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Les Caves du Vatican

Chapter 14: I.
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About This Book

La narration suit un scientifique installé à Rome partagé entre recherches cliniques sur les tropismes et la vie conjugale d'une épouse pieuse; l'arrivée d'un garçon de rue qui assiste aux expériences met en miroir curiosité, compassion et cruauté. Le récit combine descriptions d'observations animales, scènes domestiques et digressions philosophiques pour interroger le détachement moral, la vanité savante et la tentation de jouer avec la vie. Une action apparemment gratuite et incompréhensible fait basculer la réflexion vers la liberté individuelle et la responsabilité, obligeant à reconsidérer les motifs et les limites de l'agir humain.

— Enfin, mon fils, vous vous êtes confessé? demanda le cardinal plein de sollicitude.

— Le lendemain matin.

— Le prêtre vous a donné l'absolution?

— Beaucoup trop facilement. C'est précisément là ce qui me tourmente... Mais pouvais-je lui confier qu'il n'avait pas affaire à un pèlerin ordinaire; révéler ce qui m'amenait dans ce pays?... Non, non! c'en est fait à présent; cette mission de choix réclamait un serviteur sans tache. J'étais tout désigné. A présent, c'en est fait. J'ai déchu! Et de nouveau le secouaient les sanglots, tandis que, se frappant la poitrine à petits coups, il répétait: — Je ne suis plus digne! Je ne suis plus digne, puis reprenait dans une sorte de mélopée: — Ah! vous qui m'écoutez à présent et qui connaissez ma détresse, jugez-moi, condamnez-moi, punissez-moi... Dites-moi quelle extraordinaire pénitence me lavera de ce crime extraordinaire? quel châtiment?

Protos et Bardolotti se regardaient. Le dernier enfin, se levant, commença de tapoter Amédée sur l'épaule:

— Voyons, voyons! mon fils. Il ne faut pourtant pas se laisser aller comme ça. Eh bien, oui! vous avez péché. Mais, que diable! on n'en a pas moins besoin de vous. (Vous êtes tout sali; tenez, prenez cette serviette; frottez!) Toutefois, je comprends votre angoisse, et puisque vous en appelez à nous, nous voulons vous présenter le moyen de vous racheter. (Vous vous y prenez mal. Laissez-moi vous aider.)

— Oh! ne vous donnez pas la peine. Merci! merci, faisait Fleurissoire; et Bardolotti, tout en le nettoyant continuait:

— Toutefois, je comprends vos scrupules; et, pour les respecter, je vous offrirai tout d'abord une petite besogne sans éclat, qui vous fournira l'occasion de vous relever et mettra votre dévouement à l'épreuve.

— C'est tout ce que j'attends.

— Voyons, cher abbé Cave, vous avez sur vous ce petit chèque?

Protos sortit un papier de la poche intérieure de son sayon.

— Circonvenus comme nous sommes, reprenait le cardinal, nous avons parfois quelque mal à toucher les espèces des offrandes que quelques bonnes âmes secrètement sollicitées nous envoient. Surveillés à la fois par les francs-maçons et par les jésuites, par la police et par les bandits, il ne convient pas qu'on nous voie présenter des chèques ou des mandats aux guichets des postes et des banques où notre personne pourrait être reconnue. Les aigrefins dont vous parlait tantôt l'abbé Cave ont jeté sur les collectes un tel discrédit! (Protos cependant pianotait impatiemment sur la table.) Bref, voici un modeste petit chèque de six mille francs que je vous prie, mon cher fils, de bien vouloir toucher à notre place; il est tiré sur le Credito Commerciale de Rome par la duchesse de Ponte-Cavallo; bien qu'adressé à l'archevêque, le nom du destinataire par prudence est laissé en blanc, de manière que le puisse toucher n'importe quel porteur; vous le signerez sans scrupule de votre vrai nom, qui n'éveillera pas les soupçons. Veillez bien à ne pas vous le laisser voler, ni... Qu'avez-vous, mon cher abbé Cave? Vous semblez nerveux.

— Allez toujours.

— Ni la somme que vous me rapporterez dans... voyons, vous rentrez à Rome cette nuit; vous pourrez reprendre demain soir le train rapide de six heures; à dix heures vous arriverez à Naples de nouveau et me trouverez sur le quai de la gare à vous attendre. Après quoi nous verrons à vous occuper à quelque besogne plus relevée... Non, mon fils, ne baisez pas ma main; vous voyez bien qu'elle est sans bague.

Il toucha le front d'Amédée à demi prosterné devant lui, et Protos qui le prenait par le bras le secouant doucement:

— Allons! buvez un coup avant de vous mettre en route. Je regrette bien de ne pouvoir vous raccompagner à Rome; mais divers soins me retiennent ici; et mieux vaut qu'on ne nous voie pas ensemble. Adieu. Embrassons-nous, cher Fleurissoire. Dieu vous garde! et je le remercie de m'avoir mis à même de vous connaître.

Il raccompagna Fleurissoire jusqu'à la porte, et le quittant:

— Ah! Monsieur, disait-il encore, que pensez-vous du cardinal? N'est-il pas pénible de voir ce qu'ont fait les persécutions, d'une si noble intelligence!

Puis revenant auprès du pseudo:

— Abruti! c'est malin ce que tu as inventé là! de faire endosser ton chèque par un maladroit qui n'a même pas de passeport et que je vais devoir tenir à l'oeil.

Mais Bardolotti, lourd de somnolence, laissait rouler sa tête sur la table en murmurant:

— Il faut occuper les vieillards.


Protos alla dans une chambre de la villa dépouiller sa perruque et son costume de paysan; il reparut bientôt après, rajeuni de trente ans, sous les traits d'un employé de magasin ou de banque, de l'aspect le plus subalterne. Il n'avait pas trop de temps pour attraper le train qu'il savait devoir emporter aussi Fleurissoire, et partit sans prendre congé de Bardolotti qui dormait.

 

VII.


Fleurissoire regagna Rome et la via dei Vecchierelli le soir même. Il était extrêmement fatigué et obtint de Carola qu'elle le laissât dormir.

Le lendemain, dès l'éveil, son bouton, au palper, lui parut bizarre; il l'examina dans une glace et constata qu'une squame jaunâtre en recouvrait l'écorniflure; le tout avait un méchant aspect. Comme à ce moment il entendit Carola circuler sur le palier, il l'appela et la pria d'examiner le mal. Elle approcha Fleurissoire de la fenêtre et affirma dès le premier coup d'oeil:


— ça n'est pas ce que tu crois.

A vrai dire Amédée ne songeait pas bien particulièrement à _cela_, mais l'effort de Carola pour le rassurer l'inquiéta au contraire. Car enfin, du moment qu'elle affirmait que ce n'était pas _cela_, c'était donc que ç'aurait pu l'être. Après tout, était-elle bien sûre que ça ne l'était pas? Et que ce fût _cela_, lui le trouvait tout naturel; car enfin il avait péché; il méritait que ça le fût. ça devait l'être. Un frisson lui coula le long du dos.

— Comment t'es-tu fait ça? demanda-t-elle.

Ah! qu'importait la cause occasionnelle, coupure du rasoir ou salive du pharmacien: la cause profonde, celle qui lui méritait ce châtiment, pouvait-il décemment la lui dire? Et la comprendrait-elle? Sans doute elle en rirait...

Comme elle répétait sa question:

— C'est un barbier, répondit il.

— Tu devrais mettre quelque chose dessus.

Cette sollicitude balaya ses derniers doutes; ce qu'elle en avait dit d'abord n'était que pour le rassurer; il se voyait déjà le visage et le corps mangés de pustules, objet d'horreur pour Arnica; ses yeux s'emplirent de larmes.

— Alors tu crois que...

— Mais non, ma petite biche; il ne faut pas te frapper comme ça; tu as l'air d'une pompe funèbre. D'abord, si c'était ça, on n'en pourrait rien savoir encore.

— Si! si... Ah! c'est bien fait pour moi! C'est bien fait! reprenait-il.

Elle s'attendrit:

— Et puis, ça n'est jamais comme ça que ça commence; veux-tu que j'appelle la patronne, qui te le dira?... Non? Eh bien! tu devrais sortir un peu pour te distraire; et boire un coup de marsala. — Elle garda le silence un instant. Enfin n'y tenant plus:

— écoute, reprit-elle: j'ai à te parler de choses sérieuses. Tu n'as pas fait la rencontre, hier, d'une espèce de curé à cheveux blancs?

Comment savait-elle cela? Stupéfait Fleurissoire demanda:

— Pourquoi?

— Eh bien... elle hésita encore; le regarda, le vit si pâle, qu'elle continua, dans un élan: — Eh bien! défie-toi de lui. Crois-moi, ma pauvre poule, il va te plumer. Je ne devrais pas te dire ça, mais... défie-toi de lui.

Amédée s'apprêtait à sortir, complètement bouleversé par ces derniers propos; il était déjà dans l'escalier, elle le rappela:

— Surtout, si tu le revois, ne lui dis pas que je t'ai parlé. Ce serait comme si tu me tuais.


La vie devenait décidément trop compliquée pour Amédée. Au surplus il se sentait les pieds gelés, le front brûlant, et les idées fort mal en place. Comment s'y reconnaître à présent, si l'abbé Cave lui-même n'était qu'un farceur?... Alors, le cardinal aussi, peut-être?... Mais ce chèque, pourtant! Il sortit le papier de sa poche, le palpa, rassura sa réalité. Non! non, ce n'était pas possible! Carola se trompait. Et puis, que savait-elle des intérêts mystérieux qui forçaient ce pauvre Cave à jouer double jeu? Sans doute fallait-il voir là, plutôt, quelque mesquine rancune de Baptistin, contre qui précisément le bon abbé l'avait mis en garde... N'importe! Il ouvrirait l'oeil encore plus; il se défierait désormais de Cave, comme il se défiait déjà de Baptistin; et qui sait si, de Carola même...?

— Voilà bien, se disait-il, à la fois la conséquence et la preuve de ce vice initial, de ce trébuchement du Saint-Siège: tout le reste à la fois chavirait.

A qui se fier, sinon au pape? et dès que cette pierre angulaire cédait, sur laquelle posait l'église, rien ne méritait plus d'être vrai.

Amédée marchait à petits pas pressés, dans la direction de la poste; car il espérait bien trouver quelques nouvelles du pays, honnêtes, où rasseoir enfin sa confiance fatiguée. Le brouillard léger du matin et cette profuse lumière où s'évaporait et s'irréalisait chaque objet favorisaient encore son vertige; il s'avançait comme en un rêve, doutant de la solidité du sol, des murs, et de la sérieuse existence des passants qu'il croisait; doutant surtout de sa présence à Rome... Il se pinçait alors pour s'arracher d'un mauvais rêve, se retrouver à Pau, dans son lit, près d'Arnica déjà levée, qui, selon sa coutume, penchée vers lui, allait enfin lui demander: — Avez-vous bien dormi, mon ami?

A la poste l'employé le reconnut, et ne fit point difficulté pour lui remettre une nouvelle lettre de son épouse.

_... Je viens d'apprendre par Valentine de Saint-Prix,_ lui disait Arnica, _que Julius lui aussi est à Rome, appelé par un congrès. Comme je me réjouis en songeant que tu vas pouvoir le rencontrer! Malheureusement Valentine n'a pas pu me donner son adresse. Elle croit qu'il est descendu au Grand-Hôtel, mais elle n'en est pas sûre. Elle sait seulement qu'il doit être reçu au Vatican jeudi matin; il a écrit à l'avance au cardinal Pazzi pour obtenir une audience. Il vient de Milan où il a été voir Anthime qui est très malheureux parce qu'il n'obtient pas ce que lui avait promis l'église après son procès; alors Julius veut aller trouver notre Saint-Père pour lui demander justice; car naturellement il ne sait rien encore. Il te racontera sa visite et toi tu pourras l'éclairer.

J'espère que tu prends bien des précautions contre le mauvais air et que tu ne te fatigues pas trop. Gaston vient me voir tous les jours; tu nous manques beaucoup. Comme je serai contente quand tu nous annonceras ton retour..._ Etc.

Et griffonnés en travers, au crayon, sur la quatrième page, ces quelques mots de Blafaphas:

_Si tu vas à Naples, tu devrais t'informer comment ils font le trou dans le macaroni. Je suis sur le chemin d'une nouvelle découverte._

Une claironnante joie envahit le coeur d'Amédée, mêlée d'une certaine gêne: Ce jeudi, jour de l'audience, c'était le jourd'hui même. Il n'osait donner à blanchir et le linge allait lui manquer. Il le craignait du moins. Il avait remis ce matin son faux col de la veille; mais qui cessa tout aussitôt de lui paraître suffisamment propre quand il apprit qu'il pourrait rencontrer Julius. La joie qu'il eût eue de cette conjonction en fut contrariée. Repasser via dei Vecchierelli, il n'y fallait songer, s'il voulait surprendre son beau-frère à la sortie de l'audience; et cela ne le troublait point tant que de le relancer au Grand-Hôtel. Du moins prit-il soin de retourner ses manchettes; quant au col, il le recouvrit de son foulard, ce qui présentait en outre cet avantage de cacher à peu près son bouton.

Mais qu'importaient ces vétilles? Le vrai c'est que Fleurissoire se sentait ineffablement tonifié par cette lettre, et que la perspective de reprendre contact avec un des siens, avec sa vie passée, brusquement remettait à leur place les monstres enfantés par son imagination de voyageur. Carola, l'abbé Cave, le cardinal, tout cela flottait devant lui comme un rêve qu'interrompt tout à coup le chant du coq. Pourquoi donc avait-il quitté Pau? Que signifiait cette fable absurde qui l'avait dérangé de son bonheur? Parbleu! Il y avait un pape; et dans quelques instants Julius allait pouvoir déclarer: je l'ai vu! Un pape et cela suffisait. Dieu pouvait-il autoriser sa substitution, monstrueuse, à laquelle lui, Fleurissoire, n'aurait certes point cru, sans cet absurde orgueil d'avoir à jouer un rôle dans l'affaire?

Amédée marchait à petits pas pressés; il avait peine à se retenir de courir. Il reprenait enfin confiance, tandis que tout, autour de lui, reprenait poids rassurant, mesure, position naturelle et vraisemblante réalité. Il tenait son chapeau de paille à la main; quand il arriva devant la basilique, il fut pris d'une si noble ivresse qu'il commença par faire le tour de la fontaine de droite; et, tandis qu'il passait sous le vent du jet d'eau, se laissant humecter le front, il souriait à l'arc-en-ciel.

Tout à coup il stoppa. Là, près de lui, assis sur le soubassement du quatrième pilier de la colonnade, n'apercevait-il pas Julius? Il hésitait à le reconnaître, tant, si sa mise était décente, sa tenue l'était peu: le comte de Baraglioul avait posé son cronstadt de paille noire à côté de lui, sur le bec en corbin de sa canne fichée entre deux pavés, et, tout soucieux de la solennité du lieu, le pied droit sur le genou gauche, tel un prophète de la Sixtine, il maintenait sur son genou droit un cahier; par instants, abattant tout à coup sur les feuilles un crayon haut levé, il écrivait, attentif si uniquement à la dictée d'une inspiration si pressante qu'Amédée devant lui aurait pu faire la buciloque sans qu'il le vît. Tout en écrivant il parlait; et si le froissement du jet d'eau couvrait le bruit de ses paroles, du moins distinguait-on ses lèvres s'agiter.

Amédée s'approcha, contournant discrètement le pilier. Comme il allait toucher l'autre à l'épaule:

— ET DANS CE CAS, QUE NOUS IMPORTE! déclama Julius, qui consigna ces mots, en fin de page, dans son carnet, puis remit son crayon dans sa poche et, se levant brusquement, donna du nez contre Amédée.

— Par le Saint-Père, que faites-vous ici?

Amédée tremblant d'émotion, bégayait et ne pouvait dire; il pressait convulsivement une main de Julius dans les deux siennes. Julius cependant l'examinait:

— Mon pauvre ami, comme vous voilà fait!

La Providence avait bien mal loti Julius: des deux beaux-frères qui lui restaient, l'un tournait au cagot; l'autre était marmiteux. Depuis moins de trois ans qu'il n'avait revu Amédée, il le trouvait vieilli de plus de douze; ses joues étaient rentrées, sa pomme d'Adam ressortie; l'amarante de son foulard exagérait encore sa pâleur; son menton tremblait; ses yeux vairons roulaient d'une manière qui eût dû être pathétique et n'était que bouffonne; il avait rapporté de son voyage de la veille un enrouement mystérieux, de sorte que semblaient venir de loin ses paroles. Tout occupé par sa pensée:

— Alors, vous l'avez vu? dit-il.

Et tout occupé par la sienne:

— Qui? demanda Julius.

Ce _qui?_ retentit en Amédée comme un glas et comme un blasphème. Il précisa discrètement:

— Je croyais que vous sortiez du Vatican?

— En effet. Excusez-moi: je n'y pensais plus... Si vous saviez ce qui m'arrive!

Ses yeux brillaient; on eût cru qu'il allait jaillir de lui-même.

— Oh! s'il vous plaît, supplia Fleurissoire: vous me direz cela ensuite; parlez-moi d'abord de votre visite. Je suis si impatient de savoir...

— Cela vous intéresse?

— Bientôt vous comprendrez combien. Parlez! parlez, je vous en prie.

— Eh bien! voilà! commmença Julius, empoignant par un bras Fleurissoire et l'entraînant loin de Saint-Pierre; — Peut-être aurez-vous su dans quel dénuement sa conversion avait laissé notre Anthime! C'est en vain qu'il attend encore ce que lui promettait l'église, en récompense de ce que lui ont ravi les francs-maçons. Anthime a été joué: il faut le reconnaître... Mon cher ami, vous prendrez comme vous voudrez cette aventure: moi je la tiens pour une farce qualifiée; mais sans laquelle je ne verrais peut-être pas aussi clair dans ce qui nous occupe aujourd'hui, et dont je suis pressé de vous entretenir. Voici: _un être d'inconséquence!_ c'est beaucoup dire... et sans doute cette apparente inconséquence cache-t-elle une séquence plus subtile et cachée; l'important c'est que ce qui le fasse agir, ce ne soit plus une simple raison d'intérêt ou, comme vous dites ordinairement: qu'il n'obéisse plus à des motifs intéressés.

— Je ne vous suis plus bien, dit Amédée.

— C'est vrai, pardonnez-moi: je m'écartais de ma visite. J'avais donc résolu de prendre en main l'affaire d'Anthime... Ah! mon ami, si vous aviez vu l'appartement qu'il occupe à Milan! — Vous ne pouvez pas rester ici, lui ai-je dit tout de suite. Et quand je pense à cette malheureuse Véronique! Mais lui tourne à l'ascète, au capucin; il ne permet pas qu'on le plaigne; ni surtout qu'on accuse le clergé! — Mon ami, lui ai-je dit encore: je consens que le haut clergé ne soit pas coupable, mais alors c'est qu'il n'est pas averti. Permettez-moi d'aller l'instruire.

— Je croyais que le cardinal Pazzi... glissa Fleurissoire.

— Oui, ça n'avait pas réussi. Vous comprenez, ces hauts dignitaires, chacun a peur de se commettre. Il fallait pour se saisir de l'affaire quelqu'un qui ne fût pas de la partie; moi par exemple. Car admirez la manière dont se font les découvertes! et j'entends: les plus importantes: on croirait à une illumination soudaine: au fond on n'arrêtait pas d'y penser. C'est ainsi que depuis longtemps, je m'inquiétais tout à la fois de l'excès de logique de mes personnages et de leur insuffisante détermination.

— Je crains, dit doucement Amédée, que vous ne vous écartiez de nouveau.

— Nullement, reprit Julius, c'est vous qui ne suivez pas ma pensée. Bref, c'est à notre Saint-Père lui-même que je résolus d'adresser la supplique; et j'allai la lui porter ce matin.

— Alors? dites vite: vous l'avez vu?

— Mon cher Amédée, si vous n'interrompez tout le temps... Eh bien! on n'imagine pas ce que c'est difficile de le voir.

— Parbleu! fit Amédée.

— Vous dites?

— Je parlerai tantôt.

— D'abord j'ai dû complètement renoncer à lui faire tenir ma supplique. Je la gardais en main; c'était un décent rouleau de papier; mais, dès la seconde antichambre (ou la troisième; je ne me souviens plus bien), un grand gaillard, costumé de noir et de rouge, me l'a poliment enlevée.

A petit bruit Amédée commençait à rire comme quelqu'un de renseigné et qui sait ce qu'il sait.

— Dans l'antichambre suivante on m'a débarrassé de mon chapeau, qu'on a posé sur une table. Dans la cinquième ou la sixième, où j'attendis longtemps en compagnie de deux dames et de trois prélats, une sorte de chambellan est venu me chercher et m'a introduit dans la salle voisine où, sitôt en face du Saint-Père (il était, autant que j'ai pu m'en rendre compte, juché sur une sorte de trône que protégeait une sorte de baldaquin), il m'a invité à me prosterner, ce que j'ai fait; de sorte que j'ai cessé de voir.

— Vous n'êtes pourtant pas resté si longtemps incliné, et ni le front si bas que vous n'ayez...

— Mon cher Amédée, vous en parlez à votre aise; vous ne savez donc pas quels aveugles fait de nous le respect? Et, outre que je n'osais pas relever la tête, une façon de majordome, avec une espèce de règle, chaque fois que je commençais à parler d'Anthime, me donnait sur la nuque des manières de petits coups, qui m'inclinaient à neuf.

— Du moins _Lui_, vous a-t-il parlé.

— Oui, de mon livre, qu'il m'a avoué n'avoir pas lu.

— Mon cher Julius, reprit Amédée après un moment de silence, ce que vous me dites là est de la plus haute importance. Ainsi vous ne l'avez pas vu: et de tout votre récit je retiens qu'il est étrangement malaisé de le voir. Ah! tout ceci confirme hélas! l'appréhension la plus cruelle. Julius, je dois vous le dire à présent... mais venez par ici; cette rue si fréquentée...

Il entraîna dans un vicolo presque désert Julius, amusé plutôt, qui se laissait faire:

— Ce que je vais vous confier est si grave... Surtout n'en laissez rien voir au-dehors. Ayons l'air de parler de matières indifférentes et préparez-vous à entendre quelque chose terrible: Julius, mon ami, celui que vous avez vu ce matin...

— Que je n'ai pas vu, voulez-vous dire.

— Précisément... n'est pas _le vrai_.

— Vous dites?

— Je dis que vous n'avez pas pu voir le pape, pour cette monstrueuse raison que... je le tiens de source clandestine et certaine; le vrai pape est confisqué.

Cette étonnante révélation eut sur Julius l'effet le plus inattendu: il quitta soudain le bras d'Amédée et trottant par-devant, tout au travers du vicolo, il criait:

— Ah! non. Ah! ça, par exemple, non, non, non!

Puis se rapprochant d'Amédée:

— Comment! J'arrive, et à grand-peine, à me purger l'esprit de tout cela; je me convaincs qu'il n'y a rien à attendre de là, rien à espérer, rien à admettre; qu'Anthime a été joué, que tous nous sommes joués, que ce sont là des pharmacies! et qu'il ne reste plus qu'à en rire... Eh quoi! je me libère; et je n'en suis pas plus tôt consolé que vous venez me dire: Halte là! Il y a maldonne: Recommencez! Ah! non, par exemple! Ah! ça: non jamais! Je m'en tiens là. Si celui-là n'est pas le vrai: Tant pis!

Fleurissoire était consterné.

— Mais, disait-il, l'église... et il déplorait que son enrouement ne lui permit pas d'éloquence.

— Mais, si l'église elle-même est jouée?

Julius se mit de biais devant lui, lui coupant à demi la route et, sur un ton persifleur et tranchant qu'il n'avait pas accoutumé:

— Eh bien! qu'est-ce-que-ce-la-vous-fait?

Alors Fleurissoire eut un doute; un doute neuf, informe, atroce et qui vaguement se fondait dans l'épaisseur de son malaise: Julius, Julius lui-même, ce Julius auquel il parlait, Julius à quoi se raccrochait son attente et sa bonne foi désolée, ce Julius non plus n'était pas le vrai Julius.

— Quoi! c'est vous qui parlez ainsi! Vous sur qui je comptais! Vous Julius! Comte de Baraglioul, dont les écrits...

— Ne me parlez pas de mes écrits, je vous en prie. Vrai ou faux, j'ai assez de ce que m'en a dit ce matin votre pape! Et je compte bien, grâce à ma découverte, que les suivants seront meilleurs. Car il me tarde de vous parler de choses sérieuses. Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas?

— Volontiers; mais je vous quitterai de bonne heure. On m'attend à Naples ce soir... oui, pour affaires dont je vous parlerai. Vous ne m'emmenez pas au Grand-Hôtel, j'espère.

— Non; nous irons au Colona.

De son côté, Julius se souciait peu d'être vu au Grand-Hôtel en compagnie d'un débris tel que Fleurissoire; et celui-ci, qui se sentait pâle et défait, souffrait déjà de la pleine lumière où l'avait fait asseoir son beau-frère, à cette table de restaurant, bien en face de lui et sous son regard scrutateur. Si encore ce regard avait cherché le sien: mais non, il le sentait qui s'adressait, au ras du foulard amarante, à cet endroit honteux de son cou où le bouton suspect bourgeonnait, et qu'il sentait à découvert. Et tandis que le garçon apportait les hors-d'oeuvre:

— Vous devriez prendre des bains sulfureux, dit Baraglioul.

— Ce n'est pas ce que vous croyez, protesta Fleurissoire.

— Tant mieux, reprit Baraglioul, qui du reste ne croyait rien; je vous donnais ce conseil en passant. Puis, se campant en arrière, et sur un ton professoral:

— Eh bien! voici, cher Amédée: M'est avis que, depuis La Rochefoucauld, et à sa suite, nous nous sommes fourrés dedans; que le profit n'est pas toujours ce qui mène l'homme; qu'il y a des actions désintéressées...

— Je l'espère bien, interrompit candidement Fleurissoire.

— Ne me comprenez pas si vite, je vous en prie. Par _désintéressé_, j'entends: gratuit. Et que le mal, ce que l'on appelle: le mal, peut être aussi gratuit que le bien.

— Mais, dans ce cas, pourquoi le faire?

— Précisément! par luxe, par besoin de dépense, par jeu. Car je prétends que les âmes les plus désintéressées ne sont pas nécessairement les meilleures — au sens catholique du mot; au contraire, à ce point de vue catholique, l'âme la mieux dressée est celle qui tient le mieux ses comptes.

— Et qui se sent toujours en reste avec Dieu, ajouta benoîtement Fleurissoire qui tâchait de se maintenir à hauteur.

Julius était manifestement irrité par les interruptions de son beau-frère; elles lui paraissaient saugrenues.

— Certainement le mépris de ce qui peut servir, reprit-il, est signe d'une certaine aristocratie de l'âme... Donc échappée au catéchisme, à la complaisance, au calcul, admettrons-nous une âme qui ne tienne plus de comptes du tout?

Baraglioul attendait un assentiment; mais:

— Non! non! mille fois non: nous ne l'admettrons pas! s'écria véhémentement Fleurissoire; puis soudain effrayé par l'éclat de sa propre voix, il se pencha vers Baraglioul.

— Parlons plus bas; l'on nous écoute.

— Bah! Qui voulez-vous que ce que nous disons intéresse?

— Ah! mon ami, je vois que vous ne savez pas comment ils sont dans ce pays. Pour moi, je commence à les connaître. Depuis quatre jours que je vis parmi eux, je ne sors pas des aventures! et qui m'ont inculqué de vive force, je vous jure, une précaution que je n'avais pas naturelle. On est traqué.

— Vous vous imaginez tout cela.

— Je le voudrais, hélas! et que tout cela n'existât que dans mon cerveau. Mais, que voulez-vous? lorsque le faux prend la place du vrai, il faut bien que le vrai se dissimule. Chargé de la mission que je vous dirais tout à l'heure, entre la Loge et la Société de Jésus, c'en est fait de moi. Je suis suspect à tous; tout m'est suspect. Mais si je vous avouais, mon ami, que tout à l'heure, et devant cette moquerie que vous opposiez à ma peine, j'ai pu douter si c'était au vrai Julius que je parlais, ou non plutôt à quelque contrefaçon de vous-même... Mais si je vous disais que, ce matin, avant de vous avoir rencontré, j'ai pu douter de ma propre réalité, douter d'être moi-même ici, à Rome, ou si plutôt je rêvais simplement d'y être et n'allais pas bientôt me réveiller à Pau, doucement couché près d'Arnica, au milieu de mon ordinaire.

— Mon ami, vous aviez la fièvre.

Fleurissoire lui saisit la main, et d'une voix pathétique:

— La fièvre! vous l'avez dit: j'ai la fièvre. Une fièvre dont on ne guérit point, et dont on ne veut pas guérir. Un fièvre, je l'avoue, dont j'espérais que vous seriez saisi tout de même lorsque vous viendriez à connaître ce que je vous ai révélé; une fièvre que j'espérais vous communiquer, je l'avoue, afin qu'ensemble nous brûlions, mon frère... Mais non! je le sens bien à présent, c'est solitaire que s'enfonce l'obscur sentier que je suis, que je dois suivre; et même ce que vous m'avez dit m'y oblige... Eh quoi! Julius, serait-il vrai? Alors on ne LE voit pas? On ne parvient pas à le voir?...

— Mon ami, reprit Julius, en se dégageant de l'étreinte de Fleurissoire qui s'exaltait, et lui posant à son tour une main sur le bras: — Mon ami, je m'en vais vous avouer quelque chose que je n'osais vous dire tout à l'heure: Quand je me suis trouvé en présence du Saint-Père... eh bien; j'ai été pris d'une distraction.

— D'une distraction! répéta Fleurissoire abasourdi.

— Oui: brusquement je me suis surpris pensant à autre chose.

— Dois-je croire à ce que vous dites?

— Car c'est précisément alors que j'ai eu ma révélation. Mais, me disais-je, poursuivant ma première idée, — mais, à le supposer gratuit, l'acte mauvais, le crime, le voici tout inimputable; et imprenable celui qui l'a commis.

— Quoi! vous y revenez, soupira désespérément Amédée.

— Car le mobile, le motif du crime, c'est l'anse par où saisir le criminel. Et si, comme le juge prétendra: _Is fecit cui prodest..._ vous avez fait votre droit, n'est-ce pas?

— Excusez-moi, dit Amédée dont la sueur emperlait le front.

Mais à ce moment, tout brusquement, le dialogue se rompit: le chasseur du restaurant apportait sur une assiette une enveloppe où le nom de Fleurissoire était inscrit. Celui-ci plein de stupeur ouvrit l'enveloppe, et, sur le billet qu'elle contenait, lut ces mots:

_Vous n'avez pas une minute à perdre. Le train de Naples part à trois heures. Demandez à Monsieur de Baraglioul de vous accompagner au Crédit Commercial où il est connu et pourra témoigner de votre identité. Cave._

— Eh bien! que vous disais-je? reprit Amédée à voix basse, plutôt soulagé par l'incident.

— En effet, voici qui n'est pas ordinaire. Comment diable sait-on mon nom? et que je suis en relation avec le Crédit Commercial.

— Ces gens-là savent tout, je vous dit.

— Le ton de ce billet ne me plaît pas. Celui qui l'écrivit aurait du moins pu s'excuser de nous interrompre.

— A quoi bon? Il sait bien que ma mission passe avant tout... C'est un chèque à toucher... Non; impossible de vous en parler ici; vous voyez bien qu'on nous surveille. — Puis tirant sa montre: en effet, nous n'avons que le temps.

Il sonna le garçon.

— Laissez! Laissez, dit Julius: c'est moi qui vous invite. Le Crédit n'est pas loin; au besoin nous prendrons un fiacre. Ne vous affolez pas... Ah! je voulais vous dire encore: si vous allez à Naples ce soir, disposez donc de ce billet circulaire. Il est à mon nom; mais qu'importe. (Car Julius aimait d'obliger.) Je l'ai pris inconsidérément à Paris, pensant descendre plus au sud. Mais me voici retenu par un congrès. Combien de temps pensez-vous rester là-bas?

— Le moins possible. J'espère être de retour dès demain.

— Je vous attendrai donc pour dîner.


Au Crédit Commercial, grâce à la présentation du comte de Baraglioul, on remit à Fleurissoire, sans difficultés, contre le chèque, six billets qu'il glissa dans sa poche intérieure de son veston. Cependant il avait raconté, tant bien que mal, à son beau-frère, l'histoire du chèque, du cardinal et de l'abbé; Baraglioul, qui l'accompagna jusqu'à la gare, ne l'écoutait que d'une oreille distraite.

Entre-temps Fleurissoire entra chez un chemisier pour s'acheter un faux col, mais qu'il ne mit pas aussitôt, par crainte de faire trop attendre Julius qui patientait devant la boutique.

— Vous n'emportez pas de valise? demanda celui-ci lorsque l'autre l'eut rejoint.

Certes Fleurissoire fût bien volontiers passé prendre son châle, ses affaires de toilette et de nuit; mais avouer à Baraglioul la via dei Vecchierelli!...

— Oh! pour une nuit!... fit-il lestement. Du reste nous n'avons pas le temps de passer à mon hôtel.

— Au fait, où donc êtes-vous descendu?

— Derrière le Colisée, répondit l'autre à tout hasard.

C'était comme s'il avait dit: Sous les ponts.

Julius encore une fois le regarda.

— quel drôle d'homme vous faites!

Paraissait-il vraiment si bizarre? Fleurissoire s'épongea le front. Ils firent quelques pas en silence, devant la gare, où ils étaient arrivés.

— Allons; il faut nous séparer, dit Baraglioul, en lui tendant la main.

— Vous ne... vous ne viendriez pas avec moi? balbutia craintivement Fleurissoire. Je ne sais trop pourquoi, ça m'inquiète un peu de partir seul...

— Vous êtes bien venu seul à Rome. Que voulez-vous qu'il vous advienne? Excusez-moi de vous quitter avant le quai, mais la vue d'un train qui s'en va me cause une tristesse inexprimable. Adieu! Bon voyage! et demain rapportez-moi au Grand-Hôtel mon billet de retour pour Paris.


LIVRE CINQUIèME


LAFCADIO

— There is only one remedy! One thing alone can cure us from being ourselves!...

— Yes; strictly speaking, the question is not how to get cured, but how to live.

Joseph Conrad. _Lord Jim_, p. 226.


I.


Après que, par l'intermédiaire de Julius et l'assistance du notaire, Lafcadio fut entré en possession des quarante mille livres de rente que feu le comte Juste-Agénor de Baraglioul lui laissait, son grand souci fut de n'en laisser rien paraître.

— Dans de la vaisselle d'or peut-être, s'était-il dit alors, mais tu mangeras des mêmes plats.

Il ne prenait pas garde à ceci, ou ne savait pas encore que, pour lui, désormais, le goût des mets allait changer. Ou du moins, comme il trouvait égal plaisir à lutter contre l'appétit, à céder à la gourmandise, maintenant que ne le pressait plus le besoin, sa résistance se relâchait. Parlons sans images: d'aristocratique nature, il n'avait permis à la nécessité de lui imposer aucun geste — qu'il se fût permis à présent, par malice, par jeu, et par l'amusement de préférer à son intérêt son plaisir.

Se conformant aux volontés du comte, il n'avait donc pas pris le deuil. Une mortifiante déconvenue l'attendait chez les fournisseurs du marquis de Gesvres, son dernier oncle, lorsqu'il se présenta pour monter sa garde-robe. Comme il se recommandait de celui-ci, le tailleur sortit quelques factures que le marquis avait négligé de payer. Lafcadio répugnait aux filouteries; il feignit aussitôt d'être venu précisément pour régler ces notes, et paya comptant les nouveaux vêtements. Même aventure chez le bottier. Quant au chemisier, Lafcadio jugea plus prudent de s'adresser à un autre.

— L'oncle de Gesvres, si seulement je savais son adresse; j'aurais plaisir à lui envoyer acquittées ses factures, pensait Lafcadio. Cela me vaudrait son mépris; mais je suis Baraglioul et désormais, coquin de marquis, je te débarque de mon coeur.

Rien ne le retenait à Paris, ni ailleurs; traversant l'Italie à petites journées, il gagnait Brindisi d'où il pensait s'embarquer sur quelque Lloyd, pour Java.

Tout seul dans le wagon qui l'éloignait de Rome il avait, malgré la chaleur, jeté en travers de ses genoux un moelleux plaid couleur de thé, sur lequel il se plaisait à contempler ses mains gantées couleur de cendre. A travers la souple et floconneuse étoffe de son complet, il respirait le bien-être par tous ses pores; le cou non serré dans un col presque haut mais peu empesé, d'où s'échappait, mince comme un orvet, une cravate en foulard bronzé, sur la chemise à plis. Il se sentait bien dans sa peau, bien dans ses vêtements, bien dans ses bottes — de souples mocassins taillés dans le même daim que ses gants; dans cette prison molle, son pied se tendait, se cambrait, se sentait vivre. Son chapeau de castor, rabattu devant ses yeux, le séparait du paysage; il fumait une pipette de genièvre et abandonnait ses pensées à leur mouvement naturel. Il pensait: "— La vieille, avec un petit nuage blanc au-dessus de sa tête et qui me le montrait en disant: la pluie, ça ne sera pas encore pour aujourd'hui!... cette vieille dont j'ai chargé le sac sur mes épaules (par fantaisie il avait fait à pied, en quatre jours la traversée des Apennins entre Bologne et Florence, couchant à Covigliajo) et que j'ai embrassée au haut de la côte... ça fait partie de ce que le curé de Covigliajo appelait: les bonnes actions, — je l'aurais tout aussi bien serrée à la gorge — d'une main qui ne tremble pas — quand j'ai senti cette sale peau ridée sous mon doigt... Ah! comme elle caressait le col de ma veste, pour en enlever la poussière! en disant: _figlio mio! carino!..._ D'où me venait cette intense joie quand, après et encore en sueur, à l'ombre de ce grand châtaignier, et pourtant sans fumer, je me suis étendu sur la mousse? Je me sentais d'étreinte assez large pour embrasser l'entière humanité; ou l'étrangler peut-être... Que peu de chose la vie humaine! Et que je risquerais la mienne agilement, si seulement s'offrait quelque belle prouesse un peu joliment téméraire à oser!... Je ne peux tout de même pas me faire alpiniste ou aviateur... Qu'est-ce que me conseillerait ce claquemuré de Julius?... Fâcheux qu'il soit emporté! ça m'aurait plu d'avoir un frère.

"Pauvre Julius! Tant de gens qui écrivent et si peu de gens qui lisent! C'est un fait: on lit de moins en moins... si j'en juge par moi, comme disait l'autre. ça finira par une catastrophe; quelque belle catastrophe, tout imprégnée d'horreur! on foutra l'imprimé par-dessus bord; et ce sera miracle si le meilleur ne rejoint pas au fond le pire.

"Mais la curiosité, c'est de savoir ce que la vieille aurait dit si j'avais commencé de serrer... On imagine _ce qui arriverait si_, mais il reste toujours un petit laps par où l'imprévu se fait jour. Rien ne se passe jamais tout à fait comme on aurait cru... C'est là ce qui me porte à agir... On fait si peu!... "Que tout ce qui peut être soit!" c'est comme ça que je m'explique la Création... Amoureux de ce qui pourrait être... Si j'étais l'état, je me ferais enfermer.

"Pas très étourdissante la correspondance de ce M. Gaspard Flamand que j'ai été réclamer comme mienne, à la poste restante de Bologne. Rien qui valût la peine de lui être renvoyé.

"Dieu! qu'on rencontre peu de gens dont on souhaiterait fouiller les valises!... Et pourtant qu'il en est peu dont on n'obtiendrait avec tel mot, tel geste, quelque bizarre réaction!... Belle collection de marionnettes; mais les fils sont trop apparents, par ma foi! On ne croise plus dans les rues que jean-foutres et paltoquets. Est-ce le fait d'un honnête homme, Lafcadio, je vous le demande, de prendre cette farce au sérieux?... Allons! plions bagage; il est temps! En fuite vers un nouveau monde; quittons l'Europe en imprimant notre talon nu sur le sol!... S'il est encore à Bornéo, au profond des forêts, quelque anthropopithèque attardé, là-bas, nous irons supputer les ressources d'une possible humanité!...

"J'aurais voulu revoir Protos. Sans doute il a cinglé vers l'Amérique. Il n'estimait, prétendait-il, que les barbares de Chicago... Pas assez voluptueux pour mon goût, ces loups: Je suis de nature féline. Passons.

"Le curé de Covigliajo, si débonnaire, ne se montrait pas d'humeur à dépraver beaucoup l'enfant avec lequel il causait. Assurément il en avait la garde. Volontiers j'en aurais fait mon camarade; non du curé, parbleu! mais du petit... Quels beaux yeux il levait vers moi! qui cherchaient aussi inquiètement mon regard que mon regard cherchait le sien; mais que je détournais aussitôt... Il n'avait pas cinq ans de moins que moi. Oui: quatorze à seize ans, pas plus... Qu'est-ce que j'étais à cet âge? Un _stripling_ plein de convoitise, que j'aimerais rencontrer aujourd'hui; je crois que je me serais beaucoup plu... Faby, les premiers temps, était confus de se sentir épris de moi; il a bien fait de s'en confesser à ma mère: après quoi son coeur s'est senti plus léger. Mais combien sa retenue m'agaçait!... Quand plus tard, dans l'Aurès, je lui ai raconté cela sous la tente, nous en avons bien ri... Volontiers, je le reverrais aujourd'hui; c'est fâcheux qu'il soit mort. Passons.

"Le vrai, c'est que j'espérais déplaire au curé. Je cherchais ce que je pourrais lui dire de désagréable: je n'ai rien su trouver que de charmant... Que j'ai de mal à ne paraître pas séduisant! Je ne peux pourtant pas passer au brou de noix mon visage, comme me le conseillait Carola; ou me mettre à manger de l'ail... Ah! ne pensons plus à cette pauvre fille? Les plus médiocres de mes plaisirs, c'est à elle que je les dois... Oh! d'où sort cet étrange vieillard?"

Par la porte à coulisse du couloir, Amédée Fleurissoire venait d'entrer.

Fleurissoire avait voyagé seul dans son compartiment jusqu'à la station de Frosinone. A cet arrêt du train, un Italien entre deux âges était monté dans le wagon, s'était assis non loin de lui et avait commencé à le dévisager d'un air sombre qui promptement invita Fleurissoire à déguerpir.

Dans le compartiment voisin, la jeune grâce de Lafcadio, tout au contraire, l'attira:

— Ah! l'aimable garçon! presque un enfant encore, pensa-t-il. — En vacances sans doute. Qu'il est bien mis! Son regard est candide. Quel repos ce sera de dépouiller ma défiance! S'il savait le français je lui parlerais volontiers...

Il s'assit en face de lui, dans un coin près de la portière.

Lafcadio releva le bord de son castor et commença de le considérer d'un oeil morne, indifférent en apparence.

— Entre ce sale magot et moi, quoi de commun? songeait-il. On dirait qu'il se croit malin. Qu'a-t-il à me sourire ainsi? Pense-t-il que je vais l'embrasser! Se peut-il qu'il y ait des femmes pour caresser encore les veiillards!... Il serait bien surpris sans doute d'apprendre que je sais lire écriture ou imprimé, couramment, à l'envers ou par transparence, au verso, dans les glaces ou sur les buvards; trois mois d'études et deux années d'apprentissage; et cela pour l'amour de l'art. Cadio, mon petit, le problème se pose: faire accroc à cette destinée. Mais par où?... Tiens! Je vais lui offrir du cachou. Qu'il accepte ou non, nous verrons toujours bien dans quelle langue.

— Grazio! grazio! — dit Fleurissoire en refusant.

— Rien à faire avec le tapir. Dormons! reprend à part soi Lafcadio, et rabattant son castor sur ses yeux, il tâche à faire un rêve d'un souvenir de sa jeunesse:

Il se revoit, du temps qu'on l'appelait Cadio, dans ce château perdu des Karpathes, qu'ils occupèrent, sa mère et lui, deux étés, en compagnie de Baldi l'Italien et du prince Wladimir Bielkowski. Sa chambre est à l'extrémité d'un couloir; c'est la première année qu'il couche loin de sa mère... La poignée de cuivre de sa porte, en forme de tête de lion, est retenue par un gros clou... Ah! que les souvenirs de ses sensations sont précis!... Une nuit il est tiré du plus profond de son sommeil et croit rêver encore en voyant au chevet de son lit l'oncle Wladimir, qui lui paraît plus gigantesque encore que de coutume, fait comme un cauchemar, drapé dans un vaste cafetan couleur rouille, la moustache retombée et coiffé d'un extravagant bonnet de nuit dressé comme un bonnet persan, qui l'allonge jusqu'à n'en plus finir. Il tient à la main une lanterne sourde qu'il pose sur la table, près du lit, à côté de la montre de Cadio en repoussant un peu un sac de billes. La première pensée de Cadio c'est que sa mère est morte, ou malade; il va questionner Bielkowski, quand celui-ci pose un doigt sur ses lèvres et lui fait signe de se lever. En hâte l'enfant passe la robe de chambre qu'il revêt au sortir du bain, que son oncle a prise au dos d'une chaise et lui tend; tout cela, les sourcils roulés et d'un air à ne point plaisanter. Mais Cadio a si grande confiance en Wladi qu'il n'a pas peur un seul instant; il enfile ses pantoufles, et le suit fort intrigué par ses manières et, comme toujours, en appétit d'amusement.

Ils sortent dans le couloir; Wladimir avance gravement, mystérieusement, portant loin devant lui la lanterne; on dirait qu'ils accomplissent un rite ou qu'ils suivent une procession; Cadio chancelle un peu car il est encore ivre de rêves; mais la curiosité bientôt a nettoyé son cerveau. Devant la porte de sa mère, tous deux s'arrêtent un instant, prêtant l'oreille: pas un bruit; la maison dort. Arrivés sur le palier, ils entendent le ronflement d'un valet dont la chambre ouvre près du grenier. Ils descendent. Wladi pose des pieds de coton sur les marches; au moindre craquement il se retourne d'un air si furieux que Cadio a peine à ne pas rire. Il indique une marche en particulier, faisant signe de la franchir, aussi sérieusement que s'il y eût eu péril. Cadio ne gâte point son plaisir à se demander si ces précautions sont nécessaires, non plus que rien de ce qu'ils font; il se prête au jeu et, glissant le long de la rampe, franchit le degré... Il est si prodigieusement amusé par Wladi qu'il traverserait du feu pour le suivre.

Quand ils ont atteint le rez-de-chaussée, sur l'avant-dernière marche tous deux s'assoient pour souffler un instant; Wladi hoche la tête et fait entendre un petit soupir du nez, comme pour dire: ah! nous l'avons échappé belle. Ils repartent. Quelles précautions devant la porte du salon! La lanterne, qu'à présent tient Cadio, éclaire la pièce si bizarrement que l'enfant la reconnait à peine; elle lui paraît démesurée; un peu de lune glisse par l'entrebâillement d'un volet; tout baigne dans une tranquillité surnaturelle; on dirait un étang où l'on va jeter clandestinement l'épervier; et il reconnaît bien et à sa place chaque chose, mais, pour la première fois, il en comprend l'étrangeté.

Wladi s'approche du piano, l'entrouvre, caresse du bout du doigt quelques touches qui répondent très faiblement. Tout à coup le couvercle échappe et fait en retombant un boucan formidable (Lafcadio sursaute encore en y songeant). Wladi se précipite sur la lanterne, qu'il aveugle, puis s'écroule dans un fauteuil; Cadio glisse sous une table; tous deux restent longtemps dans le noir, sans remuer, aux écoutes... mais rien; rien n'a bougé dans la maison; au loin, un chien jappe à la lune. Alors, doucement, lentement, Wladi redonne un peu de lumière.

Dans la salle à manger, de quel air il tourne la clef du buffet! L'enfant sait bien que ce n'est là qu'un jeu, mais l'oncle y semble pris lui-même. Il renifle comme pour flairer où cela sent le meilleur; s'empare d'une bouteille de tokay; en verse deux petits verres où tremper des biscuits; il invite à trinquer, un doigt sur les lèvres; le cristal sonne imperceptiblement... La collation nocturne terminée, Wladi s'occupe à tout remettre en ordre, il va rincer avec Cadio les verres dans le baquet de l'office, les essuie, rebouche la bouteille, referme la boîte à biscuits, époussette méticuleusement les miettes, regarde une dernière fois le tout bien à sa place dans l'armoire... Ni vu, ni connu.

Wladi réaccompagne Cadio jusqu'à sa chambre et le quitte avec un profond salut. Cadio reprend son somme où il 'avait laissé, et se demandera le lendemain s'il n'a pas rêvé tout cela.

Drôle de jeu pour un enfant! Qu'eût pensé de cela Julius?


Lafcadio, bien que les yeux fermés, ne dort pas; il ne parvient pas à dormir.

— Le petit vieux, que je sens là, croit que je dors, pensait-il. Si j'entrouvrais les yeux, je le verrais qui me regarde. Protos prétendais qu'il est particulièrement difficile de feindre de dormir tout en prêtant attention; il se faisait fort de reconnaître le faux sommeil à ce leger petit tremblement des paupières... que je réprime en ce moment. Protos lui-même y serait pris...

Le soleil cependant s'était couché; déjà s'atténuaient les reflets derniers de sa gloire, que Fleurissoire ému contemplait. Tout à coup, au plafond voûté du wagon, l'électricité jaillit dans le lustre; éclairage trop brutal, auprès de ce crépuscule attendri; et, par crainte aussi qu'il ne troublât le sommeil de son voisin, Fleurissoire tourna le commutateur, ce qui n'amena point l'obscurité complète, mais dériva le courant du lustre central au profit d'une lampe veilleuse azurée. Au gré de Fleurissoire cette ampoule bleue versait trop de lumière encore; il donna un tour de plus à la clavette; la veilleuse s'éteignit, mais s'allumèrent aussitôt deux appliques pariétales, plus désobligeantes que le lustre du milieu; un tour encore, et la veilleuse de nouveau: il s'y tint.

— A-t-il bientôt fini de jouer avec la lumière? pensait Lafcadio impatienté. Que fait-il à présent? (Non! je ne lèverai pas les paupières.) Il est debout... Serait-il attiré par ma valise? Bravo! Il constate qu'elle est ouverte. Pour en perdre la clef aussitôt, c'était bien adroit d'y avoir fait mettre, à Milan, une serrure compliquée qu'on a dû crocheter à Bologne! Un cadenas du moins se remplace... Dieu me damne: il enlève sa veste? Ah! tout de même regardons.

Sans attention pour la valise de Lafcadio, Fleurissoire, occupé à son nouveau faux col, avait mis bas sa veste pour pouvoir le boutonner plus aisément; mais le madapolam empesé, dur comme du carton, résistait à tous ses efforts.

— Il n'a pas l'air heureux, reprenait à part soi Lafcadio. Il doit souffrir d'une fistule, ou de quelque affection cachée. L'aiderai-je! Il n'y parviendra pas tout seul...

Si pourtant! le col enfin admit le bouton. Fleurissoire reprit alors, sur le coussin où il l'avait posée près de son chapeau, de sa veste et de ses manchettes, sa cravate et, s'approchant de la portière, chercha comme Narcisse sur l'onde, sur la vitre, à distinguer du paysage son reflet.

— Il n'y voit pas assez.

Lafcadio redonna de la lumière. Le train longeait alors un talus, qu'on voyait à travers la vitre, éclairé par cette lumière de chaque compartiment projetée; cela formait une suite de carrés clairs qui dansaient le long de la voie et se déformaient tour à tour selon chaque accident du terrain. On apercevait au milieu de l'un d'eux, danser l'ombre falote de Fleurissoire; les autres carrés étaient vides.

— Qui le verrait? pensait Lafcadio. Là, tout près de ma main, sous ma main, cette double fermeture, que je peux faire jouer aisément; cette porte qui, cédant tout à coup, le laisserait crouler en avant; une petite poussée suffirait; il tomberait dans la nuit comme une masse; même on n'entendrait pas un cri... Et demain, en route pour les îles!... Qui le saurait?

La cravate était mise, un petit noeud marin tout fait; à présent Fleurissoire avait repris une manchette et l'assujettissait au poignet droit; et, ce faisant, il examinait, au-dessus de la place où il était assis tout à l'heure, la photographie (une des quatre qui décoraient le compartiment) de quelque palais près de la mer.

— Un crime immotivé, continuait Lafcadio: quel embarras pour la police! Au demeurant, sur ce sacré talus, n'importe qui peut, d'un compartiment voisin, remarquer qu'une portière s'ouvre, et voir l'ombre du Chinois cabrioler. Du moins les rideaux du couloir sont tirés... Ce n'est pas tant des événements que j'ai curiosité, que de moi-même. Tel se croit capable de tout, qui, devant que d'agir, recule... Qu'il y a loin, entre l'imagination et le fait!... Et pas plus le droit de reprendre son coup qu'aux échecs. Bah! qui prévoirait tous les risques, le jeu perdrait tout intérêt!... Entre l'imagination d'un fait et... Tiens! le talus cesse. Nous sommes sur un pont, je crois; une rivière...

Sur le fond de la vitre, à présent noire, les reflets apparaissaient plus clairement, Fleurissoire se pencha pour rectifier la position de sa cravate.

— Là, sous la main, cette double fermeture — tandis qu'il est distrait et regarde au loin devant lui — joue, ma foi! plus aisément encore qu'on eût cru. Si je puis compter jusqu'à douze, sans me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauvé. Je commence: Une; deux; trois; quatre; (lentement! lentement) cinq; six; sept; huit; neuf... Dix, un feu...

II.


Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée de Lafcadio et en face du gouffre brusquement ouvert devant lui, il fit pour se retenir un grand geste, sa main gauche agrippa le cadre lisse de la portière, tandis qu'à demi retourné il rejetait la droite en arrière par-dessus Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette, à l'autre extrémité du wagon, la seconde manchette qu'il était au moment de passer.

Lafcadio sentit s'abattre sur sa nuque une griffe affreuse, baissa la tête et donna une seconde poussée plus impatiente que la première; les ongles lui raclèrent le col; et Fleurissoire ne trouva plus où se raccrocher que le chapeau de castor qu'il saisit désespérément et qu'il emporta dans sa chute.

— A présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne claquons pas la portière: on pourrait entendre à côté.

Il tira la portière à lui, contre le vent, avec effort, puis la referma doucement.

— Il m'a laissé son hideux chapeau plat; qu'un peu plus, d'un coup de pied, j'allais envoyer le rejoindre; mais il m'a pris le mien, qui lui suffit. Bonne précaution que j'ai eue d'en enlever les initiales!... Mais, sur la coiffe, reste la marque du chapelier, à qui l'on ne commande pas des feutres de castor tous les jours... Tant pis, c'est joué... Qu'on puisse croire à un accident... Non, puisque j'ai refermé la portière... Faire stopper le train?... Allons, allons; Cadio, pas de retouches: tout est comme tu l'as voulu.

"Preuve que je me possède parfaitement: je vais d'abord regarder tranquillement ce que représente cette photographie que le vieux contemplait tout à l'heure... _Miramar!_ Aucun désir d'aller voir ça... On manque d'air ici.

Il ouvrit la fenêtre.

— L'animal m'a griffé. Je saigne... Il m'a fait très mal. Un peu d'eau là-dessus; la toilette est au bout du couloir, à gauche. Emportons un second mouchoir.

Il atteignit, dans le filet au-dessus de lui, sa valise et l'ouvrit sur le coussin de la banquette, à l'endroit où il était précédemment assis.

— Si je croise quelqu'un dans le couloir: du calme... Non, mon coeur ne bat plus. Allons-y... Ah! sa veste; aisément je la peux cacher sous la mienne. Des papiers dans la poche: de quoi nous occuper pendant le reste du trajet.

C'était un pauvre veston élimé, couleur réglisse, de drap mince, rêche et vulgaire, et qui le dégoûtait un peu, que Lafcadio suspendit à une patère, dans l'étroit cabinet-toilette où il s'enferma; puis, penché sur le lavabo, il commença de s'examiner dans le miroir.

Son cou, à deux endroits, était assez vilainement balafré; une étroite traînée rouge partait de derrière la nuque et, tournant vers la gauche, venait mourir au-dessus de l'oreille; une autre, plus courte, franche écorchure celle-là, deux centimètres au-dessus de la première, montait droit vers l'oreille dont elle avait atteint et un peu décollé le lobe. Cela saignait; mais moins qu'il n'aurait pu craindre; par contre, la douleur, qu'il n'avait pas sentie d'abord, s'éveillait assez vive. Il trempa son mouchoir dans la cuvette, étancha le sang, puis lava le mouchoir.

— Pas de quoi tacher un faux col, pensa-t-il en se rajustant; tout va bien.

Il allait ressortir; à ce moment la locomotive siffla; une file de lumières passa derrière la vitre dépolie du closet. C'était Capoue. A cette station si proche de l'accident, descendre et courir dans la nuit se ressaisir de son castor... cette pensée surgit éblouissante. Il regrettait beaucoup son chapeau souple, léger, soyeux, tiède et frais à la fois, infroissable, d'une élégance si discrète. Pourtant il n'écoutait jamais tout entier son désir et n'aimait pas céder, fût-ce à lui-même. Mais par-dessus tout il avait l'indécision en horreur, et gardait depuis nombre d'années, comme un fétiche, le dé d'un jeu de tric-trac que dans le temps lui avait donné Baldi; il le portait toujours sur lui, il l'avait là, dans le gousset de son gilet:

— Si j'amène six, se dit-il en sortant le dé, je descends!

Il amena cinq.

— Je descends quand même. Vite! le veston du sinistré!... A présent, ma valise...

Il courut à son compartiment.

Ah! combien, devant l'étrangeté d'un fait, l'exclamation semble inutile! Plus surprenant est l'événement, et plus mon récit sera simple. Je dirai donc tout net ceci: Quand Lafcadio rentra dans le compartiment pour y reprendre sa valise, la valise n'y était plus.

Il crut d'abord s'être trompé, ressortit dans le couloir... Si fait... Si fait; c'est bien ici qu'il était tantôt. Voici la vue de Miramar... mais alors?... Il bondit à la fenêtre et crut rêver: sur le quai de la gare, non loin encore du wagon, sa valise s'en allait tranquillement, en compagnie d'un grand gaillard qui l'emportait à petits pas.

Lafcadio voulut s'élancer; le geste qu'il fit pour ouvrir la portière laissa couler le veston réglisse à ses pieds.

— Diable! diable! Un peu plus et je m'enferrais!...

Tout de même le farceur s'en irait un peu plus vite s'il pensait que je lui puisse courir après. Aurait-il vu?...

A ce moment, comme il restait penché en avant, une goutte de sang ruissela le long de sa joue.

— Tant pis pour la valise! Le dé l'avait bien dit: je ne dois pas descendre ici.

Il referma la portière et se rassit.

— Pas de papiers dans la valise; et mon linge n'est pas marqué; que risque-je?... N'importe: m'embarquer le plus tôt possible; ce sera peut-être un peu moins amusant; mais, à coup sûr, beaucoup plus sage.

Le train cependant repartait.

— Ce n'est pas tant la valise que je regrette... mais mon castor, que j'aurais bien voulu repêcher. N'y pensons plus.

Il bourra une nouvelle pipette, l'alluma, puis plongeant la main dans la poche intérieure de l'autre veston, il en sortit d'un coup une lettre d'Arnica, un carnet de l'agence Cook et une enveloppe de papier bulle qu'il ouvrit.

— Trois, quatre, cinq, six billets de mille! N'intéresse pas les gens honnêtes.

Il remit les billets dans l'enveloppe et l'enveloppe dans la poche du veston.

Mais quand, un instant après, il examina le carnet Cook, Lafcadio eut un éblouissement. Sur la première feuille, le nom de _Julius de Baraglioul_ était inscrit.

— Est-ce que je deviens fou? pensa-t-il. Quel rapport avec Julius?... billet volé?... non; pas possible. Billet prêté, sans aucun doute. Diable! diable! J'ai peut-être fait du gâchis: ces vieillards sont mieux ramifiés qu'on ne croit...

Puis, en tremblant d'interrogation il ouvrit la lettre d'Arnica. L'événement apparaissait trop étrange; il avait peine à fixer son attention; sans doute, il ne parvenait pas bien à démêler quelle parenté ou quels rapports entre Julius et ce vieux, mais il saisit ceci du moins: que Julius était à Rome. Aussitôt sa résolution fut prise: un urgent désir de revoir son frère l'envahit, une curiosité débridée d'assister au retentissement de cette affaire sur ce calme et logique esprit:

— C'est dit! Ce soir je couche à Naples; je dégage ma malle et demain je retourne à Rome par le premier train. Ce sera sûrement beaucoup moins sage, mais peut-être un peu plus amusant.

III.


A Naples, Lafcadio descendit dans un hôtel voisin de la gare; il eut soin de prendre sa malle avec lui, parce que sont suspects les voyageurs sans bagages et qu'il prenait garde de n'attirer point sur lui l'attention; puis courut se procurer les quelques objets de toilette qui lui manquaient et un chapeau pour remplacer l'odieux canotier (et du reste étroit à son front) que lui avait laissé Fleurissoire. Il désirait également acheter un revolver, mais dut remettre au lendemain cette emplette; déjà les magasins fermaient.

Le train qu'il voulait prendre le lendemain partait de bonne heure; on arrivait à Rome pour déjeuner...

Son intention était de n'aborder Julius qu'après que les journaux auraient parlé du "crime". Le _crime!_ Ce mot lui semblait plutôt bizarre; et tout à fait impropre, s'adressant à lui, celui de _criminel_. Il préférait celui _d'aventurier_, mot aussi souple que son castor, et dont il pouvait relever les bords à son gré.

Les journaux du matin ne parlaient pas encore de _l'aventure_. Il attendait impatiemment ceux du soir, pressé de revoir Julius et de sentir s'engager la partie; comme l'enfant à cligne-musette, qui certes ne veut pas qu'on le trouve, mais qui veut du moins qu'on le cherche, en attendant il s'ennuyait. C'était un vague état qu'il ne connaissait pas encore; et les gens qu'il coudoyait dans la rue lui paraissaient particulièrement médiocres, désagréables et hideux.

Quand vint le soir, il acheta le _Corriere_ à un crieur sur le Corso; puis entra dans un restaurant, mais par une sorte de défi et comme pour aviver son désir, il se força d'abord de dîner, laissant le journal tout plié, posé là, à côté de lui, sur la table; puis ressortit, et dans le Corso de nouveau, s'arrêtant à la clarté d'une devanture, il déploya le journal et, en seconde page, vit ces mots, en titre d'un des faits divers:

CRIME, SUICIDE... OU ACCIDENT

Puis lut ceci que je traduis:

_En gare de Naples, les employés de la Compagnie ont ramassé dans le filet d'un compartiment de première classe du train venu de Rome, une veste de couleur sombre. Dans la poche intérieure de ce veston une enveloppe jaune tout ouverte contenait six billets de mille francs; aucun autre papier qui permît d'identifier le propriétaire du vêtement. S'il y a eu crime, on s'explique malaisément qu'une somme aussi important ait été laissée sur le vêtement de la victime; cela semble indiquer tout au moins que le crime n'aurait pas eu le vol pour mobile.

Aucune trace de lutte n'a pu être relevée dans le compartiment; mais on a retrouvé, sous une banquette, une manchette avec un double bouton qui figure deux têtes de chat, reliées l'une à l'autre par une chaînette d'argent doré et taillées dans un quartz semi-transparent, dit: agate nébuleuse à reflets, de l'espèce que les bijoutiers appellent:_ pierre de lune.
_Des recherches sont faites activement le long de la voie._

Lafcadio froissa le journal.

— Quoi! les boutons de Carola maintenant! Ce vieillard est un carrefour.

Il tourna la page et vit en dernière heure :

RECENTISSIME

UN CADAVRE LE LONG DE LA VOIE


Sans lire plus avant, Lafcadio courut au Grand-Hotel. Il mit dans une enveloppe sa carte où ces mots inscrits sous son nom:

LAFCADIO WLUIKI

_vient voir si le Comte Julius de Baraglioul n'a pas besoin d'un secrétaire._

Puis fit passer.

Un laquais enfin vint le prendre dans le hall où il patientait, le guida le long des couloirs, l'introduisit.

Au premier coup d'oeil Lafcadio distingua, jeté dans un coin de la chambre, le _Corriere della Sera_. Sur la table, au milieu de la pièce, un grand flacon d'eau de Cologne débouché répandait sa forte senteur, Julius ouvrit les bras.

— Lafcadio! Mon ami... que je suis donc heureux de vous voir!

Ses cheveux soulevés flottaient et s'agitaient sur ses tempes; il semblait dilaté; il tenait un mouchoir à pois noirs à la main et s'éventait avec. — Vous êtes bien une des personnes que j'attendais le moins; mais celle au monde avec qui je souhaitais le plus pouvoir causer ce soir... C'est madame Carola qui vous a dit que j'étais ici?

— Quelle bizarre question!

— Ma foi! comme je viens de la rencontrer... Du reste, je ne suis pas sûr qu'elle m'ait vu.

— Carola! Elle est à Rome?

— Ne le saviez-vous pas?

— J'arrive de Sicile à l'instant et vous êtes la première personne que je vois ici. Je ne tiens pas à revoir l'autre.

— Elle m'a paru bien jolie.

— Vous n'êtes pas difficile.

— Je veux dire: bien mieux qu'à Paris.

— C'est de l'exotisme; mais si vous êtes en appétit...

— Lafcadio, de tels propos ne sont pas de mise entre nous.

Julius voulut prendre un air sévère, ne réussit qu'une grimace, puis reprit:

— Vous me voyez très agité. Je suis à un tournant de ma vie. J'ai la tête en feu et ressens à travers tout le corps une espèce de vertige, comme si j'allais 'évaporer. Depuis trois jours que je suis à Rome, appelé par un congrès de sociologie, je cours de surprise en surprise. Votre arrivée m'achève... Je ne me connais plus.

Il marchait à grands pas; il s'arrêta devant la table, saisit le flacon, versa sur son mouchoir un flot d'odeur, appliqua sur son front la compresse, l'y laissa.

— Mon jeune ami... vous permettez que je vous appelle ainsi... Je crois que je tiens mon nouveau livre! La manière, encore qu'excessive, dont vous me parlâtes, à Paris, de _L'Air des Cimes_, me laisse supposer qu'à celui-ci vous ne demeurerez pas insensible.

Ses pieds esquissèrent une sorte d'entrechat; le mouchoir tomba à terre; Lafcadio s'empressa pour le ramasser et tandis qu'il était courbé, il sentit la main de Julius doucement se poser sur son épaule comme avait fait précisément la main du vieux Juste-Agénor. Lafcadio souriait en se relevant.

— Voilà si peu de temps que je vous connais, dit Julius; mais ce soir je ne me retiens pas de vous parler comme à un...

Il s'arrêta.

— Je vous écoute comme un frère, monsieur de Baraglioul, reprit Lafcadio enhardi, — puisque vous voulez bien m'y inviter.

— Voyez-vous, Lafcadio, dans le milieu où je vis à Paris, parmi tous ceux que je fréquente: gens du monde, gens d'église, gens de lettres, académiciens, je ne trouve à vrai dire personne à qui parler; je veux dire: à qui confier les nouvelles préoccupations qui m'agitent. Car je dois vous avouer que, depuis notre première rencontre, mon point de vue a complètement changé.

— Allons, tant mieux! dit impertinemment Lafcadio.

— Vous ne sauriez croire, vous qui n'êtes pas du métier, combien une éthique erronée empêche le libre développement de la faculté créatrice. Aussi rien n'est plus éloigné de mes anciens romans que celui que je projette aujourd'hui. La logique, la conséquence, que j'exigeais de mes personnages, pour la mieux assurer je l'exigeais d'abord de moi-même; et cela n'était pas naturel. Nous vivons contrefaits, plutôt que de ne pas ressembler au portrait que nous avons tracé de nous d'abord: c'est absurde; ce faisant, nous risquons de fausser le meilleur.

Lafcadio souriait toujours, attendant venir et s'amusant à reconnaître l'effet lointain de ses premiers propos.

— Que vous dirais-je, Lafcadio? Pour la première fois je vois devant moi le champ libre... Comprenez-vous ce que veulent dire ces mots: le champ libre?... Je me dis qu'il l'était déjà; je me répète qu'il l'est toujours, et que seules jusqu'à présent, m'obligeaient d'impures considérations de carrière, de public, et de juges ingrats dont le poète espère en vain récompense. Désormais je n'attends plus rien que de moi. Désormais j'attends tout de moi; j'attends tout de l'homme sincère; et j'exige n'importe quoi; puisque aussi bien je pressens à présent les plus étranges possibilités en moi-même. Puisque ce n'est que sur le papier, j'ose leur donner cours. Nous verrons bien!