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Les chevaux de Diomède: Roman cover

Les chevaux de Diomède: Roman

Chapter 19: XV. LE SONGE.
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About This Book

A contemplative man named Diomède moves between private meditation and intermittent lovers, especially a chaste, enigmatic woman, Christine. The narrative interweaves reflections on the unity of soul and body and the persistence of lived moments with episodic scenes of solitude, monastic imagery, and sensual encounters. Mythic and philosophical allusions punctuate his reveries while episodes alternate between longing, disappointment, and aesthetic observation. The prose privileges interior states over linear plot, assembling moods and tableaux that examine desire, asceticism, and the self's attempt to reconcile passion with spiritual aspiration.

Il sentait qu'une grande rénovation allait se faire en lui, que les horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel.

Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et de ses songes!

La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était encore trouble en son esprit frappé d'enthousiasme mais non libéré de toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là, dans le secret du gynécée, d'hétéroclites fécondations et une illusoire postérité?

«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant femme, un but pratique et net dans la vie,—et moi je ne désire qu'un peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité, toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les occasions de proie, comme les anneaux paresseux d'un grand serpent qui semble dormir dans les roseaux...

Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y passe hormis l'essentiel... Et qu'y a-t-il d'essentiel, hormis faire son salut, selon la très noble expression chrétienne, c'est-à-dire se réaliser selon sa nature et selon son génie?... Si cela seul est essentiel, j'aimerai Néobelle, quoi qu'il arrive; le pèlerin qui chemine dans la neige doit aimer la maison qui s'ouvre à son appel et le foyer qui s'allume pour ses genoux mouillés...

Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et l'autre triste; qu'il n'y ait qu'une flamme, qu'une table et qu'un, lit et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous les raffinements spirituels...»

*

Là ses méditations furent interrompues par l'arrivée de Pascase. Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées s'arrêta.

Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de Cyrène, il s'emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il venait de frôler les épaules et les reins.

Connaissant d'avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral, Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua:

—Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres de la serre où nous vivons. D'abord la lumière plus claire nous permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres; elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs ombres et leurs taches; l'opacité se fait, puis presque la nuit... Mais qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes, car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le même monde... Vous vivez à un moment où les vitres viennent d'être changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur clairvoyance,—et vous croyez sincèrement qu'Elian ou Flavie sont d'exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre menacée des catastrophes et des incendies... Jéhovah lui-même y fut trompé quand il détruisit les villes qu'il voulait maudites, mais l'expérience lui est venue sans doute, ou l'indulgence, puisqu'il regarde Paris sans colère...

—Qu'en savez-vous? dit Pascase.

*

Diomède continua doucement:

—... et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son infinie patience à modeler son âme divine sur l'âme humaine Ses pensées sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui gouvernent le monde sans que le monde s'en aperçoive, eux-mêmes menés dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a pensé comme Pythagore, qui n'est plus qu'un nom; comme saint Bernard, dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n'a lu... Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l'Éternel. Il se transforme, sans que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours, quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où flambe le feu intellectuel...

*

Introduit dans une idée, Pascase savait s'y mouvoir. Il dit:

—Votre manière d'expliquer Dieu équivaut à le nier...

—Oh! Quelle affirmation plus candide? J'ai la foi d'une bonne femme...

*

Mais Diomède souriait un peu.

—Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent, peut-être patient... Mais je crois aussi, et c'est une de vos paroles que j'ai méditée, qu'à certaines heures des siècles il cesse de regarder, c'est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire lentement des fîmes humaines. L'odeur de l'infini abandonne les créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C'est l'interrègne. Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là. La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont tristes. Dieu pense d'autres mondes.

*

Diomède trouva cela très beau, très effrayant:

—Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à la brutale causalité, à l'implacable règle des affinités et des répulsions, à la Force, c'est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin sans l'intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est l'amour, qui est la joie, qui est l'épée où la force imbécile vient se faire trouer le ventre!

—Cet état d'horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d'hommes. Après tout, c'est la conception scientifique du monde. Elle est peut-être vraie.

—Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D'ailleurs la pensée d'un homme n'engage qu'un homme. Il y a bien des vérités. Quelques-unes vivent; d'autres sont mortes; les autres mourront... Mais selon ce système, Pascase, si vous l'adoptiez, ce qui m'étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère la Morale?

—Sur rien. Ce serait absurde même d'en vouloir poser une pierre.

*

Diomède reprit:

—Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu indifférent? N'aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite Flavie?

—Non, ils sont trop courts.

—Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle refuserait vos lèvres d'homme. Flavie a des principes. Elle mourra vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle des Elians. Celui-là d'ailleurs est vénal...

—Oh!

—Oui, c'est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont laides et il faut y toucher. Mon ami, si l'on écrivait un peu de notre vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s'abstenir, en notant un paysage de forêt, d'y peindre des champignons parce qu'ils sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l'indignation. Je suis un curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l'anatomie et non de la médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l'animal; je ne rédige pas d'ordonnances.

*

En dînant, ils s'occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l'empressement de son ami à s'introduire en ce milieu qu'il méprisait.

*

Il songeait:

«Lui aussi, il est vénal, et cependant c'est le plus honnête homme du monde et le cœur le plus pur.

Tout n'est qu'ironie.»


XIII

L'AGNEAU

Enfin, il se nomme Agneau.

Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait, martelée.

C'était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice.

Un agneau bêlait dans ses bras.

—C'est mon agneau pour le saint Jean. On me l'apporta de la campagne, il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant le bouc. C'est un petit mâle. Je l'ai fait laver, comme un toutou, sur la berge, par l'homme à casquette de recruteur. L'homme voulait le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui me l'amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J'en ferai un bélier avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu'il bêle avec amour? Il est si blanc!

Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur le tapis; ses yeux se fermèrent.

Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit:

—L'autre soir, tout en parlant, je regardais, j'observais, amusé pat la jeunesse des visages, l'éclat des yeux, à peine étonné que les femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il y a des modes et désaffectations de vices. Cela m'est égal, puisqu'en dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid. D'ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je suis peintre. Je parlais des modèles, j'examinai les têtes, cherchant le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur la porte de la sacristie, intérieurement. C'est lui qui ouvre la porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à la vie publique et au sacrifice—conséquence de toute vie vouée au peuple. C'est très clair, quoique le frère gardien n'ait pu comprendre le symbole de ma porte, ni surtout l'agneau marchant résolu et fier dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l'agneau ne doit pas être porté; il doit s'avancer volontairement vers le couteau du sacrificateur... Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian...

—Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau!

—Alors vous devinez. Il est venu hier.

—Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses, larmes?

—Oui.

—Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même aventure avec Sully. C'était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d'un saint!

—Enfin, il a eu l'esprit d'un mot parodié de Suétone: je veux être l'amant de Cyrène et la femme de Cyran! C'est un fou lubrique sans intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène?

*

Diomède, hésitant, répondit:

—Si ce n'est pas vrai, c'est possible.

Puis, encore après un silence:

—D'ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris une telle habitude du plaisir... C'est l'alcoolisme de la volupté... Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant l'ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer vos couleurs et de vous tendre la brosse... Oui, c'est une pécheresse terrible... Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours, fraternellement?

*

Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran objecta:

—Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse? Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale...

—Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante, admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse, mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit. N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir?

—Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval; avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour?

*

Diomède insinua, amusé par cette controverse:

—La peinture n'est pas incompatible avec l'amour.

—Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences, à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon? Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va, fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile, de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi, je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger, obtenir des êtres frêles et transparents...

—Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.

—Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de l'absence de ses cornes.

*

Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit, pour accomplir sa promesse jusqu'au bout:

—Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique.

—Où trouvera-t-elle la force de se renoncer?

—En sa tendresse pour vous.

—Peut-être...

*

Diomède ajouta:

—Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques.

Cette idée séduisait l'imagination de Cyran, devenue un peu puérile. Il se remémorait d'édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la bénédiction du prêtre.

—Comme Cécile et Valérien...

Mais il reprit:

—Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand, peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami... Les fresques me sont des épouses admirables, chastes et pleines de joie... Il ne faut ni me comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile... Il ne s'agit même pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d'un vieux peintre misanthrope, malade, nerveux, et d'une femme moins illustre en vertu qu'en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste et laide... Mourir seul, voilà la question et voilà l'horreur... Sans doute, mais c'est peut-être plus beau... «On le trouva mort, la brosse à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait...» Quoi?... Je veux peindre, jusqu'à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de l'encens, des choses blanches, blanches... Venez ne voir, un de ces jours... Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des âmes, saint Jean, l'Annonciation, tout... Pour faire dresser Agneau sur ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait... Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez... Elle verra mes âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je comprends là vie... Des âmes, des âmes, jusqu'à ma dernière heure!... Adieu.»

Et prenant l'agneau dans ses bras, il s'en alla, pareil au Bon Pasteur.

*

Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il n'arrivait qu'à des presques.

«Il doit être plus vieux que son aveu... C'était un esprit... Il a encore des heures...»

Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n'avaient jamais ému ni l'ambition, ni la fortune. Il n'était jamais sorti de l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle, hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont la noblesse de l'humanité.

Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections, il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de nouveaux conseils.

Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d'en faire l'analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d'aveuglants jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame, ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et l'ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l'opium ou des plus délicieux poisons.

Nulle femme ne justifiai mieux les idées de Diomède sur le rôle du mépris dans l'amour. Le vice adorait en elle une laideur dissimulée sous une beauté animale, la grâce de l'impudeur et de la stérilité. Son esprit même semblait physique; on le respirait comme une odeur où il y avait encore quelque chose de sexuel; son sourire était un frôlement et son rire une caresse. Cyrène, ils étaient vrais, sensés et profonds, les éternels jeux de mots nés de son nom fatidique.

*

Revenant aux motifs de son retour au vieux Cyran, il les comprenait aisément; ils étaient simples, humains, sociaux, avec sans doute de la cordialité et même de raffection...

«En somme, songea Diomède, que m'importe? Je m'occupe bien peu de moi depuis quelques semaines...»

Il ne put cependant arriver à se nier l'évidence de ses devoirs envers Cyran. Des devoirs, lesquels? Le protéger? Le secourir? Comment? En ouvrant ou en fermant les fenêtres?

*

Las de ces controverses, il écrivit à Néo, voulant un rendez-vous, une heure près d'une fenêtre ou sous les arbres du parc Sina.

Y aller?

«Oui, elle m'attend. Mais que d'ennuis! Rencontrer le vieux jockey, saluer la vieille dame qui vous retient anxieuse, près de sa chaise longue, par des questions qu'elle a longtemps remuées dans sa cervelle inculte d'orientale. Elle déteste Néo qu'on lui a imposée comme une nièce orpheline. La vérité qu'elle sait et qu'elle n'ose proférer anime ses yeux noirs et faux, quand la jeune fille passe, ou son nom. Si elle n'était paralytique, il y a longtemps que Néo aurait bu du poison...»?

*

Dans l'après-midi Diomède, ayant mis sa lettre à la poste, alla tout de même jusqu'à l'hôtel Sina. Le vieux jockey était sorti avec Néo. Il dut subir la vieille levantine qui «recevait toujours».

En approchant du coin d'ombre où elle se terrait sous des coussins, on entendait un bruit de médailles et de noyaux d'olives. Elle priait toute la journée avec une ardeur conjuratoire, sans but, sans pensée. Pourtant Diomède lui avait entendu avouer: «Je suis forte; les Saints sont avec moi; la mère de Dieu me protège!»

Gardant son chapelet dans ses mains maigres, les doigts arrêtés sur le grain dont elle achevait l'oraison, elle fit à Diomède un vaste geste de bienvenue, puis elle parla:

—Ils m'ont envoyé une. idée, car ils m'aiment et veulent me guérir: «Lève-toi et va à Jérusalem!» Alors je demande: Comment va-t-on à Jérusalem? Mais ici, personne ne sait répondre, quand c'est moi qui demande. Diomède, tu me diras comment on va à Jérusalem. J'écoute.

Diomède expliqua les facilités, mais les fatigues du voyage. Il se souvint du nom d'un paquebot, du chemin de fer de Jaffa, d'un pèlerinage annuel dont la torpeur convenait à l'infirme.

Elle cria, secouant ses noyaux d'olive:

—Que la mère de Dieu soit bénie! J'irai à Jérusalem.

*

Néobelle entra, emmena Diomède, pendant que la vieille criait encore, sur un ton de menace:

—J'irai à Jérusalem!


XIV

LES MARRONNIERS.

L'herbe est douce et profonde
autour des marronniers.

Elle emmena Diomède sous les arbres.

*

Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la nature.

Elle emmena Diomède sous les marronniers.

Vêtue d'une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire qui avait voilé la richesse de ses épaules—la dentelle de Cyrène,—Néo s'avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine de vie, de force et de beauté; ils n'avaient pas encore parlé; elle s'arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le baisa au front.

Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les siennes.

Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l'un de l'autre l'invitation d'un nouveau geste.

*

Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs pieds; l'air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était doux et odorant; au loin, les vagues d'un océan oublié, autour d'eux, un silence plein d'abeilles.

Ils s'assirent sur un banc, dès lors plus à l'aise, pouvant se regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour lutter plus facilement elle parla:

—Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n'ai rien donné, rien de ce qui donne... Je ne sais plus, je songe... C'est difficile de se donner vraiment, toute...

—Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une au vent leurs petites feuilles roses...

—Et voyez ce qu'elles deviennent, des taches sur le sable, et nous marchons dessus. Se donner, c'est mourir... Feuille à feuille, c'est mourir lentement... Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire tout ce que je pressens, et je sais qu'au delà de mon désir et de mon pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés; je me demande seulement si je vous aime... Oui, je vous aime, ami, mais si je n'aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front, que vos paroles,—et non les lèvres?

