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Les aventures du roi Pausole

Chapter 45: CHAPITRE VII
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About This Book

A whimsical, episodic tale centers on a pleasure-loving monarch of a small, semi-fantastical realm where permissive laws encourage personal liberty and comic indulgence. Short episodes and vignettes recount his daily judgments, erotic escapades, and the tangled relationships among numerous courtiers and villagers, mixing farce, sensual description, and witty satire. The prose shifts between playful mockery of social conventions and lyrical celebration of desire, while recurring scenes of festivals, tribunals, and domestic mishaps illuminate human foibles and the tension between freedom and responsibility.

TAILLEMoyenne.
CHEVEUXChâtains.
BARBENéant.
YEUXGris.
FRONTMoyen.
NEZOrdinaire.
BOUCHEMoyenne.
MENTONRond.
VISAGEOvale.
SIGNES PARTICULIERS.Néant.

—Voilà qui est parfait, dit le chef de la Sûreté. Avec ce signalement caractéristique, nous pouvons entrer en campagne. Mais quel âge?

—Environ seize ans, dit Pausole.

—Oh! fit Taxis... Seize... ou dix-huit... Moins de trente ans... Probablement moins de trente ans... Il n'a pas été vu de près...

—Alors comment connaît-on la couleur de ses yeux? demanda le policier.

—Heu!... on la connaît... il serait plus exact de dire qu'on la suppose...

—A-t-il de la barbe, enfin? Le signalement prétend que non.

—Peu de barbe... Peu... Mais un peu...

—Cela n'importe guère, d'ailleurs. Tel qu'il est, le document suffit, et au delà.

Taxis se retira très en hâte.

—Monsieur le chef, reprit Pausole, veuillez ne m'importuner ni de questions ni de comptes rendus. Retenez, en outre, que vous avez mission de découvrir, mais non pas d'arrêter. Je ne vous donne qu'un mandat de recherches. Dès que vous l'aurez su remplir, vous rédigerez un rapport et le remettrez à mon page: vous le voyez là-bas monté sur un zèbre, aux côtés de la Reine Philis qui lui parle et rit en ce moment. Si pourtant vos efforts aboutissaient entre l'heure de minuit et celle de midi, vous auriez pour supérieur mon conseiller Taxis, qui nous quitte à l'instant. Car mon page n'a d'autorité que pendant la moitié du jour. Allez. Je vous ai dit tout ce que vous deviez entendre.


Pendant cette conversation, Giguelillot s'était rapproché de Philis.

—Allez-vous-en, lui dit la petite avec une moue qui voulait être sévère.

—Pourquoi?

—Parce que je vous trouve de plus en plus gentil. Et il paraît que je n'ai pas le droit de vous le dire.

—Alors ne le dites pas...

—Mais c'est que je le pense!... Allez-vous-en!... j'ai envie de vous embrasser.

—Mais non, mais non...

—Si... là, dans le cou, derrière l'oreille où Vous m'avez mis hier un baiser si bien fait, si bon... Je vais m'en donner un sur la main... Faites attention!... Il est pour vous.

—Je l'ai senti.

—Moi aussi, allez!...

Elle rougit beaucoup, sentant que Giglio la regardait.

Ils se turent.

—Mais partez donc, reprit-elle. Vous me faites dire des horreurs.

—Ce n'est pas mon avis.

—Vraiment?... Oh! si, tout de même... Il ne faut pas m'écouter, voyez-vous... Je ne sais jamais ce qui est inconvenant...

—Moi non plus.

—Ainsi... j'ai pensé à vous tout le temps la nuit dernière quand vous avez été parti... Est-ce que je peux vous dire ça, ou non?

—Si c'est la vérité...

—Oh! je vous ai fait plaisir! vous vous êtes troublé. Vous êtes très content. Ah! Ah!... Restez là, maintenant, je vous défends de me suivre.

Devinant avec un instinct très sûr qu'il fallait s'en aller sur ce petit effet, elle talonna son petit poney noir qui vint en quelques bonds se ranger aux côtés du Roi Pausole.


On entrait dans les faubourgs.

De toutes parts, aux fenêtres, aux portes, sur les toits et sur les arbres, une populace exultante se pressait, mêlait des rires, levait des bras frémissants, lançait des bouquets de cris joyeux.

Ouvriers en chemise de couleur et en panlalon de toile bleue; bourgeois en vêtements de soleil, petites filles nues, trottins en bas rouges, femmes en cotillons rayés se penchaient au bord des trottoirs avec des fleurs et des branches vertes.

On entendait des cris, des voix soudaines:

—Je le vois!... c'est lui!... le voilà!... maman! maman!... le voilà!... oh! je l'ai bien vu! je l'ai vraiment bien vu!

Et d'autres qui pleuraient:

—Papa! porte-moi!... je suis trop petite!... où est-il?... prends-moi sous les bras!... plus haut!... plus haut!... encore plus haut!...

Une enfant de trois ans cria en brandissant par la patte une poupée rose:

—Ive le Roi!... le Roi Paupaul!

Et Pausole la prit à bout de bras pour l'embrasser sur les deux joues.

Partout des arcs de triomphe échafaudés en une nuit se dressaient au coin des rues, à l'entrée des places et des carrefours. Toutes les fenêtres étaient pavoisées. Des étoffes de couleur, des feuillages, des rameaux frissonnants, des roses, couvraient les maisons, les trottoirs, les pavés et le ciel lui-même. Depuis les portes de la cité jusqu'à la Grand'Place, dix-huit cents jeunes filles nues formaient une haie brune et versaient un fleuve de roses rouges sur les pas du Roi et des Reines. Les innombrables fleurs de juin tombaient des fenêtres dans la rue comme des cascades au torrent.


Pausole saluait, saluait, ouvrait les bras, penchait la tête, levait parfois une main qui semblait dire: «C'est trop!» Et sa bonne barbe et ses bons yeux rendaient par leur expression douce à l'enthousiasme de la foule une affection toute paternelle qui enchantait les assistants.

Philis, auprès de lui, se tenait très raide, consciente de ses nouveaux droits et de la part qu'elle pouvait prendre aux acclamations publiques. Son regard était sévère et digne; mais pour se mettre dans le ton des modes qu'elle voyait générales elle avait enlevé l'épingle qui arrêtait à mi-buste l'ouverture de son corsage, et elle montrait au peuple ses seins élevés à l'ombre, étant fière de leurs pointes pâles et de leur peau transparente.

Taxis cherchait dans sa Bible de saines distractions à un tel spectacle; mais le hasard l'ayant fait tomber sur le second livre des Chroniques, il ne trouvait dans la biographie de Salomon que des exemples encore plus scandaleux des turpitudes où peut sombrer le dévergondage royal.

Diane à la Houppe regardait la foule en soulevant le rideau de son palanquin.

Giguelillot, à rebours sur sa selle, tenait par les mains deux jeunes filles dont chacune tirait en avant une farandole mouvementée de sœurs, d'amies ou d'inconnues. Ce qu'il leur disait devait être d'un intérêt particulier, car, sitôt qu'il avait prononcé le moindre mot, on le répétait d'un bout à l'autre de la file avec d'assourdissants éclats, et le cortège avançait toujours, traînant derrière son étambot où Giguelillot était sirène, un double sillage de rires.

CHAPITRE VI

DE LA PROMENADE QUE FIT PAUSOLE À TRAVERS SA CAPITALE.

Deux besoins qui réuniront toujours les hommes en sociétés, le besoin de l'ordre et celui de se perpétuer, déterminèrent ces nouveaux habitants à demander un chef et des femmes.

Bon de Wimpfen, Voyage à Saint-Domingue.—1789.

La préfecture et l'Hôtel de Ville s'étant, par hasard, entendus pour se partager l'honneur de l'insigne présence royale, Pausole accepta le festin des conseillers municipaux et fit porter ses bagages dans les appartements préparés chez le préfet.

Il y avait bien quelque part un palais de la couronne, mais comme Pausole ne venait jamais dans sa capitale, il avait consenti à ce qu'on transformât la vieille résidence en un jeune musée populaire.

Aussitôt après le repas, Pausole ragaillardi et non pas fatigué par ses deux jours de promenade, déclara qu'il ferait sur le dos de sa mule le tour des bas quartiers de la ville.

Macarie, d'un air placide, le reprit sur son échine et abaissa les deux oreilles avec beaucoup de résignation.

Le Roi, Taxis et Giguelillot s'en allèrent sans autre escorte.

Autour d'eux, le peuple, toujours empressé, mais un peu moins bruyant que la veille, emplissait les rues et les fenêtres. On criait toujours: «Vive le Roi!» et même certaines voix disaient: «Bonjour, Sire!», à quoi Pausole répondait: «Bonjour! Bonjour! mes amis!»

Des camelots parcouraient les trottoirs en annonçant leurs feuilles encore fraîches:

—Demandez la Paix! l'Indépendant!

La Nudité! son édition de cinq heures!

Un petit bonhomme, se méprenant, hurla aux oreilles de Taxis:

Le Moniteur général des jeunes filles à louer, vingt-cinq centimes avec sa prime!

—Qu'est-ce que c'est que la prime? demanda Guiguelillot.

—Bon pour un baiser d'une minute à toucher dimanche prochain!

Mais le gamin se rangea lestement pour laisser passer une voiture-réclame où deux Tryphémoises de vingt ans allongeaient les lignes pures de leurs corps veloutés sur une large bande d'annonce qui portait en lettres énormes une adresse de parfumeuse.

—Voilà de jolies personnes, dit Giguelillot fort éveillé.

—Erreur! grommela Taxis.

—Quelle femme saurait vous plaire?

—Il en fut une, monsieur.

—Oh! racontez-nous cela, rien n'est plus singulier.

—Comment? fit le Roi presque sérieux. Mais vous m'étonnez, monsieur le Grand-Eunuque. Vous avez aimé? Qu'est ce que cela veut dire?

—Aimé, non! Je n'ai jamais aimé que l'Éternel, Votre Majesté ne l'ignore point; mais j'ai un jour vivement senti la perfection de l'œuvre divine, devant une créature du sexe. En un mot j'ai connu une dame qui réalisait parfaitement mon idéal de la beauté. Je précise en disant: mon idéal physique de la beauté morale. Vous me comprenez?

—Pas du tout; mais cela ne fait rien... Continuez.

