CHAPITRE QUATORZIÈME
XIV
Quatre heures d’anxiété terrible s’écoulèrent pour Henry, Hector et ses frères. Aucun bruit ne se faisait dans la chambre de Bothwell; on entendait seulement une respiration bruyante qui les fit tressaillir d’aise, après une heure d’attente et de profond silence. A cette respiration, succéda bientôt un flot de brusques paroles, séparées par de longs intervalles, et annonçant un rêve pénible. Le nom de la reine s’y trouvait mêlé parfois; mais il fut impossible aux quatre cavaliers de suivre et de comprendre ces péripéties du cauchemar.
Au moment où deux heures sonnaient, Hector dit à Henry:
—As-tu le voile noir?
—Non, dit Henry; c’est l’affaire du bourreau, il va nous l’apporter.
—Mais il reconnaîtra Bothwell?
—Peu importe!
—Il est donc notre complice?
—Il le sera.
Presque aussitôt, la porte qui donnait sur la plate-forme s’ouvrit, et le bourreau entra.
Il était sombre et triste, comme il convient à ces hommes marqués au front du doigt de la fatalité et qui doivent, instruments passifs de la loi, étouffer dans leur poitrine toute pulsation humaine, dans leur cœur tout mouvement de pitié.
—Je viens vous chercher, dit-il à Hector avec une sorte de respect douleureux.
—Asseyez-vous une minute, lui dit Henry.
Le bourreau s’assit et le regarda étonné.
—Monsieur d’Edimbourg, poursuivit le jeune garde, regardez bien le condamné en face.
Le bourreau regarda Hector.
—Croyez-vous que ce jeune homme, au front si calme, à l’œil si fier, soit capable de commettre un forfait aussi détestable que celui dont on l’accuse et pour l’expiation duquel il va mourir?
—Il est condamné, dit le bourreau tristement; s’il est innocent, que son sang retombe sur la tête de ses juges!
—Son sang ne coulera point, monsieur d’Edimbourg, dit froidement Henry.
Le bourreau tressaillit.
—Lui aurait-on fait grâce? demanda-t-il vivement.
—Non, mais un autre mourra à sa place.
—Un autre! exclama le bourreau.
—Dites-nous donc, monsieur d’Edimbourg, quelle est votre arme ordinaire?
—La hache, murmura sourdement l’homme rouge.
—Et où est votre hache?
—Sur le billot, dans la cour.
—Vous ne l’avez point apportée?
—A quoi bon?
—Et vous avez eu tort, grand tort, je vous jure; car si vous n’avez pas votre hache ici, nous avons nos pistolets, nous.
—Et, poursuivit Henry en tirant vivement les siens de sa ceinture et les portant tout armés au visage du bourreau, qui recula stupéfait, nous venons de décider, que, puisque dans une heure vous feriez tomber la tête d’un innocent, autant valait dès à présent faire sauter la vôtre.
Le bourreau recula encore, pâle et défait.
—Çà, monsieur d’Edimbourg, il y a un prêtre ici, mettez-vous à genoux et priez Dieu;—vous allez mourir.
Le bourreau se laissa tomber à genoux.
—Je ne suis coupable d’aucun crime, murmura-t-il suppliant; grâce! messeigneurs...
—Vous êtes innocent de tout crime, dites-vous?
Par le Christ, je le jure, messeigneurs!
—Ce jeune homme aussi est innocent, et vous demandez, sa tête cependant?
—C’est la loi qui la demande.
—Eh bien! si, au lieu de sa tête innocente, nous donnions la tête du vrai coupable?
Le bourreau frissonna:
—Que voulez-vous dire? fit-il.
—Attendez et écoutez: le condamné va au supplice la tête couverte d’un voile noir, n’est-ce pas? Vous coupez cette tête avec le voile?
—Sans doute... balbutia le bourreau.
—Et vous ne la pouvez examiner que détachée du tronc?
—Eh bien! donnez votre voile, monsieur d’Edimbourg, nous allons remettre entre vos mains un homme qui en sera couvert...
A cette proposition inattendue, le bourreau tressaillit et demanda vivement:
—Quel est cet homme?
—Vous le saurez quand sa tête sera coupée!
—Mais je ne le puis... je ne veux pas...
—Vous avez le droit de refuser, nous avons, nous, celui de vous tuer.
Et Henry ajusta le bourreau:
—Grâce! cria celui-ci frémissant.
—Le voile! le voile! demanda impérieusement Henry, je vous donne trois secondes pour vous décider.
—Mon Dieu! murmura le bourreau en tendant le voile funèbre, faites que le sang de l’inconnu que je vais verser soit un sang coupable, et qu’il ne jaillisse point sur ma tête.
—Cet homme est coupable, murmura don Paëz.
Pour le bourreau, don Paëz était un prêtre; un prêtre ne ment point, le bourreau eut foi.
—Ôte ton pourpoint, Hector, dit ensuite Henry. Don Paëz, poursuivit-il, prenez ce pourpoint et ce voile, et allez en couvrir l’homme que nous avons condamné. Nous, nous demeurons ici pour tenir en respect monsieur d’Edimbourg.
Le bourreau tremblait.
Don Paëz prit le pourpoint et le voile, ouvrit sans bruit la porte, la referma sur lui et se dirigea vers le lit de Bothwell à travers les ténèbres, mais guidé par la respiration bruyante du dormeur.
Celui-ci continuait son rêve et murmurait d’une voix entrecoupée, et assourdie par l’étrange ivresse du hatchis:
—Je suis le roi... le roi d’Écosse, parbleu! et j’ai des milliards dans mes caves.
—Mort-Dieu! grommela don Paëz, voici un futur roi d’Écosse bien riche et qui bâtit des châteaux en Espagne, comme s’il était roi de ce doux pays.
Et il secoua le dormeur.
—Que me veut-on? fit celui-ci.
—Sire! dit don Paëz.
—Ah! ah! je suis bien le roi, n’est-ce pas?
—Certainement, sire.
—Et quel motif vous amène près de moi?
—Je viens vous prendre pour vous conduire à l’Église où l’on doit sacrer Votre Majesté.
—Très bien, je me lève; habillez-moi.
Don Paëz procéda aussitôt à la toilette du docile monarque, qui se laissa faire, incapable qu’il était d’aider son valet de chambre improvisé, ayant ses yeux toujours fermés, du reste, et poursuivant son rêve doré.
Quand il fut babillé, don Paëz l’assit sur le lit et déplia le voile.
En ce moment, un rayon de lune se dégagea des nuages plombés qui couvraient le ciel, passa au travers des vitraux de la salle et vint éclairer le visage du dormeur.
L’expression en était lourde, sans dignité, sans aucune empreinte de passion autre que la cupidité.
—Cordieu! murmura don Paëz, cette physionomie est plutôt celle d’un imbécile que d’un scélérat de génie. Comme l’ivresse change un homme! Voilà une tête qui ne ressemble pas du tout à celle que j’ai aperçue la nuit dernière, à la lueur instantanée d’un coup de pistolet. Et cependant, c’est la même!
Après cette réflexion si peu flatteuse pour un homme qui se prétendait le roi d’Écosse, don Paëz lui mit sans façon le voile noir.
—Qu’est cela? fit le futur monarque, et pourquoi me couvre-t-on la tête?
