WeRead Powered by ReaderPub
Les Caves du Vatican cover

Les Caves du Vatican

Chapter 11: LIVRE QUATRIèME
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

La narration suit un scientifique installé à Rome partagé entre recherches cliniques sur les tropismes et la vie conjugale d'une épouse pieuse; l'arrivée d'un garçon de rue qui assiste aux expériences met en miroir curiosité, compassion et cruauté. Le récit combine descriptions d'observations animales, scènes domestiques et digressions philosophiques pour interroger le détachement moral, la vanité savante et la tentation de jouer avec la vie. Une action apparemment gratuite et incompréhensible fait basculer la réflexion vers la liberté individuelle et la responsabilité, obligeant à reconsidérer les motifs et les limites de l'agir humain.

LIVRE QUATRIèME

LE MILLE-PATTES

"Et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant."

Pascal, 3421.


I.


Amédée Fleurissoire avait quitté Pau avec cinq cents francs dans sa poche, qui certainement devaient suffire à son voyage, malgré les faux frais où l'entraînait sans doute la malignité de la Loge. Puis, si la somme ne suffisait pas, s'il se voyait contraint de prolonger davantage son séjour, il ferait appel à Blafaphas qui tenait à sa disposition une petite réserve.

Personne à Pau ne devant savoir où il allait, il n'avait pris billet que pour Marseille. De Marseille à Rome le billet de troisième ne coûtait que trente-huit francs quarante et lui laissait la faculté de s'arrêter en cours de route; ce dont il pensait profiter pour satisfaire, non point à la curiosité des lieux étranges qu'il n'avait jamais eue vive, mais à son besoin de sommeil qu'il avait extraordinairement exigeant. C'est-à-dire qu'il redoutait par-dessus tout l'insomnie; et, comme il importait à l'église qu'il arrivât à Rome bien gaillard, il ne regardait pas à la remise de deux jours, à quelques frais d'hôtel en sus... Qu'était-ce que cela auprès d'une nuit en wagon, blanche à n'en pas douter, et malsaine particulièrement à cause des exhalaisons des autres voyageurs; puis, si l'un d'eux désireux de renouveler l'air, s'avisait d'ouvrir une fenêtre, alors c'était le rhume assuré... Il coucherait donc une première nuit à Marseille, une seconde à Gênes, dans quelqu'un de ces hôtels point fastueux mais confortables, comme on en trouve facilement dans le voisinage des gares; et n'arriverait à Rome que le surlendemain soir.


Au demeurant il s'amusait de ce voyage, et de le faire seul, enfin; à quarante-sept ans, n'ayant encore jamais vécu que sous tutelle, escorté partout par sa femme ou par son ami Blafaphas. Calé dans son coin de wagon, il souriait avec un air de chèvre, du bout des dents, souhaitant bénigne aventure. Tout alla bien jusqu'à Marseille.

Le second jour il fit un faux départ. Tout absorbé dans la lecture du _Baedeker_ de l'Italie Centrale qu'il venait d'acheter, il se trompa de train et fila droit sur Lyon, ne s'en aperçut qu'à Arles, au moment où le train repartait, et dut poursuivre jusqu'à Tarascon; il dut redéfaire la route; puis il prit un train du soir qui le porta jusqu'à Toulon, plutôt que de coucher une nouvelle nuit à Marseille où les punaises l'avaient gêné.

La chambre n'avait pourtant pas mauvais aspect, qui donnait sur la Canebière; ni le lit, ma foi! dans lequel il s'était étendu en confiance après avoir plié ses vêtements, fait ses comptes et ses prières. Il tombait de sommeil et s'était endormi aussitôt.


Les punaises ont des moeurs particulières; elles attendent que la bougie soit soufflée, et, sitôt dans le noir, s'élancent. Elles ne se dirigent pas au hasard; vont droit au cou, qu'elles prédilectionnent; s'adressent parfois aux poignets; quelques rares préfèrent les chevilles. On ne sait trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile urticante dont la virulence à la moindre friction s'exaspère...

La démangeaison qui réveilla Fleurissoire était si vive qu'il ralluma sa bougie et courut au miroir contempler, sous le maxillaire inférieur, une rougeur confuse semée d'indistincts petits points blancs; mais la camoufle éclairait mal; la glace était de tain sali, son regard brouillé de sommeil... Il se recoucha, frottant toujours; éteignit de nouveau; ralluma cinq minutes après, la cuisson devenant intolérable; bondit à sa toilette, mouilla dans le broc son mouchoir et l'appliqua sur la zone enflammée; celle-ci, toujours plus étendue, atteignait à présent la clavicule. Amédée crut qu'il tombait malade et pria; puis éteignit encore. Le répit apporté par la fraîcheur de la compresse fut de courte durée pour laisser le patient se rendormir; à présent se joignait à l'atrocité de l'urticaire la gêne d'un col de chemise trempé; qu'il trempait aussi de ses larmes. Et tout à coup ils sursauta d'horreur: des punaises! ce sont des punaises!... Il s'étonna de n'y avoir pas pensé plus tôt; mais il ne connaissait l'insecte que de nom, et comment aurait-il assimilé l'effet d'une morsure précise à cette brûlure indéfinie? Il jaillit hors du lit; pour la troisième fois ralluma la bougie.

Théorique et nerveux, il se faisait, comme beaucoup de gens, des idées fausses sur les punaises, et, glacé de dégoût, commença par les chercher sur lui; n'en vit mie; pensa s'être trompé; déjà se recroyait malade. Rien sur les draps non plus; mais, avant de se recoucher, l'idée lui vint pourtant de soulever son traversin. Il aperçut alors trois minuscules pastilles noirâtres, qui prestement se muchèrent dans un repli de drap. C'étaient elles!

Posant sa bougie sur le lit, il les traqua, ouvrit le pli, en surprit cinq que, par dégoût, n'osant escarbouiller contre son ongle, il précipita dans son pot de chambre et commissa. Quelques instants il les regarda se débattre, content, féroce, et du coup se sentit un peu soulagé. Se recoucha; souffla.

Les démangeaisons presque aussitôt redoublèrent; de nouvelles, sur la nuque, à présent. Exaspéré il ralluma, se releva, enleva cette fois sa chemise pour en examiner le col à loisir. Enfin il distingua, au ras de la couture, courir, d'imperceptibles points rouge clair, qu'il écrasa contre la toile, où ils firent une marque de sang; les sales bêtes, si petites, il avait peine à croire que ce fussent déjà des punaises; mais, peu après, soulevant de nouveau son traversin, il en dénicha une énorme: leur mère assurément; alors encouragé, excité, amusé presque, il enleva le traversin, défit ses draps, et commença de fouiller avec méthode. A présent il se figurait partout en voir; mais somme toute n'en prit que quatre; se recoucha et put goûter une heure de calme.

Puis les brûlures recommencèrent. Il partit à la chasse une fois encore; puis enfin, excédé, se laissa faire et remarqua que la cuisson, s'il n'y touchait pas, se calmait somme toute assez vite. A l'aube les dernières, repues, le laissèrent. Il dormait d'un sommeil profond quand le garçon vint le réveiller pour son train.


A Toulon ce furent les puces.

Sans doute les avait-ils récoltées en wagon. Toute la nuit il se gratta, tourna et retourna sans dormir. Il les sentait qui lui couraient le long des jambes, lui chatouillaient les reins, l'enfiévraient. Comme il était de peau délicate, d'exubérants boutons se soulevaient sous leurs morsures, qu'il enflammait en se grattant comme à plaisir. Il ralluma plusieurs fois sa bougie; il se relevait, enlevait sa chemise, la remettait, sans avoir pu en tuer une; à peine les apercevait-il un instant: elles échappaient à sa prise, et, même s'il parvenait à les saisir, lorsqu'il les croyait mortes, aplaties sous son doigt, elles se regonflaient à l'instant même, repartaient sitôt sauves et bondissaient comme devant. Il en venait à regretter les punaises. Il enrageait, et dans l'énervement de ce pourchas inutile acheva de compromettre son sommeil.

