me hâter de prouver mon innocence, car ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous et de votre bien-être, plus sacré cent fois à moi-même que ne l'est mon propre salut.

Pausole retomba sur sa chaise.

D'une voix respectueuse et tranquille, le page continua par ces paroles ailées:

—Le désir le plus vif de Votre Majesté est en ce moment le repos du lit. Monsieur que voici ne paraît pas s'être occupé de cette question capitale. J'ai eu, à sa place, l'honneur de faire préparer aujourd'hui, dans le château voisin, de vastes appartements pourvus d'épais rideaux et de lits spacieux qui sont dignes en tous points de recevoir le Roi.

Pausole simplifia d'une ride, puis de deux, le froncement de ses sourcils.

—Secondement, Votre Majesté ne peut oublier qu'Elle a entrepris cette promenade dans le but de retrouver et de ramener au palais S. A. la Princesse Aline. Nous ne possédions sur cette auguste affaire que deux renseignements assez vagues. Son Altesse «venant d'un petit bois d'oliviers» avait été reconnue à l'«hôtel du Coq». J'ai envoyé les quarante gardes au petit bois d'oliviers pour y recueillir, s'il se peut, d'autres preuves. Et j'ai mené moi-même l'enquête, dans un secret absolu, à l'intérieur de l'hôtel. La Princesse l'a déjà quitté, mais je rapporte de là les renseignements les plus précieux: jusqu'à une lettre autographe. La voici.

Ouvrant son escarcelle, il en tira une lettre et la déposa devant le Roi, dont l'attitude se transformait de plus en plus.


—J'avais cru pouvoir éloigner les gardes, poursuivit-il. Votre Majesté n'en demande jamais et elle n'en eut jamais besoin, tant Elle est aimée de son peuple. S'il y a eu scandale et trouble aujourd'hui, c'est que Monsieur le Grand-Eunuque, dont le seul devoir était d'assurer le bon ordre au harem, avait sans doute mal pris ses dispositions puisqu'une des Reines a pu s'enfuir dans l'appareil le moins dissimulé, pour venir soulever ici non seulement la foule, mais les commentaires.

—Monsieur! cria Taxis, je vous somme de prouver...

—Allons! Allons! Laissez parler, dit Pausole. Ce petit page se défend d'une accusation grave. Il ne s'explique pas mal du tout. Je veux l'entendre. Vous répliquerez: c'est le droit du ministère public; mais notre devoir est d'écouter les arguments de la défense, surtout quand elle s'exprime avec modération et avec franchise comme c'est le cas.

—Je n'ai plus rien à dire, reprit Giguelillot, à moins que Votre Majesté ne m'interroge sur le détail de mon enquête.

—Non, dit Pausole; nous verrons cela demain.

—Et le meurtre! insista violemment Taxis. Il se garde bien d'en parler. Une laitière nommée Thierrette a été égorgée dans son lit, au coucher du soleil, et de la main de ce page!

—C'est peu probable, dit Giguelillot, car elle se portait fort bien à neuf heures du soir. Elle est en ce moment dans le bois d'oliviers, et les gardes (vos gardes, Taxis) font calmer par elle leurs concupiscences pendant les intervalles de recherches.

—Mes gardes! Quelle imposture!

—Allez-y: vous serez édifié.

—Cela ne peut être!

—Cela est.

—Mes gardes sont mariés.

—Doublement ce soir.

—Ils surmontent la chair.

—Je n'osais pas le dire.

—Cette plaisanterie est basse.

—Comme leur attitude.

—Mais le sang? le sang répandu? le sang qui souille encore la couche de la victime?

—Le Roi vous a dit ce matin, monsieur, que sur la terre de Tryphême on ne répandait pas d'autre sang que le sang voluptueux des vierges ou celui des petits poulets.

Et comme le Roi se désarmait par un rire brusque et sonore, Giguelillot, les yeux baissés, articula cette conclusion:

—Ne sommes-nous pas à la ferme? Ce doit être un petit poulet.

CHAPITRE V

OÙ CHACUN EST TRAITÉ SELON SES VERTUS.

Hélène.—Fata-lité! Fata-lité! Fata...
Pâris.—... li-ité!

Meilhac et Halévy.

