Tout ce qui met les hommes dans une dépendance les uns des autres par rapport à leurs plaisirs contribue infiniment à donner à leurs mœurs une impression de tendresse et d'humanité, si nécessaire au bonheur de la société en général; aussi a-t-on remarqué que les hommes disgraciés de la nature sont de tous les mortels les plus insociables.
Freron.—1776.
Le huguenot, d'un air à la fois obséquieux et vain, les yeux fermés et la bouche ouverte, salua.
Aussitôt, Diane à la Houppe s'assit de côté sur sa chaise en affectant de lui tourner le dos. Le bras droit sur le dossier elle éleva mollement sa main gauche vers le page et lui dit:
—Pourquoi ne lisez-vous pas?
—Madame, répondit Giglio, tous mes vers peuvent être mis entre les mains des jeunes filles, car ils parlent précisément de ce qui les intéresse le plus. Mais ils ne sont pas écrits pour M. Taxis, et, tant que M. Taxis sera là, je vous demande la permission de ne pas lui donner prétexte à scandale.
—Malheur à celui par qui le scandale arrive! dit Taxis lugubrement. Mais il faut que le scandale arrive! Mais il faut que le scandale arrive!
—Qui est ce monsieur? murmura Philis.
—Il est mal tenu, dit Galatée.
—Tu as vu ses mains?
—Ah! et son cou!
—Ses dents!
—Sa barbe!
—Et sa cravate! Oh! sa cravate!
—Comme il serait vilain tout nu! Il fait très bien de s'habiller.
En même temps, Taxis s'approchait du Roi:
—Sire, dit-il à voix haute, j'ai l'honneur de vous demander un entretien particulier. Il y va des intérêts les plus graves. J'ose vous rappeler qu'à partir de minuit Votre Majesté daigne m'honorer de sa confiance et j'insiste pour être entendu.
—Nous nous retirons, fit M. Lebirbe.
—Non, fit Pausole. Restez...
—Dès lors, je dois me taire, dit Taxis.
—Ah! quel ennui! répéta le Roi, quel ennui! Ne pouvez-vous prendre vos résolutions tout seul sans venir me troubler à pareille heure?
—Votre Majesté me donne carte blanche?
—Bien entendu.
—Il suffit.
Et, se dirigeant vers le page:
—Je vous arrête, monsieur!
—Ciel! s'écria Mme Lebirbe.
—Un instant! dit Pausole. Vous êtes fou, mon ami; je serai obligé de vous destituer si vous vous comportez de cette façon grossière vis-à-vis de mon meilleur page, chez le plus digne de mes sujets. Madame, je vous prie d'oublier une scène déplorable et dont j'ai l'esprit soulevé! Taxis est un fonctionnaire laborieux, parfois utile, mais d'un zèle excessif et d'un jugement troublé par je ne sais quel moralisme extravagant et chinois. Il s'excuse auprès de vous des paroles qu'il vient de prononcer ici.
Toutefois M. et Mme Lebirbe, affolés par cet esclandre, insistèrent pour que le Roi terminât le conflit hors de leurs présences et ils se retirèrent en emmenant leurs filles.
Dès qu'ils eurent fermé la porte:
—Mes amis, dit Pausole, je suis las de vous séparer et de donner raison à l'un ou à l'autre. Arrangez votre querelle entre vous et faites surtout qu'elle soit brève.
Puis il traversa le salon et vint affectueusement s'asseoir auprès de Diane à la Houppe.
Giglio, les bras croisés derrière le dos, se réservait.
Taxis, demeurant à distance, décocha cette vibrante apostrophe:
—Ah ça! monsieur, c'est donc un principe? Vous vous êtes donné pour tache de désigner chaque jour une malheureuse fille, servante ou paysanne, et de la faire outrager par une cohue, ivre de stupre et de luxure?
—Outrager? dit doucement Giguelillot.
—Hier, vous ligottiez sur sa couche une camérière du Roi pour la livrer aux atteintes de douze polissons coup sur coup! Et ce soir c'est une fille de ferme que vous jetez dans les bois avec quarante satyres?
—Quarante hommes choisis par vous, monsieur Taxis! Quarante anachorètes triés sur le volet! Et voilà ce qu'ils deviennent dès qu'on leur confie une femme? Ah! que la chair est faible! que la chair est donc faible!
—Le spectacle qu'il m'a fallu contempler ne sortira pas de ma mémoire. Jamais, peut-être, pareille orgie ne s'était déroulée à la face du ciel depuis les tristes âges du paganisme, et, si je n'avais été prévenu, je me serais cru transporté par un songe diabolique dans les sentines de Suburre, dans les lupanars de Capoue! La misérable fille était écarquillée des quatre membres dans la position la plus critique au milieu de cinq ou six reîtres qui la souillaient je ne sais comment, mais tous à la fois, et le reste de la bande chantait une chanson de l'enfer en dansant une ronde autour de la victime.
—Et la victime faisait des difficultés?
—Non, elle était stoïque! Ulcérée, je n'en doute pas, ulcérée intérieurement des violences qu'elle subissait, et plus encore du scandale dont ses regards étaient témoins, elle n'en laissait rien paraître. Sa vaillance était bien d'une martyre. Sous l'outrage, elle tendait l'autre joue, elle demandait sans cesse de nouvelles tortures. Avait-elle des péchés à expier? Je l'ignore; mais dans les convulsions de l'agonie, la sublime enfant se réjouissait. Elle-même me l'a fièrement crié!
—Vous le voyez, dit Giguelillot, les dames ne trouvent jamais qu'elles sont trop entourées.
Ici Diane à la Houppe soupira longuement.
Mais Taxis trépignait de colère et agitait des doigts frénétiques.
—Riez! dit-il. Divertissez-vous! Votre rire est sinistre, jeune homme! Vous êtes malfaisant et lascif. Vous avez l'âme d'un Borgia! d'un Richelieu! d'un Héliogabale!...
Giguelillot fit un pas et interrompit:
—Monsieur, j'ai pour Héliogabale une admiration sans bornes et je suis ravi de lui ressembler à vos yeux...
—Ah!...
—... Mais vous faites vos comparaisons historiques sur un ton qui ne me plaît en aucune façon...
—Monsieur...
—Et puisque le Roi nous autorise à régler notre querelle entre nous...
—Toutefois...
—... J'exige que vous m'articuliez des excuses...
—Jamais!
—... Ou que vous fixiez avec moi, sans intermédiaire ni délai, les conditions d'une...
—Jamais non plus!
Taxis, d'un naturel bouillonnant mais craintif, reculait d'un pas à chaque mot. Il se buta contre la porte, l'ouvrit, voulut disparaître...
Giguelillot le suivait et le retint par le bras.
Dans la pièce où ils pénétrèrent ensemble, Philis et Galatée, près de leurs dignes parents, attendaient l'issue d'une conférence dont les éclats singuliers les frappaient douloureusement.
—Madame, dit le page avec calme et respect, je ne devrais certainement pas terminer en votre présence une discussion particulière, mais vous l'avez vue naître bien malgré moi et, si vous daigniez y consentir, je vous présenterais mon accusateur, M. le Grand-Eunuque, à qui je demande réparation.
Puis, se tournant vers Taxis qui était devenu livide:
—Monsieur, poursuivit-il, je vous méprise bien sincèrement; vous êtes sot, ambitieux, servile, vous n'avez ni tact ni courage...
—M'insulteriez-vous?
—Je ne crois pas.
—Je prends acte de cette déclaration.
—Nous disions donc, reprit Giglio en souriant, que vous manquiez à la fois de courage et de dignité. Néanmoins, je suis prêt à vous accorder l'honneur d'une rencontre...
—Mais je ne le demande pas!
—Je vous l'offre.
—Je le décline.
—Vous refusez de vous battre?
—Monsieur, l'Éternel a écrit en lettres de flamme sur le sommet du Sinaï, ce commandement: «Tu ne tueras point.» Christ l'a répété. Paul l'a enseigné aux Gentils. Et vous attendez de moi que je touche une arme de meurtre! Non, monsieur! c'est mal me connaître. Je veux suivre le noble exemple qui m'a été donné ce soir dans le petit bois d'oliviers. Moi aussi, sous l'outrage, je tends l'autre joue! Moi aussi je veux boire l'opprobre jusqu'à la lie! Moi aussi je m'écarquille sur la claie des afflictions! Je vous fais des excuses, monsieur! Je vous fais des excuses publiques! Je sortirai victorieux de la lutte avec mon orgueil. Voyez: je courbe la tête, et je sens mon cœur réconforté.
CHAPITRE IX
COMMENT GIGUELILLOT COMPRENAIT LES DEVOIRS DE L'HOSPITALITÉ ANTIQUE.
Il est d'usage que les jeunes filles permettent les attouchements jusqu'à un certain point; mais la décence des mœurs actuelles ne me permet pas de vous dire lequel.
Fischer. Ueber die Probenächte... etc.—1780.
Diane à la Houppe et le Roi, guidés par leurs hôtes, gagnèrent les appartements qui attendaient depuis tant d'années l'honneur d'une visite souveraine.
Taxis avait peut-être l'intention de séparer les deux époux; mais le trouble qu'il ressentit à la suite de sa dispute fit qu'il en oublia jusqu'aux règles fondamentales de sa politique courante.
Le sort déjouait ainsi les calculs du petit page qui en resta tout surpris. Ce fut pis encore lorsque en entrant avec Pausole dans la chambre où elle allait vivre sa troisième nuit conjugale, Diane jeta vers son mari des regards de pardon et de renaissant amour.
Alors Giguelillot se sentit mordu par le petit serpent d'une petite jalousie. Cette femme qu'on lui enlevait (car on la lui enlevait) acquit à ses yeux aussitôt des séductions fascinatrices. Inquiet de lui-même, soucieux d'enterrer son souvenir sous une bonne réalité, il se résolut à faire diversion.
En jeune homme pratique et déterminé, il avait ses armes sur lui.
L'étui où il enfermait ses plaquettes était un nécessaire complet pour aventures et habitudes, une triple trousse indispensable divisée en trois poches d'inégale importance.
La première contenait:
Un tire-bouton;
Six lacets de corset;
Des sels;
Un poison inoffensif;
De la poudre blanche, de la poudre Rachel, de la poudre rose (en petites boîtes de poche);
Trois bâtons de rouge tout neufs;
Des épingles noires, blanches et à tête ronde.
Des épingles à cheveux de différentes formes;
Des épingles doubles;
Un petit peigne à fermoir;
Une glace à main;
Plusieurs produits pharmaceutiques;
Enfin divers objets curieux, sinon véritablement usuels.
La deuxième renfermait les trois volumes de vers où Giguelillot avait fait entrer sous forme de dédicaces, de titres ou d'acrostiches quatre cents prénoms féminins ou noms d'animaux diminutifs rangés par ordre alphabétique afin que la recherche en fût plus facile au milieu des émotions.
—Lisez! lisez!... cette élégie... à Miquette***... c'était vous, Miquette! Je vous aimais comme un fou! Et vous ne le saviez pas!
Le dernier compartiment était le plus précieux des trois.
Giguelillot y conservait une collection de trente billets, déclarations simples ou déclarations demandant rendez vous. Ces billets répondaient par leur variété à tous les caractères, et par leur provision à toutes les urgences: on n'a jamais ce qu'il faut pour écrire dans ces cas-là. Il y en avait de tendres, de respectueux, d'enflammés, de littéraires, de timides, de fort inconvenants, de désespérés et de pratiques. Certains disaient: «Ne m'abandonnez pas!» D'autres: «Eh bien! oui je vous aime!» D'autres encore: «Faites trois courses avant de venir pour avoir un emploi du temps.» Certains étaient presque illisibles tant l'encre y nageait dans les gouttes de larmes.
