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Les civilisés: Roman

Chapter 20: XV
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About This Book

Set in colonial Indochina, the novel follows Dr. Raymond Mévil, a handsome, urbane French physician whose elegant habits and sensual charm animate Saigon's European society. Through his promenades, hospital visits, and salons, the narrative sketches encounters with colonials and local servants, exposing social rituals, aesthetic pretensions, and moral ambiguities of expatriate life. Scenes alternate between intimate observation and ironic detachment, portraying desires, rivalries, and the tensions between modernity and tradition. The prose emphasizes atmosphere, visual detail, and character portraiture to examine themes of civility, decadence, and cultural friction under imperial rule.

[1] Skébé; tout ce qui est obscène.


XIII

Rue Catinat, à l'heure de l'Inspection, Torral rencontra Mévil à pied, les bras ballants. Il s'étonna, ironique.

—«Où est ta voiture? que fiches-tu ici, quand toutes les femmes font l'allée des poteaux?

—Je ne sais pas.»

Mévil semblait las et terne. Torral lui prit le bras,

—«Et Fierce, que devient-il? Huit jours que je ne l'ai pas vu. La dernière fois, c'était ici, un soir; il courait comme un poulain; je l'invite pour la nuit, il me crie qu'il ne peut pas, qu'il est éreinté, et repart à toutes jambes. Depuis, disparu.

—Je l'ai aperçu hier, de loin, dans le landau des Malais.

—Il donne là-dedans!»

Torral s'était arrêté de surprise.

—«Oui. On parle souvent de lui dans cette maison, dans d'autres.

—Je le croyais moins bête.»

Ils marchèrent côte à côte.

—«Malais, raconta Torral, est en train de gagner une somme énorme dans l'affaire du riz. L'impôt lui a été affermé pour quatre millions seulement, parce que le gouverneur n'osait pas lever cet impôt-là lui-même. Malais ose: il a enrôlé deux mille sacripants armés de Winchesters; et l'impôt donnera huit millions;—mais nous aurons une révolte.»

Mévil fit un geste indifférent.

«Gênant, une révolte, insista Torral. On peut nous mobiliser.»

Il était officier de réserve, et désigné, le cas échéant, pour commander une batterie du cap Saint-Jacques.

Mévil n'écoutait pas et marchait les yeux à terre.

«Qu'as-tu?» fit tout à coup l'ingénieur.

Le médecin, lentement, haussa les épaules:

—«Des ennuis....»

Il parlait à regret.

... «Des ennuis. J'ai envie d'une femme,—qui ne veut pas. J'ai envie de deux femmes....

—Quelles?

—Malais,—Abel.

—La mère Abel?

—Non. Marthe.

—Cette petite? Tu la trouvais maigre.

—Oui. Mais quand je la regarde, j'ai des vertiges. Tu te souviens, un soir, au théâtre? J'ai failli m'évanouir. Elle m'éblouit comme une lampe électrique. J'ai fouillé mes bouquins, je n'ai pas trouvé de maladie analogue. Je ne sais pas me soigner....»

Il s'arrêta un instant.

—«Je l'épouserai, acheva-t-il.

—Tu es fou, dit Torral.

—Peut-être bien.»

Torral réfléchit.

—«Deux femmes qui ne veulent pas! C'est beaucoup pour Saïgon. Tu as tout essayé?

—Je n'ai rien essayé: je me cogne à un mur. Marthe me fait peur et me paralyse. L'autre a peur de moi et me ferme sa porte.

—Elle t'aime, alors.

—Ça m'avance bien!»

Ils allumèrent des cigarettes. Mévil laissa la sienne s'éteindre.

—«Il y a d'autres femmes, conseilla l'ingénieur. Ici ou là, le spasme est pareil.»

Mévil hocha la tête.

—«Je ne peux pas. Parbleu oui, il y a des femmes;—plus que je n'en veux;—plus que je n'en puis prendre.—Tiens, en ce moment, on m'attend à Cholon, et si je suis à pied, c'est que je ne veux pas de cocher pour aller à ce rendez-vous, qui est une aventure discrète: une jeune fille....

—Ça m'est égal. Eh bien?

—Eh bien, ce n'est pas celle-ci que je veux, ni les autres.

—Prends garde, dit Torral. Si tu en es là, c'est dangereux.»

Ils avaient marché jusqu'à la cathédrale. Ils s'arrêtèrent devant la porte.

—«Te souviens-tu, dit Torral, du chat qu'un soir j'ai jeté contre cette pierraille? C'était le jour de l'arrivée de Fierce;—imbécile de Fierce!—nous étions ivres, et nous cherchions le quartier Boresse, quartier bien famé. Il y a de la philosophie dans cette histoire,—et de la médecine; la médecine qui convient à ton cas. De l'alcool et du coït: tes vertiges passeront.

—Non, dit le médecin. J'en ai fait l'expérience: Quand l'envie d'une femme me tenaille, rien ne m'en distrait. J'ai trop obéi à ces envies-là; j'en suis l'esclave; cette fois encore, il faut que j'obéisse, ou....»

Ils étaient sur la chaussée sablée de rouge. Une victoria passa très près d'eux, ses roues crissant. Mévil resta sur place; l'essieu frôla sa jambe.

—«Fais attention!» avait crié l'ingénieur en sautant en arrière.

Mévil le regarda d'un air surpris, puis fit un geste insouciant.

—«Il n'y a pas de danger,» murmura-t-il.

Ils redescendirent la rue.

—«Voilà, résuma le médecin.

—Il n'y a rien de perdu, dit Torral. La Malais t'aime probablement; fais-lui la cour. Utilise Fierce, l'imbécile! puisqu'il va chez elle. Rencontre-la, n'importe où, guette-la, traque-la; chasse à l'affût! Et quant à l'autre,—que diable! tu ne l'aimes pas: des éblouissements, ce n'est pas du rut.

—Si je ne couche pas avec. Marthe Abel, affirma Mévil, têtu, ces éblouissements-là ne finiront pas, et j'en crèverai.

—Tout finit, dit Torral. A ce soir, au cercle.»

Il s'éloigna, puis revint.

—«Par exemple, prends garde aux voitures. Tu as des tangences fâcheuses aux trajectoires des roues C'est plus grave qu'un éblouissement rentré.»


XIV

La fumerie de Torral était obscure, parce que les abat-jour à grandes lattes excluaient le soleil de deux heures. La lampe à opium jaunissait seule le plafond, et des volutes brunes roulaient pesamment dans l'air imprégné de la drogue. Le grésillement menu des pipes alternait avec du silence. Torral fumait, ses boys assoupis à ses pieds.