Don Paëz le regarda. Il avait toujours les jeux fermés:
—C’est votre coiffure, sire, dit-il.
—Quelle coiffure?
—Celle que vous devez porter à votre sacre.
—Singulière coiffure, murmura le nouveau roi d’Écosse passant ses mains tremblottantes sur sa tête et murmurant: on dirait un voile...
—C’est un voile, en effet.
—Et pourquoi ce voile?
—C’est l’usage, sire.
—Soit, bégaya l’étrange roi...
Et se renversant sur son oreiller il se reprit à ronfler:
—Bonsoir, fit-il, je rêve...
—Vous ne rêvez pas, sire... Vous êtes parfaitement éveillé.
—Quoi? vraiment, c’est l’heure de mon sacre?
—Votre Majesté l’a dit.
—Je suis donc bien réellement le roi... l’époux de la reine?
—Pouvez-vous en douter, sire?
—Hum! fit le faux roi, c’est flatteur! elle est belle, la reine...
—Très belle, sire...
Le faux roi fit un soubresaut.
—Ah! dit-il, vous trouvez?—Ah! tu trouves que la reine est belle, misérable!
—Mon Dieu, fit don Paëz d’une voix tremblante, aurais-je offensé Votre Majesté?
Le roi parut réfléchir, les yeux toujours fermés.
—Au fait, murmura-t-il, puisque tu la trouves belle, c’est qu’elle l’est.
—J’allais le dire pour ma défense à Votre Majesté.
—C’est profond cela, fit le roi avec gravité.
Don Paëz étouffa à grand’peine un éclat de rire:
—Que ce scélérat-là est bête dans l’ivresse! pensa-t-il.
—C’est que, vois-tu, reprit le roi après un silence entrecoupé de bâillements, trouver la reine belle est presque un crime... Et le dire au roi...
—N’en est pas un, sire.
—Ah! et pourquoi?
—Parce que c’est lui avouer qu’on est son sujet le plus respectueux et le plus dévoué, en osant lui dire la vérité.
—Tu as de l’esprit, dit le roi en essayant en vain d’ouvrir les yeux sous son voile.
—Et je désire faire ta fortune.
—Elle est faite, puisque Votre Majesté daigne y penser.
—Quelles sont tes fonctions?
—Je suis votre valet de chambre, sire.
—Eh bien! je te fais premier ministre.
Don Paëz haussa imperceptiblement les épaules:
—Quel singulier pays que l’Écosse! où des niais de ce genre jouent des rôles importants! murmura-t-il. Allons, sire, reprit-il tout haut, on vous attend. Venez, voici mon bras.
—Tu me disais donc, reprit le loquace monarque, que la reine était belle?
—Encore? pensa don Paëz impatienté.
—C’est très bien de le penser, mais il ne faut pas le dire trop haut... car enfin, vois tu, il faut que la reine soit respectée...
—Sans doute. Venez donc, sire?
Le faux roi prit le bras de don Paëz et essaya de faire un pas, tout en continuant de parler.
—... Car, si elle ne l’était pas, on pourrait murmurer dans notre bon pays d’Écosse... et puis, notre noblesse est fière, et elle la déposerait en vertu d’un lit de justice... Or, comprends bien, cela me serait parfaitement égal qu’on déposât la reine, si l’on ne devait pas me déposer... je ne l’aime pas, moi, et ne tiens qu’aux milliards qui sont dans mes caves de Glascow et d’Edimbourg;—mais, comme la déposition de la reine entraînerait la mienne... tu comprends...
—Oui, oui, je comprends, sire... mais venez... on vous attend...
Le faux roi chancelait sur ses jambes.
—Je suis ému, murmura-t-il; l’heure est si solennelle...
Don Paëz le prit dans ses bras, et le porta pour ainsi dire.
—Ce voile m’étouffe...
—Attendez, sire, je vais l’arranger.
Et don Paëz, au lieu de le dégager, noua solidement les coins du voile autour du cou du faux roi, afin qu’aucun mouvement ne le pût déranger et mettre à découvert le visage.
Puis il continua à l’emporter.
La brusque transition des ténèbres à la lumière fit éprouver une sensation douloureuse au faux monarque, qui, la tête couverte des plis épais du voile, s’écria:
—Sommes-nous donc déjà à l’église?
—Pas encore, répondit don Paëz.
Hector et ses compagnons interrogèrent don Paëz du regard.
—Il rêve qu’il est roi d’Écosse, fit l’Espagnol, et je le conduis à la cathédrale où on le doit sacrer.
Ils échangèrent tous quatre un sourire. Quant au bourreau, il frissonna et se signa.
—Et où sommes-nous donc? demanda le faux roi.
—Dans la salle d’honneur du château.
—C’est étrange... murmura Henry, sa voix n’est plus la même dans l’ivresse.
—J’avais déjà fait la même remarque, ajouta Gaëtano. C’est bien lui, cependant...
—Allons donc à l’église! poursuivit le roi.
Henry tressaillit:
—Ce n’est pas du tout la même voix, murmura-t-il en fronçant le sourcil.
Et le soupçon grandissant dans son esprit, il s’avança et prit un coin du voile pour le soulever.
Mais soudain il vit briller une bague qu’il se souvint d’avoir vue au doigt de Bothwell dans la soirée même, et, haussant les épaules, il lâcha le voile sans daigner regarder dessous.
—Sire, dit don Paëz d’une voix railleuse, vous voici au milieu des officiers de votre maison...
—Ah! très bien!...
—Rien ne vous retient plus, et votre bon peuple d’Écosse se presse sous les nefs de l’église pour s’enivrer de la vue de son souverain.
—Allons donc, messieurs! il ne faut pas que mon peuple attende!...
Et comme il chancelait toujours, Gaëtano se joignit à don Paëz et le soutint.
Alors Henry dit à Hector:
—Entre dans cette pièce, déshabille-toi et mets-toi au lit, l’heure approche. Quand on viendra t’éveiller, tu auras le dos tourné et tu ordonneras qu’on te laisse seul. Alors tu revêtiras ses habits à lui, puisqu’il vient de revêtir les tiens, et tu t’approcheras de la fenêtre, le chapeau sur les yeux, un pan de ton manteau sur le visage.
Hector ne répondit pas, il entra dans la chambre de Bothwell, se coucha dans le lit encore tiède et attendit.
Dix minutes après le valet de chambre entra:
—Que me veut-on? fit-il, déguisant sa voix, et la tête enfouie sous la courtine.
—Votre Grâce a ordonné qu’on l’éveillât pour l’exécution.
—Quelle heure est-il?
—Près de trois heures.
—C’est bien, qu’on me laisse!
Le valet sortit, Hector revêtit les habits de Bothwell, et s’approcha de la croisée qu’il ouvrit.
Les premières lueurs de l’aube glissaient, indécises, sur la crète des montagnes voisines; et, au travers des ténèbres qui enveloppaient encore les plaines et les bas-fonds, Hector put apercevoir son échafaud dressé au milieu de la cour, et, autour de son échafaud, un cordon de gardes.
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Pendant ce temps, le faux roi descendait en chancelant, appuyé sur les bras de Gaëtano et de don Paëz, qui portait son costume de prêtre,—les marches du grand escalier qui, des appartements supérieurs, conduisait au lieu du supplice.
