—Cette... Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les syllabes qui manquent à votre énumération?
—Non, je ne les prononcerai pas.
—Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu'elles me soient agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore.
*
Pascase répondit, maintenant presque calme:
—C'est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela va-t-il vous paraître d'une psychologie assez curieuse, je suis venu parce que je sais qu'elle va venir et je veux la voir, je vous en prie, laissez-moi la voir.
—Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons. D'abord vous me dites aujourd'hui tout le contraire de ce que vous affirmiez l'autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n'y aucun motif connu de moi pour qu'elle vienne aujourd'hui. Cependant, il est vrai que j'ai pensé à elle et que je l'ai désirée.
—J'ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle, c'est peut-être parce qu'elle pense à vous. Il y a une chance pourqu'elle vienne.
—Et si elle vient, et quand vous l'aurez vue?
*
Pascase répondit, avec cette logique froide qu'il maniait facilement, même pendant ses extraordinaires accès de nervosité:
—J'ai réfléchi. Je crois que je l'aime parce que je ne la connais pas. L'ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne serai pas plus malheureux qu'avant.
—C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces aventures?
—Rien. Je vous laisse.
—Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine sans me le dire?
—Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que par vous. Refusez et tout sera dit.
—Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite, à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non. Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul je puis comprendre.
—Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son seul amant?
—Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux; pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue; à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle. Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes; elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou sous le suaire, mais Christine est immortelle.
—Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me railler?
—Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je dis ce que je pense.
—Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité. Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la voir: elle m'aimera peut-être.
—Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une affirmation nette et même brutale?
—Ni l'un ni l'autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de tant de songes! Savez-vous même ce que c'est que la vérité?
*
Diomède répondit en souriant:
—Non, mon ami, je n'en sais rien.
*
La conversation dériva, puis Christine n'était vraiment pas venue. Ils s'en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l'état de bons animaux bien raisonnables.
Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de feuilles de vigne, Diomède regretta d'avoir un ami. Depuis deux ans qu'il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie agréable. C'était un homme sans doute sûr de caractère, mais d'esprit extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue et se cognent aux arbres faute d'avoir songé qu'il y a des arbres dans la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental, logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L'histoire de Christine aussi l'inquiétait; il n'y voyait nulle solution.
*
«Cependant, songeait-il, c'est assez amusant. Psychologie morbide ou normale? Morbide, puisque c est intéressant. D'ailleurs le normal ne peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le dernier sont dissemblables parce qu'ils sont ou précédés ou suivis du silence...
Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu coupable? Nous verrons cela.»
*
Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable.
«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et au jeu, et le cerveau d'un ami est plein d'allées et de pelouses complaisantes...»
*
A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque peur. Il se reprit:
«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla main la même idée le long du même sentier?»
*
Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des riens, affectueusement:
—Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables?
VII
L'ABEILLE
Puis soudain l'abeille se taisait
buvait, les ailes calmes, la vie de la
fleur humaine.
—C'est Mauve.
Elle avait l'air tout blanc, d'un blanc triste, par sa robe incolore, ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise, sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant:
—N'est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre?
Diomède y consentit volontiers.
Elle continua:
—Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches comme de l'eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses qui remuent le cœur, des choses qui m'ont bien fait réfléchir. A son atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On dirait qu'il va repeindre le monde, un monde d'harmonie et de grâce, doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela signifie qu'on devrait laisser voir ainsi son âme, qu'elle fût assez belle pour qu'on ne rougît point de la montrer.
—Mauve récite une leçon, dit Diomède.
—Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu'elles lui plaisent.
—Alors le beau vieillard vous a charmée?
—Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie.
—Et Mauve vient me faire ses confidences?... Donne-moi tes lèvres!
Mauve les donna, puis elle dit:
—Oui, prends, pendant qu'il est encore temps.
Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d'une jeune chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta:
—Cyran m'a conquise d'une seule bataille. Je résiste encore, ma chair est en rébellion, mais mon âme est soumise. Diomède, j'ai peur de devenir une créature angélique.
—Que feras-tu alors de ta beauté, petite Mauve?
—Je ne sais pas. Rien. Ou bien je la donnerai à Cyran pour qu'il la mette sur les murs des églises.
—C'est tout ce qu'il en peut faire.
*
La, Mauve voulut bien rire un peu. Elle reprit:
—Il m'a avoué son petit frisson, l'autre soir, tu te souviens, quand je le buvais... Il appelle ça des tentations; moi, des désirs. C'est vrai, je le désirais de toutes mes forces. Je suis rentrée contente et furieuse. Je vous maudissais tous les trois, même toi, Diomède. Le lendemain, à sept heures, Tanche vient me chercher. J'ai posé, j'ai écouté, et je suis troublée.
—Et Cyran? demanda Diomède.
—Cyran m'observe. Je crois qu'il m'aime, comme un petit animal, un petit chat dont on veut faire l'éducation. Il m'a caressé les hanches, doucement, d'un geste innocent et distrait, puis il s'est mis à dessiner et à parler...
—De quoi?
—De tout ce qui est blanc, de tout ce qui est simple, de tout ce qui est pur. Je n'ai pas très bien compris, mais j'ai été émue.
—Mauve, on n'est ému que parce que l'on ne comprend pas bien. L'émotion est un sentiment. Ensuite?
—Ensuite me voilà. J'ai l'air un peu bête, n'est-ce pas?
—Très peu.
*
*
Elle se leva, ôta son chapeau, ses gants, alla sur le divan, près de Diomède, se roulant autour de lui, disant:
—J'aime encore Diomède.
—Encore?
—Encore et à peine, mais encore un peu, assez pour être son esclave aujourd'hui. Demain, peut-être pas...
*
Très amusé d'abord par ces mines qui faisaient de Mauve une petite victime, il ramena lentement à l'état de petite épouse. Mauve, qui aimait à prendre, se laissait prendre. D'ordinaire, insinuante et impérieuse, elle violait doucement, intéressée par les capitulations successives, jouissant des retraits et des sursauts de la pudeur des mâles qui n'est vaincue qu'au moment où elle devient inflexible. Son jeu était serré, sûr et astucieux; délicieux insecte d'aventure, serrant autour de sa proie les spirales de son vol, elle chantait comme une abeille; puis soudain l'abeille se taisait, buvait, les ailes calmes, la vie de la fleur humaine. Mais aujourd'hui, peureuse, elle se laissait dévêtir avec la patience d'une orpheline, sans autre désir que d'être agréable aux mains de son ami.
*
Beaucoup elle avait aimé Diomède, toujours doux et serviable dans les choses de l'amour, et même patient, volontiers plié aux caprices de chaque caractère féminin ou habile à ne demander à des yeux jamais que leur sourires naturels. Avec lui les femmes rassurées devenaient presque sincères; confiantes, elles ouvraient l'armoire de leurs vices, lui laissant manier les gants, les dentelles, les plumes et les soies: l'armoire refermée, on avait joui de tout, délicatement, sans rien gâter, sans rien froisser, et tout se retrouvait à sa place, bien sous la main, pour une autre fois. Il n avait jamais l'air de les mépriser, soit pour la hardiesse de leurs mœurs, soit pour l'équivoque de leurs gestes, soit pour la facilité de leurs émois. Il ne croyait pas que des fleurs sont belles parce qu'elles sont enfermées derrière des grilles, des murs ou des sauts-de-loup; les belles le sont partout, dans les forêts, dans les prés et même le long des chemins; si un peu de poussière parfois les poudre, elles ont aussi toutes les bénédictions de la pluie du ciel et toutes les bonnes fortunes du soleil. Enfin, il était indulgent, ayant décidé qu'en somme si la libre pratique de l'amour était une tare pour les femmes, elle en devait être sans doute une aussi pour les hommes. Et la vénalité même, si elle déshonore une femme qui se livre, que ne déshonore-t-elle pas l'homme qui accepte le marché? Est-il donc plus moral d'acheter que de vendre une turpitude? Mais pourquoi turpitude? Il n'est pas honteux pour un homme de vivre de son intelligence; il n'est pas honteux, pour une femme, de vivre de sa beauté.
Mauve, qui vivait de sa beauté, n'était donc pas méprisée par Diomède, ni par Cyran, ni par Pascase, ni par Tanche, ni par plusieurs autres jeunes hommes qui la respiraient volontiers.
*
Cependant, devant cette jolie créature, mais trop connue, Diomède se laissait aller, pour la première fois, à des pensées qui n'étaient pas d'amour.
A demi-dévêtue, étendue les yeux clos, les mains sous la nuque, une jambe repliée et l'autre pendante, Mauve lui parut tout à coup inutile dans sa vie. Quel plaisir vraiment avait-il à baiser ainsi à petits coups ces seins menus et froids? Il se sentit absurde, l'espace d'une seconde, mais Mauve, ayant peut-être senti le danger, le coucha sur elle impérieusement.
*
Recoiffée et gantée, elle se déclara un peu lasse de ses vagabondages. Parmi les paroles de Cyran, il y en avait plusieurs qu'elle avait déjà entendues intérieurement.
—Cela vous explique, Diomède, l'émotion que j'ai ressentie. Quoique je m'en sois bien cachée, il y a longtemps que je songe à n'avoir qu'une robe, qu'une bague et qu'un ami. Me comprenez-vous bien, Diomède?
Un instant, Diomède se crut l'unique ami élu par Mauve. Il en eut de l'effroi, prévoyant de douloureuses explications. Comme il ne répondait pas, elle continua, sur un ton contrit:
—On ne reconnaîtra plus Mauve, elle sera toute changée. Déjà aujourd'hui, j'ai été bien différente, n'est-ce pas? Vous ai-je fait plaisir, au moins? Non, Diomède, je le sens, tu as regretté l'ancienne Mauve. Que veux-tu? Elle est morte. J'ai voulu la ressusciter pour toi: je n'ai peut-être évoqué qu'une larve.
Diomède était consterné. Il la laissa partir sans avoir trouvé un mot de la fin vraiment cordial.
*
Seul, il réfléchit et comprit pourquoi Mauve qui lui avait toujours été agréable, l'avait aujourd'hui séduit si faiblement:
«Ses pensées n'étaient plus celles qui vivifiaient son corps, quand son corps m'était doux. Plus de sensualité, plus de beauté. Les femmes ne sont vraiment belles que pour ceux qu'elles désirent.»
