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Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815) cover

Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Chapter 11: HUITIÈME CAHIER
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About This Book

The narrative gathers a veteran's firsthand notebooks of military life, combining eyewitness campaign reports with everyday camp details and vivid anecdotes. Entries chronicle marches, combats, garrison duties, provisions, and interactions with comrades, delivered in plainspoken prose that favors practical observation over rhetorical flourish. The manuscript alternates concise incident notes and reflective passages on discipline, loyalty, and the soldierly mindset, and is organized as a sequence of notebooks accompanied by editorial material and facsimile reproductions. Together the pieces create an intimate, ground-level portrait of service, routine, and camaraderie within an imperial army.

HUITIÈME CAHIER

JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.—CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.—LES ADIEUX DE FONTAINEBLEAU.

Le général faisait part, tous les jours, des nouvelles de Paris et de l'armée qu'on mettait sur pied. L'Empereur arriva dans le but d'opérer sa jonction avec le vice-roi, mais il fut trompé dans son attente; les Russes et les Prussiens furent au-devant de lui à marches forcées, nous laissant tranquilles dans notre camp. Ils longèrent notre gauche sans être aperçus, atteignirent l'Empereur et lui livrèrent bataille. Lorsqu'il se vit attaqué, il fit ses dispositions de défense, et en même temps fit partir un de ses aides de camp à toute bride pour informer le prince Eugène qu'il était aux prises. Celui-ci prit les ennemis en flanc; ils furent forcés de battre en retraite sur la route de Lutzen. L'armée continua sa marche sur Leipzig; le corps du maréchal Ney formait l'avant-garde. C'est le 2 mai qu'eut lieu la bataille mémorable de Lutzen dont le succès fut dû à l'infanterie française, et principalement à la valeur de nos jeunes conscrits, malgré l'absence de toute cavalerie. On ne peut se faire une idée de l'acharnement de nos troupes. Devant Lutzen, tous les blessés étaient emportés par de jeunes garçons et de jeunes filles. Trente couples au moins allaient de la ville au champ de bataille, et revenaient avec leur pénible fardeau pour retourner de suite. J'ai vu ce trait, il ne doit pas être passé sous silence; ces garçons méritaient des lauriers, et les filles, des couronnes.

Quant aux équipages de l'armée, je les faisais parquer d'après l'ordre reçu, avec une forte escorte de gendarmes d'élite et tous les piqueurs; l'Empereur me faisait prévenir pour rejoindre le soir. Je faisais toujours former le carré, tous les chevaux en dedans, et les voitures se touchant de manière qu'il était impossible à l'ennemi de pénétrer.

Le 8 mai, l'armée entra vers midi à Dresde. Le 12, l'Empereur fut à la rencontre du roi de Saxe revenant de Prague où il s'était retiré, et le conduisit jusqu'à son palais au son des cloches et au bruit du canon.

Avant d'arriver à Dresde, je reçus l'ordre de me porter au passage du pont avec mes gendarmes pour ne laisser passer que les équipages des états-majors ainsi que les cantines appartenant au corps. Tout le reste fut dételé sur-le-champ, et les chevaux mis de côté. Ce qu'il y avait de curieux, c'était de voir les officiers et sergents-majors à cheval. Je faisais descendre ces messieurs. J'avais ainsi des chevaux tout harnachés, sans compter les voitures attelées de boeufs. Je fis conduire 200 chevaux à l'artillerie qui eut le choix; la cavalerie eut le reste; les boeufs furent envoyés au grand parc. Messieurs les juifs me montraient de l'or pour les prendre, mais moi de suite je leur détachais un coup de plat de sabre sur le dos: «Va porter cela à la cuisine!»

Je fis si bien mon devoir que ça fit du bruit dans le cabinet du ministre prince Berthier, mon général Monthyon présent: «Ce vieux grognard fait marcher tout le monde à pied, dit-il.—Il se peut, mon prince, mais il fait conduire les chevaux à l'artillerie.—Eh bien! je le nomme capitaine à l'état-major général de l'Empereur, et il continuera ses fonctions.»

Le soir, je rentre avec mes gendarmes à l'hôtel, près de mon général. Il se mit à rire: «Eh bien! avez-vous fait une bonne journée?—Oui, mon général, j'ai envoyé de bons chevaux à l'artillerie.—Allons dîner!»

Et se mettant à table, il dit: «Capitaine, nous monterons à cheval demain.—Mais, mon général, vous dites: Capitaine…—Oui, voilà la lettre du ministre, il vient de vous nommer sur le rapport que je lui ai fait de vous; venez embrasser votre général. Et voilà votre nomination en attendant votre lettre de service.

—Combien je suis heureux!

—Vous restez toujours près de l'Empereur, tâchez de vous procurer de suite des épaulettes de capitaine.—Mais, général, comment?—J'ai fait donner permission à un passementier de s'installer dans la grande rue.—Je vais le trouver, si vous me le permettez.—Allez, mon brave.—Mon général, dans la joie d'être capitaine, j'ai oublié de vous dire que j'avais renvoyé deux paysans de Lutzen avec leurs voitures et leurs chevaux; ils s'étaient mis à genoux; et je leur ai demandé de quel pays ils étaient. «De Lutzen», m'ont-ils répondu. Je leur ai dit alors: «Eh bien! je vous accorde votre demande pour récompenser la bonne action des jeunes gens et des jeunes filles de votre endroit qui ont ramassé nos blessés; vous pouvez choisir les meilleures voitures à la place des vôtres et prendre des chemins de traverse pour vous rendre chez vous. Vous devez cela aux bonnes actions de vos jeunes gens.» Ai-je bien fait, mon général?—Je rendrai compte au ministre de ce fait, je vous en loue, mais les autres voitures?—Je ne les ai pas brûlées; je les ai laissées au profit de la ville. Voilà, mon général, ma conduite. J'ai pris cela sous ma responsabilité.—Vous avez bien fait.»

Le lendemain, je parus à table avec mes belles épaulettes qui m'avaient coûté 220 francs et des belles torsades à mon chapeau. «Ah! cela, c'est du beau, me dit-on, c'est absolument les épaulettes de la garde.»

Le 19 mai, l'Empereur se porta devant Bautzen et s'y prépara à une bataille. Le 20 mai, la canonnade s'engagea à midi et dura cinq heures sans interruption. Deux heures après, la bataille recommença sur une plus large échelle. Le lendemain 21 mai, l'ennemi opéra sa retraite vers six heures du soir. Le 22 mai, à quatre heures du matin, l'armée se mit en marche pour suivre l'ennemi; les Russes furent enfoncés par la cavalerie de Latour-Maubourg après un combat meurtrier; le général de cavalerie Bruyère eut les jambes emportées par un boulet de canon. Comme nous étions à la poursuite des Russes sur la grande route, il part deux coups de canon sur notre côté droit. L'Empereur s'arrête et dit au maréchal Duroc: «Va voir cela.» Ils arrivèrent sur une hauteur et le maréchal fut frappé d'un boulet; par ricochet, le général du génie qui était avec lui mourut sur le coup. Duroc ne survécut que quelques heures; l'Empereur ordonna que la garde s'arrêtât. Les tentes du quartier impérial furent dressées dans un champ sur la droite de la route. Napoléon entra dans le carré de la garde et y passa le reste de la soirée, assis sur un tabouret devant sa tente, les mains jointes, la tête baissée. Nous étions tous là autour de lui sans bouger; il gardait le plus morne silence. «Pauvre homme! disaient les vieux grenadiers, il a perdu ses enfants.»

Lorsque la nuit fut tout à fait close, l'Empereur sortit du camp, accompagné du prince de Neuchâtel, du duc de Vicence et du docteur Ivan; il voulut voir Duroc et l'embrasser une dernière fois. Rentré au camp, il se mit à se promener seul devant sa tente: personne n'osait l'aborder; nous étions tous autour de lui, l'oreille basse.

Un armistice fut conclu le 4 juin. L'Empereur repartit immédiatement pour Dresde où il s'occupa avec activité des préparatifs d'une nouvelle campagne. Le 10 août, l'armistice fut rompu; le 12, l'Autriche fit connaître sa réunion à la coalition. Les armées coalisées formaient un effectif de plus de huit cent mille combattants; les forces qu'on était en mesure de leur opposer, ne s'élevaient pas au delà de trois cent douze mille hommes. Plusieurs engagements, dans lesquels l'ennemi perdit 7,000 hommes, eurent lieu dans les trois journées des 21, 22 et 23 août. L'Empereur reçut à cette époque des nouvelles de Dresde qui l'obligèrent à y revenir précipitamment. Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr restait seul chargé de la défense de Dresde. Les coalisés, qui ignoraient le retour de Napoléon, attaquèrent le 26 août, à quatre heures de l'après-midi. L'ennemi fut repoussé; il perdit 4,000 hommes et 2,000 prisonniers dans la première journée; les Français eurent environ 3,000 hommes hors de combat; mais cinq généraux de la garde furent blessés. Le lendemain 27, on ordonna l'attaque; la pluie tombait par torrents, mais l'élan de nos soldats n'en fut pas ralenti. L'Empereur présidait à tous les mouvements, sa garde était dans une rue sur notre gauche, et ne pouvait sortir de la ville sans être foudroyée par une redoute défendue par 800 hommes et 4 pièces de canon; elle était à cent pas des palissades de l'enceinte.

Il n'y avait pas de temps à perdre; leurs obus tombaient au milieu de la ville. L'Empereur fait venir un capitaine de fusiliers de la garde, nommé Gagnard (d'Avallon). Ce brave se présente devant l'Empereur, la figure un peu de travers: «Qu'as-tu à la joue?—C'est mon pruneau, Sire.—Ah! tu chiques?—Oui, Sire.—Prends ta compagnie et va prendre cette redoute qui me gêne.—Ça suffit.—Tu marcheras le long des palissades par le flanc, ensuite cours dessus. Qu'elle soit enlevée de suite.»

Mon bon camarade part au pas de course par le flanc droit; arrivée à cent pas de la barrière de la redoute, sa compagnie fait halte; il court à la barrière. L'officier qui tenait la barre des deux portes, le voyant seul, croit qu'il va se rendre et ne bouge pas. Mon gaillard lui passe son sabre au travers du corps, et ouvre la barrière; sa compagnie en deux sauts est dans la redoute et fait mettre bas les armes. L'Empereur, qui suivait le mouvement, dit: «La redoute est prise.» La pluie tombant par torrents, ils se rendirent à discrétion, et mon gaillard les ramena au milieu de sa compagnie.

Je cours près de mon camarade (car nous sortions de la même compagnie), je l'embrasse, le prends par le bras et le conduis à l'Empereur qui avait fait signe à Gagnard de monter près de lui: «Eh bien! je suis content de toi. Tu vas passer dans mes vieux grognards; ton premier lieutenant sera capitaine; ton sous-lieutenant, lieutenant, et ton sergent-major, sous-lieutenant. Va garder tes prisonniers.» La pluie tombait si fort que le chapeau de l'Empereur lui tombait sur les épaules.

Sitôt la redoute prise, la vieille garde sortit de la ville, et vint prendre sa ligne de bataille; toutes nos troupes étaient en ligne dans des bas-fonds et notre droite appuyée sur la route de France; l'Empereur nous fit partir à trois pour porter des ordres sur toute la ligne pour l'attaque. Je fus envoyé à la division de cuirassiers; arrivé de ma mission, je rentre près de l'Empereur. Il avait dans sa redoute une très longue lorgnette sur pivot, et à chaque instant il regardait dedans. Ses généraux regardaient aussi tandis que, avec sa petite lorgnette à la main, il voyait les grands mouvements. Notre aile droite gagnait du terrain, nos soldats étaient maîtres de la route de France, et l'Empereur prenait sa prise de tabac dans la poche de sa petite veste. Tout d'un coup jetant ses regards sur la hauteur, il se met à crier: «Voilà Moreau! Voyez-le en habit vert, à la tête d'une colonne, avec les empereurs. Canonniers à vos pièces! Pointeurs, jetez un coup d'oeil dans la grande lunette. Dépêchez-vous. Lorsqu'ils seront à mi-côte, ils seront à portée.» La redoute était armée de seize pièces de la garde: leur salve fit trembler tout le monde, et l'Empereur avec sa petite lorgnette dit: «Moreau est tombé!»

Une charge des cuirassiers mit la colonne en déroute, et ramena l'escorte du général, et on sut que Moreau était mort. Un colonel, fait prisonnier dans la charge des cuirassiers, fut interrogé par notre Napoléon en présence du prince Berthier et du comte Monthyon, il dit que les empereurs avaient voulu donner le commandement à Moreau et qu'il l'avait refusé, avec ces paroles: «Je ne veux pas prendre les armes contre ma patrie, mais vous ne les battrez jamais en masse. Il faut vous diviser en sept colonnes, ils ne pourront faire tête à toutes; s'ils en écrasent une, les autres marcheront en avant.» À trois heures de l'après-midi, l'ennemi précipitait sa retraite par les chemins de traverse et des défilés presque impraticables. Cette victoire fut mémorable, mais nos généraux n'en voulaient plus. J'avais mon couvert au grand état-major, et j'entendais des propos de toutes les manières. On blasphémait contre l'Empereur: «C'est un —-, disaient-ils, qui nous fera tous périr.»

J'en fus pétrifié, je me dis: «Nous sommes perdus.» Le lendemain de cette conversation, je me hasardai de dire à mon général: «Je crois que notre place n'est plus ici, que c'est sur le Rhin qu'il faudrait nous porter à marches forcées.—J'approuve votre idée, mais l'Empereur est têtu; personne ne peut lui faire entendre raison.»

L'Empereur poursuivit l'armée ennemie jusqu'à Pirna, mais, au moment d'entrer dans cette place, il fut pris de vomissements causés par la fatigue; ils l'obligèrent à revenir sur Dresde, où le repos rétablit sa santé en peu de temps. Le général Vandamme (sur lequel l'Empereur comptait pour arrêter les débris de l'armée ennemie) s'étant aventuré dans les vallées de Toeplitz, se fit écraser le 30 août. Cette défaite, celles de Macdonald sur la Katzbach et d'Oudinot dans la plaine de Grosbeeren, firent perdre les fruits de la victoire de Dresde. Le 14 septembre, on reçut la nouvelle de la défection de la Bavière, qui fit diriger nos forces sur Leipzig; l'Empereur y arriva dans la matinée du 15. Le 16 octobre, à neuf heures du matin, l'armée ennemie commença l'attaque, et aussitôt la canonnade s'engagea sur toute la ligne. Cette première journée, quoique marquée par de sanglants engagements, laissa la victoire indécise.

Pendant la journée du 17 octobre, les deux armées restèrent en présence sans se livrer à aucun acte d'hostilité. Le 17, à midi, l'Empereur m'envoya par un aide de camp l'ordre de partir avec la maison composée de dix-sept attelages et de tous ses piqueurs, avec le trésor et les cartes de l'armée. Je traverse la ville, j'arrive sur le champ de bataille, à gauche, près d'un grand enclos, bien masqué. J'avais l'ordre de ne pas bouger. Me voilà établi, les marmites au feu. Le lendemain, 18 octobre, de grand matin, l'armée coalisée prit encore l'initiative. Je voyais de ma position les divisions françaises se porter en ligne sur le champ de bataille. Je découvrais toute l'étendue du front de bataille; de fortes colonnes autrichiennes débusquaient des bois et marchaient en colonnes sur notre armée. Voyant une forte division d'infanterie saxonne marcher sur l'ennemi avec 12 pièces de canon, je donne l'ordre à tous mes hommes de manger leur soupe et de se tenir prêts à partir. Je pars au galop sur la ligne, suivant le centre de cette division; mais les voilà qui tournent le derrière à l'ennemi et tirent à toutes volées sur nous.

J'étais si bien monté que je pus rejoindre mon poste que je n'aurais pas dû quitter. Une fois de retour, j'avais repris mon sang-froid et je dis aux piqueurs: «À cheval de suite pour retourner à Leipzig.» Deux minutes après, un aide de camp arrive au galop: «Partez de suite, capitaine. Portez-vous derrière la rivière, c'est l'ordre de l'Empereur. Suivez les boulevards et la grande chaussée.»

Je pars en plaçant le premier piqueur à la tête de mes attelages. Près du boulevard, je trouve une pièce de canon attelée de quatre chevaux et deux soldats: «Que faites-vous là?» leur criai-je.—Ils me disent en italien: «Ils sont morts (les canonniers).—Mettez-vous à la tête des voitures. Je vous sauverai. Allons! au galop, prenez la tête!» Je me trouvais fier d'avoir cette pièce pour ouvrir ma marche.

Une fois sur le premier boulevard, je donne l'ordre de ne pas se laisser couper, mais là le plus grand péril nous attendait. Arrivé sur le second boulevard, je vais me faire donner du feu à un bivac au bas côté de la promenade; ma pipe n'est pas plutôt allumée qu'un obus tombe près de moi. Mon cheval fait un saut; je ne perds pas l'équilibre, mais voilà les boulets qui traversent mes voitures. Un vent terrible régnait; je ne pouvais pas maintenir mon chapeau sur ma tête. Je le prends, je le jette dans la première voiture. Tirant mon sabre et me portant le long des attelages, je criais: «Messieurs les piqueurs, maintenez vos postillons; le premier qui mettra pied à terre, il faut lui brûler la cervelle. Vos pistolets au poing! quant à moi, le premier qui bouge, je lui fends la tête; il faut savoir au besoin mourir à son poste. Sauvons les voitures de notre maître.» Deux de mes piqueurs avaient été atteints; la mitraille avait enlevé deux boutons à l'un et percé l'habit de l'autre; j'avais reçu dix boulets dans mes voitures, mais un seul cheval fut blessé, et je me trouvai tout à fait hors de danger à l'embouchure du défilé qui longe les promenades et qui reçoit les eaux des marais qui sont sur le flanc droit de la ville. Il y a là un petit pont de pierre, et il faut le passer pour gagner la grande chaussée qui aboutit au grand pont. Je vois devant moi un parc d'artillerie qui enfilait le petit pont; je pars au galop, je trouve le colonel d'artillerie qui faisait défiler son parc, je l'aborde: «Colonel, au nom de l'Empereur, veuillez me prêter votre concours pour que je puisse vous suivre. Voilà les voitures de l'Empereur, le trésor et les cartes de l'armée. J'ai l'ordre de les conduire au delà du fleuve.—Oui, mon brave, sitôt que nous aurons passé, tenez-vous prêts, je vous laisserai 20 hommes pour vous faire traverser le pont.—Voilà, lui dis-je, une pièce de canon qui était abandonnée; je vous la remets tout attelée.—Allez la chercher, dit-il à deux canonniers, je la prendrai.»

Je retourne au galop vers mon convoi: «Nous sommes sauvés, dis-je aux piqueurs; nous passerons, faites atteler.» Je reste près du petit pont et mes voitures arrivent; sitôt mes premiers fourgons enfilés sur le pont, je dis aux canonniers: «Partez rejoindre vos pièces», et je remercie ces braves soldats. Arrivé sur ce grand défilé, je ne trouve plus l'artillerie, elle était partie au galop prendre position. Je rencontre les ambulances de l'armée commandées par un colonel de l'état-major de l'Empereur qui tenait le milieu de la chaussée. Mon premier piqueur lui dit: «Monsieur le Colonel, veuillez bien nous céder la moitié du chemin.—Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.—Je vais en faire part à l'officier qui commande, répliqua le piqueur.—Qu'il vienne, je l'attends!»

Il vient me rendre compte, je pars au galop; arrivé près du colonel, je le prie de me céder la moitié du chemin. «Puisque vous l'avez cédée au parc d'artillerie, lui dis-je, vous pouvez bien faire appuyer à droite, et nous doublerons.—Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.—Est-ce là votre dernier mot, colonel?—Oui.—Eh bien! au nom de l'Empereur, appuyez à droite de suite, ou je vous bouscule.» Je le pousse du poitrail de mon cheval, répétant: «Faites appuyer à droite, vous dis-je.» Il veut mettre la main à son épée: «Si vous tirez votre épée, je vous fends la tête.» Il appelle à son secours des gendarmes qui disent: «Démêlez-vous avec le vaguemestre de l'Empereur, cela ne nous regarde pas.» Le colonel hésitait, néanmoins. Me retournant vers son ambulance, je fais appuyer. Comme je passais devant le colonel, il me dit: «Je rendrai compte de votre conduite à l'Empereur.—Faites votre rapport. Je vous attends, et je n'irai qu'après vous, je vous en donne ma parole.»

Je passai le grand pont; à gauche est un moulin, et entre les deux un gué où toute l'armée pouvait passer sans danger. Mais cette rivière est encaissée et très profonde, les bords sont à pic; elle fut le tombeau de Poniatowski. Je montai sur le plateau avec mes 17 voitures et fus me placer derrière cette belle batterie qui m'avait protégé. Quand la nuit vint, les deux armées étaient dans la même position qu'au commencement de la bataille, nos troupes ayant repoussé vaillamment les attaques de quatre armées réunies. Aussi nos munitions se trouvaient-elles épuisées, nous avions tiré dans la journée 95,000 coups de canon, et il nous restait à peine 16,000; il était impossible de conserver plus longtemps le champ de bataille et il fallut se résigner à la retraite. À huit heures du soir, l'Empereur quitta son bivac pour descendre dans la ville et s'établit dans l'auberge des Armes de Prusse, où il passa la nuit à dicter des ordres; je l'attendais, il ne vint que le lendemain, mais le comte Monthyon fut dépêché pour donner des ordres à l'artillerie et aux troupes; il me fit appeler: «Eh bien, et vos voitures? Comment vous êtes-vous tiré de cette bagarre?—Bien, mon général, toute la maison de l'Empereur est sauvée, le trésor et les cartes de l'armée; rien n'est resté en arrière, j'ai tout sauvé, mais j'ai dix boulets qui ont entamé mes voitures et deux piqueurs atteints légèrement.» Et je lui conte mon affaire du défilé avec le colonel; il me dit qu'il en ferait son rapport à l'Empereur. «Restez tranquille, ajouta-t-il, je verrai l'Empereur demain matin. Qu'il se présente! il devrait être sur le champ de bataille pour ramasser nos généraux blessés qui sont au pouvoir de l'ennemi; il va avoir un savon de l'Empereur. Vous étiez à votre poste, et lui n'y était pas.—Mais, général, je l'ai mené dur; je voulais lui fendre la tête. S'il avait été mon égal, je l'aurais sabré, mais j'ai toujours eu tort de lui manquer de respect.—Eh bien! je me charge de tout. Allez, mon brave, vous ne serez pas puni; vous étiez autorisé de l'Empereur, et lui pas.» Jugez si j'étais content!

Sur les deux heures du matin, nous voyons du feu sur le champ de bataille; on faisait brûler tous les fourgons, et sauter les caissons. C'était affreux à voir. Le 19 octobre, Napoléon, après une entrevue touchante avec le roi de Saxe et sa famille, s'éloigna de Leipzig. Il se dirigea par les boulevards qui conduisent au grand pont du faubourg de Lindenau et recommanda aux officiers du génie et de l'artillerie de ne faire sauter ce pont que quand le dernier peloton serait sorti de la ville, l'arrière-garde devant tenir encore 24 heures dans Leipzig. Mais les tirailleurs d'Augereau d'une part, les Saxons et les Badois de l'autre, ayant fait feu sur les Français, les sapeurs crurent que l'armée ennemie arrivait et que le moment était venu pour mettre le feu à la mine. Le pont ainsi détruit, tout moyen de retraite fut enlevé aux troupes de Macdonald, de Lauriston, de Régnier et de Poniatowski. Ce dernier ayant voulu, quoique blessé au bras, franchir l'Elster à la nage, trouva la mort dans un gouffre. Le maréchal Macdonald fut plus heureux et put gagner la rive opposée. Vingt-trois mille Français échappés au carnage qui eut lieu dans Leipzig jusqu'à deux heures de l'après-midi furent faits prisonniers; 250 pièces d'artillerie restèrent au pouvoir de l'ennemi. L'Empereur arriva à son quartier général bien fatigué; il avait passé la nuit sans dormir; il était tout défait: «Eh bien! dit-il à Monthyon, mes voitures et le trésor, où sont-ils?—Tout est sauvé, Sire. Votre grognard a essuyé une bordée sur les promenades.—Fais-le venir! Il a eu une affaire sérieuse avec un colonel.—Je le sais, dit le général.—Fais-les venir tous les deux, qu'ils s'expliquent.» Le général conte l'affaire. J'arrive près de l'Empereur. «Où est ton chapeau?—Sire, je l'ai jeté dans une des voitures, je ne peux le retrouver.—Tu as eu des raisons sur la grande chaussée?—Je voulais doubler avec les ambulances et le colonel m'a répondu qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de moi, je lui ai dit: «Au nom de l'Empereur, appuyez à droite!» Il l'avait fait pour l'artillerie et il ne voulait pas me céder la moitié du chemin. Alors je l'ai menacé; s'il avait été mon égal, je l'aurais sabré.»

L'Empereur se tournant vers le colonel: «Eh bien! que dis-tu? tu l'as échappé belle; tu garderas les arrêts quinze jours pour être parti sans mon ordre, et si tu n'es pas satisfait, mon grognard te fera raison. Pour toi, me dit-il, tu as fait ton devoir, va chercher ton chapeau!»

Après que l'Empereur eut réuni tous nos débris, l'armée traversa la Saale dans la journée du 20 octobre. L'Empereur passa la nuit dans un petit pavillon, sur un coteau planté de vignes. Le 23, à Erfurt, le roi Murat quitta Napoléon pour retourner à Naples. Pendant cette première journée de marche, le reste des Saxons désertèrent dans la nuit ainsi que les Bavarois; il n'y eut que les Polonais qui nous restèrent fidèles. L'armée partit d'Erfurt le 25 octobre et se porta successivement sur Gotha et Fulde; l'Empereur, ayant été informé d'une manoeuvre du général bavarois de Wrède, se dirigea précipitamment sur Hanau. Arrive devant la forêt que la route traverse aux approches de cette ville, Napoléon passa la nuit à faire ses dispositions. Le lendemain matin, les bras croisés, il passait devant la garde et disait: «Je compte sur vous pour me faire de la place pour arriver à Francfort. Tenez-vous prêts; il faut leur passer sur le ventre. Ne vous embarrassez pas de prisonniers; passez outre, faites-les repentir de nous barrer le chemin. C'est assez de deux bataillons (un de chasseurs et un de grenadiers) et deux escadrons de chasseurs et deux de grenadiers; vous serez commandés par Friant.» Et il se promenait, parlait à tout le monde, mais les traînards n'étaient pas bien reçus. Tout cela se passait dans un grand bois de sapins qui nous dérobait aux regards de l'ennemi; mais nous avions affaire à un plus fort que nous; l'armée bavaroise qui nous était opposée sur ce point comptait plus de quarante mille hommes. L'Empereur donne le signal; les chasseurs partent les premiers, les grenadiers ensuite. L'ennemi formait une masse imposante. En voyant partir mes vieux camarades, je frissonnais. Les grenadiers à cheval, avec toute la cavalerie, font un mouvement en avant. Je me porte vers l'Empereur: «Si Sa Majesté me permettait de suivre les grenadiers à cheval?—Va, me dit-il, c'est un brave de plus.»

Que je fus content de ma hardiesse! jamais je ne lui avais rien demandé; je le craignais trop. Nos vieux grognards à pied arrivent sur cette masse qui les attendait de pied ferme de l'autre côté d'un ruisseau qui traverse la grande route et qui reçoit les eaux de marais considérables. Nous fûmes un moment entre deux feux; si l'ennemi en avait profité, il fallait poser les armes. Impossible de manoeuvrer, on enfonçait dans la bourbe jusqu'aux genoux. Mais on parvient à tourner la position; les chasseurs se précipitent sur les Bavarois épouvantés qui ne purent résister un instant et furent taillés en pièces. Nous arrivâmes comme la foudre quand la cavalerie put ouvrir ses rangs, et ce fut le carnage le plus épouvantable que j'aie vu de ma vie.

Je me trouvais à l'extrême gauche des grenadiers à cheval, et je voulais suivre le capitaine: «Non, me dit-il, vous et votre cheval vous n'êtes pas de taille, vous gêneriez la manoeuvre.»

J'étais contrarié, mais je me contins; en jetant un coup d'oeil à ma gauche, je vois un chemin qui longe le mur de la ville. (Hanau est entouré du côté où je me trouvais d'une muraille très élevée qui masque les maisons.) Je m'élance au galop. Un peloton de Bavarois arrivait de mon côté, avec un bel officier à sa tête. Me voyant seul, il fond sur moi. Je m'arrête; il m'aborde et m'envoie un coup de pointe avec sa longue épée. Je lui pare son coup du revers de mon grand sabre (que j'ai encore chez moi). Je l'aborde à mon tour et lui coupe la moitié de la tête. Il tombe comme une masse; je prends son cheval par la bride et pars au galop; et son peloton de faire feu sur moi. J'arrivai comme le vent près de mon Empereur avec un joli cheval blanc arabe qui portait sa queue en panache. L'Empereur me voyant près de lui: «Te voilà de retour? À qui ce cheval?—À moi, Sire (j'avais encore mon sabre pendant), j'ai coupé la figure à un bel officier. Il était temps, car il était brave; c'est lui qui m'a chargé.—Te voilà monté sur un bon cheval; fais préparer toutes mes voitures; vous partirez cette nuit pour Francfort, sitôt le chemin libre.—Nous ne pourrons passer, ils sont tous les uns sur les autres.—Je vais faire déblayer la route de suite.

Les aides de camp arrivaient disant à Sa Majesté: «La victoire est complète.» Et il prenait de grosses prises de tabac; il eut encore une journée de bonheur.

Il fit partir tous les traînards pour déblayer la grande route afin de faire passer son parc. Je reçus l'ordre de partir sous bonne escorte, il faisait nuit à ne pas se voir, et nous arrivâmes à Francfort dans la nuit du 1er au 2 novembre. Sur une grande place il y avait des piles de beau bois qui nous firent avoir de bons feux. L'Empereur passa la nuit sur le champ de bataille, que le général de Wrède se hâta d'abandonner, opérant sa retraite sous la protection de la place, dont il ordonna l'entière évacuation pendant la nuit. Au point du jour, l'armée se mit en marche pour gagner la ville de Francfort. La perte de l'armée bavaroise fut de dix mille hommes dont six mille tués ou blessés; celle des Français s'éleva à cinq mille hommes, en y comprenant trois mille malades ou blessés. L'Empereur arriva le 2, et se rendit le même jour à Mayence; il y resta six jours pour donner ses derniers ordres. Le 9 novembre, il arrivait à Paris et se rendait immédiatement à Saint-Cloud. L'armée fit son entrée à Mayence le 3 novembre avec les malheureux débris de cette grande armée naguère si florissante, aujourd'hui dénuée de tout le nécessaire. On les logeait dans des couvents et des églises; ils furent atteints d'une fièvre jaune et on les trouvait morts tous pêle-mêle. Dans leurs transports effrayants, ils nommaient leurs parents, leurs bestiaux, et j'eus encore cette pénible corvée à faire, car je fus désigné pour faire enlever tous les cadavres des hommes morts dans la nuit. Il fallut prendre des forçats pour les charger dans de grandes charrettes, et les corder comme des voitures de foin.

Ils voulurent s'y refuser, mais ils furent menacés d'être mitraillés; on renversait les morts en mettant la voiture à cul. Comme à Moscou, c'était à moi que cette pénible corvée était échue; toutes les voitures de l'Empereur étaient parties. Que de pareilles horreurs ne reparaissent jamais!

Le petit quartier général se porta sur Metz, et nous restâmes longtemps dans cette grande ville; toutes les troupes prirent leurs cantonnements, et nous fûmes plus de deux mois dans l'inaction. L'Empereur retirait d'Espagne une bonne partie des troupes et beaucoup d'officiers, douze cents gendarmes à pied, enfin ce qu'il put en tirer pour reformer une nouvelle armée. À Paris, il les a réunis aux gardes d'honneur, mais tout cela était bien jeune pour faire face à trois grandes puissances, à toute la confédération du Rhin. Il y avait autant de soldats ennemis contre un Français que de souverains contre Napoléon, et cependant partout où ils se sont trouvés en présence de l'Empereur, ils ont été battus. Si l'énergie de ses généraux n'avait pas ralenti, les ennemis auraient trouvé leurs tombeaux sur la terre de France, mais la fortune et les honneurs les avaient amollis. Le fardeau retombait sur le grand homme; il était partout, il voyait tout.

Les colonnes ennemies remontaient le Rhin pour gagner la Champagne et la Lorraine. Le 27 janvier 1814, le combat de Saint-Dizier eut lieu; ce n'était pas un combat, mais une vraie bataille, des plus acharnées. La ville fut massacrée par la fusillade et l'on pouvait compter dans les fermetures des portes et des contrevents des milliers de balles; les arbres d'une petite place étaient criblés, toutes les maisons furent pillées, pas un habitant ne put rester dans cette ville. Les alliés perdirent beaucoup de monde, et furent obligés de se retirer pour prendre position sur les hauteurs de Brienne; ils occupaient une position d'où ils pouvaient nous foudroyer; tous les efforts de nos troupes à plusieurs reprises furent repoussés par leur artillerie. À force de manoeuvrer, les terres se détrempèrent; la journée s'avançait, on ne pouvait se dégager dans des terres effondrées. Cependant l'Empereur, à cheval près d'un enclos, se préparait à tenter un dernier coup. Le prince Berthier voit des cosaques sur notre droite qui emmenaient une pièce de canon: «À moi, me dit-il, au galop!» Il part comme la foudre; les quatre cosaques se sauvèrent, et les malheureux soldats du train ramenèrent leur pièce. À ce moment, l'Empereur lui dit: «Je veux coucher au château de Brienne, il faut que cela finisse. Mets-toi à la tête de mon état-major, et suis mon mouvement.»

Le voilà qui passe devant sa première ligne; s'arrêtant au centre des régiments, il dit: «Soldats, je suis votre colonel; je marche à votre tête; je prends le commandement. Il faut que Brienne soit pris.» Tous les soldats crient: «Vive l'Empereur.» La nuit arrivait, il n'y avait pas de temps à perdre pour commander le mouvement. Chaque soldat en valut quatre. La fureur de nos troupes fut telle que l'Empereur ne put les contenir, ils passèrent à la course devant l'état-major. Le grand élan était donné, il fallait vaincre ou mourir. Au pied de la montagne qui fait face au château et à la grande rue de Brienne, la pente est rapide. Il fallait faire des efforts inouïs pour atteindre le but; tous les obstacles sont surmontés. C'est le 29 janvier à la nuit que Brienne fut enlevé; la nuit étant survenue, on ne distinguait plus les combattants; on était les uns sur les autres, baïonnette en avant. Les Russes qui étaient amassés dans la grande rue furent chassés; nos troupes de gauche montèrent si rapidement de leur côté qu'elles heurtèrent l'état-major du général Blucher; il perdit beaucoup d'officiers. Parmi les prisonniers se trouvait un neveu de M. de Hardenberg, chancelier de Prusse, il raconta que, entouré à plusieurs reprises par nos tirailleurs, le feld-maréchal n'avait dû son salut qu'à la défense la plus énergique et à la vigueur de son cheval. L'Empereur fit alors faire un à-gauche, ne s'arrêta pas au château, et poursuivit l'ennemi jusqu'à Mézières. Comme il était nuit noire, une bande de cosaques qui rôdait cherchant quelque occasion de butin, entendit le pas des chevaux montés par Napoléon et son escorte. Cela les fit courir; ils se ruèrent d'abord sur un des généraux qui cria: «Aux cosaques!» et se défendit. Un des cosaques apercevant à quelques pas de là un cavalier à redingote grise courut sur lui; le général Corbineau se jeta d'abord à la traverse, mais sans succès; le colonel Gourgaud, qui causait en ce moment avec Napoléon, se mit en défense et d'un coup de pistolet tiré à bout portant abattit le cosaque. Au coup de pistolet, nous arrivâmes sur ces maraudeurs. Il était temps de s'arrêter; tout le monde était sur les dents et tombait de besoin. Vingt-quatre heures sans débrider, sans manger; je puis dire que les soldats avaient fait plus que leurs forces et s'étaient battus comme des lions; un contre quatre.

De Brienne, l'Empereur se dirigea sur Troyes en passant sur la rive gauche de l'Aube, et nous restâmes trois jours pour nous reposer. Le 1er février, nous retrouvâmes les ennemis à Champaubert; ils reçurent une bonne frottée; il nous fallut rétrograder sur la rive droite de l'Aube, au village de la Rothière. La journée de la Rothière était la première bataille rangée de la campagne; nous conservâmes notre champ de bataille, mais rien au delà; nous ne pûmes recommencer le lendemain. Toutefois, les coalisés ne purent se vanter de nous avoir battus. Le 11 février, on se battit à Montmirail. Partout où l'Empereur se trouvait, l'ennemi était battu. Le 12, combat de Château-Thierry; le 15, combat de Gennevilliers; le 17, nous arrivâmes à Nangis après des marches forcées de nuit dans des chemins de traverse pour gagner les têtes de colonne de nos ennemis. Nous poussions devant nous des colonnes considérables sur Montereau; c'est là que l'Empereur avait placé un corps d'armée pour les recevoir. Pas du tout: il fut trahi par celui qui les laissa passer, et tout le poids retomba sur nous. Cette bataille eut lieu le 18: Montereau fut dévasté; de tous les côtés, les boulets tombaient sur cette ville. L'Empereur, furieux de ne pas entendre le canon de son corps d'armée, dit: «Au galop!» Nous étions sur la route de Nangis, à gauche de la route de Paris. Arrivé sur une hauteur à gauche de cette route, il distingua de cette position l'ennemi qui défilait sur le pont de Montereau. Furieux de ce contre-temps, il dit au maréchal Lefèbvre: «Prends tout mon état-major, je garde près de moi Monthyon, un tel et un tel; pars au galop; va t'emparer du pont, l'affaire est manquée, je vole à ton secours avec ma vieille garde.» Et nous voilà partis.

Descendus au bas de la montagne avec cet intrépide maréchal, nous arrivâmes sans être arrêtés; nous tournons à gauche par quatre sur le pont, ventre à terre. Toute leur arrière-garde n'était pas passée. En arrivant sur le milieu du pont, une brèche large ne fut pas un obstacle pour nous, à cause de la rapidité avec laquelle nous étions conduits; nos chevaux volaient. J'étais monté sur mon beau cheval arabe pris à la bataille de Hanau. Voici un trait qui mérite d'être rapporté. En franchissant cette arcade du pont détruite (les parapets restant intacts), je vis un homme à plat ventre le long du parapet glisser des pièces de bois pour aider au passage.

Au bout du pont, qui est long, se trouve une rue à gauche. Ce faubourg étant encombré des voitures de l'arrière-garde, nous ne pouvions passer qu'à coups de sabre. Nous balayons tout: ceux qui échappèrent à notre fureur se fourrèrent sous les fourgons. L'écume sortait de la bouche du maréchal, tellement il frappait.

Arrivés sur une belle chaussée qui conduit à Saint-Dizier, devant une plaine immense, le maréchal nous fit poursuivre notre charge, mais l'Empereur, nous voyant engagés dans un péril certain, avait fait poser les sacs à un bataillon de chasseurs à pied pour venir à notre secours. Ce bataillon nous sauva; nous fûmes ramenés par une masse de cavalerie. Les chasseurs étaient à plat ventre le long de la chaussée, et après les avoir dépassés, la cavalerie ennemie fut surprise par un feu de file. La terre fut jonchée de chevaux et d'hommes, et nous pûmes atteindre le faubourg. Durant la charge, l'Empereur avec sa vieille garde et son artillerie montait la côte qui fait face à Montereau. En face du pont, sur un mur formant rotonde et garni de belles charmilles, nos pièces en batterie foudroyaient les masses dans la plaine. C'est là que l'Empereur fut canonnier; il pointait lui-même les pièces. On voulut le faire retirer: «Non, dit-il, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu.» Que ne trouva-t-il là cette mort glorieuse après avoir été trahi par l'homme qu'il avait élevé à une haute dignité! Il était furieux d'un pareil échec. De notre côté, nous repassâmes les ponts et nous remontâmes près de l'Empereur. «Votre rapidité dans cette charge, dit-il, me donne deux mille prisonniers. Je vous croyais tous pris.—Vos chasseurs nous ont sauvés», dit le maréchal.

J'étais si content de moi que, mettant pied à terre, j'embrassai mon cheval; grâce à lui, j'avais sabré à mon aise.

Le 21, combat de Méry-sur-Seine; le 28, combat de Sézanne; le 5 mars, combat de Berry-au-Bac, où les Polonais furent vainqueurs des cosaques; le 7, bataille de Craonne. Celle-ci fut terrible; des hauteurs considérables furent enlevées par les chasseurs à pied de la vieille garde et par 1,200 gendarmes à pied, arrivant d'Espagne, qui firent des prodiges de valeur. Le 13 mars, nous arrivâmes aux portes de Reims à la nuit; une armée russe occupait la ville, retranchée par des redoutes faites avec du fumier et des tonneaux bien remplis; les portes de la ville étaient barricadées; près de la porte qui fait face à la route de Paris, se trouve une élévation surmontée d'un moulin à vent. L'Empereur y établit son quartier général en plein air. Nous lui fîmes un bon feu; l'on ne voyait pas à deux pas, et il était si fatigué de la journée de Craonne qu'il demanda sa peau d'ours et s'allongea près du bon feu; nous tous en silence à le contempler. Les Russes prirent l'avance à dix heures du soir; ils firent une sortie avec une fusillade épouvantable sur notre gauche; l'Empereur se leva furieux: «Que se passe-t-il par là?—C'est un hourra, Sire, lui répond son aide de camp.—Où est un tel? (C'était un capitaine commandant une batterie de 16.)—Le voilà, Sire!» lui dit-on.

Il approche de l'Empereur: «Où sont tes pièces?—Sur la route.—Va les faire venir.—Je ne puis passer, lui dit-il, l'artillerie de la ligne est devant moi.—Il faut renverser toutes ces pièces dans les fossés, il faut que je sois à minuit dans Reims. Tu es un c— si tu ne perces pas les portes de Reims. Allez, nous dit-il, renversez tout dans les fossés.»

Nous voilà tous partis. Arrivés près des pièces et des caissons, au lieu de les renverser, nous les portâmes sur le côté avec tous les canonniers et les soldats du train. Tout cela fut fait à la minute et les 16 pièces passèrent sous les regards de l'Empereur qui les voyait passer tournant le derrière à son feu. Elles se mirent en batterie à droite de la route dans une belle place face à la porte. L'on ne voyait pas d'un pas, et le malheur voulut qu'il se trouvât deux pièces en batterie près des portes, en cas de sortie de la part des Russes; on ne les voyait pas du tout. Nos pièces en batterie lâchèrent leurs bordées sur les portes et les redoutes; les obus tombaient au milieu de la ville. Durant la canonnade, l'Empereur donnait ordre aux cuirassiers de se tenir prêts à entrer en ville, en leur indiquant les rues qu'ils devaient prendre pour chaque escadron. Puis il donna le signal; la foudre des cuirassiers partit se mettre en bataille derrière les pièces; on fait cesser le feu et tous se précipitèrent dans la ville. Cette charge fut si terrible qu'ils traversèrent tout, et le peuple renfermé entendant un pareil vacarme éclaira les croisées. Ce n'étaient que lumières; on aurait pu ramasser une aiguille. L'Empereur, à la tête de son état-major, était à minuit dans Reims, et les Russes en pleine déroute. Nos cuirassiers sabrèrent à discrétion, leur hourra leur coûta cher. Si l'Empereur avait été secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient perdus. Mais que faire, dix contre un! nous avions la bravoure, non la force, il fallut succomber.

Fontainebleau fut le terme de nos malheurs; nous voulûmes tenter un dernier effort, marcher sur Paris, mais il était trop tard; l'ennemi était au bord de la forêt et Paris s'était rendu sans résistance. Il fallut revenir à Fontainebleau. L'Empereur se trouvait sous la faux de tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités; ils le forcèrent d'abdiquer. Je désirais le suivre, le comte Monthyon fut le trouver et lui parla de moi: «Je ne puis pas le prendre; il ne fait pas partie de ma garde. Si ma signature pouvait lui servir, je le nommerais chef de bataillon, mais il est trop tard.» Il lui fut accordé six cents hommes pour sa garde; il fit prendre les armes et demanda des hommes de bonne volonté; tous sortirent des rangs et il fut forcé de les faire rentrer: «Je vais les choisir. Que personne ne bouge!» Et passant devant le rang, il désignait lui-même: «Sors, toi!» et ainsi de suite. Cela fut long. Puis il dit: «Voyez si j'ai mon compte.—Il vous en faut encore vingt, dit le général Drouot.—Je vais les faire sortir.»

Son contingent fini, il choisit les sous-officiers, les officiers, et il rentra dans son palais, disant au général Drouot: «Tu conduiras ma garde à Louis XVIII à Paris après mon départ.»

Lorsque tous les préparatifs furent terminés et ses équipages prêts, il donna l'ordre pour la dernière fois de prendre les armes. Tous ces vieux guerriers arrivés dans cette grande cour naguère si brillante, il descendit du perron, accompagné de tout son état-major, et se présenta devant ses vieux grognards: «Que l'on m'apporte mon aigle!» Et le prenant dans ses bras, il lui donna le baiser d'adieu. Que ce fut touchant! On n'entendait qu'un gémissement dans tous les rangs; je puis dire que je versai des larmes de voir mon cher Empereur partir pour l'île d'Elbe. Ce n'était qu'un cri: «Nous voilà donc laissés à la discrétion d'un nouveau gouvernement.» Si Paris avait tenu vingt-quatre heures, la France était sauvée, mais dans ce temps la populace de Paris ne savait pas faire de barricades; elle ne l'a appris que pour en faire contre des concitoyens. Il fallut prendre la cocarde blanche, mais j'ai conservé la mienne comme souvenir.

NEUVIÈME CAHIER

EN DEMI-SOLDE.—LES CENT JOURS ET WATERLOO.—RENTRÉE À AUXERRE.—DIX ANS DE SURVEILLANCE.—MON MARIAGE.—1830. JE SUIS NOMMÉ PORTE-DRAPEAU DE LA GARDE NATIONALE ET OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.

Le Gouvernement nous renvoya planter des choux dans nos départements, avec demi-solde, soixante-treize francs par mois. Il fallut se résigner; je vendis deux de mes chevaux et gardai mon cheval blanc; je plaçai mon domestique à la Maison d'Autriche pour emmener des chevaux de main; je partis pour Auxerre, chef-lieu de mon département, et je végétai dans cette ville toute l'année 1814.

Je ne connaissais personne; je finis par être invité chez M. Marais, avoué, rue Neuve, un vrai patriote. Il m'offrit mon couvert chez lui; il poursuivait un procès au nom de mon frère contre ma famille qui nous avait dépouillés d'un peu de biens du côté de notre mère. C'était le beau-père de M. Marais qui avait entamé le maudit procès qui dura dix-sept ans. Je ne l'appris qu'à mon arrivée de l'armée. Lorsque mon procès fut appelé, je me présentai au tribunal en grande tenue, et me posai là dans le plus profond silence. J'entendis mes adversaires déclamer et blasphémer contre moi. C'était terrible de me voir vilipender par l'avoué Chapotin. Je ne soufflais mot. Chapotin s'adressait ainsi au tribunal: «Le voilà, en me montrant, ce lion rugissant qui fait trembler ces malheureux par sa présence; je l'ai vu à Auxerre, il y a deux ans, faire la belle jambe le soir.»

Heureusement, je me vengeais sur ma tabatière; je fourrais des prises de tabac dans mon gros nez, les unes sur les autres. Mais il était temps que Chapotin finisse; enfin, je repris mon sang-froid, je demandai la parole au président: «Je prie le tribunal de remettre ma cause à huitaine pour me justifier des calomnies de M. Chapotin par mes lettres de services.» Tout me fut accordé. Je rentrai chez moi; je pris de suite mes lettres de service avec brevets et certificats à l'appui.

À la huitaine, mon procès fut appelé; je portai tous mes papiers sur le bureau du président, et me retirai sans dire mot. Voyant tous ces papiers, il les examine; après les avoir compulsés, il en fit part à ses juges, et il interpella Chapotin: «Monsieur Chapotin, répondez. Étiez-vous à telle époque dans telle et telle ville?—Non, Monsieur le Président.—Eh bien, le capitaine Coignet y était; en voilà la preuve par ses lettres de service. Il était loin d'Auxerre à cette époque, il défendait sa patrie et vous l'avez injurié, vous lui devez des excuses, il vous a écouté avec un sang calme qui est d'un homme réfléchi.»

M. Chapotin vint me serrer les mains, me prit le bras en sortant du tribunal, il voulait m'emmener chez lui dîner; je le remerciai. Mon procès était interminable; il fallait que les pauvres plaideurs fussent ruinés avant de terminer; cependant dix-sept ans devaient être suffisants: «Jamais ce procès ne finira», me dit-on.

Je pars sur-le-champ pour Paris, et vais trouver le prince Cambacérès, pour lui conter que, durant que j'étais sous les drapeaux, l'on m'avait dépouillé d'un peu de bien provenant de ma mère et que ce procès durait depuis dix-sept ans: «Je ne suis plus ministre de la justice, dit-il, mais je vais vous donner une lettre pour celui qui me remplace. Vous la porterez.» Il dicta cette lettre et me la remit: «Allez, mon brave; votre procès sera terminé.»

Arrivé chez le ministre de la justice, je lui présente ma lettre; après lecture, il dit à son secrétaire: «Écrivez à M. Rémon, président, et à M. Latour, procureur du Roi. Allez, me dit-il, portez-leur ces lettres et justice vous sera rendue. À quel corps apparteniez-vous?—À l'état-major de l'Empereur.—Avez-vous été en Russie?—Oui, Monsieur le Ministre.—C'est bien, partez pour votre département.»

J'arrive à Auxerre, je vais trouver le procureur du Roi. Je lui remets ma lettre; je trouve un petit homme enveloppé dans une robe de chambre, faisant des grimaces comme un chat pris au piège. Ce vieillard souffrait tellement de la goutte qu'il ne pouvait bouger, il lit ma lettre cependant, mais arrive son médecin qui lui trouve le pied enflé: «Il faut vous mettre des sangsues.—Combien? Vous ne le savez pas, répond le docteur,… autant qu'il y a d'avoués à Auxerre.» (On disait qu'il faisait trembler tous les avoués.) Je me rendis chez le président; ce bon vieillard me reçut affablement: «Voilà une lettre du ministre de la justice pour vous.—Voyons», me dit-il.—Après lecture: «Vous connaissez donc le ministre?—Je connais le prince de Cambacérès.—Votre affaire sera terminée sous peu.—Il est temps: dix-sept ans, c'est long.—C'est vrai», dit-il.

Je pris mon mal en patience et j'attendis mon sort de la justice des hommes; je me casai dans un modique logement que je ne payais pas. Je louai un lit de sangle, un matelas; dans cette maison inhabitée, par bonheur, il y avait une petite écurie pour mon cheval. Le dimanche arrivé, il fallait aller à la messe pour ne pas être rejeté de la modique demi-solde. J'allai trouver le général et de là chez M. de Goyon. Le premier du mois, il fallait se présenter chez le payeur pour recevoir ses soixante-treize francs. On nous retint deux et demi pour cent d'avance sur notre croix, et tout doucement, ils frappèrent le grand coup; ils nous retinrent cent vingt-cinq francs par an sur notre Légion d'honneur, et toujours deux et demi, de manière que la demi-solde se trouvait réduite au tiers. Cette vie dura sept ans. Le général qui commandait le département fit appeler tous les officiers en demi-solde pour leur demander s'il se trouvait des officiers de bonne volonté pour conduire des déserteurs à Sarrelouis; personne ne s'offrit. Je pris la parole: «C'est moi qui me charge de les conduire; donnez-moi deux officiers, je ferai le voyage, mais à condition que j'irai à cheval et que les rations pour mon cheval me seront accordées.—Ça suffit», dit le général. Je partis pour Sarrelouis, mais au retour on ne me tint pas compte de mes rations, je réclamai, et j'en fus pour mes frais. Je me rendis alors chez M. Marais pour le prier de faire finir mon procès: «Je vous le promets, dit-il, je vais frapper le dernier coup; il va être plaidé à fond sous peu. Prenez patience; ils demandent du temps, ils ne sont pas prêts.» Pauvres plaideurs! il faut manger son frein; plus les procès sont longs, plus les bénéfices arrivent dans le cabinet de l'avoué.

Je pris patience; je me rendais au café Milon; je trouvai des groupes de vieux habitués qui parlaient politique; ils m'abordèrent pour me demander si je savais des nouvelles: «Point du tout, dis-je.—Vous ne voulez pas parler, vous avez peur de vous compromettre.—Je vous jure que je ne sais rien.—Eh bien, dit un gros papa, on dit qu'il est passé un capucin déguisé et un autre grand personnage que le préfet voulait faire arrêter.—Je ne vous comprends pas.—Vous faites l'ignorant. C'est pour cela qu'il a gardé son cheval, dit l'un d'eux; il attend la capote grise.—Je tombe des nues en vous entendant parler; vous pouvez vous compromettre.»

Je me retirai confus de joie, je puis le dire, et je croyais déjà voir mon Empereur arriver. J'allais presser M. Marais, lui faire part des bruits qui circulaient: «Vous seriez content, dit-il (je souris)… Je vous vois d'ici monter à cheval. S'il venait, vous partiriez.—De bon coeur, c'est vrai!—Je vais faire en sorte de faire finir votre affaire. Restez à dîner; j'ai besoin de quelques notes.» Le mardi suivant, mon procès fut appelé et plaidé à fond; le délibéré fut remis à 15 jours. Je fus encore dîner chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est gagnée, ils vont être rossés d'importance»; mais j'étais loin de compte, je n'en vis la fin qu'en 1816.

Une tempête se préparait; joie pour les uns, tristesse pour les autres. On débitait dans les rues d'Auxerre que l'Empereur était débarqué à Cannes, qu'il marchait sur Grenoble et de là sur Lyon. Tout le monde était dans la consternation; mais la certitude éclata lorsqu'il nous arriva de bon matin un beau régiment de ligne, le 14e, avec le maréchal Ney à sa tête. On disait qu'il allait pour arrêter l'Empereur: «Ça n'est pas possible, me dis-je, l'homme que j'ai vu à Kowno prendre un fusil et avec cinq hommes arrêter les ennemis, ce maréchal que l'Empereur nommait son lion, ne peut mettre la main sur son souverain.» Cela me faisait frémir, j'étais aux écoutes, je n'arrêtais pas. Enfin, le maréchal se rend chez le préfet; il fut fait une proclamation publiée dans toute la ville. Le commissaire de police bien escorté publiait que Bonaparte était revenu et que l'ordre du Gouvernement était de l'arrêter. Et à bas Bonaparte! Vive le Roi! Dieu! comme je souffrais! Mais ce beau 14e de ligne mit les shakos au bout des baïonnettes au cri de Vive l'Empereur! Qu'aurait fait ce maréchal sans soldats? Il fut contraint de fléchir.

Le soir, cette avant-garde arriva à l'hôtel de ville, mais pas comme elle était partie; cocardes blanches le matin et cocardes tricolores le soir. Ils s'emparèrent de l'hôtel de ville, et aux flambeaux il fallut que le même commissaire se promenât pour faire une autre proclamation et crier à tue-tête: «Vive l'Empereur!» Je puis dire que je me dilatais la rate.

Le lendemain, tout le peuple se porta sur la route de Saint-Bris pour voir arriver l'Empereur dans sa voiture, bien escorté. La boule de neige avait grossi; 700 vieux officiers formaient un bataillon et les troupes arrivaient de toutes parts. Arrivé sur la place Saint-Étienne, le 14e de ligne se forme en carré et l'Empereur le passe en revue; ensuite il fit former le cercle aux officiers, et m'apercevant me fit venir près de lui: «Te voilà, grognard.—Oui, Sire.—Quel grade avais-tu à mon état-major?—Vaguemestre du grand quartier général.—Eh bien, je te nomme fourrier de mon palais et vaguemestre général du grand quartier général. Es-tu monté?—Oui, Sire.—Eh bien, suis-moi, va trouver Monthyon à Paris.»

Ce beau cercle d'officiers formé autour de l'Empereur firent une couronne avec leurs épées au-dessus de sa tête. L'Empereur leur dit: «Officiers et soldats, nous marchons sur Paris; nous n'avons rien à craindre, car il n'y a qu'un soldat chez les Bourbons, c'est la duchesse d'Angoulême.»

Il donna ses ordres et rentra à la Préfecture où je le suivis, et dans la première pièce, je trouvai le général Bertrand. «Vous voilà, vous êtes content, vous nous restez.—Oui, mon général.—Vous viendrez me voir aux Tuileries, je vous transmettrai les ordres de l'Empereur. Votre gendarmerie s'est donc sauvée?—Je ne sais pas, mon général.—L'Empereur est furieux, il croyait la trouver sur sa route, et pas du tout. Je crois qu'il enverra le capitaine planter des choux. Et le curé, voilà deux fois que l'Empereur le fait demander. Je viens de l'envoyer chercher par les agents de police; la soutane va être secouée; il en est bien sûr.»

Un instant après, je vois arriver l'abbé Viard, bien penaud en passant au milieu de tout ce nombreux état-major. Le maréchal l'introduit près de l'Empereur pour recevoir son galop. Le corps d'officiers arrive pour être présenté avec son colonel; au sortir, celui-ci vient près de moi: «Bonjour, brave capitaine, vous ne me connaissez pas?—C'est vrai, colonel.—Eh bien, c'est vous qui m'avez fait faire l'exercice à Courbevoie, je suis un des 50 que vous avez instruits.—Vous avez grandi; votre carrière est belle, colonel.—Je vous remercie; nous nous reverrons à Paris. Qu'il commande bien! dit-il à ses officiers, je vous ai souvent parlé du vieux Coignet, le voilà, Messieurs!» Et il me serra la main. Je pris congé et me retirai content. Le lendemain, je partis pour Joigny, et le jour suivant je m'embarquai avec dix officiers dans une barque pour Sens. La rivière était couverte de bateaux pleins de troupes et nous en trouvâmes de submergés au passage des ponts (car on marchait de nuit); les bords étaient couverts de neige. Nous quittâmes notre barque et nous prîmes des pataches pour arriver à Paris. Je descendis chez mon frère faire ma toilette et fus faire visite à mon général Monthyon. Je lui fis part que l'Empereur m'avait nommé à Auxerre vaguemestre général du grand quartier général. «Que je suis content, mon brave, de vous avoir près de moi! J'irai prendre votre brevet, cela me regarde.» Je vais aux Tuileries et me fais annoncer: «Je désire parler au général Bertrand.—Je vais l'appeler», me dit le général Drouot. Le général arrive: «Déjà, mon brave! vous avez donc pris la poste?—Je suis venu le plus promptement possible; je vous demande permission de six jours, mon général.—Accordé! partez!»

Je pars de Paris le soir même pour Auxerre et j'arrive le samedi matin. À cette époque le public se promenait à l'Arquebuse le dimanche. Sur les quatre heures, étant en grand uniforme, je partis pour me faire voir comme si je n'avais pas quitté Auxerre. Le lundi, je fus chez mon avoué qui me dit: «Votre affaire est suspendue comme bien d'autres.—Mais il faut que je parte, je n'ai que six jours pour me rendre à Paris.—Eh bien, elle restera en suspens.» Je partis pour prendre mon poste, j'arrivai chez mon frère; je fus le lendemain chez mon général: «Vous voilà, mon brave? Voilà votre brevet; vous avez droit au logement avec votre domestique et vos chevaux; vous irez trouver le maire de l'arrondissement de votre frère pour être près des Tuileries. Il faut vous monter, il vous faut au moins deux chevaux, et puis vous avez droit comme faisant partie du bataillon sacré à 300 francs, vous irez les toucher place Vendôme, 3. Tous les jours, vous viendrez prendre mes ordres, et vous passerez aux Tuileries à midi.»

Je pris congé de mon général, je me rendis faubourg Saint-Honoré, et présentai mon brevet au maire qui dit après l'avoir lu: «Vous êtes le frère du logeur du marché d'Aguesseau?—Oui, Monsieur.—Vous êtes vaguemestre du grand quartier général. Je voudrais avoir l'état des ayants droit dans chaque grade, et du nombre de rations par grade.—Je vous remettrai cela, j'en prendrai note.—Vous me rendrez service, crainte d'abus.—Vous l'aurez sous trois jours.—Depuis quand êtes-vous à Paris?—Depuis dix jours je suis à mon compte. Je ne pouvais me présenter sans ordre pour avoir mon logement.—Eh bien, vous y avez droit depuis votre arrivée à Paris; tout le bataillon sacré est logé chez le bourgeois. Je vais vous donner un billet de logement daté de votre arrivée à Paris pour vous faire toucher un tiers en sus de votre paye, et pour votre logement (6 fr. par jour).» Je partis avec la main pleine de pièces de cent sous chez mon frère où j'avais mon logement et mon domestique. Le lendemain, je vais place Vendôme, 3, chercher mes 300 francs de gratification du bataillon sacré. Arrivé près du capitaine qui commandait la 3e compagnie d'officiers, car les simples officiers n'étaient que soldats (il fallait être officier supérieur pour être capitaine d'une compagnie de cent officiers): «Je viens, capitaine, réclamer les 300 francs qui me sont dus.—Comment vous nommez-vous?—Coignet.» Il regarde sur sa feuille et trouve mon nom: «Je n'ai plus d'argent, il fallait vous trouver avec les autres.—Mais vous avez mon argent.—Je vous dis que la paye est terminée.—Ça suffit, capitaine, je vais voir cela.»

C'était un vieil émigré qui s'était présenté à l'Empereur pour reprendre du service et qui avait été mis en activité. Je rends compte au général Bertrand du désappointement que j'avais eu: «Ce n'est pas possible! ce vieux chevalier ne veut pas vous payer?—Du tout, mon général.—Eh bien! je vais vous donner un petit poulet pour lui.» Je reviens avec la lettre: «Capitaine, il ne faut pas de broche pour faire cuire ce poulet, il est tout plumé.» Son aide de camp debout près de lui, il lit le petit billet, et se retournant de mon côté: «Pourquoi avoir été aux Tuileries? ce n'est pas votre place.—Pardonnez, capitaine, je suis vaguemestre général et fourrier du Palais, c'est moi qui suis chargé du logement de l'armée. Je vous promets de vous loger de la même manière que vous m'avez reçu. Mes 300 francs, s'il vous plaît.» Je fus payé de suite et portai cet argent à mon frère; je fus chercher mes coupons pour toucher mes rations de fourrage chez le fournisseur qui me les remboursa. J'avais droit à trois rations par jour; cela ajouté à mon mois de 300 francs, je me vis en peu de temps 800 francs. Alors il fallut se monter et je me mis à la recherche pour trouver des chevaux, j'en trouvai deux près du Carrousel, chez un royaliste qui s'était sauvé; je les achetai 2,700 francs, ils étaient très beaux; mon frère me prêta 2,500 francs.

Je me rendis ensuite chez le notaire de mon frère; il me fit un contrat par lequel je reconnaissais devoir à mon frère la somme de 2,500 francs, et pendant qu'on rédigeait l'acte, je fis mon testament que je déposai entre les mains du notaire. Mon frère qui me gronda en voyant la grosse du contrat: «Eh bien! lui dis-je, si je meurs dans cette campagne, tu trouveras mon testament chez ton notaire.»

Je m'occupai de trouver un bon domestique et de faire harnacher mes deux chevaux; tout cela terminé, j'allai chez mon général lui faire visite à cheval, domestique derrière, comme un commandant de place faisant sa ronde. J'entrai à l'hôtel du comte Monthyon: «Mon général, me voilà monté.—Déjà! dit-il, c'est affaire à vous, et deux beaux chevaux!—Mon cheval de bataille me coûte 1,800 francs, et mon cheval de domestique 900 francs.—Vous êtes mieux monté que moi; je suis content, mon brave; vous pouvez entrer en campagne. Sont-ils payés?—C'est mon frère qui m'a prêté.»

Souvent le bon général venait me prendre chez mon frère pour m'emmener à la promenade, à cheval ou en voiture, et m'invitait à dîner en famille; il se rappelait les bons feux que je lui faisais à la retraite de Moscou. Tous mes préparatifs faits pour entrer en campagne, je m'occupai de régler l'ordre de marche des équipages par rang de grade, pour éviter la confusion dans les marches, ainsi que pour les distributions. Cette précaution me servit, et je fus félicité plus tard.

Les préparatifs du Champ de mai se faisaient au Champ de Mars devant la façade de l'École militaire. L'Empereur, en grand costume, entouré de l'état-major, vint y recevoir les députés et les pairs de France; la réception finie, l'Empereur descendit de son majestueux amphithéâtre pour en gagner un autre au milieu du Champ de Mars. Nous eûmes toutes les peines du monde à traverser la foule si serrée, qu'il fallut la refouler pour arriver; et là, tout l'état-major rangé, l'Empereur fit un discours. Il se fit apporter les aigles pour les distribuer à l'armée et à la garde nationale; de cette voix de Stentor, il leur criait: «Jurez de défendre vos aigles! Le jurez-vous?» leur répétait-il.

Mais les serments étaient sans énergie; l'enthousiasme était faible; ce n'étaient pas les cris d'Austerlitz et de Wagram; l'Empereur s'en aperçut. Il est impossible de voir plus de peuple; on ne put faire manoeuvrer, à peine put-il passer la revue. Nous fûmes forcés de protéger le cortège de l'Empereur au milieu de ces masses. Le Champ de mai eut lieu le 1er juin; de retour de cette grande cérémonie, je fis mes préparatifs de départ pour l'armée. Je quittai Paris le 4 juin pour me rendre à Soissons, et de là à Avesnes, où je devais attendre de nouveaux ordres. L'Empereur arriva le 13, et n'y resta que peu de temps; il fut coucher à Laon. Le 14 juin, il ordonna des marches forcées. Le maréchal Ney arriva; l'Empereur lui dit devant tout le monde: «Monsieur le Maréchal, votre protégé Bourmont a passé à l'ennemi avec ses officiers.» Le prince de la Moskowa en fut ému. Il lui donna le commandement d'un corps d'armée de 40,000 hommes pour se porter contre les Anglais: «Vous pouvez pousser les Anglais sur Bruxelles», lui dit-il.

Lorsque nous fûmes entrés dans ce pays fertile de la Belgique, au milieu de seigles très hauts, les colonnes avaient de la peine à se frayer des routes; les premiers rangs ne pouvaient avancer. Quand on les avait foulés aux pieds, ce n'était que paille, où la cavalerie se perdait. Ce fut un de nos malheurs. Pour mettre le pied dans la plaine de Fleurus, l'Empereur se porta en avant, suivant la grande route avec son état-major et un escadron de grenadiers à cheval. Il s'entretenait avec un aide de camp; il regarde à sa gauche, prend sa petite lorgnette et regarde avec attention sur une hauteur à pic très loin de la route, dans une plaine immense. Il aperçoit de la cavalerie pied à terre, et dit: «Ce n'est pas de ma cavalerie, il faut s'en assurer. Faites venir un officier de mon escorte, et qu'il parte reconnaître cette troupe.» On me fait signe d'approcher près de l'Empereur: «C'est toi.—Oui, Sire.—Va au galop reconnaître la troupe sur cette montagne; tu vois cela d'ici.—Oui, Sire.—Ne te fais pas pincer.» Je pars au galop; arrivé au pied de cette montagne rapide, je m'aperçus que trois officiers montaient à cheval et je crus voir des lances, mais je n'étais pas sûr. Je continuai de monter doucement, et je vis que leurs soldats faisaient le tour de la montagne pour me couper ma retraite. À moitié de la montagne, je vois mes trois gaillards qui descendaient en faisant le tire-bouchon; ils se croisaient et ne pouvaient descendre qu'à petits pas. Moi, je m'arrête tout court; je vois des ennemis; alors très poli, je les salue et redescends. Ils descendirent tous trois; je n'en étais pas en peine, mais c'étaient les autres qui faisaient la route pour me couper. Je regardai à ma gauche, et rien ne parut. Arrivé au bas de la montagne, ces messieurs descendaient toujours; une fois dans cette plaine, je me tourne de leur coté et leur fais un grand salut en voyant mon chemin libre. Je disais à mon beau cheval de bataille: «Doucement, Coco!» (C'était le nom de ce bel animal.) J'avais de l'avance, lorsque l'un d'eux se chargea de me poursuivre; les deux autres attendirent. Il gagnait du terrain et ça l'encourageait. Lorsque je le vis à moitié chemin de la montagne et de l'état-major de l'Empereur (qui regardait mes mouvements, et me voyant serré de près, envoya deux grenadiers à cheval à mon secours), je flattai mon cheval pour qu'il ne s'emportât pas. Je regarde en arrière, et je vois que j'ai le temps nécessaire pour faire mon à-gauche et fondre sur lui à mon tour. Il me crie: «Je te tiens.—Et moi aussi, je te tiens.» Appuyant à gauche, je fonds sur lui; me voyant faire ce brusque demi-tour, il fléchit, mais il n'était plus temps: le vin était versé, il fallait le boire. Il n'était pas encore sur son retrait au galop que j'étais à son côté, lui enfonçant un coup de pointe. Il tomba raide mort, la tête en bas. Lâchant mon sabre pendu au poignet, je saisis son cheval et m'en revins fier près de l'Empereur: «Eh bien! grognard, je te croyais pris. Qui t'a montré à faire un pareil tour?—C'est un de vos gendarmes d'élite à la campagne de Russie.—Tu t'y es bien pris, tu es bien monté. L'as-tu vu, cet officier? Il m'a paru blond; c'est toujours un lâche, il devait engager le combat et s'est laissé tuer comme un enfant. Un coup de sabre comme cela n'a pas de mérite. Tu grognes, je crois.—Oui, Sire, j'aurais dû prendre le cheval par la bride et vous le ramener.» Il fit un petit sourire, et le cheval arriva: «C'est tel régiment anglais.» Tout le monde flattait mon cheval, et un officier me pria de le lui céder: «Donnez 15 napoléons à mon domestique, 20 francs aux grenadiers, et prenez-le.»

L'Empereur dit au grand maréchal: «Mettez le vieux grognard en note; après la campagne, je verrai.»

C'était, je crois, le 14, de l'autre côté de Gilly, que nous rencontrâmes une forte avant-garde prussienne; les cuirassiers traversèrent cette ville d'un tel galop que les fers des chevaux volaient par-dessus les maisons. L'Empereur les regardait passer pour sortir; ça montait raide et l'on ne peut se figurer la rapidité de cette cavalerie pour franchir la montagne; la ville était pavée. Nos intrépides cuirassiers arrivèrent sur les Prussiens et les sabrèrent sans faire de prisonniers; ils furent renversés sur leur première ligne avec une perte considérable; la campagne était commencée.

Nos troupes bivouaquèrent à l'entrée de la plaine de Charleroi que l'on nomme Fleurus. L'ennemi ne pouvait pas nous voir et ne croyait pas à une armée réunie; notre Empereur ne les croyait pas réunis non plus, et le 15 dans la nuit, il était de sa personne à la tête de son armée. Le matin, il envoya sur tous les points reconnaître la position de l'ennemi dans toutes les directions (il ne restait près de lui que le grand maréchal, le comte Monthyon et moi). Il se porta près d'un village à gauche de la plaine, au pied d'un moulin à vent, et les armées prussiennes se trouvaient en grande partie sur sa droite, mais masquées par des enclos, des massifs de bois et des fermes. «Leur position est à couvert; on ne peut les voir», dirent tous les officiers qui arrivèrent. On donna l'ordre d'attaquer sur toute la ligne; l'Empereur monta dans le moulin à vent, et là par un trou il voyait tous les mouvements. Le grand maréchal lui dit: «Voilà le corps du général Gérard qui passe.—Faites monter Gérard.» Il arrive près de l'Empereur: «Gérard, lui dit-il, votre Bourmont dont vous me répondiez, est passé à l'ennemi!» Et lui montrant par le trou du moulin un clocher à droite: «Il faut te porter sur ce clocher et pousser les Prussiens à outrance, je te ferai soutenir. Grouchy a mes ordres.»

Tous les officiers de l'état-major partaient et ne revenaient pas; alors l'Empereur me fit partir près du général Gérard: «Dirige-toi sur le clocher, va trouver Gérard, tu attendras ses ordres pour revenir.» Je partis au galop; ce n'était pas une petite mission, il fallait faire des détours. Ce n'étaient que des enclos; je ne savais quel chemin prendre. Enfin je trouve cet intrépide général qui était aux prises, couvert de boue; je l'abordai: «L'Empereur m'envoie près de vous, mon général.—Allez dire à l'Empereur que s'il m'envoie du renfort, les Prussiens seront enfoncés; dites-lui que j'ai perdu la moitié de mes soldats, mais que si je suis soutenu, la victoire est assurée.»

Ce n'était pas une bataille, c'était une boucherie, la charge battait de tous côtés; ce n'était qu'un cri: «En avant!» Je rendis compte à l'Empereur; après m'avoir entendu: «Ah! dit-il, si j'avais quatre lieutenants comme Gérard, les Prussiens seraient perdus.» J'étais de retour de beaucoup avant ceux que l'Empereur avait envoyés avant moi; il y en eut le soir, après la bataille gagnée, six qui ne parurent pas. L'Empereur se frottait les mains après mon récit, il me fit dépeindre tous les endroits par où j'avais passé. «Ce n'est que vergers, gros arbres et fermes.—C'est cela, me dit-il, on croyait que c'était des bois.—Non, Sire, c'est des chemins couverts.» Toutes nos colonnes avançaient, la victoire était décidée; l'Empereur nous dit: «À cheval, au galop! voilà mes colonnes qui montent le mamelon.» Nous voilà partis. Au travers de la plaine, se trouve un fossé de trois à quatre pas de large; le cheval de l'Empereur fit un petit temps d'arrêt, mon cheval franchit, et je me trouvai devant Sa Majesté, emporté par sa rapidité. Je craignais d'être grondé de ma témérité, mais pas du tout. Arrivé sur le mamelon, l'Empereur me regarde et me dit: «Si ton cheval était entier, je le prendrais.»

Il venait encore des boulets au pied du mamelon, mais nos colonnes renversèrent les Prussiens dans les fonds sur la droite; cela dura jusqu'à la nuit. La victoire fut complète; l'Empereur se retira fort tard du champ de bataille et revint au village près du moulin à vent. Là, il fit partir des officiers sur tous les points; deux officiers partirent porter ordre au maréchal Grouchy de poursuivre les Prussiens à outrance, et de ne pas leur donner le temps de se rallier. C'est le comte Monthyon qui dictait ses dépêches par ordre du major général, et les officiers de service partaient de suite. Nous étions cette nuit-là tous de service; personne ne prit de repos. Ces dépêches parties, on envoya deux officiers près du maréchal Ney, et toute cette nuit ne fut qu'un mouvement. J'eus le bonheur de passer la nuit tranquille, quoiqu'il manquât six officiers qu'on disait passés à l'ennemi.

Le lendemain, 17 juin 1815, à trois heures du matin, les ordres furent expédiés pour se porter en avant. À sept heures, nos colonnes étaient arrivées. Nous n'avions que les Anglais devant nous à cette heure; l'Empereur envoya un officier du génie afin de reconnaître leur position sur les hauteurs de la Belle-Alliance, et pour voir s'ils n'étaient pas fortifiés; de retour, il dit n'avoir rien vu. Le maréchal Ney arriva, et fut tancé de n'avoir pas poursuivi les Anglais, car il ne se trouvait aux Quatre-Bras que les sans-culottes[58].—«Partez, Monsieur le Maréchal, vous emparer des hauteurs; ils sont adossés près du bois. Lorsque j'aurai des nouvelles de Grouchy, je vous donnerai l'ordre d'attaquer.» Le maréchal partit, et l'Empereur se porta sur une hauteur, près d'un château sur le bord de la route; de là, il découvrait son aile gauche, au point le plus fort de l'armée anglaise. Il attendait des nouvelles de Grouchy, mais toujours en vain, et se minait; enfin il fut trouvé près d'un château par un officier qui dit à l'Empereur: «Nous perdons un temps bien précieux; je n'ai point vu de Prussiens sur ma route; ils ne se battent pas.» L'Empereur fut soucieux après cette nouvelle; je fus appelé et j'eus l'ordre d'aller un peu à droite de la route de Bruxelles pour m'assurer de l'aile gauche des Anglais qui était appuyée au bois. Je fus obligé, en descendant, de côtoyer la route à cause d'un ravin large et profond que je ne pouvais franchir, et d'un mamelon où l'artillerie de la garde était en batterie. Il faut dire que nous avions été inondés de pluie et que les terres étaient détrempées; notre artillerie ne pouvait manoeuvrer. Je passai près d'eux, et lorsque je fus en face de cet immense ravin, je vis des colonnes d'infanterie réunies en masses serrées dans sa partie basse; je le dépassai, j'appuyai un peu à droite, et arrivai près d'une baraque isolée, à peu de distance de la route. Je m'arrête pour regarder: sur ma droite, je voyais de grands seigles et leurs pièces en batterie, mais personne ne bougeait, je fis un peu le fanfaron; je m'approchai de ces grands seigles, et vis une masse de cavalerie derrière; j'en avais assez vu.