—Soit. Cette femme était l'unique locataire de mon père. Elle dirigeait une petite maison toujours close et extérieurement décente, un de ces pavillons que M. Lebirbe combat, mais que j'estime, pour ma part, excellents en ce qu'ils concentrent sur un point les impuretés de la ville entière, et surtout en ce qu'ils sont ennemis du scandale. Sur cette question, les protestants, vous le savez, sont unanimes. La bonne et digne femme me recevait souvent; mon père savait que mes principes et ma chasteté native permettaient que j'entrasse chez elle sans y courir aucun danger; le dimanche, en sortant du prêche, j'allais jouer avec ses enfants... Un jour donc, comme je puisais là une salutaire horreur du vice par sa contemplation même, nous vîmes entrer cette digne personne que mon père estimait fort, car elle lui rapportait cinq mille francs par an. Elle n'avait aucune chemise, et je fus frappé intérieurement. Sa majestueuse obésité commandait avant tout le respect. On eût dit qu'elle était enceinte de six enfants et qu'elle aurait su les nourrir tant elle avait de vastes seins. On ne pouvait les voir sans comprendre que la maternité est la mission première et la suprême gloire de la femme, monsieur. Enfin, pour comble de beauté... (de beauté morale, veux-je dire) son ventre retombait devant elle avec une pudeur charmante jusque vers le milieu de ses jambes. Sa poitrine était un fichu; son abdomen était une jupe: ses enfants pouvaient donc la regarder sans crime: même nue, elle avait des voiles.

Giguelillot lui serra les mains:

—Ah! monsieur, j'ai le violent désir de vous prendre pour ami intime, car nous ne nous battrons jamais à propos d'une femme qui passe. Et les autres querelles ne comptent pas.


Pausole, qui n'écoutait plus, montra devant une boutique un écriteau orné d'une palme: «Société Lebirbe. Grand Prix d'honneur.»

—C'est ici, demanda-t-il, que demeure la lauréate?

—Oui, Sire, dit un voisin.

—Où est cette enfant? reprit le Roi. Je la veux féliciter. En effet, si M. Lebirbe exprime parfois des vœux dont la réalisation serait funeste pour les libertés publiques, il est plein de sens et il voit juste sur le chapitre des principes qu'il faut répandre autour de soi. Je suis sûr qu'il a fait un choix éclairé entre toutes les jouvencelles qui pouvaient aspirer à la couronne de roses. Où est l'heureuse rosière? Dites-lui que je lui fais une visite.

La jeune fille descendit en hâte, et, dès qu'elle aperçut le Roi, elle enleva prestement sa cotte et son fichu comme on retire un tablier pour s'endimancher à l'office.

Elle était jolie de la tête aux pieds.

—On t'a couronnée? dit le Roi.

—Oui, Sire, on a été bien bon.

—Tu le méritais?

—Comme beaucoup d'autres. J'ai eu de la chance, voilà tout.

—Mais qu'avais-tu fait pour être rosière?

—Sire, mes parents sont pâtissiers. Les quatre marmitons ont demandé ma main et chacun d'eux a dit qu'il se tuerait si je ne la lui donnais pas.

—C'était un cas difficile. Comment l'as-tu résolu?

—Oh! je n'ai pas voulu de suicides dans ma petite vie. Je les ai épousés tous les quatre. Il faut être bonne fille, n'est-ce pas, Sire? Les hommes sont si malheureux quand on les laisse à la porte! Ils veulent bien peu de chose! Pourquoi leur refuser?

—Eh! si un cinquième se présente, il faudra bien que tu lui dises non...

—Je n'ai jamais dit non à personne, Sire, ce n'est pas dans mon caractère. Mes maris ont compris tout de suite que j'étais gentille avec eux et que je n'avais pas de raisons pour être mauvaise avec les autres. Tout le monde me trouve jolie dans le quartier. Je ne dis pas que tout le monde me plaît, mais que voulez-vous? chacun pratique la charité comme il l'entend. On n'est pas riche à la maison, je donne ce que j'ai, j'aime faire plaisir et le soir je m'endors contente quand je me dis que j'ai eu bon cœur pour tous ceux qui me tendaient la main. C'est ma petite vertu, à moi.

Pausole demeurait rêveur.

—Je n'aurais rien à dire, fit-il, si tu ne t'étais pas mariée. Le mariage est une abdication volontaire de la liberté. On peut la révoquer, cette abdication; mais alors il faut se séparer...

—Oh! nous n'en voyons pas si long! Je me suis mariée avec les marmitons de mes parents. Ils tiennent la maison. Moi, je fais le ménage. C'est notre intérêt de rester ensemble, et, comme nous nous aimons bien, tout s'arrange. Quand la nuit est passée, quand le ménage est fini, je reste seule et je n'ai rien à faire. Mes maris sont à leur travail. Alors, comme tant d'autres, je pourrais aller de porte en porte causer avec les commères et dire du mal des voisins. Moi, je trouve que quand on a vingt ans, on peut s'occuper mieux que cela. Aussitôt que j'ai posé ma jupe, je me laisse emmener par l'un ou l'autre: au moins, ce n'est pas du temps perdu.

—Allons, dit Pausole, je vieillis. Je vois que je suis réactionnaire et que les mœurs marchent en avant. Je ne te condamnerai pas, ma fille. Au fond, tu appliques mieux mes lois que je n'ai su le faire en personne. Jusqu'ici, j'avais pour jurisprudence de frapper toutes les femmes adultères qui ne fuyaient pas de chez elles. Un dieu s'est montré jadis plus indulgent que je ne le fus. Il faut que la liberté ne puisse pas être abdiquée, même par consentement mutuel. Ton exemple me frappe, mon enfant, car tu te passes de mes principes et tu as, comme tu dis, ta petite vertu à toi, qui est peut-être bien la grande. Donne-moi la main, je te félicite.


Pausole continua ses visites, il entra dans les ateliers, dans les boutiques, dans les hangars; il questionna les vagabonds qui dormaient le long des murs, il serra beaucoup de mains noires et vit beaucoup de visages souriants. Personne ne se plaignait de la vie au point d'attaquer le gouvernement.

Rentré à la préfecture, il subit un second festin, écouta de nouveaux discours et serra de nouvelles mains avec une croissante fatigue.

Comme les invités se formaient par groupes dans les salons préfectoraux ornés des portraits de Pausole et de ses Reines favorites, le chef de la Sûreté surgit au moment où le Roi venait d'emmener dans un coin écarté Giguelillot par le coude gauche, afin de lui parler poésie.

S'inclinant avec une déférence qu'altérait la fierté de la tâche réussie, le chef prononça lentement ces paroles:

—J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté que son auguste fille, la Princesse Aline, est retrouvée saine et sauve.

—Déjà? s'écria Pausole.

—Oui, Sire. Vous êtes obéi.

CHAPITRE VII

OÙ LE LECTEUR RETROUVE HEUREUSEMENT LES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE.

Dès que je fus couchée, je lui dis: «—Approchez-vous, mon petit cœur.» Elle ne se fit pas prier et nous nous baisâmes d'une manière fort tendre...

Histoire de Mme la comtesse des Barres, 1742.

Aline et Mirabelle, sortant de l'hôtel du Coq, arrivèrent à la ville vers dix heures du soir.

Tryphême, endormie aux heures du soleil, s'anime au crépuscule et reste éveillée tard. Toutes les boutiques étaient ouvertes le long des rues pleines de passants quand les deux amies se mêlèrent à la foule, et Mirabelle en profita pour s'habiller sans plus attendre. Le sentiment de sa nudité était le plus désagréable qu'elle eût encore éprouvé. Bien qu'elle coudoyât beaucoup d'autres jeunes filles aussi découvertes qu'elle-même, ses yeux croyaient voir tous les yeux fixés sur un point de sa personne, et cela ne pouvait pas se supporter,—au moins de la part d'une multitude.

Elle entra donc dans une boutique et expliqua ce qu'elle désirait.

—Oh! madame, fit la marchande, en la considérant des pieds à la tête, ce n'est pas mon intérêt de parler comme je le fais, mais quel dommage d'habiller madame! Quand on a la poitrine si jeune, le ventre si fin, les jambes si bien faites, peut-on cacher des choses pareilles?

—C'est mon caprice, dit Mirabelle.

—Alors, mettez des transparents... Je peux faire à Madame une petite robe Empire en linon blanc sans doublure, très collante autour des hanches... De loin, cela fait robe, et de près, c'est comme si l'on n'avait rien... J'ai là du linon tout ce qu'il y a de léger. On lirait le journal à travers. Madame veut-elle essayer?... Ou bien est-ce que madame préfère le tulle noir? mais c'est plutôt robe de bal.

—Non, rien de tout cela. De la batiste, des bas de fil, une jupe de toile toute faite et une chemisette bleue, voilà ce qu'il me faut. Donnez-en autant à ma sœur qui désire s'habiller exactement comme moi.

—Enfin... je veux bien, dit la brave femme. Vrai, c'est péché de vous obéir.

Habillées, elles achetèrent des canotiers quelconques, mais de paille et de ruban semblables. Mirabelle y tenait beaucoup.

Puis elles sortirent.


—Grande sœur, dit Line en souriant, où irons-nous passer la nuit?

Malgré le conseil de Giguelillot, Mirabelle répondit vivement:

—À l'hôtel.

—Pourquoi pas dans cette maison dont le page nous a donné l'adresse?

—Cela m'effraye, tous ces garçons et toutes ces petites filles ensemble...

—Ils doivent tant s'amuser! Tu ne veux pas aller voir?

—On nous retiendrait peut-être... Je ne suis pas tranquille. L'hôtel est plus sûr.

—Le page disait bien le contraire. Et il est si intelligent!... N'est-ce pas qu'il est gentil, ce petit page, Mirabelle?

—Ah!... tu trouves?

—Oui... J'aime beaucoup ses yeux.

—Moi pas!

—Oh! je t'ai fait de la peine. Tu es devenue blanche...

—Pas le moins du monde. Je ne suis pas de ton avis, voilà tout.

—Mais comme tu es nerveuse! Pourquoi t'ai-je dit cela?... Pardon, Mirabelle, je ne le dirai plus... Viens dans un petit coin noir, tout de suite...

—Pourquoi?

—Pour que je t'embrasse... Si tu me le permets.

Elles prirent une rue obscure et trouvèrent l'abri souhaité: derrière un tombereau de sable qu'on avait laissé là sur cales, les deux jeunes filles, bouche à bouche, se prouvèrent une fidèle tendresse.

—Viens, soupira Mirabelle. Dépêchons-nous, il est tard. Il nous faut une chambre, tu sais.

—Oui, dit Line, j'ai bien sommeil encore. Depuis trois jours j'ai si peu dormi... Je me sens faible, faible, ce soir. Et j'ai mal aux jambes... Comment cela se fait-il? Nous n'avons guère marché, pourtant?

—C'est parce que tu grandis. Je suis contente de cela. Bon signe, ma chérie.

Line croyait tout ce qu'on lui disait et ne s'inquiéta pas davantage.

Dans une avenue silencieuse, elles s'arrêtèrent devant un hôtel qui paraissait très convenable et qui avait pour enseigne: Hôtel du Sein-Blanc et de Westphalie.

Elles y pénétrèrent. Mirabelle choisit une chambre à grand lit, très vaste, avec des miradores qui lui assuraient une précieuse fraîcheur.

Au moment où elles gagnaient l'ascenseur, la directrice prit à part Mirabelle et s'excusa profondément: l'hôtel avait six attachés chargés du service de nuit près des dames qui voyageaient seules; mais il était venu dans l'après-midi une famille de sept Anglaises qui avaient retenu par télégramme toute cette partie du personnel et la maison se trouvait ainsi démunie pour quarante-huit heures. La directrice offrait de les remplacer, au moins dans la mesure du possible, en réveillant les deux petits grooms, qui étaient sans doute un peu jeunes, mais passaient pour très gentils. Elle demandait, en outre, si ces dames resteraient plusieurs jours afin de les inscrire sur-le-champ pour les premiers attachés disponibles.

Mirabelle la laissa parler; puis elle répondit simplement:

—Ma petite sœur et moi, madame, nous n'avons besoin de personne.

À peine enfermées dans leur chambre, elles se déshabillèrent avec lassitude. Line dormait en faisant sa toilette et restait les doigts dans ses cheveux sans pouvoir terminer sa natte.

Mirabelle, mélancolique, mais patiente et résignée, la coucha comme une enfant.

—Bonsoir, Mirabelle... Dors bien... murmura Line en tendant la bouche, mais sans pouvoir rouvrir les yeux.

—Bonsoir, ma chérie... je ne t'éveillerai pas.

—Bien gentille... bonne nuit.

Mirabelle se glissa le long de son amie, prit tendrement le petit corps entre ses belles jambes jalouses, posa la tête blonde sur sa poitrine et ne put s'endormir que longtemps, longtemps après.


Elle s'éveilla cependant la première, sonna, sauta du lit et sortit dans le couloir afin de donner ses ordres silencieusement.

Il lui fallait des fleurs, des gerbes, des brassées, des bottes de fleurs. Elle en mit partout, sur les tables, la cheminée, les divans, les chaises, les consoles. Elle en mit derrière les cadres, dans les marges de toutes les glaces, et jusque dans les gonds des hautes portes-fenêtres ouvertes. Elle en joncha le tapis, elle en couvrit la couche. Autour du cher profil de Line endormie elle en rougit l'oreiller blanc, et Line fut éveillée par leur immense parfum.

Les deux mains jointes sous la joue, souriante des yeux et de la bouche, la natte ramenée sur la poitrine et un sein dans le pli du coude, elle appela Mirabelle qui mit genou en terre comme si elle mimait un ballet d'amour.

Line avait l'âme reconnaissante. Elle réunit ses bras nus derrière le cou de son amie, ébaucha quelques baisers plus sonores que voluptueux, puis tourna doucement la tête de Mirabelle de façon à poser l'oreille sur sa bouche et lui offrit sans détours ce que la jeune fille pouvait désirer de plus agréable à ses tentations.

Mirabelle ne se fit pas prier. Ayant prouvé douze heures durant toute la discrétion dont elle était susceptible, elle jugea qu'elle avait atteint l'extrême limite de la réserve et qu'il lui devenait permis de se montrer enfin telle que les dieux l'avaient faite.

Sa franchise, durant quatre heures, se montra sous tous les aspects. Après plusieurs attendrissements qui l'ébranlèrent jusqu'au fond de sa jeune et prompte émotion, Line avoua qu'elle était décidément souffrante et qu'elle n'aurait pas même la force de se lever pour déjeuner sur une chaise.

Elle prit son repas au bord du lit.

Cependant la journée s'avançait. Mirabelle rangea la chambre, reçut les vêtements, les plia, en ancienne apprentie soigneuse, et, comme il fallait bien méditer aussi les exigences de la vie pratique, elle visita les porte-monnaie et fit le compte des richesses communes.

Deux journées d'auberge au village, les achats de vêtements, les fleurs, avaient absorbé les trois quarts de ce que contenaient les petites bourses...

Mirabelle, toute soucieuse, ébaucha des combinaisons...

—À quoi penses-tu? demanda Line.

—À toi, chérie... Il faut que je sorte...

—Tu penses à moi et tu me quittes?

—Pas pour longtemps... Deux heures peut-être... Si je n'étais pas rentrée à l'heure du dîner, tu ne t'inquiéterais pas, le promets-tu?

—Oh! mais comme je vais m'ennuyer! Pourquoi faut-il que tu sortes?

—Ne me demande pas... C'est pour nous deux... Dès que je serai sortie, ferme bien la porte, n'est-ce pas? et ne laisse entrer personne... Puisque tu es fatiguée, tu devrais faire une longue sieste en m'attendant...

Elle prit des ciseaux, se coupa une boucle brune et la fixa au second oreiller avec une épingle à cheveux.

—Tiens, mon amour, voici un peu de moi pour que tu ne te sentes pas seule...

CHAPITRE VIII

OÙ LES ÉVÉNEMENTS SE PRÉCIPITENT.

Il étoit trop poli, trop galant pour desobliger un sexe dont il avoit toujours été l'idole. Dès qu'une jolie femme se présentoit, elle était sûre d'être placée.

Le Cosmopolite.—1751.

—Ma fille est retrouvée? dit Pausole. C'est fort heureux pour elle. Mais quelle heure singulière vous avez choisie, monsieur, pour une pareille découverte!

—Sire... je suis confondu... Nous ne choisissons guère les...

—Comment voulez-vous que j'aille courir les rues quelques instants avant minuit, un soir de fête, en pleine foule, au milieu des plaisirs et sans doute des excès que toute fête conseille et même facilite, pour une démarche aussi intime, aussi délicate, aussi scabreuse que de pénétrer en personne dans l'appartement clandestin d'une Altesse royale avec le dessein paternel de ressaisir son affection? La Princesse Aline se couche à neuf heures, monsieur le chef de la Sûreté. Elle est certainement au repos en ce moment. J'arriverais comme un personnage de vaudeville au milieu d'un flagrant délit et cette seule idée m'est odieuse. Vous m'en voyez tout révolté. Allez, monsieur, vous êtes un maladroit!

—Mais, Sire, c'est votre ministre, l'honorable, seigneur Taxis, qui m'a conseillé de...

—Encore lui! Toujours cet homme! Je n'apprends donc rien de malencontreux, de brouillon, d'impolitique sans qu'il n'y ait sa part de responsabilité! Il se rendra intolérable, et je ne sais pas vraiment si je ne finirai point par me priver de tels services où je ne recueille que trouble et vicissitude... Allez! vous dis-je; je suis très mécontent... Réglez la suite avec mon page. Je ne veux plus m'occuper de rien.

Giguelillot emmena le malheureux.

—Pourquoi venir parler de cela au Roi? lui dit-il. Si vous m'aviez pris à part, je vous aurais prévenu d'un mot... Voyons, dites-moi ce que vous savez. J'essayerai d'arranger les choses.

Le chef de la Sûreté expliqua que la Princesse Aline avait été retrouvée, non avec un jeune homme, comme on croyait le savoir, mais avec une jeune fille un peu plus âgée qu'elle, hôtel du Sein-Blanc et de Westphalie. Il ajouta que, deux agents restés pendant trois heures aux écoutes derrière la porte avaient fait le rapport le plus singulier de tout ce qu'ils avaient su entendre. Il insista pour obtenir que l'arrestation fût prompte, disant que, à plusieurs reprises, Son Altesse s'était plainte d'une lassitude extrême et que le souci de l'auguste santé devait primer, semblait-il, toute autre considération.

—Ne savez-vous rien de plus? demanda Giguelillot.

—L'inconnue parlait d'une absence qu'elle avait faite dans le courant de l'après-midi et qui a été confirmée par le portier de l'hôtel.

—Où pouvait-elle aller?

—Elle refusait de le dire; mais elle rapportait deux cents francs d'une mystérieuse origine, et une bague qu'elle voulait revendre sans la garder un seul jour.

—C'est tout ce qu'on sait?

—Demain lundi, de quatre à huit, elle sortira une seconde fois.

—Ah! ah! c'est très intéressant.

Giglio remercia le policier, lui ordonna de faire cesser la surveillance le lendemain à quatre heures précises, et surtout de renoncer à toute communication avec Taxis, d'une part, avec Pausole, de l'autre.


Il achevait à peine, lorsqu'un grand mouvement se fit autour de lui,

Le Roi venait de manifester au préfet qu'il lui était agréable de se retirer dans ses appartements avec la jeune femme qu'il avait épousée le matin même.

Giguelillot traversa vivement le salon, s'approcha de Diane à la Houppe et prit en penchant la tête sur l'épaule un air suppliant et doux...

Diane fronça les sourcils sans pouvoir en même temps s'empêcher de sourire, et, le visage tendu en avant, elle articula nettement:

—Oui.

Puis, dans un rire silencieux, elle murmura non sans bravade:

—Tu ne diras plus, petite horreur, que tu n'as jamais entendu ce mot-là.


Il la rejoignit une heure plus tard. Elle l'attendait sur une chaise longue; ses cheveux noirs ondulaient largement sur chacune de ses joues et la recouvraient jusqu'à la hanche. Il ne vit de son expression que deux yeux très brillants et une bouche humide...

—Eh bien, madame, dit-il, je vous ai obéi. La Princesse Aline n'est pas arrêtée.

—Oh! tu es gentil! tu es si gentil!

—Quelle récompense aurai-je?

—Toutes celles que tu aimes.

Elle ferma doucement le verrou, tandis qu'il éteignait toutes les lampes électriques, sauf une qu'il posa sur le sol, afin de laisser le sommet du lit dans une demi-obscurité. Il retira son costume jaune et bleu dans le cabinet de toilette. Un flacon de parfum s'offrait: il le reconnut aussitôt et s'en versa par attention.

Mais lorsqu'il frissonna enfin dans les bras de la jeune femme il se sentit presque humilié, ou, si l'on peut le dire, inutile. Son gracieux talent ne lui servait à rien. Diane obéissait aux caresses avec un tel empressement que toute subtilité devenait ruse perdue. Déjà elle avait ressenti ce qu'il s'occupait de lui suggérer avec plus de méthode qu'elle n'avait de patience. Ainsi plusieurs fois de suite elle le déconcerta.

Au milieu de la nuit, comme pour le dominer et le maintenir au moment où elle attendait de lui des réponses presque solennelles, Diane à la Houppe s'étendit avec un soupir sur celui qu'elle chérissait tant, s'accouda de chaque côté, le frôla régulièrement de ses seins gonflés et souples dont la caresse passait tiède et lui dit avec effort:

—Tu m'aimes?

—Oui.

—Combien de temps m'aimeras-tu?

—Toujours.

—Alors... je peux te confier... un secret?

—Tu peux.

—Le Roi m'a dit qu'il songeait à permettre aux pages... d'entrer dans le harem... et qu'il fermerait les yeux sur... ce qui se passerait... très probablement.

—Admirable inspiration!

—Oh! ne ris pas!... Je suis si contente!... Nous pourrons nous revoir... Maintenant cela m'est bien égal que la blanche Aline soit prise... puisque cela ne nous sépare plus...

—Amour!...

—Mais tu vas me jurer quelque chose.

—Tout ce que tu voudras.

—Il y a tant de femmes au harem... Sais-je seulement si quelqu'une ne te fera pas la cour? Souviens-toi, Djilio, souviens-toi que je me suis soumise la première... et jure-moi que les autres n'obtiendront rien de ta bouche... Jure-moi que personne ne t'étreindra comme je t'étreins... avec mon corps et mon âme!... Jure, Djilio! Donne-toi comme je me donne!

Giguelillot ne fit aucune difficulté. Il jura selon les traditions et prit le ton qui convenait à la circonstance. Puis il quitta la belle Diane «afin de ne pas la compromettre», ainsi qu'il le lui fit comprendre,—et aussi pour dormir tranquille, mais il ne dit rien de cette-raison-là.


Le lendemain, comme il passait dans le corridor préfectoral, un appel murmuré mais pressant lui fit retourner la tête.

Le petit visage de Philis se hasardait, timidement, derrière une porte entre-bâillée.

La porte s'ouvrit tout à fait, puis se referma sur eux deux.

—Le Roi dort, dit Philis. Restons là,... Nous ne serons pas surpris.

—Comment! à midi et demi, le Roi dort encore?

—Pas depuis longtemps! expliqua la petite avec une certaine fierté.

—Et vous?

—Moi! je n'ai pas sommeil quand je pense à vous. Il y a une heure que je vous attends derrière cette porte.

—Que vouliez-vous de moi?

Elle prit un air penché:

—Une petite leçon, monsieur... Vous ne m'en avez donné qu'une et je l'ai vite apprise par cœur, mais je ne ferai jamais de progrès si vous ne m'enseignez qu'une règle sur quatre...

Giguelillot la félicita de ses dispositions studieuses. Toutefois, comme il ne trouvait ni agréable ni décent le rôle qu'on voulait lui faire jouer, il décida que dans l'intérêt même de l'élève, la seconde leçon devait être plus expérimentale que théorique, et, consultant ses fantaisies plutôt que les devoirs de sa tâche, il abusa diversement de l'acceptation préalable que Philis exprimait toujours à l'étourdie, avec un jeune élan de confiance et parfois de curiosité.

Philis apprit les quatre règles. Son esprit s'ouvrait peu à peu à toutes les lumières nouvelles d'une science qui la ravissait, et qui n'était jamais trop difficile, prétendait-elle, pour ses jeunes compréhensions. Cependant après une heure et quart Giguelillot lui dit en ami que son petit cerveau délicat avait assez travaillé.

Elle le retint:

—Vous vous en allez?

—Jusqu'à ce soir.

—Vous sortez en ville?

—Oui.

—Puis-je vous donner une commission?

—Laquelle?

—Écoutez... Ma sœur n'a pas toujours été gentille pour moi... mais je l'aime bien tout de même... et je suis triste qu'elle soit partie... Vous êtes si adroit, petit ami... Vous pourrez peut-être découvrir son adresse... et la voir un instant... et lui parler de moi... Cherchez-la, vous me ferez plaisir... Gardez son secret, je n'en veux pas... mais dites-moi si elle va bien... Je ne vous demande pas autre chose...

—Vous le saurez ce soir, dit Giguelillot.

—C'est gentil... Encore un petit mot... Vous lui parlerez... vous lui parlerez de tout près... Ne l'embrassez pas...

—Je vous le promets.

—Même si elle a l'air d'en avoir envie?

—Les jeunes filles n'ont jamais cet air-là, mademoiselle.

—Oh!... alors on voit bien que vous ne les connaissez pas!


Giguelillot déjeuna fort tranquillement, fit à plusieurs amis l'aveu confidentiel de son départ pour une enquête, afin que cela fût immédiatement répété au Roi. Puis il sortit, seul et sans canne.

Devant l'hôtel de la préfecture, sur la planche d'un banc public, il aperçut la belle Thierrette, qui, les deux mains croisées en poing et le corps courbé en cerceau, posait, sans en avoir conscience, pour la statue monumentale du Découragement silencieux.

Il la releva par le menton.

—Eh bien, pauvre Thierrette, cela ne va pas? dit-il.

—Ah! monsieur! je ne peux pas suffire... Ce n'est pourtant pas faute de bonne volonté... J'y mets tout mon cœur, vous savez... je me mets en quatre pour contenter... mais il y a trop d'ouvrage... Je vais demander mon compte.

—Déjà? Déjà? Comment, toi, une forte fille, avec tes muscles et ta santé, tu ne peux pas crier: «Vive l'armée!» pendant deux jours de suite? Qui est-ce qui m'a flanqué une mauviette pareille, sacré nom d'un chien?

—Mauviette? Je voudrais bien en voir une autre à ma place!... Monsieur, ils amènent leurs amis, maintenant!... Un régiment, passe encore, mais toute la ville, je ne peux pas... Alors je viens vous prier... pour si vous connaissiez une maison plus tranquille... même avec plusieurs maîtres... pourvu qu'ils ne soient pas plus de cinquante...

—Allons, console-toi. Je sais ce qu'il te faut. De ma propre autorité je te nomme ribaude ordinaire à la suite du corps des pages. Nous sommes quinze à peine...

—Oh! si ce n'est que cela!

—... Et nous avons tous beaucoup d'amies; mais il nous manquait... comment dirai-je... quelqu'un qui fût à portée... Les soubrettes du Roi ne sont jamais seules à l'heure où on leur rend visite... On ne peut pas compter sur elles... Toi, tu seras notre petit harem particulier. C'est entendu. Sèche tes larmes.

La paysanne se confondit en remerciements et resta clouée sur la place.

La quittant avec un geste d'encouragement et d'entrain, Giguelillot fut d'abord s'acheter des cigarettes, puis il se rendit vers les lieux où il savait pouvoir rencontrer Galatée.

C'était un petit hôtel blanc, fort convenable d'aspect, et dont rien ne décelait la vie intérieure.

Le page sonna. On l'introduisit auprès d'une grande dame âgée qui avait de parfaites façons et qui s'enquit tout de suite de ses préférences, c'est-à-dire qu'elle lui demanda s'il fallait faire prévenir en ville Mme X., femme d'un magistrat, personne blonde très effarouchée, ou plutôt Mme Y., dont la photographie était sur la cheminée.

Mais Giglio, sans y toucher, fit en quelques mots précis le portrait d'une jeune fille idéale qui ressemblait à Galatée comme Galatée à son miroir.

On le laissa seul dans une chambre, et, après vingt minutes d'attente pendant lesquelles on fit semblant d'aller quérir l'ingénue chez elle, il vit entrer Mlle Lebirbe qui venait simplement de la chambre voisine.

Dès qu'elle l'aperçut, elle poussa un cri et, détournant la tête, se mit à pleurer.

Au lieu de triompher par un «Je vous l'avais bien dit!» qui ne lui eût pas apporté les consolations indiquées, Giglio s'approcha d'elle et lui prit la main:

—Qu'avez-vous?

—Ah! vous êtes gentil d'être venu!

Ses larmes redoublèrent. Elle reprit:

—Vous aviez raison... vous m'avez parlé comme un ami... J'ai eu tort de ne pas vous croire... On a été si grossier pour moi, si vous saviez!... Je ne suis pas plus heureuse que dans ma famille...

—Vous retourneriez chez votre père?

—Oh! non! mais je veux sortir d'ici.

—Personne n'a le droit de vous retenir. Où irez-vous quand vous serez sortie?

—Je ne sais pas...

Puis, de plus en plus désespérée, elle sanglota:

—Je suis amoureuse.

Giglio ne comprenait plus.

—Vous dites?

Elle ne répondit rien.

—Amoureuse de qui?

Elle hésita encore, sourit légèrement, soupira, et dit enfin:

—De votre amie.


Très sérieux, le page hasarda:

—Est-ce que vous ne pourriez pas désigner plus clairement...

—Votre amie de l'hôtel du Coq... L'aînée des deux... Elle est venue ici... Elle avait besoin d'argent, paraît-il... Ah! si vous aviez vu ma joie quand je l'ai aperçue... N'est-ce pas qu'il y a des hasards providentiels et que nous étions prédestinées à nous retrouver un jour, peut-être pour longtemps?

—Ce n'est pas douteux, dit Giguelillot qui entrevit des machiavélismes.

—Vous savez que j'en suis folle? reprit Galatée. Je comprends maintenant tout ce que j'ai vu par ma fenêtre, au bout de ma lorgnette qui tremblait... Nous sommes restées seules une demi-heure dans un salon d'attente... Je crois bien qu'elle en aime une autre et néanmoins elle m'a aimée... pour se purifier, disait-elle, de ce qu'elle allait faire dans l'horrible endroit où je suis encore. Quand je pense qu'elle va revenir dans une demi-heure et que peut-être nous ne nous reverrons pas...

—Vous vous reverrez, dit Giguelillot, ce soir même, et pour longtemps.

—Je le lui ai demandé. Elle ne veut pas.

—Elle voudra... Croyez-moi aujourd'hui puisque vous regrettez de ne m'avoir pas cru avant-hier... Venez ici écrire une lettre. Demandez ce qu'il faut pour cela.

Une esclave en bonnet apporta un buvard.

—Vous allez, dit Giguelillot, écrire à la jeune fille que vous espérez, que vous attendez ici même.

—Pourquoi?

—Pour lui dire d'abord ce que vous pensez d'elle...

—Elle le sait.

—Elle ne le sait pas. Rien ne vaut une déclaration écrite... Dites-lui par lettre tout ce que vous lui avez dit en pensée depuis que vous l'avez quittée... Et enfin...

—Mais puisqu'elle va venir?

—Oh! il ne faut pas lui en parler. C'est très important. Vous gâteriez tout.

—Soit...

—Dites-lui donc ce que vous pensez d'elle, et donnez-lui rendez-vous pour ce soir au Jardin-Royal, sous le monument de Félicien Rops.

—Elle y sera?

—Elle y sera. Je m'y engage. Mais dépêchez-vous. Le temps presse.

Galatée écrivit sa lettre, puis, la tendant:

—À quelle adresse?

—Je me charge de la faire parvenir.

—Et le résultat?

—Ce soir vous serez toute seule avec cette jeune personne et vous l'emmènerez où il vous plaira... Je vous conseille d'aller en France.

—Vous ne vous moquez pas de moi?

—Voulez-vous me dire pourquoi je me moquerais de vous?... et si jusqu'à présent je vous ai laissé croire que je faisais de fines mystifications autour de votre personne?

—Pardonnez-moi, mon ami. Merci... Merci de tout cœur... Vous reverrai-je?

—Non... ou du moins... pas cette semaine... On se revoit toujours: le monde est si petit. Mais je vous chasse d'où vous êtes, et ne vous donne aucun rendez-vous. C'est la meilleure preuve que je puisse vous offrir de ma respectueuse amitié.

CHAPITRE IX

OÙ GIGUELILLOT, LUI AUSSI, DEVIENT AMOUREUX.