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Les civilisés: Roman

Chapter 17: XII
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About This Book

Set in colonial Indochina, the novel follows Dr. Raymond Mévil, a handsome, urbane French physician whose elegant habits and sensual charm animate Saigon's European society. Through his promenades, hospital visits, and salons, the narrative sketches encounters with colonials and local servants, exposing social rituals, aesthetic pretensions, and moral ambiguities of expatriate life. Scenes alternate between intimate observation and ironic detachment, portraying desires, rivalries, and the tensions between modernity and tradition. The prose emphasizes atmosphere, visual detail, and character portraiture to examine themes of civility, decadence, and cultural friction under imperial rule.

M. d'Orvilliers allonge une moue sous sa moustache rude.

—«Il y a la manière,» murmure-t-il.

Et il se reprend, avec une gaîté mélancolique:

«Au fait, vous avez raison. Il faut être optimiste. D'ailleurs, les générations nouvelles ne sont pas méprisables....»

Il marche trois pas, et vient appuyer sa main sur l'épaule de Fierce:

«En voici la preuve. Regardez ce gamin, ça sort de nourrice, ça fait des vers et ça compose des sonates;—tous les vices.—Quand même, ne vous fiez pas à cette mine de sainte-nitouche: je sais fort bien qu'au bon moment, mon petit Fierce, sans barguigner, me fera la leçon d'honneur.»

Fierce, flegmatique et résigné, ne bronche pas. Il comprime avec respect une grimace ironique. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a pris l'habitude de subir impassiblement les louanges de son chef candide. Et quoique ces louanges pèsent parfois à sa loyauté, il ne manque jamais de les tolérer en silence, par amicale pitié pour celui qui les donne. Non pas, certes, que jamais il se mêlera de renchérir sur le fanatisme moyen-âgeux du bonhomme! Mais à quoi bon faire de la peine aux gens?

Or, il lève les yeux, et rencontre, appuyé sur son regard, le regard de Sélysette Sylva;—un regard chaud d'admiration. Mlle Sylva a pris au sérieux le couplet dithyrambique. M. de Fierce, pour elle, est posé du coup en héros....

Et M. de Fierce, subitement, sans savoir pourquoi, rougit de honte.

Une heure et demie. Les invités prennent congé, de bonne heure, à cause de la sieste. On apporte les ombrelles. Mlle Sylva, d'un joli geste, tapote ses cheveux ébouriffés par le vent des pankas.

—«Un miroir?» propose Fierce.

Il la précède jusqu'à sa chambre, toute proche. Il l'installe devant sa grande glace d'armoire drapée de velours gris. Mlle Sylva est très admirative.

—«Comme c'est coquet chez vous! Que de soieries, que de mousselines! Et tous ces petits livres habillés de peluche! C'est pour jeunes filles? on peut regarder?

—On ne peut pas, dit Fierce en riant.

—Ah!!... ce sera pour quand je serai mariée.—Votre chambre est un petit paradis. Pourtant....

—Pourtant?

—Est-ce que ce n'est pas un peu triste, à la longue, ces tentures toutes grises?»

Fierce sourit:

—«Vous n'aimez pas les choses tristes, mademoiselle?

—Pas beaucoup ... et surtout, je trouve qu'il y en a bien assez dans la vie, sans en fabriquer d'artificielles. Monsieur, si vous étiez sage, vous enverriez tout ça chez un teinturier, qui vous le renverrait couleur de ciel....

—Couleur de vos yeux.

—Quelle bêtise! mes yeux sont verts....»

Elle hausse les épaules, point coquette, et lui tend sa main pas encore gantée.

«Au revoir, et très grand merci.»

Il prend la main, une menotte jolie et franche, dont l'étreinte garçonnière n'a rien de mou ni d'équivoque. Et, pris d'un désir rapide, il s'incline vers cette main et tâche de l'élever jusqu'à ses lèvres.

C'est, bien peu de chose, un baiser sur des doigts de jeune fille. Quand même, d'une secousse discrète, Mlle Sylva s'y refuse;—un refus sans bruit, mais net.—On ne touche pas à Mlle Sylva.

Qui sait? Ce baiser manqué, monsieur de Fierce, troublera peut-être, de sa saveur ignorée, beaucoup de vos nuits.


XI

Fierce signa le rapport qu'il rédigeait, et le mit en chemise. Après quoi, il ouvrit un carton et regarda des estampes japonaises. Il était six heures passées: la tâche du jour était faite.

Les estampes étaient ingénieusement obscènes. Fierce d'ailleurs n'en collectionnait pas d'autres: il lui plaisait d'honorer ainsi les artistes qui ne s'étaient pas embarrassés des mensonges de la pudeur; et il vénérait Hokousaï et Outamaro.

Il feuilleta. Parmi des cerisiers en fleurs, et devant des horizons bleutés, des mousmés faisaient l'amour au naturel avec des samouraïs harnachés en guerre; on ne découvrait que des coins de nudité, mais les plus réalistes. Fierce monologuait.

—«Un art bien curieux. Quel souci de l'exactitude, et quelle fougue dans la sensualité! Pas d'ironie, pas de blague, pas de ricanement ni de sourire. Mâles et femelles y vont bon jeu bon argent, de tout leur cœur et de tous leurs muscles....»

Il souligna de l'ongle la bosse des biceps et des mollets; les robes et les kimonos, trop tendus, se déchiraient dans la fureur des étreintes. Une tête de femme retint ses yeux. L'estampe était moderne, et l'artiste, au lieu d'imiter la beauté longue et dédaigneuse des grandes dames japonaises, ou de calquer une frimousse fraîche et pleine de simple mousmé, s'était plu à chercher une inspiration occidentale. Fierce sourit: les yeux pers, le nez relevé d'une chiquenaude évoquaient dans sa mémoire l'agréable profil de Mlle Sylva.

«Cette femme-ci, pensa-t-il, est moins jolie. Il est vrai que je n'ai pas, sur la jeune Sélysette, une documentation aussi décolletée....»

L'héroïne de l'estampe se renversait, haut troussée, dans un pré fleuri, tandis qu'un garçon en émoi se précipitait vers elle. Ce garçon trop scrupuleusement dessiné, déplut à Fierce qui tourna la page.

«Oui, dit-il encore, ces choses n'ont aucun rapport avec les indécences chinoises. Ainsi....»

Il prit un album chinois, relié de vieille soie:

... «Là! cette fillette à quatre pattes, qui attend le bon plaisir d'un vieux mal dispos,—voilà ce qu'un Japonais ne fera jamais. Le sujet, tout d'ironie, ne le tentera pas, d'abord; et jamais surtout, dans une gravure sensuelle, il n'imaginera cette grimace narquoise qui se moque tout ensemble du plaisir et du partenaire....»

Il chercha le célèbre Rêve d'Hokousaï.

... «Il imaginera ceci, cette impossible bagarre d'êtres sans visages, et il leur donnera dix sexes à chacun, pour que la page contienne soixante accouplements au lieu de six.»

Admiratif, il contempla longuement la prodigieuse estampe. Puis il se leva et s'habilla pour sortir.

Comme il allait remplacer par un smoking blanc son veston d'uniforme, il s'interrompit pour regarder encore l'image japonaise qui ressemblait «à Sélysette Sylva: il prit un secret plaisir à cacher avec sa main le personnage de l'amoureux réaliste, à cacher aussi le désordre de l'amoureuse, et à ne plus rien voir qu'un visage malicieux qui lui souriait. Après quoi il passa le smoking et prit un chapeau de paille: le soleil se couchait, on pouvait s'épargner le casque.

«Au fait, dit-il tout a coup à haute voix, c'est stupide, cette chambre grise. J'ai le spleen depuis ce matin. Il faut chasser ça.»

Il sortit.

Sur le quai, il hésita entre des distractions diverses. Sa journée avait été maussade. Sans trêve, l'inanité de ses plaisirs et de sa vie avait obsédé sa pensée; et par un contraste ironique et ridicule, l'image de cette petite fille inconnue deux jours plus tôt, Sélysette Sylva, avait vingt fois dansé devant ses yeux, toujours avec des sourires épanouis de bonheur. Cette vision réitérée ne manquait pas d'être irritante, quoique agréable aux yeux; Fierce maintenant désirait l'écarter, et goûter une sorte de revanche, en se jetant à corps perdu vers des voluptés de Mille et Une Nuits, pour jamais interdites aux vierges sages, et ignorées d'elles.

Mais au moment d'exécuter ce programme, l'enthousiasme convenable lui manqua.

Se débaucher à contre-cœur n'est pas très amusant. Fierce réfléchit que l'heure était passée d'aller chez Liseron, sa maîtresse: Mévil y pourrait venir, et Liseron détestait les flagrants délits. L'heure était passée aussi de chercher parmi les congaïs ou les métisses de Tan-Dinh et d'Hoc-Môn une complaisante compagne d'avant-dîné: toutes assurément promenaient leurs grâces asiatiques dans les victorias de l'Inspection. Le quai était désert. Fierce se jugea tout à fait seul au monde, et dans l'impossibilité d'accoupler une autre solitude à la sienne. Il arrêta une voiture qui passait vide, et se fit conduire au cercle.

C'était en ses jours d'ennui que Fierce allait au cercle. La société coloniale n'avait rien en soi qui le charmât: elle était trop réellement le fumier humain qu'avait dit le gouverneur général. Beaucoup des membres du cercle n'étaient que gens équivoques, acceptés par défaut de concurrence, et considérés surtout pour leur heureuse impunité;—d'ailleurs hommes du monde ou s'efforçant de le paraître, et payant de mine après avoir payé d'audace;—coquins de bonne compagnie, capables, dans toutes les médiocres occasions, de faire montre d'honneur et même d'honnêteté. Le ragoût comique de cela. Fierce, blasé, ne s'en souciait plus.

Il est vrai que quelques individus tranchaient sur la masse. Le docteur Mévil se montrait parfois au cercle,—lorsqu'une intrigue nouvelle l'obligeait à dîner avec un mari;—Torral fréquentait la salle de jeu: c'était là qu'il voyait le plus de Saïgonnais réunis, et qu'il pouvait par conséquent en mépriser d'un seul coup davantage. D'autres hommes remarquables apparaissaient encore,—civilisés ou barbares; Rochet le journaliste, Malais le banquier, Ariette l'avocat;—tous ceux qui, parmi la plèbe des aigrefins vulgaires, s'étaient haussés jusqu'à l'aristocratie des flibustiers: tous ceux qui avaient su, plus ou moins somptueusement, s'enrichir mieux que par l'escroquerie simple; tous ceux qui avaient eu l'habileté ou la hardiesse de battre monnaie légalement, quoique aux dépens d'autrui. Ceux-là plaisaient à Fierce, et, tandis que sa voiture roulait vers le cercle, il souhaita trouver quelqu'un d'eux.

Le hasard le servit. Dans la salle des journaux, Malais lisait les feuilles du soir. Fierce ne vit d'abord qu'un amas de papiers déployés; mais au pas de l'arrivant, les papiers croulèrent, et le banquier apparut, déjà debout: Malais, jadis soldat, marin, typographe, négociant et colon tour à tour, avait gardé de ses métiers nombreux une énergie active qui se reflétait dans ses gestes rares et brusques comme dans ses mots sobres et prompts.

—«Madame Malais se porte bien?» demanda Fierce;—il avait rencontré deux fois la jeune femme au théâtre et ne lui avait pas fait la cour, quoiqu'il la trouvât ce qu'elle était, délicieuse.

—«Ma femme va bien, et sans cocaïne,» dit le banquier en riant.

Fierce haussa les sourcils.

«C'est vrai, vous ne savez pas. Votre ami Mévil a voulu la mettre à son régime favori. Ce garçon très ingénieux drogue la plupart des femmes d'ici, et c'est un prétexte pour lui à pénétrer dans leurs faveurs. Grâce à ses pilules importées je ne sais d'où, il insensibilise contre la chaleur,—non sans quelques inconvénients nerveux, bien entendu; mais on n'y regarde pas de si près à Saïgon.—Or, ma femme ne lui déplaisant pas, ce bon Mévil s'est efforcé d'amener sa cocaïne à la rescousse. J'y ai mis bon ordre, sans d'ailleurs lui en vouloir le moins du monde, croyez-le bien.»

Fierce sourit.

«Vous dînez ici? demanda le banquier.

—Oui, je pense.

—Moi pareillement. Faites-moi l'honneur de partager ma table. J'ai durement travaillé aujourd'hui, et je mérite la récompense d'un convive comme vous.»

Ils s'assirent. A coups de pied, Malais repoussa les journaux gisant autour de lui.

«Idiots, ces canards! Croyez-vous qu'ils n'ont pas assez de colonnes pour la dernière visite du gouverneur à je ne sais quel hospice, et qu'ils ne soufflent pas une syllabe des affaires anglaises? Tas de brutes!»

Il fixa brusquement sur Fierce des yeux scrutateurs:

«Mais vous, l'aide de camp, vous devez savoir?

—Rien du tout, dit Fierce sincèrement. Vous parlez de la tension diplomatique? Je crois que ce n'est rien de sérieux, mais je n'ai pas le moindre renseignement personnel. D'ailleurs, les câbles sont anglais, et si par impossible une guerre venait à éclater, nous l'apprendrions par l'escadre ennemie chargée de nous détruire.

—Jolie situation que la vôtre,» observa le banquier Il réfléchit une minute et haussa les épaules:

«Peu m'importe d'ailleurs: je n'ai rien à gagner là-dedans, ni rien à perdre.

—Même en cas de guerre?

—Parbleu; je suis ici banquier, administrateur et fermier d'impôts. Toutes les affaires du pays passent par mes mains: que voulez-vous que la guerre me fasse? les gouvernements peuvent se succéder, je leur serai à tous également indispensable.»

L'heure venue, ils dînèrent. Malais ne buvait que d'un champagne sec revenu pour lui d'Amérique, Fierce l'apprécia. Le vin d'ailleurs lui semblait un refuge propice contre sa présente mélancolie. Plus tard, quelques pipes d'opium achèveraient de le ramener à l'optimisme. Il se grisa légèrement.

Les boys desservirent. Sur la terrasse, Malais fit rapporter de son champagne. Ils continuèrent à boire en fumant des cigarettes turques. Fierce admira la fumée bleue qui se débattait dans le poudroiement des lampes électriques, pareille aux nuages tournoyants d'une chevauchée de Valkyries.

—«Vous aimez à rêver? dit Malais.

—Vous, pas.

—Non. Je n'aime pas les choses bâtardes. Rêver, ce n'est pas un travail et ce n'est pas un repos.

—Vous êtes un homme d'action.»

Fierce souriait, et il y avait du dédain dans son sourire. Mais Malais ne sembla pas s'en apercevoir.

—«Vous aussi! Un marin?

—Non, dit Fierce en souriant toujours. J'ai la livrée, je n'ai pas l'âme. Je suis plus que vous ne le pensez l'ami de Raymond Mévil.

—Tant pis,» dit simplement Malais.

Mais il conserva ses façons cordiales. Fierce, tel qu'il était, lui plaisait. Il le lui dit.

«Vous valez mieux que votre ami. Vous êtes plus intelligent que lui.

—Qu'en savez-vous?

—Je le sais.»

Il jeta sa cigarette avec une grimace de mépris pour le tabac blond,—ou pour autre chose,—et choisit un cigare de Manille. Après quoi il reprit:

«Raymond Mévil vit pour les femmes et par les femmes; je lui reproche cela, qui est avilissant à la fois et inepte.»

Fierce dédaigna de protester. Une curiosité lui venait:

—«Au fait, dit-il, vous paraissez bien renseigné sur les belles amies de Raymond?»

Malais rit.

—«Vous l'êtes autant que moi: vous avez, ce me semble, au moins une maîtresse commune.

—Peuh, dit Fierce sans nier, celle-là ne compte guère. Je voulais parler des autres,—de celles qu'on ne paie pas, du moins officiellement.

—Peuh, répéta Malais, celles-ci ne comptent guère davantage. Vous devriez savoir leurs noms: ce sont autant de secrets de Polichinelle. La belle Liseron vous renseignera mieux que moi, et ses révélations seront probablement piquantes....»