L'heure torride de la sieste abrutie, sans rêves. Saïgon dort, et le soleil meurtrier règne dans les rues vides. Les fumeurs seuls continuent de vivre au fond des fumeries closes, et le fil de leur pensée, miraculeusement assoupli par l'opium, s'étire au delà du monde humain, s'allonge jusqu'aux régions bienveillantes et lucides que Kouong-Tseu voulut jadis ouvrir à ses disciples.

Couché sur le flanc gauche, sa main droite présentant l'aiguille à la lampe, Torral préparait sa sixième pipée. Il avait entassé sous lui des coussins de Cambodge, en paille de riz fraîche; son pyjama, débraillé, montrait son torse brun, trop étroit pour sa grosse tête; un torse tout ensemble robuste et rachitique, le torse d'un civilisé qui sans trêve raffine sa cervelle héréditaire, et jette avec mépris son corps à la débauche.—Torral fuma sa sixième pipée.

Il aspira toute la fumée noire sans reprendre haleine, et suffoqua plutôt que de la rejeter. Sa tête à la renverse cogna un coussin, et il se raidit voluptueux, tous ses sens vibrant comme des arcs. L'odeur chaude de la drogue rassasiait ses narines, et la lampe fumeuse enivrait ses yeux métallisés; le souffle léger des boys endormis frémissait dans ses oreilles comme une plainte exquise de violon.

Dehors, très loin dans la rue silencieuse comme un Sahara, un pas résonna,—et personne autre qu'un fumeur n'eût pu l'entendre d'abord. Torral écouta curieusement l'homme qui venait;—un homme, car c'était un large pas sans hâté;—la perspicacité aiguë du fumeur s'exerça en se jouant. L'homme s'arrêta, puis marcha encore; au talon heurtant la pierre du trottoir, Torral devina l'hésitation courte du promeneur, forcé pour traverser la rue d'abandonner l'ombre des arbres. Le pas cessa devant la porte, et, au coup heurté d'un seul doigt, Torral reconnut Fierce, quoique Fierce n'eût jamais encore battu le pavé aux heures d'insolation.

Torral frappa de son pied sur le tas de chairs brunes endormies. Les boys s'étirèrent, désenlacés. Ils étaient comme de petits bronzes couchés. Sao se leva, l'opium gonflant ses yeux rouges. Il cherchait son caï-hao de toile blanche, jeté dans un coin pour la sieste, quand Fierce impatienté frappa de nouveau. Le boy alors sortit tout nu pour aller ouvrir, en rattachant seulement ses cheveux longs sous leur turban noir.

Fierce entra, jeta son casque et s'assit, silencieux

—«Quoi? demanda le fumeur.

—Rien.»

Il s'étendit à droite de la lampe. Torral fit une pipe et la lui offrit. Fierce refusa de la tête. Torral fuma seul, et ils somnolèrent ensuite. Les boys s'étaient rendormis.

Aux murs, la fumée noire recommença d'estomper les nattes de riz; les équations du tableau d'ardoise luirent à travers des volutes presque opaques; et le fumeur voulut y lire les versets d'argent d'un évangile irrévocable.

Quatre heures sonnant, Torral se leva. Son visage et ses mains étaient noircis par la suie de la drogue; il les frotta d'eau de Cologne et tendit le flacon à Fierce.

—«Dix pipes, et deux heures de repos après la dixième. Il ne faut d'excès en rien.»

Il ôta son pyjama et se vêtit. Fierce avait allumé une cigarette. Torral s'assit à califourchon sur l'unique pliant.

—«Pourquoi es-tu venu siester ici?

—On m'a chassé de chez moi.

—Qui?

—Liseron.»

Torral attendit une explication. Fierce écrasait sa cigarette dans le plateau à opium.

«L'histoire est simple. Je flirte par intermittences avec cette fille, que Mévil entretient pour le principal. Mévil ignore, naturellement....

—Peu importe.

—Or, la fin de toute chose étant bonne, j'ai voulu ces jours-ci liquider Liseron. Quelques difficultés ont surgi.

—Pour divorcer, il faut être deux.

—Je n'étais qu'un. Elle s'est cramponnée: Ça l'amusait de tromper Mévil avec moi. J'espaçai mes visites: elle vint à domicile; je combinai des absences: elle m'attendit devant ma porte. Hier soir, lassé, je lui ai écrit.

—Un mot clair?

—Pas assez clair: je la priais de ne jamais revenir; or, tout à l'heure, en pleine sieste, elle est tombée chez moi.

—Comme le socialisme sur les bourgeois.

—Ce n'est pas drôle: j'étais en pyjama; je dormais; il a fallu que j'aille ouvrir.

—Pénible.

—Elle entre. Je reçois dans l'instant trois cents piastres par la figure,—celles annexées à ma lettre de la veille,—puis, sans entr'acte, une femme nue dans mes bras: Elle était venue en peignoir.

—Et tu te plains!

—J'ai horreur des viols. Je me suis dépêtré comme j'ai pu; j'ai passé un veston, et me voici.—Elle hurlait de rage; mais ça passera: je le lui ai dit.»

Il souriait, sans rancune.

—«Fragiles, les meubles? demanda Torral.

—Rien qu'un lit en fer.»

Il prit une seconde cigarette. Les bouffées bleues montèrent au plafond, très calmes.

—«Tu as été mufle,» jugea Torral avec indulgence;—l'opium imprégnait encore ses veines, et tempérait son habituelle âpreté.

—«J'ai été mufle,» concéda Fierce.

Il alla regarder au tableau noir les formules d'analyse. Torral pivota sur son pliant pour le suivre des yeux.

—«On ne t'a pas vu depuis dix jours,» dit-il, tout à coup.

Fierce rougit.

—«Fatigué.

—Tu as pourtant bonne mine!»

Il était on ne peut mieux,—le teint clair, les paupières nettes; pas de fard ni de poudre. Torral commença de sourire.

—«Par qui remplaces-tu Liseron?

—Par personne. Je vais me mettre au vert pour un temps.

—Très bien. Ce soir, je dîne au cabaret de Cholon,—en tout bien et tout honneur;—c'est dans ton régime. Viens-tu?»

Fierce rougit davantage.

—«Impossible. J'ai accepté de dîner en ville.

—En ville?

—Chez les Malais.»

Torral feignit une excessive surprise.

—«Les Malais? Tu vas chez ces gens chics?»

Il éclata de rire et se croisa les bras.