*

Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il répondit sur un ton de chaleureuses ironie:

—Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez.

—Mauvais ange!

—Le conseil était bon. Que ferions-nous de l'innocence? Ignorance, innocence, vertus enfantines et même un peu animales... Néo, votre cœur fort et brave avoue des scrupules d'enfant de Marie. Goûtez à tous les fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture.

—Ce n'est pas la première fois, Diomède, qu'on me donne ce conseil et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le suivre,—même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s'en va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l'égrène, et un autre et encore un autre, jusqu'à ce que le sentier la conduise à un autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d'un seul flacon; je n'ai besoin ni d'un service de table ni d'un vignoble entier...

—Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à tous les fruits jusqu'à ce que vous trouviez celui qui séduise votre bouche?... Je songeais à moi et qu'après moi vous n'iriez pas plus loin.

—Non, vous pensez cela maintenant. J'aime mieux vous croire immoral que fat.

—Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant. Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s'enivrer au vin que je contiens.

*

Croyant l'avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua:

—J'ai le droit de m'offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre.

*

Elle essaya de reprendre ses mains:

—Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d'un jour d'ennui.

*

Diomède la laissa reprendre ses mains:

—Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres.

—Et même un peu plus ténébreuse, n'est-ce pas?

—Ni plus ni moins.

—Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez un homme!... Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même.

—Mais ce n'est pas possible. Ne donner qu'une partie de soi-même,.c'est donner tout ou ne donner rien, selon l'intention ou la volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire, dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j'ai goûté à votre âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n'aimerez qu'un souffle et qu'un son. Mes vraies paroles de vie et d'amour gisent enfermées dans l'obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à travers l'écorce des frênes...

*

—Taisez-vous, Diomède. C'est vous, maintenant qui me faites peur. Vous me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la volupté d'un abandon et d'une communion obscure... Non, non! Vous me faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler comme une harpe et que vous allez entendre, l'oreille contre mon cœur, tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non!

—Je n'écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité et de lire sur vos lèvres les aveux du désir...

—Diomède, vous avez l'air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre bouche veut mordre...

—C'est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si vous m'aimiez aussi, vous me trouveriez beau.

*

Eloignés l'un de l'autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des gazons, les couleurs variées des fleurs.

Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux; ses seins se levèrent lentement; elle pleura.

—Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux!

Elle saisit Diomède et l'étreignit violemment.

*

Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant:

La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.

«L'herbe est douce et profonde autour des marronniers. D'un geste adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable, joies perpétuées jusqu'à la mort! Ah! J'aurai le temps d'écouter, quand elle sera distraite, et de m'emplir la bouche de ce goût d'amour dont la fraîcheur a la fadeur de l'eau des cruches poreuses... Elle pleure. Elle pleure son innocence et son désir l'étouffe comme une pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m'ennuie. Comme elle a changé depuis que j'avais peur d'être le peloton de fil entre les jeunes griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable. La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour qui meurt, comme l'heure qui sonne. Pas davantage. Ce n'est rien. L'aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les sépare; elle ne tressai le qu'au départ et à l'arrivée. Faut-il m'accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou mourir sous terre avec l'angoisse d'avoir choisi un mauvais compagnon de voyage? Mon Dieu, que je manque d'ingénuité! Elle me domine, puisqu'elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes...»

*

Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume; glissée jusqu'à l'aisselle, ardente et impérieuse, la main s'imposa irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout le corps nu et tremblant de la femme vaincue.

Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes s'allongeaient lentement, comme les membres d'un animal qui s'éveille, s'étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s'était donnée toute en désir et en volonté.

Ils n'avaient pas remué; aucun geste vilain n'avait déplacé leur enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo n'eut qu'à redresser un peu le buste pour que son corsage parût inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s'étaient rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l'anxiété des voluptés équivoques.

*

Diomède pensait de moins en moins.

Il dit, d'une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges:

—Encore!

—Non.

Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée.

Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s'agitait dans sa tête inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour... Comme ton cœur bat!... Tes yeux sont des pervenches... Tu m'aimes, dis?... Répète-le-moi, encore, toujours!... Oh! s'aimer dans la campagne, en pleine nature!... Tu soupires, ma chérie?... Je voudrais t'emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux... Elle est à moi, à moi seul!... Comme tu es jolie!... A quoi penses-tu?... Regarde-moi... Tu sais, je lis dans tes yeux... Il me semble que je n'aurais pas pu vivre sans toi...» Mais, peu à peu, ces petits riens, revenus en sa mémoire, l'amusèrent. Il en chercha d'autres, incapable d'aucun commentaire sur sa présente aventure.

*

Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit:

—Diomède, j'irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je sais ce qui m'attend. J'irai. Aucun préjugé social ne m'intéresse et je me sens aussi libre de mes actes que si j'étais seule au monde. M'acceptez-vous?

Diomède répondit fermement:

—Oui.

Puis:

—Ce sont des noces? Nous échangeons des serments?

—Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes... Alors...

—La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles.

—Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus de nous...

*

Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l'air tragique.

Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence.

*

A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu lourde... Néobelle s'arrêta et dit:

—Vous dînez ici et m'emmenez au théâtre. Le plus loin...

—Odéon?

—Bien.

*

Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo s'accrocha aux épines.

Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les petites roses rouges s'effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang.


XV.

LE SONGE.

Je regrette le songe que je me
faisais de l'amour.

Ils s'en allèrent à pied, par les larges avenues désertes:

—Je suis contente de moi, dit Néobelle. J'agis en femme libre. Je ne sais pas encore si je vous aime, Dio, mais je vous ai de la reconnaissance d'avoir secondé ma volonté... Mes amies, toutes ces pâles jeunes filles au cœur soumis et à la chair triste, songer qu'elles attendent un mari avec la docilité des bronzes et des étains rangés dans une vitrine! Ah! Ah!

Ivre d'avoir brisé la Règle, elle parlait sur un ton exalté:

—Il s'agit de moi, de mes joies, de ma vie, de mon corps et de mon âme; je veux suivre mon désir et non l'ordre établi par les égoïsmes. Il faut que j'apprenne à connaître le jeu de toutes mes facultés et de tous mes organes. Ainsi je saurai quelle est ma vocation et pour quels actes je fus créée et mise au monde.

*

Diomède était demeuré grave. Il se sentait devenu le maître des initiations. Son ironie l'abandonnait. Il éprouvait des sentiments religieux.

Pendant le dîner, les brèves phrases échangées avec M. de Sina (homme courtois et stupide, confiant dès qu'il avait quitté le terrain des affaires), au centre de cette maison dont il violait le cœur, Diomède avait ressenti quelques scrupules mondains, aussi l'ennui de se lier, d'être sans doute forcé d'entrer tout à fait dans un milieu dont les apparences seules lui plaisaient. Maintenant, toutes ses inquiétudes oubliées, il ne songeait qu'à son office et à son attitude de sacrificateur. La simplicité du rite lui plaisait. Rien de social, nulle intrusion des lois, ni des autorités accidentelles; nul cérémonial humain ne venant troubler la sérénité de l'acte et gâter ce qu'il y a de divin dans l'accord spontané de deux volontés et de deux joies...

Il n'acheva pas cette tirade mentale. Obligé de sourire, il s'avoua que les circonstances pathétiques favorisaient peu la liberté de son jugement. Sa conclusion fut:

«Jusqu'au bout, dans le ton et avec les gestes qui conviennent.»

*

La course était longue. Ils prirent une voiture.

Serrés l'un contre l'autre, en une attitude de tendresse chaste, ils rêvaient obscurément; cependant Diomède se demanda:

«Des noces ou une bonne fortune?»

Il répéta plusieurs fois, du bout des lèvres, cette interrogation mauvaise.

Cela ressemblait à des noces par la gravité du silence, le souci des yeux, la tenue et la réserve des mains; mais le fiacre disait la hâte des désirs, la peur d'abréger les trop courtes heures, le soin de se cacher, plus de honte que de pudeur, la course à la volupté plutôt que la lente promenade vers l'amour.

Une lumière vive passa comme un rayon de phare sur la figure de Néo. Elle était pâle et belle et maintenant un peu frissonnante de toutes les petites pensées confuses qui remuaient dans son cœur. Comme il la regardait, elle sourit, disant lentement:

—Dio! Dio!

*

Ils arrivèrent, comme d'un voyage.

—Il me semble que viens de loin, de si loin! Diomède eut la même sensation, en ouvrant sa porte. Il se reconnut à peine. Tout était changé. Les ordinaires fleurs du cabinet de travail eurent l'air nouveau et frais d'un ornement inattendu. Néo alla les respirer, croyant à une divination. Elle fît le tour des trois pièces; ensuite s'enferma dans la chambre.

Quand elle reparut, nue et grave, Diomède l'adora ingénument, muet, sans aucun geste de main mise. Il la suivit, sans hâte, ému, la trouva couchée sur le lit ouvert, dans l'attitude fa et candide d'une Danaë.

Elle fut violente et crispée, mais sans cris, sans paroles, sans étonnement.

Diomède interrogea ses yeux; ils étaient sérieux, mais la bouche sourit et dit:

—Dio, je t'aime, pour la joie que je te donne.

—Et toi, n'es-tu pas heureuse, Néo?

Sans répondre, elle étreignit Diomède. Insatisfaite, elle cria:

—Pourtant, je veux!

Mais dans sa chair inattentive, le tumulte sensuel, aussitôt éveillé, se taisait.

Alors elle refusa les baisers.

—Je regrette le songe que je me faisais de l'amour.

Elle regarda le corps nu de Diomède, sans curiosité, sans tentation aux mains ou aux lèvres, puis elle dit, mais doucement, car son cœur était bon:

—Va-t'en!

*

La voiture attendait. Il était onze heures. A l'Odéon, ils lurent les affiches, montèrent dans un omnibus, au bout de dix minutes reprirent une autre voiture. Néo s'était caché la figure sous une dentelle:

—C'est la même. Je la rendrai à Cyrène.

—Donnez-la-moi? demanda Diomède.

—Si vous voulez, mon ami.

Puis:

—Rappelez-moi la pièce, le titre?

Un Soir.

—Un soir, un soir, un soir... Jamais je ne me souviendrai... Ce n'est rien, cela ne dit rien. Un soir...

—Vous êtes cruelle, Néo. Songez à tout ce qu'il y a pour nous dans ces mots doux et simples: Un soir...

—Ah! Vous pensez à notre aventure? Un soir, en effet, un soir... Je me souviendrai.

Elle voulut rire. Elle sanglota.

Balbutiante, elle répétait:

—Un soir, un soir...

Soudain, la tête redressée, le buste cambré, elle reprit possession de sa fierté:

—Je suis heureuse. J'ai accompli ma volonté. Je me connais mieux. Néo est bien le marbre que je croyais...

—Je lui donnerai la via, dit Diomède. Je soufflerai sur les charbons jusqu'à ce que la flamme éclate comme une allégresse...

Elle reprit simplement:

—Néo est bien le marbre que je croyais et j'en suis très contente. Oui, j'ai été un peu déçue... J'avais rêvé... l'avais vu un incendie... Mais si j'ai pleuré, tantôt ou maintenant, c'est par nervosité pure. Je vous ai déjà dit que je ne me sentais pas sensuelle. Je ne suis donc ni surprise, ni humiliée, ni effrayée, et je ne trouve pas que j'aie payé trop cher une notion, comme vous dites, si précieuse et qui me sera très utile pour me diriger dans la vie. Je sais ce que je puis donner à un homme et je sais ce qu'un homme peut me donner. Je puis lui donner tout; il ne peut rien me donner que le plaisir de le voir heureux. Ainsi, sûre de moi-même, je dominerai facilement les passions excitées par ma beauté inutile. J'ai été troublée. Je ne le serai plus.

—Néo, songez que je vous aime!

—Mais je vous appartiens, mon cher. C'est convenu. Je suis votre maîtresse.

*

Ils étaient arrivés. Elle descendit rapidement, donna au cocher l'adresse de Diomède et referma la portière en criant:

—Adieu!

Diomède se sentait affligé. Il se sentait criminel, il se sentait stupide.

Le bruit lourd et péremptoire de la porte de l'hôtel, repoussée avec colère (il le crut), le secoua par commotion. La voiture roulait. Il s'accusa. Il se méprisa. Un tel acte et rien! Un soir! C'était jadis, c'était là-bas, où? Sur quel océan, en quel désert? Les sables se dressaient comme des vagues; une écume ardente le criblait de brûlures; couché sur le ventre, la tête enterrée, il attendait la fin de l'orage, la paix du ciel; mais toute sensation s'anéantit; il sombrait sans savoir s'il venait d'être englouti sous un océan de sables ou dans les abîmes de la mer profonde et vaste.

Le cœur douloureux, il se coucha dans le lit sanglant.

Il dormit.

*

Au matin, sa première pensée fut impérieuse:

«Néo. Lui écrire.»

Il éprouvait une sensation de fraîcheur et de verdeur, comme après une fièvre vaincue. Convalescent et sentimental, il accepta les songes doux, les idées pures qui s'offraient à son imagination heureuse.

«Lui écrire. La voir. Lui baiser les mains. La consoler. L'aimer. Lui donner l'espérance et la foi dans la sérénité...»

Il songea sa lettre, n'écrivit rien:

«J'irai tantôt. Elle m'attend,'moi, en personne. Nous irons sous les marronniers... Ah! je vais avoir des amours charmantes!»

Un soir... L'aventure maintenant lui paraissait très naturelle, très simple, très humaine. Des milliers de pareils actes s'accomplissaient chaque nuit, sans émois, à peine liturgiques, comédies sensuelles, chansons, calembours, rougeurs, sourires.

«Nous en avons fait une tragédie d'alcôve, ce sont les plus belles tragédies, mais les moins faciles à comprendre pour les cœurs simples et les chairs ingénues. Toute fille est prêté à relever sa chemise d'un geste conjugal, immédiatement, avec bonne volonté et un peu de grâce, selon l'usage, au commandement des codes et des antiennes... Mais nous?... Rien de plus que peut-être le choix et le courage de mentir... Il faut que je la voie. J'irai à trois heures. Ses paroles après, dans la voiture?... Elle était malade. A ce moment elle aurait dû dormir, la tête sur mon épaule... Joli tableau de genre!...»

*

Il retrouvait enfin sa route parmi la nature bouleversée. Le paysage habituel se redessina: ici la rivière et ses barques où dorment les bateliers; le courant les emporte vers la profonde forêt où tout s'engloutit sous les grands arbres sombres; quelques hommes regardent en souriant, debout sur la berge, et s'ils tombent, ils s'en vont seuls, roulés? sur les cailloux, vers le gouffre...

«Quoi qu'il arrive, on se retrouve toujours seul.»

Aventure. Ce n'était donc qu'une aventure, pathétique, mais triste. Il se répéta sa devise:

—«Jusqu'au bout.»

Puis:

«Jusqu'au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles. L'action me domine. La vie fait de moi ce qu'elle veut... Il faut obéir à la vie.»

Une dépêche:

10 heures.

«Pour l'heure probable de votre réveil, Dio. D'abord, songez que je vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout m'était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père m'emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale). Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être... Enfin, tu m'appartiens. Je me sens riche. Ne pas m'écrire. Adieu.

«Belle.»

«Et là me recueillir...» Bien. «... et souffrir peut-être...» Comme elle est douce, aujourd'hui!»

Il relut encore:

«Enfin, tu m'appartiens...» Oui, je suis vaincu, je me suis agenouillé... Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son licol. Un autre... Quel autre? J'ai oublié jusqu'à son nom. Un autre... Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe docile, ni sa crinière fine... Mes songes ont perdu leur vertu...

«Enfin, tu m'appartiens...» J'appartiens. C'est vrai. Je suis lié à la créature que j'ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle m'écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui battent les flancs.

J'appartiens... Quelquefois l'homme se révolte... Assez. Me reposer, me recueillir, moi aussi, et souffrir—à moins que je n'oublie. Non, je ne puis pas oublier. J'appartiens.»

*

Il songea à se distraire. Comment?

Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères au cœur!

Mais il eut honte de son regret.


XVI

L'ÉVENTAIL.

C'est un éventail magique... Ce
petit objet se change en femme à
a prière d'un homme de bonne
volonté, voilà tout.

Il alla chez Pascase.

En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures, ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des livres de médecine.

Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:

—Vous êtes le seul.

—Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes?

—Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur les escaliers...

—Et Mauve?

—N'est pas venue.

—Pourtant... Que cherchez-vous?

—Le nom d'une maladie.

—La vôtre?

—Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.

*

Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme simple, droit et crédule.

«C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science—encore contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde. L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles; elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science. L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un ovule...

Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse l'hygiène et le christianisme.

Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...»

—J'ai trouvé! cria Pascase.

—Quoi?

—Le nom.

—Ah!

—Ce n'est pas grave.

—Vous croyez?

Diomède vérifia la date du livre.

—Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a paru...

—Quand?

—Cette semaine.

—Vous croyez?

—Il faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah! tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout, et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!

—Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède.

—Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.

—Quelle?

—L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale...

—Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je vais me marier.

—C'est très social.

—Vous me méprisez-?

—A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui épousez-vous?

—Christine.

—Ah!

—Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs, vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire, peut-être...

—Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de l'odeur des roses.

—Nervosité.

—Et c'est la même? Ma Christine, à moi?

—Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui hantait votre ennui,—mais qui n'a jamais franchi votre seuil.

—Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et taciturne?

—Elle est tout cela.

—Elle existe?

—Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez ma tête! Ou bien avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques de mes nerfs...

—Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse. Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague; obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée, humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres. Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;—et telle, sans la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque fou...

*

Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:

—C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple, aimable et—muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri, ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre, toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries, les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie... Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.

—Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine l'avoua son œuvre...

*

Diomède reprit:

—C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière d'un homme de bonne volonté, voilà tout.

Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante encore...

*

Christine allait arriver...

Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis, sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise, toujours muette.

Pascase regardait effaré, mais heureux.

Diomède avait peur.

C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée, malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées.

Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante:

—Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous.

Pascase obéit.

*

Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement:

—Voulez-vous me permettre de vous baiser la main?

—Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me souvenir... Allez-vous en, allez-vous en!

Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi s'offrait à sa bouche.

Il la baisa, il la respira.

C'était bien la chair de Christine.

*

Pascase rentrait. Il sortit.


XVII

LE LAURIER.

—Si j'avais rencontré Apollon,
je ne me serais pas changée en
figuier...
—En laurier?
—Cela ne fait rien...

«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs sont des antennes prolongées dans l'indéfini... Des solitaires, des hommes confinés au creux d'un arbre, suivent, comme dans un miroir, les mouvements de la vie humaine... La volonté est toute puissante, la volonté, c'est-à-dire le désir, ou peut-être le songe... Car nous ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l'immédiat; plus loin, leurs mouvements nous échappent; elles s'agitent au hasard... Tout est mystère, tout est miracle... Les sens ont une puissance illimitée. Il n'est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers une vitre. D'ailleurs il n'y a pas de lois physiques; il y a tout de possible; il y a l'infini des manifestations et des combinaisons.... Christine est venue, je l'ai dévêtue un peu; elle m'a fait la grâce de ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j'ai vu enfoncer des clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s'était endormie parmi les roses; elle est venue et s'est donnée à moi, tout en gardant l'intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires des temps anciens, quand le génie sensitif de l'homme n'avait pas encore été étouffé par l'analyse et parle raisonnement! Mais il se révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l'avait étreint de chaînes puériles...»

Diomède songea au seul ouvrage qu'il voulût écrire, après de longues années d'aventures.

Il chercha un titre.

«Philosophie du possible. Oui...»

Cependant, il sentait confusément qu'on venait de lui prendre le bras et qu'on marchait â côté de lui. L'image entrait lentement par le coin de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier.

—C'est Mauve!

Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa toilette était presque sérieuse, avec moins d'en-l'air et moins de servitude: petite tenue matinale d'une élégance résignée.

*

Elle voulut bien déjeuner avec Diomède.

—J'allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m'attend toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la vie. Je l'aime beaucoup.

Elle n'osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu gros et comme en dehors de l'usage.

Alors, elle bavarda:

Le café lui donnait l'aisance qu'à d'autres femmes, leur salon. Elle ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à son jeu dans la glace lointaine.

Après des riens, elle s'inquiéta de Pascase.

—Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial. Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j'ai désirés, je les ai touchés, je les ai couchés—sur moi!

*

Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs:

—Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J'étais sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs... Et pendant que les marquises n'ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou des pontes, Mauve était l'amante du Parnasse...

—Et du Gymnase, ajouta Diomède.

—Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela se compense. Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée en figuier...

—En laurier?

—Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier... J'aurais plutôt voulu être deux fois femme... Circumfusa... Tout autour... Pellegrin m'a expliqué... Sa joie se répandait en des récitations de vers latins, et il me traduisait... C'était enivrant!

—Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions!

—Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je revis, car je ne vivrai plus guère... Écoutez, Diomède. Moi qui n'avais que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais capable que d'amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse, déplorablement amoureuse...

—De Cyran.

—De Tanche!

—Ah!

—Oui, Cyran m'a remuée, d'abord, mais on le sent si indifférent! Tanche m'a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de cœur! Des choses, des choses!... Enfin, il m'a conquise—et je l'aime.

—Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le jardin une odeur de feuilles mortes.

—C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.

—Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.

—Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?

—C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu, en seriez-vous vraiment fâchée?

—Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord, ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres, mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants d'hier y amèneront leurs progénitures.

*

Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve: la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve—et la relire!

Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps, s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels. Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes, presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va dormir.

*

Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée sentimentale.

«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.»

Ce piment lui parut faible et même ranci.

«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu'elles sont mortes, ces vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu'il y avait de social dans ce mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris du théâtre autour d'un contrat ou d'un serment! Maintenant il faut atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions et de toutes les duperies... L'œuvre de chair pure et simple est plus majestueuse qu'un grand mariage avec fleurs et musique...»

Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions; mais il n'eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son habitude, pour en corriger l'excès paradoxal.

*

Mauve s'ennuyait. Diomède n'avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais presque douces:

—Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus.

—Oh! Si!

—Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils changent de désir. Tu le sais bien, Mauve?

—J'aimerai toujours Diomède.

—Non. Et l'autre jour, déjà, quand tu vins chez moi—par habitude ou par amitié—tu n'étais plus la même source, et je n'ai goûté qu'à de beau triste et tiède.

—Oh!

—Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L'eau stagnait à l'ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent...

—Je ne sais pas... Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque, frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme:

—C'est Mauve!

Puis elle se mit à rire:

—Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort. Elle n'est peut-être pas morte.