Sitôt que l'un d'eux avait passé de sa case dans une main, toujours curieuse et tremblante même en cas de refus arrêté, Giguelillot le recopiait de mémoire pour une occasion future et la collection n'y perdait rien. Des enveloppes de couleurs diverses, rangées dans un ordre connu, rappelaient aisément le sujet de la lettre sans qu'il fût besoin de l'ouvrir pour en vérifier le choix ni les termes soigneusement vagues.
Dans ce précieux nécessaire, Giguelillot prit à l'écart le troisième et le quatrième billet bleu, qui, avec des nuances développaient ce thème: «Je vous adore. J'aurai la folie de venir cette nuit jusqu'à votre chambre. Ouvrez-moi, ne fût-ce que pour me renvoyer!»
Et, avant de quitter ses hôtes, il put glisser aux mains de leurs filles, secrètement, l'un et l'autre pli, afin d'avoir deux chances contre une d'oublier Diane à la Houppe.
Il monta dans sa chambre, défit ses bagages, en tira des objets de toilette et s'occupa longuement de son joli physique par un sentiment de politesse bien plutôt que de suffisance, car il n'était à vrai dire ni vaniteux ni modeste lorsqu'il parlait avec lui-même et prenait aussi peu de plaisir à s'adresser des compliments qu'à se dire des choses désagréables.
Si les dames avaient eu quelques bontés pour lui, ce n'était point, pensait-il, par l'effet d'un charme, mais parce qu'il les avait beaucoup entreprises, et, pour peu que l'on ait su rendre les circonstances favorables, deux sexes faits pour s'unir oublient vite les mauvaises raisons qu'ils croyaient avoir trouvées de ne pas se rendre leurs devoirs.
En une heure, les derniers bruits s'éteignirent aux derniers étages; Giguelillot, ouvrant avec précaution la serrure de sa porte épaisse, se glissa dans le long corridor, monta silencieusement un escalier de marbre...
Philis vraiment n'avait pas assez d'expérience pour jouer les rôles d'amoureuse: elle l'attendait sur la dernière marche.
—Chut! dit-elle. Oh! que je suis contente! Venez vite!
Ils entrèrent. Elle se retourna vers lui:
—Vous êtes amoureux de moi? Comment cela se fait-il?
Giglio n'eut pas le courage de jouer son rôle ordinaire, d'ailleurs parfaitement inutile cette fois. Il prit sous les bras la petite Philis, rouge et riante de plaisir, il lui mit un baiser dans l'œil et un autre au coin de la bouche, mais vivement et en camarade.
—Vous êtes très gentille, lui dit-il.
—C'est vrai?
—Mais oui.
—Qu'est-ce que j'ai de gentil?
—Vous ne le savez pas?
—On ne m'a jamais dit...
—Eh bien, ceci, et ceci encore; et cela, ceci, tout vous!
Elle se remit à rire, puis pensivement:
—Mais les autres jeunes filles sont mieux que moi.
—Vous vous trompez bien.
—Malheureusement non. J'ai une cousine qui vient déjeuner ici tous les dimanches et, quand elle ôte sa robe dans ma chambre pour aller à table, j'ai envie de la battre tant elle est plus belle que moi. C'est vilain, ce sentiment-là, n'est-ce pas?
—Oui, vous êtes d'une modestie ridicule, fit Giglio avec tendresse. Comment vous croyez-vous donc faite?
—Moi? comme une allumette-bougie...
—Parce que vous avez la tête rose et le corps blanc?
—Surtout parce que je suis maigre. Vous ne direz pas non.
—Je dirai non tout de suite! Vous, une maigre? Vous êtes mince comme il faut être. Les jeunes filles de quinze ans qui ressemblent à des poussahs trouvent quelquefois des maris parce que leur double surface donne l'illusion de la bigamie; mais des amants, c'est une autre affaire: elles sont trop difficiles à enlever.
Philis, qui avait le rire facile, fit une vocalise, puis demanda très sérieusement:
—Vous avez enlevé des jeunes filles, déjà?
—Tout un pensionnat.
La petite le regardait avec admiration:
—Racontez-moi, dites?
—Impossible, c'est un grand secret.
—Alors, sans les noms?... Où cela se passait-il?
—En France. Je ne peux pas en dire plus...
—C'étaient des grandes ou des petites, dans cette pension-là?
—Des deux.
—Combien en tout?
Giguelillot chercha un chiffre extraordinaire et admissible:
—Trente et une, répondit-il.
—Aucune ne vous a boudé?... Oh! je comprends ça, par exemple! Vous êtes si joli garçon... Je vous ai dit oui comme elles, vous voyez... Et encore, elles savaient peut-être ce qu'elles faisaient en vous suivant, tandis que moi je ne sais pas du tout. Ou presque pas.
—Vraiment?
—Ma sœur ne veut jamais me répondre quand je lui demande des renseignements. Tout ce que j'ai appris, c'est par ma cousine. Mais elle ne m'a pas dit ce qu'il y a de plus important, j'en suis sûre.
—Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
Philis hésita en souriant.
—Vous allez vous moquer de moi si je vous le répète.
—Certainement non.
—J'ai retenu tout de travers, je m'en doute. Et puis je ne sais pas tous les mots... Enfin, tant pis, vous me reprendrez; voilà.
Et, comptant sur ses doigts pour ne rien oublier, Philis énuméra ses petites connaissances, d'une voix basse, lente et circonspecte, levant parfois un œil alarmé, comme une élève incertaine qui redoute le fatal zéro.
Giguelillot l'écoutait avec une estime croissante. Dès qu'elle eut achevé de parler, il lui dit en joignant les mains:
—Mais pardon, mademoiselle Philis, qu'est-ce que vous croyez ignorer?
—Ce qui est mal, dit-elle simplement.
Elle s'expliqua:
—Il paraît que c'est très honteux de recevoir un jeune homme dans sa chambre... On fait donc le mal avec lui?
—Mais non, mais non, fit Giguelillot.
—Si. Papa nous le défend. Il ne reçoit jamais de jeunes gens, et quand on lui demande pourquoi, il répond qu'il a des filles. Tout ce que je viens de vous dire, évidemment, ce sont des façons de jouer qui ne font de mal à personne; alors ce n'est pas cela qu'on défend.
—Bien entendu... Et je suis sûr que M. Lebirbe vous protège contre «certains» jeunes gens; ceux qui ne savent pas jouer, vous me comprenez bien. Mais s'il apprenait que vous jouez avec moi...
—Vous? Mais vous surtout, grand Dieu! Ce soir je ne sais pas ce que vous lui avez dit, il vous craignait comme le diable, et il avait fait coucher une bonne sur un matelas dans le corridor, entre la porte de ma sœur et la mienne. Vous savez que ma sœur dort là-bas tout au fond? Elle a horreur des domestiques, Galatée, et elle n'aime pas être surveillée. Elle a donné de l'argent à la bonne en la priant d'aller coucher dans les communs comme d'habitude. Quelle chance, dites? sans cela je n'aurais pas pu vous voir.
Cette confidence intéressa vivement Giglio. On avait dit oui des deux côtés. Il regarda la petite Philis et sentit un scrupule devant elle. Il pensa qu'attendu par l'aînée, résolu à la connaître, il n'avait guère le droit de conduire la plus jeune à d'irréparables imprudences, et qu'il valait mieux aborder la plus responsable des deux.
Discret, il se borna donc à donner les éclaircissements que lui demanda la petite Philis sur un certain sujet dont elle était curieuse. Il lui donna aussi des conseils, des méthodes de rêverie et des leçons faciles, mais il ne lui suggéra rien dont elle ne sût les éléments.
Il fut même si réservé qu'au moment où elle le pria de tenter avec elle une fatale expérience, il répondit qu'au sein d'une maladie grave il avait formé le vœu de ne jamais accomplir quoi que ce fût d'approchant, et que d'ailleurs, selon l'avis général, ces violences n'amenaient que déception.
Deux heures après il se retira, feignit de descendre l'escalier, mais revint bientôt à pas sourds et frappa deux légers coups sur la porte de Galatée.
La jeune fille ouvrit elle-même en robe de chambre très boutonnée. Elle referma soigneusement la porte, s'y appuya des épaules et dit du ton le plus froid:
—Monsieur, je sais tout ce que vous avez fait ce soir dans une chambre de l'hôtel du Coq...
—Comment? s'écria Giguelillot stupéfait.
—Et je suis décidée à ne pas le taire si vous m'approchez sans ma permission. Maintenant écoutez bien. J'ai à vous parler.
CHAPITRE X
OÙ GIGUELILLOT REÇOIT DE Mlle LEBIRBE UNE PROPOSITION QUI LUI SOURIT TOUT DE SUITE.
ΣΑΠΦ.
—Vous me menacez? dit Giguelillot.
—Je vous avertis.
—Et que s'est-il passé, selon vos renseignements, dans cette pièce de l'hôtel du Coq où l'on prétend que je suis entré?
Galatée prit dans un tiroir une jumelle d'officier à long tube.
—Je m'ennuie, dit-elle. Je passe toutes mes journées dans ma chambre et ne sachant à quoi penser, je rêve. En payant ma maîtresse d'anglais, j'ai réussi à me procurer quelques romans défendus; je les aime beaucoup; mais je les sais par cœur, je les ai vécus vingt fois toute seule. Je sais tout ce qu'André Sperelli dit sur la bouche d'Hélène, tout ce qu'Henri de Marsay répond à Madame de Maufrigneuse, et M. de Maupassant m'a tant de fois étreinte que j'ai envie de le renvoyer. Alors, je me mets à ma fenêtre et par la fente des jalousies je regarde avec cette jumelle ce qu'on fait à l'hôtel du Coq.
—Ah! Ah!
—Oui. On y fait beaucoup de choses et personne ne croit être vu, mais cela aussi est monotone. J'avais quinze ans quand j'ai commencé à regarder chaque soir ce spectacle changeant. Aujourd'hui, j'en ai vingt-trois. Pendant les deux premières nuits, je me suis rapidement instruite. Pendant les huit années suivantes, je n'ai rien découvert que je n'eusse déjà vu, ou facilement imaginé. Pourtant, ces gens paraissent heureux; plus heureux que je ne suis, croyez-moi.
—Ah? dit Giguelillot sur un autre ton.
—Depuis des mois je n'avais rien vu d'aussi intéressant que ce qui s'est passé dans les trois derniers jours derrière les fenêtres de la grande chambre. Ces petites étaient délicieuses. J'ai prétexté une migraine et je suis restée sans cesse accoudée ici, à suivre leurs moindres mouvements. Je me relevais la nuit pour voir si elles n'avaient pas rallumé leurs flambeaux, et une fois ainsi, de trois à quatre heures du matin, j'ai surpris un de leurs réveils. Quand je me suis recouchée moi-même, je ne me suis pas rendormie...
Elle se passa la main sur le front.
—Je vous en ai beaucoup voulu de troubler leurs secrets et de les faire partir. Mais votre déguisement, le leur, et le soin que vous avez pris de jeter leurs vêtements par la fenêtre prouvent qu'elles étaient en faute et que vous êtes leur complice.
—C'est exact.
—Vous l'avouez?
—Tout de suite; je n'hésite pas.
—Vous ne me craignez donc guère?
—En effet.
—Et pourquoi?
—D'abord, parce que vous avez l'âme beaucoup moins vilaine que vous ne le croyez. Ensuite, parce que, moi aussi, je suis armé. Ah! Ah! Brrr!... J'ai la foudre à la main!
—Voulez-vous me la montrer?