—Je retiens de ta plaidoirie, dit Pausole, le premier point. Tu m'as fait préparer un gîte confortable et tu veilles sur mon bien-être: c'est d'un homme de gouvernement. Pendant cette terrible journée, je commence à entrevoir que toi seul as fait effort dans tous les sens où il convenait d'agir et que le mal m'est venu d'un autre... Taisez-vous, Taxis, taisez-vous! vous êtes hideux et impolitique. Algébriste, vous avez l'esprit faux; protestant, vous l'avez étroit; eunuque, vous l'avez envieux. Je vous tiens pour une niquedouille. Allez indemniser le pauvre métayer de tous les dégâts qui se sont faits ici, et dont, somme toute, rien ne me dit que ce petit Gilles soit l'auteur. C'est une question qui sera réglée en temps et lieu, demain ou après, et qui ne m'intéresse en aucune façon, je le déclare. Occupez-vous des frais que je laisse derrière moi; reconduisez au harem la Reine qui s'en est échappée...

—Oh! sire, dit Giguelillot, serez-vous si cruel?

—Eh! que veux-tu que je fasse d'une femme pendant un voyage secret?

—Ne l'humiliez pas. Elle vous aime. Laissez-la vous suivre en silence.

—À l'instant, tu déplorais encore qu'elle m'eût rejoint!

—Je regrette qu'elle ait pu s'enfuir et bouleverser ainsi vos heures de repos: mais la chose est faite. Il faut l'accepter, ne fût-ce que pour imposer le silence aux gorges chaudes.

—Ce n'est pas le jour de la Reine Diane, interrompit Taxis. Je m'oppose à toute faveur qui dérogerait au règlement.

—Que décide Votre Majesté? demanda Giguelillot sans trop d'ironie.

—Je ne sais plus, répondit Pausole. Perds donc l'habitude de me proposer à toute minute des résolutions qui me fatiguent. Qui est mon conseiller à dix heures du soir? C'est toi, Gilles. Fais donc à ta guise et sois sûr que je t'approuverai, mon ami, car il y a peut-être d'aussi bonnes raisons pour pardonner que pour punir. J'aime mieux m'en remettre à ton jugement que de tirer à la courte paille. Va, et parle en mon nom, j'ai confiance en toi.

Le page s'inclina, obtint la clef, sortit et s'en fut délivrer la malheureuse Diane, non sans lui laisser entendre à demi-mot qu'il avait eu l'honneur de plaider pour elle.

Ses projets était fort simples: deux heures plus tard, selon toute apparence, Taxis reprenant le pouvoir sur le coup de minuit casserait la décision de son prédécesseur; mais la Reine aurait eu le temps de s'installer au château. Giglio s'introduirait chez elle et Diane s'imaginerait peut-être donner par reconnaissance tout ce qu'elle offrirait par désir, et par soif de se venger sur l'heure.


En revenant auprès du Roi, elle garda un maintien silencieux et blessé. Comme elle semblait attendre une parole de regret, le Roi lui tendit la main, mais il y mit une affection qui redoutait visiblement d'être accueillie avec transports.

—Houppe, vous ne rentrerez pas au harem ce soir, comme je vous en avais d'abord menacée. Je passe la nuit dans ce village et vous aussi; mais il n'en est pas moins vrai que je reste mécontent de votre équipée, ainsi que de tous les tracas dont elle fut pour moi la cause. Venez; nous sortirons à pied. Taxis s'occupera de nos montures et mon page vous prendra la main. En attendant, petit, donne-moi ma couronne.

Giglio prit à la patère le manteau de pourpre et la couronne légère; Pausole se vêtit, se coiffa et jeta l'ordre du départ.

Quatre jeunes filles portant des torches et marchant devant le Roi, sans autres voiles que ceux de la nuit, firent lentement les vingt-cinq pas qui séparaient la ferme du château voisin.

Derrière, suivait Diane à la Houppe, que le page menait la main haute et à respectueuse distance.

Elle regarda longtemps le Roi; puis, comme il ne se retournait point, elle jeta les yeux sur le page. Après un examen pensif qui dura plusieurs minutes et qui enveloppa le jeune homme de la tête jusqu'aux talons:

—Comment vous appelez-vous? dit-elle.

—Djilio, madame, répondit-il.

Et il crut devoir pousser un soupir mélancolique.

—Djilio? fit la Reine, c'est un joli nom.

CHAPITRE VI

OÙ M. LEBIRBE ET LE ROI PAUSOLE S'APERÇOIVENT AVEC SURPRISE QU'ILS NE S'ENTENDENT PAS SUR TOUS LES POINTS.

La conjonction de Vénus
Sera cause, comme il me semble,
Que aux estuves yront tous nudz
Femmes et hommes tous ensemble.

Prognostication de Maistre Albert.—1527.

Pausole fut reçu à la grille par le courtois M. Lebirbe.

Au même instant, à la fenêtre, Philis en colère se retournait:

—Tu vois bien, maman, c'est une gaffe! Tu nous as fait mettre des robes et le Roi vient avec une dame qui n'en a pas! Nous allons être ridicules!

—Je l'avais demandé à ton père, mon enfant, c'est lui qui m'a dit de vous habiller.

—Tu es jeune, Philis, que tu es donc jeune! dit simplement Galatée.

—Qu'est-ce que j'ai encore dit de si enfantin?

—Il vaut mieux d'abord avoir une robe, expliqua la sœur aînée.

Mais Philis ne comprenait point, et, comme le Roi s'introduisait, toutes trois, la jupe entre les doigts, glissèrent leurs révérences devant la porte.

Après les premières paroles, qui furent empreintes de respect, la maîtresse de la maison se laissa entraîner par Diane à la Houppe. Elles avaient des relations communes, et d'un fauteuil à l'autre elles renouèrent des souvenirs.

Giguelillot, dans un autre coin, sur un canapé à l'écart, causait avec les deux jeunes filles. Sa voix, haute d'abord, devint plus discrète, puis baissa jusqu'au chuchotement, et bientôt personne n'entendit plus rien, sinon, par instants, un rire étouffé.

Dans le cadre d'une fenêtre, M. Lebirbe pérorait:

—Sire, la Ligue contre la licence des intérieurs, ligue récente dont j'ai l'honneur d'être président, est une œuvre de moralisation et de salubrité publique. Je sais qu'elle a votre agrément...

—Oui certes, dit Pausole. Oui certes; cependant, rappelez moi son but. Je ne l'ai pas présent à l'esprit.

—Son but, son ambition unique est de mériter sa haute devise, laquelle s'exprime en trois mots: «Exemple.—Franchise.—Solidarité.»

—Ce sont de beaux mots, dit Pausole. Mais comment les entendez-vous?

—Votre Majesté n'ignore point qu'à Tryphême le parti de l'opposition affecte de s'en tenir aux anciens principes spécialement en ce qui touche la vie intime et le costume. Dans cette société, toutes les femmes, même les plus jolies, s'habillent jusqu'au menton pour sortir dans la rue et ne consentent à justifier une admiration masculine que dans le secret d'une chambre close et devant l'amant de leur choix. C'est là le fait d'une âme égoïste, avaricieuse et dépravée.

—D'accord, dit Pausole.

—Les hommes de cette même société luttent avec acharnement contre la propagation de notre influence et pour ce qu'ils appellent la décence des rues; mais comme l'instinct de la chair ne se tait pas plus en eux qu'en leurs adversaires ils s'en vont cacher leur vie dans des demeures infâmes où l'amour se flétrit, se métamorphose et devient une forme de l'ordure.

—Ils ont tort, dit Pausole. Mais qu'est-ce que cela vous fait?

—Sire, nous estimons qu'en agissant de la sorte, ils ne sont pas seulement hypocrites et faux; mais, si je puis dire, accapareurs. En notre siècle on n'admet plus qu'un amateur puisse acquérir une galerie de tableaux et en garder la jouissance pour lui seul; tout homme qui possède trois Rembrandt doit faire entrer la rue chez lui ou subir des attaques dont le bien fondé ne fait de doute pour personne. Eh bien, le même raisonnement d'où cette coutume a pris naissance devrait engendrer chez les hommes de sens droit une conscience supérieure et bienfaisante qui les retienne d'enfermer derrière les murs de leurs maisons tout ce que l'oisiveté ancestrale ajoute à la beauté de la femme et tout ce dont l'art, le luxe, l'espace, ornent l'amour entre ses bras.

—C'est assez mon sentiment.

—Cette société, qui se nomme elle-même la bonne et qui parvient à se faire passer pour telle dans beaucoup d'autres milieux, donne là un néfaste exemple dont je voudrais que Votre Majesté pénétrât le libertinage. Mettre une robe sur le corps d'une jeune fille, c'est proprement éveiller, chez les jeunes gens qui l'approchent, des curiosités malsaines qu'on leur défend par ailleurs de satisfaire: c'est de l'excitation au vice. Je reconnais que ce genre de perversité devient, à Tryphême, de plus en plus rare. Dans presque toutes les familles, les femmes commandent leur première robe au début de leur première grossesse. Mais il est, je le répète, de certaines maisons où l'on habille même les petites filles, ce qui est vraiment le comble de la malice. L'exemple donné porte ses fruits; souvent il est discuté; parfois il est suivi; une hésitation déplorable laisse flotter les mœurs nationales entre deux extrémités; on ne sait plus ce que la mode exige, et moi-même, l'avouerai-je ici? je n'ose pas toujours présenter mes enfants dans la tenue rigoureusement pure que j'ai mission de préconiser. Le but de notre société est de mettre un terme à cette incertitude en unifiant les mœurs en même temps que les consciences.

