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Les aventures du roi Pausole

Chapter 49: ÉPILOGUE
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About This Book

A whimsical, episodic tale centers on a pleasure-loving monarch of a small, semi-fantastical realm where permissive laws encourage personal liberty and comic indulgence. Short episodes and vignettes recount his daily judgments, erotic escapades, and the tangled relationships among numerous courtiers and villagers, mixing farce, sensual description, and witty satire. The prose shifts between playful mockery of social conventions and lyrical celebration of desire, while recurring scenes of festivals, tribunals, and domestic mishaps illuminate human foibles and the tension between freedom and responsibility.

Le garçon est pour la fille,
La fille est pour le garçon;
Quoi qu'on fasse et qu'on babille,
Ce n'est, ma foi, que vétille,
Que mystère et que façon.
Le filet est pour l'anguille
Et le trou pour la cheville,
La limace à la coquille,
La coquille au limaçon.
Le garçon est pour la fille,
La fille pour le garçon.

Le manche pour la faucille
Et la balle pour la grille,
Le fil pour la canetille
Et la pomme pour l'arçon,
L'appât est pour l'hameçon,
Le bout pour le nourrisson,
Et l'oiseau pour le buisson,
Et le garçon pour la fille.
Le cheval est pour l'étrille
Et pour le caparasson,
Le tillac est pour la quille,
La cage pour le pinson,
Et l'étang pour le poisson,
Et l'ente pour l'écusson,
Et l'épy pour la moisson,
Le rocher est pour l'anguille,
La fille pour le garçon.
. . . . . . . . . . . .

Virelai de Claude Le Petit.—1660.

Lorsque Giguelillot se rendit enfin hôtel du Sein-Blanc et de Westphalie—car vous pensez bien qu'il y courut—Mirabelle venait de sortir.

Il frappa trois coups discrets, et attendit:

—Qui est là?

—Moi.

—Vous?... le page de papa? dit Line tout bas, dans la serrure.

—Puis-je entrer?

—On m'a bien défendu d'ouvrir... Mais puisque c'est vous, il n'y a pas de danger.

Elle lui ouvrit, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui tendit la joue.

—Embrassez-moi, dit-elle, je vous le permets... Sur l'autre joue aussi... La vôtre, maintenant...

Elle soupira.

—J'ai bien des choses à vous dire... Asseyons-nous tout près, sur le canapé... Comment vous appelez-vous?

—Djilio.

—Oh! quel joli nom! dit Line.


Et Giglio pensa une fois de plus que si chaque femme trouve à dire des banalités diverses, selon les amants qu'elle rencontre, chaque homme n'entend pas plus de dix phrases de la part de toutes les maîtresses, comme si elles répétaient en secret pour lui réciter le même rôle.


—Quel hasard! s'écria Line. Je pensais justement à vous... Laissez-moi vous regarder... Je me suis presque disputée avec mon amie à propos de vos yeux... Je les trouvais très jolis. On a prétendu que non. Mais j'ai raison contre elle, Djilio. Ils sont bien jolis, vos yeux.

—Tout à fait quelconques, dit Giglio; s'ils s'animent quand ils vous regardent, Altesse, c'est à vous qu'ils le doivent.

—Ne m'appelez pas Altesse, vous m'intimidez. Dites-moi Line, c'est plus gentil.

Mais il ne la nomma d'aucune façon, car, avec un trouble apparent qui n'était pas, cette fois, volontaire, il ne trouva plus rien qui lui semblât digne d'être dit à la blanche Aline.

Le premier jour où il l'avait vue, dans cette autre chambre d'hôtel où s'étaient précipités des événements si rapides, les circonstances ne se prêtaient guère à une contemplation tendre. Mirabelle, présente et jalouse, ne se laissait pas oublier, Aline inquiète montrait un visage altéré. Scène étourdissante et brève, ce quart d'heure singulier s'en était allé en folie dans le tourbillon de son souvenir.

Là au contraire, dans le silence, de ses yeux et si près de son visage charmant, il la vit semblable à elle seule.

Diane à la Houppe lui parut trop sensuelle; Philis trop exempte de tendresse. L'une dévorait et l'autre jouait, mais aucune des deux n'avait dans le regard cette petite flamme continue qui appelle et retient l'amour au moment où elle le révèle.

Il tenait les deux mains de Line, qui ne baissait pas les paupières et qui laissait entr'ouverte, comme pour un baiser toujours prêt, sa petite bouche plus haute que large de jeune fille encore enfant.


Il ne lui parlait point. Il n'aurait su que lui dire. Vaguement, et une à une, les phrases qu'il avait répétées cent fois se présentèrent à son esprit. D'abord il les rejeta, puis avec un sourire presque triste, il pensa que sur un autre ton, ces phrases-là ne seraient plus les mêmes. Il se dit que ses hyperboles, et les plus invraisemblables, se trouveraient mieux que jamais en situation; que les petits mensonges de la galanterie, excusables dans une aventure, deviendraient tout à fait touchants au début d'une passion réelle; enfin qu'il pouvait sans faute abuser sa nouvelle amie selon ses méthodes ordinaires, sachant qu'il lui ferait plaisir et sentant combien cela lui était dû.

—Qu'avez-vous? disait Line,

—Je vous aime, fit-il.

—Je vous aime aussi, Djilio; je vous aime de tout mon cœur. Je suis bien heureuse en vous le disant.

—Mais moi, je vous aime depuis si longtemps. Vous n'en saviez rien, n'est-ce pas?

—Depuis longtemps? répéta Line. Vous m'aimez depuis longtemps? Mais hier matin je ne vous connaissais pas...

—Je vous aime depuis trois ans, dit Giguelillot en soupirant.

—Et vous ne me l'aviez jamais dit?

—Je n'osais pas... Je pensais à vous, mais vous étiez si haut, si loin de moi!... Comment croire que jamais vous consentiriez à m'entendre?... Je vous aimais d'en bas... Je pensais à vous sans cesse, mais je n'espérais pas que j'arriverais un jour, par un hasard extraordinaire, à vous parler enfin seul à seule, la main dans la main, les yeux dans les yeux...

Line le regardait avec tendresse.

Il poursuivit:

—Vous ne me croyez pas?

—Oh! si!

—Tenez... J'écrivais des vers sur vous...

—Des vers? Vous faites des vers? Oh! j'aime tant les vers! Et vous en avez fait sur moi? c'est vrai?

—Voulez-vous les lire?

—Si je veux les lire?... mais oui!

—Les voici.

Giguelillot sortit de sa poche son premier volume de vers, feuilleta... Agnès... Alberte... Alexandrine... Alfrède... Alice... Alix... Aline!

—Lisez! dit-il simplement.

Line s'empara du petit volume et lut avec avidité:

Ah! quand vous paraissez dans le ciel du loisir,
Lumière de mes nuits si tristes et si brèves,
Idéal renaissant de mon premier désir,
Ne sentez-vous jamais mon âme vous saisir
Et fermer sur vos seins les ailes de ses rêves?

La petite Line leva de grands yeux.

—Mais qui me dit que ces vers sont pour moi?

—C'est un acrostiche... Vous savez bien ce que c'est qu'un acrostiche? Vous êtes abonnée au Journal de la Jeunesse? Lisez les premières lettres de chaque vers.

—A, L, I... Aline! s'écria-t-elle avec un sourire de joie. Oh! c'est vrai! Et comme ils sont jolis! Je n'en ai jamais lu d'aussi jolis que ceux-là... Mais vous avez beaucoup de talent!

—Quand je parle de vous, Line... C'est vous seule qui m'inspirez... Vous m'avez bien compris?... Je n'osais pas écrire votre nom dans un volume que tout le monde pouvait lire... Je l'ai caché dans un acrostiche... secrètement... pour vous et pour moi... Personne ne le sait, hors nous deux!

Line se jeta dans ses bras. Il la prit avec passion, et sans rien tenter de plus direct envers son petit corps plié, il unit sa bouche à celle qui se tendait, très tendrement, presque avec précaution.

—Comment! dit Line, vous connaissez cela aussi?... Mirabelle me disait qu'elle l'avait inventé...

—On le lui avait appris, dit Giguelillot.

—Comme à vous?

—Oh! je l'aurais deviné d'instinct, le premier jour où je vous ai vue.

—Mais alors... elle m'a trompée?

—Elle vous a trompée gentiment.

—C'est égal... elle m'a dit un mensonge... Je ne le lui pardonnerai de ma vie. C'est si vilain, les mensonges, n'est-ce pas?

—Rien n'est plus laid, dit Giguelillot.

Line réfléchissait, les lèvres serrées.

—Je vous aime encore plus que mon amie, dit-elle.

Ici, Giglio cessa de se contenir. Il prit la petite Line dans ses bras, la porta sur le lit sans quitter ses lèvres, d'autant plus facilement qu'elle lui disait:

—Oh! oui!... mettez-vous là... tout près... tout près...

Et une heure plus tard, la blanche Aline avouait dans ses bras très émus:

—Mirabelle est une menteuse. Je vous aime plus qu'elle, beaucoup plus qu'elle... Je vous aime... comme je n'ai jamais aimé personne au monde... Oh! ne vous en allez pas! ne vous en allez pas!

—Il le faut...

—Mais pourquoi?

—Le Roi m'attend... Mirabelle va rentrer...

—Je ne veux plus la voir! Je n'aime que vous! que vous!... Restez là... je voudrais vous toucher depuis les pieds jusqu'à la tête et rester ainsi toujours, les doigts dans vos doigts, la bouche sous la vôtre... Je ne veux pas que vous vous en alliez... Obéissez-moi, enfin!

Giglio brusqua les choses:

—Tout est perdu, dit-il, si nous restons ici. Mirabelle vous reprendra dans une heure. Elle-même sera prise une heure après et nous ne pourrons plus jamais, jamais nous revoir, car le Roi vous emprisonnera de nouveau dans vos appartements du palais.

—Alors, emmenez-moi, partons... Est-ce qu'il n'y a pas d'autres pays où nous pourrions vivre tranquilles, sans que personne puisse nous tourmenter?

Giglio eut pitié de Pausole:

—Vous aimez votre père, ma petite Line. Vous l'aimez beaucoup. Si vous allez où il n'est pas, vous le regretterez bientôt.

—Oui, j'aime papa, mais pourquoi m'enferme-t-il? Si je reviens au palais, je ne pourrai pas vous revoir et je serai malheureuse comme avant... Car je le sens bien maintenant... j'étais très malheureuse... Je ne m'en doutais guère...

—Il y a un moyen qui arrangera tout. Vous vous rappelez la maison dont je vous avais parlé hier? la maison de ces bons vieillards qui recueillent les enfants maltraités et les soignent?

—Oui. 22, rue des Amandines. Je crois que je me rappelle encore l'adresse.

—Parfaitement. Allez-y. Allez-y tout de suite. Et quand on vous aura donné la chambre qui vous convient (demandez la section des filles), je me charge de vous en faire sortir avec toute votre liberté.

—Pour toujours?

—Pour toujours.

CHAPITRE X

OÙ L'ON PRESSENT LA FIN.

Διὸ δεῖ ἦχθαί πως εὐθὺς ἐκ νέων, ὡς ὁ Πλάτων φησίν, ὥστε χαίρειν τε καὶ λυπεῖσθαι οἷς δεῖ· ἡ γὰρ ὀρθὴ παιδεία αὕτη ἐστίν.

Aristote, Éthique, II, 2.

Il était quatre heures, le lendemain, quand Pausole et ses deux ministres furent reçus rue des Amandines, où le bon Roi, si bon qu'il fût, ne croyait pas entrer en père.

Giguelillot, depuis le matin, avait mis zèle et patience, d'abord à persuader au Roi que cette visite serait pleine d'attraits; ensuite à instruire secrètement ses hôtes, afin qu'ils lui parlassent comme il convenait de le faire.

Le directeur de la Société mena Pausole jusqu'à un fauteuil, s'inclina trois fois devant lui et lut enfin, d'une voix satisfaite et ponctuée, l'allocution que voici:

«Sire,

«L'Union tryphémoise pour le Sauvetage de l'Enfance ne saurait être comparée aux œuvres similaires des pays limitrophes, pas plus que les lois de Votre Majesté ne souffrent de rapprochement avec celles des nations rivales. Ici, nous recueillons les enfants maltraités, physiquement ou moralement, mais le danger moral que nous prétendons combattre n'est pas du tout celui que redoutent nos meilleurs confrères étrangers, lesquels n'entendent pas comme nous le bonheur des petits enfants.»

—Je le crois sans peine, dit Pausole.

—«Nous estimons, avec vous-même, Sire, que le jeune être acquiert très tôt quelque droit à la liberté. Nous estimons qu'en soumettant la jeunesse à l'autorité paternelle pendant vingt et une années d'existence, les vieilles lois européennes prolongent dans leur sein l'une des nombreuses racines que l'esclavage antique y laisse encore vivantes. Le droit du père sur le fils, comme celui du mari sur la femme, c'est, au fond, sous un nom quelconque, la mainmise du plus fort sur l'épaule du plus faible, et il emprunte à la tyrannie son arbitraire sans limites, en même temps que son prétexte et son drapeau: la protection. Le mobile qui entraîne un citoyen libre à enfermer son enfant dans les horribles geôles qu'on nomme les internats n'est pas différent de celui qui le pousse, pendant les vacances, à martyriser le pauvre petit du revers de la main ou du bout de la règle. L'homme, qui n'a plus de droits sur les libertés de l'homme et qui ne peut plus impunément séquestrer ou frapper un esclave humain, conserve partout son pouvoir sur la personne de l'enfant, et, comme il faut bien qu'il abuse de tous les pouvoirs qu'on lui donne, il abuse de celui-là, pour se dédommager d'avoir perdu les autres.»

—Très bien pensé, dit Giguelillot. N'est-ce pas, Sire?

—Très bien, dit Pausole.

—«Nous considérons comme abus de pouvoir paternel toute atteinte portée à la libre expression comme au libre exercice des volontés de l'enfant, si ces volontés n'engagent que lui seul. Nous offrons chez nous un asile à tous les enfants malheureux sans leur demander pourquoi ils souffraient dans leur famille, mais en constatant avec une légitime fierté qu'ils sont heureux dans notre sein. Nous entretenons chez eux le goût spontané de l'étude au lieu de leur faire haïr toute espèce de travail en les emprisonnant dans la salle de classe. Leur émulation n'est pas moindre et nous avons constaté bien des fois que, près d'un maître aimé, l'espoir des récompenses vaut la crainte des punitions. Les deux sexes élevés ensemble apprennent à se connaître l'un l'autre et sont ainsi moins exposés à se tromper cruellement plus tard. Lorsqu'il leur plaît d'aller au jeu, ils sont libres là comme ailleurs. Rien ne leur est défendu, hormis de se disputer. Ils se groupent comme ils le veulent, dans la cour comme au dortoir. Respectant les lois naturelles plutôt que les principes des hommes, nous n'enfermons pas les sens de nos élèves dans une contrainte artificielle où ils dévieraient fatalement, pour le plus grand dommage de leur santé fragile. Nous favorisons au contraire l'expansion des jeunesses précoces, convaincus qu'à retarder l'amour on ne fait que le rendre plus redoutable, et qu'à suppléer le plaisir par le rêve on accomplit de mauvaise besogne. Ce n'est pas là de l'éducation, au sens vraiment élevé du mot...»

Pausjole interrompit le discours:

—Et quand ces enfants vous demandent conseil?

—Sire, nous leur déconseillons les amitiés particulières, mais c'est pour leur présenter les amitiés multiples comme un meilleur emploi de leurs jeunes tendances. L'amour, l'amour exclusif d'une personne individuelle, l'amour enfin tel qu'on l'enseigne dans les classes de littérature des lycées français ou allemands, est en effet une tragédie qui aboutit le plus souvent à la folie furieuse d'Oreste, à la triste fin de Marguerite ou au suicide lamentable de Roméo et de Juliette. Les faits divers de tous les grands quotidiens sont remplis de pareilles catastrophes. Pénétrés du devoir qui nous incombe et de l'influence salutaire que nous pouvons exercer, nous enseignons à nos élèves les dangers d'un amour unique; certes, nous apportons ici le tact et la discrétion que de pareils sujets comportent, mais nous ne saurions oublier devant nos petits orphelins qu'il y va de leur santé morale et de leur avenir tout entier.

—Je vous approuve des deux mains, dit Pausole. Débauchez! monsieur, débauchez! On voit assez par ce qui se passe au dehors de nos frontières les effets parallèles des deux grands systèmes. D'une part, dans les classes supérieures, la claustration à la chambre et la continence obligatoire de la jeunesse, contre la nature et le bon sens, ont fait croître la race efflanquée, débile, phtisique et frappée d'anémie en qui s'étiole aujourd'hui l'aristocratie européenne. Au contraire, d'où viennent les ouvriers forts, les manieurs de marteaux, les porteuses de pain? De Charonne et de l'East End, de Whitechapel et de Ménilmontant, des longs faubourgs de Hambourg et des cloaques de Marseille, de tous les milieux enfin où l'enfance pousse en liberté, se mêle et s'unit selon ses instincts, sans retenue et sans contrôle...

Pausole, fatigué d'avoir tant parlé, se reposa en interrogeant:

—Aboutissez-vous? dit-il.

—Pas toujours, répondit le vieillard. Nous sommes cependant satisfaits, au moins par comparaison. Une Société d'un pays voisin (œuvre dont je parlerai d'ailleurs avec tout le respect que mérite a priori une institution charitable) s'est donné pour mission de ne libérer ses filles que vierges ou mariées. On ne sait pas bien pourquoi. Mais voici des chiffres: en treize ans, cette Société a recueilli près de deux mille cent cinquante enfants...

Giguelillot glapit:

—«C'est beaucoup, dit Candide.»

Le président continua:

—Et sur ce nombre énorme de jeunes nubilités, savez-vous combien elle a marié de filles?... Deux.

Giguelillot grommela:

—«C'est beaucoup, dit Martin.»

Mais le président restait grave:

—Nous, au contraire, depuis sept années, sur huit cent quarante six filles, nous en avons débauché huit cent douze. J'ose dire qu'étant donné le but respectif des deux Sociétés...

—Oh! la vôtre l'emporte, affirma Pausole. Cela n'est pas douteux.

—Votre Majesté daigne reconnaître nos efforts?

—Non seulement je vous approuve, mais je vous subventionne, dit Pausole. J'inscris soixante mille francs pour vous à mon budget de l'Intérieur. Si cette somme ne suffit pas aux bonnes œuvres que vous pourriez faire, dites-le à mes ministres: elle sera augmentée.

Le vieillard s'inclina profondément, puis d'une voix subitement altérée, il balbutia:

—L'accueil si bienveillant... que Votre Majesté... l'approbation, veux-je dire... si flatteuse... que reçoivent ici nos idées... nos tentatives... nos essais de réalisation... m'encourage à...

—Mais parlez donc!

—Sire, la communication que j'ai à faire ici... est d'ordre si confidentiel... que je ne me crois pas le droit de l'exposer en ce moment...

—Retirez-vous, mes amis, dit Pausole à ses conseillers... Et maintenant parlez, monsieur: nous sommes seuls.

—Hier soir, à sept heures... nous avons vu entrer ici... une auguste visiteuse, Sire... Son Altesse la Princesse Aline.

Pausole bondit:

—Ici?... Ma fille est ici?... dans ce lieu de perdition et de proxénétisme?

—Elle demande secours... murmura le vieillard presque défaillant.

—Et contre qui?

—Contre son destin, Sire, contre son destin... elle n'accuse personne.

—Elle est seule?

—Toute seule.

—Dites-lui donc que je l'attends! elle se jettera dans mes bras!

—Oui... mais auparavant... elle demande que nous lui assurions... les libertés que vous trouviez à l'instant si équitables, Sire, et que vous déclariez justement offertes à la jeunesse des deux sexes...

—Allons! qu'est-ce que cela signifie?... Où est ma fille?... J'entends la voir à l'instant même.

On la pria d'entrer.


Comme pour affirmer par un signe extérieur toutes les libertés qu'elle avait déjà prises, Line avait revêtu le costume national des Tryphémoises: le mouchoir de couleur aux cheveux et les mules.

Elle fit quelques pas, très fière de sa nudité symbolique, mais un peu timide aussi.

Pausole la prit dans ses bras.

—Ma petite fille! mon petit enfant! pourquoi es-tu partie?

—Parce que j'avais rencontré une très bonne amie, papa, et parce que dans ton palais tu me défendais d'aimer personne.

—Avec qui donc es-tu partie?

—Avec une danseuse d'opéra.

—Une danseuse? mais cela n'a aucune importance, alors?

—Ah! dit Line.

Pausole l'embrassa de nouveau.

—Tu veux bien revenir avec moi, maintenant? Tu m'embrasses?

—Oui, papa. Je te dis: «Oui» tout de suite. Je sens que je vais te suivre partout; mais je sens aussi que tu vas me dire, et tout de suite comme moi, dans l'oreille, quelque chose de très gentil.

—Que je t'aime bien?

—Et que tu me laisses libre.

—Mais enfin pourquoi?

—Parce que tu m'aimes bien.

Pausole, très ému, regarda sa fille. Longtemps il resta silencieux, comme si une lutte profonde et presque pénible se livrait sous sa poitrine entre les divers conseils de son affection paternelle. Puis il dit un peu tristement:

—Eh bien, nous verrons, mon enfant. Je t'aime assez pour te rendre plus heureuse que moi.

ÉPILOGUE

Sat prata biberunt, comme dit le vieil Horace.

Le Temps, 20 novembre 1900.

Revenu au palais le soir même par une marche très fatigante qui dura près d'une heure et quart, le Roi Pausole passa trois jours en silencieuses méditations.

Tryphême après son départ reprit sa vie accoutumée. La jeune fille primée par M. Lebirbe continua de donner chaque soir le recommandable exemple qui lui avait valu les palmes. Mirabelle, déchirée par le désespoir en apprenant que Pausole avait repris sa fille, se rendit pourtant à la nuit sous le monument de Félicien Rops où elle savait pouvoir rencontrer Galatée. Toutes deux s'unirent ce soir-là jusqu'aux derniers vertiges de la sensation et elles ne savaient pas encore de quel amour fidèle et tendre cette longue étreinte en larmes nouait le premier souvenir.

Giguelillot avait parcouru le chemin du retour en quatre bonds de son petit zèbre, car il se devinait également incapable de cacher à la blanche Aline les sentiments nouveaux qu'elle lui inspirait, et d'exprimer à la belle Diane ceux qu'elle ne lui inspirait plus.

Pendant les trois jours où le Roi, seul avec sa bonne conscience, agita en lui des questions de morale, Line et son ami page se retrouvèrent toutes les nuits devant le Miroir des Nymphes toujours plein d'eau lunaire et de feuillages obscurs.

—C'est très mal, disait Line, songeant à Mirabelle.

—Non, disait Giguelillot, puisqu'elle n'en sait rien.

Et il savait se faire pardonner tout ce que cette parole avait d'abominable par tout ce qu'elle avait d'absolutoire et de consolant.


Enfin Pausole, un matin de soleil où la Reine Alberte venait de recevoir ses faveurs courtoises mais un peu distraites, sortit du palais en couronne et demanda sa mule Macarie.

En même temps il fit annoncer que tous les habitants de la demeure royale, Reines, écuyers et dames d'honneur, ministres, pages et palefreniers, eussent à se réunir en grande assemblée devant le cerisier de sa justice afin d'y entendre les discours qu'il jugerait bon d'y prononcer.


Lorsqu'il fut assis là dans sa rouge robe flottante avec le sceptre et le globe d'or:

—Mesdames, dit-il, et vous, Messieurs, il est dur d'appliquer à sa propre personne les principes que le sage répand comme des bienfaits. J'ai cru longtemps qu'il me serait permis de maintenir la liberté sur mon peuple bien-aimé sans éprouver moi-même dans certains cas ardus, ce que cette liberté a parfois de pénible; du moins pour celui qui la donne. Il me semblait que sur un territoire où l'on compte cinq cent mille foyers, je pourrais sans grand dommage, en excepter un, un seul, où une certaine autorité serait encore vivante. Il était tout naturel que ce foyer fût le mien et que le dispensateur des indépendances ne souffrît pas le premier de leurs excès possibles.

Ici le Roi prit un temps, cueillit une cerise délicieuse ou plutôt en cassa le fil qui l'attachait à portée de ses doigts, et tout en aspirant doucement le suc du fruit juteux et tiède, il suivit d'un œil un peu mélancolique l'agitation passionnée de la multitude qui l'écoutait.

—Mais, reprit-il, le Roi lui-même s'instruit. Je viens de faire un voyage secret pendant lequel j'ai beaucoup appris, tant sur le genre humain que sur mes devoirs envers lui. J'ai vu des foules heureuses et libres dont le bonheur tenait à la liberté par des racines déjà si profondes que je ne puis plus douter d'avoir semé cette graine dans son terrain d'élection. Il m'a paru qu'autour de moi, on était moins heureux parce qu'on était moins libre et cela suffit pour me dicter une sorte d'abdication...

De grands cris l'empêchèrent d'achever:

—Non! Vive le Roi! disaient les voix. Abdiquer? Nous ne le voulons pas!

Pausole étendit la main.

—Je resterai votre chef, ou du moins, l'arbitre choisi par votre consentement général pour assurer le maintien des droits qui sont l'apanage de tous, et je ne changerai rien, pour ma part, à mes habitudes d'existence que j'ai reconnues nécessaires à ma tranquillité d'esprit. Mais je lève désormais la contrainte relative qui pesait sur mes familiers. Taxis, mon ami, retournez en France d'où vous êtes venu à nous comme le corbeau dans le vent d'hiver. À l'avenir mes femmes et ma fille se règleront selon leurs inclinations. J'émancipe leurs têtes charmantes que la vôtre rendait plus charmantes encore par le contraste de sa hideur.

À ces mots il y eut dans la foule moins de joie peut-être que d'attendrissement et, comme des enfants qui reçoivent des cadeaux prestigieux sans oser y toucher encore, les femmes se pressèrent autour de celui qui était si bon pour elles, et vinrent avec la blanche Aline, fidèlement, lui baiser les mains.


Ci finit l'aventure extraordinaire du Roi Pausole, qui, pour retrouver sa fille, alla jusqu'à parcourir sept kilomètres à dos de mule, de son palais à sa grand'ville.

On aura lu cette histoire ainsi qu'il convenait de la lire, si l'on a su, de page en page, ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphême pour Utopie, ni le Roi Pausole pour l'Être parfait.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE PREMIER

  • Chapitre Premier.—Comment le Roi Pausole connut pour la première fois les vicissitudes de l'existence
  • Chapitre II.—Où l'on présente le Roi Pausole, son harem, son Grand-Eunuque et le palais du gouvernement
  • Chapitre III.—Où l'on décrit la blanche Aline de la tête aux pieds, pour que le lecteur déplore sa fuite et la pardonne en même temps
  • Chapitre IV.—Comment le Roi Pausole rentra dans son palais et ce qu'il jugea bon d'y faire
  • Chapitre V.—Du conseil que tint le Roi chez les femmes de son harem et du choix qu'il sut faire entre plusieurs avis
  • Chapitre VI.—Comment Diane à la Houppe et le Roi Pausole virent entrer quelqu'un qu'ils n'attendaient pas
  • Chapitre VII.—Qui est considérablement écourté, eu égard aux lois en vigueur
  • Chapitre VIII.—Où Pausole examine des révélations sur une lettre dont l'importance n'échappera point au lecteur
  • Chapitre IX.—Où Pausole se détermine

LIVRE DEUXIÈME

  • Chapitre Premier.—Comment la blanche Aline vit danser un ballet, et ce qui s'ensuivit
  • Chapitre II.—Où Pausole, non content d'avoir pris une résolution, va jusqu'à l'exécuter
  • Chapitre III.—Comment le Miroir des nymphes devint celui des jeunes filles
  • Chapitre IV.—Où Pausole et ses conseillers manifestent leurs contrastes
  • Chapitre V.—Où Mirabelle dévoile sa petite âme malicieuse et sentimentale
  • Chapitre VI.—Où Pausole et ses compagnons causent à bâtons rompus et s'arrêtent sur une pointe d'épingle
  • Chapitre VII.—Comment Giguelillot, après plusieurs aventures pendables, inventa un stratagème et retrouva la blanche Aline
  • Chapitre VIII.—Où la blanche Aline prend son tub vers quatre heures de l'après-midi
  • Chapitre IX.—Où Pausole, ayant secoué la mélancolie de la Règle, éprouve les déboires de la Fantaisie
  • Chapitre X.—Comment Giguelillot parvint jusqu'au chevet de la blanche Aline, et ce qui s'ensuivit

LIVRE TROISIÈME

  • Chapitre Premier.—Comment le harem abandonné leva l'étendard de la révolte
  • Chapitre II.—Où M. Lebirbe entre en scène et où Philis pousse un petit cri
  • Chapitre III.—Où l'on découvre un crime horrible
  • Chapitre IV.—Comment Giguelillot se présenta chez le Roi et quelles paroles furent prononcées pour et contre sa bonne cause
  • Chapitre V.—Où chacun est traité selon ses vertus
  • Chapitre VI.—Où M. Lebirbe et le Roi Pausole s'aperçoivent avec surprise qu'ils ne s'entendent pas sur tous les points
  • Chapitre VII.—Où l'on fait des récits de voyage sur un pays bien singulier
  • Chapitre VIII.—Comment Taxis prétendit suivre l'exemple de la belle Thierrette
  • Chapitre IX.—Comment Giguelillot comprenait les devoirs de l'hospitalité antique
  • Chapitre X.—Où Giguelillot reçoit de Mlle Lebirbe une proposition qui lui sourit tout de suite
  • Chapitre XI.—Comment les projets de Pausole et les rêves de Diane à la Houppe s'accordaient exactement

LIVRE QUATRIÈME

3403.—L.-Imprimeries réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.