—«Opium.»
VIII
Sept heures du matin. Dans sa chambre d'officier, à bord de son croiseur de guerre le Bayard, Fierce,—Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, comte de Fierce,—dort sur sa couchette.
Une belle chambre,—une chambre d'aide de camp,—très vaste, dix pieds de long, huit de large, six de haut;—et magnifiquement éclairée: deux sabords grands comme des mouchoirs de poche qu'on peut ouvrir quand il fait beau.—Quatre murs en tôle d'acier ondulée; une armoire et un bureau, en tôle d'acier plane; une toilette et une commode, en tôle d'acier cintrée; un lit, en tubes d'acier rectilignes.—C'est tout, la chambre est pleine.—En France, à Cherbourg ou à Toulon, Fierce, d'ailleurs riche et délicat, se refuserait net à faire son chez-lui d'une pareille boîte à conserves. Il aurait quelque part à terre, dans une rue correcte et discrète, le taudis de bon goût, parisianisé, indispensable à la vie d'escadre, et dans quoi l'on peut regretter sans trop d'amertume sa garçonnière de la rue de Magdebourg.—Ici, il s'est résigné à capitonner sa cage, faute d'en pouvoir sortir. Le capitonnage est artistement posé, on ne voit plus les barreaux. Les tôles de toutes les espèces disparaissent sous un crépon de soie gris-perle, alternant avec un velours gris de fer; trop de gris, mais c'est la couleur des pensées de celui qui dort,—là, sur la couchette aux rideaux de mousseline grise.
Il dort très calme,—l'air sage de quelqu'un qui ne s'est pas le moins du monde couché fort après l'aurore, merveilleusement ivre de toutes les ivresses les plus blâmables. Ses paupières sont-bien un peu noires; mais ses boucles brunes s'éparpillent très chastement autour de son front, et sa gorge se soulève aussi paisible qu'une gorge plate d'innocente pensionnaire, dans un petit lit de couvent.
Jacques-Raoul-Gaston de Givadière, comte de Fierce.—D'azur au chevron d'or, accompagné de trois nefs du même, posées sur mers d'argent, deux et une.—Né à Paris, le 3 décembre 19..; fils unique du feu comte Fred-Raoul de Civadière de Fierce, et de feu Simone de Marroy, son épouse.—Du moins, c'est l'état civil qui se porte garant de cette collaboration conjugale, par ailleurs peu vraisemblable: les Fierce ont été des gens trop bien élevés pour se donner le ridicule d'un enfant fait en commun, la huitième année de leur mariage. Comme il sied, ils furent des amants quatre mois,—leurs quatre mois de Tyrol et de Hongrie, après qu'un cardinal de leur parenté les eut luxueusement bénis à Sainte-Clotilde;—et par la suite, des époux irréprochables, sans aucune espèce d'intimité hors de propos.—Jacques de Fierce est donc né probablement d'une fantaisie aggravée d'une distraction. Mais cela n'a aucune importance: Mme de Fierce en tous caprices savait ne pas déroger; il s'ensuit par conséquent que son fils est véritablement gentilhomme. Au reste, c'est la dernière chose dont il se soucie.
Jacques de Fierce a d'abord poussé comme une mauvaise herbe dans une cour de prison,—au quatrième étage de l'hôtel familial, dans la compagnie moralisatrice d'une bonne allemande, de plusieurs laquais et de beaucoup de joujoux.
De la sorte jusqu'à six ans. A six ans, premier souvenir notoire:—Un soir d'hiver,—il y avait de la neige tombée sur l'appui des fenêtres: tous les détails sont restés nets dans la jeune cervelle: M. Jacques échappe à sa bonne et trotte menu par la maison.—Il est cinq heures; maman prend son thé probablement, et il doit y avoir d'excellents gâteaux avec ce thé.—M. Jacques descend trois étages et se faufile chez sa mère, point trop sûr du chemin. Une porte,—deux portes,—trois portes, fermées;—un paravent: M. Jacques avance plus furtif qu'une souris.—C'est là:—maman, renversée dans une bergère, serre un monsieur entre ses bras; on ne voit que le dos du monsieur et les bras de maman; et la bergère recule à petites secousses, en grinçant comme un sommier de lit.—M. Jacques, très surpris et inquiet, se retire sur la pointe des pieds, et s'en va diplomatiquement questionner la valetaille. Des explications lui furent fournies, copieuses.
A sept ans, premier précepteur, suivi de plusieurs autres. Celui-là est un prêtre, honnête homme et homme vertueux. Promptement, il inculque à l'élève un durable dégoût de la vertu. M. Jacques, on ne sait par quel mystère d'atavisme, se révèle un enfant exceptionnellement sincère et droit;—par-dessus le marché, point bête. Le contraste lui apparaît trop marqué de ce qu'on lui enseigne et de ce qu'il voit:—Tout ça, c'est des mensonges.—M. Jacques commence à douter d'énormément de choses. Par leurs méthodes d'éducation, toutes diverses et personnelles, ses précepteurs successifs achèvent de le persuader que la vie est une sorte de mystification colossale, et le monde, une scène bien agencée pour comédies-bouffes.
Treize ans. Le petit de Fierce, élève d'un collège religieux de Belgique, vient passer les treize jours de Pâques à Paris, chez ses parents. Il s'y ennuierait fort, n'était la compagnie du petit de Troarn, son camarade de classe, qu'on lui permet de fréquenter. Très libres et curieux, les deux collégiens découvrent Paris. Le II mars,—ces choses-là datent,—Fierce et Troarn se risquent rue de Moscou, chez une élégante personne qui s'intitule Mme d'Harteval, et dont la renommée a percé jusqu'à eux. Ils trouvent une fille jolie quoique négligée, qui d'abord se scandalise, pour la forme, et consent ensuite, indulgente, à ce qu ils désirent. Fierce se couche un peu troublé, se relève un peu déçu, et, gêné de sa contenance sous les yeux moqueurs de la demoiselle, prend finalement le bon parti d'éclater de rire. C'est fait.
Dix-huit ans. Fierce a choisi d'être marin comme de ses amis choisissent d'être cavaliers ou diplomates. L'École Navale lui est un refuge inattendu, mais précieux et urgent contre les dangers de sa propre nature, laquelle est exigeante et n'admet aucune sorte de règlement. Fierce vient de passer à Paris trois années brillantes et fatigantes; brillantes, par le nombre et la qualité des intrigues qu'il a nouées; fatigantes, parce que ces intrigues monotones l'ont aiguillé vers d'autres divertissements plus variés et moins anodins. Il se trouve donc en temps opportun sévèrement cloîtré au fond de la Bretagne, sur un rude vaisseau, revêche et froid, loin des jupes professionnelles ou mondaines qui l'ont trop bien accueilli les hivers derniers,—loin des câlineries énervantes de telle petite cousine qu'il déniaisait aux vacances dans son château angevin,—loin des arrière-boutiques pour sénateurs et des bars anglais pour diplomates étrangers, où souvent l'a conduit son désir têtu de toutes choses neuves et interdites.—M. de Fierce est officier de marine, ce qui lui sert de préservatif momentané contre diverses maladies fâcheuses, parmi lesquelles figurent honorablement le gâtisme et l'ataxie.
Et maintenant, Fierce court le monde.
Ce n'est pas très amusant. Quand même, c'est plus amusant que la vie de Paris;—plus éclectique et moins menteur.—La débauche parisienne n'a pas grand'chose à envier à la débauche exotique, quant au fond; mais elle s'embarrasse hypocritement de volets clos et de lampes baissées. Ailleurs, les gestes voluptueux n'ont point peur du soleil. Or, Fierce par-dessus tout-continue d'aimer la sincérité.
Il s'est fait un métier de la chercher partout,—en Chine, à Sumatra ou aux Antilles;—dans les philosophes reliés de velours gris qui garnissent, au-dessus de son lit, sa bibliothèque de fer forgé;—sur les lèvres brunes ou roses de beaucoup de maîtresses caressées au hasard des relâches et des escales;—au fond de trop de flacons et de trop de bouteilles, et parmi toutes les sortes de fumées connues en ce monde mesquin,—fumées d'opium,—fumées de haschisch;—fumées d'éther;—dans les théories positives et rigoureuses d'un Torral, dans l'égoïsme épicurien d'un Mévil, dans sa propre gouverne impulsive et indifférente. Toutes les bribes de vérité découvertes, tous les bouts de voiles arrachés n'ont point réussi à le satisfaire. Il a goûté à tout et s'est dégoûté de tout. Il continue cependant à vivre, et il abuse de la vie, trouvant fade d'en user seulement.
Son père et sa mère sont morts. De ce double deuil il a tiré quelque mélancolie et peu de tristesse. Libre, et riche, il poursuit le même chemin, faute d'en savoir un meilleur, qu'il désire toutefois obscurément.
Un vieil amiral, idéaliste et candide, s'est épris de lui pour l'avoir aperçu dans on ne sait quel prisme purificateur; il l'aime en fils et le traite en héros, Fierce le rembourse d'un peu d'amitié méprisante.
Fierce court le monde, et promène de climats en climats son dédain de toutes les lois, son ironie pour toutes les religions, sa haine contre tous les mensonges, et sa faim et sa soif de toutes les nourritures inédites et miraculeuses que la vie promet et qu'elle ne donne pas.
IX
Dans la chambre endormie, l'ordonnance de Fierce entra,—un petit matelot pieds nus, en tricot rayé à manches courtes. Et proprement, il fit le ménage, silencieux comme une souris. La chambre était fort bouleversée: sans doute s'y était-on couché à tâtons, sans le plus léger souci des vêtements arrachés et jetés à terre, non plus que du fauteuil unique culbuté pieds par-dessus bras. Mais l'instant d'après, l'ordre régna. Sur le siège décemment relevé, d'autres vêtements s'étalèrent, immaculés; un veston frais repassé s'orna à l'ordonnance de ses attentes d'or, de ses galons et de ses boutons à ancres. La toilette fut pourvue d'eau, le tub rempli, les éponges sorties des filets, les flacons alignés en colonne. Et, tout disposé, le petit matelot parla d'une voix bretonne:
—«Lieutenant! Sept heures trente.»
Les paupières violettes battirent, et les yeux luirent comme deux lampes dans la nuit. Tout de suite, Fierce fut lucide et d'esprit net: l'opium est un antidote passable contre l'alcool; il combat le mal aux cheveux par le mal au cœur. Tout de suite aussi l'innocence et la sérénité s'effacèrent du visage éveillé, qui reparut las et inassouvi.
Le petit matelot était parti. Fierce se leva, légère ment pâle et les tempes moites, et commença par vider à demi un flacon de café en réserve parmi sa parfumerie. Puis, le cœur moins flou, il ôta son pyjama blanc, et entra dans le tub. Après quoi, la peau délicieusement ruisselante, il laissa la brise matinière sécher ses épaules, et se regarda dans son miroir. Il n'était pas coquet, mais il appréciait judicieusement l'avantage que donne pour la traversée de la vie un corps bien fait et un visage avenant. Il se plut à constater que, malgré ses vingt-six ans copieusement vécus, son ventre demeurait plat et son front lisse. Et il s'assit nu, paresseux.
Il appuya sa nuque au dossier du fauteuil. L'opium pesait encore lourd sur ses membres: Il avait un cercle de fer autour du front, et sa poitrine était vide, sans cœur ni poumons. Il s'était à coup sûr levé trop tôt des nattes de la fumerie;—jolie fumerie, par parenthèse; porte vraiment élégante pour sortir de la vie et entrer dans le rêve des dieux!—Oui, il s'était levé trop tôt. Mais il fallait rentrer,—rentrer à bord, rentrer dans la vie. Il fallait ici, maintenant, se vêtir et aller, donner des ordres, en recevoir, s'agiter de l'agitation bête et vaine des hommes. Il fallait oublier la quiétude souveraine de la nuit d'opium, succédant à l'orgie saoule et lubrique; oublier les ailes d'or par lesquelles on avait plané au-dessus de la terre, et les baisers merveilleux qu'une princesse féerique avait amoncelés pieusement aux pieds du fumeur ... au fait, c'était l'ignoble petite guenon annamite; quand même, elle avait un joli geste de chatte, pour s'accroupir entre vos jambes,—discrète....
Incontestablement, levé trop tôt. Encore un peu de café, pour sécher cette maudite sueur.—Tristes, les retours à bord pareils au retour de cette nuit, et les pousses cahoteux et vacillants, et les sampans humides qui sentent la pourriture, et les nausées qui balancent le cœur comme dans une escarpolette....
Avant de passer le veston de toile orné d'or, il mouilla sa main et l'appuya au creux de sa taille: Pareillement fraîche, hier, la caresse de la petite Japonaise Otaké-San; il crispa l'un après l'autre,—en souvenir,—tous ses ongles contre sa peau. Puis il mit le veston, et y agrafa un faux-col et des manchettes, pour faire semblant d'avoir une chemise, et s'épargner une étoffe de plus. La chaleur commençait de croître.
Il poudra un peu ses paupières trop sombres, et rougit au tampon les pommettes de ses joues. Il eut alors l'air absolument dispos, et sortit de sa chambre.
Sur le pont, les tentes étaient faites, les rideaux baissés, et l'on arrosait les virures. La musique amirale était assemblée. Un timonier veillait la montre d'habitacle. Aux coupées, les factionnaires chargeaient leurs fusils pour les couleurs du matin.
Fierce regarda l'heure et fit frapper la flamme tricolore du signal. Il y avait en rade deux croiseurs et la division complète des canonnières et des gardes-côtes de Saïgon. De navire en navire des appels de clairons sonnèrent. Les signaux répétés claquaient au bout des mâts.
L'aiguille de la montre passa sur huit heures. Au signe de l'aide de camp, les commandements réglementaires retentirent, solennels:
—Attention pour les couleurs!
—Halez bas le signal!
—L'amiral envoie!
—Envoyez!
Aux coupées, les coups de fusils firent des flocons bleus. La musique joua au drapeau. Les matelots saluèrent en se découvrant, et Fierce ôta son casque, dédaigneux du soleil qui perçait aux transfilages des tentes.—Le pavillon de France montait lentement à la poupe, fier comme au soir d'Austerlitz.—Et Fierce le regarda, et sourit en haussant imperceptiblement les épaules, et murmura sept mots retenus d'un livre qui lui plaisait, par des apparences de sincérité:—Bleu de choléra, blanc de famine, rouge de sang frais.—Il remit son casque et tourna le dos pour descendre chez l'amiral.
M. d'Orvilliers, duc et pair, contre-amiral commandant une division de l'escadre de Chine, était, au physique, un maréchal du Premier Empire, plus haut, plus maigre et plus héroïque que ne sont les hommes d'aujourd'hui, et durci d'une moustache grise plus rude, et de cheveux blancs plus épais; mais ses yeux, sans doute à force de ne pas voir de bataille, étaient devenus des yeux tendres et doux, qui regardaient toujours droit devant eux, d'un regard honnête, candide et quelque peu chimérique. Au moral, M. d'Orvilliers était pareil à ses yeux.
Il tendit sa main à son aide de camp, et le regarda avec amour, l'admirant d'être beau, jeune, supérieur par l'intelligence et l'esprit, et,—le bonhomme en était persuadé,—irréprochable dans chacun de ses gestes et dans chacune de ses pensées. Fierce prit la main, répondit par des ellipses à quelques questions paternelles sur sa soirée et sa nuit, puis coupa court aux conseils de ménagements et de prudence en réclamant les ordres pour la journée. M. d'Orvilliers s'assombrit aussitôt beaucoup, et fit entendre à son aide de camp que la situation politique et maritime était grave. De quoi Fierce n'eut cure, connaissant de longue date le pessimisme traditionnel du vieux.—M. d'Orvilliers précisa son dire, parla de l'Angleterre et du Japon, hocha la tête à propos de la politique française d'effacement, et conclut en prédisant une guerre vraisemblablement fatale, laquelle guerre éclaterait avant trois mois.
—«En mars,» observa simplement Fierce. On était à fin décembre.
—«En avril ou en mai,» affirma l'amiral, sérieux. Et il ajouta, toujours doux et paisible, et nullement emphatique: «Pas un d'entre nous n'en reviendra sans doute; mais à mon âge, la mort est une auberge où, bon gré mal gré, l'on dînera dans la soirée; peu donc importe l'heure exacte du dîner. Et j'aurai la plus grande de mes joies, et la moins méritée, si je pouvais mourir comme sont morts Brueys, Nelson et Ruyter....»
Respectueux et mélancolique, Fierce compta mentalement jusqu'à vingt et un, puis ramena la question première:
—«Alors, les ordres d'aujourd'hui, amiral?»
M. d'Orvilliers les donna. Il fallait un landau pour trois heures. Fierce fit observer que le soleil serait chaud. Mais l'amiral affirma que le soleil ne l'empêcherait pas d'aller s'entretenir avec le gouverneur d'abord, puis se concerter avec le conseil de défense et les commandants de la marine et des troupes. Enfin, des dépêches étaient attendues nombreuses, et l'aide de camp les déchiffrerait lui-même avant de quitter le bord, si le cœur lui disait d'une promenade avant midi.
—«Bien,» dit Fierce.
Dans sa chambre, un premier télégramme l'attendait,—le bulletin météorologique de Shangaï. Il rit.
—«Voilà probablement les symptômes belliqueux qui nous inquiètent: côte de Formose, mer agitée; typhon sur Manille.—Fichtre! il va bien, mon brave d'Orvilliers: la guerre anglaise, rien de plus....»
Il regarda ses bibelots, ses reliures, sa Vénus de Syracuse dont le marbre ambré luisait dans un angle.
... «Un obus là-dedans, hein? Ça meublerait!»
Il n'y pensa plus et prit un livre.
... «Si les dépêches arrivent assez tôt, j'irai voir le petit lever de Mévil; elle doit être charmante au lit, la belle Hélène.... Et pourvu que le vieux me lâche ce soir en liberté, ne fût-ce qu'une heure.... Huit mois que je n'ai pas fait la promenade d'ici, l'Inspection....»
Les dépêches arrivèrent. Le dernier croiseur envoyé en Chine venait d'arriver à Djibouti. Mais le ministre le rappelait immédiatement en France.
... «Pourquoi diable?...»
De Hong-Kong, quinze lignes serrées de chiffres suivirent. Fierce découragé laissa tomber ses mains sur ses genoux; après quoi il rassembla son courage et chercha le dictionnaire des consuls.
... «A n'en pas douter, c'est un croiseur anglais qui a changé de corps-mort ... ou le cheval du gouverneur royal qui a attrapé une entorse....»
Il pointa la traduction au crayon:
... «Escadre ... Yang-Tse ... concentrée ... seize navires ...—Allons donc!—London ... Bulwarck ... Vénérable ... Duncan ... Cornwallis ... Exmouth ...—six cuirassés, six ...—Cressy ... Aboukir ... Hogue ... Drake ... King Afred ... Africa ... Kent ... Essex ... Bedford ...—Neuf croiseurs blindés, quinze, tous plus forts que nous, bien entendu....»
Il posa son crayon et derechef promena son regard par sa chambre:
—«Un obus là-dedans, oui. Ça meublerait.»
Il porta la dépêche à l'amiral. D'Orvilliers la lut sans surprise ni inquiétude, satisfait.
—«C'est ce que je disais.»
Fierce s'en alla fort calme, suffisamment fataliste pour qu'aucune nouvelle n'entamât sa sérénité, et d'ailleurs courageux physiologiquement. Il souriait en pensant à l'amiral.
—«Un échappé de l'autre siècle qui a manqué sa vie sans s'en douter. Sous Napoléon, c'eût été une façon de grand homme. Aujourd'hui, un grotesque. Mais sympathique en somme. Et je l'aime comme il est, tout en me moquant de lui.»
Vers dix heures, Fierce, la besogne finie, se retrouva sur le quai,—en uniforme; il n'avait pas pris le temps de changer de vêtements. Par hasard, une brise assez vivante balayait la chaleur des rues et il faisait encore bon marcher,—à l'ombre.
Fierce allait devant lui, choisissant les arbres touffus et les maisons à arcades. Éloigné de Saïgon depuis huit mois, il goûtait un plaisir de voyageur à reconnaître chaque coin de la ville; en même temps, le contraste violent de l'été saïgonnais d'aujourd'hui et de l'hiver nippon qu'il venait de quitter lui était un malaise presque douloureux, mais qui lui plaisait parce qu'il le savait rare. Et tout cela réuni charmait sa promenade. Il arriva au Jardin sans s'être irrité de la poussière ni du soleil. Et il marcha dans les allées sablées de rouge, entre les pelouses et l'arroyo sinueux. Des ruisseaux coulaient en méandres, tellement enfouis sous les joncs et les fougères des rives, que l'eau ne s'en voyait pas. Tous les arbres du Tropique se mêlaient en une forêt miraculeuse d'où le soleil était exclu. Mais le plus bel ornement de ce parc sans rival, c'étaient des bouquets de bambous agglomérés dont les tiges grêles, serrées en faisceaux, s'épanouissaient plus haut que la cime des aréquiers et des tamarins; de loin, chaque bouquet semblait un seul arbre, vaporeux comme une dentelle, et colossal.
Les allées rouges étaient désertes; sur l'arroyo, un sampan dérivait au fil de l'eau, silencieux sous son couvercle de paille tressée.
Fierce s'égara agréablement sous la forêt exotique. Un sentier le tenta, parce que des palmes multiformes, entrelacées en voûte, en faisaient un souterrain vert, et parce que ce souterrain fort contourné semblait tous les dix pas butter contre un buisson et finir en cul-de-sac. Un ponceau le prolongeait au delà d'une mare croupie, tachée de lotus, laquelle s'encadrait de grosses grilles de fer hérissées: la tête plate d'un crocodile émergeait au milieu, immobile comme un tronc d'arbre. Fierce renifla le relent fétide, noyé dans le parfum despotique des magnolias; et il flaira, encore lointaine, une autre odeur plus fauve.
Les magnolias et les palmiers s'éclaircissaient. Une fois de plus le sentier tourna, et le bois finit. Une grande cage s'adossait aux derniers arbres, et des, indigènes, des soldats, des femmes,—trois ombrelles claires d'Européennes,—regardaient.
C'était la cage aux tigres. On n'en voyait que deux, mais formidables, indescriptiblement majestueux et grands. La femelle faisait semblant de dormir, étalée sur le ventre et la tête entre les pattes; sommeil feint, coquetterie pour le mâle: les griffes sorties de leurs gaines de velours trouaient sournoisement la terre, et des frissons ondulaient sous la peau rayée.
Le mâle la regardait, immobile comme un tigre de pierre. Il était beaucoup plus haut et long que n'importe quel lion. Son poitrail blanc comme la neige se gonflait fortement tandis qu'il flairait l'autre bête couchée.
Une ombrelle rose se souleva vers Fierce, dont les pas craquaient dans le gravier.
—«Tiens, vous? vous venez voir les grosses bêtes faire des horreurs?»
Fierce vit Hélène Liseron, toute fraîche sous son nuage de poudre, les yeux à peine battus.
—«Qu'avez-vous fait de Raymond?»
Elle lui avait tendu sa main; il la serrait, la caressant à son habitude de tous ses doigts l'un après l'autre. Elle rit mollement.
—«Plutôt, demandez ce qu'il a fait de moi....
—Eh bien?»
Elle rit plus fort et fit une moue.
—«Pas grand'chose!»
Le tigre commençait de rugir. Il s'interrompit pour regarder les chétifs qui le guettaient; puis, avec un mépris lent, il détourna le mufle, et marcha jusqu'à la tigresse. Il la poussa d'un coup de tête; elle fit la morte et ne bougea pas. Colère, il revint à la charge, et la roula comme on roule une petite chatte. Alors, elle se fâcha; elle bondit, les griffes tirées, et s'élança contre lui. Mais il ne recula pas, et elle eut peur des yeux fixes où flambaient deux phares verts. Elle se courba, s'aplatit, devint douce. Et lui, brutalement, la souffleta de sa patte, la jeta par terre et la couvrit. Les deux bêtes accouplées s'immobilisèrent. Le tigre, triomphant, continuait de gronder.
Excitée et peureuse, Liseron serrait la main de Fierce et regardait avidement, haletante un peu. Chaque rugissement crispait davantage ses ongles, et quand la tigresse obtint enfin la récompense de sa pudeur, la paume égratignée saigna.
Fierce regarda sa main, puis la jeune femme:
—«Ça ne vous déplairait pas d'être tigresse....»
Elle lui frappa le bras de son éventail:
—«Taisez-vous, vous!»
C'était fini, dans la cage. Le tigre, à quatre pas de sa femelle couchée, s'était assis, silencieux, orgueilleux, ses yeux droits devant lui, sans regard.
—«Vous êtes à pied? demanda Fierce.
—Non, par exemple! Ma voiture est dans l'allée. Vous avez la vôtre?
—Non, je suis venu en me promenant.
—Vous n'allez pas rentrer à pied par ce soleil?
—Il faudra bien.
—C'est fou! Il y a de quoi tomber comme une mouche.... Si vous n'étiez pas en uniforme, je vous offrirais bien une place....
—Mais, pourquoi pas?
—Dame, tout le monde vous verra.
—Et puis après?
—Vrai, ça ne vous ennuie pas?
—Quelle folie!»
Dans la voiture, il glissa son bras derrière la taille d'Hélène,—pour effacer les plis du corsage.
—«Je vous dépose où? dit-elle.
—Chez vous. Vous rentrez chez Raymond?
—Mais non; je rentre à mon hôtel, rue Catinat....
—Eh bien, rue Catinat.»
La voiture partit.
—«Raymond vous a laissé vous envoler comme ça, dès l'aurore?»
Elle refit sa moue.
—«Il aurait été bien en peine de me retenir. Je l'ai laissé tellement endormi qu'il ne doit pas s'être encore aperçu de mon départ....
—Oui? vous l'avez si fatigué que ça?
—Par exemple! d'abord, ça ne vous regarde pas.»
Mais elle souriait du coin de sa bouche, et la main de Fierce caressa ses épaules. Ils rirent tous deux, pensant aux mêmes choses.
—«C'est drôle, murmura-t-elle. Il est jeune, grand, fort ... et....
—Et il se fatigue vite.»
Elle fit oui de la tête et baissa pudiquement les cils.
—«Mon Dieu, expliqua Fierce, il est jeune si vous voulez. Il a trente ans, ma chère.
—Eh bien?
—... Trente ans, quelques aventures,—je ne crois pas souffler sur vos illusions en vous révélant que vous n'êtes pas son premier amour ... quelques aventures donc, un peu de piment çà et là.... Il n'est plus absolument neuf. Trop d'étalage, l'objet est défraîchi.
—A trente ans!
—Hélas! je n'en compte que vingt-sept, et croyez moi, j'ai des nuits très laborieuses....
—Voyons, voyons, quelle histoire inventez-vous? Moi aussi, cher monsieur, j'ai trente ans.... C'est un âge qui s'avoue très bien. Et je vous assure que ces trente ans ne me pèsent pas plus que s'ils n'étaient que vingt....
—Cela n'a aucun rapport.
—... Et je sais des hommes très sérieux,—mettons mûrs,—des hommes de cinquante ans!—qui, ma foi, valent mieux que votre ami.»
Fierce fit signe qu'il n'y pouvait rien, et ne chercha pas de réponse. Oui, on vieillissait vite, en vivant la sorte de vie qu'ils vivaient tous, Mévil, Torral et lui-même.—Dans sa pensée, l'image dégradée, ignoble de Rochet, se photographia désagréablement; et pour la chasser, il resserra l'étreinte de son bras autour des épaules de sa compagne. Un désir léger s'insinua dans ses nerfs; et il fut soulagé de se retrouver jeune et fort devant la femme jolie.
La voiture s'arrêtait.
—«Je vous laisse là? dit Hélène.
—Ce n'est pas permis de monter avec vous?
—Oh! mon Dieu, si. Par exemple, vous allez trouver un désordre ... je campe, rien de plus.»
La chambre d'hôtel n'était pas coquette. Les murs crépis étaient nus, et le carreau sans natte. Mais le grand lit, mince, dur et frais, avait l'air confortable sous sa moustiquaire de tulle soigneusement close, et la chaise longue de rotin supportait un somptueux pêle-mêle de toilettes de soie.
—«Vous permettez?» dit Hélène Liseron.
Debout, les bras levés, elle dépinglait son chapeau devant un miroir. Il s'assit et la regarda. Les cheveux roux voletaient, et la nuque potelée luisait comme sous une résille d'or pur. Les bras fermes et gras s'épanouissaient hors des manches courtes, et une rosée chaude perlait sur la peau. Les doigts dans la chevelure agitaient un parfum violent et délicat.
Dans le miroir, Fierce vit des yeux sournois, puis un sourire bizarre. Alors, très simplement, il se leva derrière elle et la saisit à bras-le-corps. Elle fut stupéfaite ou fit semblant.
—«Eh bien? qu'est-ce qui vous prend?»
Il ne répondit absolument rien, parce qu'il mordait gloutonnement le cou duveté d'or. Il la touchait toute, aux jarrets avec ses genoux, aux épaules avec sa poitrine. Elle cria:
—«Allez-vous me lâcher?»
Il fit le contraire; il l'enleva comme une poupée, une main à la taille et l'autre sous les cuisses. Et il la renversa sur la chaise longue, parmi les robes qui bruissèrent. Elle se défendit pour de bon,—pas longtemps.
—«Finissez, voyons!»
—Mais je finis.»
Il finit en effet,—à sa manière,—et se releva, très calme, immédiatement correct.
Sans mot dire, elle retourna vers son miroir et lissa ses cheveux; puis elle rit, bonne fille. Par jeu, il était revenu derrière elle pour becqueter les cheveux parfumés.
—«Dites? fit-elle tout à coup. Et Raymond?
—Quoi, Raymond?
—Vous n'avez pas de remords?»
Il fut très gentil:
—«Vous êtes bien trop jolie!»
Elle fit une moue flattée et incrédule, et insista:
—«Vous êtes grands amis, tous deux, pourtant?
—Mais oui.
—Eh bien, s'il savait? Il serait furieux....»
Il se retint d'éclater de rire. La jalousie n'est pas un sentiment civilisé; et certes, Mévil se souciait infiniment peu de n'importe laquelle de ses maîtresses.
Elle le regardait, tendre, quêtant un baiser. Évidemment elle jugeait sévèrement la trahison de Fierce envers Raymond, et la noirceur de ce crime commis pour elle chatouillait agréablement sa vanité. Il donna le baiser, complaisant quoique ironique. Maintenant qu'il l'avait eue, d'ailleurs, elle lui était tout à fait indifférente. Pourquoi diable, en pure vérité, lui avait-il sauté dessus tout à l'heure? Bah!
A midi, il rentrait à bord déjeuner. Un timonier le guettait pour qu'il émargeât un ordre frais signé. Il lut:
«Le Contre-amiral commandant la deuxième division de l'Escadre de Chine,
«Ordonne:
«A dater de ce jour, l'école élémentaire et le gymnase cesseront de fonctionner sur les bâtiments de la division.
«En lieu et place, MM. les commandants feront exécuter alternativement, et par tous les hommes de leurs équipages, l'exercice ordinaire et l'exercice général du canon.
«Tous les soirs, il sera en outre procédé après le branle-bas à des exercices de pointage nocturne.
«L'amiral insiste sur l'extrême importance de tous les exercices sus-mentionnés, et compte sur le zèle et le patriotisme de tous pour multiplier promptement la force efficace des bâtiments à lui confiés par la République.
«Fait à bord du Bayard, ce 27 décembre 19..,
«D'ORVILLIERS.»
—«Bon, pensa Fierce, voilà les bêtises en train.
X
A huit jours de là, Fierce, s'éveillant un matin, s'accouda au sabord.
Par un caprice de la saison, il avait plu pendant la nuit,—une averse courte et diluvienne, comme il en tombe une fois par mois en pleine époque sèche. Et l'air en conservait une fraîcheur printanière, quoique le ciel flambât déjà, incendié par le soleil. Fierce observa que la rive gauche du Donaï, ensevelie sous la verdure, s'étageait en nappes superposées: tout au bas, penchés sur le courant, c'étaient les roseaux, les bananiers, les palmiers nains,—pressés, tassés, sans un trou, sans une fente dans leur haie opaque. Au-dessus, les magnolias, les banians, les acacias, les tamarins alternaient avec les bambous en gerbes; et les couleurs gracieusement nuancées se mariaient: le gris tendre des bambous, le vert luisant des mandariniers, le brun métallique des fusains à feuilles rondes. Des myriades de fleurs piquetaient les feuillages.—des fleurs blanches, des fleurs jaunes des fleurs rouges surtout,—les flamboyants ponceau, les hibiscus carmin.—Enfin, plus haut encore, les palmiers de toutes les races balançaient leurs branches délicates, découpées en ombres fantasques et compliquées sur le ciel éclatant. Les aréquiers aériens mêlaient leurs palmes longues aux larges palmes des éventails, aux palmes ajourées des cocotiers lourds de fruits;—tout cela planant par-dessus la forêt, en féeriques bouquets portés à bout de tiges, des tiges minces et blanches comme des colonnes ioniques.
Sous le sabord du croiseur, l'eau jaune frôlait la coque. Elle glissait vite, hâtive et inquiétante, charriant des troncs demi-engloutis, des feuilles, des planches, des débris venus de loin, des épaves indécises de la grande Asie inconnue. Le soleil habillait la rivière d'une étoffe éblouissante, au point qu'on ne distinguait plus les trous noirs des tourbillons, happant au passage toutes les choses flottantes.
—«Très bien, tout ça,» dit Fierce.
Et il se sentit d'excellente humeur. Il n'avait pas fumé d'opium la veille.
Le semaine avait été propice. Plus vite qu'il n'avait espéré, Saïgon l'avait favorisé d'une hospitalité convenable: Bon gîte,—joyeux soupers,—et le reste. Le gîte était une simple chambre de sieste, grande, nue, fraîche, meublée seulement d'un lit de crin, d'une moustiquaire et d'un panka qu'un boy agitait. Par les fenêtres, un flamboyant oblique poussait des branches et secouait des fleurs. Dehors, c'était le vieux quartier Tuduc, des rues à moitié chinoises, brunes et odorantes, égayées de boutiques et de blanchisseries. Il faisait bon dormir dans cette chambre aérée, aux heures torrides d'après-midi, alors que les tôles du croiseur, dilatées par l'atroce soleil, geignaient en écaillant leur peinture blanche ou suaient des gouttes de goudron fondu. Fierce alors s'étendait nu sous la moustiquaire, la peau moite d'une douche souvent renouvelée, et rêvait à sa vie saïgonnaise, en prenant garde de ne point remuer, car rien qu'en allongeant la main tout son bras ruisselait aussitôt de sueur.
Les soupers, Mévil et Torral en étaient les convives. Pour eux trois, chaque nuit ressemblait à la première nuit. Le détail variait. Mais, en proportions inégales, c'étaient toujours des femmes, de l'opium et de l'alcool qu'on mélangeait, avec entr'actes de promenades nocturnes dans la ville chinoise grouillante ou parmi les solitudes de la campagne endormie.
Le «reste», enfin, Hélène Liseron le fournissait. Non pas que Fierce en eût fait sa maîtresse en titre, ni qu'il lui gardât une ridicule fidélité. Mais leur première aventure les avait mis en goût l'un de l'autre, et ils la continuaient clandestinement. Fierce y trouvait l'avantage d'une simplification de sa vie. Il est confortable d'être le second amant d'une femme que l'on aime sans attachement. Quant au ragoût obligatoire des sensualités exotiques, les soupers quotidiens à Cholon se chargeaient d'en procurer les condiments,—japonais, annamites ou chinois.
Hélène, en tout cela, s'était laissé conduire par son destin, et ne le trouvait point néfaste. Deux amants généreux valent mieux qu'un. En outre, Fierce et Mévil la vengeaient alternativement l'un de l'autre. Hélène les aimait assez tous deux, et d'un sentiment assez primitif, pour en être jalouse. Elle souffrait dans son amour-propre et dans sa sensualité quand elle les voyait aimer d'autres femmes. Or, Fierce ne dissimulait que très peu ses passades asiatiques, et Mévil affichait la plupart de ses coucheries organisées ou fortuites: Hélène donc, trahie et le sachant, se délectait à trahir à son tour, et souhaitait trouver un jour l'audace d'avouer à chacun de ses amants que l'autre était le préféré. Dans le fait, Mévil ignorait même que cet autre existât; Fierce, par égard pour Hélène, lui gardait le secret, et supportait avec complaisance qu'elle le menaçât quelquefois, par jalousie ou par sadisme, de «tout dire.».... Bon gîte, joyeux soupers, et le reste....
Par-dessus tout, la satisfaction spécieuse d'un but pour la vie et d'une route tracée vers ce but. Depuis bien des années Fierce vivait selon ses sens, et sans autre recherche que de les contenter du mieux qu'il pouvait. Mais la familiarité de Mévil et de Torral l'incitait à penser aujourd'hui que rien de mieux n'existait au monde, que le plus outre jusqu'alors espéré n'était que chimère, et qu'il convenait de s'enfermer définitivement dans la formule civilisée: Maximum de jouissance pour minimum d'effort.—La franchise scientifique de cette proposition le séduisait.
L'exactitude de ses amis à se conformer à leurs maximes ne lui plaisait pas moins. Mévil, que son goût exclusif n'entraînait que vers l'amour, aimait officiellement cinq maîtresses,—et ne négligeait pour elles aucune des rencontres voluptueuses que le hasard lui offrait en surplus. Nul préjugé ne présidait à ses choix; et toute bouche attirait pareillement son baiser, pourvu qu'elle fût jeune et dessinée en arc.—Une chanteuse d'opérettes,—une mondaine, femme d'avocat renommé,—une congaï annamite à ses gages, servante-esclave d'ailleurs plutôt que servante-maîtresse,—une Japonaise pensionnaire de maison close, mandée chaque mardi pour une volupté hebdomadaire,—une jeune fille réputée candide, et qui se débauchait incognito;—cinq femmes enfin dont chacune eût probablement méprisé les quatre autres, à cause de leurs destins différents,—étaient également appréciées, flattées, caressées et méprisées par cet amant professionnel que jamais une préférence n'avait troublé.—Et cela était l'évidente sagesse.—Torral, éclectique, équilibrait ses plaisirs selon l'arithmétique épicurienne, et se vantait d'exprimer ainsi de la vie tout le bonheur y contenu. Ce but devant être atteint, l'opinion d'autrui n'existait pas à ses yeux: et il affichait jusque dans la rue ses liaisons masculines, et promenait en pleine Inspection ses deux boys intimes Ba et Sao.—Cela encore était peut-être la sagesse,—rehaussée d'un cynisme peut-être courageux.
Donc, Fierce jouissait de sa vie saïgonnaise, et jouissait aussi du bien fondé de son plaisir.
Il donna un dernier regard au fleuve bordé par la forêt.
—«Bonne ville, Saïgon....»
C'était dimanche,—le 2 janvier; l'amiral donnait tout à l'heure un déjeuner intime. Fierce, ennemi des corvées mondaines, acceptait celle-ci, parce que la petite Abel y devait assister,—la fille du lieutenant-gouverneur, la délicieuse statue d'albâtre aux yeux de sphinx, qui, le premier jour, l'avait séduit, et le tentait davantage à chaque rencontre.—Étrange fillette, pensait-il; une eau dormante qui donne envie d'y jeter une pierre pour voir ce qui monterait à la surface.—Au déjeuner assisteraient, outre les Abel, le gouverneur général, ancien ami du duc d'Orvilliers, et une pupille à lui, jeune fille que sa mère, veuve et aveugle, n'accompagnait pas dans le monde. Fierce, dans la salle à manger déjà servie, s'occupa des fleurs et chercha sur les étagères les cloisonnés nippons de l'amiral pour les emplir de roses et d'orchidées. Tout en disposant sur les menus des femmes leurs bouquets de corsages, il lut les noms calligraphiés, et s'arrêta à la pupille du gouverneur avec une réminiscence confuse,—Mlle Sylva,—Sylva?—Il questionna l'amiral, qui, dans son cabinet, repliait des plans de batteries.
—«Comment, fit d'Orvilliers, vous ne vous souvenez plus? mais c'est de l'histoire!»
Il raconta:
Mademoiselle Sylva n'était rien de moins que la fille du fameux colonel Sylva, des Chasseurs d'Afrique, tué au combat d'El-Arar dans la plus épique des charges du siècle. M. d'Orvilliers, dès qu'il eut dit cela, oublia la fille pour le père, et détailla à son aide de camp, respectueusement distrait, l'historique minutieux du combat susnommé, et la gloire acquise en cette occurrence par les Chasseurs d'Afrique que commandait le héros Sylva. Fierce, bon gré mal gré, sut qu'il s'agissait d'une brigade trahie et cernée sur la frontière marocaine, laquelle brigade avait été miraculeusement sauvée par deux escadrons détachés en reconnaissance, et que tout le monde croyait déjà anéantis. Le colonel Sylva commandait ces escadrons. Cerné en effet lui-même au centre d'une province en insurrection, il s'était dégagé par une charge prodigieuse, et chevauchant trois jours à travers des nuées d'ennemis, sans remettre une fois le sabre au fourreau, il avait, le troisième soir, triomphalement surgi derrière les Marocains déjà sûrs de leur victoire, et changé cette victoire en défaite. Après quoi, percé de tant de coups que son dolman bleu-ciel était devenu pourpre, il avait conduit ses cavaliers vainqueurs jusqu'aux tentes françaises, leur avait crié: «Halte!»—et était mort.
Fierce, artiste, admira le geste, et la splendeur bariolée des escadrons bleu et rouge taillant et pointant dans la foule brune des burnous. Puis, il sourit de pitié, en songeant à la sottise de tout cela. Qu'en restait-il? des veuves et des orphelines, pompeusement étiquetées: famille de héros.—et libres d'ailleurs de crever de faim parmi l'admiration universelle.—Il imagina la petite Sylva; une maigre brune à profil de médaille, anguleuse, exaltée, pleurarde, et bête à manger du foin;—graine de vieille fille.—L'amiral, les yeux lointains, rêvait à des épopées; l'aide de camp, les épaules un peu haussées, murmura: «Pauvres bougres;—et pauvre petiote!»
Comme onze heures sonnaient, les timoniers annoncèrent l'approche du gouverneur, et l'officier de quart appela la garde qui se rangea près de la coupée. Fierce descendit au bas de l'échelle pour tendre la main aux femmes. Dans le canot remorqué, les cuivres polis réfléchissaient le soleil, et l'on ne distinguait rien parmi le scintillement.
Le canot rangea la coupée. Fierce vit la tête blanche et chafouine du gouverneur, la tôle grise et grave d'Abel, et trois ombrelles rose, mauve et bleue. L'ombrelle mauve s'abaissa; Fierce saisit le bras de Mme Abel qui sauta légèrement sur les premières marches; il la vit comme à l'ordinaire, point jolie, mais souriante et l'air bon;—elle plaisait.
Mlle Abel,—ombrelle rose—, monta la seconde. Elle avait conservé son regard mystérieux de sphinx. Elle prit la main offerte et s'appuya très peu; ses doigts fins et frais ne serraient pas. Fierce admira un poignet fragile qu'on eût dit en pâte de Saxe.
L'ombrelle bleue enfin découvrit Mlle Sylva.
Fierce fut étonné, parce qu'elle ne ressemblait pas du tout au portrait qu'il s'était tracé d'elle.
Mlle Sylva n'était ni maigre, ni brune, ni fatale, mais toute rose et blonde, avec des yeux pers qu'on remarquait d'abord, parce qu'ils étaient très grands et regardaient très droit.
Elle sauta sans toucher à la main offerte; elle sauta hardiment; Fierce vit qu'elle était souple et robuste, quoique fine. Il monta derrière elle, et, sur le pont, lui offrit le bras. Les clairons sonnaient aux champs pour le gouverneur. Elle s'arrêta en levant les yeux vers l'écusson des armes du navire; et Fierce l'entendit épeler la devise: Sans peur et sans reproche.
Il la regarda tandis qu'ils marchaient: elle avait un teint de pastel, un front bien pur, une bouche fière et malicieuse,—et sur tout cela, un charme répandu de jeunesse, de grâce et de sincérité. Il la trouva immédiatement délicieuse, et il oublia Mlle Abel. Cependant, lorsqu'il les vit l'une auprès de l'autre dans le salon de poupe, il dut s'avouer que le sphinx d'albâtre l'emportait sans conteste par sa beauté régulière et l'énigme de ses yeux profonds. Mais il en fut secrètement dépité, comme d'un échec personnel,—et sourit plus tard avec une sorte d'orgueil, quand il constata que, moins belle, Mlle Sylva demeurait plus jolie, parce que plus vivante, plus femme et moins statue.
A table, ils furent voisins. La salle à manger de l'amiral était aérée par deux sabords d'angles qui servaient d'embrasures aux canons de retraite; ces canons encombraient un peu; mais ils étaient une originalité pour des yeux de femme, et Mlle Sylva les admira; Fierce, complaisamment, fournit quelques explications pleines d'intérêt, et la glace fut rompue. Mlle Sylva était curieuse et ne dissimulait pas ses curiosités; tour à tour les tentures en étoffe d'amiante, la vaisselle de famille aux armes ducales, les cloisonnés japonais et leurs orchidées provoquèrent des questions que Fierce eût trouvées enfantines dans une bouche moins séduisante. Mais au contraire, il prit plaisir à y répondre, et une causerie commença, qui fut bientôt très animée. La gaîté seyait à Mlle Sylva, et son rire était le plus joli du monde. Fierce prit toutes les occasions d'exciter ce rire qui le charmait, et la jeune fille trouva son cavalier fort agréable.
Ils bavardèrent. Fierce n'entendait rien aux jeunes filles; et d'ailleurs, il ne croyait pas qu'il en existât. Les créatures baptisées de ce nom qu'il avait rencontrées çà et là, au cours de ses voyages, ou pendant ses stations en France, et dans les quatre salons parisiens où, de loin en loin, il continuait d'apparaître, lui avaient laissé de déplaisants souvenirs; elles n'étaient que des ébauches de femmes, plus dépravées cependant et plus menteuses que ne sont les femmes. Il appréciait leur joliesse de bibelots délicats, mièvres et inachevés; et il les regardait d'abord avec plaisir, mais pour les détester dès qu'elles ouvraient la bouche. Mlle Sylva, au rebours de toutes ces fractions de vierges méprisées, lui parut être principalement franche et candide,—jeune fille enfin, dans le vieux sens du terme. Il en fut surpris et satisfait, quoiqu'il doutât d'abord un peu de cette candeur et de cette franchise.
—«J'ai de la chance, disait gaîment Mlle Sylva, jusqu'à ce matin, j'ai cru que quelque chose accrocherait, et que ce beau déjeuner resterait dans mes rêves.
—Merci pour le déjeuner, dit Fierce en riant. Ainsi, ça vous tentait, mademoiselle, de venir vous engriller dans notre cage?
—Elle est délicieuse, d'abord, votre cage.... Ceci est un amour de salle à manger, si simple et quand même si bien faite pour un très grand personnage....
—Et puis nous avons vue sur la mer!
—Vous vous moquez, c'est très mal.—Mais oui, j'avais une grosse envie de venir à bord de ce fameux Bayard. Tout Saïgon ne fait qu'en parler, les journaux sont pleins de vous.... Et un déjeuner militaire, voilà une fête pour une petite fille!
—Si petite?
—Je joue encore à la poupée.... Chut! il ne faut pas le dire. Mais j'aime tant les navires, et les marins, et tout....»
Fierce retient un sourire:
—«Vous aimez les marins? Pourquoi aimez-vous les marins?
—Parce que....—Mlle Sylva chercha une seconde—... parce que ce ne sont pas des hommes comme les autres....
—Ah!... Très bien.
—Non ... ce ne sont pas des hommes pareils aux hommes de maintenant ... les soldats non plus, d'ailleurs.... Ils courent le monde, ils voyagent ou vont se battre n'importe où, sans s'inquiéter du pays ni des ennemis ... et ils ne se soucient pas de l'argent, car ils gagneraient des fortunes, s'ils voulaient; mais ils ne veulent pas. Ils préfèrent rester soldats ou marins. Ce sont des hommes d'autrefois....»
Fierce songe.
—«Et voilà, conclut Mlle Sylva, pourquoi je suis contente d'être ici, après avoir eu grand'peur de n'y pas être.»
Fierce sort de sa rêverie.
—«Grand'peur? Sérieusement, nous avons risqué, mademoiselle, de ne pas vous avoir?
—Je ne serais pas venue si maman avait été souffrante....
—Je crois que madame votre mère est très âgée?
—Pas très âgée, mais affaiblie, surtout en ces temps de lourde chaleur. Je lui manque beaucoup quand je ne suis pas auprès d'elle: vous savez qu'elle est aveugle depuis trois ans?
—Je sais. La vie ne doit pas être toujours très gaie pour vous, mademoiselle?
—Que si! Quand vous connaîtrez maman,—vous la connaîtrez, elle est une vieille amie de M. d'Orvilliers,—vous verrez qu'il est impossible d'être triste en sa compagnie. Elle est tellement bonne et souriante, tellement parfaite....
—Vous l'aimez bien!
—Oh! oui. Je crois même qu'il est tout à fait impossible d'aimer quelqu'un plus que je n'aime maman.... D'ailleurs, avouez que c'est assez naturel.
Mais j'aurais beau ne pas être sa fille que je l'aimerais autant et que j'aurais le même bonheur à vivre avec elle....
—Je ne savais pas que l'amiral fût ami de madame Sylva.
—Ils se sont connus il y a longtemps, et puis perdus de vue, mais après avoir été absolument intimes. Tout ça se passait fort avant mon entrée dans ce bas-monde; moi, j'ai vu tout à l'heure M. d'Orvilliers pour la première fois.... Mais je l'aime d'avance: maman m'a tant parlé de lui. Je sais comme il est bon, et quel beau caractère c'est....»
Fierce donne un coup d'œil à l'amiral dont les yeux candides contrastent avec la mine haute et rude.
—«C'est, comme vous disiez tout à l'heure, un homme d'autrefois.
—Oui ... autrefois valait mieux qu'aujourd'hui.
—Peut-être, dit Fierce.—Ainsi, mademoiselle, vous vivez à Saïgon, presque en garde-malade, et vous êtes contente de votre vie. Vous ne vous ennuyez jamais?
—Jamais! Je suis très affairée, songez!
—C'est vrai, vous avez votre poupée....
—Taisez-vous donc! si c'est comme cela que vous, gardez les secrets d'État qu'on vous confie! il y a de quoi me déshonorer: savez-vous que j'aurai vingt ans le mois prochain?—Laissons «ma fille» en paix. Je suis maman pour rire, mais je suis maîtresse de maison pour de bon.
—C'est juste.
—Et bonne maîtresse de maison, je vous prie de le croire.—La maison, des lectures et des promenades, voilà toute notre vie, très pleine et pas ennuyeuse du tout.... C'est si bon, monsieur, le coin du feu, même lorsque le feu, comme ici, est un mythe!
—C'est un bonheur, dit Fierce, que les marins ne sont pas toujours à même d'apprécier. Mais je le conçois quand même par imagination.—Vous n'aimez pas du tout le monde?
—Mais si, quelle idée! Le coin du feu n'empêche pas le monde. J'adore les bals, les soirées, les parties, les toilettes, les uniformes surtout. Et je danse comme une folle. Monsieur, nous valserons ensemble dans huit jours au gouvernement: mon tuteur recevra en l'honneur du Bayard, et je vous réserve la première ligne de mon carnet.
—Conclu, et mille grâces. Savez-vous, mademoiselle, que vous faites une jeune personne bien éclectique? Le foyer, la vie mondaine, les uniformes, les marins,—quoi encore?—vous aimez tout, indifféremment.
—Il faut bien, hélas! En y réfléchissant, la vie n'est pas tellement drôle.... Il faut bien l'égayer un peu.... Tenez, je pense au paquebot qui nous amena de France, il y a quatre ans, maman et moi: trente jours de navigation, cela me semblait d'abord impossiblement long et monotone; mais le paquebot était plein de gens charmants, et nous avons tout de suite organisé des jeux, des lectures, des dînettes; on dansait le soir sur le spardeck; on répétait une comédie l'après-dîné; enfin, la traversée a passé comme un rêve. C'est tout à fait pareil, la vie: un voyage en paquebot; il faut égayer le voyage.
—Vous êtes un philosophe.
—Pas du tout! j'ai horreur des grands raisonnements dans quoi l'on coupe les cheveux en quatre. Et je trouve stupide et absurde d'ergoter sans fin sur l'âme, sur l'éternité, sur l'infini, sans jamais arriver à rien qui ait le sens commun.... C'est ma dispute perpétuelle avec Marthe....
—Marthe?
—Marthe Abel. Vous ne saviez pas qu'elle s'appelait Marthe? Au fait, on lui donne toujours quelque sobriquet....
—Dites?
—Je ne dirai pas,—elle sourit;—tant mieux si vous les ignorez....
—Vous êtes une petite amie discrète.
—Amie ... plus ou moins, mais discrète toujours.
—Amie plus ou moins?
—Camarade. Je n'ai point d'amie jeune fille. Les jeunes filles m'ont en horreur: il paraît que je suis sans façon, mal élevée....
—Et avec ça, madame?
—Je vous assure. Ça ne se voit pas écrit sur mon front?—Enfin, je suis la pelée et la galeuse. Marthe me supporte à peu près, mais nous n'avons pas les mêmes idées....
—Par exemple?
—Eh bien, par exemple, elle donne dans la philosophie. Elle raisonne, elle spécule, elle lit d'énormes bouquins allemands, pleins de théories renversantes; elle ne va pas à la messe; elle est athée, et tout ça me choque horriblement....»
Fierce, avec curiosité, regarde l'étrange fille qui ressemble à un sphinx. Mlle Abel ne parle guère, écoute et regarde. Ses yeux noirs, profonds comme des lacs, luisent avec sérénité dans son visage d'albâtre encadré de lourds bandeaux à reflets bleus; et il est très impossible de sonder ces yeux-là, et de découvrir la pensée qui veille au fond de leur eau immobile.... «Moi, continue Mlle Sylva, je ne lis pas Schopenhauer et je vais à confesse.»
Fierce ramène son regard sur la jolie enfant blonde aux yeux couleur de temps, qui joue encore à la poupée.
—«Le catéchisme vous suffit?
—Il me suffit entièrement.
—Vous êtes très dévote?
—Pas dévote: je ne passe pas ma vie dans les églises. Mais je suis bonne catholique, très pratiquante.»
Fierce ne hausse pas les épaules. Mlle Sylva poursuit:
«Vous êtes sûrement religieux, monsieur: tous les marins le sont. Et d'ailleurs, il faut être bien fou pour nier Dieu.... Mais surtout, je trouve qu'une femme athée est une espèce de monstre. Ce n'est pas élégant, l'athéisme; je trouve que ce devrait être réservé aux vieux messieurs, aux célibataires grognons, maniaques, bêtes, chauves et branlants....
—Absolument, dit Fierce qui n'essaie pas de retenir son rire. Mais c'est une théorie ancienne que vous redites là, mademoiselle. Vous avez lu Musset?
—À moitié. Maman jadis m'épinglait beaucoup de pages, et depuis, je n'ai jamais voulu lire ces pages-là.—J'attendrai d'être mariée.
—Cela viendra vite.
—Je n'y tiens pas, je vous prie de le croire. Je suis très heureuse aujourd'hui, et je ne pourrai certes jamais l'être davantage....»
Ils causent intimement, ils se regardent et se sourient,—sans arrière-pensée. Ils commencent une amitié. Mlle Sylva babille et se confie. Fierce écoute et n'ose pas interrompre. Mlle Sylva traite son cavalier en camarade ancien, en compatriote de race et d'âme, en presque frère de qui l'on sait la pensée, la foi, l'idéal, identiques à notre idéal, à notre pensée, à notre foi, Fierce devine l'illusion crédule de la jeune fille; et secrètement il rougit de ne pas dissiper cette illusion. Parfois, entre deux propos, il se reproche son silence comme un mensonge.—Il voudrait être franc,—tout à fait;—dire: «Je ne suis pas ce que vous croyez. Je n'ai rien dans le cœur ni dans la tête que vous puissiez aimer ni comprendre. Et si vous entrevoyiez mon par-dedans, je vous ferais horreur. Je suis blasé, sceptique et mécréant, je ne crois ni au bien ni au mal, ni à Dieu ni à Diable. A force d'être allé partout, je suis revenu de tout. Vous entassez en moi, de par la grâce de mon uniforme, tout un lot de vertus archaïques qui ne sont pas miennes et que je méprise. Et le seul culte que je garde, le culte âpre de la vérité impudique, vous épouvanterait comme un blasphème. Il n'y a rien de commun entre vous et moi.—Mais il ne souffle mot de tout cela, parce qu'il n'en a pas le courage,—et voici la troisième fois que les maîtres d'hôtel japonais emportent son assiette pleine. Du haut bout, l'amiral sourit vers son aide de camp.
—«Mon cher gouverneur, j'adresse à votre Excellence une plainte officielle: mon petit Fierce oublie de manger, pour mieux faire sa cour à votre jolie pupille.
—Il a tort, déclare le gouverneur. On ne fait pas sa cour à Mlle Sélysette; Mlle Sélysette n'est pas une jeune fille: c'est un garçon, et je défierais Don Juan lui-même de s'apercevoir qu'elle porte une jupe;—par ailleurs, M. de Fierce s'adresse à une petite peste affreusement moqueuse et je lui conseille de se défier.»
Mlle Sylva proteste et rit. Fierce la voit toute rose; son sang prompt et vermeil transparaît sous sa peau trop fine; il songe qu'autrefois, dans sa plus lointaine enfance, il se figurait pareilles les fées, en leurs palais de pierreries....
—«Vous vous appelez Sélysette? C'est joli et singulier.
—Trop singulier! Mais mon père aimait ce nom-là, et quoique j'en possède trois ou quatre autres à choisir, je ne porterai jamais que celui qu'il m'a donné.»
Fierce recommence à rêver,—et il ne pense pas à s'étonner du plaisir paradoxal qu'il goûte auprès de cette petite, petite fille aux idées primitives,—lui, le civilisé, l'ami de Mévil et de Torral, l'ami de Hochet....
On s'est levé de table. Au salon, Fierce abandonne sa voisine pour offrir des tasses de thé,—un thé vert de Sze-Tchouen, dans des tasses de Sadzouma sans anse.—Le gouverneur, orateur de talent qui se souvient de la Chambre,—il en fut et il en sera,—discourt sur les mœurs de la colonie,—mœurs indigènes et mœurs importées.
—«Le Chinois est voleur et le Japonais assassin; l'Annamite, l'un et l'autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des vertus que l'Europe ne connaît pas, et des civilisations plus avancées que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous, maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l'emporter au moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous ne fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela est une utopie.»
Courtoisement, l'amiral esquisse une protestation. Le gouverneur insiste:
—«Une utopie. Je ne réédite pas pour vous, mon cher amiral, les sottises humanitaires tant de fois ressassées à propos des conquêtes coloniales. Je n'incrimine point les colonies: j'incrimine les coloniaux,—nos coloniaux français,—qui véritablement sont d'une qualité par trop inférieure.
—Pourquoi? interroge quelqu'un.
—Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d'être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement, toutes ses recrues de valeur, et n'exporte jamais que le rebut de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiettes et les vide-goussets.—Ceux qui défrichent en Indo-Chine n'ont pas su labourer en France; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut point s'étonner qu'en ce pays l'Occidental soit moralement inférieur à l'Asiatique, comme il l'est intellectuellement en tous pays....»
Le lieutenant-gouverneur Abel parle à son tour, d'une voix ironique et douce qui contraste avec sa face rigide de magistrat ne sachant pas rire.
—«Monsieur le Gouverneur, au risque de plaider contre ma chapelle,—contre la chapelle coloniale,—je veux appuyer votre dire d'une anecdote. Vous connaissez Portalière?
—Le Portalière chancelier de résidence au Tonkin?
—Lui-même. Savez-vous son histoire?
—Je sais que c'est un incapable. Dubois, l'ancien ministre, nous en a fait le triste cadeau l'an dernier.
—Oui. Et voici le dessous des cartes; je ne connais rien de plus instructif au sujet du recrutement des coloniaux. Au temps jadis, Portalière fut journaliste; il énumérait les chiens écrasés dans une feuille qui vivotait de chantages....
—Très bien.
—Il mourait de faim....
—Quel dommage qu'il n'en soit pas mort!
—Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Portalière, réduit aux derniers expédients, rencontra providentiellement la très célèbre Mme Dupont, femme de l'ex-garde des sceaux. Vous connaissez Mme Dupont?
—C'est une....
—Vous la connaissez. Portalière ne manque ni de bêtise ni de suffisance....
—C'est un type bien colonial.
—... Et par ces qualités, il plaît aux femmes. Le reste se devine. Un beau matin, Portalière fut nanti d'une sinécure désirable, à Paris, bien entendu. Les choses allèrent ainsi quelques mois. Puis Mme Dupont changea de journaliste, et la sinécure de locataire. Portalière, retombé au ruisseau, se plaignit avec des mots ingrats qui ressemblaient à des menaces.
—Il se souvenait de son ancien journal.
—Probablement. Dupont, qui déteste le fracas, résolut d'exiler amiablement son protégé d'antan. Le pavillon de Flore n'est pas loin de la place Vendôme, Dupont alla trouver Dubois et lui tint ce langage.—«J'ai un imbécile à caser. Avez-vous un coin convenable? lointain, j'aimerais mieux.—Parbleu! dit Dubois. Amenez-moi votre imbécile.» On amena Portalière qui émit des prétentions.—«Que savez-vous? demanda Dubois.—Un peu de tout.—C'est-à-dire rien. Bachelier?—Non.—Parfait. Je vous offre une place de commis, commis des services civils de l'Indo-Chine. Ça vous va, j'espère?—Guère, dit Portalière dédaigneusement. Commis! Peuh! vous n'avez pas mieux?—Vous êtes dégoûté! Enfin, pour obliger Dupont.... Voulez-vous gagner six mille francs dans un beau pays bien sain?—Où?—En Annam.—L'Annam en Afrique?—Oui.—Six mille.... Je ne dis pas non ... six mille pour commencer? Qu'est-ce que je serai?—Chancelier de résidence.» Immédiatement, la figure de Portalière s'épanouit.—«Chancelier? dit-il. Ça, j'accepte. Quelque chose dans le genre de Bismarck?»
Le gouverneur ne daigne pas rire.
—«C'est bien naturel. Voilà nos aspirants coloniaux;—pourris, et ignares davantage;—prêts d'ailleurs en toutes circonstances à jouer les Napoléon au pied levé. Ils arrivent à Saïgon viciés déjà, tarés souvent; et la double influence du milieu anormal et du climat déprimant les complète et les achève. Promptement ils font litière de nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés; et bientôt, à l'inverse des gens de 1815, ils ont tout oublié, quoique n'ayant rien appris.—C'est un fumier humain.—Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi....
—Voilà du paradoxe?
—Eh non! Sur ces terres coloniales fraîchement retournées et labourées par le piétinement de toutes les races qui s'y heurtent, il vaut peut-être mieux qu'un fumier humain soit jeté, pour que, de la décomposition purulente des vieilles idées et des vieilles morales, naisse la moisson des civilisations futures.»
Dans un coin du salon, Fierce, d'une feuille de palmier emmanchée d'écaillé, évente Mlle Sylva qui boit son thé. Au mot civilisation, il lève la tête. Le gouverneur achève:
—«J'ai aperçu, parmi cette plèbe coloniale si méprisable, quelques individus supérieurs. A ceux-ci le milieu et le climat ont profité, et ils sont devenus comme les avant-coureurs de ces civilisations de demain. Ils vivent en marge de notre vie trop conventionnelle; ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions; et s'ils acceptent d'observer notre code pénal, je crois bien que c'est par esprit de conciliation. L'éclosion de pareils hommes n'était possible que dans cette Indo-Chine à la fois très vieille et très neuve: il y fallait l'ambiance des philosophies aryenne, chinoise et malaise lentement usées les unes contre les autres; il y fallait la corruption d'une société en qui la morale d'Europe a fait faillite; il y fallait l'humidité brûlante de Saïgon, où tout fond au soleil et se dissout,—les énergies, les croyances, et le sens du bien et du mal! Ces hommes en avance sur notre siècle sont des civilisés. Nous, des barbares.»
La voix douce du lieutenant-gouverneur conclut:
—«Tant mieux pour nous.»
Mme Abel, au courant de la vie saïgonnaise, et point sotte quoique bonne, murmure à son tour:
—«Oui; il n'est peut-être pas bon de retarder ni d'avancer sur son temps....»
Au fond du salon, rivée contre la muraille est une plaque de bronze. L'amiral d'Orvilliers est allé s'adosser auprès.
—«Je n'y entends rien, dit-il. Cependant, voici un barbare qui me plaît mieux que vos civilisés.»
Il lit l'inscription gravée sur la plaque:
A LA MÉMOIRE
DU VICE-AMIRAL COURBET
COMMANDANT EN CHEF L'ESCADRE DE L'EXTRÊME-ORIENT
ICI FUT DÉPOSÉE POUR ÊTRE RENDUE A LA FRANCE EN DEUIL
LA DÉPOUILLE MORTELLE DE L'ILLUSTRE MARIN
Thuan-an, Son-Tay, Foutchéou, Kelung, Sheïpoo, Pescadores
1883-1884-1885
Mlle Sylva se lève et s'approche de l'épitaphe. Elle relit tout bas, puis interroge avec une sorte de recueillement passionné,—le recueillement des premières communiantes qui s'agenouillent devant la Sainte-Table:
—«C'est ici qu'il est mort?
—Non, répond d'Orvilliers. Il est mort sur un autre Bayard, déclassé aujourd'hui. Mais qu'importe! Les vieilles gens telles que moi croient aux fantômes; et je suis persuadé que dans cette coque nouvelle habite encore l'âme de l'ancien vaisseau,—et aussi, qui sait? l'âme de l'ancien amiral....
—Un très grand amiral, prononce le gouverneur, poliment.
—Oui; et un amiral comme nous n'en avons plus; un amiral d'autrefois, cousin des capitaines-forbans qui ont régné sur la mer;—un barbare, en somme;—-et pas du tout un soldat d'aujourd'hui; pas du tout un civilisé;—l'inverse....
Affaire de goût! Vous pouvez, mon cher gouverneur, préférer vos hommes de demain; je préfère leurs ancêtres. C'est de mon âge. Incontestablement, ces ancêtres-là n'étaient pas des raffinés; ils étaient même quelque peu des sauvages; ils tenaient de l'homme primitif; ils en avaient gardé les instincts simples, les brutalités, les sincérités aussi; ils n'étaient pas subtils et ils n'étaient pas tolérants; ils ne comprenaient ni ne supportaient aucune contradiction, et, naïvement orgueilleux, méprisaient tout le reste du monde. Leur idéal était de se battre; et ils n'envisageaient rien de plus beau que d'être soldats....
Ma foi, ils ont été de beaux soldats. Ils ne ressemblaient pas aux soldats d'aujourd'hui: ils n'étaient ni littérateurs, ni musiciens, ni artistes. Mais, sur le champ de bataille, les ennemis avaient peur d'eux. Ils étaient presque tous d'abominables soudards, et ils frondaient insolemment les constitutions et les lois. Mais, le moment venu, pour ces mêmes lois tant raillées, ils savaient mourir.
Nous n'avons plus de ces gens-là: la race en est morte. Tant mieux ou tant pis, comme il vous plaira. C'était une race barbare, qui jurait avec le monde moderne. Mais c'était une race pittoresque et glorieuse; c'était la race des soldats. Maintenant, il n'y a plus de soldats. J'ai connu les derniers: Courbet, Sylva....»
M. d'Orvilliers se tait tout à coup; car Mlle Sylva est à côté de lui: il l'avait oubliée dans le feu de son discours. Mlle Sylva, cependant, est impassible quoique fort pâle. Fierce, qui ne la quitte pas des yeux, aperçoit tout juste le frémissement de sa bouche fière et la fièvre de ses doigts crispés sur son mouchoir.
Le gouverneur, sceptique et courtois, objecte:
—«Plus de soldats? Considérez pourtant, mon cher amiral, que jamais mieux qu'aujourd'hui le droit ne s'est identifié à la force, de par les parlements et les majorités. Donc, jamais mieux qu'aujourd'hui les soldats n'ont été nécessaires. Je vous concède qu'ils ne ressemblent plus aux soldats de jadis, qu'ils sont, si vous y tenez, des littérateurs, des artistes et des philosophes. Mais croyez-vous qu'ils en soient de moins bons soldats?»