—Et comment en viendrez-vous là?

—Par deux moyens. D'abord par la propagande. Les ressources de la Ligue sont considérables. Nous avons obtenu pour vingt années la location d'un vaste terrain qui fait partie du Jardin Royal à Tryphême; nous y avons édifié en plein air une scène théâtrale sous les arbres et nous donnons là des ballets ainsi que des pièces inédites qui attirent une foule énorme et sont faites selon nos doctrines.

—C'est-à-dire?

—C'est-à-dire conformes à la vie elle-même, à sa réalité comme à sa beauté. Quand la scène représente une discussion d'intérêt dans le cabinet d'un notaire, les acteurs y sont vêtus de noir selon les modes de l'endroit; mais quand, au milieu d'un duo d'amour, la chanteuse crie: «Ô Voluptés! Extase! Ivresse!» elle est nue, selon la logique des choses, car le contraire serait inepte. Et lorsque le ballet présente aux spectateurs une Vénus, trois Grâces, douze Captives ou soixante Bacchantes, c'est évidemment sans plus de mystère que n'en chercheraient les mêmes personnages dans le cadre d'un tableau, car il est incohérent d'avoir deux esthétiques sur un même sujet: l'une pour la peinture et l'autre pour le théâtre.

—Jusqu'ici nous nous entendons.

—En outre, par le livre à bon marché, par le journal et par l'image, nous répandons sans relâche dans le peuple le goût de la nudité humaine avec le double sentiment qu'elle inspire, à l'esprit, d'une part, à la chair de l'autre, si tant est qu'on puisse séparer en deux éléments libres et distincts l'être unique soulevé par l'amour. Ces livres s'abstiennent d'enseigner ce que décrivent la plupart des romans populaires, c'est-à-dire le meilleur moyen de fracturer une serrure ou d'assommer une blanche aïeule et, s'il faut aller jusqu'aux détails, nous aimons mieux suggérer à l'ouvrière une volupté peu connue que de lui apprendre en six colonnes comment on fait la fausse monnaie.

—Et si cette volupté est stérile? dit Pausole.

—Si une joie passagère est stérile, qu'importe? Le corps de la femme renferme quatre-vingt mille ovules et ne peut guère concevoir plus de dix-huit fois sans danger. Donc (en prenant ce chiffre de quatre-vingt mille dans sa précision rigoureuse), il appert que l'ordre de la nature elle-même et le dessein du Créateur confèrent à la jeune fille vers le milieu de sa douzième année une réserve de soixante-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-deux plaisirs à la fois stériles et licites dont ils ne seront frustrés en rien, puisqu'ils ne pourraient pas leur faire porter fruit. L'important est de maintenir la femme dans l'inclination naturelle qui la penche vers la volupté. Qu'elle ait le désir simple ou multiple, elle concevra un jour ou l'autre et léguera des existences qui justifieront la sienne. Mais il est clair qu'il en sera tout autrement si l'on propose aux vierges qui ne trouvent point de mari je ne sais quel idéal de vie solitaire et de négation qui, lui, est fatalement stérile, exécrable et contre nature.

—Continuez, dit Pausole, je suis curieux de savoir où vous vous arrêterez!

—Je me hâte d'ajouter que si nous proposons la recherche habituelle mais sagement pondérée de toutes les délectations qui récompensent les amants, celles qui ont la conception pour résultat sinon pour but sont de beaucoup les plus fréquemment décrites dans nos brochures populaires. Ce sont aussi, quoi qu'en disent les médecins, celles qui conservent encore la faveur générale. La preuve en est aisée à fournir: à la fondation de notre Ligue, l'excédent des naissances sur les décès à Triphême-Ville ne dépassait pas 4 pour 100. Il est aujourd'hui de 9 pour 100, à la troisième année de notre apostolat. Afin d'exciter et de subventionner, si l'on peut s'exprimer ainsi, une émulation féconde dans les basses classes de la société, nous avons institué des concours d'où les courtisanes sont exclues comme professionnelles, et où chaque année au printemps nous couronnons les jeunes filles qui, par leurs soins particuliers, ont porté leur beauté physique au plus haut point de perfection et qui par leurs talents intimes ainsi que par la chaleur de leurs embrassements sont désignées à l'acclamation du suffrage universel comme ayant donné chaque nuit dans leur quartier le plus recommandable exemple.

—Tout cela, dit Pausole, c'est de la propagande. Mais vous disposez de deux moyens différents, si j'ai bien compris vos paroles. Quel est le second des deux?

—J'y arrive, répondit M. Lebirbe. Notre propagande par les représentations publiques, par le livre, le journal, l'image et les prix du concours annuel, s'adresse principalement, ai-je besoin de le dire? à la jeune fille. Elle joue gros jeu à nous suivre; les peines de la grossesse et de l'enfantement l'épouvantent et il ne faut pas chercher ailleurs la cause profonde de sa réserve à l'égard de l'autre sexe. À quinze ans, une fille du peuple est apprentie et fait les courses; enceinte, elle perd sa place, elle perd même son amant dans la plupart des cas, et, si elle est attachée à l'un ou à l'autre, il ne lui reste au septième mois que misère, désespoir et douleur physique. Eh bien, nous voulons qu'elle affronte tout cela, s'y expose et en triomphe! Le pays l'exige; il lui faut des fils. Bien entendu, ce n'est pas ainsi que nous parlons à notre élève; elle aurait le droit de nous répondre que le pays n'en sera pas plus riche si elle lui donne un enfant, mais qu'elle en sera beaucoup plus pauvre; et nous ne pourrons jamais lui faire comprendre ce qu'il y a de faux dans son raisonnement. Aussi la flattons-nous d'une espérance tout autre. Ce que nous lui disons et ce qu'elle comprend tout de suite, c'est que le plaisir suprême des riches appartient aux plus misérables: l'amour pour lequel on entasse les fortunes et qui les fait écrouler ne se perfectionne pas en montant. Dès qu'une ouvrière sait être une amante, elle peut se dire qu'elle ignore toutes les joies de la vie, excepté la plus intense—car celle-là, elle l'embrasse, et la tient!

—Certes oui.

—C'est pourquoi notre ambition est satisfaite quand nous savons qu'après avoir lu telle de nos brochures, le soir, en quittant l'atelier, la modiste ou la ravaudeuse passe dans la chambre voisine et entre dans la vie grâce à nous. Car désormais nous savons que ses heures de travail seront pleines d'un souvenir et allégées par un espoir. Nous savons que sa journée ne sera pas tout entière sous le poids d'une tâche sans récompense; que son lit paraîtra moins rude et sa chambre moins froide en hiver si elle referme ses jambes nues sur un être qu'elle chérit. Puisse-t-elle en venir à ce dernier point dès que la nature l'y invite; mais quelle que soit la volupté qui la tente et qu'elle choisisse, nous nous estimons heureux si elle l'apprend à notre école, car il faut que les classes aisées partagent avec les plus pauvres non seulement leur trop grande fortune, mais le secret trop bien gardé de leurs mystérieux plaisirs où la foule réclame sa part.

—Je voudrais bien savoir, répéta Pausole, quel est votre second moyen...

—Je me résume, dit M. Lebirbe. En combattant la licence des intérieurs, en répandant le discrédit sur les pavillons clandestins et sur les vieillards abjects qui ne dénigrent la nudité que pour la retrouver moins fade entre le corset et les bas noirs, nous faisons effort passionnément dans le sens du nu antique et pur, nous favorisons la vie au grand jour, la franchise des mœurs, l'exemple et l'enseignement direct de l'étreinte, en un mot l'expansion de la volupté publique sur le territoire de Tryphême.

—Rien ne saurait m'être plus agréable, dit Pausole, mais vos moyens?

—Nos moyens? Nous en connaissons deux. Le premier, je vous l'ai dit, Sire, c'est la propagande. Le second, ce serait une sanction.

—Une sanction? s'exclama Pausole.

—Une sanction pénale. Notre énergie se heurte contre des opposants irréductibles. Nous avons pour nous la jeunesse et le peuple; mais nous ne pouvons rien, ou presque rien, contre une certaine caste qui exerce une autorité morale incontestable et nous résiste pied à pied. C'est contre elle que je vous demande des armes, Sire, contre elle et pour vous, pour la victoire immédiate de vos plus chères idées. Et d'abord, laissez-moi vous parler d'une loi que nous attendons avec fièvre et que vous pourriez signer ce soir: la loi de la nudité obligatoire pour la jeunesse.

—Ah! mais non! déclara Pausole. Mon cher monsieur, Tryphême n'est pas le monde renversé; c'est un monde meilleur, je l'espère du moins, mais je n'ai pas épargné tant de liens à mon peuple pour le faire souffrir avec d'autres chaînes. Imposer le nu sur la voie publique! Mais voyons, monsieur Lebirbe, ce serait aussi ridicule que de l'interdire!

Puis, scandant ses premiers mots avec des coups de poing abaissés dans le vide, Pausole articula lentement:

—Monsieur, l'homme demande qu'on lui fiche la paix! Chacun est maître de soi-même, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la limite de l'inoffensif. Les citoyens de l'Europe sont las de sentir à toute heure sur leur épaule la main d'une autorité qui se rend insupportable à force d'être toujours présente. Ils tolèrent encore que la loi leur parle au nom de l'intérêt public, mais lorsqu'elle entend prendre la défense de l'individu malgré lui et contre lui, lorsqu'elle régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières, ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l'individu a le droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que personne l'ait invitée.

—Sire...

—Jamais je ne mettrai mes sujets dans le cas de me faire un tel reproche. Je leur donne des conseils, c'est mon devoir. Certains ne les suivent pas, c'est leur droit. Et tant que l'un d'eux n'avance pas la main pour dérober une bourse ou donner une nasarde, je n'ai pas à intervenir dans la vie d'un citoyen libre. Votre œuvre est bonne, monsieur Lebirbe; faites qu'elle se répande et s'impose, mais n'attendez pas de moi que je vous prête des gendarmes pour jeter dans les fers ceux qui ne pensent pas comme nous.

CHAPITRE VII

OÙ L'ON FAIT DES RÉCITS DE VOYAGE SUR UN PAYS BIEN SINGULIER.

«Je vous diray quelques Sonnets et croy que vous ne doutez du sujet.

—Non, respondirent ces Bergeres, ils seront de l'Amour.»

Remy Belleau.

À cet instant, une petite voix joyeuse et presque émue osa crier du fond de la pièce:

—Maman! maman! quel bonheur! monsieur est un poète!

—Un poète, Philis, est-il vrai?

—Un poète! répéta Diane à la Houppe. Oh! dites-nous des vers, voulez-vous?

Giglio s'approcha, s'inclina, et répondit avec déférence:

—Madame, il suffit que vous m'en ayez exprimé le désir pour que je manque à tous mes serments, car je m'étais bien juré de ne jamais dire mes vers moi-même; mais je sais que vous n'ordonnez rien qui ne soit agréable au Roi et je voudrais être sûr de ne pas lui déplaire en troublant son entretien...

—Vous ne troublerez rien du tout, monsieur Djilio; regardez le Roi: il vous écoute.

—Dis-nous tes vers, mon petit, fit Pausole. Cela vient fort à propos rompre ma conférence de politique intérieure, car M. Lebirbe et moi nous commencions à ne plus nous entendre, bien que courtois l'un envers l'autre. Mais choisis un poème court et dont tu te souviennes bien, car les lacunes de la mémoire me font une pénible impression.

—Sire, dit Giglio modestement, j'ai mes œuvres complètes sur moi.

Il porta la main à sa ceinture, y fit sauter le bouton d'une courte poche de cuir qui ressemblait à une cartouchière, et il en tira trois petits volumes du format in-trente-deux jésus.


L'un était édité au Mercure de France, tiré à cent quatre-vingt-trois exemplaires, dont quatre sur satin flamme de punch, huit sur chine gris poussière, neuf sur papier d'emballage tirant vers le caca d'oie, sept sur vieux buvard écrevisse, et le reste sur vergé des Indes. Cela s'appelait le Mannequin d'opale.

L'autre avait été déposé à la librairie Fischbacher. Le portrait de l'auteur, reproduit par le curieux procédé de la photogravure, ornait la page du titre, et le titre était celui-ci: Larmes d'une âme.

Le troisième était publié par un éditeur israélite. Sur la couverture, une jeune veuve très gaie, le voile sur l'oreille, levait sa jupe noire jusqu'à la ceinture, probablement pour montrer qu'elle n'avait pas de pantalon, et le titre était si scabreux que je ferais peut-être bien de le taire.

(Car, après tout, ce roman n'est pas lu que par des dames.)


Giguelillot sembla hésiter, il regarda ses hôtes, le Roi, Philis, Galatée et Diane à la Houppe... Puis il remit à leur place les deux premières plaquettes et ouvrit la troisième à la page 59.

—Quel joli volume! fit Diane à la Houppe. Il s'intitule?...

Oui.

—Charmant.

Oui tout court? demanda Philis.

—Que veux-tu donc de plus? s'écria Galatée.

—Oh! cela dit tout! soupira Diane.

Et, lançant un regard voilé, elle ajouta:

—C'est un mot que vous avez entendu, monsieur?

—Jamais, madame. Il ne s'emploie qu'en poésie.

—Comment dit-on en prose?

—On dit: «Non».

—Cela revient au même?

—Heureusement.

—Alors, c'est une convention?

—Une délicatesse.

—Pourquoi?

—En effet, madame, vous ne pouvez pas savoir... Une très vieille coutume, chez les peuples chrétiens, veut qu'un homme ne puisse rencontrer une dame sans être obligé de lui offrir un appartement meublé, avec des fleurs, de la poudre, des épingles à cheveux et des émotions. La dame répond toujours: «Non.» Si le monsieur se retire, elle comprend qu'il a été très poli. S'il insiste, elle réprime son trouble. Et s'il déclare qu'il en va mourir, elle fait tout ce qu'il faut pour lui sauver la vie. Voilà, madame, ce que veut dire un «non».

—Je ne dirai jamais ce mot-là, sourit malicieusement Philis.

Mais Pausole battait de la main le bras de son fauteuil évasé.

—Lis donc tes vers, mon petit. Il ne faut jamais répondre aux dames. Un homme pose des questions d'élève; il interroge sur ce qu'il ignore. Mais une femme pose des questions de maître et seulement sur les pages qu'elle connaît à fond.

—Alors, monsieur, fit Galatée, qu'est-ce que la pudeur, dites-moi?

—À propos de quoi cette... question d'élève? dit en riant la petite Philis.

—M. Djilio semble croire que les femmes disent: «Non» par discrétion d'abord, puis par miséricorde, si ce n'est par entraînement. Je lui demande ce qu'il sait de notre pudeur et j'espère qu'il me répondra.

—«Pudeur», mademoiselle (nous sommes en classe, n'est-ce pas?), «pudeur» est un mot latin qui signifie «honte». C'est le sentiment particulier qu'éprouve une dame lorsque, ayant reconnu par un impartial examen la valeur exacte de ses formes, il lui faut révéler à d'autres ce qu'elle aimerait mieux déplorer toute seule. Et rien n'est plus naturel.

Philis et Galatée se consultèrent du regard; mais tandis que l'aînée restait immobile, la cadette sortit en silence, piquée d'honneur, et sensible au défi.

Pausole tendait la main du côté de son page.

—Gilles, montre-moi ton livre, dit-il. Qu'est-ce que je vois donc sur la couverture?

Et comme le page lui remettait le volume:

—Oh! que c'est vilain! fit le Roi. Peux-tu publier des vers sous une pareille estampille? M. Lebirbe me disait à l'instant que ces sortes d'excitations s'adressaient à quelques vieillards dont nous haïssons tous deux l'hypocrisie et la sottise.

—À Tryphême, répondit Giglio, il en est peut-être ainsi. Mais en France, où les vieillards dirigent les mœurs et font les lois, elles s'adressent au peuple entier. Le retroussé est le costume national des Françaises. On le produit partout, dans les bals publics, au café-concert, au théâtre, à l'Élysée et même dans le monde. Au milieu des caricatures étrangères, le retroussé désigne la France entre le lion anglais et l'aigle d'Allemagne. Si j'ai fait graver sur mon livre une dame entièrement vêtue de noir excepté vers le haut des jambes, c'était pour qu'on vît tout de suite que je parlais des Parisiennes.

—Quelle singulière mode! fit Diane rêveuse. Pourquoi plaire aux vieillards et non aux jeunes gens?

—Les Parisiennes veulent plaire à tout le monde, et elles ont un respect très particulier pour les vieux messieurs... Il s'exprime différemment selon la femme et selon l'heure du jour...

—Oh! dites-nous! C'est si curieux, ces mœurs des pays sauvages...

—Dans les classes inférieures, la femme exprime sa déférence envers l'homme âgé en levant le pied à la hauteur de son œil. Ce geste est généralement accompagné d'une exclamation ironique ou injurieuse; mais le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal public, la police et la tradition veulent que la femme montre en même temps des dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales. L'habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n'aime que l'élégance de la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade: plus il y a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagénaire par ce salut de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces contradictions du goût français.

—Vous avez vécu dans ce pays-là?

—J'y suis né, madame.

—Oh! pardon. Je vous croyais Italien. Vous disiez?... continuez donc... cela me passionne.

—Dans les milieux bourgeois, le geste est différent. Sur un trottoir, par exemple, une dame se sent suivie par un membre de la Chambre Haute pour qui elle ne peut avoir qu'une vénération toute filiale; elle la lui témoigne par une manœuvre assez difficile à réussir et qui consiste à tirer la jupe et à la relever de façon à mouler les formes en arrière, tout en dévoilant le mollet gauche. Ce n'est pas intéressant du tout, mais le septuagénaire est enchanté.

—Je ne comprends pas...

—Moi non plus... Dans les classes dites supérieures, le retroussé est plus en faveur du côté du décolletage. Voici comment on l'obtient: le vieillard étant debout et la jeune femme assise, celle-ci se penche en serrant les bras et en bombant les épaules; la posture est disgracieuse, mais le corsage flotte, s'élargit; l'œil du vieux monsieur s'y darde, et quand le sein de la dame est assez complaisant pour laisser voir la forme, la nuance et les curiosités de sa pointe, le septuagénaire ne se sent pas de joie.

—Mais que pensent les jeunes gens de tout cela?

—Les jeunes gens? la plupart pensent comme leurs grands-pères... Ils obtiennent des retroussés plus complets, voilà tout... Les autres n'osent pas protester...

—Et les dames?

—Oh!...les dames en ont tellement l'habitude! Et puis c'est la mode: on ne peut rien contre elle... Tout à l'heure, j'entendais M. Lebirbe dire au Roi que, sur son théâtre, les amoureuses se mettaient nues avant de chanter: «Extase! Ivresse!» Mais à Paris, monsieur Lebirbe, personne n'y comprendrait rien. L'uniforme des courtisanes, c'est le corset noir et les bas noirs avec ou sans pantalon; autrefois, cela se gardait même au lit, disent les bons auteurs; maintenant cela ne se porte plus qu'à la chambre, et voilà un point de gagné, mais le public des petits théâtres le sait-il? Pour lui, toutes les femmes nues représentent la même personne, la seule qu'il ait jamais vue dans les journaux illustrés: c'est la Vérité sur M. Dreyfus. Si on le faisait venir en scène, il y aurait des manifestations.

—Ha! ha! dit Pausole, tu exagères un peu.

—Je crois même qu'il invente, fit Diane inquiète. Des mœurs pareilles ne peuvent exister nulle part.

—Plût à Dieu! soupira M. Lebirbe. Mais elles ont pénétré jusqu'ici, madame, et cachent leur insanité dans le secret de nos intérieurs.

—À Tryphême?

—À Tryphême!

—Pas chez vous, du moins, fit Diane avec un sourire.

Philis rentrait sans autres voiles que ceux dont la nature elle-même commençait à la fournir. Derrière elle un domestique en livrée noisette apportait des citronnades avec des sorbets à la mandarine.

Elle s'assit auprès de sa sœur dans une causeuse à deux places, et Giglio eut des distractions.

Galatée vérifiait de la main l'ordonnance de sa coiffure.

Philis du bout du doigt estompait sur sa hanche un peu de poudre superflue.

—Eh bien! s'écria Pausole, voyons, finissons-en, mon petit! Lis-nous tes vers; tout le monde t'écoute. Mais choisis-les plus convenables que la couverture de tes œuvres. Tu parles devant deux jeunes filles.

—Oh! Sire, nous pouvons tout entendre, maman le permet, dit Philis.

Et Mme Lebirbe sortit de son silence pour émettre cet aphorisme qu'elle avait lu certainement quelque part:

—Quand les jeunes filles comprennent... on ne leur apprend pas grand'chose... Et quand elles ne comprennent pas... on ne leur apprend rien du tout.

Mais, comme Giglio rouvrait son livre, le dernier coup de minuit sonna...

Taxis, toujours ponctuel, se fit annoncer.

CHAPITRE VIII

COMMENT TAXIS PRÉTENDIT SUIVRE L'EXEMPLE DE LA BELLE THIERRETTE.