Et toute la journée du lendemain ses boutons de la nuit le démangèrent, tandis que des chatouillements neufs l'avertissaient qu'il était toujours fréquenté. L'excessive chaleur augmentait considérablement son malaise. Le wagon regorgeait d'ouvriers qui buvaient, fumaient, crachaient, rotaient, et mangeaient un cervelas d'une senteur tellement forte que Fleurissoire, à plus d'un coup, pensa vomir. Il n'osa cependant quitter ce compartiment qu'à la frontière, de crainte que les ouvriers, le voyant monter dans un autre, n'allassent supposer qu'ils le gênaient; dans le compartiment où ensuite il monta, une volumineuse nourrice changeait les couches de son poupon. Il tâcha néanmoins de dormir; mais il était alors gêné par son chapeau. C'était un de ces chapeaux plats, de paille blanche à ruban noir, de l'espèce de ceux qu'on appelle communément: canotiers. Quand Fleurissoire le laissait dans sa position ordinaire, le bord rigide écartait sa tête de la cloison; si, pour s'appuyer, il relevait un peu le chapeau, la cloison le précipitait en avant; lorsque, au contraire, il réprimait le chapeau en arrière, le bord se coinçait alors entre la cloison et sa nuque et le canotier au-dessus de son front se levait comme une soupape. Il prit le parti de l'enlever complètement et de se couvrir le chef de son foulard que, par crainte du jour, il laissait retomber devant ses yeux. Du moins il s'était précautionné pour la nuit: il avait acheté à Toulon, le matin, une boîte de poudre insecticide et, dût-il payer cher, pensait-il, il n'hésiterait pas, ce soir-là, à descendre dans un des meilleurs hôtels; car si cette nuit il ne dormait pas davantage, dans quel état de misère physiologique arriverait-il à Rome? à la merci du moindre franc-maçon.

Devant la gare de Gênes stationnaient les omnibus des principaux hôtels; il alla droit à l'un des plus cossus, sans se laisser intimider par la morgue du laquais qui s'empara de sa piteuse valise; mais Amédée ne s'en voulait point séparer; il refusa de la laisser poser sur le dessus de la voiture, exigea qu'on la mît, là, près de lui, sur le coussin de la banquette. Dans le vestibule de l'hôtel le portier en parlant français le mit à l'aise; alors il se lança et, non content de demander "une très bonne chambre", s'enquit des prix de celles qu'on lui proposait, résolu, au-dessous de douze francs, à ne rien trouver à sa convenance.

La chambre de dix-sept francs pour laquelle il se décida, après en avoir visité plusieurs, était vaste, propre, élégante, sans excès; le lit avançait dans la pièce, un lit de cuivre, net, assurément inhabité, à qui le pyrèthre eût fait injure. Dans une sorte d'armoire énorme, la toilette était dissimulée. Deux larges fenêtres ouvraient sur un jardin; Amédée, penché vers la nuit, contempla d'indistincts et sombres feuillages, longuement, laissant l'air tiède lentement calmer sa fièvre et le persuader au sommeil. Au-dessus du lit, un voile de tulle retombait en brouillard exactement de trois côtés; de petits cordonnets, semblables aux ris d'une voile, le relevaient par-devant dans une courbe gracieuse. Fleurissoire reconnut là ce qu'on appelle: moustiquaire — dont il avait toujours dédaigné d'user.

Après s'être lavé, il s'étendit avec délices dans les draps frais. Il laissait la fenêtre ouverte; non toute grande assurément, par crainte du rhume et de l'ophtalmie, mais un des battants rabattu de manière que ne lui parvinssent pas directement les effluves; fit ses comptes et ses prières, puis éteignit. (L'éclairage était électrique, qu'on arrêtait en chavirant la chevillette d'un interrupteur de courant.)


Fleurissoire allait s'endormir lorsqu'un mince chantonnement vint lui remémorer cette précaution, qu'il n'avait point prise, de n'ouvrir la fenêtre qu'après avoir éteint; car la lumière attire les moustiques. Il lui souvint aussi d'avoir lu quelque part des remerciements au bon Dieu pour avoir doué l'insecte volatile d'une petite musique particulière, propre à avertir le dormeur à l'instant qu'il allait être piqué. Puis, il fit retomber tout autour de lui la mousseline infranchissable. "Combien cela ne vaut-il pas mieux, après tout, pensait-il en s'assoupissant, que ces petits cônes en feutre d'herbe sèche, que, sous le nom baroque de _fidibus_, débite le père Blafaphas; on les allume sur une soucoupe de métal; il se consument en répandant une grande abondance de fumée narcotique; mais devant que d'engourdir les moustiques, ils asphyxient à demi le dormeur. Fidibus! quel drôle de nom! Fidibus..." Il s'endormait déjà quand, soudain, à l'aile gauche du nez, une vive piqûre. Il y porta la main; et tandis qu'il palpait doucement le cuisant soulèvement de sa chair: piqûre au poignet. Puis, contre son oreille un zézaiement narquois... Horreur! il avait enfermé l'ennemi dans la place! Il atteignit la chevillette et rétablit le courant.

Oui! le moustique était là, posé, tout en haut de la moustiquaire. Un peu presbyte, Amédée le distinguait fort bien, fluet jusqu'à l'absurde, campé sur quatre pieds et portant rejetée en arrière la dernière paire de pattes, longue et comme bouclée; l'insolent! Amédée se dressa debout sur son lit. Mais comment écraser l'insecte contre un tissu fuyant, vaporeux?... N'importe! il donna du plat de la main, si fort, sit vite, qu'il crut avoir crevé la moustiquaire. A coup sûr le moustique y était; il chercha des yeux le cadavre; ne vit rien; mais sentit une nouvelle piqûre au jarret.

Alors, pour protéger du moins le plus possible de sa personne, il rentra dans son lit; puis resta peut-être un quart d'heure, hébété, n'osant plus éteindre. Puis, tout de même rassuré, ne voyant ni n'entendant plus d'ennemi, éteignit. Et tout de suite la musique recommença.

Alors il ressorti un bras, gardant la main près du visage, et, par instants, quand il en croyait sentir un, bien posé, sur son front ou sa joue, appliquait une vaste claque. Mais, sitôt après, il entendait de nouveau l'insecte chanter.

Après quoi il eut l'idée de se couvrir la tête de son foulard, ce qui gêna considérablement sa volupté respiratoire, et ne l'empêcha pas d'être piqué au menton.

Alors le moustique, repu sans doute, se tint coi; du moins Amédée, vaincu par le sommeil, cessa-t-il de l'entendre; il avait enlevé le foulard et dormait d'un sommeil enfiévré; il se grattait tout en dormant. Le lendemain matin son nez, qu'il avait naturellement aquilin, ressemblait à un nez d'ivrogne; le bouton du jarret bourgeonnait comme un clou et celui du menton avait pris un aspect volcanique — qu'il recommanda à la sollicitude du barbier lorsque, avant de quitter Gênes, il se fit raser, pour arriver décent à Rome.

 

II.


A Rome, comme il lanternait devant la gare, sa valise à la main, si fatigué, si désorienté, si perplexe qu'il ne se décidait à rien et ne se sentait plus de force que pour repousser les avances des portiers d'hôtels, Fleurissoire eut la fortune de rencontrer un facchino qui parlait français. Baptistin était un jeune natif de Marseille, presque glabre encore, à l'oeil vif, qui, reconnaissant en Fleurissoire un pays, s'offrit à le guider et à lui porter sa valise.


Fleurissoire, durant la longueur du voyage, avait potassé son _Baedeker_. Une sorte d'instinct, de pressentiment, d'avertissement intérieur, détourna presque aussitôt du Vatican sa pieuse sollicitude, pour la concentrer sur le Château Saint-Ange, l'ancien Mausolée d'Adrien, cette geôle célèbre qui, dans de secrets cachots, avait jadis abrité maints prisonniers illustres, et qu'un corridor souterrain relie, paraît-il, au Vatican.

Il contemplait le plan. — "C'est là qu'il faut trouver à ce loger", avait-il décidé, posant l'index sur le quai di Tordinona, en face du Château Saint-Ange. Et, par une conjoncture providentielle, c'est aussi là que se proposait de l'entraîner Baptistin; non sur le quai précisément, qui n'est à proprement parler qu'une chaussée, mais tout auprès: via dei Vecchierelli, c'est-à-dire: des petits vieillards, la troisième rue, en partant du ponte Umberto, qui vient buter sur le remblai; il connaissait une maison tranquille (des fenêtres du troisième, en se penchant un peu, on aperçoit le Mausolée), où des dames très complaisantes parlent toutes les langues, et une en particulier le français.

— Si Monsieur est fatigué on peut prendre une voiture; c'est loin... Oui, l'air est plus frais ce soir; il a plu; un peu de marche après le long trajet fait du bien... Non, la valise n'est pas trop lourde; je la porterai bien jusque-là... Pour la première fois à Rome! Monsieur vient de Toulouse peut-être?... Non; de Pau. J'aurais dû reconnaître l'accent.

Ainsi causant ils cheminaient. Ils prirent la via Viminale; puis la via Agostino Depretis, qui joint le Viminale au Pincio; puis, par la via Nazionale, ils gagnèrent le Corso, qu'ils traversèrent; à partir de quoi ils progressèrent à travers un labyrinthe de ruelles sans nom. La valise n'était pas si lourde qu'elle ne permît au facchino un pas très allongé que Fleurissoire n'emboîtait qu'à grand-peine. Il trottinait derrière Baptistin, recru de fatigue et fondu de chaleur.

— Nous y voici, dit enfin Baptistin, alors que l'autre allait demander grâce.

La rue, ou plutôt: la ruelle des Vecchierelli, était étroite et ténébreuse, au point que Fleurissoire hésitait à s'y engager. Baptistin cependant était entré dans la seconde maison de droite, dont la porte ouvrait à quelques mètres du coin du quai; au même instant Fleurissoire vit un _bersagliere_ en sortir; l'uniforme élégant, qu'il avait déjà remarqué à la frontière, le rassura; car il avait confiance dans l'armée. Il avança de quelques pas. Une dame parut sur le seuil, la patronne de l'auberge apparemment, qui lui sourit d'un air affable. Elle portait un tablier de satin noir, des bracelets, un ruban de taffetas céruléen autour du cou; ses cheveux noirs de jais, ramenés en édifice sur le sommet de la tête, pesaient sur un énorme peigne d'écaille.

— Ta valise est montée au troisième, dit-elle à Amédée, qui dans le tutoiement surprit une coutume italienne, ou la connaissance insuffisante du français.

— _Grazia!_ répondit-il en souriant à son tour. Grazia! C'était: _merci_, le seul mot italien qu'il sût dire et qu'il jugeait poli de mettre au féminin quand il remerciait une dame.

Il monta, reprenant haleine et courage à chaque palier, car il était rendu et l'escalier sordide travaillait à le désespérer. Les paliers se succédaient toutes les dix marches, l'escalier hésitant, biaisant, s'y reprenant à trois fois avant de parvenir à l'étage. Au plafond du premier palier, faisant face à l'entrée, une cage à serin était suspendue que l'on pouvait voir de la rue. Sur le second palier un chat rogneux avait traîné un peu de merluche qu'il s'apprêtait à déglutir. Sur le troisième palier donnaient les cabinets d'aisance, dont la porte grande ouverte laissait voir, à côté du siège, une vase haut de forme en terre jaune, du calice duquel sortait le manche d'un petit balai; sur ce palier Amédée ne s'arrêta point.

Au premier étage, un quinquet à la gazoline fumait à côté d'une large porte vitrée sur laquelle, en caractères dépolis, le mot _Salone_ était inscrit; mais la pièce était sombre: à travers le verre, Amédée ne distinguait qu'à peine, sur le mur qui lui faisait face, une glace au cadre doré.

Il atteignait le septième palier, lorsqu'un nouveau militaire, un artilleur cette fois, sorti d'une des chambres du second, le heurta, descendant très vite, qui passa, bredouillant en riant quelque excuse italienne, après l'avoir remis en équilibre; car Fleurissoire paraissait ivre et, de fatigue, ne tenait plus qu'à peine debout. Rassuré par le premier uniforme, il fut plutôt inquiété par le second.

— Ces militaires vont faire bien du train, pensa-t-il. Heureusement que ma chambre est au troisième; j'aime mieux les avoir au-dessous.

Il n'avait pas plus tôt dépassé le second étage qu'une femme au peignoir béant, aux cheveux défaits, accourue du fond du couloir, le héla.

— Elle me prend pour quelque autre, se dit-il, et il se pressa de monter en détournant les yeux pour ne point la gêner d'avoir été surprise peu vêtue.

Au troisième étage il arriva tout essoufflé et retrouva Baptistin; celui-ci parlait italien avec une femme d'âge indécis, qui lui rappela extraordinairement, mais en moins gras, la cuisinière des Blafaphas.

—Votre valise est au numéro seize, la troisièe porte. Faites attention, en passant, au seau qui est dans le couloir.

— Je l'ai mis dehors parce qu'il fuyait, expliqua la femme, en français.

La porte du seize était ouverte; sur une table, une bougie allumée éclairait la chambre et jetait un peu de clarté dans le corridor où, devant la porte du quinze, autour d'un seau de toilette en métal, luisait sur le dallage une flaque, que Fleurissoire enjamba. Une odeur âcre en émanait. La valise était là, en évidence, sur une chaise. Sitôt dans l'atmosphère étouffée de la chambre, Amédée sentit la tête lui tourner, et, jetant sur le lit son parapluie, son châle et son chapeau, se laissa tomber dans un fauteuil. Son front ruisselait; il crut qu'il allait se trouver mal.

— C'est Mme Carola, qui cause le français, dit Baptistin.

Tous deux étaient entrés dans la chambre.

— Ouvrez un peu la fenêtre, soupira Fleurissoire, incapable de se lever.

— Oh! ce qu'il a chaud! disait Mme Carola en épongeant le visage blême et suant avec un petit mouchoir parfumé qu'elle sortit de son corsage.

— On va le pousser près de la croisée.

Et soulevant à eux deux le fauteuil dans lequel Amédée balancé, aux trois quarts évanoui, se laissait faire, ils le mirent à même de respirer, au lieu des relents du couloir, les puanteurs variées de la rue. La fraîcheur cependant le ranima. Fouillant dans son gousset il en sortit le tortillon de cinq lires qu'il avait préparé pour Baptistin:

— Je vous remercie bien. A présent laissez-moi.

Le facchino sortit.

— Tu n'aurais pas dû lui donner tant, dit Carola.

Amédée acceptait le tutoiement pour une coutume italienne; il ne songeait plus à présent qu'à se coucher; mais Carola ne semblait point prête à partir; alors, emporté par la politesse, il causa.

— Vous parlez français aussi bien qu'une Française.

— C'est pas étonnant; je suis de Paris. Et vous?

— Moi je suis du Midi.

— J'avais deviné ça. En vous voyant, je me disais: ce Monsieur doit être de la province. C'est la première fois que vous venez en Italie?

— La première.

— Vous venez pour affaires.

— Oui.

— C'est beau, Rome. Il y a beaucoup à voir.

— Oui... Mais ce soir je suis un peu fatigué, hasardait-il; et, comme pour s'excuser: — Je voyage depuis trois jours.

— C'est long pour venir ici.

— Et je n'ai pas dormi depuis trois nuits.

A ces mots, Mme Carola, avec cette subite familiarité italienne qui ne laissait pas d'interloquer encore Fleurissoire, lui pinçant le menton:

— Polisson! fit-elle.

Ce geste ramena quelque peu de sang au visage d'Amédée qui, soucieux d'écarter aussitôt l'insinuation désobligeante, parla puces, punaises, moustiques, longuement.

— Ici tu n'auras rien de tout cela. Tu vois comme c'est propre.

— Oui; j'espère que je vais bien dormir.

Mais elle ne partait toujours pas. Il se souleva péniblement du fauteuil, porta la main aux premiers boutons de son gilet, en hasardant:

— Je crois que je vais me coucher.

Mme Carola comprit la gêne de Fleurissoire:

— Tu veux que je te laisse un peu, je vois, dit-elle avec tact.

Aussitôt qu'elle fut sortie, Fleurissoire donna un tour de clef à la porte, sortit sa chemise de nuit de sa valise et se mit au lit. Mais apparemment le pêne de la serrure ne mordait pas, car il n'avait pas encore soufflé sa bougie, que la tête de Carola reparut dans la porte entrebâillée, derrière le lit, tout près du lit, souriante...


Une heure plus tard, quand il se ressaisit, Carola gisait contre lui, couchée entre ses bras, toute nue.

Il dégagea de dessous elle son bras gauche qui s'aigrissait, puis s'écarta. Elle dormait. Une faible lueur, montée de la ruelle, emplissait la chambre, et l'on n'entendait d'autre bruit que celui de la respiration égale de cette femme. Alors Amédée Fleurissoire, qui ressentait tout le long du corps et dans l'âme un alanguissement insolite, sortit d'entre les draps ses jambes maigres et, assis sur le bord du lit, il pleura.

Comme la sueur tantôt, les larmes à présent lavaient sa face et se mêlaient à la poussière du wagon; elles jaillissaient sans bruit, sans arrêt, à petit flot, du fond de lui, comme d'une source cachée. Il songeait à Arnica, à Blafaphas, hélas! Ah! s'ils l'avaient pu voir! Jamais plus il n'oserait, à présent, reprendre sa place auprès d'eux... Puis il songeait à sa mission auguste, désormais compromise; il gémissait à demi-voix:

— C'en est fait! Je ne suis plus digne... Ah! c'en est fait! C'en est fait!

L'accent étrange de ses soupirs cependant avait réveillé Carola. A présent, à genoux au pied du lit, il martelait à petits coups de poing sa débile poitrine, et Carola stupéfaite l'entendait claquer des dents, et, parmi ses sanglots, répéter:

— Sauve qui peut! L'église croule...

A la fin, n'y tenant plus:

— Mais qu'est-ce qui te prend, mon pauvre vieux? Tu deviens fou?

Il se tourna vers elle:

— Je vous en prie, madame Carola, laissez-moi... Il faut absolument que je reste seul. Je vous reverrai demain matin.

Puis comme, somme toute, il n'en voulait qu'à lui, il l'embrassa doucement sur l'épaule:

— Ah! ce que nous avons fait là, vous ne savez pas combien c'est grave. Non, non! Vous ne savez pas. Vous ne pourrez jamais savoir.

 

III.

 

Sous le nom pompeux de _Croisade pour la délivrance du Pape_, l'entreprise d'escroquerie étendait sur plus d'une département français ses ramifications ténébreuses; Protos, le faux chanoine de Virmontal, n'en était pas le seul agent, non plus que la comtesse de Saint-Prix n'en était la seule victime. Et toutes les victimes ne présentaient pas une égale complaisance, si bien encore tous les agents eussent fait preuve d'une égale dextérité. Même Protos, l'ancien ami de Lafcadio, après opération, devait garder à carreau; il vivait dans une continuelle appréhension que le clergé, le vrai, ne devînt instruit de l'affaire, et dépensait à protéger ses derrières autant d'ingéniosité qu'à pousser de l'avant; mais il était divers, et, de plus, admirablement secondé; d'un bout à l'autre de la bande (elle avait nom _le Mille-Pattes_) régnaient une entente et une discipline merveilleuse.


Averti le même soir par Baptistin de l'arrivée de l'étranger et passablement alarmé d'apprendre que celui-ci venait de Pau, Protos, dès sept heures du matin, s'amena le lendemain chez Carola. Elle était encore couchée.

Les renseignements qu'il obtint d'elle, le confus récit qu'elle fit des événements de la nuit, de l'angoisse du "pèlerin" (c'est ainsi qu'elle surnommait Amédée), de ses protestations, de ses larmes, ne pouvaient lui laisser de doutes. Décidément la prédication de Pau portait fruit; mais non point précisement la sorte de fruits qu'eût pu souhaiter Protos; il fallait tenir l'oeil ouvert sur ce croisé naïf qui, par ses maladresses, pourrait bien éventer la mèche...

— Allons! laisse-moi passer, dit-il brusquement à Carola.

Cette phrase pouvait paraître bizarre, car Carola restait couchée; mais le bizarre n'arrêtait point Protos. Il mit un genou sur le lit; passa l'autre par-dessus la femme, et pirouetta si habilement que, repoussant un peu le lit, il se trouva d'un coup entre le lit et la muraille. Sans doute Carola était-elle habituée à ce manège, car elle demanda simplement:

— Qu'est-ce que tu vas faire?

— Me mettre en curé, répondit Protos, non moins simplement.

— Tu ressors par ce côté?

Protos hésita un instant, puis:

— Tu as raison; c'est plus naturel.

Ainsi disant, il se baissa, fit jouer une porte secrète, dissimulée dans le revêtement du mur, et si basse que le lit la cachait complètement. Au moment qu'il passait sous la porte, Carola lui saisit l'épaule:

— écoute, lui dit-elle avec une sorte de gravité, à celui-ci je ne veux pas que tu fasses de mal.

— Puisque j'te dis que j'me mets en curé!

Dès qu'il eut disparu, Carola se leva et commença de s'habiller.

Je ne sais trop que penser de Carola Venitequa. Ce cri qu'elle vient de pousser me laisse supposer que le coeur, chez elle, n'est pas encore trop profondément corrompu. Ainsi parfois, au sein même de l'abjection, tout à coup se découvrent d'étranges délicatesses sentimentales, comme croît une fleur azurée au milieu d'un tas de fumier. Essentiellement soumise et dévouée, Carola, ainsi que tant d'autres femmes, avait besoin d'un directeur. Abandonnée de Lafcadio, elle s'était aussitôt lancée à la recherche de son premier amant, Protos, — par défi, par dépit, pour se venger. Elle avait de nouveau connu de dures heures — et Protos ne l'avait pas plus tôt retrouvée qu'il en avait fait sa chose, de nouveau. Car Protos aimait dominer.

Un autre que Protos aurait pu relever, réhabiliter cette femme. Il eût fallu d'abord le vouloir. On eût dit, au contraire, que Protos prenait à tâche de l'avilir. Nous avons vu les services honteux que ce bandit réclamait d'elle; il semblait, à vrai dire, que ce fût sans trop de reluctance que cette femme s'y pliait; mais, une âme qui se révolte contre l'ignominie de son sort, souvent ses premiers sursauts demeurent inaperçus d'elle-même; ce n'est qu'à la faveur de l'amour que le regimbement secret se révèle. Carola s'éprenait-elle d'Amédée? Il serait téméraire de le prétendre; mais, au contact de cette pureté, sa corruption s'était émue; et le cri que j'ai rapporté, indubitablement, avait jailli du coeur.

Protos rentra. Il n'avait pas changé de costume. Il tenait à la main un paquet de hardes qu'il posa sur une chaise.

— Eh bien quoi? dit-elle.

— J'ai réfléchi. Il faut d'abord que je passe à la poste et que j'examine son courrier. Je ne me changerai qu'à midi. Passe-moi ton miroir.

Il s'approcha de la fenêtre, et, penché sur son reflet, ajusta une paire de moustaches châtaines, à peine un peu plus claires que ses cheveux, coupées au ras de la lèvre.

— Appelle Baptistin.

Carola achevait de s'apprêter. Elle alla tirer, près de la porte, une ficelle.

— Je t'ai déjà dit que je ne voulais plus te voir avec ces boutons de manchettes. ça te fait remarquer.

— Tu sais bien qui me les a donnés.

— Précisément.

— Tu serais jaloux, toi?

— Grosse bête!

A ce moment Baptistin frappa à la porte et entra.

— Tiens! tâche à te remonter d'un cran dans l'échelle, lui dit Protos, en montrant, sur la chaise, la veste, le col et la cravate qu'il avait rapportés d'outre-mur. — Tu vas accompagner ton client à travers la ville. Je ne te le prendrai que vers le soir. D'ici là ne le perds pas de vue.


C'est à Saint-Louis-des-Français qu'alla se confesser Amédée, de préférence à Saint-Pierre dont l'énormité l'écrasait. Baptistin le guidait; qui le mena ensuite à la poste. Comme il fallait s'y attendre, le _Mille-Pattes_ y comptait des affidés. La petite carte de visite clouée sur le couvercle de la valise avait appris le nom de Fleurissoire à Baptistin; qui l'avait appris à Protos; celui-ci n'avait eu aucun mal à se faire remettre par un employé complaisant une lettre d'Arnica, ni aucun scrupule à la lire.

— C'est curieux! s'écria Fleurissoire, lorsqu'une heure plus tard il vint à son tour réclamer son courrier — c'est curieux! on dirait que l'enveloppe a été ouverte.

— Ici cela arrive souvent, dit flegmatiquement Baptistin.

Heureusement la prudente Arnica ne risquait que des allusions très discrètes. La lettre était du reste très courte; elle recommandait simplement, sur les conseils de l'abbé Mure, d'aller voir à Naples le cardinal San-Felice S.B. "avant de rien essayer". On ne pouvait souhaiter termes plus vagues et, partant, moins compromettants.

 

IV.


Devant le Mausolée d'Adrien, qu'on appelle Château Saint-Ange, Fleurissoire éprouva une âcre déconvenue. La masse énorme de l'édifice s'élevait au milieu d'une cour intérieure, interdite au public et dans laquelle seuls les voyageurs munis de cartes pouvaient entrer. Même il était spécifié qu'ils devaient être accompagnés d'un gardien...

Certes ces précautions excessives confirmaient les soupçons d'Amédée; mais aussi bien lui permettaient-elles de mesurer l'extravagante difficulté de l'entreprise. Sur le quai à peu près désert à cette fin de jour, le long du mur extérieur qui défendait l'approche du château, Fleurissoire errait donc, enfin débarrassé de Baptistin. Devant le pont-levis de l'entrée, il passait, repassait, l'âme sombre et découragée, puis s'écartait jusqu'au bord du Tibre et tâchait, par-dessus cette première enceinte, d'en apercevoir un peu plus.


Il n'avait pas prêté jusqu'à présent attention à un prêtre (ils sont à Rome si nombreux!) assis non loin de là sur un banc, en apparence plongé dans son bréviaire, mais qui depuis longtemps l'observait. Le digne ecclésiastique portait long un abondant cheveu d'argent, et son teint jeune et frais, indice d'une vie pure, contrastait avec cet apanage de la vieillesse. Rien qu'au visage on aurait reconnu le prêtre, et à je ne sais quoi de décent qui le caractérise: le prêtre français. Comme Fleurissoire, pour la troisième fois, allait passer devant le banc, brusquement l'abbé se leva, vint à lui et, d'une voix qui tenait du sanglot:

— Quoi! je ne suis pas seul! Quoi! vous aussi vous le cherchez!

Ainsi disant, il cacha son visage dans ses mains où ses sanglots, trop longtemps contenus, éclatèrent. Puis, tout à coup, se ressaisissant:

— Imprudent! imprudent! cache tes larmes! étouffe tes soupirs!... Et saisissant Amédée par les bras: — Ne restons pas ici, Monsieur, l'on nous observe. Déjà l'émotion dont je n'ai pu me défendre est remarquée.

Amédée à présent emboîtait le pas, stupéfait.

— Mais comment; — put-il enfin trouver à dire — mais comment avez-vous pu deviner pourquoi je suis ici?

— Veuille le ciel n'avoir permis qu'à moi de le surprendre; mais votre inquiétude, mais les tristes regards avec lesquels vous inspectiez ces lieux, pouvaient-ils échapper à celui qui depuis trois semaines les hante le jour et la nuit? Hélas, Monsieur! aussitôt que je vous ai vu, je ne sais quel pressentiment, quel avertissement d'en haut, m'a fait reconnaître pour soeur de la mienne votre... Attention! quelqu'un vient. Pour l'amour du ciel, feignez une grande insouciance.

Un porteur de légumes avançait sur le quai en sens inverse. Aussitôt, comme semblant poursuivre une phrase, sans changer de ton, mais sur un temps plus animé:

- Voilà pourquoi ces _Virginias_, si appréciés de certains fumeurs, ne s'allument jamais qu'à la flamme d'une bougie, après qu'on a retiré de leur intérieur cette fine paille qui a pour but de réserver à travers le cigare un petit conduit par où puisse circuler la fumée. Un _Virginia_ qui ne tire pas bien n'est bon qu'à jeter. J'ai vu des fumeurs délicats en allumer, Monsieur, jusqu'à six avant d'en trouver un à leur convenance...

Et dès que l'autre fut dépassé:

— Avez-vous vu comme il nous regardait? Il fallait à tout prix donner le change.

— Quoi! s'écria Fleurissoire ahuri, se pourrait-il que ce vulgaire maraîcher soit un de ceux, lui aussi, dont nous devions nous défier?

— Monsieur, je ne le saurais affirmer; mais je le suppose. Les alentours de ce château sont particulièrement surveillés; des agents d'une police spéciale sans cesse y rôdent. Pour ne point éveiller les soupçons, ils se présentent sous les revêtements les plus divers. Ces gens sont si habiles, si habiles! et nous si crédules, si naturellement confiants! Mais si je vous disais, Monsieur, que j'ai failli tout compromettre en ne me méfiant pas d'un facchino sans apparence, à qui j'ai simplement, le soir de mon arrivée, laissé porter mon modeste bagage, de la gare au logement où je suis descendu. Il parlait français, et bien que je parle l'italien couramment depuis mon enfance... vous auriez éprouvé sans doute vous-même cette émotion, contre laquelle je n'ai pas su me défendre, en entendant sur terre étrangère parler ma langue maternelle... Eh bien, ce facchino...

— Il en était?

— Il en était. J'ai pu, à peu près, m'en convaincre. Heureusement, je n'avais que très peu parlé.

— Vous me faites trembler dit Fleurissoire; moi aussi, le soir de mon arrivée, c'est-à-dire hier soir, je suis tombé entre les mains d'un guide à qui j'ai confié ma valise et qui parlait français.

— Juste ciel! fit le curé plein d'épouvante; avait-il nom peut-être: Baptistin?

— Baptistin: c'est lui! gémit Amédée qui sentit ses genoux fléchir.

— Malheureux: que lui avez-vous dit? — Le curé lui pressait le bras.

— Rien dont il me souvienne.

— Cherchez; cherchez! Rappelez-vous, au nom du ciel!...

— Non vraiment, balbutiait Amédée terrifié; je ne crois pas lui avoir rien dit.

— Qu'aurez-vous laissé voir?

— Non, rien, vraiment, je vous assure. Mais vous faites très bien de m'avertir.

— Dans quel hôtel vous a-t-il emmené?

— Je ne suis pas à l'hôtel; j'ai pris chambre particulière.

— Qu'à cela ne tienne. Enfin où êtes-vous descendu?

— Dans une petite rue que certainement vous ne pouvez pas connaître, bredouilla Fleurissoire extrêmement gêné. — Peu importe: je n'y resterai pas.

— Faites bien attention: si vous partez trop vite, vous aurez l'air de vous défier.

— Oui, peut-être. Vous avez raison: il vaut mieux que je n'en parte pas tout de suite.

— Mais combien je remercie le ciel qui vous a fait arriver à Rome aujourd'hui; un jour plus tard et je vous manquais! Demain, pas plus tard que demain, je dois aller à Naples voir une sainte et importante personne qui, en secret, s'occupe beaucoup de l'affaire.

— Ne serait-ce pas le cardinal San-Felice? demanda Fleurissoire tout tremblant d'émotion.

Le curé stupéfait fit deux pas en arrière:

— Comment le savez-vous? Puis, se rapprochant: — Mais pourquoi m'étonner? Seul à Naples il est dans le secret de ce qui nous occupe.

— Vous... le connaissez bien?

— Si je le connais! Hélas! mon bon Monsieur, c'est à lui que je dois... Mais peu importe. Vous pensiez l'aller voir?

— Sans doute; s'il le faut.

— C'est l'homme le meilleur... D'un geste brusque, il s'essuya le coin de l'oeil. — Naturellement vous savez où l'aller trouver?

— N'importe qui pourra me renseigner, je suppose. A Naples chacun le connaît.

— Certes! Mais vous n'avez pas l'intention, il va sans dire, de mettre tout Naples au courant de votre visite? Il ne se peut faire du reste, que l'on vous ait instruit de sa participation dans... ce que nous savons, et peut-être confié pour lui quelque message, sans vous avoir enseigné du même coup la manière de l'aborder.

— Excusez-moi, dit craintivement Fleurissoire, à qui Arnica n'avait transmis aucune indication de ce genre.

— Quoi! votre intention pouvait-elle être de l'aller trouver tout de go? même à l'archevêché peut-être! — l'abbé se mit à rire — et de vous ouvrir à lui sans détour!

— Je vous avoue que...

— Mais savez-vous bien, Monsieur, reprit l'autre d'un ton sévère, savez-vous bien que vous risquiez de le faire emprisonner à son tour?

Il marquait une contrariété si vive que Fleurissoire n'osait parler.

— Une cause si rare confiée à de tels imprudents! murmurait Protos, qui sortit de sa poche l'extrémité d'un rosaire, puis le rentra, puis se signa fébrilement; puis, se retournant vers son compagnon:

— Mais enfin, Monsieur, qui vous a prié de vous mêler de cette affaire? De qui suivez-vous les instructions?

— Pardonnez-moi, Monsieur l'abbé, dit confusément Fleurissoire, je n'ai reçu d'instruction de personne: je suis une pauvre âme pleine d'angoisse et qui cherche de son côté.

Ces humbles paroles semblèrent désarmer le curé; il tendit la main à Fleurissoire:

— Je vous ai parlé durement... mais c'est que de tels dangers nous entourent! Puis, après une courte hésitation: Tenez! Voulez-vous m'accompagner demain? Nous irons voir ensemble mon ami... et levant les yeux au ciel: Oui, j'ose l'appeler: mon ami, reprit-il d'un ton pénétré. — Arrêtons-nous un instant sur ce banc. Je vais écrire un mot que nous signerons tous les deux, par lequel nous le préviendrons de notre visite. Mis à la poste avant 6 heures (18 heures, comme ils disent ici), il le recevra demain matin et se tiendra prêt à nous accueillir vers midi; même, sans doute, pourrons-nous déjeuner avec lui.

Ils s'assirent. Protos sortit un carnet de sa poche et sur une feuille vierge commença, sous les yeux hagards d'Amédée:

_Ma vieille..._

Puis, amusé de la stupeur de l'autre, il sourit, très calme

— Alors, c'est au cardinal que vous auriez écrit, si on vous avait laissé faire?

Et sur un ton plus amical il voulut bien renseigner Amédée: Une fois par semaine le cardinal San-Felice quittait l'archevêché clandestinement, en costume de simple abbé, devenait le chapelain Bardolotti, se rendait sur les pentes du Vomero et, dans une modeste villa, recevait quelques rares intimes et les lettres secrètes que les initiés lui adressaient sous ce faux nom. Mais même sous ce déguisement vulgaire il ne se sentait pas à l'abri: il n'était pas bien sûr que les lettres qui lui parvenaient par la poste ne fussent pas ouvertes, et suppliait que, dans la lettre, rien de significatif ne fût dit, que, dans le ton de la lettre, rien ne laissât pressentir son éminence, ne respirât, si peu que ce soit, le respect.

A présent qu'il était de mèche, Amédée souriait à son tour.

— _Ma vieille_... Voyons; qu'est-ce qu'on va lui dire à cette chère vieille? plaisantait l'abbé, hésitant du bout du crayon: — Ah!: _Je t'amène un vieux rigolo._ (Si! si! laissez: je sais le ton qu'il faut!) _Sors une bouteille ou deux de falerne, que demain nous viendrons siffler avec toi. On rira._ — Tenez: signez aussi.

— Je ferais peut-être mieux de ne pas mettre mon vrai nom.

— Vous, cela n'a pas d'importance, reprit Protos qui, à côté du nom d'Amédée Fleurissoire, écrivit: _Cave._

— Oh! très habile!

— Quoi? cela vous étonne que je signe de ce nom-là: Cave? Vous n'avez que celle du Vatican dans la tête. Apprenez ceci, mon bon monsieur Fleurissoire: _Cave_ est un mot latin qui veut dire aussi: PRENDS GARDE!

Le tout était dit sur un ton si supérieur et si bizarre que le pauvre Amédée sentit un frisson lui descendre le long du dos. Cela ne dura qu'un instant; l'abbé Cave avait déjà repris son ton affable, et, tendant à Fleurissoire l'enveloppe où il venait d'inscrire l'adresse apocryphe du cardinal:

— Voudrez-vous la mettre à la poste vous-même: c'est plus prudent: les lettres des curés sont ouvertes. Et maintenant, séparons-nous; il ne faut pas qu'on nous voie davantage ensemble. Convenons de nous retrouver demain matin dans le train pour Naples de sept heures trente. Troisième classe, n'est-ce pas. Naturellement je ne serai pas dans ce costume (y songez-vous!). Vous me retrouverez en simple campagnard calabrais. (C'est à cause de mes cheveux que je voudrais bien n'être pas forcé de couper.) Adieu! adieu!

Il s'éloignait en faisant avec la main de petits signes.

— Que béni soit le ciel qui m'a fait rencontrer ce digne abbé! murmurait en s'en retournant Fleurissoire. Qu'eussé-je fait sans lui?

Et Protos, en s'en allant, murmurait:

— On t'en donnera, du cardinal!... C'est que, tout seul, il était fichu d'aller trouver _le vrai!_

 

V


Fleurissoire se plaignant d'une grande fatigue, Carola cette nuit l'avait laissé dormir, malgré l'intérêt qu'elle lui portait et la tendresse apitoyée dont aussitôt elle s'était éprise lorsqu'il lui eut avoué son peu d'expérience en matière d'amour; dormir du moins autant que le lui permettait l'insupportable démangeaison, tout le long du corps, d'une grande quantité de morsures, tant de puces que de moustiques:


— Tu as tort de gratter comme ça! lui dit-elle le lendemain matin. Tu irrites. Oh! ce qu'il est enflammé, celui-ci! et elle touchait le bouton du menton. Puis, tandis qu'il s'apprêtait à partir: — Tiens! garde ça en souvenir de moi; et elle ajustait aux manchettes du _pèlerin_ ces bijoux saugrenus que Protos se fâchait de voir sur elle. Amédée promit de revenir le soir même, ou au plus tard le lendemain.

— Tu me jures de ne pas lui faire de mal, répétait Carola, un instant après à Protos qui, tout costumé déjà, passait par la porte secrète; et, comme il s'était mis en retard, ayant attendu pour paraître que Fleurissoire soit parti, il dut se faire conduire à la gare en voiture.

Sous son nouvel aspect, avec son sayon, ses braies brunes, ses sandales lacées par-dessus ses bas bleus, son brûle-gueule, son chapeau roux à petits bords plats, il faut reconnaître qu'il avait l'air moins d'un curé que d'un parfait brigand des Abruzzes. Fleurissoire qui faisait les cent pas devant le train hésitait à le reconnaître lorsqu'il le vit venir, un doigt sur la lèvre comme saint Pierre martyr, puis passer sans faire mine de le voir et disparaître dans un wagon en tête du train. Mais, au bout d'un instant, il reparut à la portière et, regardant dans la direction d'Amédée, fermant l'oeil à demi, lui fit de la main, subrepticement, signe d'approcher; et comme celui-ci s'apprêtait à monter:

— Veuillez vous assurer qu'il n'y a personne à côté, chuchota l'autre.

Personne; et leur compartiment était à l'extrémité du wagon.

— Je vous suivais de loin dans la rue, reprit Protos, mais je n'ai pas voulu vous aborder, de crainte que l'on ne nous surprît ensemble.

— Comment se fait-il que je ne vous aie pas vu? dit Fleurissoire. Je me suis retourné maintes fois, précisément pour m'assurer que je n'étais pas suivi. Votre conversation d'hier m'a plongé dans de telles alarmes; je vois des espions partout.

— Il y paraît malheureusement beaucoup trop. Croyez-vous qu'il soit naturel de se retourner tous les vingt pas?

— Quoi! vraiment, j'avais l'air...?

— Soupçonneux. Hélas! disons le mot: soupçonneux. C'est l'air compromettant par excellence.

— Et avec cela je n'ai même pas pu découvrir que vous me suiviez!... Par contre, depuis notre conversation, tous les passants que je rencontre, je leur trouve je ne sais quoi de louche dans l'allure. Je m'inquiète s'ils me regardent; et ceux qui ne me regardent pas, on dirait qu'ils font semblant de ne pas me voir. Je ne m'étais point rendu compte jusqu'aujourd'hui combien la présence des gens dans la rue est rarement justifiable. Il n'en est pas quatre sur douze dont l'occupation saute aux yeux. Ah! l'on peut dire que vous m'avez fait réfléchir! Vous savez: pour une âme naturellement crédule comme était la mienne, la défiance n'est pas facile; c'est un apprentissage...

— Bah! vous vous y ferez! et vite; vous verrez; au bout de quelque temps, cela devient une habitude. Hélas! j'ai dû la prendre... l'important est de garder l'air gai. Ah! pour votre gouverne: quand vous craignez d'être suivi, ne vous retournez pas; simplement laissez tomber à terre votre canne, ou votre parapluie, suivant le temps qu'il fait, ou votre mouchoir, et, tout en ramassant l'objet, la tête en bas, regardez entre les jambes, derrière vous, par un mouvement naturel. Je vous conseille de vous exercer. Mais dites-moi comment vous me trouvez dans ce costume? J'ai peur que le curé n'y reparaisse par endroits.

— Rassurez-vous, dit candidement Fleurissoire: personne d'autre que moi, j'en suis sûr, ne reconnaîtrait qui vous êtes. —Puis l'observant bienveillamment, et la tête un peu inclinée: évidemment je retrouve à travers votre déguisement, en y regardant bien, je ne sais quoi d'ecclésiastique, et sous la jovialité de votre ton l'angoisse qui tous deux nous tourmente; mais quel empire il faut que vous ayez sur vous, pour en laisser si peu paraître! Quant à moi, j'ai fort à faire encore, je le vois bien; vos conseils...

— Quels curieux boutons de manchettes vous avez, interrompit Protos, amusé de reconnaître sur Fleurissoire les boutons de Carola.

— C'est un cadeau, dit l'autre en rougissant.

Il faisait une chaleur torride. Protos regardant à la portière:

— Le Monte Cassino, dit-il. Vous distinguez là-haut le couvent célèbre?

— Oui; je l'aperçois, dit Fleurissoire d'un air distrait.

— Vous n'êtes pas, je vois, très sensible aux paysages.

— Mais si, mais si, protesta Fleurissoire, je suis sensible! Mais à quoi voulez-vous que je prenne intérêt tant que durera mon inquiétude? C'est comme à Rome avec les monuments; je n'ai rien vu; je n'ai pu chercher à rien voir.

— Comme je vous comprends! dit Protos. Moi de même, je vous l'ai dit, depuis que je suis à Rome j'ai passé tout mon temps entre le Vatican et le Château Saint-Ange.

— C'est dommage. Mais vous, vous connaissiez Rome déjà.

Ainsi causaient nos voyageurs.

A Caserte ils descendirent, allant chacun de son côté manger un peu de charcuterie et boire.

— De même à Naples, dit Protos, quand nous approcherons de sa villa, nous nous séparerons s'il vous plaît. Vous me suivrez de loin; comme il me faudra quelque temps, surtout s'il n'est point seul, pour lui expliquer qui vous êtes et le but de votre visite, vous n'entrerez qu'un quart d'heure après moi.

— J'en profiterai pour me faire raser. Je n'ai pu trouver le temps ce matin.

Un tram les mena piazza Dante.

— A présent quittons-nous, dit Protos. La route est encore assez longue, mais il vaut mieux ainsi. Marchez à cinquante pas en arrière; et ne me regardez pas tout le temps comme si vous aviez peur de me perdre; et ne vous retournez pas non plus; vous vous feriez suivre. Ayez l'air gai.

Il partit de l'avant. Les yeux demi-baissés suivait Fleurissoire. La rue étroite était en pente raide; le soleil dardait; on suait; on était bousculé par une foule effervescente qui braillait, gesticulait, chantait et ahurissait Fleurissoire. Devant un piano mécanique des enfants demi-nus dansaient. A deux sous le billet, une loterie spontanée s'organisait autour d'un gros dindon plumé qu'à bout de bras levait une espèce de saltimbanque; pour plus de naturel, en passant, Protos prenait un billet et disparaissait dans la foule; empêché d'avancer, Fleurissoire un instant crut tout de bon l'avoir perdu; puis le retrouvait, passé l'encombrement, qui continuait à petits pas la montée, emportant sous son bras le dindon.

Les maisons enfin s'espaçaient, devenaient plus basses, et le peuple se raréfiait. Protos alentissait sa marche. Il s'arrêta, devant l'échoppe d'un barbier et, retourné vers Fleurissoire, cligna de l'oeil; puis, à vingt pas plus loin, arrêté de nouveau devant une petite porte basse, sonna.

La devanture du barbier n'était pas particulièrement attrayante; mais pour désigner cette boutique l'abbé Cave avait sans doute ses raisons; Fleurissoire aurait dû, d'ailleurs, retourner loin en arrière pour en trouver une autre et sans doute non plus engageante que celle-ci. La porte, à cause de l'excessive chaleur restait ouverte; un rideau de grosse étamine retenait les mouches et laissait passer l'air, on le soulevait pour entrer; il entra.

Certes c'était un homme expert, ce barbier qui, précautionneux, d'un coin de serviette, après avoir savonné le menton d'Amédée, écartait la mousse et remettait à jour le bouton rougeoyant que son client craintif lui signalait. O somnolence, engourdissement chaleureux de cette petite échoppe tranquille! Amédée, la tête en arrière, à demi couché dans le fauteuil de cuir, s'abandonnait. Ah! pour un court instant tout au moins, oublier! ne plus penser au pape, aux moustiques, à Carola! Se croire à Pau, près d'Arnica; se croire ailleurs; ne plus bien savoir où l'on est... Il fermait les yeux puis, les rentrouvrant, distinguait comme dans un rêve, en face de lui, sur le mur, une femme aux cheveux défaits, issue de la mer napolitaine et rapportant au fond des flots, avec une voluptueuse sensation de fraîcheur, un étincelant flacon de lotion philocapillaire. Au-dessous de cette pancarte, d'autres flacons, sur une plaque de marbre, étaient rangés auprès d'un bâton de cosmétique, d'une houppe à poudre de riz, d'un davier, d'un peigne, d'une lancette, d'un pot de pommade, d'un bocal où naviguaient indolemment quelques sangsues, d'un second bocal qui renfermait le ruban d'un ver solitaire, d'un troisième enfin, sans couvercle, à demi plein d'un substance gélatineuse et sur le transparent cristal duquel une étiquette était collée où, écrit à la main en majuscules fantaisistes, on pouvait lire: ANTISEPTIC.

A présent le barbier, pour mener à perfection son ouvrage, étalait à nouveau sur le visage déjà rasé une mousse onctueuse et, du clair d'un second rasoir qu'il affilait au creux de sa main moite, raffinait. Amédée ne songeait plus qu'on l'attendait; il ne songeait plus à partir, s'endormait... C'est alors qu'un Sicilien à voix forte entra dans la boutique, crevant cette tranquillité; que le barbier, tout causant aussitôt, ne rasa plus que d'une main distraite et, d'un franc coup de lame, vlan! écornifla le bouton.

Amédée fit un cri, voulut porter la main à l'écorchure où perlait une goutte de sang:

— _Niente; Niente!_ dit le barbier qui lui retint le bras puis, d'abondance, prit au fond d'un tiroir une pincée d'ouate jaunie qu'il trempa dans l'ANTISEPTIC et appliqua sur le bobo.

Sans plus s'inquiéter s'il faisait retourner les passants, où courut Fleurissoire en redescendant vers la ville? Au premier pharmacien qu'il rencontre le voici qui montre son mal. L'homme de l'art sourit, vieillard verdâtre, d'aspect malsain, qui cueille dans une boîte un petit rond de taffetas, passe dessus sa large langue et...

Jaillissant hors de la boutique, Fleurissoire cracha de dégoût, arracha le taffetas gluant et pressant entre deux doigts son bouton, le fit saigner le plus possible. Puis, avec son mouchoir imbibé de salive, de sa propre salive cette fois, frotta. Puis regardant sa montre il s'affola, remonta la rue au pas de course et arriva devant la porte du cardinal, suant, soufflant, saignant, congestionné, avec un quart d'heure de retard.

 

VI.


Protos le reçut un doigt sur les lèvres:

— Nous ne sommes pas seuls, dit-il rapidement. Tant que les serviteurs seront là, rien qui puisse donner l'éveil; ils parlent tous français; pas un mot, pas un geste qui puisse rien trahir; n'allez pas lui bailler du cardinal, au moins: c'est Ciro Bardolotti, le chapelain, qui vous reçoit. Moi, je ne suis pas "l'abbé Cave"; je suis "Cave" tout court. C'est compris? — Et brusquement changeant de ton, à voix très forte et lui claquant l'épaule: — C'est lui, parbleu! C'est Amédée! Eh bien! mon colon, on peut dire que tu y as mis du temps, à ta barbe! Encore quelques minutes, et, per Baccho, nous nous mettions à table sans toi. Le dindon qui tourne à la broche déjà roussit comme un soleil couchant. — Puis tout bas: — Ah! cher Monsieur, qu'il m'est donc pénible de feindre! J'ai le coeur torturé... Puis avec éclat: — Que vois-je? on t'a coupé! Tu saignes! Dorino! cours à la grange; rapporte une toile d'araignée: c'est souverain pour les blessures...


Ainsi bouffonnant, il poussait Fleurissoire au travers du vestibule, vers un jardin intérieur formant terrasse où, sous la treille, un repas était préparé.

— Mon cher Bardolotti, je vous présente Monsieur de la Fleurissoire, mon cousin, le luron dont je vous ai parlé.

— Soyez le bienvenu, notre hôte, dit Bardolotti avec un grand geste, mais sans se lever du fauteuil dans lequel il était assis, puis, montrant ses pieds nus plongés dans un baquet d'eau claire:

— Le pédiluve ouvre mon appétit et me tire le sang de la tête.

C'était un drôle de petit homme tout replet et dont le glabre visage n'accusait âge ni sexe. Il était vêtu d'alpaga; rien dans son aspect ne dénonçait le haut dignitaire; il fallait être bien perspicace, ou averti autant que l'était Fleurissoire, pour découvrir sous la jovialité de son air, une discrète onction cardinalice. Il s'appuyait de côté sur la table et s'éventait nonchalamment avec une sorte de chapeau pointu fait d'une feuille de journal.

— Ah! je suis très sensible!... Ah! le plaisant jardin!... balbutiait Fleurissoire également embarrassé pour parler et pour ne rien dire.

— Assez trempé! cria le cardinal. çà! qu'on m'enlève ce bol! Assunta!

Une jeune servante accorte et rebondie s'empressa, prit le baquet et l'alla vider contre une plate-bande; ses tétons jaillis du corset frissonnaient sous la chemisette; elle riait et s'attardait près de Protos, et Fleurissoire était gêné par l'éclat de ses bras nus. Dorino posa des fiaschi sur la table. Le soleil batifolait à travers le pampre, chatouillant d'une lumière inégale les plats sur la table sans nappe.

— Ici, pas de cérémonie, dit Bardolotti, et il se coiffa du journal, vous m'entendez à demi-mot, cher Monsieur.

Sur un ton autoritaire, scandant les syllabes et frappant du poing sur la table, l'abbé Cave à son tour reprit:

— Ici, pas de cérémonie.

Fleurissoire eut un fin clin d'oeil. S'il l'entendait à demi-mot! oui, certes et point n'était besoin de le redire; mais en vain cherchait-il quelque phrase qui pût à la fois ne rien dire et tout signifier.

— Parlez! Parlez! soufflait Protos. Faites des calembours: ils comprennent très bien le français.

— Allons! Asseyez-vous, dit Ciro. Mon cher Cave, éventrez-vous cette pastèque et taillez-y des croissants turcs. êtes-vous de ceux, Monsieur de la Fleurissoire, qui préfèrent les prétentieux melons du Nord, les sucrins, les prescots, que sais-je, les cantaloups, à nos ruisselants melons d'Italie?

— Rien ne vaut celui-ci, j'en suis sûr; mais permettez-moi de m'abstenir: j'ai le coeur un peu barbouillé, dit Amédée qui se gonflait de répugnance au souvenir du pharmacien.