Fierce haussa les épaules et se versa à boire.

—«Je préfère ceci, dit-il en élevant son verre, aux histoires de femmes.

—Vous avez raison, dit Malais; c'est à la fois moins dangereux et moins bête.»

Fierce but.

—«Il n'y a rien de bête, dit-il en remplissant son verre vide. Il y a des cerveaux différents et des hommes dissemblables. J'aime ceci,—il frappa du doigt la bouteille qui sonna creux,—et cela,—il aspira une bouffée de sa cigarette;—voilà pour moi. Mévil préfère les cheveux noirs ou clairs, les yeux verts ou violets, les seins roses ou bruns; voilà pour lui. Vous, mon cher, vous êtes heureux des impôts à lever, des banques à gouverner, des emprunts à placer; voilà pour vous.—Tout cela se vaut. Il n'y a rien de bête.

—Soit, dit Malais. Quand même, monsieur de Fierce, écoutez ceci: tôt ou tard, le tabac turc vous semblera fade et le vin frelaté; tôt ou tard, vous verrez votre Mévil lâcher son cortège de femmes roses, brunes ou violettes, pour s'asseoir dans la petite voiture des ataxiques;—tandis que moi, jamais,—vous entendez, jamais!—je ne cesserai de trouver bonne et savoureuse ma vie de fatigues et de batailles, ma vie de mouvement et d'action, parce qu'elle est en harmonie avec ce qu'il y a de plus fort et de plus sain dans l'homme: l'instinct combatif,—l'instinct de conservation.—Ma parole! vous me faites philosopher. Philosopher, moi!»

Il éclata de rire et se leva. Par une des portes-fenêtres, la salle de jeu envoyait à la terrasse le reflet de ses lumières et le tintement de ses piles de piastres.

«Monsieur de Fierce, dit soudain Malais, je veux ce soir vous initier à cette vie qui est la mienne. Venez là, nous jouerons. Nous jouerons sérieusement; nous jouerons comme s'il ne s'agissait pas de tuer une soirée, mais de gagner une fortune. Et je vous promets de robustes émotions et des joies vigoureuses, sans mélange d'aucun frisson névrosé. Venez.»

Fierce renversa la dernière bouteille: elle était vide. Il se leva et suivit Malais sans mot dire; gris, il parlait toujours très peu.

Sept, huit, neuf tables de poker; et un baccara automobile;—en tout, dix tapis verts s'étalaient sous le lustre électrique. Malgré les ventilateurs des quatre angles, malgré les pankas du plafond, malgré la nuit appelée par les fenêtres toutes ouvertes, il faisait plus chaud que dans une forge; les cheveux collaient aux tempes, les plastrons détrempés mouillaient les smokings; et le geste indispensable de pousser et de ramener les enjeux mettait aux visages de la sueur et de la souffrance.

Malais traversa la salle. Son pas vigoureux jurait avec la brûlante torpeur du lieu. A la dernière table, un joueur se leva et Fierce étonné reconnut Torral. L'ingénieur jouait rarement, et dans le seul désir de vérifier cartes en mains ses théories favorites sur le calcul des probabilités. Sans doute la vérification était-elle faite, car il refusa de se rasseoir. Ses partenaires étaient Ariette, Abel, et un Allemand nommé Schmidt, propriétaire de minoteries. Le lieutenant gouverneur, de sa voix douce, souhaita le bonjour aux nouveaux venus, et l'avocat, toujours couleur de citron, mit en leur honneur un sourire morne sur sa face glabre.

—«M. de Fierce va jouer, et j'entre de moitié dans son jeu, annonça Malais. Messieurs, nous chargerons les coups, vous êtes prévenus.

—Alors, je reste pour voir,» dit Torral.

Il s'assit à côté du banquier, derrière Fierce. Fierce, silencieux, battit les cartes et donna.

Alentour, sur les tables vertes et parmi le froissement des billets de banque, les piastres tintaient. Elles faisaient plus de bruit et tenaient plus de place que n'auraient fait les discrètes monnaies d'or de l'Europe; elles figuraient bien la lourde richesse de l'Extrême-Orient, trafiquant et agioteur. C'étaient des piastres d'Indo-Chine, frappées d'une République assise,—c'étaient des piastres d'Angleterre, à l'effigie casquée d'Albion,—c'étaient des yens japonais et des taëls de Chine, où s'enroulent des dragons de cauchemar,—c'étaient surtout des piastres mexicaines, portant à la face l'aigle de liberté vainqueur du serpent et au revers, le bonnet phrygien nimbé;—toutes monnaies épaisses et larges pesant leur valeur d'argent pur. Beaucoup de pièces étaient neuves, parce que sans cesse le Mexique fait ruisseler le trop-plein de ses mines sur les deux rivages du Pacifique; mais la plupart étaient vieilles, usées, noircies, maculées d'encres grasses par les tampons mystérieux des changeurs chinois; celles-ci, certes, avaient passé dans beaucoup de mains jaunes et rapaces, s'étaient cachées au fond de beaucoup de bourses extraordinaires, avaient acheté force marchandises ignorées de l'Europe, et conclu d étranges marchés que l'Occident n'imagine pas. Elles venaient peut-être du Tchi-li glacé, du Kouang-Toung où les femmes ne serrent pas leurs pieds dans des bandelettes;—elles venaient du Yunnam aride, du Chin-King où naissent les Empereurs;—elles venaient peut-être de plus loin, des provinces reculées et secrètes où se retranche la plus vieille Chine, du Sze-Tchouen où pullulent les hommes, du Kan-Sou presque tartare, du Chen-Si qui est un cimetière de capitales préhistoriques;—elles venaient de tous les recoins de l'Empire colossal où les Chinois sans nombre s'agitent, et vendent, et achètent, et ne se lassent pas de s'enrichir.

—«Vous qui faites profession de mépriser les hommes, murmura Malais à Torral, regardez les joueurs de poker: vous trouverez en eux de quoi nourrir votre pessimisme. Le vernis mondain s'écaille vite sur le visage des hommes qui perdent ou qui gagnent de l'argent. Et tout en affectant de s'ennuyer et de sourire, ils se révèlent alors à nu dans chacun de leurs gestes.—Il baissa la voix.—Voyez Schmidt: tout millionnaire qu'il est, la boutique dont il sort a rapetissé ses yeux et son ventre, il empile ses piastres et les recompte avec des doigts crochus. Voyez Abel: c'est le type d'ailleurs honorable du fonctionnaire français, habitué à jongler avec l'argent des autres; les mots dix, vingt ou mille n'ont pas de significations différentes pour lui; il se soucie des cartes et ne se soucie pas de l'enjeu. Voyez surtout Ariette: il plaide et chicane en lui-même, pèse le pour et le contre de chaque coup, jauge ses adversaires d'un coup d'œil, et ferme les yeux pour qu'ils ne lisent pas dans son regard;—tel au Palais, quand il défend une mauvaise cause; il ne s'inquiète que de gagner.

—Vous êtes bon psychologue, dit Torral.

—Oui. C'est indispensable à un fermier d'impôts.»

Malais souriait. Torral, des yeux, désigna Fierce.

—«Et celui-ci? dit-il.

—Celui-ci, dit Malais, c'est un malade. Les instincts naturels sont affaiblis en lui. Mais le jeu est un bon guérisseur: tout à l'heure, vous verrez ce malade se ranimer, s'exciter, et jeter son masque ordinaire de scepticisme.

—Ce n'est pas un masque

—Nous allons voir.»

La chance favorisait Fierce. Il gagnait un coup sur deux, et le tas de pièces et de billets amoncelés devant lui devenait impertinent.

—«Je crois, dit encore Malais à Torral, que vous avez particulièrement étudié les lois et les phénomènes du hasard. Comment expliquez-vous ce fait constaté des joueurs que la veine procède par séries, et non par intermittences?»

Le financier aimait à questionner les spécialistes. Mais Torral, brutal comme toujours, haussa les épaules:

—«Je vous l'expliquerais vainement, dit-il: vous ne comprendriez pas.

—Merci, dit Malais sans se fâcher, dites quand même.

—Soit. Écoutez donc: l'ensemble de toutes les parties jouées depuis le commencement du monde forme un tout, n'est-ce pas, un tout fini et déterminé? Eh bien, soit n le nombre de ces parties....

n?

—Je vous ai dit que vous ne comprendriez pas ... chacune de ces n parties pouvait être gagnée ou perdue; et l'ensemble comportait par conséquent un nombre de solutions égal à 2n.

—Ah?...

—Une seule de ces 2n solutions s'est réalisée,—naturellement. Or, il s'est trouvé que cette unique solution réalisée admettait les séries et rejetait les intermittences. Ce qu'il fallait démontrer.»

Malais arrondit les sourcils. Torral, plus ironique, continua d'un ton de professeur:

«Corollaire: à la limite, c'est-à-dire dans l'éternité des siècles, n tend vers l'infini, 2n également, et la probabilité de l'hypothèse réalisée devient nulle. Donc cette hypothèse n'existe pas. Donc, on n'a jamais joué au poker: c'est une illusion....

—Hein?

—Une illusion.

—Vous avez raison, dit Malais en haussant les épaules. Je ne comprends pas.»

Et il regarda le jeu. Au fond de la salle, l'horloge sonnait onze coups.

—«Messieurs, dit Abel, nous allons, si vous le voulez bien, faire les quatre derniers coups, car voici qu'il se fait tard.»

Personne ne protesta. Abel donna les cartes. Schmidt sépara de son panier quelques billets qu'il mit dans sa poche. Ariette, à petits coups d'œil successifs, sembla soupeser le gain de Fierce, projetant peut-être de se l'approprier.

Mais coup sur coup, Fierce gagna deux fois

Ariette donna les cartes à son tour,—pour l'avant-dernière partie,—et fit un pot considérable. Schmidt effrayé abandonna. Abel et Fierce tinrent. L'avocat relança du double. Mais Fierce abattit un brelan d'as et gagna encore.

—«Chance insolente,» dit Malais.

Fierce se retourna pour sourire.

—«J'en suis honteux.»

Il était on ne peut plus calme.

—«Vous voyez, murmura Torral, que ce n'est pas un masque.»

Le dernier pot était ouvert.

—«Cinquante piastres, dit Abel.

—Cent, dit Fierce.

—Oui, cent.

—Deux cents,» dit Ariette.

Tout le monde tint. On alla aux cartes.

—«Trois cartes.

—Une.

—Trois.

—Servi,» dit l'avocat.

Il avait longuement filé son jeu. Malais, curieux, le dévisageait. Mais Ariette, les yeux fermés, semblait une caricature fidèle, quoique laide, du mystère.

—«C'est du bluff? chuchota Torral, intéressé malgré son dédain.

—Je ne crois pas,» souffla le banquier.

Fierce vérifia sa dernière carte et passa parole. Schmidt ouvrit. Abel relança.

—«Deux cents piastres de mieux,» dit Ariette d'une voix absolument incolore.

Fierce poussa des billets.

—«Deux cents, et quatre cents.»

Abel et Schmidt abandonnèrent, l'un en souriant, l'autre en soupirant.

—Quatre cents, et mille,» dit Ariette, sans ouvrir les yeux.

Des tables voisines plusieurs joueurs s'approchèrent. Pour Saïgon, le coup était gros: il y avait au pot l'équivalent de quatre cents louis de France.

Fierce se tourna vers Malais:

—«Vous m'excuserez, dit-il, je prends très mal vos intérêts; mais en vérité, j'ai honte de ma veine.»

Il abattit son jeu.

«Je tiens sec, sans relance: floche royal majeur.»

Il avait l'as, le roi, la dame, le valet et le dix de cœur,—le jeu imbattable. Ariette, de citron, devint paille, ce qui était sa façon de pâlir. Un concert d'exclamations admiratives saluait le vainqueur. Avec des doigts qui ne tremblaient pas du tout, Fierce attira le pot et le mêla à son tas de billets; puis il fit deux parts égales, et pria Malais de choisir.

Cependant Ariette s'était ressaisi en un clin d'œil.

—«Cher monsieur, dit-il, j'ai fait mille piastres sur parole, et je vous les dois. Vous les recevrez demain matin....

—Pas trop tôt, je vous prie, dit l'enseigne en riant; il m'arrive quelquefois de ne pas être matinal.»

Ariette sut rire avec infiniment de bonne grâce

—«En ce cas, dit-il, faisons mieux: je ne déjeune jamais avant midi: est-ce assez tard, et voulez-vous me faire l'honneur de venir demain vous asseoir à ma table? je vous remettrai ainsi notre petite différence, et vous me dispenserez d'un voyage maritime qui m'effraye: votre Bayard est si loin du quai!

—A cent vingt mètres,» pensa Fierce. Mais il n'hésita pas:

—«Vous êtes trop charmant, j'accepte.

—A demain,» dit Ariette. Et il s'en alla le sourire aux lèvres. Beaucoup de gens admiraient son estomac, car il perdait au moins quatre mille piastres.

Fierce alluma une cigarette. Malais le considérait attentivement.

—«Je crains, dit-il, que vous ne soyez plus malade que je ne croyais. Mon remède n'a pas opéré.»

Fierce sourit.

—«Espériez-vous, dit Torral, le voir danser de joie devant son tas de piastres? Trop civilisé pour ça, Fierce!

—Trop malade, répéta Malais. Incurable.»

Il tendit à l'enseigne sa main large:

—«Bonsoir, mon associé, tâchez d'avoir le cauchemar, c'est ce qui peut vous arriver de mieux.

—Vous rentrez si tôt?

—Il n'est pas si tôt. Savez-vous que tous les matins, dès cinq heures, je suis à cheval sur la piste de steeple? Rien de meilleur pour préluder à la besogne quotidienne. Bonsoir.»

Torral ricana.

—«Belle vie que la vôtre: avec tous vos millions, vous voici forcé d'aller au lit sans sommeil, précisément à l'heure où la ville devient aimable!»

Le banquier se retourna:

—«Affaire de goûts, riposta-t-il. Vous dormez le jour et moi je dors la nuit: cela vous choque?

—Non, dit l'ingénieur. Mais je travaille pour vivre, et vous vivez pour travailler: ceci me choque.

—Je regrette beaucoup, fit Malais froidement. Vous ne permettrez toutefois de continuer, car j'y trouve mon plaisir. Que voulez-vous! il faut me prendre tel que je suis, ou me laisser. Je ne suis pas un civilisé de votre espèce: ma vie plus simple est réglée comme du papier à musique; je gagne de l'argent et je couche avec ma femme.

—Et vous lui faites des enfants.

—Quand je peux.»

Ils se regardaient en souriant d'un mépris réciproque.

«Au fait, railla Malais, c'est la supériorité de ma race sur la vôtre: la vôtre mourra, la mienne durera:

—L'orgueil des civilisés, dit Torral, c'est de n'avoir pas de successeurs. La tâche est faite, à quoi bon d'autres ouvriers?

—Orgueil de fous,

—Vous me tenez pour fou, sans doute?

—Oui ... pour malfaiteur aussi.»

Torral haussa les épaules. Malais s'en alla.

Fierce, silencieux, allumait une autre cigarette.

L'ingénieur se tourna vers lui.

—«Viens-tu?

—Où tu voudras.»

Us sortirent ensemble. Les piastres de Fierce sonnèrent dans sa poche lourde. Il pensa non sans mélancolie que tout ce gain ne lui donnait aucune joie.

—«Deux, trois mille piastres, pensa-t-il; au taux ordinaire des femmes, il y a pourtant là de quel payer le spasme de tout un régiment....»

—«Où allons-nous? demandait Torral.

—Au diable! la vie est stupide.»»


XII

Devant la vitrine du bijoutier à la mode, Fierce regardait, le front aux glaces.

Il cherchait un écrin parmi les écrins ouverts. Mais il y avait trop de choses dans l'étalage; il y avait trop de bagues et de bracelets; il y avait surtout trop de cette argenterie chinoise mince et cabossée qu'on fabrique à Hong-Kong: dans le scintillement des timbales, des tasses, des soucoupes et des aiguières, Fierce n'aperçut pas ce qu'il désirait.

Il entra dans la boutique. La Juive Fernande, une célébrité de Saïgon, vint à sa rencontre, et le salua de son sourire discret.

—«Je voudrais un bracelet, expliqua Fierce, un cercle d'or et d'émeraudes; vous l'aviez en montre, ces jours-ci....»

La porte se rouvrit tout d'un coup, et la haute taille de Malais s'encadra dans le chambranle. Il y avait deux jours que Fierce n'avait vu le banquier,—depuis la partie de poker.

—«Tiens, dit Malais familièrement, vous ici? Un joujou pour Liseron, je parie....»

Il appela la Juive qui cherchait parmi les écrins:

«Fernande! mon éventail? Je suppose que c'est prêt, cette fois?»

Il se tourna vers Fierce

—«Un cadeau de ma femme à Mme Abel. Dites-moi si c'est de bon goût....»

Fierce prit l'éventail avec admiration:

—«Fichtre! c'est adorable! Où avez-vous volé ces plumes-là?»

L'éventail était de marabouts et de nacre; une vigne d'or, incrustée sur le plat, portait en guise de fruits des grappes de perles noires.

—«Savez-vous? dit Fierce en riant. Cette vigne est indiscrète: elle parle de pot-de-vin.

—Et ce bracelet-là, de quoi parle-t-il?»

Le bracelet était un anneau d'esclave, très lourd, enrichi de gros cabochons. La Juive lut le prix étiqueté: deux mille piastres.

—«Un placement tout trouvé pour votre gain d'avant-hier.»

Fierce sourit. Malais se frappa le front.

—«J'y suis! Ça va rue Chasseloup-Laubat, ce lingot d'or farci de pierreries.»

Fierce eut l'air de chercher.

—«Rue Chasseloup?...

—Faites l'innocent! Chez Mme Ariette.

—Je vous en prie,» commença sèchement l'officier.

Mais Malais haussait les épaules.

—«Mon cher, pas d'indignation inutile! vous allez faire rire Fernande. La discrétion est de trop ici....»

Fierce songea à Mévil, et prit le parti de ne pas nier.

—«Diable d'homme! Comment savez-vous?

—Parce que vous êtes le vingtième à qui l'aventure arrive.»

Malais s'était assis, après un coup d'œil à sa montre. Sans doute avait-il le temps; il causa.

—«Le vingtième. Ah! vous entrez dans une famille typique. De vieilles connaissances à moi: j'ai rencontré les Ariette à Nouméa, il y a huit ans. Ils étaient nouveaux mariés, et leur lune de miel était rousse: ils ne s'appréciaient pas, faute de se connaître, mais bientôt ils se sont connus....

«La femme était aussi jolie qu'aujourd'hui. Quelqu'un en savait quelque chose, et ce quelqu'un était un fils d'archevêque, convenablement riche,—un de vos camarades, le lieutenant de vaisseau qui commandait le stationnaire de Calédonie. Il arriva ce qui arrive toujours: un beau soir, Ariette calcula son temps, et les surprit en pleins ébats. En homme de tact, il ne fit pas de tapage: il accepta cinquante mille francs pour n'en pas faire.

—Il paya, le fils d'archevêque?

—Mme Ariette le fit payer. Vous devez connaître sa méthode, je suppose?

—Et par la suite?

—Par la suite, un traité fut conclu entre les époux: Toutes liaisons sont permises de part et d'autre, sous condition d'être fructueuses, et les bénéfices sont partagés, honnêtement.

—Peuh! dit Fierce, c'est moderne et ce n'est pas hypocrite.»

Il paya le bracelet.

—«Deux mille piastres, fit Malais, curieux ... est-ce que ça vaut ça?»

Fierce réfléchit.

—«... Non ... et pourtant....»

Il expliqua:

—«Aucune femme ne vaut deux mille piastres, ni même deux cents; l'agréable sensation, d'ailleurs monotone, que nos collaboratrices nous servent à l'heure la plus intime doit raisonnablement s'estimer beaucoup moins cher. Mais, à mon goût, cette sensation trop vantée n'est qu'une parcelle des plaisirs lascifs, et je vous avoue même que je n'ai pas voulu la demander à Mme Ariette....

—Comment?...

—Non ... nous avons ... peu importe. Ce qui, peut-être, équivaut à deux mille piastres, c'est le décor et l'accessoire; c'est le contraste piquant de ce déjeuner auquel j'étais invité et de ce dessert que j'ai goûté sur la chaise longue: c'est le piment du prologue vertueux: salle à manger familiale, mari, bébé de quatre ans....

—Huit ... huit ans.

—Quatre, voyons! c'est écrit sur sa figure.

—Huit. Vous oubliez le climat qui rabougrit les mioches; très avantageux pour les mères, rajeunies en proportion.»

Malais se leva. Obséquieuse, la Juive s'empressa vers la porte. Fierce, au passage, lui caressa le sein, car elle était jolie.

—«Au fait, dit-il à Malais, cette Fernande ... vous en êtes sûr?

—Comme discrétion? Parbleu! Une Juive! Elle est trop rouée et trop rapace pour trahir un client sans profit. Et puis, un scandale de plus ou moins, que lui importe? Tous les adultères et tous les pots-de-vin de Saïgon lui passent par les mains. Un fameux nid à saletés, cette boîte!

—Exemples: un bracelet et un éventail.

—Eh oui! adultère et pot-de-vin,—quoique mon pot-de-vin soit baptisé, plâtré, sucré pour la bouche de ce demi-honnête homme d'Abel, et que votre adultère, m'avez-vous dit, soit....

—Un adultère de couvent, à l'usage des petites filles.»

La main de Malais se posa sur l'épaule de Fierce.

—«Ça vous amuse?

—Quoi? les adultères de couvent?

—Non: mais la vie que vous vivez, et ce rôle perpétuel de fanfaron vicieux?

—Ça ne m'amuse pas. Mais vous faites erreur: ce n'est pas un rôle que je joue.»

Ils marchèrent à côté l'un de l'autre. La voiture de Malais les suivait, un splendide attelage d'australiens noirs, deux fois grands comme les poneys indo-chinois.

—«Vous incarnez la race que je déteste le plus, dit soudain le banquier: la race des anarchistes élégants. Et quand même, vous me plaisez. Je voudrais vous aider à sortir du bourbier où vous êtes,—un bourbier, ne dites pas non.... Voyons, acceptez-vous un conseil? Lâchez votre entourage habituel et fréquentez d'autres gens. Ce n'est pas un sacrifice pour vous, et vous ne risquez pas grand'chose à cet échange: Vous n'y tenez pas, aux Ariette, aux Rochet et à leur bande. Et sous le plâtre honorable qui les blanchit, si vous saviez la sinistre collection de gredins qu'ils sont! Rochet? un maître chanteur devenu gâteux. Ariette? un ruffian doublé d'un menteur à gages. Sa femme? une putain hypocrite; j'aime cent fois mieux votre Liseron, qui ne se cache pas, ne trompe personne et n'exige point qu'on la respecte....

Je ne vous dis rien de Torral ni de Mévil: ce sont vos amis ... et d'ailleurs, je ne les confonds pas avec la clique coloniale; ils sont quelque chose de mieux,—et de pis: des intelligences dévoyées.—Peu importe. Ce que je veux vous dire, c'est qu'il existe d'autres gens que vous ne connaissez pas, et que vous auriez peut-être plaisir à connaître: les honnêtes gens. Il y en a,—très peu; mais il y en a. Voulez-vous les voir? Venez chez moi. Je ne suis fichtre pas un honnête homme!...

—Non?

—Non.—Je suis un bandit, cher monsieur; j'ai volé, pillé, rançonné; j'ai gagné de l'argent, et cette phrase-là renferme une foule de menues turpitudes, dont la somme fait un criminel en même temps qu'un millionnaire. Mais à cause même de ces turpitudes qui ont rassasié et écœuré ma vie, j'ai un furieux faible pour tout ce qui est honnête. Chez moi, monsieur de Fierce, vous ne serrerez pas de mains équivoques; c'est un grand luxe à Saïgon que de refuser la poignée de ces mains-là; mais je suis assez riche pour me payer tous les luxes. Ma femme, ici comme ailleurs, ne subit que des gens propres....

—Vous ne craignez pas, dit Fierce, railleur, que je fasse tache?

—C'est mon affaire. Venez.

—Quand?

—Quand vous voudrez. Il n'y a pas de jour pour l'enfant prodigue....»

Ils passaient devant la Hong-Kong and Shang-Haï. Avec la promptitude qui marquait tous ses gestes, Malais serra la main de son compagnon et disparut dans la porte cochère.

Fierce s'en alla pensif. Sur sa tête, un flamboyant ironique égrena des fleurs rouges.

Fierce songeait. Sans s'en douter, il tourna le dos à son chemin,—car cinq heures sonnaient à l'hôtel des postes, l'heure de l'Inspection, et sa Victoria l'attendait rue Tuduc; or, la rue Tuduc avoisine le Donaï et Fierce, marchant au hasard, s'éloignait de la rivière.

Il laissa les rues centrales et bruyantes. Les quartiers du nord de Saïgon sont percés de grandes voies ombreuses et recueillies. Fierce traversa sans la reconnaître la rue Chasseloup-Laubat, la rue des Ariette; il goûta seulement la fraîcheur verte des villas toutes cachées parmi des jardins, derrière des grilles en bois; il n'imagina point qu'une de ces maisonnettes abritait une femme et un sopha qu'il connaissait intimement. Sa songerie était différente.

Il continuait son chemin, dédaignant le spectacle de la rue. Près d'une riche maison indigène, une congaï jeune et jolie, debout sur le seuil et frappant à l'huis, éclata d'un rire aigu pour qu'il la regardât. Mais il passa tête baissée. Saïgon est la meilleure cité qui soit pour y oublier toutes choses: la chaleur excessive et moite y engourdit nos sens, et la poussière rouge des rues y étouffe tous les bruits vivants.

Fierce murmura: «La vie est stupide.» Il agitait beaucoup de pensées confuses, toutes pessimistes. Incontestablement, les gens qu'il hantait, malhonnêtes gens selon la morale conventionnelle, étaient en outre de la plus fatigante monotonie. Monotone aussi, jusqu'à l'écœurement, sa propre existence; monotones et promptement insipides, les plaisirs dont il essayait de la pimenter. Il répéta, comme tantôt: «Ça ne m'amuse pas.» Il songeait à l'incroyable pauvreté du catalogue des joies humaines: en tout et pour tout, cinq sensations réputées agréables, cinq! et la meilleure, la sensation tactile—l'amour,—tout entière enfermée dans sa définition médicale: le contact de deux épidermes. Rien de plus, rien de mieux.—«Épidermes? corrigea Fierce; pas même: muqueuses. Quatre décimètres carrés de peau.—Les variantes? littérature! C'est humiliant.» Pêle-mêle, il méprisa Mévil, assez fou pour aimer l'amour, et Torral, assez niais pour mettre le bonheur en formule:

—Maximum de jouissances....—«Il n'y a pas de jouissances. Illusion.... S'il y en avait, pourtant? d'inconnues?»

Un rayon du soleil déjà bas le frappa au visage. Il inclina son casque, et machinalement regarda autour de lui. Un écriteau nommait la rue,—rue des Moïs;—les Moïs sont une ancienne peuplade indo-chinoise.—Fierce vit deux rangs de vieux arbres, et des jardins en bordure. Les maisons s'isolaient, clairsemées. La plus proche était une villa de style annamite, large et basse, avec des murs de briques et un toit surplombant; une grande véranda d'ébène se cachait derrière un rideau de vigne vierge; des banians très hauts jetaient leur ombre par-dessus les tuiles vernissées.

Une victoria attendait à la porte. Un boy tout petit tenait les chevaux sages, des chevaux de jeune fille ou de vieille dame. La rue, la maison, la voiture, et le jardin grave et joli qu'on apercevait dans la grille ouverte, s'accordaient pour une harmonie exquise de simplicité et de paix.

Fierce pensa: «Il doit faire bon vivre là-dedans,—à l'abri de toutes nos saoûleries et de tous nos ruts....

Il s'était arrêté près de la grille. Deux femmes sortirent de la maison; et Fierce sentit un secret déclic jouer dans sa poitrine, se comme une détente d'arme; Mlle Sylva venait à lui, guidant vers la victoria une dame à cheveux blancs dont les pas tâtonnaient.

Une aveugle; sa mère, évidemment;—un doux visage pâle et souriant, très beau malgré les paupières closes.

Mlle Sylva, attentive et tendre, porte les deux ombrelles et un manteau léger pour le crépuscule. L'aveugle monte en voiture: la jeune fille l'aide et l'installe, puis, se retournant, aperçoit l'officier à quatre pas d'elle.

—«Monsieur de Fierce!»

Une exclamation de franc plaisir. La petite main rapide se tend grande ouverte. Il y a présentation.

—«Maman, c'est l'aide de camp de M. d'Orvilliers. Monsieur, maman vous connaît déjà très bien, je lui ai énormément parlé de votre bateau,—et de vous....»

Fierce s'incline bas. Mlle Sylva ne songe plus à monter en voiture. Elle babille joyeusement, très contente de retrouver le cavalier qui lui a plu. Mme Sylva, qui juge la rue incorrecte en tant que salon, veut se lever pour recevoir le visiteur dans la villa.

—«Je vous en supplie, proteste Fierce, faites-moi la grâce de ne point me traiter en importun, et ne retardez pas votre promenade. Aussi bien, madame, n'ai-je aucun droit à être reçu par vous, car le hasard seul m'a conduit à votre porte: je ne savais pas que vous demeuriez ici.

—Le hasard nous a donc favorisées, réplique gracieusement Mme Sylva. Mais si vous ne voulez absolument pas entrer sous notre toit, montez en voiture avec nous: nous vous déposerons où il vous plaira....»

Mlle Sélysette achève:

—«Et ça vous comptera comme une visite. Il ne faut pas que le hasard ait travaillé pour rien.

—Vous me tentez beaucoup, dit Fierce. Mais je suis sûr que je vous encombrerais.

—Pas du tout! Il y a un strapontin excellent, et j'adore les strapontins....

—S'il est si bon que cela..., je le prends pour moi....»

Il monte lestement et s'assied. La voiture part. Les genoux de Fierce sont pris entre la jupe bleue et la jupe noire, et l'une et l'autre le troublent de la même émotion,—infiniment chaste.

—«N'avez-vous rien à faire? demande Mme Sylva. Venez donc avec nous jusqu'à Tuduc; nous serons rentrés en ville avant sept heures.»

Fierce accepte, et remercie plus chaudement que la politesse n'exigerait. De vrai, cette promenade inopinée l'enchante. Depuis une heure, les paroles de Malais harcèlent sa pensée, et une curiosité germe en lui de ces gens honnêtes qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais connus ... jamais, nulle part. Qui sait? peut-être seront-ils plus amusants, moins monotones que son cercle ordinaire de catins, d'escrocs et de nihilistes civilisés,—trop civilisés. En s'asseyant près de cette fillette véritablement pure et candide,—il n'en doute pas une seconde,—Fierce imagine s'être réfugié, après une longue saison fiévreuse de tripots, de petits théâtres, de restaurants de nuit et de lupanars, au plus haut d'une solitude alpestre, et respirer là, chastement, l'air vierge des glaciers.

... Et le sourire de Mlle Sélysette, et son babil, sont frais et caressent;—et le calme visage de Mme Sylva, et sa voix, sont doux et apaisent.

M. de Fierce, ligotté de bien-être, et son cœur tièdement engourdi, ne parle point. La voiture contourne l'ancienne citadelle par des rues campagnardes, et passe l'arroyo au pont du Jardin. Le pont est désert, et désertes les allées rousses qui dorment entre leurs haies de bambous et de magnolias: Saïgon flâne et coquette à l'Inspection, et le Jardin n'a point de promeneurs avant le coucher du soleil.

Mlle Sylva questionne:

—«Vous connaissez Tuduc, naturellement?

—Tuduc?...—Fierce pour répondre s'arrache à sa molle quiétude;—Tuduc? non....»

Mlle Sylva s'écrie et s'indigne, scandalisée:

—«Vous ne connaissez pas Tuduc! Mais, grand Dieu, que faites-vous, depuis quinze jours que le Bayard est à Saïgon?»

Point facile à dire, ce qu'il fait!

—«Pas grand'chose de bon. Je sors toujours très tard; mon saïs me mène où ça lui chante,—et c'est toujours l'Inspection....

—L'Inspection est insupportable, prononce Mlle Sylva, péremptoire. Il y a trop de voitures, trop de toilettes, trop de gens chics, dans cette bête d'allée toute droite où l'on ne peut pas même trotter. Et vous verrez si la route de Tuduc n'est pas cent fois plus jolie....»

Fierce d'avance en est convaincu. Près du pont, la route de Tuduc n'est rien de mieux qu'un agréable chemin qui serpente parmi des rizières, entre des magnolias touffus; mais les rizières sont plus vertes que des prairies irlandaises, et les magnolias soufflent par toutes leurs corolles de précieuses bouffées qui enivrent.

—«Nulle part ailleurs, dit Fierce, il n'existe de chemins si bien parfumés. Saïgon est une cassolette.

—Nulle part ailleurs? questionne Mlle Sélysette. C'est vrai, vous connaissez tous les pays. Racontez moi vos voyages....»

Fierce, docile, raconte. Il a beaucoup couru le monde; il sait apprécier avec des yeux aigus les peuples et les paysages, et choisir entre cent détails pittoresques le plus original et le plus piquant.

Il décrit le Japon d'où il arrive. Il parle des maisons de bois blanc qui ont toujours l'air d'être neuves, et des arbres trop grands qui les enveloppent de mystérieux manteaux verts. Il dit les ponts en arcs au-dessus des torrents à sec, et les tchaïas agrestes où le voyageur ne manque jamais de trouver sa tasse de thé très chaud, son gâteau castera très tendre, et le sourire bien élevé de la servante trotte-menu. Il esquisse la silhouette du Fousi-San pointu, et les processions de pèlerins jaunes, bleus, mauves, qui bariolent sa robe de neige.—Et il oublie de nommer les yoshi-varas grillés de bambous, et les mousmés candidement hospitalières, et tout le skébé[1] nippon;—il oublie, sans effort: Mlle Sylva répand autour d'elle une contagion de chasteté.

La voiture passe un ruisseau sur un pont de briques roses.

—«Est-ce comme cela, questionne Mlle Sélysette, les ponts japonais?

—Pas du tout, il y a mille différences,—tellement que je ne puis les expliquer. Mais rien qu'en regardant ce ruisseau et cette arche, je sais que je suis en Cochinchine, et nulle part ailleurs. Dans le monde entier, pour des yeux qui savent voir, il n'existe pas deux pays pareils.

—Que c'est intéressant, soupire la jeune fille, d'avoir vu tant de choses, et de les garder ainsi photographiées au fond de sa mémoire!—Votre tête doit ressembler à un album.

—Intéressant,—et attristant aussi, objecte Mme Sylva de sa voix pensive; les marins, toujours exilés de tous les pays qu'ils ont aimés, doivent connaître autant de nostalgies qu'ils ont fait de voyages....»

Torral, l'autre semaine, a raillé Fierce en humeur de mélancolie; Fierce s'en souvient, et la sympathie de Mme Sylva lui en est plus douce.

—«Tant de nostalgies ne font pas une tristesse. Nous conservons nette et charmante l'image des pays d'autrefois; mais nous les regrettons rarement, parce que les pays d'aujourd'hui les valent, et qu'un clou chasse l'autre. Comment voulez-vous qu'ici, dans cette forêt de magnolias en fleurs, je puisse regretter quoi que ce soit!»

Mlle Sélysette hoche sa tête blonde:

—«Et demain, dans une autre forêt, vous oublierez celle-ci. C'est de l'inconstance....

—Je l'avoue. Mais si j'étais constant, je serais malheureux....»

Il s'oublie à rêver tout haut, pour la première fois de sa vie:

«On peut être inconstant sans être infidèle. Aux heures douces d'autrefois je garde toute ma gratitude; mais ces heures sont mortes; pourquoi leurs fantômes me gâteraient-ils les heures douces d'aujourd'hui? Quand je tourne une page de ma vie, j'essaie d'entamer la page suivante avec des yeux neufs. C'est facile, car les deux pages ne sont jamais pareilles. Je ne suis plus à Saïgon le Fierce japonais d'il y a deux mois; et ce Fierce japonais ne ressemblait pas au Fierce parisien de l'année dernière, ni au Fierce turc ou tahitien des temps passés....»

Mlle Sylva rit, amusée:

—«Parlez-nous de tous ces Fierce qui ne sont plus vous?

—Ils me font l'effet d'amis très intimes que j'ai beaucoup aimés jadis; et je me figure parfois qu'ils vivent encore dans le pays où je les ai connus. Le Fierce tahitien, par exemple, était un personnage contemplatif, qui n'appréciait rien tant que les arbres, les prairies et les ruisseaux. Il se promenait tous les jours dans la campagne, vêtu d'un parao de toile bleue, et coiffé d'un grand chapeau de paille,—pieds nus, naturellement. Il avait loué, dans ce village de Papeete qu'il appelait pompeusement la capitale, une petite case au milieu d'un jardin de cocotiers. Et quand, une fois par mois, des lettres et des journaux lui arrivaient, bariolés par des timbres et des cachets de France, il n'ouvrait pas les lettres, et déchirait les journaux pour allumer le feu de sa cuisine.

—Et le Fierce turc?

—C'était un Musulman très croyant, qui ne passait point de semaine sans prier Allah dans quelqu'une des plus graves mosquées de Stamboul. Après quoi, assis à la terrasse d'un café osmanli, il contemplait silencieux le Bosphore, et tous les vendredis,—jours chômés,—rêvait quatre heures durant au fond d'un cimetière de Skutari.

—Y a-t-il eu un Fierce chinois?

—Certes! Celui-là passait tout son temps à s'enorgueillir de sa race la plus vieille du monde, et de sa philosophie la plus clairvoyante et la plus ironique. C'était un homme insupportable: il ne s'inquiétait que de papier de riz et de pinceaux à encre, et méprisait toute la terre.»

Mlle Sylva devient sondeuse.

—«Tant de cervelles successives sous un seul front! C'est inquiétant à penser: demain vous aurez changé une fois de plus, et si je vous retrouve à Paris ou au Japon, il faudra que nous recommencions notre connaissance....

—Peut-être. Je m'imagine ressembler à une plaque photographique: un rayon de soleil, et l'image impressionnée s'efface; mais il suffirait, d'un fixatif pour faire une épreuve inaltérable.

—Et le fixatif?

—Je ne l'ai pas encore trouvé.»

Un long silence. La route s'est insinuée dans les bois d'aréquiers qui avoisinent Tuduc; il n'y a plus maintenant de magnolias, ni de rizières, ni de poussière rouge poudroyant au soleil. Les aréquiers exclusifs pressent les uns contre les autres leurs troncs grêles et droits,—entrelacent étroitement leurs palmes épanouies à cinquante pieds du sol; et cela fait une voûte sombre de temple, que supportent d'innombrables colonnes ioniques. Entre les arbres, la terre est brune, et des flaques d'eau luisent. Toute la forêt se tait.

Mlle Sylva, les mains jointes sur un genou, regarde avidement et ne parle point. Fierce admire les graves yeux pers, et s'étonne qu'une petite fille sache voir la beauté d'un bois sans fleurs, sans oiseaux et sans soleil.

—«Monsieur, dit l'aveugle, je pense que tout à l'heure vous ne nous avez pas tout dit. Je conçois très bien que dans chaque pays nouveau, vous vous découvriez comme une âme nouvelle; mais il me semble que partout vous devez quand même vous souvenir de votre foyer, de votre famille; et ce souvenir ininterrompu met forcément un lien, une parenté entre tous les hommes différents que vous croyez être à tour de rôle....

—Je n'ai ni famille, ni foyer, dit Fierce.

—Personne?

—Personne.

—C'est bien triste à votre âge....»

Fierce réfléchit. Un foyer, c'est une prison; cette prison se complique de chaînes: les parents, les amis;—rien en cela qui l'ait jamais tenté.—Une famille? monsieur, madame, et l'autre;—des marmots piaillards et barbouillés;—un peu de servitude, un peu de ridicule, un peu de déshonneur: séduisante mixture!—Fierce va rire. Mais, levant les yeux, il voit cette famille qui l'étonne et le déconcerte: cette mère souriante et tendre, cette fille pure et délicieuse ... et très sincèrement il répond:

—«Oui, triste,—quelquefois: quand il m'advient, juif errant que je suis, de découvrir, à une halte de ma route, un foyer paisible et chaud, et d'entrevoir, par une porte qui bâille, des maris contents, des femmes aimées, de beaux enfants. Ces soirs-là, mon navire est maussade, et ma solitude lourde, et malgré moi, je souhaite du mal à tous ces gens trop heureux. L'homme est une laide bête envieuse, qui ne prend sa joie que de la peine d'autrui, et réciproquement.»

C'est un mensonge bien rabâché que cette légende romanesque du marin errant, exilé de toute la terre, et nourrissant en silence une mortelle nostalgie de tendresse et de foyer; un mensonge, toutefois, qui trompera sans fin toutes les femmes, parce que toutes, sous les vernis divers de leurs éducations, de leurs modes et de leurs poses, cachent un fond identique de jobarderie sentimentale.—M. de Fierce est orphelin; M. de Fierce n'a pas de maison, presque pas de patrie. Les deux femmes qui l'écoutent, sympathiques, cherchent délicatement à adoucir cette dure solitude.

—«Monsieur, dit Mme Sylva, j'ai peur qu'après tous vos voyages, vous n'ayez jamais encore découvert ce que la vie a de plus réconfortant,—le coin du feu! Si vous voulez, vous connaîtrez le nôtre. Vous êtes presque le fils de mon vieil ami d'Orvilliers, qui fut le plus cher compagnon de mon mari. Ma maison est la vôtre....»

Elle tend sa vieille main restée douce et blanche, et Fierce y met un baiser recueilli. Mlle Sélysette approuve joyeusement:

—«Nous vous enrôlons! Oh! nous sommes une très petite bande, mais triée sur le volet; chez nous, on ne flirte pas, on ne pose pas, on ne potine pas,—trois exceptions à Saïgon. On joue au tennis,—un vrai tennis, sérieux;—on lit, on cause, on fait des promenades,—des grandes;—et on ferme la porte au nez des gens désagréables. Une très, très petite bande: le gouverneur, les Abel, Mme Malais.

—Mme Malais?

—Vous la connaissez?

—Très peu, mais davantage son mari, qui me priait justement aujourd'hui de fréquenter chez lui.

—Ça tombe à merveille. Vous verrez Mme Malais chez nous, et vous nous verrez chez elle. C'est une amie tout à fait parfaite....»

Mlle Sélysette détaille les perfections de Mme Malais. Fierce songe que le hasard prend quelquefois des proportions de providence. Hier, tout s'est enchaîné à miracle pour le lasser, pour l'écœurer de sa vie ancienne; aujourd'hui tout conspire pour l'attirer vers une nouvelle vie. Hier, le monde qu'il hantait lui a coquettement étalé toutes ses taches et toutes ses tares; aujourd'hui, un monde neuf et séduisant lui ouvre à deux battants sa plus grande porte. Il entrera....

La voiture s'arrête. C'est le terme de la promenade: la route aboutit au fleuve, et il n'y a ni pont, ni quai Un bac traverse, et sur l'autre bord, Tuduc se cache parmi les aréquiers; on ne voit que trois cañhas de torchis et de chaume.

Percée par la rivière comme par une géante allée, la forêt reflue sur les deux rives en futaies épaisses. Les arbres baignent leurs racines jusque dans le courant, et l'eau jaune en est moirée de vert. Les aréquiers endiguent ainsi le Donaï entre deux haies opaques, deux palissades de troncs pressés que couronnent des frises de palmes en panaches. Le soleil, exclu de la forêt, prend sa revanche entre ces haies, sur l'allée liquide, et l'eau incendiée flamboie....

Les chevaux soufflant. Le saïs indifférent renoue la mèche de son fouet.

—«Ces palmes qui ondoient, murmure Sélysette Sylva, ce sont des oriflammes plantés sur le toit de la forêt....»

Le bac dérive au milieu du courant; sur l'eau couleur de braise, les grêles silhouettes des rameurs s'agitent en ombres chinoises; une congaï, assise à l'avant, les pieds dans l'eau, piaule un chant discordant et plaintif.

Le soleil baisse. Il faut rentrer. Sous les aréquiers, la nuit commence. Et comme la rosée de six heures dépose déjà partout ses gouttelettes, Mlle Sylva, prudente, enveloppe l'aveugle dans son manteau, avec des gestes soigneux de petite mère.

... Sous les aréquiers, la nuit commence....

—«Quand j'étais petite, songe tout haut Sélysette Sylva, les arbres de notre jardin me semblaient très grands, et le jardin immense. Ces aréquiers-ci, et toute cette forêt, sont minuscules en comparaison de mon souvenir....»

Le sabot des chevaux ne fait pas de bruit sur la terre molle. Le recueillement du crépuscule est propice aux confidences.

... «Nous habitions une vieille maison qui ressemblait à une ferme, et qu'on appelait le château, à cause d'une tourelle pointue. C'était dans le Périgord. Il y avait beaucoup de fleurs, et un troupeau de chèvres sur la colline, avec un petit pâtre à béret rouge. Tous les murs étaient habillés de glycines, et les paysans y accrochaient des lampions et des banderoles, quand papa revenait d'Afrique, chaque année, pour la moisson.... Comme la maison était gaie, quand il était là! Son dolman bleu mettait du soleil partout.... C'étaient de belles moissons! Quand il repartait, sa place restait marquée à la table, et son couvert était mis à tous les repas, comme s'il eut été là.—Et puis, il n'est plus revenu....»

Fierce, tout bas, interroge:

—«C'est alors que vous avez quitté la France?»

La voix égale de Mme Sylva répond:

—«L'année d'après. J'étais veuve et ma fille déjà grande; son tuteur fut nommé gouverneur à Saïgon; nous l'avons suivi. Et j'ai bien fait, puisque, six mois plus tard, mes yeux déjà bien malades se fermaient tout à fait. Une maman aveugle, un tuteur absent,—ma pauvre Sélysette serait morte d'ennui, là-bas....»

Fierce regarde les cheveux blancs et le visage sans rides. Ainsi donc, en très peu d'années, tout le bonheur de cette femme s'est écroulé, fauché comme un épi mûr; elle a perdu son mari, sa maison, sa patrie, et la douce clarté du jour. Elle sourit cependant; tant d'amertumes n'ont pas aigri son courage; et pour l'amour de sa fille, elle a su refouler toutes ses larmes, stoïquement....

—«Quand j'étais petite ...»

Mlle Sylva conte des souvenirs enfantins et jolis. Fierce revoit, au fond de sa mémoire, son enfance à lui, triste et sèche. Sa tendresse croit pour cette confiante fille qui lui ouvre avec tant de grâce sa cassette à confidences.

... Les magnolias, plus odorants dans la brune;—l'arroyo et le petit pont, dont les briques roses son maintenant grises;—le jardin, où les éléphants barrissent dans leurs cages;—on rentre en ville....

—«A bientôt, n'est-ce pas? à très bientôt?

—A demain, si vous le permettez.»

Il s'en retourne à pied, dans la nuit scintillante. L'air tiède est étrangement vivifiant.

Rue Catinat, Torral le hèle

—«Ce soir, à Cholon?»

A Cholon, boire, brailler, trousser des filles?

—«Non, impossible....—Il ment tout à coup, sans y songer:—Impossible: j'ai marché toute l'après-midi, je suis éreinté et je rentre à bord.»