«Mon pauvre vieux! C'est donc vrai. On me l'avait dit, je n'y croyais pas. Toi, un civilisé, un soldat de notre avant-garde, te voilà devenu cette chose grotesque: un homme du monde! Te voilà acoquiné à des jupes de femmes, te voilà garrotté parmi des politesses, des élégances et des snobismes! Des jupes qui n'ont même pas l'excuse d'être bonnes à trousser; des courbettes qui jamais ne te rapporteront mieux que des courbettes réciproques: fausse marchandise, fausse monnaie. Et pour le ragoût barbare et malsain de ce salmis de mensonges, tu craches la saveur de notre vie rationnelle et droite,—mathématique! Il y a dix jours que tu nous as tourné le dos; dix jours que tu as renié notre idéal raisonnable d'hommes; quelle chimère, quelle sottise poursuis-tu maintenant? dans quel bourbier menteur t'enlizes-tu, toi l'homme sincère? Tu es fou ou renégat.

—Tu exagères,» dit Fierce.

Il avait essuyé sans broncher la mercuriale. En face du philosophe qu'il n'essayait pas de réfuter, il se sentait gêné et penaud. Mais la vie nouvelle qu'il goûtait depuis ces dix jours, l'enchaînait par trop de douceurs pour qu'il acceptât désormais d'y renoncer. Il plaida:

«Je vis selon ta formule: J'ai trouvé sans effort des plaisirs à mon goût; je les cueille. Je vis comme il me plaît, sans souci de rien, ni de personne. C'est toi qui m'as dicté ce programme!

—Imbécile!»

Torral l'injuriait sans colère, avec une grimace de pitié.

«Imbécile! Ne discutons pas.—Es-tu amoureux? Ce ne serait pas une excuse, mais une explication....»

Une révolte s'insurgea dans Fierce. Tous les reproches, toutes les railleries, il les acceptait tête basse. Mais le nom de Sélysette Sylva profané ici, jamais!—Au fait,—Il réfléchit tout à coup,—pourquoi s'irriter? Qui parlait de Sélysette? Il n'était pas amoureux, pas plus d'elle que d'aucune femme au monde. Il rit.

—«Amoureux! Et toi?»

Torral le scrutait d'un regard fouilleur. Mais Fierce ne mentait pas; sa bonne foi souriait dans tout son visage. Torral n'insista pas.

—«Je vais chez Mévil, dit-il en reprenant ses vêtements de jour quittés pour la sieste. Viens-tu?

Fierce consulta sa montre.

—«Oui. J'ai le temps.

—Le temps? Qu'as-tu à faire?

—Une partie de tennis.

—Où?

—Chez les Malais.»

Fierce ne rougissait plus: Il n'était pas amoureux; ce point nettement formulé rassurait et calmait sa conscience. Il leva les épaules quand Torral têtu prononça:

—«L'amour, dès qu'il cesse d'être un rut, est une anémie intellectuelle.»

Ils allèrent à pied chez Mévil. La rue Némésis fleurait des odeurs indigènes. Ils prirent la rue d'Espagne par le bout, et arrivèrent en un quart d'heure. La grille du docteur était ouverte, et dans la cour aux grands flamboyants, le pousse laqué et argenté attendait le maître.

—«Jolie, la cañha, dit Fierce avant d'entrer.

—Appétissante et discrète: un piège à femmes.»

Torral appréciait en peintre ou en algébriste, la tête penchée, les yeux clignés. La maison de Mévil s'embusquait derrière son rempart d'arbres, et chaque étage poussait au dehors une véranda masquée de vigne vierge qui ressemblait à un bouclier. Sitôt la grille poussée, l'allée tournait court vers le perron oblique, et le visiteur dès son premier pas devenait invisible.

«Le temple de l'amour-rut, dit encore Torral. Il y a là-dedans des chaises longues à la mesure de toutes les femmes: Celles que tu vas chaque jour respecter à domicile, chez Malais ou ailleurs, se sont couchées sur ces chaises, ou s'y coucheront.

—Possible,» dit Fierce, sec.

Ils entrèrent.

Mévil était seul, sa dernière cliente partie. Son cabinet, qui était vaste, réussissait quand même à paraître intime, à force de demi-jour et de silence ouaté. Les portes-croisées semblaient petites, à travers leurs stores de tulle que la brise traversait sans les soulever; les murs étaient ensevelis sous une mousseline mauve trop longue et trop large, qui débordait partout en plis traînants; et la même mousseline drapait les tête-à-tête et les sofas de rotin, et s'attachait en rideaux, par des embrasses lâches, aux deux portes toujours fermées;—si bien que tant d'étoffe molle tamisait dans la chambre un air de sécurité et de secret. Ce qui se disait, ce qui se faisait entre ces murs soyeux n'en sortait pas; gestes et paroles s'ensevelissaient dans le bruissement complice des tentures tombantes. Et beaucoup de femmes venaient dans ce confessionnal avouer et soigner l'avarie gênante à quoi presque tout Saïgon se résigne; et beaucoup, indemnes ou guéries, acceptaient ou sollicitaient d'autres soins, sur les sofas toujours prêts.

Un confessionnal;—pas un cabinet;—un confessionnal capitonné pour péchés très mondains. Ni livres, ni papiers, ni trousse: des bibelots, des odeurs, des éventails, et l'en-cas ordinaire de liqueurs et de confiseries.

Mévil, au fond d'une chaise longue, regardait sa cigarette s'éteindre dans son cendrier. Sur les nattes feutrées trottinait la congaï, la fillette annamite moitié servante, moitié épouse, qui complète indispensablement le mobilier d'un Européen d'Indo-Chine;—quatorze ans, des yeux veloutés, une longue bouche obscène et de maigres mains adroites à tout. Celle-ci était jolie, autant qu'il est permis a sa race bâtarde,—alliage fâcheux du bronze hindou et de l'ambre chinois, incompatibles.

—«C'est vous?» dit Mévil sans se soulever;—Torral et Fierce entraient.

La congaï, câlinement blottie près du maître, souriait aux visiteurs amis, avec une grimace aux lèvres et une coquetterie aux cils.

Quand ils se retrouvaient, il n'y avait point entre eux d'effusion cordiale. Leur amitié n'était qu'une concordance d'opinions et d'intelligences, une association d'égoïsmes parallèles, signée sans tendresse pour la poursuite plus facile du maximum de jouissance. A quoi bon des poignées de main puériles et menteuses?

—«Tableau de famille,» railla Torral en regardant la congaï.

Ils causèrent de choses quelconques. Fierce donna les nouvelles politiques du jour: elles n'étaient pas bonnes, à l'avis du vieux d'Orvilliers, qui continuait de prophétiser feu et flamme. Les exercices militaires de tous genres se succédaient sans trêve à bord du Bayard, et toute l'escadre s'agitait dans un tumulte guerrier.

—«Trépidation sénile?» questionna Torral.

Fierce allongea les lèvres en moue indécise.

—«J'ai cru d'abord. Maintenant, je ne sais plus....»

La persistance des bruits alarmants l'étonnait, et davantage le mouvement de concentration des escadres anglaises sur tous les océans du globe.

«Après tout, conclut-il, l'Angleterre méditerait un mauvais coup que cela n'aurait rien d'absolument inattendu....

—Ouais!» fit Torral.

Il songeait aux mobilisations possibles, et à la batterie qui l'attendait, sur les falaises du cap Saint-Jacques, en face des bombardements ennemis.... Il exposa son autre inquiétude, cette révolte indigène à prévoir, au cas où Malais exigerait trop impitoyablement la rentrée de son impôt.

Au nom de Malais, Mévil avait tressailli.

—«A propos, s'interrompit l'ingénieur, quoi de neuf pour toi dans cette maison?

—Rien,» murmura Mévil.

Torral observa ses yeux cernés, ses lèvres blanches et le creux de ses joues.

—«Malade?

—Non.»

Fierce intervint.

—«Fatigué tout au moins. Enraie un temps, crois-moi.»

Mévil sourit, ironique.

—«Voilà huit jours, dit-il, que je rends des points à saint Joseph,—huit jours!»

Torral fit une grimace.

—«Diable! Ça te tient toujours?

—Toujours.

—Quoi donc?» demanda Fierce.

Torral ricana.

—«Ce n'est guère de ta compétence, homme du monde! Mévil que voici est amoureux. Mais son amour, quoique tenace, ne s'égare pas dans le platonisme; et tout ce qu'il rêve, c'est de coucher l'objet de ses vœux dans son lit. Trop simple pour ta mentalité nouvelle.»

Fierce agacé haussa les épaules. Il allait répondre quand le boy de la porte entra parler au maître. Mévil le renvoya d'un signe affirmatif.

—«Ce n'est que Liseron, dit-il; c'est son jour. Pauvre petite, elle aura tort....»

Torral espéra une comédie. Par coquetterie instinctive, Mévil défripait son veston de toile. Fierce, ne songeant qu'à son tennis, s'inquiétait de l'heure.

Liseron entra, souriante; Fierce, probablement, n'était plus dans sa mémoire; ou peut-être venait-elle chercher contre lui l'instinctive vengeance des femmes trahies. Mais ce fut lui qu'elle vit d'abord, et toute sa colère à peine oubliée la reprit à la gorge. Elle s'arrêta net. Fierce la regardait avec des yeux indifférents. Elle, outragée l'heure d'avant dans son orgueil de femelle, reçut cette indifférence comme un coup de fouet au visage. Elle bondit, blême, saisit Fierce au bras, l'arracha de sa chaise et le mit face à face avec Mévil surpris:

—«Tu sais! j'ai couché avec!»

Puis, triomphante, vengée, féroce, elle s'attendit à une catastrophe. Sa simple cervelle concevait inévitable et tragique la fureur du mâle trompé. Or, la civilisation héréditaire avait extirpé de Mévil jusqu'aux dernières racines de cette bestialité qu'est la jalousie, il ne broncha pas et sourit. Liseron lâcha le bras de Fierce, bouleversée d'une stupeur qui bâillonnait sa rage;—Fierce, paisible, se rassit.

—«Rien n'est plus exact,» prononça-t-il.

Il cherchait un mot drôle qui fût d'à-propos; il ne trouva pas; Mévil arquait des sourcils curieux, car la scène l'intriguait comme une charade. Fierce expliqua:

—«Tragédie renouvelée de l'histoire égyptienne Putiphar ou le manteau arraché....

—Ma pauvre fille! plaignit Mévil. Faut-il que tu sois du siècle dernier!»

Ils lui riaient au nez, tous les deux,—tous les trois. Elle se crut folle. Elle répétait: «J'ai couché avec ... j'ai couché....» Tout à coup, sa colère reprit le dessus, mêlée cette fois d'une indignation singulière. Elle cracha:

—«Lâches! Vous vous en foutez, que vos femmes couchent avec les premiers cochons venus? Eh bien, moi, une putain, je vais vous appeler par vos noms: vous êtes des chiffes molles, des vidés, des pourris. On vous giflerait que vous ne sentiriez pas les gifles Parce que ce n'est pas du sang que vous avez dans le ventre: c'est....»

L'ordure glissa sur leur ironie. Torral surtout dégustait ces insultes comme un hommage barbare à sa supériorité;—c'est un plaisir de philosophe que de contempler le libre jeu d'un instinct nu;—Torral riait sans colère et sans indulgence. Mévil, à peine moins cuirassé, écouta flegmatique, jusqu'au bout, puis se leva et jeta la femme dehors;—non qu'il fût offensé le moins du monde; mais il trouvait inconvenant qu'une maîtresse osât lui parler autrement qu'avec servilité. Liseron, d'ailleurs, esclave révoltée, faillit crier et se défendre: mais elle vit les yeux de son amant,—des yeux mauvais qui conseillaient d'obéir, et elle se sauva, cognant ses épaules aux battants de la porte. Mévil revint à sa chaise longue et bâilla.

Fierce seul avait rougi. Il ne prononça pas un mot et ne leva pas un doigt. Mais une honte bizarre lui montait au visage. Il ne trouvait pas en lui la ressource de mépriser l'injure partie de bas; il en était mordu comme par une eau-forte, comme par la vérité;—il n'était pas sûr que ce ne fût pas la vérité.

... La congaï, blottie derrière la chaise longue, s'était tue, peureuse, tant que Liseron avait parlé. Après, elle risqua un rire aigu que Mévil arrêta d'une tape. Ce fut tout le commentaire de l'aventure. Torral reprit sans trouble sa phrase interrompue et ses conseils:

—«Tu as tort, dit-il à Mévil, de ne pas réagir contre ton obsession. Ce soir, je dîne à Cholon; j'ai invité Fierce qui refuse, pour cause d'anémie intellectuelle; rien ne nous empêchera donc de nous débaucher comme il convient, modérément. Huit jours de chasteté sont un excès.

—De qui est-il amoureux? demanda Fierce.

—De Mme Malais,» dit Torral en le regardant.

Fierce ne bougea pas.

«... De Mlle Abel aussi.»

Fierce se moqua:

—«Tu peux nommer toute la terre....»

Il avait eu peur d'un autre nom, pourtant. Il ne se l'avoua pas à lui-même.

—«Cinq heures, dit-il; adieu.

—Où vas-tu? fit Mévil.

—Au tennis.»

Mévil se leva.

—«Emmène-moi.

—Ah! non!»

Il n'aurait pas su dire pourquoi, mais Mévil lui semblait être la dernière personne à présenter aux gens qu'il allait voir.

—«Pourquoi non? dit Torral. Allez ensemble. Mévil connaît tout Saïgon: ce n'est pas une présentation. Ça lui fera du bien d'aller là,—et à toi de l'y voir....»

Fierce hochait la tête. Torral le persuada d'une citation ironique:

«La jalousie, monsieur? d'abord un bruit léger....

—Imbécile!» fit l'autre; et il consentit. Mévil s'habilla plus vite qu'il n'avait coutume. Torral les accompagna jusqu'au coin de la rue d'Espagne.

—«Ici, dit-il, nos routes bifurquent.»

Il regarda Fierce.

«... Bifurquent même plus que ça n'en a l'air! Par là, route des sottises;—par ici, route de la raison.»

Il prit la route de la raison.

—«Je ne sais plus où aller,» plaisanta Mévil, hésitant.

Il suivit quand même Fierce sur la route des sottises.


XV

Mévil monta le perron le premier; mais Fierce hâta le pas pour le dépasser dans le hall, et lui montrer le chemin. Il lui déplaisait que Mévil prît, sous ce toit, des airs de familier.

Le hall donnait dans la véranda, et la véranda dans le jardin. Le tennis était une pelouse encadrée de bosquets. Des aréquiers groupés auprès faisaient une tente naturelle, et sous cette tente, un rond de robes claires et de vêtements blancs bavardait. Çà et là gisaient balles et raquettes. On se reposait.

Fierce et Mévil avancèrent. Mme Malais vint à leur rencontre. Elle étincelait de beauté; le plein air seyait à sa délicatesse de marquise blonde; parmi le gazon et les grands arbres, et malgré le fâcheux casque de liège exigé par le climat, Fierce crut voir un Watteau vivant qui lui souriait. Il baisa la main tendue, fit une phrase d'introduction pour Mévil et le laissa ébaucher sa cour; lui-même se hâta vers les aréquiers: ses yeux déjà reconnaissaient une robe bleue qui l'attirait comme un aimant.

Mme Malais s'efforça de recevoir Mévil comme elle avait reçu Fierce. Mais le beau docteur baisa son poignet au lieu de ses doigts, et elle perdit contenance; car c'était vrai qu'elle avait peur de lui, une peur angoissée qui était peut-être bien une façon d'amour. Très honnête et gardée habilement par son mari de la contagion perverse de Saïgon, elle s'épouvantait qu'on osât l'assiéger, et tremblait de donner prise à l'adversaire; en outre, une secrète honte la désolait de ne point sentir, au fond d'elle-même, assez d'indignation véhémente contre cet audacieux qui la poursuivait.

Mévil prit avantage de son trouble, et la caressa de phrases câlines, tandis qu'ils suivaient Fierce vers les aréquiers;—elle se troubla davantage. Mais il se tut soudain: Marthe Abel s'approchait d'eux. Il pâlit beaucoup, s'inclina devant la jeune fille, balbutia trois mots, dut battre en retraite;—tout cela en un clin d'œil.—Soulagée de sa peur, Mme Malais pressa la main de Marthe. La jeune fille étonnée suivait des yeux le fuyard.

Mévil cependant se ressaisissait, avec une colère contre lui-même. Il fit un furieux effort, vint au cercle des causeurs, et, se piquant au jeu, fut éblouissant d'esprit. Une fois de plus, la frivolité fluide de son caractère le servait; toutes les femmes l'écoutèrent. Fierce fut éclipsé.

Par une obscure pudeur, lui, allant à celle qu'il cherchait,—Sélysette Sylva,—s'était d'abord détourné pour saluer des indifférents. Mais sitôt quelques paroles dites et quelques mains baisées, il avait, comme au hasard, choisi une chaise près d'elle. Mlle Sylva tenait encore sa raquette; ses joues étaient pourpres et son front moite; elle tendit joyeusement sa main chaude et gronda:

—«C'est comme cela que vous arrivez de bonne heure! J'ai déjà perdu une partie sans vous.»

Il la contemplait, enivré de sa grâce et de sa jeune force. Confusément, il sentit qu'un grand fossé les séparait,—lui, le civilisé amer et sceptique, elle, la petite fille à l'âme fraîche. Il s'en attrista. Elle riait de bon cœur avec lui; mais il la vit s'interrompre pour écouter un bon mot de Mévil; et il sentit une angoisse jalouse lui sécher la gorge. Les ironies de Torral traversèrent alors sa pensée: amoureux? Il s'interrogea, plein de trouble, et ne sut d'abord pas lire en lui-même.

On retournait au tennis. Mlle Sylva, gamine, frappa le filet de sa raquette:

—«Je parie que vous ne sautez pas!»

Il oublia Torral.

—«Et vous?

—Ne m'en défiez pas!»

Elle rassemblait déjà ses jupes; il la taquina, l'appelant petite chèvre, et regardant ses chevilles. Elle rit, très confuse.

—«Jouons-nous?» proposa quelqu'un.

Marthe Abel se levait; Mme Malais restait assise. Mévil hésita. Mais la marquise blonde affectait une causerie confidentielle avec sa voisine; il suivit Marthe.

—«Il faut tirer au sort, déclara Mlle Sylva. Et dépêchons-nous, le soleil baisse.»

On tira les joueurs, puis les couples. Marthe et Mévil se trouvèrent ensemble contre Fierce et Sélysette. Mlle Sylva, contente, serra la main de son partenaire tandis qu'ils traversaient le terrain pour gagner leur camp.

—«Est-il fort, votre monsieur Mévil?

—Très fort. Il joue matins et soirs chez toutes les femmes chic de Saïgon.

—C'est moi qui vais regretter d'être avec vous, si vous me faites perdre!

—Méchante!»

Il riait des lèvres; mais sa jalousie renaissait.

En face d'eux, Mévil et Marthe prenaient place. Mévil s'exerçait à regarder sa partenaire. Il osa lui parler:

—«Je mettrai ce soir un caillou blanc sur ma table: je n'espérais guère, il y a deux heures, la bonne chance qui m'arrive de jouer avec vous, mademoiselle....»

Il avait choisi sa voix la plus séduisante,—chaude, avec des inflexions câlines. Mais Mlle Abel, en dépit de ses yeux noirs et de son teint blanc, faisait profession de philosophie sceptique, et ne se prenait pas à deux mots courtois. Elle marqua sa politesse la plus froide, et regarda négligemment vers Mme Malais.

—«Ready!» criait Sélysette.

Mévil leva sa raquette pour servir. Piqué par l'indifférence de sa partenaire, il ambitionna de l'éblouir en jouant un jeu étincelant. Debout sur la pelouse pareille à un stade, et son bras brandi vers le ciel, il semblait un jeune dieu. Tous les regards suivaient son geste. Fierce vit Sélysette attentive, admirative peut-être?—Il tressaillit dans toutes ses fibres; ce coup d'œil qu'elle donnait à l'ennemi lui parut volé à lui-même. Une colère le traversa, et il serra sa raquette d'une main de duelliste; il allait jouer comme on se bat.

—«Play!» prévint Mévil.

Sa balle jaillit comme une flèche, et Mlle Sylva ne put la relever. Mais Fierce se mit en garde à son tour; et la seconde balle, quoique plus vite que la première, fut reprise d'un coup si précis que Mévil l'abandonna.

Alors, ce fut un duel acharné. Les jeunes filles s'en mêlèrent à peine, déconcertées par l'ardeur et la rudesse des coups. Sous les aréquiers, on s'était tu, on regardait avec des yeux surpris, presque graves; confusément, chacun devinait un mystère, une secrète partie à quoi le tennis servait de masque. Le jeu cependant continuait en silence; et l'attention générale devint une gêne, presque une anxiété.

Les balles enjambaient le filet à bonds brusques ou traîtres. Mévil jetait les siennes aux angles, et s'attaquait surtout à Sélysette, moins forte que son partenaire. Cela faisait un jeu irrégulier et oblique, un jeu dangereux qui ressemblait au joueur. Fierce tout d'abord n'y sut pas répondre. Plus loyal, et dédaignant de riposter sur Marthe Abel, il perdit coup sur coup plusieurs jeux.

Mais il ne se décourageait pas. A côté de lui, Mlle Sylva se battait de toute son âme, l'aidant, le défendant, le soutenant avec une fidélité de frère d'armes. Ils n'étaient qu'une seule volonté en deux êtres. Il la sentait toute à lui, et une tendresse passionnée lui chauffait le cœur. Il comprit merveilleusement, dans cette minute de violence physique et de sincérité, qu'il l'aimait d'un grand amour, et que la vie lui serait douce auprès d'elle. Il espéra qu'elle l'aimerait, qu'elle l'aimait. Un afflux d'énergie coula dans ses artères.

Il s'efforça davantage. Son jeu simple et dur fatiguait Mévil, et lui ne se fatiguait point. Les avantages s'alternèrent. Sélysette, maintenant, applaudissait à ses coups. Il s'enorgueillit, fut plus audacieux.

En face, Marthe Abel restait indifférente et froide; la chance des coups ne lui importait pas. Lassée de la partie trop longue, elle secondait à peine son partenaire, et regardait passer les balles, sans daigner allonger le bras. Mévil sentait peser sur lui cette nonchalance, lourde comme un mépris.

Il fut moins vif, moins souple, moins beau. On le sentit vaincu. Son bras n'arrivait plus qu'à peine à la riposte, et de la sueur perlait à ses tempes.—Ce fut la fin.—Les jeux se hâtèrent, tous perdus; et la dernière balle vint le frapper au corps, sans qu'il sût parer. Il laissa tomber sa raquette, et trébucha pour la ramasser.

Des bravos saluaient Fierce. Il n'entendit pas: Sélysette, avec un cri de victoire, courait à lui. Il vit les chers yeux briller de joie enfantine, il reçut la menotte chaude franchement jetée dans sa main. Elle le remerciait de tout près, familière, délicieuse:

—«Vous m'avez fait gagner.... Vous êtes gentil tout plein!»

Mévil traversait le gazon. Mlle Abel, très polie, s'excusait de sa maladresse: sans elle, il aurait assurément gagné. Il n'écoutait pas, et regardait Fierce et Sélysette la main dans la main.—Quelque chose de froid lui entrait dans le cœur.

Fierce était ivre, ivre de cet amour qui maintenant ruisselait dans sa poitrine, comme un étang que des sources cachées ont empli et qui déborde. Dans le regard ami de Sélysette, il lisait une promesse d'amour rendu, et son exaltation s'en faisait folle. Au départ, parce qu'elle lui pressa la main, il l'adora comme une Madone. Il se retint pour ne pas baiser sa robe à genoux.

Dans le couchant rouge, le soleil flamboyait. La terre en était sanglante; et les ruisseaux des trottoirs, et les vitres des maisons, dardaient partout des reflets comme des éclairs. La rue était une voie triomphale, bordée d'or, pavée de pourpre.

A Fierce, ébloui de son amour, il sembla que la vie s'ouvrait désormais pareille à cette voie, radieuse.


XVI

... Ce matin, je traversais en caïque le Bosphore. J'avais passé la nuit, dans mon harem de Skutari, et je regagnais ma maison de Stamboul, où j'écris ce livre. Mes caïkdjis ramaient sans bruit, les muscles de leurs bras gonflant leurs manches blanches; et le caïque glissait sur l'eau sans même la rider.

Le soleil était déjà haut. Mais une barre de nuages le cachait, et la lumière matinale n'était que terne et blafarde. Stamboul, entre le ciel pâle et la mer grise, était comme une ville du Nord.

Je voyais cependant Sainte-Sophie la gigantesque, et le bariolage jaune et rouge des remparts qui lui servent de contreforts; je voyais le poème en pierres des murailles byzantines que les hommes ont crénelées par en haut, et la mer par en bas; je voyais l'infinité des maisons turques, dont les vieilles planches sont violettes comme un sous-bois d'automne; et je voyais les mosquées sans pareilles au monde, dont chacune a vidé le trésor d'un empereur,—Achmèdié aux cent dômes semblables à des bulles de marbre;—Méhmèdié, que le Sultan Conquérant fit robuste;—Suléimanié, que le Sultan Magnifique fit pompeuse;—Bayazidié, choisie par les pigeons d'Allah;—Shahzadé, qui expie un péché de Roxelane,—tant d'autres. Les coupoles grises s'aggloméraient comme les dunes du désert amoncelées par le simoun; les minarets pointaient au ciel comme les lances qui conquirent Stamboul au Prophète. Et la ville s'achevait parmi les cyprès noirs du vieux sérail, qui font un linceul mélancolique aux si beaux Kiosks vides de sultanes.

Mais le soleil était absent, et l'âme de Stamboul absente avec le soleil. Stamboul, décolorée et maussade, était comme une ville du Nord.

Tout à coup, le soleil perça les nuages. Je sentis sa caresse chaude sur mes épaules et sur ma nuque, et je vis la mer s'illuminer autour de moi: c'était comme une nappe de rayons qui se répandait sur l'eau, et courait, plus vite que le caïque, vers Stamboul. L'ombre fuyait devant, et la ville fut conquise d'un seul bond par l'assaut du soleil.—Ce fut un miracle. Les palais, les mosquées, les maisons, et chaque pierre des remparts, et chaque feuille des jardins, furent autant d'êtres vivants et frémissants sous la lumière d'or. Dans le ciel bleu, aux pointes des minarets aigus, les croissants de bronze scintillèrent comme des astres; dans la mer plus bleue que le ciel, toute la ville blanche, verte et violette se refléta comme dans un miroir de saphir. Et par-dessus la Corne d'Or chargée de barques, les collines sacrées d'Eyoub, invisibles tout à l'heure, découpèrent l'horizon d'un profil noble et hardi.—Ce fut un miracle: une résurrection; une résurrection si prompte, que j'en demeurai émerveillé.—Il avait suffi d'un rayon de soleil....

Pareillement, l'amour de Sélysette Sylva, ensoleillant le cœur de Fierce, métamorphosa d'abord toute sa vie.

A dire le vrai, Fierce n'avait pas encore vécu, puisqu'il n'avait jamais joui ni souffert. C'est d'ailleurs en cette formule d'impassibilité que se résume l'effort des civilisations; et Fierce, civilisé, avait suffisamment étiolé ses instincts primitifs pour retrancher de sa vie tout ce qui ressemblait à une émotion;—plus de chagrin ni de joie: des plaisirs et des ennuis, ceux-ci peu différents de ceux-là.—Le cortège des frissons humains ne pénétrait plus ses moelles; un seul, le plus puissant, le frisson de l'amour, pouvait encore l'émouvoir et le secouer.

Faible secousse, probablement: Fierce, trop cérébral, fut sans doute moins épris que n'eût été l'un des matelots de son navire. Mais il n'avait jamais senti de secousse, même faible; et celle-ci, faute de comparaison, lui parut violente. Elle révolutionnait la monotonie écœurante de son destin: il en fut surpris et charmé. Il se complut dans cette pensée d'ailleurs inexacte que son amour ressemblait à l'amour d'un jouvenceau très innocent. Et il oublia d'être auto-psychologue, ce qu'il avait toujours été: il vécut sans se regarder vivre. A ce jeu neuf, il apprit à savourer le goût de la vie; et quoique son palais fût convenablement desséché, il s'émerveilla de ce goût qui lui était nouveau.

Il connut avec délice la joie jeune des espoirs et des chimères, et l'angoisse exquise qui vous serre la gorge à l'apparition de l'aimée. Ses chimères étaient simples d'ailleurs, et ses espoirs modestes: il ne désirait rien que le sourire et l'amitié de Sélysette. Trop de femmes, toutes méprisées, s'étaient succédées dans son lit pour qu'il trouvât souhaitable d'y coucher son unique idole.

Quand Fierce rendait visite dans la villa de la rue des Moïs,—il y allait très souvent, et s'ingéniait en sournois pour trouver seules Mme Sylva et sa fille,—il passait par la grille toujours ouverte, et gagnait le jardin sans traverser la maison. Vers quatre heures, avant la promenade, Mme Sylva ne manquait guère d'aller s'asseoir sous les banians de sa terrasse, et respirer le plein air que les arbres touffus gardaient frais. Là, Fierce trouvait toujours l'aveugle sur son même fauteuil de rotin, ses vieilles mains occupées du même tricot de laine grise, et, toujours fidèle compagne, Mlle Sylva babillant ou lisant à voix haute.

Il était maintenant le meilleur ami, celui qu'on accueillait avec le plus de joie, celui qui jamais n'importunait le tendre tête-à-tête de la fille et de la mère. On lui faisait place, on l'invitait à la promenade, ou l'on prolongeait pour lui jusqu'au soir la causerie intime du jardin. Il contait les nouvelles, on l'initiait aux graves riens de la vie familiale; il marivaudait avec Sélysette sur un mode taquin qui stimulait joliment la verve et la gaîté de la jeune fille; et l'aveugle mêlait à tout sa gravité douce, et cette mansuétude exquise des vieilles femmes qui ont beaucoup souffert, mais dont le cœur en loques ne s'est point aigri, et que le deuil et la résignation ont faites meilleures et sublimes.

Parfois, la nuit les surprenait dans le jardin, et Mme Sylva prenait le bras de Fierce pour rentrer au logis. On allumait les lampes, dont la lumière intime mettait aux joues de Sélysette des teintes de perles roses. Et Fierce, avant de partir, priait qu'on ouvrit le piano. Mlle Sylva n'était pas une grande artiste; mais sa voix, juste et rustique, sonnait si pure qu'on eût dit de l'or vibrant.

De vieilles chansons, des légendes rythmées qui sentaient le barde et le terroir: Fierce,—ironique et dépravé,—écoutait ces refrains candides avec une émotion qui mouillait ses yeux.

Quand il s'en retournait dans la nuit brune, une mélancolie le gagnait, plus lourde à mesure qu'il s'éloignait de la maison chère. La route lui semblait longue et ses jambes lasses; il appelait parfois un pousse attardé, et, plus à l'aise pour rêver, dans la petite voiture silencieuse, il s'avouait sans honte que tout son bonheur restait prisonnier derrière lui,—là-bas, près de cette adorable fille qui lui avait pris le cœur. Loin d'elle, désormais, que serait sa vie? Un voyage sans but, très indigne d'être recommencé.

Les deux tapissiers chinois,—de gras Cantonais à belles queues, leurs bas blancs terminés dans des chaussons noirs à semelles de feutre,—écoulent les ordres de Fierce, dans la petite chambre du Bayard.

—... «Arracher toute la soie grise des murs; même chose le velours;—à la place, mettre ça....»

Ça, c'est un crêpon de Chine bleu léger, qui a des reflets verts;—cela vient de Shang-Haï; Fierce a pris de la peine, pour trouver cette couleur qu'il voulait absolument.

... «Encadrer panneaux avec ça....»

Des manches pagodes décousues de vieilles robes chinoises: sur une bande étroite de satin noir, dix mille papillons brodés pressent leurs ailes bleues,—des ailes de toutes les formes, des bleus de toutes les nuances. Chez le marchand de Cholon, Mlle Sylva s'en était émerveillée.