*
Il songea encore:
«Mais je vais presque pleurer Mauve. Nous nous aimions très bien.»
Et encore:
«Non, pas très bien. Illusion, jeu, sourire. Mais je me dupais moi-même très doucement avec ces petites illusions, ces petits jeux, ces petits sourires. Tout cela était aimable, facile, léger.»
Et encore:
«De qui Mauve peut bien être amoureuse? De Cyran? Qu'importe! Je la regrette. Oui, je vais presque la pleurer.»
VIII
LES LANDES
Je détourne les mots de leur cours
comme on détourne les rivières pour
les jeter à travers la stérilité des
landes où, frêles et paies, les idées
fleurissent mal.
—Des explications sur Cyrène? Je ne connais pas toute sa vie et ce que j'en sais ne me captive pas extrêmement; c'est trop conforme au manuel, trop ce qui devait arriver. A ce moment de la civilisation, toute fille intelligente et sans principes pourrait devenir une Cyrène, avec des nuances. Mais elle est seule et elle règne.
Ainsi parlait Diomède, et Pascase écoutait avec soin.
*
Assis à la terrasse d'un café, ils attendaient en buvant de violents alcools l'heure de se présenter chez cette femme illustre.
—Il faut nous exciter un peu, mon ami, acquérir l'illusion que nous allons entrer dans un plaisir. Prenons cette assurance. Pour moi, qui ai quelques motifs particuliers d'inquiétude... Non, qu'il s'agisse de vous et non de moi. Pensera moi m'ennuie et me déprime... Cyrène est encore très belle.
*
Pascase aurait voulu savoir son âge. Diomède ignorait cela:
—Mais c'est très difficile. L'âge des femmes? Sait-on l'âge des chevaux? Avec de l'avoine broyée, la tondeuse, des soins, du repos, un beau harnachement et des sabots vernis, un cheval est toujours jeune. Seul, le palefrenier connaît son âge, ou le vétérinaire. Il faut demander l'âge de Cyrène à sa femme de chambre ou à son médecin. Mettons la seconde jeunesse. Époque délicieuse pour une femme célèbre, car les hommes sont si vains que la gloire lui redonne plus de beauté que les années ne lui en ont pris. C'est ainsi l'âge d'or des femmes de théâtre, le moment où leur cœur se renouvelle et se rajeunit; les pubertés s'émeuvent et se serrent autour de la prêtresse; elle donne de bons conseils et procède aux initiations; elle est la mère, la maîtresse et le professeur; et avec l'autorité de son nom, de son expérience et de son corps macéré dans les essences, elle régente toute la génération dont elle pourrait être la grand-mère.
Diomède répondit à une objection de Pascase:
—Mais, mon ami, chez les êtres bien, doués le corps ne bouge qu'à l'extrême vieillesse. Ninon et Goethe, à quatre-vingts ans, avaient conservé, du menton au talon, toute leur harmonie plastique... Enfin, voici un peu de son histoire: Petite bourgeoise et sentimentale, elle se marie. Pas de religion, pas de mœurs, un sens indécis de la tenue, elle est vouée à l'adultère. Elle y tombe et cela n'étonne personne, ni elle. Au contraire elle en est fière, comme d'une distinction, d'une élégance conquise et qui la sort d'entre ses sœurs. Elle n'est plus déjà la petite bourgeoise; elle est la petite bourgeoise adultère. Un peu sotte encore, malgré son intelligence, elle tire vanité de cet état assez commun, s'épanouit et devient plus jolie. Le petit amant flatté, mais qui la méprise (étant, lui, très sot, et définitivement) lui enseigne toutes les gammes. Elle chromatise, elle apprend à jouir de son sexe, à tirer parti de toutes ses muqueuses. Cependant elle songe; son petit cœur ambitieux bat et sonne; elle se sent égale aux plus célèbres en esprit, en beauté, en industrie sexuelle, et elle n'est rien que la petite maîtresse d'un petit commis. Crise dont le hasard décide. Elle aurait pu rencontrer le viveur riche, celui qui offre une paire de chevaux; elle rencontre l'homme qui écrit dans les journaux: elle écrira. L'homme est vieux, puissant et turpide; il dicte: elle écrit; il dit: elle obéit. Elle a compris l'importance d'être coadjutrice; humble et docile, elle attend la succession. Tout en apprenant son métier nouveau, elle est la caisse, car le journal appartient à l'homme; elle paie en ouvrant son corsage. L'homme meurt, elle pleure, elle est célèbre. Depuis cela, soit dans les journaux qu'elle possède et qu'elle dirige, soit dans tous les autres, elle n'a pas cessé d'écrire un seul jour de sa vie, même pendant ses aventures et ses fugues. Dans la société actuelle, tout autre critérium faisant défaut, un écrivain n'est jugé que sur l'abondance ou la rareté de sa copie; celui-là est perdu qui s'arrête au bout du sillon, pour méditer. On ne laboure plus avec des bœufs; on laboure à la vapeur. La machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes; cela va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs frais généraux,—idéal de tout sage commerce. Cyrène qui est riche et pompeuse emploie des sténographes; elle en a trois qui alternent et se suppléent, car elle dicte comme on parle, comme parle une femme active et abondante, sans jamais s'arrêter ni réfléchir. Un article ordinaire ne lui demande pas plus de vingt minutes; elle en parle cinq ou six tous les matins, et elle recommencerait après déjeuner si le nombre des journaux était assez grand pour coïncider avec la fécondité de son génie. Mais, ce qui est encore plus admirable, c'est que dans cette copie au cours vertigineux il n'y ait jamais ni une lueur d'esprit, ni une phosphorescence d'idée. Cela me tourmenta longtemps; enfin, comme Newton découvrit le système du monde en voyant tomber une pomme, je compris Cyrène, un jour, en voyant couler un ruisseau.
—Dire que c'est votre amie! s'écria Pascase.
—Et ce sera la vôtre. Elle est aimable, spirituelle et d'une intelligence évidente, mais inapte à faire passer aucun de ces dons dans ses écritures. Je ne crois pas qu'elle s'abstienne volontairement de laisser paraître son talent; elle aurait des oublis, des absences. Jamais: c'est impeccablement fluidique et nul. Le talent, d'ailleurs, mais d'abord le style, condition primordiale du talent, est incompatible avec son industrie. Rien de fatigant pour le peuple des lecteurs comme le style; une métaphore nouvelle trouble ou irrite un esprit simple et inculte; s'il la comprend, cela ne lui cause aucun plaisir, mais il trouve l'auteur prétentieux et lui en veut d'avoir accroché même une seconde son œil et son esprit; s'il ne comprend pas, ce qui est plus commun, il se fâche. C'est très juste et bien raisonnable. Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point comme pense l'homme moyen d'aujourd'hui. Il n'y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s'exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n'y aura plus d'idées générales, toute notion de l'extra-sensible étant abolie ou considérée comme l'un des symptômes de la folie, il est très possible qu'on délaisse, comme trop lent, notre système d'écriture. A des hommes parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil, froid; chaud. J'estime qu'avec cinquante grognements gradués et autant de signes représentatifs un troupeau d'hommes socialisés exprimera parfaitement tout son génie. En attendant et dès aujourd'hui, nous devons admettre la parfaite inutilité de la littérature et de tous les arts; seuls jouent l'enfant ou le débile. Forte et mûre, l'humanité ne jouera pas plus à faire des vers, de la musique ou de la peinture, qu'une femme de soixante-dix ans à la poupée ou à la Tour-prends-garde. Ah! mon cher Pascase, que nous sommes heureux d'être des enfants!
—Moi, je ne détesterais pas, dit Pascase, une humanité plus sérieuse et mieux ordonnée, avec moins d'imprévu, moins d'injustice.
—Mon cher, la peau vous démange à la place du collier. L'injustice est l'une des conséquences de l'exercice de la liberté. Elle est davantage: elle est l'œuvre même de la nature et l'œuvre même de Dieu. La fortune est une injustice, mais la beauté en est une autre et bien plus grave, une injustice essentielle, comme l'intelligence, comme tous les dons qui supériorisent un homme. Soyons injustes, mon ami, souffrons de l'injustice, mais soyons libres. On en a fait là-dessus une fable assez ingénieuse, peut-être la connaissez-vous?... Enfin, qu'est-ce que l'injustice? Est-il injuste que Cyrène gagne le salaire de deux cents ouvrières? Je n'en sais rien et cela m'est égal. Elle est la joie du peuple; elle a fait le plaisir de bien des hommes; elle ravit la jeunesse par l'ampleur magnifique de ses charmes. Son rôle est beau...
—Vous vous êtes bien moqué de moi, Diomède, le jour où vous m'engagiez à plaire à cette vieille pécheresse...
—Soyez donc plus parisien, Pascase. Je vous engage toujours à lui plaire. Une femme de luxe, comme Cyrène, n'a que Page qu'on lui suppose. Supposez, doutez, rêvez. Pourquoi sa forme corporelle, harmonieusement développée, ne serait-elle pas encore pure? Qu'en savez-vous! Essayez.
—Cynisme! dit Pascase.
—Oui, cynisme. L'amour ne comprend que deux termes: la chasteté et le cynisme. Tout l'intermédiaire est fait de lâcheté, de morale, d'hypocrisie. L'amour est bestial ou divin.
—Diomède, vous vous exaltez vers le paradoxe, ce qui est votre manière de vous pencher sur l'absurde et de vous enivrer des vapeurs marécageuses... Dites-moi plutôt: cette Cyrène a connu tous les métiers?
—Tous les métiers de femme. Aucun de ces métiers n'est déshonorant. De savoureuses anguilles vivent dans la vase, une saison, l'été...
—Elles en gardent le goût...
—Si peu que c'en est un piment. Tous ces métiers d'ailleurs n'ont rien de mystérieux, lis se réduisent facilement à un seul: la prostitution. Mon ami, ne tremblez pas: c'est le métier commun à tous et à toutes. C'est le métier de notre corps et celui de notre âme; et tous nos sens ne font que jouir de la prostitution universelle des hommes, des bêtes, des choses et de Dieu. Les femmes, spécialement, sont si bien faites pour cela: ou la cellule ou le monde. N'avez-vous donc jamais désiré dévêtir la nonne qui passe les yeux baissés, et, dévêtue, lui refaire une ceinture de ses lourds chapelets, et jouir de cette chair sacrée, rival de Jésus, l'éternel amant? La nonne qui passe, pourrait-elle passer pure, puisque j'ai des yeux? Et songez à ce Jésus qu'elles aiment toutes et qu'elles pressent en sanglotant sur leurs seins martyrisés...
*
Pascase cria:
—Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C'est absurde...
—Mais, reprit Diomède très doucement, je détourne les mots de leur cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent mal... Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les eaux stagnantes; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil les terres boueuses qui vous donnent la fièvre. Vous avez la fièvre du moral et du convenable, Pascase,—et cependant vous voilà assis à la terrasse d'un café, prostitué à tous ces yeux féminins. Tenez, celle-ci vous désire. Elle feint de s'intéresser aux cordons de ses souliers et elle relève sa robe afin de faire naître en vous une idée sexuelle qui s'accouple à celle que vient d'éveiller en ses nerfs obscurs la vue de votre barbe épaisse et brune.
—Elle veut un louis ou moins, dit Pascase.
—Peut-être, mais ce n'est pas l'essentiel. Riche elle vous eût offert le même regard, le même geste, et la même jambe. Elle se vend, parce qu'elle ne trouve pas à se donner: vous comprendrez aujourd'hui ce mot qui jusqu'ici vous avait semblé banal, ou seulement spirituel.
IX
LE CYGNE
Quand elle releva un de ses bras
pour arrêter l'éventail, on eut dit
un cygne qui du fond de l'eau ramène
et secoue son col flexible et
blanc.
Un peu couchée dans une bergère, Cyrène attendait. Debout, deux ou trois petits jeunes gens la regardaient, disant avec émotion des choses puériles. Les bras nus, les épaules voilées d'une dentelle noire, les seins un peu découverts, tout son beau corps affirmé par la souplesse des étoffes légères, elle se laissait boire, souriante, renversant la tête, une main contre sa joue, et sous la dentelle on voyait son aisselle luire comme un ventre de corbeau. Derrière le dos des adolescents, des mains se crispaient: l'un de ces adorants, jusqu'alors muet, se mit à balbutier; ses lèvres tremblaient; de pâle il devint tout rouge. Maternellement Cyrène lui dit:
—Enfant, vous vouliez me faire un compliment; il est fait. Donnez-moi mon éventail... Là, sur la petite table... Merci... Non, ouvrez-le... Éventez-moi...
*
Alors, laissant tomber ses bras et glisser son fichu de dentelle, elle respirait largement et ses seins se gonflaient. Quand elle releva un de ces bras pour arrêter l'éventail, on eût dit un cygne qui du fond de l'eau ramène et secoue son col flexible et blanc.
*
Du seuil, Diomède et Pascase avaient vu la scène d'adoration et les complaisances de l'idole. Ils s'avancèrent; elle se leva pour tendre la main à Diomède et tout de suite l'entraîna dans un coin.
*
—Vous savez, Diomède, je crois que Cyran va venir.
—Vous en êtes sûre?
—Non, mais Tanche m'a promis de l'amener. Et tenez ce papier bleu...
Elle le tirait de son corsage.
—S'il était tombé, dit Diomède, pendant que l'éventail d'Elian vous dilatat le cœur, il aurait cru, cet enfant ... il aurait eu du chagrin.
—Je le vois pour la première fois.
—Précisément, s'il vous connaissait, vous n'auriez plus le pouvoir de lui faire du chagrin.
—Mon cher, j'aimerais mieux lui faire du plaisir.
—Ah! Cyrène, que je vous aime! ô délicieuse amie!
—Enfin, lisez.
—«Crois viendra. Entendu décoration orphelines.» Dieu, que ce Tanche est avare! Expliquez.
—Très simple. Orphelinat. Chapelle. Il offert ornements et Sina décoration. Cyran évangéliser les murs, anges, nuages, âmes.
—Rédemption?
—Oui, Notre-Dame de la Rédemption.
—Bon vocable, mais je voulais dire rachat.
—De quoi? Repentir? je ne me repens pas même de vous.
—Cyran fait pénitence pour deux.
—Pauvre Cyran...
—Achevez.
—Eh bien, oui. Je l'aime encore, je l'aime et je n'ai peut-être jamais aimé que lui. Je me souviens, dans les derniers temps, nous avons pleuré toute une nuit. Quelle douceur! La petite bourgeoise sentimentale, comme vous dites... Non, mon ami, c'était pur, c'était large, c'était haut... Nous étions sur une montagne... Il y est resté tout seul, après m'avoir rejetée d'auprès de lui... Pourquoi? Il a eu peur. Il a cru que j'étais incapable d'être fraternelle... Je l'aimais assez pour lui sacrifier tout... Oui, tout, même la luxure... Qu'il soit chargé de tous les péchés que son abandon m'a fait commettre!
—Ne dites pas cela, Cyrène, c'est mal.
—C'est mal. Je ne le dis pas. Mais on peut bien maudire un peu ceux que l'on aime toujours et qui ne vous aiment plus.
—Il ne vous a pas oubliée.
—Je le sais, mais il a toujours peur.
—Oui, et il a raison.
—Je lui ai donné raison, je l'avoue; mais que puis-je faire? Mon métier m'ennuie, je méprise les hommes et les hommes me méprisent, tout en me craignant et en me désirant; alors je me penche vers les âmes neuves...
—Et les corps nouveaux...
—Cela me rafraîchit.
—Votre éventail aux mains d'Elian, c'était charmant.
—Et innocent.
—Cyrène, je vous connais. Elian s'endormira ici la tête sur votre épaule. Est-ce le même éventail?
—Le même, dit Cyrène en riant, le même et la même Cyrène.
*
Diomède n'ayant pas répondu, Cyrène reprit:
—Voici le complot. Sina va venir, vous le conduirez à Cyran, vous mènerez la conversation et vous ne vous tairez que lorsque Cyran aura accepté. Il y a là pour lui des années de travail, de joie, et presque une fortune. Stupide et vaniteux, Sina paiera ce que je voudrai. Ainsi je serai très bien vengée. Par moi et sans qu'il le sache, Cyran aura acquis plus de gloire et tout l'argent qui lui manque depuis qu'il a renoncé à faire des portraits et des tableautins. Vous approuvez?
—Oui. Vous êtes belle.
Lui mettant doucement les mains sur les épaules, elle le baisa au front.
*
Pascase rôdait. Diomède le présenta et Cyrène accorda tout, habituée à ne voir dans les inconnus que des suppliants ou des amants. Elle dit:
—Tout ce que Diomède arrangera avec Daniel.
Puis:
—Ah! voilà Tanche! Mon Dieu, tout seul!
—Ce Daniel? demandait Pascase.
—Un secrétaire.
*
Tanche, l'air inquiet, caressait sa maigre barbe:
—Il est là, dans une voiture, avec Pellegrin, que j'ai heureusement rencontré et qui le surveille. A la dernière minute, il a eu un scrupule... Si Diomède?
—Diomède, je vous en prie!
Diomède voulut bien.
*
Cyrène fit le tour du salon, ayant pris au hasard le bras de Pascase, qui se redressait un peu ivre, fier et souriant. Il reconnut Elian, qu'il avait rencontré avec Diomède, et lui envoya un petit salut amical.
Aussi neuf que lui, Elian en fut tout réjoui.
Cependant Cyrène, au milieu des gestes et des mots échangés, tournait à chaque instant la tête vers la porte, ce qui faisait passer de jolis reflets sur son cou et sur ses épaules. Sa figure pâle et mate de brune profonde se rosait un peu par l'émotion; sa voix était très douce, tout amollie; elle paraissait plus belle que les autres soirs; les yeux la regardaient avec joie.
Pascase, sans comprendre et sans réfléchir, jouissait de sentir son bras trembler sous le sien; il le serra un peu afin de mieux sentir les petits frissons de la chair.
*
Comme ils étaient à l'autre bout du salon, vis-à-vis la porte d'entrée, Cyran parut.
Il y eut un grand silence et un grand émoi, car tout le monde savait. Les hommes qui étaient assis se levèrent, s'avancèrent et derrière eux quelques jeunes femmes troublées par la vue du maître. On le reconnaissait d'après ses portraits.
Brusquement, lâchant le bras de Pascase, Cyrène s'avança, tendant les mains, ne trouvant rien à dire. Cyran balbutiait:
—Chère amie, chère amie...
*
Assis, il fut aussitôt entouré, mais il ne disait rien, roulant des yeux soupçonneux, s'essuyant le front; un instant il s'occupa a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête: Diomède lui parlait de ses fresques.
Il répondit, l'air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases hachées, jamais finies, il se sentit très à l'aise, c'est-à-dire seul. L'auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste. Tanche prit son adresse, pendant qu'il rougissait.
—Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la pose, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui les rend si dangereux. L'art est mort par le modèle... A Florence et partout, avant Léonard, on a peint d'après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres... Cela valait encore mieux que le modèle de métier... Le modèle est bête et béat, surtout l'Italien... Le brun frisé, la grande barbe blanche, la madone aux larges paupières baissées... Parisiens, les modèles mâles ont l'air canaille et les femelles, l'air grivois... Prenez des gens qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent... J'ai trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau... Elle sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras... «Ah! monsieur, c'est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible que j'ai peur de le perdre aussi.» J'en ai fait la madone qui pleure le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie présente... Elle est admirable, admirable!... Le modèle, voilà: on fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c'est l'école de dessin! L'art d'aujourd'hui est terrifiant, l'art protégé. Il y a quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là. Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze toiles; on l'avait mis jusqu'au milieu d'une vue de Normandie... Alors, ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu'il vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent.
*
Elian pensa à Cyrène: il l'adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur et cet orgueil.
*
Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où il perdait volontiers des sommes, avec l'air de distribuer de l'or à des clients romains.
Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s'acheva. Cyran fut vaincu.
*
Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et amantes près de cette créature â qui nulle luxure n'était étrangère. Agenouillée près d'elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce spectacle qui n'intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes gens; Pellegrin murmura des vers:
Reines des soirs anciens, amantes immortelles...
Ces yeux où la beauté s'enivre d'être belle...
Adorables caresses où les gestes d'amour
Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes...
Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres...
A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette saisit la main de Pellegrin et femmena.
—Dites-moi des vers, mais d'autres... Ceux-là sont beaux, mais je ne les aime pas... Une reine, une seule reine... Une reine et son roi...
Ils s'en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les ramages sombres des pâles verdures.
*
Elian à son tour, énervé, triste et colère, s'éloigna. Il rencontra Pascase:
—Elle est, dit Pascase, vraiment belle.
—Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail. Quelle créature d'amour! Tout un peuple d'hommes et de femmes s'agenouillerait sur son passage. Elle est la chair.
—Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est tentation, autour d'elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé d'odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques... pile ou face...
Elian sourit avec dédain:
—Je vous croyais un ami de la maison?
*
Pascase regarda l'adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se rejeta sur lui. Il dit innocemment:
—Singulière maison...
—Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible. D'ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah! il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l'air sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise... Il faut la candeur de Cyran ou l'ironie de Diomède pour souffrir avec patience cette odeur de parc aux chèvres,—et aux chevreaux. Cyrène se perd ets'avilit... Mais si vous voulez voir quelqu'un souffrir plus que nous, regardez Néobelle... Là-bas, cette grande jeune fille qui ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse... On dit qu'elle est sa fille, et de Sina... Paternité ou adoption, elle est Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le croit Juif. Il est Syrien. C'est peut-être pire. Néobelle sait tout et méprise tout. Elle a l'innocence de la croix élevée au milieu des turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu'elle aime Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont essentielles, il est muet; je suppose donc...
*
Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi.
X
LES MAINS
Il vaudrait mieux n'avoir baisé
que des mains pures.
—Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul?
—Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles.
—Ne l'appelez pas ainsi. Cela m'est douloureux. Elle est pour moi une grande sœur malade plutôt qu'une mère... Vous savez bien que je l'appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma lettre?
*
Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement.
«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c'est bien.»
Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient.
Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces et tous les angles.
«J'ai l'air d'un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l'avaler ou la faire passer à travers ma main?»
*
Il dit:
—La voici. Elle est intacte.
Toute pâle, Néobelle répondit froidement:
—Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret.
Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère:
—J'ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu?
Néobelle haussa lentement ses belles épaules
—Je ne sais pas. Je m'ennuie. Je croyais que vous auriez deviné...
Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut la reprendre:
—Non, il est trop tard.
Elle la plia, en fit une bande étroite.
—Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras. Cela serait très laid, n'est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là, sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m'écorche, Diomède, si tantôt je trouve l'enveloppe tachée de sang, je vous renverrai le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu'il faut dire? J'ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand je le regarde dans son petit cœur d'or de forme surannée, je ne suis pas émue. Mais peut-être avez-vous l'âme plus sensible... Dites-moi maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps? Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio?
*
Elle parlait d'un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme voilée d'amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des regards, s'en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s'était enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses. Assis sur un tabouret, tout près d'elle, Diomède la regardait, ne trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête la phrase de Néobelle:
—Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres. Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je vois et que je veux n'est qu'un mirage...
—La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de votre cœur,—et de votre peur...
—Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous.
—Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre...
—Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des fantaisies...
—Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais.
—Être libre, être libre!
—Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des routes stériles! Libre, et seul!
—Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans l'éternelle solitude?
—Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.
—Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans lequel il faut se jeter tout nu.
—Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie... Et ainsi allégé vous atteindrez très facilement l'autre rive, et là, vous vous mettrez à genoux.
—A genoux?
—A genoux comme un enfant.
—Comme un enfant!
—Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n'ai jamais vu cela autour de moi. Il n'y a pas de prière dans l'air que je respire. Je n'ai jamais entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure... Il doit en sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves... Des cris de fauves exténués, malades et gémissants... On ne sait s'ils gémissent de honte ou de plaisir... L'amour n'est-il donc qu'une des formes du mépris?
—Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l'amour; sans lui la plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour l'homme un grand plaisir à faire l'animal, à se rouler dans la litière de l'instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin sexuel, à s'en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages que pour y lire la satisfaction d'une déchéance... Mais d'autres ne peuvent lever la tête quand l'excès de la honte extasie leurs nerfs, et ils meurent là, étouffés dans leur stupre... La beauté n'est plus qu'une promesse de plaisir; elle n'est plus que le jeu des mains et des lèvres, l'immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues aveugles et il n'y a plus d'infini dans les yeux des hommes, ni dans les seins des femmes...
*
Il se tut, puis ajouta:
—Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux. D'ordinaire, je me tais ou si je parle c'est avec indulgence, avec l'indulgence dont j'ai besoin moi-même. Et d'ailleurs à quoi bon cette confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr la vie... Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau. J'ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence. La bonne volonté sanctifie même l'accomplissement du mal; il y a plus de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes œuvres... Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin... Il vaudrait mieux n'avoir baisé que des mains pures.
—Tiens, voilà mes mains, Dio!
Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède.
Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes avec plus d'amour que jamais encore aucune autre chair.
*
Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes:
—Aimes-tu ma chair, Dio?
—Néo, je t'aime toute!
Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les refusa et se leva:
—Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner...
Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait:
—Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!... Mais tout ce qui ne donne pas... Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!... Ah! tu aimes ma chair, Dio! A-t-elle goût d'infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel? Ah! Dio!
Exaltée, elle riait d'un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque méchants. Elle semblait s'offrir avec révolte, lutter en vain contre ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son corsage, froissant nerveusement l'étoffe tendue.
—La lettre, la lettre! Néo, la lettre!
Elle l'atteignit, la tendit à Diomède.
—Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang, une goutte de sang, une seule goutte... Ainsi, je te donne de mon sang! Dio, que me donneras-tu?
—Moi, répondit simplement Diomède.
—C'est dit. Tu m'appartiens.
Dans un moment d'exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et baisa la tache sanglante.
—Baise aussi la blessure, Dio!
Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de Diomède.
Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu'elle recula.
S'enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s'enfuit.
XI
LA BARQUE
Je veux sauter sur une autre nef
et que la vieille barque sombre
avec tous mes péchés.
Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait, serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s'être livré franchement à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d'émotions des deux modes, sensuel et sentimental, l'avaient lassé ainsi qu'une longue promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de lui-même et pourtant satisfait comme d'une victoire.
*
Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains des danses. Surpris que nul couple n'eût tenté une intrusion vers ce coin pourtant si connu et où tant d'épaules avaient été baisées et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à clef. L'autre, celle qui donnait directement sur l'antichambre et par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques somnolaient; il n'y avait plus sur les tables qu'un petit tas de manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent; il rentra vite, ne voulant voir personne.
*
Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut:
—Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille.
—Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie.
—Non, ce soir la porte du fond n'ouvrait qu'en dedans.
—J'aime autant ne pas avoir su tout cela d'avance, reprit Diomède. Néo le savait?
—Non. C'est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela me plaît.
—Elle est vraiment votre fille?
—Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas?
—Presque.
—Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout. Je l'adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle m'aimerait... c'est mieux ainsi... Néo est une créature admirable devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J'adore sans comprendre... Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture hiératique... On ne sait pas ce qu'elle veut... Enfin, elle vous aime...
—Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime.
—Et vous?
—Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce—et de là grâce...
—C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son cœur.
—O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment; c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer avec ironie, si c'est ma manière d'aimer.
—Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les afficher—sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le monde saura que nous nous sommes rencontrés...
*
Cyrène songea un instant; elle reprit:
—Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds, elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de ma vie.
—Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice?
—Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l'horloge.
—Vous serez regrettée.
—Et je ne laisse pas d'héritière.
—J'espère que non, répondit Diomède.
Cyrène le regarda sans se fâcher.
—C'est le premier crin du cilice. Continuez.
—A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la porte.
—Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit escalier.
—Non, c'est trop de tentations.
*
Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre, il crut voir une tête s'enfonçer dans l'oreiller. Alors en un accès d'hypocrite indignation—car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras violents—il s'emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu'elle l'éclairait sur le palier.
—Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là?
*
Cyrène répondit froidement:
—Elian.
—Alors, tout ce que vous m'avez dit?
—Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur.
—Sacrifiez cela.
—Diomède, je vous en prie.
—Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde? Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de l'escalier qui mène à l'alcôve. J'ai envie de rire... En effet, vous êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire!
—Si j'avais voulu, c'est vous qui seriez dans l'alcôve.
*
Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front de son aisselle nue.
*
Diomède descendit d'une marche.
—Allez-vous-en.
—Sacrifiez Elian.
—Je vous laisse.
—Je ne vous croirai plus.
—C'est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J'ai eu d'envie d'Elian. C'est le dernier.
—Et Flavie?
—Bagatelle.
—Sacrifiez Elian.
—Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir.
*
Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous.
Alors il remonta les quatre marches, écouta.
Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite porte, c'était une prise de possession lente et curieuse, avec un froissis d'étoffes, des baisers rapides... Il entendit Cyrène prononcer un mot obscène, puis il lui sembla qu'elle emportait l'éphèbe dans ses bras...
*
Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue:
«Cyrène en est à l'excitation du mot sale... Je la plains... Enfin, c'est de son âge.»
Puis encore:
«Décidément, les amours des autres, c'est bien peu intéressant.»
XII
L'ODEUR.
Cette odeur de lavande et de noix
que le contact du mâle n'a pas encore
troublée.
Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,'en une jardinière, s'épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient, inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges.
Longtemps il s'amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait sur rien, sur des cimes d'arbres, sur le ciel, il se dressa divinement fier au seuil de la nature rénovée.
Puis, son état de nudité l'inclinant à des pensées sexuelles, il comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte la lettre parfumée encore d'une odeur de chair; il la lut debout, parmi les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau.
Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale, et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don s'abolissait dans le souvenir des récentes extases.
Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.
Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs, drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines; il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a pas encore troublée.
*
Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals, s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants. Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes, matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales, l'instinct commande et la pudeur obéit.
Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la chair publique du modèle ou de la courtisane.
Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux et significatif...
«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être un animal.
Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»
Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.
«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n'est pas naturelle; c'est une invention lentement perfectionnée, un des travaux visibles et le chef-d'œuvre de l'intelligence.»
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Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences éclatèrent comme un semis de taches d'encre, parmi les arabesques cordiaux. Il souffrit.
«Les gestes et les mots d'hier soir n'ont-ils pas effacé les petites taches d'encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux êtres, l'un de sang, l'autre d'âme, est-ce autre chose que le geste de laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle l'a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son amour était nié.»
Et peu à peu, il se réconforta.
La peur ne le dominait plus. L'oiseau sombre qui planait au-dessus de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête, encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient.