En général, vous verrez les femmes préférer un fat à un honnête homme, un libertin à un amant qui a des mœurs... Cette préférence, de la part des femmes, tient dans la nature aux convenances sexuelles qu'elles imaginent sous un rapport plus intéressant, et dans le moral à ce sentiment inné par lequel chacun recherche ce qui a le plus d'identité avec lui.
La Femme dans l'ordre social et dans l'ordre de la nature.—1787.
Les cloches de la Pentecôte sonnèrent à grande volée dès neuf heures et demie du matin, et Diane, qui avait oublié de faire prévenir le carillonneur, s'éveilla pour la seconde fois.
Avait-elle vraiment rêvé?
D'abord elle n'en douta point. Les rêves de Diane à la Houppe entraient facilement dans le voluptueux et même dans l'imaginatif. Ils lui avaient suggéré bien des fantaisies qui, parfois, la laissaient pensive pendant une journée entière et qu'elle ne méditait point sans une sorte de respect, car elle eût été incapable de les construire à l'état de veille. Leur souvenir posait des jalons dans son existence monotone. Elle s'entendait clairement lorsqu'elle se disait que tel petit fait s'était passé avant le rêve du tambour-major ou après celui du petit nègre entre les deux institutrices. Aussi allait-elle se résoudre à classer le songe du page à la suite de beaucoup d'autres lorsque, ayant découvert des raisons d'incertitude qui ne lui étaient pas venues par la seule réflexion, et ne pouvant, d'autre part, accepter comme vraisemblable un événement aussi fantasque, elle plongea jusqu'au fond dans la perplexité.
Pausole, que les éclats du bronze avaient fini par distraire de son pesant et doux sommeil, se mit alors sur son séant, et, peu après, fut en bas du lit.
C'était l'heure où il s'occupait de ses affaires.
Il lui fallait un conseiller.
Il demanda Giguelillot.
Le petit page se fit attendre, car il avait peu dormi après une journée fort rude. Rosine d'abord, puis Thierrette, puis Philis, puis Galatée, et enfin Diane à la Houppe avaient éprouvé tour à tour ce qu'il pouvait leur offrir d'énergie, de persévérance et de bons procédés, mais cela n'allait point pour lui sans un peu de vertige et même d'abattement. Aussi lorsqu'il se présenta pour répondre à l'appel du Roi sans avoir reposé plus de deux heures et demie, il était de vingt minutes en retard. Pausole avait quitté sa chambre pour son cabinet de toilette.
Gilles entra et, comme il était fort mal élevé, Diane vit tout de suite à son sourire qu'il avait manifestement partagé au moins son rêve.
Après un instant de confusion, elle prit son parti d'une aventure où elle avait si peu de responsabilité et qui tenait du cambriolage beaucoup plus que de l'adultère. De son lit elle fit signe au page d'approcher, lui entoura la jambe droite d'un bras languissant et nu, et lui dit lentement, tout bas:
—Brigand! scélérat! canaille! petite infection! gibier de guillotine!
Il répondit d'une voix sage qui pouvait bien avoir cinq ans:
—Pardon, madame.
—Je te déteste.
—Oui, madame.
—Qui t'a appris cela?
—C'est ma petite sœur.
—Ne recommence jamais...
—Je ne le ferai plus.
—Au moins... si imprudemment.
—Ah! bien!
—Et avec personne.
—Personne. Personne. Personne. Jamais. Jamais. Jamais.
Diane, en riant, le battit de la main et reprit presque aussitôt, mais avec plus de sérieux:
—J'espère que nous n'allons pas la retrouver ce soir, cette blanche Aline?
—Ah! vous ne voulez pas?
—Je ne suis pas pressée.
—Très bien.
Puis, pour plaire à la jeune femme par une confidence qui ne lui coûtait d'ailleurs en aucune façon:
—Il y a une seconde fugitive, dit-il.
—Qui cela?
—Mlle Lebirbe, l'aînée.
—Depuis quand?
—Cette nuit. Elle m'a exposé que la vie de famille ne se prêtait pas à l'inconduite, qu'elle sentait en elle toutes les frénésies, et que des voix mystérieuses l'appelaient à la basse prostitution. Alors je l'ai envoyée...
—Oh! que c'est mal!
—Je l'ai envoyée à une dame respectable qui tient un hôtel particulier de Tryphême où un grand nombre de femmes mariées rencontrent des messieurs—souvent mariés aussi, mais généralement pas avec elles...
Quel petit bandit! C'est abominable...
—Pas tant que cela! M. Lebirbe est président de la Ligue contre la licence des intérieurs, admirable société dont l'action mollit un peu, je crois. Quand il saura que sa fille aînée, dans un intérieur fameux, admet toutes les licences et les prend tour à tour, voilà qui lui rendra du zèle et de l'entrain pour la bonne cause.
L'éclat de rire de Diane fut entendu par Pausole, qui, fraîchement baigné, se montra dans un costume du matin:
—Ah! c'est toi, petit? Je n'ai que deux mots à te dire. Tu as fait, hier, une enquête qui dut être clairvoyante et dont je ne te demande pas le récit. Je viens de lire la petite lettre que tu as trouvée. Elle est fort affectueuse, mais ne donne pas de renseignements. Sais-tu ce qu'est devenue ma fille? Où peut-elle être aujourd'hui? Je n'en désire pas plus.
Giguelillot consentait de grand cœur à sauver la blanche Aline; mais pour diverses raisons, il voulait en même temps se rapprocher d'elle. Aussi, faisant à Diane un signe léger qui lui épargnait l'inquiétude, il répondit:
—À Tryphême.
—Cela me suffit. Es-tu d'avis que nous partions aujourd'hui même vers une nouvelle étape?... Je consulterai Taxis pour la forme, puisqu'il est mon conseiller du matin, mais j'ai plus de confiance en toi.
—Il vaut mieux partir, en effet.
—Tu as raison. Et quelle heure te paraît la bonne?
—Le milieu de l'après-midi.
—Quelle distance parcourrons-nous?
—Tryphême est à quatre kilomètres. On y va en trois quarts d'heure.
—C'est beaucoup; mais nous ferons cela. Je me sens fort dispos, ce matin. Va, et dis à Taxis de venir me parler à son tour.
Taxis, fort agité, parut.
—Sire, dit-il, un nouveau crime a été commis ce matin. Une vierge a été enlevée à l'affection de ses parents...
—Quoi?
—Par un suborneur inconnu. La fille aînée de nos hôtes n'est plus dans ses appartements.
—Ha! ha! ha! fit Pausole. Ce pauvre Lebirbe! Cela devait lui arriver!
—Je ne puis m'empêcher d'établir une corrélation entre les événements extraordinaires qui se produisent depuis quelques jours et qui, tous, tiennent du rapt ou de la séduction clandestine.
—Le rapprochement est insoutenable, dit le Roi d'un ton bourru. Outre que j'ai mes raisons de le trouver fort déplacé, il ressort du simple bon sens qu'un même individu ne saurait séduire et enlever plus d'une jeune fille à la fois. Vous êtes vraiment trop ignorant des choses de la galanterie, monsieur. Les confesseurs eux-mêmes croient devoir s'en instruire. Mais brisons là. Vous n'avez point d'autre rapport à me présenter?
—L'inconnu que je persiste à tenir pour l'unique auteur de tous les attentats commis ces jours derniers est arrêté, Sire, ou sur le point de l'être. Cette fois encore, je n'attends qu'un signe de vous...
—Ah! s'il en est ainsi, je le donne, dit Pausole. Puisse-t-il interrompre un voyage dont je commençais à sentir lourdement l'importunité. Qu'on en finisse! Où est l'inculpé?
—Sur la route de Tryphême.
—Et qui l'accompagne?
—La Princesse Aline.
—Comment le savez-vous?
—En opérant des recherches dans les appartements de Mlle Lebirbe, j'ai trouvé une puissante jumelle dont la studieuse enfant se servait sans doute dans un but astronomique et afin de contempler chaque nuit l'œuvre insondable du Créateur que le firmament nous...
—Abrégez, Taxis. Vous êtes prolixe.
—J'ai donc saisi cette jumelle et j'en ai fait usage pour observer les environs. La Providence a voulu que cet objet fût dans mes mains l'instrument d'une découverte. À deux cents mètres sur la route de Tryphême j'ai aperçu un jeune homme dont le costume répond exactement à celui qui m'a été signalé par mes sbires comme revêtant le mystérieux inculpé. Auprès de lui, dans la robe verte que tout le monde connaît au palais depuis une quinzaine de jours, s'avançait la Princesse Aline. Tel est le résultat de mes efforts. Je crois devoir prévenir Votre Majesté que la hâte dans la décision et dans l'action est absolument nécessaire à la réussite de ses projets, quels qu'ils soient.
—Mon opinion, dit Pausole, est formelle sur un premier point. Personne autre que moi-même n'aura mission d'arrêter ma fille. Je ne reviendrai pas là-dessus; j'ai eu trop de peine à m'y résoudre.
—En ce cas, il faut partir immédiatement.
—Partons donc. Les bagages sont-ils prêts?
—Pour la plupart. Et les autres suivront. J'ai fait seller les montures, y compris mon fidèle Kosmon à qui un stupide malfaiteur a fait subir le plus scandaleux des outrages.
—Comment, à lui aussi?
—Pardon... Ma pensée...
—C'est de l'aberration! dit Pausole. En pleine campagne, dans un pays facile et simple, où chacun peut fléchir sans peine de jolies filles dans les champs, aller prendre pour amoureuse un bidet cagneux et poussif comme celui que vous enfourchez! Voilà une dépravation dont je n'avais jamais eu l'idée!
—Je n'ai rien dit de semblable, et...
—Votre malfaiteur est un homme plus à plaindre qu'à blâmer. Je m'oppose à toutes poursuites... Faisons le silence autour de cela.
—Je m'explique...
—Vous vous expliquerez en chemin. Cela ne présente aucun intérêt. Faites diligence, Taxis, et prenez congé de moi.
Le rassemblement s'accomplit dans la cour, où les gardes formèrent la haie, de la grand'grille à l'escalier.
Giglio, déjà en selle, se montrait au peuple curieux quand d'un groupe de paysans se détacha la belle Thierrette.
Souriante, avec un peu de fatigue dans le pli des sourcils, elle s'avançait péniblement mais encore non sans vaillance.
Bien qu'elle fût fille à combattre avec toute une escorte en armes, elle se laissa intimider par le silence et l'espace qui entouraient les cavaliers, et ce fut en rougissant qu'elle s'approcha de Giguelillot:
—Je vous remercie bien, monsieur... Merci... Vous avez été bon pour moi... ainsi que ces messieurs... Merci à tous... Merci bien de votre générosité... Merci encore... Merci... Merci...
Puis, avec un soupir qui venait du fond de sa franchise, elle dit en hochant la tête ces simples mots:
—Je n'oublierai pas.
Mais Giguelillot se penchait du haut de son zèbre:
—Qu'est-ce que tu tiens donc à la main?
—C'est la quarantième tulipe, monsieur... Je l'ai gardée pour vous... pour qu'elle vous porte bonheur...
—Gentille attention. Je la conserverai, ta quarantième tulipe. Que puis-je te donner à mon tour? Dis-le-moi.
—Monsieur... on a été bien mauvais pour moi à la métairie... Le patron a dit comme ça que je me dérangeais... que j'avais des fréquentations... et que je n'avais pas fait la traite du soir... et qu'il lui manquait deux seaux... Enfin, quoi?... je suis à la porte avec six francs dans mon foulard, et pas d'emploi pour le moment.
—Mais, ma pauvre Thierrette, je n'en ai pas à t'offrir.
—Oh! si!... Moi, j'en vois bien un... Ces messieurs n'ont pas de cantinière... Le service est dur, je ne dis pas... mais je serais bien dévouée, bien complaisante... Je ferais ce que je pourrais, vous savez...
—Comment? tu voudrais...
—Oui... Mais pour les premiers jours je suivrais dans les bagages... Je monterais à cheval un peu plus tard... si ça ne vous fait rien.
—Accepté. Va dans les bagages, c'est une excellente précaution. Et cache-toi bien jusqu'à midi. Ne te montre pas plus tôt, tu m'entends?
—Oh! non... dans ce moment-ci, j'ai plus envie de dormir que de faire la belle, monsieur... Et merci encore... Merci... Vous avez bon cœur avec les femmes.
CHAPITRE II
COMMENT PHILIS TROUVA UN MARI.
Ou je suis fille perdue.
Se vous ne me mariez,
Il me faudra courir la rue
Soit en chemise ou toute nue
Faisant du pis que je pourrai.
S'ensuyt plusieurs belles chansons nouvelles.—1542.
Trois vases des manufactures royales, un portrait avec autographe et des libéralités aux serviteurs marquèrent le passage de Pausole chez le malheureux M. Lebirbe.
Mais le vieillard en perdit ses deux filles du même coup.
Le Roi, ne sachant comment consoler son hôte après la fuite de Galatée, et pensant avoir appris par son expérience du cœur humain que chez la plupart des individus la vanité personnelle l'emportait bien sur l'affection, crut alléger tous ses chagrins en l'informant de but en blanc qu'épris par les jeunes grâces de la petite Philis, il la mettait au rang des Reines et l'emmenait avec le convoi.
Puis tout le cortège se mit en marche, Philis en bleu sur son poney à droite de Pausole sur sa mule; Giguelillot à gauche sur son zèbre; Taxis en éclaireur sur le minable Kosmon, toujours moignonneux et stigmatisé, tandis que plus loin, mollement bercée au pas nautique de son chameau, Diane à la Houppe, les yeux dormants, étendue sur le côté gauche, renouait les fils de son rêve...
CHAPITRE III
OÙ PHILIS BABILLE, ÉCOUTE ET S'INSTRUIT.
De son petit vertugadin,
Aux damoiselles de lavandes
Dans les bordures d'un jardin.
Devant le galant qui la sert
Comme une mouche qui se joüe
Dessus la nappe d'un dessert.
Les Muses gaillardes recueillies des plus beaux esprits de ce temps.—1609.
Philis ne pouvait y croire:
—Sire, dit-elle, je serai une Reine comme tout le monde, bien vrai?
—Mais oui.
—Comme les trois cent soixante-six? Et je vivrai dans le harem? Et j'aurai tant d'amies que cela? Oh! que je vais m'amuser!
—À la bonne heure, dit Pausole. Voilà de bonnes dispositions.
—Est-ce qu'il y a des Reines de mon âge?
—Une trentaine.
—Tant que cela? Et elles sont gentilles?
—Très gentilles.
—Est-ce qu'elles s'aiment bien entre elles ou est-ce qu'elles se battent?
—Oh! je crois qu'elles s'aiment plutôt à l'excès.
—On ne s'aime jamais trop, d'abord. Est-ce qu'elles sont sérieuses?
—Pas sérieuses du tout.
Philis, avec un petit cri de gaieté, se souleva sur ses fourches et retomba plusieurs fois assise, ce qui était sa manière d'exprimer une joie frétillante lorsqu'elle faisait de l'équitation.
—Enfin! dit le page. Vous aurez donc, Sire, une femme superflue, une de plus que l'an ne compte de jours! Je suis sûr qu'à partir d'aujourd'hui, vous avez le sentiment de la richesse en amour.
—Non pas! Non pas! dit Pausole. Je congédie la Reine Denyse. Le harem est pacifié. Chaque Reine a des droits égaux qui s'affirment une fois par an. Je n'aurais pas l'extravagance de compromettre par boutade un ordre de succession qui doit être l'ordre parfait, puisqu'il se modèle sur les révolutions de notre planète elle-même.
—Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Philis.
Puis elle se reprit:
—Pardon, Sire. On m'a dit bien des fois qu'il ne fallait pas poser de questions. Ce n'est pas ma faute. Je ne sais rien.
—J'en suis ravi, dit Pausole. Mais qu'appelles-tu rien, réponds-moi?
—La liste des Rois de Tryphême avec les sous-préfectures et la règle des participes.
—Tu sais tout cela? C'est admirable.
—Je le sais, je le sais... pas très bien.
—Et que voudrais-tu savoir de plus?
À cette question Philis répondit si franchement que Pausole en eut un sursaut.
Toute confuse et l'œil bas, elle se reprit encore:
—Pardon, Sire, j'ai dit une bêtise? Je n'aurais pas dû... surtout devant vous... Mais c'est toujours la même chose... Papa le disait bien... Quand je monte à cheval depuis cinq minutes je ne suis plus tenable, il paraît... Une autre fois, je ferai attention.
Pausole la rassura du geste:
—C'est moi qui ai eu tort, ma petite, si je t'ai laissé croire que je te désapprouvais, car tu as fort bien répondu.
—Vraiment?
—Je le crois. D'abord tu as parlé du fond du cœur.
—Oh! oui!
—... Et il faut toujours dire la vérité.
—Même cette vérité-là?
—Elle est la grande vérité des femmes et la plus belle ambition qu'elles puissent décemment exprimer. Si tu m'avais répondu que tu regrettais de savoir peu de chose sur la mécanique céleste ou le calcul différentiel, j'aurais été moins satisfait; non pas qu'il n'y ait de par le monde des mathématiciennes et des astronomes qui tiennent convenablement leurs petits emplois; mais simplement parce que celles-là deviennent semblables à des hommes, et prennent à plaisir les défauts d'une moitié du genre humain qui m'inspire de l'antipathie.
—Oh! pas à moi! dit Philis.
Cette fois, le mot parut léger.
Giguelillot, toujours complaisant, se hâta de combler le silence:
—Avez-vous remarqué, Sire, dit-il brusquement, combien les Tryphémois ressemblent aux Français?
—Quelle question baroque! Comment voudrais-tu qu'il en fût autrement? Ce sont des Catalans et des Languedociens mêlés; il sont de race gallo-romaine.
—Oui; mais ce n'est pas ce que je voulais dire. Je suis venu de Paris, croyant trouver ici un milieu tout nouveau. Vous aviez fait une révolution complète, proclamé la liberté morale...
—Oh! dit Pausole. Ce n'est rien, mon petit. L'importance des révolutions se mesure à l'intérêt que peut avoir le gouvernement à retarder leur réussite. Il n'y a jamais eu qu'une révolution improbable avant le succès et inconcevable dans le souvenir, c'est celle qui vous a donné la liberté religieuse, parce qu'en renonçant au droit divin, le pouvoir s'est privé d'un soutien fondamental qui lui avait assuré jusque-là une stabilité plusieurs fois séculaire. Mais la liberté morale? Vous l'aurez quand vous la demanderez.
—Qu'est-ce que c'est? hasarda Philis.
—Tu penses bien, mon petit Gilles, dit Pausole sans répondre, que le jour où, à Paris, le public prendra la peine de réclamer une danseuse nue à l'Opéra, on la lui donnera tout de suite, car le ministère n'en sera pas renversé, surtout si les abonnés savent que la danseuse est bonne pour lui.
—C'est possible; mais je croyais trouver ici un monde plus différent du mien, quelque chose de bouleversé, d'inouï, un contraste absolu. Et tout se passe pourtant comme dans le pays voisin... Les routes sont calmes, les moissons poussent, les métayers chassent de chez eux les filles de ferme qui se conduisent mal; les soirées sont d'une tenue grave et les jeunes filles paraissent élevées avec une certaine rigueur.
—Bien entendu. Rien ne change rien à l'homme, mon petit. On peut seulement lui rendre la vie un peu plus facile et douce en le laissant libre d'accomplir tout ce qui ne fait de mal à personne. Et voilà ce que j'ai voulu faire. Je crois même que depuis bien des siècles, je suis le premier législateur qui se soit donné pour principe de ne pas ennuyer les gens.
Philis s'agitait sur sa selle.
—Alors, Sire, on fait tout ce qu'on veut dans le harem?... J'ai encore posé une question... Si je suis insupportable, il faut me le dire... Je suis habituée... On me gronde tout le temps.
—Non, tu n'es pas insupportable, dit Pausole. Et je t'aime ainsi. J'espère qu'au harem tu ne voudras rien faire qui n'y soit permis. En tout cas, ce n'est pas une prison. Tant que tu seras heureuse, je t'y garderai. Le jour où tu voudras partir, tu me diras simplement: Adieu.
—Et vous ne me retiendrez pas? C'est bien méchant.
Pausole se retourna vers Giguelillot.
—Tu vois, dit-il. On ne perd jamais l'habitude de se plaindre, et sitôt qu'on a obtenu la liberté...
Mais Taxis revenait au grand trot.
—Ah! ah! nous allons apprendre des nouvelles, dit Giguelillot perfide et gouailleur. Voici le seigneur Grand-Eunuque qui revient après une fructueuse battue. Il a retrouvé la Princesse. Louées soient sur terre et dans les cieux sa clairvoyance comme sa tactique.
—Quelle Princesse? demanda Philis.
—Les coupables sont arrêtés! cria Taxis du plus loin qu'il put.
—Quoi? ma fille? Vous avez osé arrêter ma fille?
—Oh! mais comme c'est intéressant! dit Philis tout bas.
—Je n'ai pas eu cette témérité, répondit Taxis. Je ne tiens que les complices, qui sont là-bas sous bonne garde. Ce sont deux petits paysans du hameau; sans doute ils se sont entremis pour aider à l'enlèvement, car ils portent la robe et le costume de la Princesse et de l'Inconnu.
—Ils avouent?
—Ils nient; c'est précisément ce qui les condamne. Le vrai coupable se reconnaît à un signe frappant: il commence toujours par déclarer qu'il est innocent. Sitôt cette déclaration reçue, la police donne l'ordre d'écrou. Il y a là plus qu'une présomption, à mon sens: presque une certitude. J'ajouterai même qu'à défaut d'autres preuves, je me contenterais de celle-là pour condamner.
—Faites comparaître, dit Pausole.
Et l'on vit arriver, se tenant par la main, une jeune campagnarde et son frère, larmoyants et livides de peur.
Ils expliquèrent en bégayant qu'ils avaient trouvé cette belle robe et ces beaux habits dans la cour de leur cabane; que, comme c'était le jour de la Pentecôte, ils avaient pensé que la sainte Vierge leur envoyait ces atours de fête pour les récompenser d'avoir beaucoup peiné pendant l'année précédente; qu'ils avaient vu là un miracle, c'est-à-dire quelque chose de bien naturel, et que s'ils s'étaient doutés de ce qui les attendait au milieu de la route, ils auraient plutôt jeté les vêtements au feu que de s'en parer un seul instant. Enfin, leur maintien fut si humble et si candide et si niais, que Pausole, levant les épaules, s'écria:
—Vous êtes fou, Taxis. Ces enfants sont parfaitement idiots, et par conséquent incapables de mal faire. Le crime est un des privilèges réservés à l'intelligence—j'entends du moins le crime complexe et clandestin comme celui que nous poursuivons. J'espère pour l'honneur de ma fille qu'elle a été enlevée par quelqu'un d'assez fin pour ne demander aucune aide aux bélîtres que vous avez pris.
—Je demande néanmoins qu'ils soient fouillés, dit le Grand-Eunuque.
—Soit. Mais vous ne trouverez rien. Je m'en porte garant.
Taxis déshabilla de sa propre main le frère et la sœur tout honteux, qui se serrèrent l'un contre l'autre en mettant chacun leurs doigts dans leur nez.
Sur le talus poudreux de la route il étala leurs habits, fouilla les poches, les goussets, les doublures?
—Rien? dit Pausole. Je le pensais bien!
—Quatre lettres, répondit Taxis.
Et, avec une déférence qui ne laissait pas d'être orgueilleuse, il les tendit d'un geste vif.
—Où se trouvaient ces lettres? dit Pausole.
—Dans la poche gauche intérieure du veston.
—Lisez-m'en une; celle que vous voudrez.
Et tandis que Philis, prodigieusement intriguée, amenait son petit cheval par derrière pour suivre par-dessus l'épaule, Taxis donna lecture du premier billet:
«Mon petit Mimi,
«Réveille-toi. Je casserai ta sonnette à dix heures et demie. Mon singe fait une adjudication à la campagne. Je suis libre comme une hirondelle et je me sens si tendre que mes yeux se ferment! Renvoie n'importe qui si tu n'es pas seule! On m'habille et j'accours.
«Ta bouche.
«Camille.»
—La lettre est bien cocasse, déclara Pausole. Qui peut être ce M. Camille qui se compare sottement à une hirondelle et possède un singe, lequel fait des adjudications? Chez quels peuples les vieux notaires vendent-ils leurs études à des ouistitis? Voilà qui ne se comprend guère.
—Dites donc, souffla Philis à l'oreille du page. C'est une écriture de femme, vous savez. Pour moi, il y a des choses là-dessous...
—Ah! Ah!
—Faut-il que je le dise?
—Non. Cela ferait mauvais effet.
Et, suggérant à son zèbre le désir de faire volte-face, il se tourna vers le Roi:
—On perd un temps précieux, fit-il, à lire cette correspondance. Elle ne peut rien nous apprendre: je sais depuis hier soir qui accompagne la princesse...
—Je le sais aussi, monsieur! cria Taxis. Ma découverte corrobore toutes mes présomptions. Ces quatre lettres sont adressées à «Mlle Mirabelle». J'affirme donc une fois de plus que cette précoce entremetteuse a servi de truchement dans la circonstance, et que le coupable est son ami, qu'il l'a commise et soudoyée.
—Je prétends, dit Giguelillot, que la vérité est bien différente.
Et, certain de la réponse qu'il allait recevoir, il ajouta:
—C'est ce que je vais avoir l'honneur d'exposer au Roi s'il m'accorde ici même trois heures d'entretien pendant lesquelles je lui rendrai compte de toutes les recherches que j'ai faites pendant la journée d'hier.
Eh! Pourquoi? dit Pausole. C'est bien inutile. Je ne suis point un chef de police et je n'ai nullement l'intention de me mêler à vos travaux. Entendez-vous, je vous le répète. Votre explication d'hier, quoique vive, a pu vous rapprocher. Menez l'enquête de concert ou chacun de votre côté. Cela m'est parfaitement égal. Je n'interviendrai qu'à la fin pour reprendre moi-même ma fille dans la retraite où j'espère que vous la retrouverez.
—Votre fille est donc partie, Sire, comme Galatée? demanda Philis.
—Ce n'est pas du tout la même chose, dit Pausole.
CHAPITRE IV
COMMENT TAXIS APPRIT ENFIN LA VÉRITÉ SUR TOUTE L'AFFAIRE.
J'ai dans mon répertoire plusieurs remèdes, Pulsatilla, Natrum muriaticum, Belladona, efficaces chez les gens qui se croient damnés.
Dr Gallavardin (de Lyon).—1896.
Les deux petits paysans mis en liberté, tout le cortège s'ébranla de nouveau dans la direction de Tryphême.
Giguelillot n'aurait point voulu mystifier le Roi Pausole, car il l'aimait très sincèrement, malgré qu'il l'eût fait cocu. Mais ses scrupules étaient moins vifs à l'égard du seigneur Taxis; et comme il lui fallait pallier le fâcheux épisode des lettres, il rejoignit le Grand-Eunuque et lui dit en confidence:
—Monsieur, pour ma part je mènerai l'enquête d'une façon impitoyable; mais je crois devoir vous annoncer que l'inculpé est par malheur un de vos coreligionnaires.
—Que dites-vous? Quel scandale!
—Ne vous effrayez pas. Sa voie est droite et ne l'égare qu'en apparence. Voici la vérité sur toute cette affaire: un jeune homme, choisi parmi les plus chastes d'une société qui en compte beaucoup, a été chargé d'une mission morale à Tryphême par un groupe de protestants qui habite Alais.
—Alais est une ville sans tache, dit Taxis.
—Vous le savez, monsieur, je ne partage pas vos idées, reprit Giguelillot imperturbable; mais je trouve malgré moi une certaine grandeur, un généreux désintéressement aux visites que font vos amis chez les courtisanes de nos grandes villes, à l'effet, sans doute, de les purifier.
—N'en doutez point.
—Tel était précisément le but du jeune homme que nous recherchons. Depuis cinq mois, si j'en crois ses propres paroles, il a passé toutes ses nuits et souvent même ses journées dans les lits des filles perdues, allant sans cesse de couche en couche, de répulsion en répulsion.
—Le noble enfant!
—Sa méthode particulière consistait à montrer sa propre personne, qui est en effet sans charmes, déplaisante et mal tenue. Il quittait ses vêtements, s'approchait de la pêcheresse et articulait d'une voix lamentable: «Voilà ce que c'est que la chair; comment n'es-tu pas écœurée?»
—Il en a converti beaucoup?
—Aucune. La plupart protestaient aussitôt qu'elles n'avaient jamais rien touché de plus tentateur que son corps, et qu'elles aimaient beaucoup les blonds (car il est blond). D'autres lui expliquaient avec un sourire qu'elles n'étaient pas moins aimables envers les beautés de second rang et qu'en échange d'un double prix elles donnaient double tendresse. Celles même qui restaient assez franches pour dire de lui ce qu'elles en pensaient se refusaient à injurier dans le sursaut d'un égal mépris le reste de leurs amants. Celles-là étaient les plus jeunes. Bref, il allait partir très découragé lorsque ayant appris que la Princesse Aline habitait non loin du harem, il jugea que nulle âme n'était plus en péril que la sienne, et eut la gloire de la sauver.
—Comment s'y est-il pris?
—C'est un secret. Concurremment, monsieur, il extirpait encore du sein du péché une pauvre danseuse nommée Mirabelle.
—Ah! nous y voilà donc!
—Mais cette danseuse manquait d'argent pour retourner dans son pays et oublier là sa jeunesse d'orgies. Son conseiller ne se souciait point de lui en remettre, car il avait en horreur toutes les prodigalités. La Princesse Aline s'en chargea. Et c'est ainsi qu'elle put le même jour non seulement se préserver elle-même, mais tirer du gouffre une autre brebis. Voilà pourquoi elle écrivit et fit porter où vous savez, par la main d'une dame d'honneur, la lettre qui vous alarmait.
—Tout s'explique, en effet! Et ces billets trouvés...
—Ce sont les derniers témoins d'une folle existence. Mirabelle voulait les détruire tout d'abord; puis elle en a fait don à son bon pasteur pour prouver un repentir sincère.
—Et ces vêtements eux-mêmes... ce veston bleu... cette robe verte...
—Une libéralité à de pauvres paysans. La Princesse Aline et son compagnon ne veulent plus s'habiller que de noir.
Taxis regarda fixement le petit page.
—Monsieur, dit-il (et je m'excuse à l'avance de ce que je vais présumer), j'ai des raisons de penser que vous vous moqueriez de moi si je vous en donnais l'occasion. Mais aujourd'hui je vous crois, oh! je vous crois! La Vérité illumine ce que vous venez de m'apprendre. Je le sens! Je le sais! Je le crie!... On n'invente pas cela!... Désormais une lutte effrayante va se livrer en mon cœur entre mon devoir moral et mon devoir public... Si je protège la Princesse, je trahis le Roi... Si je la livre, j'arrache une âme à la vertu... D'un côté, c'est le forfait; de l'autre, c'est la coulpe... Dans les deux cas, l'enfer me guette... Que faire? Où aller? Que devenir?... Sentinelle! Sentinelle! Que dis-tu de la nuit?
Le poney de Philis se rua au milieu de ce désespoir. Pourpre et haletante, la petite criait:
—Mais vous ne voyez donc rien! Regardez devant vous... Tenez! Tenez!... Là-bas, sur la route...
CHAPITRE V
COMMENT LE ROI PAUSOLE FUT REÇU PAR LE PEUPLE DE TRYPHÊME.
Le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions auxquelles il y a grande quantité d'enfans, tant fils que filles, hommes et femmes, plus de cinq ou six cents personnes toutes nues, tellement qu'on ne vit jamais si belle chose.—Dieu merci!
Journal des choses advenües à Paris, depuis le 23 décembre 1588.
Sur la route, au grand soleil de juin, tout un cortège s'avançait lentement, annoncé par un brouhaha de voix, de chants et de musiques...
Le page et Taxis s'arrêtèrent.
—Qu'est-ce que c'est encore que cette multitude? dit Pausole qui les avait rejoints.
—Je crois, dit Giguelillot, que Tryphême prépare à son bon monarque une réception triomphale.
—Comment? une réception? Mais je fais un voyage secret!... Peut-être n'ai-je pas gardé en fait un rigoureux incognito, puisque j'ai la couronne en tête; cependant, je n'avais prévenu personne et je suis stupéfait de ce que j'aperçois.
—Tryphême est à sept kilomètres du palais. A bicyclette, cela se fait en un quart d'heure. La ville entière a su votre départ hier matin avant midi. Elle a eu tout le temps de préparer un accueil cordial et pompeux, et je crois bien que nous le subirons, Sire, quel qu'en soit notre sentiment.
—Tant pis, dit Pausole. Je m'y résigne. Acceptons d'un visage aimable ce qu'on voudra nous imposer. La popularité est une lourde charge; mais fou qui rechignerait contre elle.
Dans le centre d'un rond-point ombreux qui élargissait la route, la tête de la procession fit halte à six pas du Roi.
Elle était formée par deux jeunes filles à califourchon sur des juments arabes de robe blanche et à longue queue. Leurs cheveux noirs étaient couronnés de pivoines. Leurs jambes très brunes se fonçaient sur le poil éclatant des bêtes, et leurs pieds petits tombaient droit, n'ayant ni selle ni étriers.
D'une seule main, chacune d'elles tenait les brides de moire et, de l'autre, portait la hampe de bambou d'une bannière légère qui, tendue entre elles deux, élevait sur le ciel ces mots de soie et d'argent:
VIVE NOTRE BON ROI PAUSOLE!
Plus loin, deux autres jeunes filles élevaient une seconde bannière sur laquelle on pouvait lire:
TRYPHÊME EST HEUREUSE.
Un troisième couple suivait avec cette dernière inscription:
TRYPHÊME EST RECONNAISSANTE.
Au delà, de longues files de femmes qui portaient sur leur tête des corbeilles de fleurs, encadraient d'abord la musique, puis les autorités de la ville, hommes à barbe ou vieillards rasés, tous vêtus de coutil blanc.
Derrière, marchait une foule énorme.
—Oh! que c'est joli! que c'est joli! dit Philis, la main au menton. C'est pour nous, tout cela? pour nous deux? C'est une fête pour mon mariage?
—Oui, dit Pausole. Tu l'as deviné.
Alors, Philis cria:
—Vivent les Tryphémoises!
Sa voix perçante traversa l'air même au-dessus de toutes les fanfares, et la foule répondit:
—Vive le Roi Pausole!
Puis les ophicléides ayant fini leur marche sur douze cadences parfaites, répétées selon toutes les coutumes, entonnèrent l'Hymne Pausolien dont cent voix chantaient les paroles.
Pausole ne l'écouta pas debout. Un monsieur fort affairé, la main fébrile et l'œil inquiet, ayant fait former le cercle à toute la procession, conduisit le Roi jusqu'à une estrade, hâtivement échafaudée dans l'ombre verte du rond-point.
Philis, n'y trouvant pas de siège pour elle, s'assit en riant sur un petit coussin. Diane à la Houppe, moins jalouse que la veille et pour de bonnes raisons, se contenta d'un coussin semblable. Ainsi flanqué de ses deux femmes comme une statue de marbre qu'entourent des figures allégoriques, Pausole ouvrit les bras en inclinant la tête pour exprimer à tous qu'il se disait comblé d'honneurs, et prit doucement place dans son trône.
Hélas! il prévoyait bien que l'éloquence officielle devrait être, ce jour-là, reçue comme un fléau divin.
Mais la Ville entendait flatter ses préférences, et le premier de tous les discours fut fait par un homme du peuple.
—Sire, dit cet orateur, nous vous aimons bien, nous, les gueux, les gens sans cabane. Quand on nous trouve étendus au pied d'un mur ou sur la planche verte d'un banc, en train de dormir ou d'aimer, on ne nous envoie pas en prison pour nous punir de n'être pas riches. Quand nous n'avons que deux sous pour nous acheter du pain, la loi ne nous force pas d'aller voler six francs pour nous acheter un pantalon. Quand nous n'avons ni sou ni maille, nous savons que nous pouvons entrer dans les boulangeries royales où vous faites donner de quoi vivre aux loqueteux que la faim travaille. Enfin tant que nous ne faisons rien contre ceux qui nous laissent passer, nous avons le droit d'être gueux et de ne pas mourir tout de même... On ne voit cela que dans notre pays. Le Roi Pausole est un brave homme.
Pausole étendit la main.
—Ce discours me plaît beaucoup. Qu'on donne à ce pauvre claquedent une maisonnette et une pension avec du tabac, du bon vin et deux ou trois fortes filles pour chauffer ses draps en décembre. Qu'on en donne autant aux douze gueux qu'il désignera de son plein gré. Je prends les frais de leur entretien sur ma cassette particulière, et s'ils font des enfants, je leur donnerai double rente. Enfin, qu'on réunisse tous les autres errants et qu'on remette à chacun une petite pièce d'or; c'est mon don de joyeuse entrée dans ma bonne ville de Tryphême.
La foule poussa des acclamations.
Un autre orateur s'avança.
—Sire, dit-il, nous vous bénissons, nous, les gens du petit commerce, car vous nous laissez tranquilles, et nous vendons ce qu'il nous plaît, sans patentes ni privilèges. Personne n'a le droit d'entrer chez nous de la part du gouvernement: nos allumettes, nos cigares et même nos cartes à jouer ne portent aucune estampille. Si l'acheteur méprise nos cravates mais se sent du goût pour la vendeuse et le lui exprime sur-le-champ, nous pouvons fermer les yeux sur ce qui se passe dans l'arrière-boutique sans que l'État ouvre les siens dans un cas où personne ne réclame son appui. Si, pour mieux joindre les deux bouts, nous déclarons teindre et blanchir les mouchoirs que nous vendons, on ne vient pas tripler nos impôts pour nous pousser à la faillite et ruiner du même coup vingt-cinq pauvres gens. C'est à vous seul que nous devons, Sire, un sort que l'Europe nous envie. Au nom de tout le petit commerce, je remercie Votre Majesté.
—Mon ami, dit Pausole, vous n'accepteriez pas que je vous fisse une largesse dont vous n'avez aucun besoin, mais je donne dix hectares des terres de la couronne avec l'argent nécessaire pour construire une maison de retraite aux petits commerçants malchanceux. Si je pouvais ajouter la moindre liberté à celles que vous avez déjà, je le ferais avec allégresse, mais le code de Tryphême ne me laissant pas le droit de vous imposer une entrave (et je l'ai bien voulu ainsi) me retire en même temps le plaisir de vous apporter une liberté de plus. Pénétrez-vous de vos satisfactions, puisque vous affirmez qu'elles sont véritables et renversez mon successeur sans pitié comme sans scrupule s'il prétend restreindre d'une ligne l'infini que je livre à vos initiatives.
—Vous vivrez toujours! cria le peuple.
—Je n'aime pas à en douter, répondit Pausole.
Un troisième personnage se présenta.
Le sens de son discours se lisait dans ses yeux, et plus encore dans le long geste par lequel il annonça le mouvement de sa première période. Au nom des classes dirigeantes, il allait remercier le Roi des bénéfices que ses amis savaient tirer, eux aussi, de la grande loi tryphémoise.
Mais le Roi l'arrêta d'un mot.
—Monsieur, ce n'est pas d'abord pour vous que j'ai changé toutes les coutumes. Si ma loi vous plaît, voilà qui m'enchante, mais vous conviendrez avec moi que vous pouviez atteindre au bonheur, dans la limite des joies humaines, sans que je m'occupasse de vous taper les joues pour vous empêcher de pleurer. La stupide charge des lois n'était pas moindre sur vos têtes que sur les derniers de mes sujets. Leur intérêt, cependant, passait avant le vôtre et je ne m'occupe de vous que par-dessus le marché. Cela n'empêche point que je ne sois sensible à votre hommage et touché de vos remerciements. Vous êtes homme, et comme tous les hommes, vous aviez le droit strict de régler votre vie avec indépendance. J'ai le plaisir de vous saluer.
Les acclamations redoublèrent.
—Bien... bien... dit Pausole, cela suffit. Je déclare la séance levée. Le chef de la Sûreté générale est-il parmi les assistants? J'ai deux mots à lui dire en particulier.
Pausole et tous ses compagnons reprirent leurs diverses montures. Le cortège, les porte-bannière, la foule, les bagages et les quarante lanciers se suivirent dans un désordre voulu par Giguelillot, qui venait de prendre le commandement.
Entre temps, le chef de la Sûreté, tenu à l'écart par le Roi, entendit les paroles suivantes:
—J'aurais préféré, monsieur, passer les portes de Tryphême sant être reconnu ni connu, car je voyage dans un dessein que le mystère et le silence ne sauraient trop favoriser. Mais, puisque aussi bien mon déplacement n'est plus un secret pour personne, il ne me reste pas de motifs raisonnables pour vous en cacher le but en me privant de vos services dévoués. Soyez donc mon auxiliaire.
—Ce sera mon devoir et mon honneur, répondit le fidèle agent.
—Ma fille, la Princesse Aline, a quitté le palais jeudi. Elle a eu pour cela ses raisons et je ne permettrai à personne de les mettre en discussion. Un jeune homme la conseille, l'accompagne et la protège. J'ignore où il l'a conduite et je désirerais être fixé sur ce premier point. J'ignore également qui il est, et il serait bon que je fusse tiré de cette seconde incertitude.
—Votre Majesté peut-elle me donner un signalement?
—Taxis! appela le Roi.
Taxis, très pâle, comparut. Pausole lui dit à voix basse:
—Le chef de la Sûreté demande le signalement de l'inconnu que nous poursuivons...
—Ah!
—Eh bien?... répondez... l'avez-vous?
Déchiré par l'obligation d'obéir, Taxis plongea une main tremblotante dans sa poche et en tira un papier qu'il tendit.
«Le signalement! se disait-il, le signalement!... Ah! malheureux jeune homme!... Admirable martyr!... Ils vont le reconnaître tout de suite et c'est moi qui l'aurai livré!»
La pièce était ainsi conçue: