The Project Gutenberg eBook of Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Title: Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Author: Jean-Roch Coignet
Editor: Lorédan Larchey
Release date: April 20, 2011 [eBook #35919]
Most recently updated: January 7, 2021
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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{~—- UTF-8 BOM —-~}LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET
(1799-1815)
PUBLIÉS PAR LORÉDAN LARCHEY
D'après le manuscrit original
avec gravures et autographe fac-similé
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
1883
DÉTAILS SUR L'AUTEUR ET SUR SON OEUVRE.—PARALLÈLE DE COIGNET ET DE FRICASSE {XV}.—ENSEIGNEMENTS A TIRER DE CES CAHIERS {XX}.—LA DISCIPLINE ET L'ESPRIT MILITAIRE DU PREMIER EMPIRE {XXVIII}.—POURQUOI IL NE FAUT RIEN OUBLIER DE SON HISTOIRE {XXXVII}.
On trouvera dans cet avant-propos beaucoup de renvois aux pages du texte; ils m'ont paru nécessaires pour appuyer la partie analytique, en épargnant au lecteur les incertitudes de recherche.
[Illustration: FAC-SIMILÉ RÉDUIT AUX 3/4 DE L'ÉCRITURE DE JEAN-ROCH
COIGNET
D'après son manuscrit original.]
Le journal du sergent Fricasse m'a permis de faire revivre un type accompli du soldat de la République. Avec les Cahiers du capitaine Coignet, qui peuvent passer pour un chef-d'oeuvre du genre familier, nous tenons le type du soldat du premier Empire, car chez lui le grade ne modifia point l'homme; il resta sous l'épaulette un vrai sergent de grenadiers.
Le manuscrit de Fricasse avait été mis à la disposition de ceux qui voudraient en constater l'authenticité. Pour Coignet, je ferai la même offre. En telle matière il est bon de poser la question de confiance dès le début, et ceci m'amène à dire comment les Cahiers sont en ma possession.
Vers 1865, à l'étalage d'un bouquiniste, sur le parapet du quai des Saints-Pères, je mettais la main sur deux in-octavo à couverture verte dédiés solennellement aux Vieux de la Vieille: c'étaient les Souvenirs de Jean-Roch Coignet, imprimés en 1851, à Auxerre, par l'imprimeur Perriquet. Leur intérêt me parut si vif, que j'en servis presque aussitôt d'abondants extraits aux lecteurs du Monde illustré, où je poursuivais alors chaque semaine une sorte de revue rétrospective. Les extraits reparurent à la tête d'un volume d'essai publié en 1871, sous le titre de Petite Bibliothèque des Mémoires. «Il n'en est point dont la lecture soit plus attachante, disais-je alors… En admettant que l'orthographe doive sa correction à l'imprimeur, le récit a les allures qui devaient caractériser Jean-Roch.»
On voit que j'admettais, à première vue, la sincérité de l'oeuvre, mais je conservais le désir de m'en assurer mieux, et je finis par m'enquérir au pays de mon héros. J'écrivis à l'imprimeur du livre et au bibliothécaire de la ville, guide naturel et autorisé en pareilles recherches. Au premier, je demandais s'il avait vu l'auteur; je priais le second de vouloir bien me donner sur la personnalité de Coignet tous les renseignements qu'il pourrait recueillir.
Une double réponse arriva bientôt.—D'une part, l'imprimeur déclarait que l'impression n'avait pas été faite sur le manuscrit original, reconnu défectueux. De son côté, M. Molard, bibliothécaire d'Auxerre, me communiquait avec une obligeance parfaite de précieux détails, et me comblait de joie en m'annonçant que le précieux original n'était point perdu.
J'appris ainsi qu'un avocat de la ville avait préparé pour l'impression les premiers chapitres. Le travail, qu'il n'avait pas voulu continuer, avait été mené à bonne fin par un de ses confrères, non sans peine, à cause des entêtements d'un auteur peu familiarisé avec les exigences de la publicité. Tiré à peu d'exemplaires, le livre est devenu rare par suite d'une particularité assez curieuse.
Sur la fin de sa vie, Coignet était resté l'habitué d'un café très fréquenté par les voyageurs de commerce que divertissaient ses récits d'aventures. Cette clientèle, sans cesse renouvelée, avait suffi à l'écoulement de l'édition. Un nouveau venu ne paraissait point sans que Coignet liât conversation et lui dit, avec une tape amicale sur l'épaule: «Tu vas acheter ma belle ouvrage.» Le prix étant modéré (5 francs), on acceptait la proposition. Coignet courait alors au comptoir, où il avait installé un petit dépôt d'exemplaires. Tous les volumes se dispersèrent ainsi, mais leur conservation ne gagna point à la vie nomade des souscripteurs, peu bibliophiles de leur métier. Toutefois, leurs relations avec l'auteur n'en devaient pas rester là.
Lorsque le vieux capitaine mourut, il laissa une somme de sept cents francs pour les frais d'un grand repas qui devait être servi au retour des funérailles. Tous ses anciens et chers souscripteurs, les voyageurs de commerce en passage, étaient invités de droit. De plus, un crédit de trois cents francs était ouvert pour le café, les liqueurs et autres consommations. On devait, bien entendu, assister aux obsèques, et se mettre ensuite immédiatement à table.
Cent vingt invitations furent ainsi faites aux ayants droit. La moitié des invités s'abstint, jugeant tout divertissement peu convenable, malgré la volonté formelle du défunt. Le repas n'en fut pas moins animé. Un poète du cru récita des vers de circonstance, et les libations en l'honneur du brave Coignet furent multipliées pendant toute l'après-midi. Le soir, on mangea la soupe à la jacobine; puis on vogua toute la nuit dans les promenades d'Auxerre. Le lendemain, un excellent déjeuner, composé des reliefs du banquet, réunissait de nouveau les amis qui retrinquèrent de plus belle à la mémoire du héros[1].
Ce récit homérique augmenta mon désir de posséder le manuscrit original. J'appris qu'il avait passé dans les mains des légataires universels et bénéficiaires, qu'il avait ensuite été cédé à M. Lorin, ancien architecte et grand collectionneur. Mais ce dernier possesseur consentirait-il à une cession nouvelle? J'eus encore satisfaction sur ce dernier point, et je puis me considérer comme légitime possesseur des neuf cahiers de Coignet.
Le titre de Cahiers est donné à ses mémoires parce qu'il répond exactement à l'aspect du manuscrit original, composé de neuf grands cahiers. L'écriture s'allonge comme celle d'un commençant; l'orthographe manque dans la moitié des mots; on peut en avoir idée par le fac-similé, que notre cadre a réduit un peu. Toute indulgence doit être acquise à un auteur qui ne sut pas lire avant 35 ans, qui atteignit sa soixante-douzième année avant de songer à retracer sa vie. La tâche lui fut lourde, mais c'était un persévérant. Il vint à bout d'une oeuvre nécessairement incorrecte en sa forme, précieuse par la multiplicité des détails aussi bien que par la fraîcheur du coloris. Une faculté s'accroît souvent à défaut d'une autre; Coignet devait d'autant mieux se souvenir qu'il avait moins écrit.
J'ai tenu à donner l'original, sans arrangement ni substitution, et plus complet qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. La sincérité m'a paru devoir passer avant tout. Il y a des pages excellentes; il en est quelques-unes pleines de redites et de longueurs que j'ai retranchées autant que possible, sans me permettre jamais d'ajouter un mot ni de changer une phrase. À ce sujet, je dois faire observer qu'on ne trouve pas dans le manuscrit original certains passages publiés en 1852. Cependant, ils n'ont pu être communiqués que par l'auteur, et je les ai placés sous le titre Additions, dans un supplément qui suit immédiatement le texte.
* * * * *
J'ai dit en commençant que Coignet personnifiait le soldat de l'Empire, comme Fricasse personnifiait le soldat de la République. L'un a combattu en effet pour une idée, comme l'autre s'est battu pour un homme. Tous deux ont eu la même foi, tous deux ont souffert avec le même courage, ont montré au plus haut degré la volonté de bien faire et le sentiment du devoir, ce sentiment qui distinguera toujours l'homme d'élite, à n'importe quel rang. Pour le reste, les caractères de nos deux soldats diffèrent.
Fricasse est relativement instruit, et j'ai dit combien grande était l'ignorance de Coignet. Fricasse a une élévation morale réelle. Coignet n'a que des impressions et ne les raisonne pas. C'est un honnête homme, et il n'aime pas les gendarmes{156}; il n'aime pas non plus les baiseurs de crucifix, comme il les appelle{487}, mais cela ne l'empêche pas d'avoir envie de pleurer avec son curé lorsque celui-ci présente la croix de l'église à la duchesse d'Angoulême. En 1814, il déclare que les Parisiens ne sont bons qu'à s'entretuer{380}; il les admire en 1815 quand ils vont faire le coup de feu à la barrière{410}. Tout en faisant son devoir de combattant, Fricasse a le coeur serré, il se reproche la pomme de terre qu'il prend dans un champ pour ne pas mourir de faim. Moins stoïcien, Coignet se fait nourrir sans attendrissement et sonde au besoin avec sa baguette de fusil les cachettes du paysan. Ce n'est pas qu'il soit pillard. Non! il applaudit en Italie au supplice d'une cantinière receleuse{116}, il flétrit un général prévaricateur{125}, un colonel larron d'églises{326}, il prend les armes pour empêcher des soldats indignes de dépouiller les Moscovites au milieu de leur ville embrasée{325}, et quand il fait des confiscations par ordre, il tape de bon coeur sur les coquins qui cherchent à le corrompre pour voler l'État{350}. C'est tout au plus s'il rapporte du château de Schoenbrunn un petit châle pour l'offrir en cadeau à son hôtesse strasbourgeoise, et nous ne devons pas nous exagérer la portée du mouvement de fanfaronnade soldatesque qui lui fait dire: «Je me croyais en pays ennemi», quand, invité à dîner par son capitaine, il est distrait par les belles dames, au point de fourrer une serviette dans sa poche. C'est une pointe destinée à faire oublier sa bévue. Rien de plus. Ne le voyons-nous pas ensuite seconder les aumônes, relativement considérables, de sa femme, et les continuer plus tard autant que le permet son modeste avoir?
Pour en revenir à mon parallèle, il est un point surtout qui semble éloigner Coignet de Fricasse. Ce dernier a résolu de défendre à Paris comme aux frontières la liberté de son pays; il jure de protéger l'Assemblée nationale, tandis que Coignet concourt à sa violation avec une profonde indifférence, pour ne pas dire plus. Ne lui en faisons pas un crime. Il ne s'est jamais douté de ce qu'était une Assemblée politique. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est sous les ordres d'un petit général proclamé très grand par tous ses chefs. Il l'a suivi à Saint-Cloud le 18 brumaire, comme les camarades. Il a vu là, d'un côté, ses frères d'armes; de l'autre, une réunion d'hommes à toges galonnées et à chapeaux emplumés qui gesticulaient dans une grande salle. La bataille a été tôt finie. On a fait sauter les hommes par les fenêtres qui n'étaient pas hautes; on a dégalonné leurs toges{77}, et tout a été dit. Franchement, pouvait-il comprendre que ces pigeons pattus{78} (comme on les appelle) représentaient un principe inviolable. Ce mot même de principe, l'avait-il seulement entendu prononcer? Coignet eût servi dans l'armée de Hoche, et ce grand républicain aurait continué à vaincre, que Coignet eût été dévoué corps et âme à son général-république comme il fut dévoué à son général-empire. Il justifiait sans le savoir cette merveilleuse définition de Saint-Évremont, qui disait déjà de nous, sous Louis XIV: «Le Français est surtout jaloux de la liberté de se choisir un maître.» Grande vérité très finement dite. En France, nous avons besoin d'admirer ceux qui commandent, soit au nom de la monarchie, soit au nom de la République, et la question de personnes passe malheureusement avant la question de principes.
Il est assez curieux de suivre Coignet dans ses appréciations des pays où la guerre l'a poussé. Il n'aime ni l'Italie, ni l'Espagne. De ces deux côtés, trop de vermine et trop d'assassinats. Les boues de la Pologne{193} et les cachettes de ses paysans{205} le rendent aussi insensible à la cause de l'émancipation polonaise{210}, et cependant il rend justice à l'héroïsme de ces alliés fidèles, soit en Italie{121}, soit en Espagne{231}. Il parle souvent aussi du courage des Russes, et il leur doit deux fois la liberté, sinon la vie{312, 337}. Mais ses sympathies vont surtout, qui le croirait? à nos implacables ennemis, il est touché par la charité et la résignation des bons Allemands qui enlèvent nos morts{351}, qui pansent nos blessés{344}; qui se montrent si prévenants pour nos soldats, qui les nourrissent avec une ponctualité si parfaite. Il est admirateur passionné de la reine de Prusse malheureuse{218}; il offre sa bouteille aux Saxons blessés ou prisonniers{187}; il fait assaut de compliments avec les bourgeois de Berlin{223}. Les détails gastronomiques de l'occupation de cette capitale{189} montrent le point de départ de certaines traditions qu'on a déjà fait revivre chez nous, trois fois pour une, en 1814, en 1815 et en 1870. Il est vrai qu'au retour de Russie, la bienveillance germanique était déjà singulièrement modifiée; on n'appelle plus Coignet «aimable caporal», et les sentinelles prussiennes insultent nos soldats éclopés, sans armes{343}.
Mais si notre Coignet est un pauvre logicien, il a pour lui le charme de ses récits. J'en connais peu de plus attachants dans leur simplicité. Les dialogues qui animent à chaque instant le récit, sont du ton le plus naturel; les mises en scène sont parfaites, et les tableaux peints avec vérité en quelques mots, tandis que Fricasse ne sait ni voir ni conter.
L'intérêt du livre n'est pas dans le fait de guerre considéré au point de vue technique; il est tout entier dans les accessoires (mots, figures, détails épisodiques). Lorsque parut la Chartreuse de Parme, de Beyle, son récit de la journée de Waterloo fit sensation. On sentait là le témoignage d'un combattant. Hé bien! ce chapitre encore si remarqué dans le roman, nous le retrouvons bien des fois dans les Cahiers de Coignet. Nous le retrouvons à Montebello, lorsqu'il marche au feu pour la première fois, se courbant sous un coup de mitraille, mais se relevant aussitôt, et condamnant sa faiblesse en répondant: Non! au sergent-major qui frappe sur son sac en disant: On ne baisse pas la tête{95}. Nous le retrouvons à Marengo, lorsque… (pourquoi ne le dirions-nous pas)? lorsqu'il est contraint de pisser dans son canon de fusil{103} pour le dégorger et envoyer ses dernières balles à l'ennemi triomphant; lorsque, renversé, sabré, il n'a d'autre chance de salut que de se cramponner sanglant à la queue du cheval d'un dragon pour rejoindre sa demi-brigade, ramasser une arme et recommencer de plus belle. Tout ce récit de Marengo est inimitable, les personnages s'y meuvent si naturellement qu'on croit les entendre. On voit ces pauvres petits pelotons faire leur retraite par échelons, en regardant derrière eux, on entend l'explosion des gibernes dans les blés allumés par les obus, tandis que le Consul, assis sur le bord d'un fossé, tient d'une main la bride de son cheval, et de l'autre fouette nerveusement les pierres de la route à coups de cravache{107}. Le secours suprême de la division Desaix couronne le morceau. Coignet n'a rien du poète, et cependant les muses ne désavoueraient pas sa comparaison: «C'était comme une forêt que le vent fait vaciller.» Et quand ce renfort si espéré fait regagner la partie, quelle péroraison! «On bat la charge partout. Tout le monde fait demi-tour. Et de courir en avant! On ne criait pas, on hurlait{109}!»
Parlerons-nous de ces grenadiers se tuant de désespoir dans les fondrières de Pologne où les moins vigoureux restent cloués sur place? Coignet prend chaque jambe à deux mains et l'arrache pour faire un pas{193}. À Essling, la canonnade autrichienne, qui «fait sauter les bonnets à poils à vingt pieds», projette des lambeaux de chair humaine avec une violence telle qu'il en est un instant assommé{248}. Sur la route de Witepsk, il voit, sans autre formalité que celle d'un tirage au sort, fusiller 70 hommes d'un bataillon de marche, dernier holocauste offert à une discipline expirante{305}…
Partout, d'ailleurs, c'est la mort qui règne sous une forme ou sous l'autre. À Mayence, pendant les horreurs du typhus, on entasse les cadavres sur des voitures à fourrage, et sous la menace de la mitraille, les forçats viennent corder cet épouvantable chargement pour le renverser ensuite comme un tombereau de pierres{369}. Voilà certes du drame, et du drame vrai.
Heureusement, la note n'est pas toujours si désespérée. Dès le début, on tombe dans une véritable ballade; on suit l'enfant fugitif, d'abord pauvre petit pâtre, bon pour faire un chien de bergère, puis conducteur de chariot, passant ses nuits dans les grands bois, où il couche entre les pattes de son boeuf pour échapper au froid{5}; puis encore rentrant méconnaissable au village, et conservant assez d'empire sur lui-même pour vivre comme un domestique étranger au milieu des siens{7}, jusqu'au jour où l'intérêt d'un passant lui permet de partir une seconde fois en se révélant dans ce dernier adieu: «Père sans coeur, qu'avez vous fait de vos enfants{21}?» On assiste ensuite à l'initiation de l'ancien garçon d'écurie comme farinier, jardinier, laboureur, dresseur de chevaux chez le plus parfait des maquignons de la Brie, son vrai père, celui-là{24 à 70}. Cette partie nous donne un tableau curieux de la richesse et de l'activité rurales dans le rayon parisien; elles étaient déjà grandes alors. Pour ne pas abandonner cet ordre d'idées pacifiques, il faut se reporter à la fin du livre, lorsque le capitaine Coignet revient à Coulommiers pour embrasser ses anciens patrons{477}, et lorsque, en demi-solde à Auxerre, il se détermine à prendre femme et «à faire trembler le manche de sa pioche» en cultivant ses vignes et son jardin{438 à 442}. C'est un tableau charmant de simplicité que sa demande de la main de cette honnête épicière, à laquelle il fait d'abord moudre une livre de café pour se donner le temps d'entrer en matière avec plus de délicatesse{439}. La confession et la célébration du mariage{442} sont dignes des préludes. Rien n'est touchant comme l'histoire de cet humble ménage.
Dans l'ordre historique, Coignet revient sur des faits de guerre bien connus, mais il y ajoute toujours quelques particularités intéressantes. Nous avons signalé ses récits du 18 brumaire, de Montebello, de Marengo, d'Essling, de Pologne, de Witepsk, de Mayence. N'oublions point son passage du Saint-Bernard{83}, la distribution des premières croix de la Légion d'honneur{146}; le camp de Boulogne{162}, le combat d'Elchingen{166}, la bataille d'Austerlitz{172}, Iéna{183}, le séjour à Berlin{189}, Eylau{200}, l'entrevue de Tilsitt{213}, les moines de Burgos{230}, le blocus de Madrid{231} et la pointe sur Bénévent{233}, la fameuse marche en charrettes de Limoges à Ulm{235}, la journée de Wagram{253}, le mariage de Marie-Louise{267}, la cour impériale à Saint-Cloud{273}. Toute la campagne de Russie est à lire dans le Septième Cahier. Puis viennent les journées de la période sombre: Lutzen{349}, Bautzen{352}, Dresde{354}, Leipzig{357}, Hanau{365}, Brienne{371}, Montereau{374}, Reims{377}, Fontainebleau{378}, Fleurus{399}, Waterloo{402}, Villers-Cotterets{408}, Paris{410}. L'histoire de l'armée de la Loire a là quelques pages peu connues{413 à 417}.
On ne saurait retrouver nulle part avec plus de détails la vie militaire du temps: le premier duel inventé pour tâter le nouveau{79}, les carottes telles que le bon de la plume{119}, les légumes coulantes{477}, et l'art de simuler la fièvre pour avoir du vin sucré{179}, les méprises de factionnaires{123}, les marches forcée{164, 240}, l'arrosage des galons{222}, la fusillade du sac{298}, la vie de caserne{133, 226, 228, 235, 281}, les scènes de bivouac{176, 193, 195, 200, 475}; elles enseignent ce que valent à certains jours un morceau de pain, un oeuf ou une pomme de terre, même pour les grands chefs. Le Cinquième Cahier apprend que les hautes coiffures militaires avaient leur utilité: on logeait sans effort deux bouteilles dans un bonnet à poil. Les citadins, qui ne se font pas une idée nette du service de l'état-major en campagne, pourront également voir le Septième Cahier. Dans le Cinquième Cahier, nous retrouvons également cet antagonisme goguenard entre cavaliers et fantassins qui est aussi vieux que l'armée. Ce que Coignet à son tour craint le plus au monde, c'est de tomber dans la ligne{345}. Il est vrai que les grenadiers à cheval lui rendent bien la pareille en ne l'admettant pas même à l'honneur de charger l'ennemi avec eux{367}. C'est une vraie tragi-comédie.
Les traits comiques sont nombreux. Citons: le dîner offert aux autorités de Coulommiers{45}, les incroyables de Lyon{126}, la vieille Bordelaise, victime des passions de Robespierre{130}, la quête de la colonelle{131}, la barbe tirée pour convaincre un bureaucrate incrédule{136}, le passage sous la toise{137}, les largesses au factionnaire{147}, la reconnaissance supposée des capucins du Saint-Bernard{181}, le repas offert par la garde française à la garde russe{215}, le coup de vent de Metz{238}, la promenade forcée d'EssIing{245}, la réception du capitaine Renard{258}, le danger des faux mollets en bonne fortune{263}, la description des charmes féminins de la cour impériale{208}, le grand dîner de la ville de Paris{271}, les promenades épiques de la garde nationale d'Auxerre{460 à 462}, où Coignet suant sous le poids de son drapeau, regarde du haut de son mépris les miliciens ivres qui écrasent ses pieds en voulant se mettre au pas.
* * * * *
La dernière partie des souvenirs de Coignet nous initie, parfois un peu longuement, aux petites misères de la vie de l'officier en demi-solde, espionné, ombrageux et colère. La mise en surveillance, les dénonciations, la présence forcée à des sermons sur l'usurpateur et ses satellites «qui mangent les petits enfants au berceau», les inévitables disputes de préséance avec les magistrats du tribunal dans les cérémonies publiques, tout cela était bien fait pour exaspérer un vieux brave qui possédait à fond l'art de se débrouiller en pays ennemi, mais qui ne connaissait rien des luttes de la vie bourgeoise. Aussi éclate-t-il en quelques pages qui appellent en même temps l'émotion et le sourire[2].
Ce livre permet aussi de bien connaître l'esprit du soldat français, qui ne ressemble pas aux autres, quoi qu'on en dise. Son grand défaut est toujours un certain manque de subordination. Pour ce qui se passait dans les hautes régions, un fragment de conversation entre Lannes et Napoléon donne assez à réfléchir{210}. Au passage du mont Saint-Bernard, nous voyons le général Chambarlhac menacé de mort par un canonnier qu'il veut diriger dans une manoeuvre{86}, et si le même général s'éclipse ensuite au moment le plus chaud d'une bataille pour reparaître après la victoire, ses soldats le reçoivent à coups de fusil, ils le forcent à repartir de plus belle, et cette fois pour toujours{115}. Un fait terrible en ce genre se serait passé à Montebello; les soldats d'une demi-brigade auraient profité de la chaleur de l'action pour tuer tous leurs officiers, moins un{468} Le seul moyen de punir tant de coupables est de les faire périr à leur tour, mais du moins glorieusement, et c'est ce que Bonaparte aurait fait[3] dès le début de la journée de Marengo. Pendant la campagne de Russie, nous voyons Coignet essuyer le feu d'un détachement de traînards qu'il est chargé de ramener à destination{301}. Lui-même ne craint pas de bousculer un colonel pour faciliter à son convoi le passage d'un pont{361}. Je ne parle point des scènes auxquelles il nous fait assister à Boulogne et en Russie{81, 305, 327, 472}. Il ne s'agit plus ici d'actes d'insubordination, mais de véritables brigandages.
Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une discipline étroite semble n'avoir jamais réglé les troupes, même dans la garde (comme on le voit par l'épisode bachique de son séjour d'Ay{178}, et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille d'Austerlitz{475}), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le seconde avec une intelligence, une affection et un élan{113, 114, 176, 193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à l'obéissance. Chez nous, on n'arrive à rien par la raideur[4]. Il faut que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la main de fer gantée de velours, qui est chez nous l'expression convenue pour désigner les aptitudes du parfait commandement.
C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiéter constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion. C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et leurs vêtements en s'attelant à l'artillerie, comme les simples soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront l'embrasser de bon coeur, lui serreront la main, lui donneront le bras en causant{96-99}. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés{103, 249}. À Essling encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la garde impassible, Dorsenne renversé par l'explosion d'un obus, se relève aussitôt «comme un beau guerrier», criant: «Soldats, votre général n'a point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir à son poste{247}.» Quelques jours après, à Wagram, un colonel d'artillerie, blessé le matin, ne se laisse emporter à l'ambulance que le soir, après la bataille. Celui-là dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons; il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais «sur son séant, il commandait{255}».—Cinq mots superbes qui valent un tableau de maître.
A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un fusil et s'élancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342}; à Dresde, le capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une tranquillité telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrière. A Brienne, le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce d'artillerie{371}. A Montereau, le maréchal Lefebvre s'élance au galop sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les officiers de l'état-major impérial{274}. «L'écume sortait de la bouche du maréchal, tant il frappait.»
Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats ne restaient pas en arrière; ils eussent rougi de le céder à leurs officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher à la mort comme canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce mameluck s'élançant une dernière fois dans la mêlée d'Austerlitz pour y conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus{473}. N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à l'ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant: «J'ai trois paires de bottes à Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201}» Nous tombons ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus, la facétie devient un héroïsme dont l'effet est certain sur des Français.
* * * * *
On a fait bien des études sur Napoléon; je n'en connais pas une où l'homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite intimité avec les soldats qui l'aidèrent à se faire un nom.
Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces; il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il confère avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les détails d'instruction militaire{280}, faisant manoeuvrer devant lui un simple peloton de vélites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui récite mal sa théorie{280}, annonçant lui-même un exercice à feu{230}, recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans les chambres d'une caserne à l'heure où les soldats sont couchés, et examinant leur literie{142}.
Passer une revue est un devoir qu'il ne néglige jamais. Je ne parle pas seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant imperturbablement manoeuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant «l'eau qui ruisselle le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui retombent sur ses épaules{161}». Mais il n'est pas une parade sans qu'il fasse manoeuvrer chaque régiment avant le défilé{258}. En campagne, il examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin leur destination{298}. Dès qu'un soldat présente les armes, il s'arrête et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne négligera point la visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}. On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des troupes en s'écriant: «Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je marche à votre tête{371}.»
Qu'un officier revienne de mission, il l'interroge après son chef d'état-major, ne négligeant pas de régler ses frais de route et sur l'heure, que le temps presse ou non{337, 314}. Il veut voir les combattants qui ont accompli des actions d'éclat{98}, et fait aussitôt leurs promotions sur le champ de bataille{320, 355}. A certains moments décisifs, nous le voyons donner directement ses ordres à un capitaine d'infanterie ou d'artillerie{354, 377}. De même, par tous les temps, et à toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur demandant si on leur a pris quelque chose{320, 333}. Que ses soldats arrivent fourbus par des marches forcées, il paraîtra s'indigner contre des ordres outrepassés, les entourera de soins, surveillant la distribution des cordiaux qui peuvent les rétablir{241}; il assiste du reste volontiers au repas du soldat, et ne dédaigne pas de présider à la distribution d'une douzaine de porcs pris à la course{172}. A l'occasion, il demande une pomme de terre et une bûche par escouade{200}, ayant soin de faire cuire sa ration lui-même au feu de son bivac, toujours placé bien en vue de l'armée{475}.
Il a soin de régler lui-même les petites querelles de son état-major, après confrontation des parties{365}. Si un beau coup de sabre est donné devant lui, il en fera son compliment nuancé parfois de petites taquineries{368-397}. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du prestige exercé, devra se reporter aux renvois que nous avons multipliés pour mieux appuyer nos affirmations; ils en disent long sur l'ascendant de l'homme et sur les soins infinis qu'il prenait pour le maintenir. Ascendant si complet qu'il pouvait sacrifier de parti pris ses officiers, et s'étonner librement devant eux de voir que la mort n'en eût pas voulu{336}. «Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais toujours et j'étais payé d'un regard gracieux, qu'il savait jeter à la dérobée{345}.»
A la vérité, pour son maître, le pauvre Coignet n'était bon qu'à tuer. Il le comprend et il avoue n'en adorer que plus son dieu[5]: «Je l'aimais de toute mon âme, mais j'avais le frisson quand je lui parlais{345}.» Il est vrai que des frissons d'un autre genre courent en 1813 au grand état major impérial où on blasphème (le mot est de Coignet) en disant: «L'Empereur est un … qui nous fera tous périr{357}.» A Dresde, en 1813, notre héros lui-même hasarde respectueusement que l'Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais c'est la seule note dissonante dans une admiration perpétuelle, et il s'en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu'avait d'émouvant ce dernier baiser à l'aigle, dans la grande cour de Fontainebleau{379}. Le second départ, à Laon, est loin d'avoir un tel caractère{407}.
* * * * *
Ceux qui tiennent pour dangereuse la légende napoléonienne trouveront peut-être que j'y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en histoire comme en autre chose, j'estime qu'on gagne à ne rien oublier, surtout quand il s'agit d'un tel capitaine. Appliquons-nous plutôt à le bien connaître, à voir comment il a pu surexciter tous les éléments guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement: l'un professionnel, bon à méditer pour les patriotes que préoccupe le relèvement de notre esprit militaire; l'autre, non moins utile, montre les dangers du culte d'un seul homme substitué au culte de la patrie. C'est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napoléon, ni celui de Bonaparte. La leçon qui se dégage de ses revers serait perdue si on oubliait sa gloire qui est aussi la nôtre. Plus grand fut le succès, plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans, doublement mutilés.
On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations. Cela nous paraît surtout vrai pour celui qui dit: En toute chose, il faut considérer la fin. Quand on l'applique à l'histoire du premier Empire, il n'est pas difficile de s'apercevoir que les entrées triomphales à Vienne et à Berlin n'ont point empêché la France de perdre deux petites places appelées Sarrelouis et Landau. La domination d'un grand homme de guerre ne nous a pas même laissé les frontières conservées par le faible Louis XVI.
Puisse la France ne plus associer sa fortune à celle des beaux joueurs dont la devise est «tout ou rien!» En attendant, gardons-nous d'effacer, même au coin d'une rue, le souvenir de leurs parties périlleuses. Il doit rester, au contraire, comme une leçon éternelle.
* * * * *
On prétend que la vanité est notre défaut national. Pourtant, on ne nous voit point, comme d'autres peuples réputés plus sages, célébrer obstinément de glorieux anniversaires. Puisque nous épargnons nos souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs à notre manière. Pensons à Waterloo en même temps que les Anglais, à Sedan en même temps que les Prussiens, aux Vêpres Siciliennes en même temps que l'Italie. Il est des rappels d'autant plus salutaires qu'ils sont pleins d'amertume, car, dans l'hygiène des peuples comme dans celle des individus, les amers peuvent être de grands préservatifs.
C'est ce que nos pères appelaient «l'école de l'adversité». Coignet n'en connut pas d'autre, et il en sortit l'homme fortement trempé que nous allons connaître.
22 septembre 1882.
LORÉDAN LARCHEY.
TABLE DES MATIÈRES
Premier cahier: Mon enfance.—Je suis tour à tour berger; charretier; garçon d'écurie; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux.
Deuxième cahier: Ma vie militaire.—On m'incorpore dans le bataillon de Seine-et-Marne.—Le 18 brumaire.—Départ pour l'Italie.—Passage du Saint-Bernard.—Combat de Montebello.
Troisième cahier: Bataille de Marengo.—Dans les États de Venise.—En Espagne.—Je suis sapeur.—En garnison au Mans.—J'arrive à Paris dans la garde.
Quatrième cahier: Je suis décoré.—Empoisonné par un agent royaliste.—En congé au pays.—Le camp de Boulogne.—Première campagne d'Autriche.—Austerlitz.
Cinquième cahier: Campagne de Prusse: Iéna.—À Berlin.—En Pologne.—Eylau.—Entrevue de Tilsitt.—Je suis caporal.—Guerre d'Espagne.—À Madrid.—Deuxième campagne d'Autriche.—Je suis sergent.—Essling et Wagram.
Sixième cahier: Rentrée en France.—Une bonne fortune.—Fêtes du mariage impérial.—On me nomme instructeur; chef d'ordinaire; vaguemestre.
Septième cahier: Campagne de Russie.—Je passe lieutenant à l'état-major général.—À Moscou.—La retraite.—Rentrée à Koenigsberg.
Huitième cahier: Campagne d'Allemagne.—Je suis promu capitaine-vaguemestre du quartier général.—Batailles de Dresde et Leipzig.—Hanau.—L'invasion.—Visite à Coulommiers (Additions).
Neuvième cahier: En demi-solde à Auxerre.—Les Cent jours.—Waterloo.—Rentrée à Auxerre.—Mon mariage.—Liquidation de ma retraite.—La garde nationale me prend pour porte-drapeau.—Le duc d'Orléans rétablit ma nomination d'officier de la Légion d'honneur.—Pourquoi j'écris mes mémoires.
Additions, et pièces justificatives.
PREMIER CAHIER
MON ENFANCE.—JE SUIS TOUR À TOUR BERGER, CHARRETIER, GARÇON D'ÉCURIE, HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX.
Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l'Yonne, en 1776, le 16 août, d'un père qui pouvait élever ses enfants avec de la fortune[6].
Mon père eut trois femmes: la première a laissé deux filles; de la seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons). Le plus jeune avait six ans, ma soeur sept ans, moi huit, et mon frère aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie. Mon père s'est remarié une troisième fois; il épousa sa servante qui lui donna sept enfants.
Je fais le portrait de mon père: il était aimable, sobre, n'aimant que la chasse, la pêche et les procès; enfin c'était le coq de toutes les filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait trente deux. Je crois que c'est suffisant.
Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisième était notre servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait la belle; aussi, au bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute l'autorité.
Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour! Elle nous serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis deux mois lorsque mon père l'épousa. Ce fut bien le reste.
Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les enfants?—Ils sont couchés», répondait la marâtre.
Et tous les jours la même chose… Jamais nous ne voyions notre père; elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.—Nous mourons de faim; elle nous bat tous les jours.—Allons! rentrez, je vais voir cela.»
Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir, mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à personne.»
De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons. Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.
J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois.
C'est moi qui servais de chien à la bergère.
«Passe par là!» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin, j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien.
Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui gisait sur le carreau!
Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui ramassais les miches de la semaine. De là, je pars pour la foire d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient de douze à quinze cents francs avec mes deux bras.
Il y avait douze bêtes à cornes, dont six boeufs. L'hiver, je battais à la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi; j'étais dans la misère la plus complète.
Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon maître apporter ma miche pour mes vingt-quatre heures, qui consistait en une omelette de deux oeufs cuite avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé.
En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas. J'avais mon favori, c'était le plus doux de mes six boeufs. Aussitôt était-il couché, que j'étais vers mon camarade; je commençais par ôter mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête sur son cou.
Mais, vers deux heures du matin, mes six boeufs se levaient sans bruit, et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes boeufs, dans l'obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l'oreille. Je m'acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes cous-de-pied étaient fendus jusqu'aux nerfs.
Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais abandonné.
Enfin, retrouvant mes six boeufs, je faisais le signe de croix. Combien j'étais heureux! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui étaient chargées de moulée, et là j'attendais mon maître pour les atteler et partir sur le port. De là, je revenais au pâturage; le maître me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux oeufs cuits avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Et tous les jours la même chose pendant trois ans; la marmite était renversée sous la maie[9]. Mais le plus pénible, c'était la vermine qui s'était emparée de moi.
Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai le village. Je reviens sur mon lancé[10] pour voir si l'on me reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l'enfant perdu. Cela faisait quatre ans d'absence; je n'étais plus reconnaissable.
J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort que l'adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma soeur.
Enfin, la messe sonne. Je m'approche près de l'église, mon petit mouchoir à la main, car j'avais le coeur bien gros. Mais je tiens bon; je vais à la messe; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière, regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant j'entends une femme qui dit: «Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon Dieu de bon coeur.» J'étais si bien déguisé que personne ne me reconnut; mais moi ce n'était pas la même chose. Je ne parle à personne; la messe finie, je sors de l'église. J'avais bien vu mon père qui chantait au lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait près de lui un de ses enfants qu'il avait abandonné.
J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger à ma sortie de la messe. Je me dirige chez ma soeur du premier lit, qui tenait une auberge; je lui demande à manger.
«Que veux-tu, mon garçon, à dîner?
—Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous plaît.»
On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je, madame?—Quinze sous, mon garçon.—Les voilà, madame.—Tu es du Morvan, mon petit?—Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.»
Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui demande à se louer.—Quel âge as-tu?—Douze ans, monsieur.—De quel pays es-tu?—De Menou.—Ah, tu es du Morvan.—Oui, monsieur.—Sais-tu battre à la grange?—Oui, monsieur.—As-tu déjà servi?—Quatre ans, monsieur.—Combien veux-tu gagner par an?—Monsieur, dans mon pays, on gagne du grain et de l'argent.—Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé à coucher à la paille?—Oui, monsieur.—Si je suis content de toi, je te donnerai un louis par an.—Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas mon dîner.—Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.»
Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de pierres, ils m'appelaient le poil rouge; j'étais toujours le plus fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait accoutumés[12].
Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne travaille pas le dimanche.—Eh bien! dit ma soeur, que va-t-il faire?—Il servira à la table; viens chercher du vin à la cave.»
Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais comme un perdreau.
Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien propre.—Soyez tranquille, tout cela sera fait.»
Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant chez ma soeur et surtout son domestique, et à la porte de mon père.
Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre, et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va la besogne?—Mais, monsieur, pas mal.—Voyons la grange. Ce que tu as fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien faites.—Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.—Allons, mon garçon, viens déjeuner.»
Enfin, le coeur gros, je vais chez cette soeur que ma mère avait élevée comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.»
On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère dit: «Il faut lui faire de la soupe.—Eh bien! demain; je me suis levée trop tard.»
Le lendemain, je me mis à l'ouvrage, et à l'heure je fus manger. Ah! pour le coup, je trouvai une soupe à l'oignon et du fromage, et mon verre de vin. «Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au jardin bêcher.—Oui, monsieur.»
À neuf heures, ma bêche sur l'épaule, je me mis à la besogne. Quelle fut ma surprise! je vois mon père qui arrosait ses choux. Il me regarde; j'ôte mon chapeau, le coeur bien gros, mais je tiens ferme. Il me parle: «Tu es donc chez mon gendre?—Oui, monsieur. Ah! c'est votre gendre!—Oui, mon garçon. D'où es-tu?—Du Morvan.—De quel endroit?—De Menou. Je servais au village des Bardins.—Ah! je connais tous ces pays. Connais-tu le village des Coignet.—Oui, oui, monsieur.—Eh bien! il a été bâti par mes ancêtres.—Ça se peut, monsieur.—Tu as vu de belles forêts qui appartiennent à Mme de Damas?—Je les connais toutes, car j'ai gardé les boeufs de mon maître pendant trois ans; je couchais toutes les nuits sous les beaux chênes dans l'été.—Ah! bien, mon garçon, tu seras mieux chez ma fille.—Ça se peut.—Comment te nommes-tu?—Jean.—Et ton père?—On le nomme dans le pays l'Amoureux. Je ne sais si c'est son véritable nom.—A-t-il beaucoup d'enfants?—Nous sommes quatre.—Que fait-il, ton père?—Il va dans les bois; il y a beaucoup de gibier par là; on n'y voit que des cerfs et des biches, et du chevreuil. Et des loups, c'en est plein; ils m'ont fait bien peur des fois. Oh! j'avais trop de peine, et je suis parti.—C'est bien, mon garçon, travaille! tu es bien chez mon gendre.»
Enfin, il me vient des voyageurs dans deux voitures; je mets les chevaux à l'écurie, et le lendemain je reçois un franc pour boire. Combien j'étais content! On me fit descendre à la cave pour rincer des bouteilles, et je m'en acquittais bien, car on me les faisait remplir. Alors le petit garçon d'écurie était propre à tout; aussi on me faisait trotter ferme: Jean par-ci! Jean par-là! Je servais à table. C'était ensuite la cave, l'écurie, la grange, le jardin. Je voyais mon père, et je disais: «Bonjour, monsieur Coignet. (Je ne pouvais pas oublier ce nom, il était trop bien gravé dans mon coeur.)
—Bonjour, Jean; tu ne t'ennuies pas, mon garçon?—Non, monsieur, pas du tout.»
Enfin, tous les jours, je gagnais de l'argent. Je finis par détruire la vermine; au bout de deux mois, j'étais propre. Mes dimanches me rapportaient, y compris les pourboires de l'écurie, six francs la semaine. Cette vie a duré trois mois; mon grand chagrin, c'était de ne plus retrouver mes deux plus jeunes frère et soeur.
Je voyais tous les jours deux camarades d'enfance, qui étaient porte à porte. Je les saluai; le plus jeune des deux vint me voir. Je bêchais et mon père se trouvait dans son jardin.
«Bonjour, monsieur Coignet, lui dit le jeune Allard.—Ah, te voilà,
Filine!» (C'était le nom de mon bon camarade.) Et mon père s'en va.
Alors la conversation s'engage: «Tu es de bien loin d'ici? me dit-il.—Je suis du Morvan.—C'est donc bien loin le Morvan?—Oh! non, cinq lieues. M. Coignet connaît mon pays. Il y a dans les environs de chez nous un village qui s'appelle le village des Coignet.—Ah! ce vilain homme a perdu ses quatre enfants; nous avons pleuré, nous deux mon frère, de si bons camarades[13]! Nous étions toujours ensemble; ils ont perdu leur mère bien jeunes; ils eurent le malheur d'avoir une belle-mère qui les battait tous les jours. Ils venaient chez nous, et nous leur donnions du pain, car ils jeûnaient et pleuraient, ça nous faisait de la peine. Nous prenions du pain dans nos poches, et nous le leur portions pour le partager à nous quatre. Ils dévoraient, c'était pitié à voir. Mon frère me dit: «Allons voir les petits Coignet, il faut leur porter du pain.» Mais quelle est notre surprise! Les deux plus vieux étaient partis sans qu'on puisse les trouver. Le lendemain, point de nouvelles. Nous disons ça à papa, qui nous dit: «Ces pauvres enfants, ils étaient trop malheureux, toujours battus.» Je fus demander au petit et à sa soeur où étaient leurs deux frères: «Ils sont partis, me dirent-ils.—Et où?—Ah! dame, je ne sais pas.» Mon père est venu demander au père Coignet: «On dit que vos garçons sont partis?» Mais il a répondu: «Je crois qu'ils sont allés voir des parents du côté de la montagne des Alouettes. C'est des petits coureurs. Je les rosserai[14] à leur retour.» Mes deux camarades me racontèrent ensuite que les deux plus jeunes n'étaient plus à la maison. «Ces pauvres petits», dirent-ils, «on ne sait pas ce qu'ils sont devenus; tout le monde crie après le père Coignet et sa femme.»
À ce récit, les larmes m'échappèrent des yeux. «Vous pleurez? me dirent-ils.—Ça fait trop de mal d'entendre des choses comme cela.—Dame! on les battait tous les jours, et leur père ne les a pas cherchés du tout.»
Il était temps que cette conversation finisse, car j'étais au bout de mes forces, je ne pouvais plus tenir… Je rentrai dans ma grange pour pleurer à mon aise, ne sachant pas ce que je devais faire, si je rentrerais à la maison accabler mon père de reproches et tomber sur cette furie de belle-mère qui était la cause de notre malheur. Je délibère dans ma petite tête de ne pas faire de scandale, je prends ma bêche et vais au jardin travailler. Quelle fut ma surprise de voir paraître ma belle-mère avec un petit marmot qu'elle tenait par la main! Oh! alors, je ne pus me retenir de voir cette furie de femme paraître devant moi. Je fus prêt à faire un malheur; je quittai le jardin, la voyant s'approcher de moi; je pars comme un trait du côté de l'écurie pour pleurer à mon aise. J'avais pris le jardin en horreur. Toutes les fois que j'y allais je trouvais toujours le père ou la mère, que j'évitais autant que je pouvais. Combien de fois j'ai été tenté de passer par-dessus la séparation des deux jardins pour aller asséner un coup de bêche sur la tête de la mère et de son enfant, mais Dieu retenait ma main, et je me sauvais.
* * * * *
Maintenant la scène change de face; la Providence vient à mon secours. Deux marchands de chevaux se présentent dans l'auberge de M. Romain, gros aubergiste, pour coucher, mais le maître et la maîtresse se battaient à coups de fourches. Alors ces messieurs descendent chez ma soeur. Quelle joie pour moi de voir arriver deux beaux messieurs à la maison, et sur deux beaux chevaux! Quelle aubaine! «Mon petit, disent-ils, mets nos chevaux à l'écurie et donne-leur du son.—Soyez tranquilles, vous serez contents!»
Ces messieurs vont à la maison, se font servir un bon souper, et après ils viennent à l'écurie voir leurs bidets, qui étaient bien pansés et dans la paille jusqu'au ventre. «C'est bien, mon petit garçon, nous sommes contents de vous.»
Le plus petit me dit: «Mon jeune garçon, pourriez-vous venir nous conduire demain sur la route d'Entrains? Nous allons à la foire, mais il faudrait que nos chevaux soient prêts à trois heures du matin.—Eh bien! messieurs, ils seront prêts, je vous le promets.—Nous avons trois lieues à faire, n'est-ce pas?—Oui, messieurs, mais il faut demander la permission à madame, pour que je puisse vous conduire.—C'est vrai, nous lui demanderons.»
Je donne l'avoine et le foin devant ces messieurs, et ils vont se coucher pour partir à trois heures du matin pour la foire d'Entrains que l'on nomme les Brandons. A deux heures, les chevaux étaient sellés. Je vais réveiller ces messieurs et leur dis: «Vos bidets sont prêts.»
Je vois sur la table de nuit des pistolets et une montre; ils la font sonner: «Deux heures et demie. C'est bien, mon petit, donne-leur l'avoine et nous partirons. Dites à madame que nous voudrions manger des oeufs à la coque.»
Je vais faire lever ma soeur qui se dépêche.
Je retourne à l'écurie préparer mes deux bidets. Ces messieurs arrivent et montent à cheval. «Madame, vous nous permettez d'emmener votre domestique avec nous pour passer les bois?—Eh bien! va, me dit-elle, avec ces messieurs.»
Me voilà parti. Aussitôt hors de l'endroit, ces messieurs mettent pied à terre, me mettent entre eux deux, et me demandent combien je gagnais par an. «Je puis vous le dire. C'est de l'argent, des chemises, une blouse, des sabots, et puis j'ai des profits; je ne puis pas dire au juste ce que je gagne.—Eh bien! ça vaut-il bien cent francs?—Oh! oui, messieurs.—Comme vous paraissez intelligent, si vous voulez venir avec nous, nous vous emmènerons; nous vous donnerons trente sous par jour, et nous vous achèterons un bidet tout sellé. Nous vous prendrons en passant ici. Si vous vous ennuyez chez nous, votre voyage sera payé.—Messieurs, je le veux bien, mais vous ne me connaissez pas, et l'on ne me connaît pas non plus dans l'auberge où je suis. Eh bien! vous allez me connaître. Je suis le frère de la grande dame[15] chez qui vous avez couché.—Ça n'est pas possible!—Oh! je vous le jure.—Comment ça se fait-il?—Eh bien! si vous me permettez, je vais vous l'apprendre.»
Oh! alors, voilà qu'ils me serrent de près, ils me prennent par le bras. Je vous promets qu'ils sont tout oreilles pour m'entendre: «Voilà quatre ans que je suis perdu. Nous étions quatre enfants. Les mauvais traitements de notre belle-mère nous ont fait quitter la maison paternelle et pas un ne m'a reconnu. Je suis domestique chez ma soeur du premier lit, vous pouvez vous en assurer à votre passage.» Et me voilà à pleurer.
«Allons, ne pleurez pas; nous allons vous faire un mot d'écrit que vous remettrez à madame, qui vous enverra à Auxerre pour aller chercher notre cheval qui est tombé à l'auberge de M. Paquet, près la porte du Temple. Voilà de l'argent et des assignats pour payer le vétérinaire et l'aubergiste: cela fait trente francs. Vous le ramènerez tout doucement, vous lui ferez manger du son à Courson; vous ne monterez pas dessus.—Non, messieurs. Il ne faut pas parler de moi à ma soeur.—Soyez tranquille, mon jeune garçon. Remettez-lui ce petit mot et demain vous partirez pour Auxerre. Vous aurez bien soin de notre cheval. Nous sommes à Entrains pour huit jours. Quand vous verrez arriver nos chevaux, vous vous tiendrez prêt. Prenez seulement une chemise dans votre poche. —Ça suffit.»
Je quittai ces messieurs le coeur bien gros. On me dit en arrivant: «Tu as été bien longtemps.—Dame! ils m'ont mené bien loin, ces messieurs-là. Voilà une lettre qu'ils ont donnée pour vous, et de l'argent et des assignats pour aller à Auxerre chercher un cheval qui est malade.—Ah! ils ne se gênent pas, ces messieurs.—Dame! voilà la lettre; ça vous regarde.»
Il lit la lettre: «Eh bien, tu partiras à trois heures du matin; tu as quatorze lieues à faire demain.»
De la nuit je ne ferme l'oeil, ma petite tête était bouleversée de tout ce qui venait de m'arriver. Je fais mes sept lieues en cinq heures, j'arrive à huit heures du matin chez M. Paquet; je trouve mon cheval bien portant, je présente ma lettre, et l'on m'envoie chez le vétérinaire, qui donne un reçu de son payement. Je reviens à l'hôtel, je règle avec M. Paquet, je pars pour Druyes, et j'arrive à sept heures à la maison, bien fatigué. Faire quatorze lieues dans un jour à douze ans, c'était trop pour mon âge. Enfin je soigne bien mon cheval; je lui fais une bonne litière, et je vais souper. Je remets les reçus et trois francs du reste de l'argent de ces messieurs, et je vais me fourrer dans ma paille. Oh! comme j'ai dormi. Je n'ai fait qu'un somme.
Le lendemain, j'ai pansé mon cheval le plus propre possible, et j'ai déjeuné. «Tu vas battre à la grange, me dit mon beau-frère.—Ça suffit.»
Je bats jusqu'à l'heure du dîner.
«Tu vas aller au jardin bêcher.»
Me voilà parti. Je trouve mon père et ma belle-mère: «Te voilà, Jean!—Oui, monsieur Coignet.—Tu viens d'Auxerre?—Oui, monsieur.—Tu as bien marché. Connais-tu cette ville?—Non, monsieur, je n'ai pas eu le temps de la voir.—C'est vrai.»
Et comme j'allais me retirer, j'entends ma belle-mère qui disait à mon père: «La Granger a du bonheur d'avoir un petit jeune homme aussi intelligent.—C'est vrai, lui répondit mon père. Quel âge as-tu?—Douze ans, monsieur.—Ah! tu promets de faire un homme.—Je l'espère.—Allons, continue; l'on est content de toi.—Je vous remercie.»
Et je me retire, le coeur gros.
Tous les jours j'allais au jardin pour voir si je verrais venir ces marchands de chevaux; on pouvait les voir d'une demi-lieue. Enfin, le huitième jour, je vois sur le grand chemin blanc beaucoup de chevaux descendre sur le bourg. Chaque homme ne menait qu'un cheval; ils n'étaient pas encore accouplés. Il y en avait quarante-cinq, ça n'en finissait pas. Je cours de suite à la maison pour prendre ma plus jolie veste, mettre une chemise, et en mettre une dans ma poche; je vais vite à l'écurie pour seller le cheval de ces messieurs.
Je n'ai pas sitôt fini que je vois passer tous ces beaux chevaux, tous gris-pommelés. Je n'osais parler à ces Morvandiaux; je pétillais de joie. La queue n'était pas encore passée que voilà ces messieurs qui arrivent dans la cour avec trois chevaux. «Eh bien, mon petit garçon, et notre bidet, comment va-t-il?—Il est superbe.—Mettons pied à terre, voyons cela. Comment! il est bien guéri. Il faut le remettre à notre garçon pour qu'il l'emmène, il n'est pas encore passé.»
Et leurs chevaux défilaient toujours. Leur piqueur passe: «François, prenez votre bidet, suivez les chevaux!»
Ma soeur paraît, ces messieurs la saluent: «Madame, combien vous est-il dû pour la nourriture de notre cheval?—Douze francs, messieurs.—Les voilà, madame.—N'oubliez pas le garçon.—Cela nous regarde.»
Ma soeur m'aperçoit que je sortais le cheval: «Tiens, dit-elle, tu es habillé en dimanche.—Comme tu vois.—Comment! à qui parles-tu?—À toi.—Comment?—Eh! oui, à toi. Tu ne sais donc pas que ton domestique est ton frère.—Par exemple!—C'est comme cela. Tu es une mauvaise soeur. Tu nous as laissés partir moi et mon frère, et mon petit frère et ma petite soeur, mauvaise soeur que tu es. Te rappelles-tu que tu as coûté trois cents francs à ma mère pour apprendre le métier de lingère chez Mme Morin? Tu n'as pas de coeur. Ma mère qui t'aimait comme nous, et nous avoir laissés partir!»
Voilà ma soeur à pleurer, à crier. «Eh bien, madame, c'est bien la vérité que ce jeune enfant vous dit? Si ça est, ça n'est pas beau.—Messieurs, ce n'est pas moi qui les ai perdus, c'est mon père. Ah! le malheureux, il a perdu ses quatre enfants!»
Aux cris et lamentations de ma soeur, il arrive des voisins qui accourent de toutes parts pour me voir: «C'est un des enfants du père Coignet. En voici un de retrouvé.» Et ma soeur et moi de pleurer. Un de ces messieurs, qui me tenait par la main, dit: «Ne pleure pas, mon petit, nous ne t'abandonnerons pas, nous.»
Mes petits camarades viennent m'embrasser. Cette scène était touchante. Mon père, qui entend ce brouhaha, accourt. On dit: «Le voilà, ce M. Coignet qui a perdu ses quatre enfants!—C'est mon père que voilà, messieurs.—Voilà un de vos enfants, monsieur, et nous l'emmenons avec nous.—Eh bien, dis-je alors, père sans coeur, qu'avez-vous fait de mes deux frères et de ma soeur? Allez donc chercher cette marâtre de belle-mère qui nous a tant battus.—C'est vrai, crie tout le monde. C'est un mauvais père, et leur belle-mère est encore plus mauvaise.»
Enfin tout le monde était autour de moi, et ces messieurs me tenaient par le bras: «Allons, à cheval! dit M. Potier (le plus petit des deux), en voilà assez! Partons, montez sur votre bidet.»
Et tout le monde de me suivre, criant: «Adieu, mon petit, bon voyage!» Mes petits camarades viennent m'embrasser tous, et moi, je pleurais à chaudes larmes en disant: «Adieu, mes bons amis!»
Ces messieurs me mettent au milieu d'eux et nous traversons entre deux haies de monde, les hommes le chapeau bas. Et les femmes de faire des révérences à ces messieurs, et moi de pleurer, mon petit chapeau à la main.
* * * * *
«Nous montons la montagne au trot, disent ces messieurs. Rattrapons nos chevaux! Allons, mon petit, tenez-vous bien!»
Nous dépassons les chevaux à la sortie des bois, et nous arrivons à Courson, à la grande auberge de M. Raveneau, où je visitai les écuries et fis préparer tout ce qu'il fallait pour quarante-neuf chevaux. Ces messieurs commandent le souper pour quarante-cinq hommes, non compris les maîtres.
En arrivant, on forme les chevaux par quatre pour les accoupler le lendemain, et on les attache à deux longes. C'est la première fois que ces chevaux se trouvaient à côté l'un de l'autre; il était temps que le foin et l'avoine fussent servis à ces gaillards, je crois que nous n'aurions pu les contenir; c'étaient comme des furibonds qui se cabraient. Et moi de taper dessus; je ne les quittais pas d'un instant, et les maîtres de rire en me voyant frapper de l'un à l'autre. À sept heures, ces messieurs viennent faire la visite et font souper tous leurs hommes qui étaient quarante-cinq; ils payent leur journée, et retiennent les hommes qu'il fallait pour le lendemain. Ils commandent des gardes d'écurie pour la nuit, et m'emmènent. «Allons souper, dirent-ils, venez avec nous, mon garçon, nous reviendrons après les voir.»
Quelle surprise de voir une table servie comme pour des princes: la soupe, le bouilli, un canard aux navets, un poulet, une salade, du dessert, du vin cacheté!
«Mettez-vous là, entre nous deux, et mangez comme vous êtes courageux!»
Le roi n'était pas plus content que moi.
«Ah çà! dit M. Potier, il faut mettre une cuisse de poulet dans du papier avec du pain pour le manger le long de la route parce qu'on ne s'arrête qu'à la couchée. Vous trouverez des garçons d'auberge qui vous attendront avec des grands verres de vin qu'ils donneront à chaque homme en passant, sans s'arrêter, et tout sera payé. Vous vous tiendrez derrière autant que possible.»
Le matin, on met les chevaux par quatre, avec des torches et des quenouilles, liens garnis de paille pour maintenir tous ces chevaux (cela a demandé du temps); et puis en route!
Tous les jours j'étais traité de la même manière que le premier jour. Quel changement dans ma position!… Comme je me trouvais heureux de coucher dans un bon lit! Ce pauvre orphelin ne couchait plus sur la paille. Enfin tous les soirs, j'avais à souper. Je considérais ces messieurs comme des envoyés de Dieu à mon secours.
Nous arrivâmes à Nangis-en-Brie le huitième jour avant la foire, et j'eus tout le temps de connaître mes deux maîtres. L'un se nommait M. Potier, et l'autre M. Huzé. Celui-ci était aimable, spirituel et poli; M. Potier était petit et laid. Je me disais: «Si je pouvais être chez M. Huzé!» Pas du tout, c'est chez M. Potier que l'heureux sort m'attendait.
Je pars donc de Nangis le vendredi pour Coulommiers; j'arrive à trois heures dans une grande cour, à cheval, comme un pacha à trois queues, monté sur mon joli bidet. Voilà madame qui paraît. «Eh bien, mon garçon, et votre maître ne vient pas ce soir?—Non, madame, il ne viendra que demain.—Que l'on mette le cheval à l'écurie! venez avec moi.»
Comme je marchais à côté de madame, me voilà assailli par quatre grosses filles de la maison qui se mettent à crier: «Ah! le voilà! le petit Morvandiau!»
Combien ce nom me faisait de peine! Mon petit chapeau à la main, je suivais madame. «Allons, dit-elle, laissez cet enfant, allez à votre ouvrage. Venez, mon petit!»
Comme elle était belle, Mme Potier! car c'était bien la femme du petit que je redoutais. Je ne l'appris que le lendemain. Quelle surprise pour moi de voir une si belle femme et un si vilain mari! «Allons, continue-t-elle, il faut manger un morceau et boire un coup, car on ne soupe qu'à sept heures.»
Et voilà madame qui me fait parler de notre voyage, et je lui dis: «Madame, tous les chevaux sont vendus.—Êtes-vous content de votre maître?—Oh! madame, je suis enchanté.—Ah! c'est très bien ce que vous dites là. Aussi mon mari m'a écrit que vous étiez un bon sujet.—Je vous remercie, madame.»
Le soir, à sept heures, on soupe (c'était le vendredi). Je vois une table servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales d'argent, deux paniers de bouteilles. On me fait appeler pour me mettre à table. Quelle est ma surprise de voir douze domestiques: garde-moulin, charretiers, laboureur, fille de laiterie, femme de chambre, boulangère et femme de peine. Le tout formait dix-huit. Les six autres étaient à Paris avec des chariots qui menaient les farines pour les boulangers de Paris; ils faisaient le voyage toutes les semaines (il y a quinze lieues de Coulommiers à Paris). Il y avait sur cette table deux plats de matelote; je croyais que l'on donnait un repas en ma faveur.
On me fait mettre à côté d'un grand gaillard, et madame lui recommande de me servir. Il me donne un morceau de carpe; j'en étais honteux de voir mon assiette pleine de poisson; j'aurais pu en faire deux repas. Il s'aperçut que je mangeais peu; il mit un morceau de pain dans sa poche, et me le présente à l'écurie en me disant: «Vous n'avez pas mangé, vous êtes trop timide.»
Comme je l'ai dévoré à mon aise, du pain blanc comme la neige!
À neuf heures il vient une grosse fille faire mon lit dans l'écurie. J'étais bien couché: un lit de plumes, un matelas, des draps bien blancs. Je me trouvais heureux.