—Voici: M. Lebirbe, votre vénérable père, mademoiselle, avait étendu en travers de votre seuil une jeune esclave sans défense, afin, sans doute, que s'il se présentait un féroce séducteur, la pauvre fille lui servît de proie et s'offrît en sacrifice pour vous conserver l'Honneur.
—Ce n'était pas précisément son but, mais comment le savez-vous?
—Mystère et roman-feuilleton.
—Continuez.
—Vous avez mis de l'or dans la main de cette enfant...
—Cela, c'est raide! Elle vous l'a dit?
—... Et vous l'avez priée d'aller retrouver dans les communs le valet de chambre ou l'aide-cuisinier qu'elle préfère, au lieu de passer une triste nuit sans autre raison que d'obéir à son maître.
—Et après?
—Après? Mais comme une jeune fille ne renvoie d'ordinaire son gardien qu'au moment où elle aurait le plus de motifs d'être sévèrement observée, comme ma présence chez vous, à la suite de cette manœuvre, prouve immédiatement notre entente, vous pouvez vous débattre, crier, m'accuser de tous les crimes, personne ne croira que je ne sois pas ici d'accord avec vous, mademoiselle, si ce n'est sur votre invitation.
—Et vous comptez en abuser?
—De point en point.
—Vous n'êtes point galant.
—Quelle funeste erreur!
—Ah!... Expliquez-moi, je vous en prie. Vous m'avez donné, ce soir déjà, une définition de la pudeur qui n'est pas dans les dictionnaires. Continuez mon éducation. Dites-moi, maintenant, ce que c'est que la galanterie. Je vous écoute.
—Dans le sens où vous prenez le mot, mademoiselle, la galanterie est un jeu de scène très connu, mais assez fin, qui permet d'insulter impunément les dames en leur témoignant un respect qu'elles ont l'étourderie de demander elles-mêmes. C'est encore un excellent moyen de déguiser sous les dehors les plus aimables le repentir qui saisit la plupart des hommes au moment où ils se trouvent seuls avec l'objet de leurs longs désirs. Comme je suis fort loin d'éprouver ces sentiments indignes de vous, et comme votre beauté ne me laisse pas le loisir de modérer ceux qui m'agitent, je serai très «galant» tout à l'heure, mais dans le sens justement opposé à celui que vous regardez comme bon; car ce mot-là, lui aussi, peut signifier le contraire de ce qu'il semble dire.
—Et si je vous criais que je vous déteste?
—Alors, raison de plus.
—Vraiment!
—Oui. Vous obéir, ce serait m'en aller, c'est-à-dire renoncer à vous, et je perdrais ainsi tout espoir de vous faire changer d'avis. Si je vous force, peut-être me reste-t-il une chance...
—En attendant, vous n'en faites rien!
—Non. Non. Ce que je vous dis là, c'est de la littérature. Je n'ai pas le moindre désir de vous être désagréable.
Il s'assit, prit la jumelle noire et en fit jouer la vis avec une certaine application.
Galatée inquiète et un peu haletante le regardait de loin, cherchait à le pénétrer.
Ne pouvant y réussir, elle prit le volant de sa robe de chambre, l'examina, le tendit, le retourna, regarda la lumière à travers la dentelle...
Le froid aurait duré très longtemps encore si Giguelillot n'avait eu au milieu du silence un accès de gaieté affectueuse et très communicative:
—Nous jouons bien, dit-il.
—Nous?
—Beaucoup de talent!
—Quel enfant vous êtes!
—Passons a la scène suivante, dites, elle est si jolie!
—Qu'en savez-vous?
—Je soupçonne le dénouement.
—Ce n'est pas une comédie.
—C'est une charade! J'ai trouvé! Je vous ai remis un «poulet». Il s'en est suivi un «froid». Et mon tout est la strophe célèbre de Paul Robert:
Montons sur un poulet froid!
Tu m'emmènes, je t'enlève...
Voulez-vous jouer le troisième vers? Je suis précisément en costume.
Et il fit pirouetter sa toque à l'extrémité de son doigt.
Puis, se levant tout à coup:
—Au fait, pourquoi m'avez-vous laissé entrer?
—Je n'ose plus vous le dire...
—C'était donc bien criminel?
—Non.
—Alors... bien inconvenant?
—Oui.
—Dites-moi cela tout bas?
—Je n'ose.
—Faites-moi les gestes.
—C'est trop compliqué.
—Je vous aiderai.
—Jusqu'au bout?
—Oui.
—Vous le promettez?
—Je vous le promets.
—C'est bien. J'ai confiance en vous.
—Maintenant, laissez-moi deviner.
—Oh! vous ne pourrez jamais. N'essayez même pas!
—C'est au-dessus de mon imagination? vous en êtes sûre?
—Oui.
—Miséricorde! qu'est-ce que cela peut être?
Galatée ne répondit pas.
Pour adopter une contenance sous le regard curieux et souriant de Giguelillot, elle saisit la jumelle à son tour et en caressa les tubes familiers.
Puis, debout dans la fenêtre ouverte, elle mit au point l'instrument sur un petit pavillon qui dépendait de l'hôtel.
—Fi! que c'est laid! dit Giguelillot. Voulez-vous bien ne pas regarder ces choses-là, mademoiselle?
—Serait-ce que... vous voulez ma place? Je vous l'offre.
—Merci, non.
—Vous avez tort. Je m'amuse comme une folle. Pourquoi refusez-vous?
—Ce n'est pas encore de mon âge.
—C'est cependant déjà du mien!
—Je ne dis pas non. Ce genre de distractions a été mis au monde pour la calvitie et la virginité qui ont chacune la même raison de le trouver intéressant. Quant à moi, je vous jure qu'il m'est profondément désagréable.
Galatée reprit son poste d'observation. Puis, avec des impatiences dans la main:
—Mais j'aurais besoin de vous! Venez vite! C'est de la fantasmagorie, ce qui se passe là-bas. Tout à l'heure il y avait un monsieur et deux dames; maintenant je trouve une dame et deux messieurs... Personne n'est entré ni sorti... Expliquez-moi, je vous en conjure.
Au bout d'une demi-minute, Giglio donna cette consultation:
—Un monsieur... avec une dame très bien... qui est laide... suivie d'une seconde dame moins bien... qui est jolie...
—Ah! par exemple!... mais enfin...
Elle allait discuter, quand une rougeur subite lui monta aux joues et elle dit simplement en secouant la tête:
—Oui. Je vois bien que je ne sais pas tout.
Et comme si cette constatation lui donnait l'ardeur nécessaire pour exprimer ce qu'elle voulait dire:
—Eh bien, cela ne peut pas durer! fit-elle. Il faut que je vous parle, et vous allez apprendre pourquoi j'ai besoin de vous. C'est fort inconvenant: ne me regardez donc pas. Et ce sera long peut-être: ne soyez pas distrait.
—Je suis vivement intéressé, au contraire.
—J'ai vingt-trois ans, monsieur. Je ne suis pas mariée. Je mène une vie stupide, comme toutes les jeunes filles.
—Oui... Oui...
—Vous me comprenez. Je vois cela. Mon père a les idées les plus larges sur la vie intime et sur l'éducation...
—Mais naturellement, il ne les applique pas à ses filles?
—Naturellement?
—C'est on ne peut plus humain.
—Vous trouvez, vous? Pour moi, c'est de l'incohérence...
—C'est humain et incohérent; deux fois humain. Nous sommes d'accord,
—Ne m'interrompez plus: sans cela j'oublierai tout ce que j'ai à vous dire avant de...
—Avant de parler franchement?
—Vous êtes insupportable! Je suis sûre que vous allez me condamner et vous ne saurez pas pourquoi j'ai raison.
—Je sais déjà très bien pourquoi vous avez tort...
—Quand je le disais! Vous ne m'entendez pas!
—Je vous entends d'avance, et je veux vous épargner la peine d'achever une conversation qui vous embarrasse beaucoup... Un monsieur que je connais et qui passe pour un esprit fin ne dit jamais que la moitié des phrases parce qu'un interlocuteur avisé en devine le dessein dès les premiers mots et que pendant la conclusion, l'adversaire, n'ayant pas besoin d'écouter, préparerait trop à loisir ses arguments à brûle-pourpoint.
—Alors terminez mon rôle vous-même. Il faut que je sache au moins si vous m'avez comprise.
—Si je vous ai... Mais à votre place je ne penserais pas autrement que vous. Et j'aurais tort. Et c'est ce que je voudrais vous dire en deux mots, qui, bien entendu, ne serviront à rien. Je m'y attends.
—Dites.
—Voici. Vous avez vingt-trois ans, vous êtes belle, vous êtes jeune fille depuis une dizaine d'années, vous avez beaucoup pleuré quand vous avez eu quinze ans, seize, dix-sept et ainsi de suite; vous lisiez des romans très chauds où des personnes de votre âge, parfois même un peu plus jeunes, passaient des nuits échevelées avec des amants plus que parfaits; votre jumelle vous a prouvé que ces romans-là n'étaient pas des fables, et quand vous vous êtes comparée aux personnes qui vous font envie, vous avez reconnu à des signes certains que vous pourriez faire comme elles le bonheur de plusieurs messieurs qui pourraient aussi faire le vôtre.
—Ouf! dit Galatée. J'aime mieux ne pas avoir dit tout cela. Ne me regardez pas ainsi. Vous me gênez beaucoup.
—En lisant ma lettre, continua Giglio, vous n'avez pas cru un instant que je vous aimais, ou plutôt vous avez espéré que je ne vous aimais pas...
—«Espéré» est très bien. C'est tout à fait cela.
—... Et comme vous m'aviez vu à l'œuvre dans mon rôle de costumier, vous avez compté sur moi pour vous aider à sortir en travesti, avec toutes les ressources de mon beau talent. Car si aucun gendarme ne vous retient prisonnière vous ne voudriez pas cependant vous en aller avec éclat. Vous aimez mieux disparaître, faire en sorte que personne ne puisse vous suivre à la piste...
—Et sans savoir ce que je vous demanderais vous m'avez promis tout à l'heure que vous m'aideriez jusqu'au bout. Ne l'oubliez pas, mon ami!
Giglio lui prit la main et lui dit très affectueusement:
—Vous avez tort.
—Non, non.
—Vous ne connaissez pas la vie où vous courez. Là tout se passe comme ailleurs et comme dans les familles: c'est-à-dire que le bonheur est divisé en deux parties: presque tout pour les hommes, presque rien pour les femmes. Cela tient, dit-on, à des événements qui se sont passés autrefois entre une pomme et un serpent. Les femmes sont sur la terre pour être très malheureuses; souvent sans raison aucune; mais quand une cocotte se met à pleurer, je vous réponds qu'elle sait pourquoi.
—Voulez-vous me le dire?
—Parce qu'elle joue avec un amour qui ne cesse de lui échapper. Parce qu'entre vingt hommes qu'elle déteste elle en choisit un qu'elle chérit et que celui-là n'a qu'un désir, c'est de la quitter le plus vite possible. Parce qu'il n'y a pas de comédie plus triste ni plus laborieuse à jouer que celle des sentiments tendres. Parce que...
—Mais au moins elle connaît la vie, cette femme! elle n'est pas une chose inutile, une solitaire malgré elle, une existence sans but, sans joies, sans liberté!
—Pouvez-vous obtenir de monsieur votre père qu'il vous serve une pension et vous permette de vivre sans contrainte aucune comme il le ferait tout de suite si le ciel avait voulu que vous fussiez un fils?
—Il ne voudra jamais.
—La loi de l'homme! toujours la loi de l'homme!
—Ce serait pourtant juste, en effet.