— Des figues alors tout au moins! Dorino vient de les cueillir.

— Excusez-moi: pas davantage.

— Mauvais cela! Mauvais! Faites des calembours, lui glissa Protos à l'oreille; puis, à voix haute: Débarbouillons ce petit coeur avec le vin, et préparons-le pour la dinde. Assunta, verse à notre aimable invité.

Amédée dut trinquer et boire plus qu'il n'avait accoutumé. La chaleur et la fatigue aidant, il commença bientôt d'y voir trouble. Il plaisantait avec moins d'effort. Protos le fit chanter; sa voix était grêle, mais on s'extasia; Assunta voulut l'embrasser. Cependant du fond de sa foi délabrée s'élevait une angoisse indéfinissable; il riait pour ne pas pleurer. Il admirait cette aisance de Cave, ce naturel... Qui d'autre que Fleurissoire et que le cardinal eût jamais pu penser qu'il feignait? Bardolotti, du reste, en force de dissimulation, en possession de soi ne le cédait en rien à l'abbé et riait, et applaudissait, et bousculait paillardement Dorino, lorsque Cave, tenant Assunta renversée dans ses bras, s'écrasait le museau contre elle; et, comme Fleurissoire penché vers Cave, le coeur à demi crevé, murmurait: — Comme vous devez souffrir! — Cave dans le dos d'Assunta lui prenait la main et la lui pressait sans rien dire, la face détournée et les regards levés au ciel.

Puis, brusquement dressé, Cave frappa dans ses mains:

— çà! qu'on nous laisse seuls! Non: vous desservirez plus tard. Allez-vous en. Via! Via!

Il s'assura que Dorino ni Assunta ne s'attardaient aux écoutes, et revint avec la mine subitement grave, allongée, tandis que le cardinal, en se passant la main sur le visage, en dépouilla d'un coup la profane et factice gaieté.

— Vous voyez, Monsieur de la Fleurissoire, mon enfant, vous voyez à quoi nous en sommes réduits! Ah! cette comédie! cette honteuse comédie!

— Elle nous fait prendre en horreur, reprit Protos, jusqu'à la joie la plus honnête et jusqu'à la plus pure gaieté.

— Dieu vous saura gré, pauvre cher abbé Cave, reprenait le cardinal en se tournant vers Protos, — Dieu vous récompensera de m'aider à vider cette coupe; — et, par symbole, il achevait d'un coup son verre à demi plein, tandis que sur ses traits le dégoût le plus douloureux se peignait.

— Quoi! s'écriait Fleurissoire penché, se peut-il que même dans cette retraite et sous ce vêtement d'emprunt votre éminence doive...

— Mon fils, appelez-moi Monsieur, simplement.

— Excusez: entre nous...

— Je tremble même seul.

— Ne pouvez-vous choisir vos serviteurs?

— On les choisit pour moi; et ces deux que vous avez vus...

— Ah! si je lui disais, interrompit Protos, où ils vont de ce pas rapporter nos moindres paroles!

— Se peut-il qu'à l'archevêché...

— Chut! pas de ces grands mots! Vous nous feriez pendre. N'oubliez pas que c'est au chapelain Ciro Bardolotti que vous parlez.

— Je suis à leur merci, gémissait Ciro.

Et Protos, se penchant en avant sur la table où croisaient ses coudes, tourné de trois quarts vers Ciro:

— Si pourtant je lui disais qu'on ne vous laisse seul pas une heure de jour ou de nuit!

— Oui, quelque déguisement que je revête, reprenait le faux cardinal, je ne suis jamais sûr de n'avoir pas quelque police secrète à mes trousses.

— Quoi! l'on sait qui vous êtes, ici?

— Vous ne l'entendez point, dit Protos. Entre le cardinal San-Felice et le modeste Bardolotti, vous restez, je le dis devant Dieu, un des seuls qui puissiez vous vanter d'établir quelque ressemblance. Mais, comprendrez-vous ceci : leurs ennemis ne sont pas les mêmes; et tandis que le cardinal, du fond de son archevêché, contre les francs-maçon doit se défendre, le chapelain Bardolotti se voit guetté par...

— Les jésuites! interrompit éperdument le chapelain.

— C'est ce que je ne lui avais pas encore appris, ajoutait Protos.

— Ah! si nous avons les jésuites aussi contre nous, sanglota Fleurissoire. Mais qui l'eût supposé? Les jésuites! En êtes-vous sûr?

— Réfléchissez un peu; cela vous paraîtra tout naturel. Comprenez que cette nouvelle politique du Saint-Siège, toute de conciliation, d'accommodements, est bien faite pour leur plaire, et qu'ils trouvent leur compte dans les dernières encycliques. Et peut-être ils ne savent pas que le pape qui les promulgue n'est pas le _vrai_; mais ils seraient désolés qu'_il_ changeât.

— Si je vous comprends bien, reprit Fleurissoire, les jésuites seraient alliés aux francs-maçons dans cette affaire.

— Où prenez-vous cela?

— Mais ce que monsieur Bardolotti me révèle à présent.

— Ne lui faites pas dire d'absurdité.

— Excusez-moi; j'entends si peu la politique.

— C'est pourquoi ne cherchez pas plus loin que ce qu'on vous en dit: Deux grands partis sont en présence: La Loge et la Compagnie de Jésus; et comme nous, qui sommes du secret, ne pouvons sans nous découvrir réclamer appui de l'un ni de l'autre, nous les avons tous contre nous.

— Hein! qu'est-ce que vous pensez de ça? demanda le cardinal.

Fleurissoire ne pensait plus à rien; il se sentait complètement abasourdi.

— Tous contre soi! reprit Protos, il en va toujours ainsi quand on possède la vérité.

— Ah! que j'étais heureux quand je ne savais rien, gémit Fleurissoire. Hélas! jamais plus, à présent, je ne pourrai ne pas savoir!...

— Il ne vous dit pas tout encore, continua Protos en lui touchant doucement l'épaule. Préparez-vous au plus terrible... puis, se penchant, à voix basse: Malgré toutes les précautions, le secret a suinté; quelques aigrefins en profitent qui, dans les départements pieux, vont quêtant de famille en famille et, toujours au nom de la Croisade, récoltent pour eux l'argent qui devrait nous revenir.

— Mais c'est affreux!

— Ajoutez à cela, dit Bardolotti, qu'ils jettent le discrédit et la suspicion sur nous-mêmes, et nous forcent à redoubler d'astuce et de circonspection.

— Tenez! lisez ceci, dit Protos en tendant à Fleurissoire un numéro de _La Croix_; le journal est d'avant-hier. Ce simple entrefilet en dit long!

_"Nous ne saurions trop mettre en garde,_ lut Fleurissoire, _les âmes dévotes contre les agissements de faux ecclésiastiques, et particulièrement d'un pseudo-chanoine qui se prétend chargé de mission secrète et qui, abusant de la crédulité, arrive à soutirer de l'argent pour une oeuvre qui se baptise: CROISADE POUR LA DELIVRANCE DU PAPE. Le titre seul de cette oeuvre en dénonce l'absurdité."

Fleurissoire sentait le sol mouvoir et céder sous ses pieds.

— A qui se fier, pourtant! Mais si je vous disais à mon tour, Messieurs, que c'est peut-être à cause de ce filou — je veux dire: le faux chanoine — que je suis présentement parmi vous!

L'abbé Cave regarda gravement le cardinal, puis frappant du poing sur la table:

— Eh bien! je m'en doutais, s'écria-t-il.

—Tout me porte à craindre à présent, continua Fleurissoire, que la personne par qui je suis au courant de l'affaire, n'ait été victime elle-même des agissements de ce bandit.

— Cela ne m'étonnerait pas, dit Protos.

— Vous voyez dès lors, reprit Bardolotti, combien notre position est difficile, entre ces aigrefins qui s'emparent de notre rôle, et la police qui, voulant les saisir, risque de nous prendre pour eux.

— C'est-à-dire, gémit Fleurissoire, qu'on ne sait plus où se tenir; je ne vois que danger partout.

— Vous étonnerez-vous encore, après cela, des excès de notre prudence? dit Bardolotti.

— Et comprendrez-vous, continua Protos, que nous n'hésitions pas, par instants, à revêtir la livrée du péché et à feindre quelque complaisance en face des plus coupables joies!

— Hélas! balbutia Fleurissoire, vous du moins, vous vous en tenez à la feinte, et c'est pour cacher vos vertus que vous simulez le péché. Mais moi... Et comme les fumées du vin se mêlaient aux nuages de la tristesse et les rots de l'ivresse aux hoquets des sanglots, penché du côté de Protos, il commença par rendre son déjeuner, puis raconta confusément la soirée avec Carola et le deuil de son pucelage. Bardolotti et l'abbé Cave avaient grand mal à ne pas s'esclaffer.