154 — LA PLUIE AU MATIN
La nuit s'efface. Les étoiles s'éloignent. Voici que les dernières courtisanes sont rentrées avec les amants. Et moi, dans la pluie du matin, j'écris ces vers sur le sable.
Les feuilles sont chargées d'eau brillante. Des ruisseaux à travers les sentiers entraînent la terre et les feuilles mortes. La pluie, goutte à goutte, fait des trous dans ma chanson.
Oh! que je suis triste et seule ici! Les plus jeunes ne me regardent pas; les plus âgés m'ont oubliée. C'est bien. Ils apprendront mes vers, et les enfants de leurs enfants.
Voilà ce que ni Myrtalê, ni Thaïs, ni Glykéra ne se diront, le jour où leurs belles joues seront creuses. Ceux qui aimeront après moi chanteront mes strophes ensemble.
155 — LA MORT VÉRITABLE
Aphrodita! déesse impitoyable, tu as voulu que sur moi aussi la jeunesse heureuse aux beaux cheveux s'évanouît en quelques jours. Que ne suis-je morte tout à fait!
Je me suis regardée dans mon miroir: je n'ai plus ni sourire ni larmes. Ô doux visage qu'aimait Mnasidika, je ne puis croire que tu fus le mien!
Se peut-il que tout soit fini? Je n'ai pas encore vécu cinq fois huit années, il me semble que je suis née d'hier, et déjà voici qu'il faut dire: On ne m'aimera plus.
Toute ma chevelure coupée, je l'ai tordue dans ma ceinture et je te l'offre, Kypris éternelle! Je ne cesserai pas de t'adorer. Ceci est le dernier vers de la pieuse Bilitis.
LE TOMBEAU DE BILITIS
156 — PREMIERE ÉPITAPHE
Dans le pays où les sources naissent de la mer, et où le lit des fleuves est fait de feuilles de roches, moi, Bilitis, je suis née.
Ma mère était Phoïnikienne; mon père Damophylos, Hellène. Ma mère m'a appris les chants de Byblos, tristes comme la première aube.
J'ai adoré l'Astarté à Kypre. J'ai connu Psappha à Lesbos. J'ai chanté comment j'aimais. Si j'ai bien vécu, Passant, dis-le à ta fille.
Et ne sacrifie pas pour moi la chèvre noire; mais, en libation douce, presse sa mamelle sur ma tombe.
157 — SECONDE ÉPITAPHE
Sur les rives sombres du Mélas, à Tamassos de Pamphylie, moi, fille de Damophylos, Bilitis, je suis née. Je repose loin de ma patrie, tu le vois.
Toute enfant, j'ai appris les amours de l'Adôn et de l'Astarté, les mystères de la Syrie sainte, et la mort et le retour vers Celle-aux-paupières-arrondies.
Si j'ai été courtisane, quoi de blâmable? N'était-ce pas mon devoir de femme? Étranger, la Mère-de-toutes-choses nous guide. La méconnaître n'est pas prudent.
En gratitude à toi qui t'es arrêté, je te souhaite ce destin: Puisses-tu être aimé, ne pas aimer. Adieu. Souviens-toi dans ta vieillesse, que tu as vu mon tombeau.
158 — DERNIÈRE ÉPITAPHE
Sous les feuilles noires des lauriers, sous les fleurs amoureuses des roses, c'est ici que je suis couchée, moi qui sus tresser le vers au vers, et faire fleurir le baiser.
J'ai grandi sur la terre des nymphes; j'ai vécu dans l'île des amies; je suis morte dans l'île de Kypris. C'est pourquoi mon nom est illustre et ma stèle frottée d'huile.
Ne me pleure pas, toi qui t'arrêtes: on m'a fait de belles funérailles, les pleureuses se sont arraché les joues, on a couché dans ma tombe mes miroirs et mes colliers.
Et maintenant, sur les pâles prairies d'asphodèles, je me promème, ombre impalpable, et le souvenir de ma vie terrestre est la joie de ma vie souterraine.
BIBLIOGRAPHIE
I. — BILITIS' SAEMMTLICHE LIEDER zum ersten Male herausgegeben und mit einem Woerterbuche versehen, von G. Heim — Leipzig. 1894.
II. — LES CHANSONS DE BILITIS, traduites du grec pour la première fois par P. L. (Pierre Louÿs). — Paris. 1895.
III. — SIX CHANSONS DE BILITIS, traduites en vers par Mme Jean Bertheroy. — _Revue pour les jeunes filles_. Paris. Armand Colin. 1896.
IV. — VINGT-SIX CHANSONS DE BILITIS, traduites en allemand par Richard Dehmel.— _Die Gesellschaft_, Leipzig. 1896.
V. — VINGT CHANSONS DE BILITIS, traduites en allemand par le Dr Paul Goldmann. — Frankfurter Zeitung. 1896.
VI. — LES CHANSONS DE BILITIS, par le professeur von Willamovitz-Moellendorf. — Goettingsche Gelehrte. — Goettinge. 1896.
VII, — HUIT CHANSONS DE BILITIS, traduites en tchèque par Alexandre Backovsky. — Prague. 1897.
VIII. — QUATRE CHANSONS DE BILITIS, traduites en suédois par Gustav Uddgren. — Nordisk Revy. — Stockholm. 1897.
IX. — TROIS CHANSONS DE BILITIS, mises en musique par Claude Debussy. — Paris. Fromont. 1898, etc.
TABLE
- VIE DE BILITIS
- I — BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE
- 1 — L'ARBRE
- 2 — CHANT PASTORAL
- 3 — PAROLES MATERNELLES
- 4 — LES PIEDS NUS
- 5 — LE VIEILLARD ET LES NYMPHES
- 6 — CHANSON
- 7 — LE PASSANT
- 8 — LE RÉVEIL
- 9 — LA PLUIE
- 10 — LES FLEURS
- 11 — IMPATIENCE
- 12 — LES COMPARAISONS
- 13 — LA RIVIÈRE DE LA FORÊT
- 14 — PHITTA MELIAÏ
- 15 — LA BAGUE SYMBOLIQUE
- 16 — LES DANSES AU CLAIR DE LUNE
- 17 — LES PETITS ENFANTS
- 18 — LES CONTES
- 19 — L'AMIE MARIÉE
- 20 — LES CONFIDENCES
- 21 — LA LUNE AUX YEUX BLEUS
- 22 — RÉFLEXIONS (non traduite)
- 23 — CHANSON (Ombre du bois)
- 24 — LYKAS
- 25 — L'OFFRANDE À LA DÉESSE
- 26 — L'AMIE COMPLAISANTE
- 27 — PRIÈRE À PERSÉPHONÊ
- 28 — LA PARTIE D'OSSELETS
- 29 — LA QUENOUILLE
- 30 — LA FLÛTE DE PAN
- 31 — LA CHEVELURE
- 32 — LA COUPE
- 33 — ROSES DANS LA NUIT
- 34 — LES REMORDS
- 35 — LE SOMMEIL INTERROMPU
- 36 — AUX LAVEUSES
- 37 — CHANSON
- 38 — BILITIS
- 39 — LA PETITE MAISON
- 40 — LA JOIE (non traduite)
- 41 — LA LETTRE PERDUE
- 42 — CHANSON
- 43 — LE SERMENT
- 44 — LA NUIT
- 45 — BERCEUSE
- 46 — LE TOMBEAU DES NAÏADES
- II — ÉLÉGIES À MYTILÈNE
- 47 — AU VAISSEAU
- 48 — PSAPPHA
- 49 — LA DANSE DE GLÔTTIS ET DE KYSÉ
- 50 — LES CONSEILS
- 51 — L'INCERTITUDE
- 52 — LA RENCONTRE
- 53 — LA PETITE APHRODITÊ DE TERRE CUITE
- 54 — LE DÉSIR
- 55 — LES NOCES
- 56 — LE LIT (non traduite)
- 57 — LE PASSÉ QUI SURVIT
- 58 — LA MÉTAMORPHOSE
- 59 — LE TOMBEAU SANS NOM
- 60 — LES TROIS BEAUTÉS DE MNASIDIKA
- 61 — L'ANTRE DES NYMPHES
- 62 — LES SEINS DE MNASIDIKA
- 63 — LA CONTEMPLATION (non traduite)
- 64 — LA POUPÉE
- 65 — TENDRESSES
- 66 — JEUX
- 67 — ÉPISODE (non traduite)
- 68 — PÉNOMBRE
- 69 — LA DORMEUSE
- 70 — LE BAISER
- 71 — LES SOINS JALOUX
- 72 — L'ÉTREINTE ÉPERDUE
- 73 — REPRISE (non traduite)
- 74 — LE CŒUR
- 75 — PAROLES DANS LA NUIT
- 76 — L'ABSENCE
- 77 — L'AMOUR
- 78 — LA PURIFICATION
- 79 — LA BERCEUSE DE MNASIDIKA
- 80 — PROMENADE AU BORD DE LA MER
- 81 — L'OBJET
- 82 — SOIR PRÈS DU FEU
- 83 — PRIÈRES
- 84 — LES YEUX
- 85 — LES FARDS
- 86 — LE SILENCE DE MNASIDIKA
- 87 — SCÈNE
- 88 — ATTENTE
- 89 — LA SOLITUDE
- 90 — LETTRE
- 91 — LA TENTATIVE
- 92 — L'EFFORT
- 93 — MYRRHINÊ (non traduite)
- 94 — A GYRINNÔ
- 95 — LE DERNIER ESSAI
- 96 — LE SOUVENIR DÉCHIRANT
- 97 — À LA POUPÉE DE CIRE
- 98 — CHANT FUNÈBRE
- III — ÉPIGRAMMES DANS L'ILE DE CHYPRE
- 99 — HYMNE À ASTARTÉ
- 100 — HYMNE À LA NUIT
- 101 — LES MÉNADES
- 102 — LA MER DE KYPRIS
- 103 — LES PRÊTRESSES DE L'ASTARTÉ
- 104 — LES MYSTÈRES
- 105 — LES COURTISANES ÉGYPTIENNES
- 106 — JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE
- 107 — LES PARFUMS
- 108 — CONVERSATION
- 109 — LA ROBE DÉCHIRÉE
- 110 — LES BIJOUX
- 111 — L'INDIFFÉRENT
- 112 — L'EAU PURE DU BASSIN
- 113 — LA FÊTE NOCTURNE (non traduite)
- 114 — VOLUPTÉ
- 115 — L'HÔTELLERIE
- 116 — LA DOMESTICITÉ
- 117 — LE TRIOMPHE DE BILITIS
- 118 — À SES SEINS
- 119 — LIBERTÉ (non traduite)
- 120 — MYDZOURIS
- 121 — LE BAIN
- 122 — AU DIEU DE BOIS
- 123 — LA DANSEUSE AUX CROTALES
- 124 — LA JOUEUSE DE FLÛTE
- 125 — LA CEINTURE CHAUDE
- 126 — À UN MARI HEUREUX
- 127 — À UN ÉGARÉ
- 128 — THÉRAPEUTIQUE
- 129 — LA COMMANDE
- 130 — LA FIGURE DE PASIPHAË
- 131 — LA JONGLEUSE
- 132 — LA DANSE DES FLEURS
- 133 — LA DANSE DE SATYRA (non traduite)
- 134 — MYDZOURIS COURONNÉE (non traduite)
- 135 — LA VIOLENCE
- 136 — CHANSON
- 137 — CONSEILS À UN AMANT
- 138 — LES AMIES À DÎNER
- 139 — LE TOMBEAU D'UNE JEUNE COURTISANE
- 140 — LA PETITE MARCHANDE DE ROSES
- 141 — LA DISPUTE
- 142 — MÉLANCOLIE
- 143 — LA PETITE PHANIÔN
- 144 — INDICATIONS
- 145 — LE MARCHAND DE FEMMES
- 146 — L'ÉTRANGER
- 147 — PHYLLIS (non traduite)
- 148 — LE SOUVENIR DE MNASIDIKA
- 149 — LA JEUNE MÈRE
- 150 — L'INCONNU
- 151 — LA DUPERIE
- 152 — LE DERNIER AMANT
- 153 — LA COLOMBE
- 154 — LA PLUIE AU MATIN
- 155 — LA MORT VÉRITABLE
- LE TOMBEAU DE BILITIS
- BIBLIOGRAPHIE