—Devenez un garçon, comme la dame que vous regardiez tout à l'heure, et M. Lebirbe trouvera tout simple que vous rentriez en habit vers dix ou onze heures du matin avec des yeux couleur d'orage et des jambes de convalescent. Même si vous étiez un peu grise, je crois qu'il aurait des indulgences.
—Ah! vous n'êtes pas sérieux.
Et la jeune fille sourit tristement.
Giglio reprit:
—Rien de ce que je vous ai dit sur la vie de plaisir ne vous a convaincue, n'est ce pas?
—Rien.
—Je le pensais bien. À quel âge avez-vous désiré partir pour la première fois?
—Je ne sais pas... Toujours...
—Alors ce n'est pas une boutade? Vous avez réfléchi, vous savez ce que vous voulez et vous êtes sûre de le vouloir?
—Ah! Dieu, oui!
—Ces femmes que vous observiez dans le joli voisinage que votre père vous donne, vous les enviez? Regardez-les encore.
Et pendant qu'elle prenait sa jumelle et la dirigeait vers le lointain, Giguelillot considérait combien il était heureux qu'il n'aimât point cette jeune fille, pour avoir la liberté de lui parler comme il allait le faire.
—Je les envie, dit Galatée.
—Toutes les deux?
—Toutes les deux également. Je voudrais être la bonne de l'hôtel. Je voudrais être la petite mendiante qui dort en ce moment dans les fossés de la route et qu'on étranglera tout à l'heure, mais pas avant de l'avoir saisie.
Giglio s'inclina.
—Je n'ai plus rien à dire, mademoiselle. Et si vous voulez que je vous aide à partir d'ici, je suis tout prêt.
—Comment? Vous voulez bien?
—C'est peut-être absurde; je n'en sais rien. En tout cas, cela ne me regarde pas. Vous avez bien le droit d'exprimer une volonté après dix ans de réflexion. J'ai dit ce que j'avais à vous dire. Maintenant, si vous êtes déterminée, je n'insiste plus. D'ailleurs, je suis dans mon rôle de jeune homme en jetant le désordre au milieu des familles et en bouleversant les projets d'un père. Et puis je crois même que je vous avais promis de vous obéir? Cela tombe admirablement bien.
Galatée lui serra les deux mains:
—Oh! vous êtes bon; et moi qui vous ai mal accueilli! Pardonnez-moi si vous le pouvez. Je vous aime de tout mon cœur. Écoutez... Quelle heure est-il?... Quatre heures dix... Les domestiques ne sont jamais levés avant six heures et demie. Nous avons plus de deux heures à nous... Je vous permets de ne pas m'habiller tout de suite.
CHAPITRE XI
COMMENT LES PROJETS DE PAUSOLE ET LES RÊVES DE DIANE À LA HOUPPE S'ACCORDAIENT EXACTEMENT.
Coucher avec deux hommes à la fois
Que de dormir seule.
Chanson populaire annamite. (Trad. Dumoutier.—1890.)
Pausole débout dans sa chambre, se croisa les bras et secoua la tête.
—Que suis-je venu faire si loin? dit-il tout haut. Dans quelle escapade me suis-je lancé? Me voilà sur les grandes routes, moi aussi, à plus de trois kilomètres de mon palais, prêt à dormir dans un lit de hasard, sans aucune de mes aises ni de mes habitudes familières. Quelle folie que cette aventure!
Mais Diane, qui avait bien des raisons de souhaiter que l'aventure parût bonne et durât le plus longtemps possible, conduisit le Roi vers un vaste fauteuil et s'accroupit à ses pieds.
Elle opposait un esprit simple aux complexités de la vie, et c'eût été la méconnaître que voir en elle une cérébrale; mais elle était, par intuition, experte à régler sa politique sur la psychologie de l'amour, seule partie de la sagesse où elle eût acquis des lumières. Nul autre conseil que le sien n'avait amené le Roi à retarder son départ au moment où elle désirait qu'il ne quittât point le palais. Il lui fallait maintenant prolonger l'excursion, mais surtout y prendre part, c'est-à-dire se faire pardonner sa poursuite importune et contraire aux règlements.
Sur ce dernier point, elle pensa que le silence lui serait d'un meilleur secours que la contrition, car les excuses rappellent la faute plus certainement qu'elles ne l'atténuent, et elles provoquent le ressentiment même lorsqu'elles obtiennent les mots du pardon.
Diane ne s'excusa donc en aucune manière. Elle compta sur la seule influence de son bonheur personnel pour apaiser l'esprit du Roi, et elle leva vers lui un visage dont le calme n'était troublé que par l'éclat d'un noir regard.
—Que je me sens bien ici, dit-elle, et quel souvenir adorable je rappellerai en moi plus tard en songeant à cette chambre étrangère! Voyez: notre hôte a disposé toutes choses selon vos goûts particuliers. Il fait confortable et frais entre ces murs. Voici un divan bas; un autre plus haut et moins ferme; et celui-ci qui est si large, et celui-là qui est si bien placé dans l'air libre de la grande fenêtre. Voici des citrons et du sucre. Et voici de votre porto sec. J'en avais pris avec moi de peur qu'on ne l'eût oublié.
—Est-il vrai? fit Pausole.
—En voulez-vous maintenant?
—Non. Il suffit que je le sache à ma portée. Mais cela m'aurait fort contrarié de ne pas le voir avant de m'endormir.
—Demain matin vous aurez votre chocolat espagnol, que j'ai recommandé que l'on fît noir et d'une épaisseur très égale, car l'Ecuyer des cuisines ne l'avait pas dit avec autorité.
—Cela est bien.
—J'ai demandé surtout que le château gardât un silence de cathédrale tant que vous n'auriez pas daigné annoncer votre réveil.
—C'est, en effet, très important.
—Votre camérière est ici. Demain, à l'heure où je sonnerai pour vous, c'est elle qui se présentera, et je lui ai fait dire de se taire; elle vous a ennuyé ce matin, m'a-t-on dit. Enfin, j'ai demandé pour vous à Mme Lebirbe deux oreillers de crin, parce que je sais que la plume vous est désagréable.
—Ah! ceci est parfait. Je veux t'embrasser, ma Houppe. Viens sur ce divan bas. Les sièges sont, en effet, très confortables ici, et cela me réconcilie avec ma nouvelle chambre. Dis-moi: tu as donc beaucoup parlé avec Mme Lebirbe?
—Beaucoup. Nous sommes un peu parentes. Sa sœur, qui a épousé un médecin, a été la maîtresse de papa pendant trois ans. Mme Lebirbe m'a rappelé cela tout de suite.
—Elle est veuve, cette sœur?
—Non. Elle a eu d'abord un enfant de son mari et puis deux fils de mon père.
—Je n'aime pas cela, dit Pausole. Pourquoi n'a-t-elle pas franchement divorcé?
—Parce que mon père était marié aussi; et maman avait le caractère très difficile. La polygamie, avec elle, il ne pouvait pas en être question. Je me souviens que quand papa ramenait des maîtresses chez lui, c'étaient des scènes interminables. Il n'a jamais pu en garder une plus de huit jours.
—Tu tiens de ta mère, dit Pausole, car tu avais bien cruellement griffé cette pauvre Denyse que j'ai vue ce matin...
—Et que vous avez renvoyée, Sire! Oh! que j'ai été contente quand je l'ai vue revenir au harem! Je me souviendrai aussi de cette joie-là... mais celle que j'ai ce soir est plus douce.
Pausole lui mit la main sur l'épaule.
—Tu mènes donc au harem une vie bien triste, ma Houppe? Je vois cela derrière toutes tes paroles.
—Oh! oui, bien triste l'an dernier. Bien heureuse depuis deux jours.
—C'est désolant... Que faire? Je ne veux pas te contraindre, petite, ni toi ni aucune de mes femmes... Si je fais garder le harem avec tant de rigueur, c'est parce qu'il me serait personnellement très désagréable d'être trompé. Mais je ne retiens personne par la force...
—Pouvez-vous me parler ainsi? Vous m'aimez donc bien peu? fit Diane très pâle.
—Houppe, je t'aime bien, et c'est pour cela que je te donnerai la liberté le jour où tu me la demanderas.
—Je ne vous la demanderai jamais.
—Et tu prévois que tu resteras malheureuse?
—Oui. Mais moins malheureuse d'un jour chaque année.
—C'est désolant, reprit Pausole. C'est désolant.
Diane, mécontente du point où elle avait conduit la conversation, se demandait déjà comment elle allait persuader au Roi de consentir à voir en elle seule trois cent soixante-cinq femmes diverses; mais le bon Pausole remuait dans son esprit des scrupules de tout autre sorte:
—Je devrais peut-être, fit-il, aller plus loin... J'y ai déjà songé... Eh! qu'il est parfois délicat d'accorder son propre bonheur et sa propre liberté avec la liberté et le bonheur des autres! C'est un idéal impossible: il faut toujours aller jusqu'au sacrifice. Et alors la question se pose de savoir qui doit se sacrifier... Je veux bien la résoudre contre moi, cette question, si elle se rapproche ainsi de l'équité...
—Contre vous?
—Eh! oui! Je me rends compte qu'en obligeant ces jeunes femmes à une continence absolue pendant presque toute leur adolescence, je leur fais acheter trop cher les satisfactions que le titre de reine peut donner à leur tendresse ou plus souvent à leur vanité. Elles s'en accommodent. Je le sais bien. Cela est pourtant contre la nature, et je me suis demandé parfois si je ne devrais pas lâcher le corps des pages nuit et jour dans le harem en fermant les yeux sur ce qui se passerait très probablement... Je ne m'y suis pas résolu; mais je n'en repousse pas non plus l'idée... Ce sont des enfants sans barbe dont on ne saurait être sainement jaloux... Et si je prévois que leurs jeux m'apporteraient quelques soucis, du moins m'y résignerais-je comme à la solution la moins choquante de toutes, et avec le contentement d'avoir donné un peu de joie aux petites captives volontaires qui battent de l'aile autour de moi... Houppe, il se fait très tard. J'ai beaucoup marché à dos de mule, et je suis las. Prenons du repos.
Vers six heures du matin, un rayon de soleil déjà chaud réveilla Diane à la Houppe.
Pausole dormait sur les épaules, le nez haut et la bouche en volcan.
Elle se retourna, ouvrit les jambes, s'étira en serrant les poings et en tendant la poitrine, puis retomba, les sourcils froncés.
Rêvait-elle encore? c'est presque certain, car l'esprit hanté sans doute par les dernières paroles du Roi, elle eut la vision suivante:
La porte, restée entre-bâillée pour maintenir un courant d'air au milieu de cette nuit trop chaude, tournait lentement sur elle-même... Un page entrait, d'abord timide, puis rassuré, puis entreprenant... Deux mains légères passaient délicieusement sur toute sa peau chaude et moite... Une douce joue câline lui frôlait le sein gauche... Puis un sourire licencieux vint effleurer le sien et se mêler à lui... Elle murmura (de la voix des songes): «Prenez garde...» Et elle crut qu'on lui répondait: «Rien n'éveille le Roi, madame...» Alors, comme elle se retournait sur le côté gauche, pour mieux surveiller le sommeil qu'elle appréhendait d'interrompre, il lui sembla que le page se comportait envers elle beaucoup plus en mari qu'en fidèle servant... Elle tressaillit trois fois, perdit toute conscience et tomba du haut de son rêve dans l'anéantissement noir.
FIN DU LIVRE TROISIÈME
LIVRE QUATRIÈME
CHAPITRE PREMIER
COMMENT DIANE À LA HOUPPE EXPLIQUA SON RÊVE ET THIERRETTE SES AMBITIONS.