Henry et le bourreau fermaient la marche.
—Ah! murmura enfin celui-ci, dont une sueur glacée inondait le front, je commence à deviner quel est cet homme?
—Que vous importe!
Le bourreau hésita une minute:
—Non, jamais! dit-il enfin, jamais je ne me rendrai complice d’un pareil forfait!
Pour toute réponse, Henry lui appuya le canon de son pistolet sur la tempe.
A ce froid contact, le bourreau eut peur et dit sourdement:
—J’obéirai!
—Fais bien attention à ceci, mon maître, dit alors Henry; c’est que, foi de gentilhomme, si tu nous trahis, si tu dis un mot, si tu fais un geste, je te tue!
Le bourreau tremblait de tous ses membres.
—La hache me tombera des mains, murmura-t-il.
—Tu tomberas sur elle, maître. Marche!
—Ah ça! fit le faux roi, pourquoi diable ce voile?
—Je l’ai dit à Votre Majesté, c’est l’usage.
—Je ne savais pas. De quelle couleur est-il?
—Blanc, sire.
—Les rois vont donc se faire sacrer sous le voile, comme les vierges montant à l’autel nuptial?
—Oui sire; comme elles, les rois doivent être purs de toute souillure.
—Je comprends. Y aura-t-il beaucoup de monde à mon sacre?
—Oui, sire.
—A-t-on convié ma noblesse?
—Sans doute.
—Et le clergé?
—Le clergé aussi.
—Et... qui me sacrera?
—M. d’Edimbourg, sire.
Don Paëz prononça cette atroce parole avec tant de sangfroid, que Henry, Gaëtano et le bourreau en frissonnèrent.
C’était une comédie solennellement terrible que celle de conduire à l’échafaud un homme qui croyait être roi, qui croyait aller au sacre, et que l’on entretenait dans cette erreur fatale par un respect si tragiquement ironique.
—Ah! reprit le faux roi, c’est M. d’Edimbourg qui va me sacrer?
—Oui, répondit don Paëz.
Et don Paëz ne mentait point. Seulement, au lieu de parler de l’archevêque d’Edimbourg, ce que le patient comprenait, don Paëz parlait du bourreau.
C’était le plus terrible jeu de mots qui se fût jamais fait jusque-là!
Le faux roi marchait avec une difficulté extrême.
Quand il fut arrivé dans la cour, l’air frais du matin lui fouettant le visage, il demanda:
—Où sommes-nous?
—Sur la grande place de la cathédrale, sire...
—C’est drôle, murmura-t-il, je n’entends point le populaire crier: Noël!
—Le respect cloue sa langue.
—A-t-on fait largesse?
—Non, sire. On a dit au peuple que le roi était pauvre.
—On a bien fait. Le roi n’est pas pauvre, mais il est avare. Je ne veux pas ébrécher mes milliards...
Le faux roi traversa une double rangée de soldats aux gardes.
Quelques-uns entendirent ses incohérentes paroles et s’en étonnèrent...
A ceux-là Henry répondit:
—Il a le délire, et il se figure qu’il est le roi d’Écosse.
Les gardes haussèrent les épaules:
—Pauvre garçon murmurèrent-ils.
Le funèbre cortége arriva ainsi au bas de l’échafaud.
—Voici dix marches à monter, sire, dit don Paëz.
—Pourquoi ces dix marches?
—Ce sont celles de votre trône.
—Bien, je les gravirai.
Et il les gravit, en effet, soulevé par les robustes bras du bourreau et de don Paëz, qui remplissait les fonctions d’aumônier.
Henry demeura au bas de l’échafaud avec Gaëtano, il leva les yeux dans la direction de la croisée de la chambre de Bothwell, les gardes suivirent ce regard, et comme lui, aperçurent un homme vêtu de noir, le feutre sur les yeux, enveloppé dans son manteau et considérant, impassible, les apprêts du supplice.
Tous frissonnèrent à cette vue, et plusieurs se souvinrent que la rumeur publique avait accusé cet homme du crime qu’un autre allait expier.
Il y eut même comme un murmure dans les rangs des gardes.
Ce murmure fit tressaillir Henry qui cria au bourreau:
—Dépêchez-vous donc! monsieur d’Edimbourg...
Pendant ce temps le faux roi était parvenu sur la plate-forme étroite de l’échafaud, et il avait été entouré par les trois aides de l’exécuteur.
Mais celui-ci les avait renvoyés en leur disant: je n’ai pas besoin de vous, et il était demeuré seul sur l’estrade fatale, avec le patient et don Paëz.
—Sire, dit alors ce dernier, il faut vous mettre à genoux.
—A genoux? Pourquoi?
—Pour prier Dieu devant votre peuple, sire.
—C’est juste; il faut qu’un roi donne l’exemple de l’humilité.
Et le faux roi s’agenouilla.
Don Paëz se tourna vers le bourreau.
—Vous savez, monsieur d’Edimbourg, lui dit-il tout bas, qu’il y a une vieille loi écossaise qui punit de mort le bourreau maladroit qui manque son patient.
—Je le sais, dit-il sourdement.
—Et si cela vous arrivait, poursuivit froidement don Paëz, la loi serait exécutée sur-le-champ. J’ai une dague sous ma robe et je vous l’enfoncerais jusqu’à la garde dans la poitrine.
—Mon Dieu! murmura le bourreau, pardonnez-moi!...
—Sire, continua don Paëz, le jour de leur sacre, les rois baisent la poussière, et c’est pendant qu’ils sont prosternés que le prélat qui officie laisse tomber sur eux l’huile sainte.
—Eh bien! dit le faux roi, dites à M. d’Édimbourg de se tenir prêt.
Et de lui-même il se baissa, et appuya, sans le savoir, sa tête sur le billot.
Don Paëz fit un signe, le bourreau leva le bras, la hache étincela aux premiers rayons de l’aube, puis retomba sourdement et sépara la tête du tronc d’un seul coup, tranchant avec elle le voile noir des régicides.
—Voilà, murmura don Paëz, un homme qui est mort en rêvant, et qui s’en va dans l’autre monde enchanté de son sacre et riche à milliards. C’est le cas, ou jamais, de dire que le bien vient en dormant.
Le bourreau saisit aussitôt la tête sanglante, encore enveloppée du voile, et, sans oser la regarder, pâle, frissonnant, il la jeta dans le cercueil placé derrière lui avec le corps qu’il plaça par-dessus.
Et puis, comme s’il eût craint encore d’apercevoir cette tête, il ôta son manteau rouge et l’étendit dessus.
La foule des gardes s’écoula en silence.
Seuls, Henry et Gaëtano demeurèrent au pied de l’échafaud, avec don Paëz qui venait d’en descendre.
Quant au bourreau, il demeurait appuyé sur la hache, inerte, stupide, moulant la statue du Désespoir, réduit à l’idiotisme.
Alors le prêtre et les deux gentilshommes levèrent de nouveau les yeux vers la croisée.
Hector y était toujours appuyé, immobile et froid comme un dieu de marbre, et attachant un sombre regard sur cet édifice rouge, à travers les fentes duquel le sang tombait tiède et goutte à goutte sur le sable, avec un monotone et lugubre bruit.
Tout à coup, Henry se frappa le front.
—Nous sommes des niais! dit-il, il faut partir!
—Nos chevaux sont sellés! répondit Gaëtano.
—Oui, fit don Paëz; et quand nous serons partis, M. d’Edimbourg nous vendra.
Le bourreau l’entendit.
—Jamais! murmura-t-il. Ce serait vendre ma propre tête.
—Il y a un moyen bien simple de mettre les nôtres à l’abri, dit l’astucieux Gaëtano.
—Lequel?
—Il faut emporter celle du supplicié; tous les corps se ressemblent, celui de lord Bothwell n’était pas fait autrement que celui d’Hector.
—Ceci est fort ingénieux, répliqua Henry, mais il serait convenable alors de lui ôter sa bague.
—Qu’à cela ne tienne! fit don Paëz.
Et il remonta sur l’échafaud, découvrit le cercueil et y prit la tête, qu’il enveloppa des lambeaux du voile et roula sous son manteau.
Puis il souleva le corps à demi, prit la main droite dans sa main et en retira la bague.
—Adieu, monsieur d’Édimbourg, dit-il ironiquement au bourreau, quand vous serez vieux vous écrirez vos mémoires, et vous raconterez comment trois gentilshommes, n’ayant que la cape et l’épée, arrivés de la veille, étrangers au pays et n’y ayant aucune intelligence, eurent l’audace de substituer sur l’échafaud, à un condamné obscur, un homme qui se nommait lord Bothwell, duc d’Orkney, et était régent d’Écosse.
Le bourreau se tut et demeura appuyé sur sa hache.
—N’ayez nul regret, monsieur d’Edimbourg, poursuivit don Paëz; le noble lord était le vrai meurtrier du roi. Quand nous serons moins pressés qu’aujourd’hui nous vous raconterons cette histoire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les trois gentilshommes rentrèrent dans le château par une porte dérobée, gagnèrent les appartements de Bothwell, trouvèrent Hector toujours appuyé à l’entablement de la croisée, et l’entraînèrent.
Hector avait la même taille que Bothwell, il était revêtu de ses habits; il se couvrait le visage de son manteau. On le prit partout pour le duc, et il traversa le château sans encombre, suivi de ses deux frères et d’Henry: l’un, sous son vêtement ecclésiastique, les deux autres portant toujours le costume des gardes.
Ils montèrent à cheval et partirent au galop.
Don Paëz avait toujours sous son manteau la tête sanglante.
—Ah çà, dit-il, qu’allons-nous faire de ceci?
—Nous le jetterons en pleine mer, répondit Henry.
—Où allons-nous? demanda Hector.
—Je ne sais, fit Gaëtano; mais hors d’Écosse, toujours.
Hector tressaillit.
—Loin d’elle! fit-il sourdement.
—Frère, murmura don Paëz, viens en Espagne; nous te ferons, le roi mon maître et moi, assez puissant seigneur pour parler de ton amour la tête haute;—tu seras ambassadeur, et alors...
—Ce serait trop de bonheur... fit Hector.
Et l’émotion l’empêcha d’achever sa pensée.
En ce moment, au coude du chemin, un cavalier apparut et poussa un cri.
—Frères! frères! dit-il.
—Gontran! s’écrièrent les trois cavaliers. C’était Gontran, en effet;—Gontran qui arrivait bride abattue, mourant.
Mais ce n’était plus ce jeune homme insouciant, à la lèvre rosée, à l’œil mutin, au franc sourire;—c’était un homme pâle, triste, aux yeux caves, à la lèvre amincie et pendante, au geste saccadé.
—Frères! leur cria-t-il, le malheur est tombé sur Penn-Oll.... l’enfant est perdu!
—L’enfant est perdu!..... s’exclamèrent-ils.
Gontran baissa la tête et ne répondit pas.
Don Paëz fut le premier qui sauta au bas de son cheval, courut à Gontran, lui secoua vivement le bras et lui dit avec fureur:
—Mais parle donc, malheureux! parle!
—Il y a quinze jours que je ne dors ni ne vis, répondit Gontran; quinze jours que je cours par monts et par vaux et demandant partout mon enfant... Frères, ne m’accablez pas de votre courroux, car je souffre mille tortures, et vingt fois par jour je suis tenté de me passer ma rapière à travers corps.
—Mais parle donc! hurla don Paëz, parle! où et comment l’as-tu perdu?
—A Paris, dans la nuit de la Saint-Barthélemy.
—Oh! fit Gaëtano, ils l’ont massacré!
—Non, s’écria Gontran avec force, non!
—Qu’est-il donc devenu, alors?
—On me l’a volé!
—Volé!
—Écoutez, frères, écoutez-moi..... quand vous m’aurez entendu, peut-être ne me condamnerez-vous pas!
—Par la mordieu! exclama don Paëz, aussi vrai que le soleil nous éclaire à cette heure, si tu ne retrouves pas l’enfant, quoique tu sois mon frère de sang et de cœur, je te tuerai!
—Frappe! lui dit froidement Gontran.
Et il lui présenta sa poitrine.
—Fou! murmura don Paëz.
Ils descendirent tous de cheval, ils s’allèrent asseoir à la lisière d’un bois et jetèrent la tête du faux roi dans un fossé.
Alors Gontran leur raconta d’une voix brève, saccadée, entrecoupée de sanglots, les détails de cette terrible nuit de la Saint-Barthélemy, nuit pendant laquelle, nos lecteurs s’en souviennent, l’enfant avait été enlevé par le roi de Navarre.
Ils l’écoutèrent avec recueillement, sombres, pensifs, la main sur leur épée,—et quand il eut fini, don Paëz s’écria:
—Nous sommes quatre, tous quatre jeunes et forts, vaillants et sagaces; nous avons pour nous l’audace qui tente, la foi qui guide, le droit qui triomphe; nous allons parcourir l’Europe en tous sens, fouiller ciel, terre et mers dans leurs moindres replis, et si nous ne retrouvons point l’enfant notre maître, c’est que Dieu refusera son appui à notre cause—et Dieu assiste toujours ceux qui croient en lui et ne réclament que leur droit!
Henry s’était tenu à l’écart, il s’avança vers le milieu du groupe:
—Vous êtes quatre, avez-vous dit? don Paëz.
—Oui.
—Vous vous êtes trompé, messire, nous sommes cinq! dit Henry.
Et il tira son épée comme eux, puis ajouta:
—J’ignore quel est votre nom réel, j’ignore quel est cet enfant que vous appelez votre maître; mais nous sommes frères depuis dix jours, car nous combattons côte à côte, frères, depuis notre naissance, car l’un de vous a passé sa jeunesse sous le toit de mon père; nous avons partagé le même lit, bu au même verre, rompu le même morceau de pain. Vous étiez quatre frères, soyons cinq, n’ayant qu’une vie, qu’une pensée, qu’un but... retrouver cet enfant.
—Henry, dit don Paëz d’une voix grave et solennelle, je suis l’aîné de tous, j’ai la parole le premier; c’est mon droit. Au nom de mes cadets, je te reconnais pour notre frère: j’accepte ton épée et ta vie; notre épée et notre vie sont à toi.
—Partons donc! fit Gaëtano, cette terre d’Écosse me pèse sous les pieds comme si elle était renversée.
—Oui, répondit don Paëz, partons; mais avant, jurons-nous aide et secours mutuel. Hector était en péril et nous sommes accourus; dans huit jours, demain, peut-être, l’un de nous sera aux prises avec une passion violente, amour ou ambition, et il aura à lutter.
—Eh bien! dit Gaëtano, nous ferons pour lui ce que nous avons fait pour Hector.
—Vous le jurez?...
—Tous, s’écrièrent-ils.
—Frères, murmura Hector, mon vœu le plus cher est que vous n’éprouviez jamais les tortures qui m’ont brisé.
—Il est une passion qui guérit l’amour, répondit don Paëz.
—Laquelle, frère?
—L’ambition.
—Est-elle moins amère?
Don Paëz tressaillit.
—Frère, murmura-t-il, tu viens de prononcer un mot terrible: l’amour vaut mieux, sans doute!
—Bah! dit Gaëtano, il n’y a qu’une passion réelle en ce monde.
—Quelle est-elle?
—Un vieux flacon vidé auprès d’une beauté qu’on n’aime pas. Quand on n’aime aucune femme, on les aime toutes.
—Gaëtano, murmura don Paëz, toi seul seras heureux!
—Parbleu! répondit l’Italien, une seule chose suffit pour cela;—la foi! J’ai la foi grande quand mon escarcelle est pleine, moindre quand elle est maigre; sans limites quand elle est vide. Je suis lazzarone, frères; grand seigneur aux heures d’opulence, poète et philosophe quand viennent les mauvais jours. Seule, la médiocrité m’étouffe, car si je n’ai plus d’or pour être galant gentilhomme, j’en ai trop encore pour improviser des vers et méditer sur le néant des vanités humaines.
En route, messeigneurs; ce ciel brumeux, ces montagnes, ces paysans à mine farouche, ne valent pas le ciel de Naples la belle, son golfe bleu, ses lauriers roses, et son Vésuve, dont le front flamboye éternellement.
Hector se tourna vers ces montagnes et ce ciel insultés par Gaëtano, et leur dit avec émotion:
—Vous avez abrité ma jeunesse, vous avez été hospitaliers pour moi, je vous remercie et vous regretterai toujours.
Puis Henry vint et murmura:
—Tu n’es point, ô terre d’Écosse! un pays doré du soleil. La neige couvre tes montagnes, tes vallées sont sauvages et pauvres, mais tes fils sont loyaux et braves, généreux et hospitaliers. Sur ton sol est née ma famille, mon père y repose du dernier sommeil, et je te quitte en pleurant. Adieu, patrie, je te reverrai!
—Terre d’Écosse! cria à son tour don Paëz, moi aussi je te veux faire mes adieux, et te laisser un souvenir.
Et sans ajouter un mot, il abattit du revers de son épée une branche de chêne, l’affila des deux bouts comme un épieu, et la planta en terre.
Puis il alla ramasser la tête, la débarrassa de son voile noir, et la ficha dessus comme un sanglant trophée.
Alors il se découvrit et murmura avec un ironique sourire:
Mais trois cris lui répondirent, trois cris indicibles de stupeur, de rage, d’étonnement...
—Quelle est cette tête? hurla Hector.
—Pardieu! répondit don Paëz, celle de Bothwell.
—C’est faux! s’écria Gaëtano.
—Faux! s’écria Henry hors de lui.
—Bothwell était blond... cette tête est brune, hâlée, reprit Hector en courant vers elle, et l’examinant avec une avide attention.
Henry s’approcha comme lui et jeta un nouveau cri:
Il y eut parmi ces cinq hommes une minute de terrible silence, pendant laquelle ils se regardèrent presque avec terreur.
Cet homme qu’ils avaient conduit au supplice, cet homme dont la tête sanglante était là, devant leurs yeux, ce n’était pas Bothwell!
Enfin, Henry s’écria:
—Je l’avais bien dit: ce n’était plus la même voix!
—Moi aussi, fit Gaëtano.
—Mais tu ne l’as donc pas vu, frère?
—Jamais; je lui tournais le dos cette nuit quand il est entré.
—Malédiction! hurla Hector, la reine est perdue!
—Non! fit don Paëz avec force, car nous sommes cinq, cinq épées vaillantes qui pourraient conquérir un royaume, et nous la sauverons!
—Mais où donc est Bothwell?
—Bothwell? dit Henry, il n’était pas à Dunbar cette nuit, et son secrétaire était dans son lit, ajouta don Paëz. A cheval, frères, à cheval!
CHAPITRE QUINZIÈME
XV
Il est nécessaire de revenir sur nos pas pour expliquer cette étrange méprise dont Hector et ses frères venaient d’être victimes, et de nous reporter au moment où Bothwell, après avoir remis le condamné aux mains d’Henry et de Gaëtano, rentra dans son appartement.
Quand la porte se fut refermée, on s’en souvient, le lord appela son valet de chambre et se fit ostensiblement déshabiller et mettre au lit.
Puis il ordonna qu’on l’éveillât à l’heure de l’exécution, et qu’en attendant on le laissât seul.
On avait bien placé sur son guéridon le verre de vin d’Espagne, mais le lord oublia d’y tremper ses lèvres. Il avait bien autre chose en tête, vraiment! car, à peine le valet fut-il parti, qu’il souffla sa lampe, sortit du lit sans bruit, se traîna à pas de loup jusqu’à la porte de la troisième pièce où travaillait son secrétaire et frappa doucement.
Le secrétaire ouvrit et Bothwell entra.
Le secrétaire était un homme d’environ quarante-cinq ans, assez maigre, assez bien pris, et absolument de la même taille que Bothwell.
La tête seule différait; elle était brune de peau et de cheveux, tandis que Bothwell était blond et avait le teint rosé.
—Maître Wilkind, dit le lord en refermant la porte avec précaution, vous êtes ambitieux, n’est-ce pas?
—Certes, milord, répondit Wilkind avec un sourire béat, il fallait l’être, et beaucoup, pour servir Votre Honneur comme je l’ai fait, en mettant moi-même le feu à cette mèche soufrée, qui a dû procurer au feu roi d’Écosse un très vilain quart d’heure.
—Et votre ambition n’est point satisfaite encore?
—Votre Honneur songe à moi, j’en suis sûr.
—Vous voulez faire votre fortune, n’est-ce pas?
—La plus grande possible. Par exemple, si Votre Honneur devient roi d’Écosse, il me semble qu’il pourrait... m’octroyer... un portefeuille...
—Un portefeuille? Oh! oh! maître Wilkind.
—Oh! celui des finances... celui-là seulement.
—Raillez-vous, messire Wilkind?
—Mon Dieu! murmura ingénûment Wilkind, lord Douglas, par exemple, s’il me refusait un portefeuille, me donnerait beaucoup d’or, j’en suis sûr, si je lui faisais quelques confidences...
Bothwell se mordit les lèvres.
—Silence! dit-il, tu seras ministre... Mais si c’était à recommencer, je ferais moi-même mes affaires... Ce secret n’est plus le mien.
—Il est le nôtre, monseigneur. D’ailleurs, vous avez fort bien fait de me confier le soin des poudres. On ne sait pas ce qui eût pu arriver... Une explosion trop prompte, un grain de fumée sur votre visage... il n’y a que les pauvres diables comme moi qui réussissent dans ces sortes d’affaires...
—Assez, dit sèchement Bothwell. Passons aux choses importantes. C’est cette nuit que j’enlève la reine.
—Déjà?
—Sans doute. Mais il y a des précautions à prendre... Les gardes me détestent et ils la défendront à outrance...
—Il y aura donc un combat?
—Sans merci. C’est pour cela que j’ai demandé à la reine, pour la garde du château, les trois compagnies de ses gardes les plus turbulentes, ne lui en laissant qu’une à Glascow.
Wilkind s’inclina.
—Votre Grâce a un génie sans égal, murmura-t-il.
—La reine, poursuivit Bothwell, partira demain avant le jour, en litière, de Glascow pour Stirling. Une trentaine de gardes seulement l’escorteront. Au point du jour, le cortége atteindra la vallée de l’Aigle-Noir, où je me trouverai embusqué avec le régiment d’Écosse-Cavalerie, que j’ai gagné à ma cause et qui m’est tout dévoué. La lutte sera terrible, mais elle sera courte; je ferai la reine prisonnière, je l’emmènerai à Dunbar, je l’y tiendrai enfermée, et alors... comme l’Écosse et l’Europe le sauront, Marie Stuart m’épousera pour mettre, aux yeux de l’Europe et de l’Écosse, son honneur de reine à couvert.
—Admirable! s’écria Wilkind.
—Mais, ajouta Bothwell, les niaiseries, les riens sont d’ordinaire la pierre d’achoppement des grandes entreprises: ces trois compagnies de gardes écossaises que j’ai ici sont bien moins à mes ordres, tout régent d’Écosse que je suis, que je ne suis, moi, leur prisonnier: elles me surveillent, elles m’observent... Si je pars ostensiblement pour me mettre à la tête d’Écosse-Cavalerie, dix hommes me suivront et m’épieront de loin, donneront l’alarme et perdront tout!
—C’est juste, cela, milord.
—C’est pour cela que j’ai pris mes précautions. Tu sais qu’il y a une loi écossaise qui enjoint à tout gouverneur, commandant de forteresse, d’assister, de sa personne, aux exécutions capitales?
—Sans doute, milord.
—C’est précisément pour cela que j’ai donné ordre que le prétendu meurtrier du roi fût exécuté au point du jour; rien que pour cela, entre nous, car l’affaire n’était pas pressée...
—Mais, dit Wilkind, Votre Grâce ne pourra assister à l’exécution puisqu’elle part?
—Non, mais tu y assisteras, toi.
—Moi?
—Sans doute; tu vas te coucher dans mon lit, tu t’envelopperas dans les courtines et tu attendras qu’on t’éveille. Tu ordonneras alors, en déguisant ta voix le plus possible, qu’on te laisse, tu revêtiras mes habits, tu te couvriras de mon manteau de duc et pair d’Écosse, et mon chapeau rabattu sur tes yeux, tu assisteras de la fenêtre à la mort de cet imbécile.
—J’obéirai à Votre Honneur.
—Moi, dit Bothwell, je vais m’esquiver par un escalier secret et un boyau souterrain;—à deux lieues d’ici, je trouverai une escorte d’Écosse-Cavalerie.
—Si Votre Grâce est roi, je serai ministre?
—Ministre des finances?
—Oh! oh! fit le duc, nous sommes donc bien avide?
Wilkind se troubla.
—Non, dit-il, mais j’ai l’esprit mathématique.
—Eh bien! nous verrons... murmura Bothwell en riant. Donne-moi tes habits et ton manteau.
Tandis que le lord endossait les chausses et le pourpoint de son secrétaire, maître Wilkind, déshabillé à son tour, se glissait dans le lit.
—Monseigneur! dit-il à voix basse.
—Votre Grâce a l’habitude de prendre un verre de vin d’Espagne en se couchant, n’est-ce pas?
—Oui... Eh bien?
—Eh bien! je réfléchis que puisque je joue, à cette heure, le rôle de Votre Grâce, le verre de vin en question ne peut m’être nuisible.
—Il est plein sur mon guéridon... prends-le.
Wilkind, à l’aide du faible rayon de lumière qui passait au travers de la porte entre-bâillée, aperçut le gobelet d’or, le saisit à deux mains et le vida d’un trait. Puis il s’endormit en murmurant:
—Je serai ministre des finances et je ferai ma fortune!
Mais le hatchis aidant, le rêve de Wilkind prit bientôt des proportions moins mesquines; de ministre des finances qu’il était d’abord, il se fit bientôt roi d’Écosse, puis il peupla les caves de ses châteaux royaux d’innombrables trésors, et il arriva enfin à prendre des bains de pistoles et à ferrer ses chevaux avec des lingots.
Nos lecteurs savent le reste, et comment le pauvre diable acheva son rêve, grâce à la hache du bourreau d’Edimbourg.
Tandis que Wilkind s’endormait, Bothwell, revêtu de ses habits, sortait du château et trouvait un cheval tout sellé à une poterne.
Il sauta dessus, le mit au galop et prit la route de Glascow.
A un quart de lieue du château, il quitta la route, se jeta dans un chemin de traverse et entra dans la forêt.
Là, il se dirigea vers la hutte de ce bûcheron qui l’avait deux fois déjà accueilli, lors de ses rencontres avec la reine.
Il y avait nombreuse compagnie dans la hutte: une douzaine de dragons d’Écosse-Cavalerie se chauffaient à l’entour de l’âtre, tandis que leurs chevaux, piaffaient, attachés aux arbres voisins.
Bothwell ne prit point le temps de mettre pied à terre.
—A cheval, messieurs! dit-il.
Les dragons se levèrent aussitôt, mirent le pied à l’étrier, et se rangèrent aux côtés du régent d’Écosse.
Bothwell, escorté par eux, reprit sa route au galop, à travers les hautes futaies de la forêt.
Bientôt à la forêt succéda une petite plaine, puis une vallée étroite et sauvage encaissant un torrent, enfin une seconde forêt plus épaisse et plus sombre que celle de Dunbar.
Bothwell y pénétra sans hésiter, gagna un carrefour et s’y arrêta.
Alors il fit un signe à l’un de ses hommes, qui avait une trompe de chasse sur l’épaule, et le dragon sonna une fanfare. A cette fanfare répondit, dans le lointain, un hallali bruyant.
—Écosse est là! dit Bothwell.
Et il poussa son cheval.
Au bout d’une demi-heure, en effet, le futur mari de la reine atteignait les avant-postes du camp improvisé par le régiment d’Écosse-Cavalerie. Il était alors trois heures du matin, le jour naissait, et c’était à peu près le moment où le malheureux Wilkind recevait cet étrange sacre que vous savez des mains de M. d’Edimbourg.
Sa Majesté la reine d’Écosse était sur pied à deux heures du matin, et le château royal de Glascow, où se sont passées les premières scènes de notre récit, était en émoi dès cette heure matinale.
La reine partait pour Stirling, où elle allait voir son fils, le futur roi d’Écosse et d’Angleterre.
Une litière était prête, une compagnie des gardes à cheval rangée, le pistolet au poing des deux côtés de la litière.
La reine ne descendait point encore, cependant, et demeurait pensive et irrésolue, pâle et frémissante devant la glace où, à l’aide de ses camérières, elle venait de terminer sa toilette de voyage.
—Betsy, dit-elle enfin à la plus jeune de ses femmes, vous ne m’accompagnerez pas...
La jeune lady la regarda avec étonnement:
—Pourquoi cela, madame?
La reine hésita:
—Parce que je ne le veux pas! dit-elle brusquement en détournant la tête.
Puis, comme Betsy semblait, d’un œil effrayé, l’interroger sur cette sévère détermination, elle ajouta:
—Laissez-moi, je veux être seule.
La jeune femme sortit éperdue.
—Pauvre enfant! murmura Marie, pourquoi l’ai-je grondée? Je ne veux pas qu’elle me suive, mais c’est parce que je l’aime, parce qu’il y aura une lutte terrible, du sang versé...
La reine s’arrêta soudain.
—Du sang versé! s’écria-t-elle frissonnante, et c’est moi qui en serai la cause, c’est pour moi... c’est moi qui vais sacrifier mes meilleurs gentilshommes?...
Par un élan de remords, la reine rejeta vivement sur un siége le manteau de fourrure dont elle s’était déjà enveloppée.
—Non, jamais! murmura-t-elle, jamais!...
Mais en ce moment, dans le cœur troublé de la reine une voix s’éleva, celle de son amour,—devant son œil éperdu, une ombre passa, celle de Bothwell...
Et elle étendit la main vers son manteau pour le ressaisir; puis elle hésita, le repoussa de nouveau, le saisit encore...
Une fois encore peut-être, la sueur de l’angoisse et du remords au front, elle allait le repousser, quand la porte s’ouvrit, et le capitaine des gardes entra.
—On attend Votre Majesté, dit-il avec respect.
—Je vous suis, murmura la reine chancelante.
Il lui offrit son bras, elle s’y appuya en tremblant. Pendant le trajet qu’elle eut à faire de son appartement à sa litière, son amour et sa raison se livrèrent une dernière, une suprême lutte... la raison fut vaincue, et avec elle l’humanité, cette vertu des rois. L’amour, ou plutôt l’infâme habileté de Bothwell triomphaient. La litière s’ébranla, les gardes se placèrent aux portières. Ils étaient une trentaine environ, tous armés jusqu’aux dents, la tête haute, la mine fière et vaillante, le poing sur la hanche comme il convient à ces soldats d’élite dont la noble mission est de garder les rois.
Le cortége traversa les rues silencieuses de Glascow, et sortit de la ville.
La reine était seule dans sa litière.
La solitude, unie au silence de la nuit, que troublait seul le pas égal et cadencé des chevaux piétinant sur la terre gelée, vinrent bouleverser de nouveau l’esprit timoré de Marie.
Ses hésitations, ses remords la reprirent plus tenaces et plus implacables; vingt fois elle fut sur le point d’ordonner le retour sous le prétexte futile d’une indisposition; vingt fois elle fut dominée par la passion. Au jour naissant, la litière royale et son escorte s’engagèrent dans la Vallée-Noire.
C’était une gorge étroite et sombre, empruntant sa qualification à deux forêts de sapins étendant leur manteau noir sur les flancs escarpés de deux hautes montagnes qui l’enserraient tout entière.
Un torrent roulait au milieu avec un lugubre et strident fracas. Ce torrent était bordé à droite et à gauche de grandes touffes d’arbousiers et de lianes grimpantes qui entrelaçaient leurs réseaux de l’une à l’autre rive.
Ces touffes gigantesques cachaient une moitié des dragons d’Écosse-Cavalerie.
—Où sommes-nous? demanda la reine, que ce site sauvage impressionnait.
—Dans la Vallée-Noire, répondit un garde.
—Mon Dieu! murmura-t-elle, ayez pitié de moi.
Presque au même instant un coup de feu se fit entendre, le garde qui courait en éclaireur tomba, et une escouade de dragons se montra hors du fourré.
La reine acheva de perdre la tête...
Le capitaine des gardes accourut:
—Madame, dit-il, nous sommes enveloppés.
—Par qui? fit elle avec terreur.
—Par le régiment des dragons d’Écosse-Cavalerie.
—Que me veut-il?
—Qui le commande?
—Je l’ignore; et j’attends les ordres de Votre Majesté.
La reine poussa un cri sourd.
—J’ai la tête perdue, murmura-t-elle, rendez-vous, rendez-vous sans coup férir!
Le capitaine des gardes était un gentilhomme français, un vieux soldat trempé aux luttes héroïques, et qui avait suivi en Écosse la jeune veuve du roi de France. A cet ordre de la reine: rendez-vous! il haussa les épaules et répondit:
—Vous savez, madame, que le gentilhomme qui se rend est déshonoré...
Et comme la reine ne répondait pas, et, le front dans ses mains, était en proie aux angoisses du remords et de la terreur, il ajouta:
—Et vous savez aussi, madame, que vos gardes sont tous gentilshommes.
La reine frissonnait et se taisait.
—Gardes! ordonna le capitaine, formez le carré, flamberge au vent, et pistolet au poing!
La manœuvre s’exécuta avec une promptitude admirable, la litière royale fut placée au centre du carré, et les soldats de la reine attendirent, calmes et forts, le choc de l’ennemi.
Alors le capitaine dépêcha l’un deux, avec un mouchoir blanc au bout de son épée, en signe de trêve, et le garde courut ventre à terre jusqu’aux premières lignes des dragons, qui s’étaient lentement rangés en bataille, aux ordres d’un chef inconnu et masqué, et se déployaient dans le milieu et sur les flancs de la vallée.
—Que voulez-vous? demandèrent les dragons au parlementaire.
—Et vous-mêmes? fit le garde.
—Vous interdire le passage.
—Savez-vous qui nous escortons? reprit le garde avec colère.
—Oui, dit un officier;—la reine.
—Eh bien! reprit le garde, puisque vous le savez, retirez-vous!
—Non! dit résolûment l’officier.
Le garde pâlit.
—Comment se nomme ce régiment? fit-il avec dédain.
—Écosse-Cavalerie.
—C’est donc un régiment écossais?
—Oui.
—Alors il est au service de la reine?
—Nous ne le nions pas.
—Eh bien! quand la reine ordonne, ceux qui mangent son pain lui doivent obéir. Arrière!
Nul dragon ne bougea.
—Vous êtes donc rebelles?
—Peut-être...
Le garde n’ajouta pas un mot, il éperonna son cheval, reprit au galop la route qu’il avait suivie, rendit compte de son infructueuse mission et rentra dans le carré.
Alors, comme les dragons continuaient à demeurer immobiles à leur poste, et ne faisaient nullement mine de vouloir attaquer les premiers,—ce furent les gardes qui, malgré leur petit nombre, marchèrent à leur rencontre, laissant la litière en arrière avec cinq d’entre eux pour la garder.
Le choc fut terrible.
Les deux troupes, dédaignant le pistolet, se heurtèrent, l’épée à la main, comme deux murailles d’acier qui marcheraient l’une vers l’autre.
La vallée, nous l’avons dit, était étroite; les dragons, quoique bien supérieurs en nombre, ne pouvaient s’y déployer aisément, et le combat qui s’engagea alors fut semblable à une nouvelle bataille des Thermopyles.
Le capitaine des gardes se fit tuer le premier; mais, avant d’expirer, il dit à celui de ses hommes qui le soutint dans ses bras:
—Cours vers la reine, fais-la rentrer au galop. Ce n’est plus une fuite, c’est une retraite.
Le garde partit. Au lieu de cinq, la reine avait désormais six défenseurs.
Ils entourèrent étroitement la litière, et tandis que leurs camarades se faisaient tuer un à un sans pouvoir entamer cette ligne d’airain que les dragons avaient formée sur les deux rives du torrent, ils rétrogradèrent, lentement d’abord, puis plus vite, et prirent enfin le galop.
Mais aussitôt un gros de dragons d’une vingtaine d’hommes se détacha du premier escadron, ayant à sa tête le personnage masqué qui avait constamment donné des ordres, et se mit à leur poursuite. Un moment ils luttèrent de vitesse, mais enfin les dragons arrivèrent à portée de pistolet et firent feu.
Les gardes, dont aucun ne tomba, ripostèrent.
Six hommes contre vingt!
Et cependant, la lutte qui s’engagea en cet instant dura vingt minutes; sept hommes tombèrent parmi les dragons, un seul garde fut atteint en pleine poitrine et tomba en criant:
—Vive la reine!
Comme au premier engagement, le pistolet fut laissé pour l’épée. Cinq dragons tombèrent encore, deux gardes moururent comme eux, sans reculer d’un pas.
Restaient trois hommes contre huit.
Mais trois hommes lassés, blessés, couverts de sang. La reine s’était évanouie dès le commencement du combat; elle reprit ses sens pendant une seconde et cria aux gardes:
Mais, au lieu d’obéir à la reine, les gardes écoutèrent l’ardent galop de chevaux qui arrivaient sur eux, et la voix tonnante de cinq cavaliers qui leur criaient:
—Ne vous rendez pas!
C’étaient cinq hommes vaillants et forts, dont les épées nues brillaient au soleil levant et dont les yeux flamboyaient comme des épées nues.
Le premier avait une robe de prêtre—le second et le troisième portaient l’uniforme des gardes, les autres étaient vêtus comme de simples gentilshommes.
—A la litière! gardez la litière! cria don Paëz aux trois gardes chancelants, et laissez-nous la besogne.
La besogne dont il se chargea avec ses trois frères et Henry fut rude, car vingt autres dragons, passant sur le corps des débris de l’escorte royale, accouraient au secours du chef masqué.
Ce n’était plus contre huit que ces cinq hommes allaient combattre, c’était contre trente!
—Et pourtant ils ne reculèrent point, ils fondirent bravement sur eux, ils entamèrent d’estoc et de taille ce mur d’acier qui s’épaississait de minute en minute.
—Allons! hurla le chef masqué, dépêchons cette canaille et que tout cela finisse!
—Bothwell! exclama Henry.
Il poussa son cheval vers le lord, et lui porta un terrible coup d’épée au visage.
—Traître! s’écria Bothwell en le reconnaissant.
Il évita le coup en baissant la tête, et riposta par un coup de taille qui blessa le jeune garde à l’épaule.
Un flot de dragons les sépara un moment. Ils se cherchèrent des yeux, ils essayèrent de se rejoindre.
—A moi! à moi! s’écria Hector qui, à son tour, reconnut Bothwell.
—Le condamné! hurla Bothwell stupéfait.
Et tandis que don Paëz, Gaëtano et Gontran crevaient en dix secondes la poitrine à dix dragons, les deux ennemis se joignirent et s’attaquèrent avec une animosité telle, que les combattants qui les entouraient s’arrêtèrent comme dans ces luttes que chante Homère, où les deux armées suspendaient la bataille pour voir l’héroïque combat de leurs deux chefs.
Cinq fois l’épée de Bothwell atteignit la poitrine d’Hector, cinq fois Hector riposta et rougit la sienne du sang de Bothwell.
Enfin le lord se dressa sur ses étriers, prit son épée à deux mains et la laissa retomber de tout son poids sur la tête d’Hector.
Hector esquiva le coup, l’épée atteignit son cheval; et l’animal, se cabrant de douleur, renversa son cavalier sous lui.
Bothwell allait mettre pied à terre pour l’achever, quand un autre adversaire se présenta à lui.
C’était Henry.
La lutte recommença, les épées étincelèrent, s’entrechoquèrent, se rougirent à plusieurs reprises, lorsqu’enfin un éclair illumina la pensée de Bothwell, il porta vivement la main gauche à ses fontes, en tira un pistolet et fit feu.
Henry poussa un cri et tomba dans les bras d’Hector qui, s’étant dégagé, revenait implacable sur Bothwell.
—Adieu, frère... murmura-t-il.
Soudain un cri, une voix de femme retentirent. C’était la reine qui s’était jetée pâle, éperdue, hors de la litière et demandait qu’on l’entendît.
Les bras levés retombèrent, les épées rentrèrent dans le fourreau.
La reine jeta un regard consterné sur le champ de bataille... tous les gardes étaient morts, il ne restait plus de ses défenseurs que don Paëz et ses frères, dont le troisième, Hector, était à pied.
—Monsieur, dit la reine à Bothwell, toujours masqué, que me voulez-vous?
—M’assurer de votre personne, madame.
—Si je me fie à votre loyauté, laisserez-vous libres ces gentilshommes qui sont venus à mon secours?
—Oui, dit Bothwell avec joie, et oubliant un moment Hector.
—Je me rends, dit la reine.
Hector jeta un cri terrible et se précipita vers la reine.
—Ne le faites pas! ne le faites pas, madame! s’écria-t-il.
La reine le regarda fixement et recula avec effroi:
—L’assassin du roi! s’écria-t-elle, arrière! misérable!
Hector ne prononça pas un mot, n’exhala aucune plainte;—mais il prit son épée et l’appuya lourdement sur sa poitrine:
—Adieu, madame! murmura-t-il.
Et il allait se tuer sous les yeux de cette femme, à laquelle il avait dévoué sa vie, son honneur, son repos, son passé et son avenir—si un bras vigoureux ne lui eût arraché l’épée des mains.
C’était celui de Gontran, qui le saisit ensuite par les cheveux, le rejeta sur sa selle, et, enfonçant l’éperon aux flancs de son cheval, prit du champ et s’éloigna au galop, criant à don Paëz et à Gaëtano:
—Frères! en avant! nous n’avons plus rien à faire ici.
Don Paëz et Gaëtano n’avaient point attendu ce cri pour le suivre; ils galopèrent bientôt côte à côte, laissant Bothwell, la reine et les dragons stupéfaits de cette brusque retraite.
—Frère, dit alors Hector, laisse-moi en finir; la vie m’est à charge!
—Nous sommes les fils de Penn-Oll, répondit Gontran, et l’enfant n’est point retrouvé! ta vie ne t’appartient pas!...
Les quatre frères coururent le monde pendant dix-huit mois, allant du Nord au Sud et de l’Ouest à l’Est, s’arrêtant dans chaque ville importante et demandant à tous les échos le nom du lieu qui recélait leur enfant.—Recherches vaines!