... «Et bien cacher les clous; y en a moyen faire pour ce soir, tout fini?»

Un signe affirmatif; un sourire sur les faces glabres;—y en a toujours moyen; le mot impossible n'existe pas dans la langue commerciale de la Chine.

«Faire attention rien salir. Combien payer?»

Bref calcul; bref colloque en patois cantonais; les carnets de papier de soie sortent des poches.—C'est tant. Il n'y a guère à marchander, parce qu'il s'agit d'un travail à la tâche. Fierce accoutumé le sait. Il acquiesce et s'en va.

Très inutile de surveiller un Chinois qui travaille. Il fera ce qui est convenu, scrupuleusement, et refuserait tout salaire plutôt que d'encourir un reproche.

Maintenant, la chambre grise est devenue bleue,—couleur des yeux de Sélysette. Fierce, content, regarde la nuance amie,—puis s'assied à sa table. Les livres sont encore ouverts à la page laissée: les Chinois méticuleux ont remis chaque chose à sa place exacte.

Ce sont des livres de tactique, des listes de phares, des instructions nautiques. Fierce maintenant sort des tiroirs fermés les plans secrets des batteries et des forts. Il déploie la carte marine du Donaï et des atterrages de Saint-Jacques.

Il s'agit d'une combinaison de blocus. Ce n'est point un travail ordonné. Fierce étudie pour lui-même, pour sa propre anxiété patriotique, les moyens les plus sûrs de défendre Saïgon contre une attaque ennemie.

—«Rien à tenter contre Saint-Jacques, murmure-t-il, à moins de folie manifeste, et vite châtiée.... Mais un débarquement par l'Ouest est possible;—oui. Il faudrait donc, dès la première nuit, briser le blocus;—briser le blocus, tout est là. Aurons-nous assez de torpilleurs?»

Il s'interrompt, lève les yeux. Sur le rayon de fer forgé qui lui sert de bibliothèque, ses livres, une collection fort libertine, font maintenant tache avec leur reliure de peluche grise. Il sourit: au temps où il lisait ces choses, quel étonnement, si un sorcier lui avait prédit qu'un jour il remplacerait le marquis de Sade par le commodore Mahan! Il fredonne:

—«Pour l'amour d'une blonde
D'une blonde aux yeux bleus ...»

C'est une chanson de Sélysette. Il s'interrompt, sérieux:

«... Le clair de tout cela, c'est que plus jamais je ne pourrai me passer d'elle...?

Mme Abel, la femme du lieutenant-gouverneur, recevait tous les mardis, de six à sept. Fierce s'y rendait régulièrement, par obligation professionnelle d'abord,—l'aide de camp de l'amiral devait sa visite au second magistrat de Saïgon,—et par goût aussi pour la femme aimable qui était des intimes de Mme Sylva. Mme Abel valait mieux que sa belle fille. Marthe déplaisait à Fierce par sa froideur polie sous quoi disparaissait une pensée toujours inconnue; tandis que sa belle-mère, nullement sotte ni candide, marquait pourtant à ses amis de la confiance et même de l'abandon.

Un mardi, Fierce se trompa d'heure, et arriva trop tôt. La rue était déserte, les voitures habituelles absentes et le factionnaire tonkinois endormi dans sa guérite. Fierce distrait passa sans rien voir. Le palais du lieutenant-gouverneur de Saïgon imite un temple allemand de la nouvelle Athènes: c'est laid et riche, avec des colonnes corinthiennes. Fierce gravit le perron: les boys annamites le regardèrent avec surprise et le laissèrent entrer: un indigène n'ose pas arrêter un Européen, même sous le toit de son maître; Fierce arriva sans obstacle jusqu'au salon; et seulement alors, devant les fauteuils vides, il comprit son erreur: la pendule de la fausse cheminée marquait cinq heures moins cinq.

—«Je suis stupide, pensa-t-il. Que faire?»

Il songea que peut-être un boy prévenait la maîtresse; chacun le connaissait dans la maison.—A tout hasard il attendit, prêt à s'excuser. Il flâna dans le salon sans s'asseoir. Les tableaux des murs n'étaient pas intéressants. Il s'approcha du guéridon drapé de broderies tonkinoises, et regarda l'album sorti de sa gaine,—un bel album de laque, relié à la japonaise; il toucha la laque du doigt: elle était épaisse et sans tare, brune, semée de fleurs de pêcher. Il pensa à Nagasaki, d'où viennent ces laques, et à Shirayama-San, qui les fabrique dans sa boutique brune où pépient des mousmés....

... Le Japon joli et net. Sélysette aimerait ce pays....

Il feuilletait l'album; c'étaient des photographies, des portraits; les pages tournaient sous son doigt sans qu'il prit garde aux visages reconnus de loin en loin: il méditait de s'en aller sans plus attendre, et regardait la porte ouverte.

Il tressaillit tout à coup: près de fermer l'album il venait d'y voir une photographie de Mlle Sylva.

Il n'en avait jamais vue, c'était la première. Elle était fidèle et jolie; il crut voir Sélysette elle-même: il sentit à sa gorge l'angoisse légère qui le troublait toujours dès qu'elle paraissait.

... Sélysette elle-même; sa robe favorite, échancrée sur des revers de mousseline; ses cheveux capricieux d'or clair, et son sourire, et la rêverie de ses yeux....

Les stores baissés faisaient le salon sombre.

Fierce, sans hésiter, vola la photographie dans l'album.—Ses doigts tremblaient un peu: il dut se déganter, parce que la carte ne glissait pas bien dans la fente de la page.

Après, il releva la tête, et regarda vers la porte; des pas s'entendaient au dehors. Il glissa le portrait dans sa poitrine,—sous la chemise, contre la peau: le portrait put entendre le cœur qui battait fort de peur et d'audace;—et il s'esquiva vite, en voleur qu'il était.

Mais revenu à bord, dans sa chambre bleue verrouillée, il connut une telle ivresse de joie devant ce portrait conquis,—trophée, trésor, relique,—il versa des larmes si folles sur cette Sélysette prisonnière qui partageait désormais sa vie pour toujours qu'une peur superstitieuse finit par le prendre, et qu'il cacheta l'image sous une enveloppe,—comme jadis Polycrate, tyran de Samos, avait sacrifié son plus précieux anneau à l'Adrasteta.


XVII

Dans le parc du gouvernement, Mlle Sylva, gardée à déjeuner par son tuteur, et Mlle Abel, en visite, se promenaient.

Il n'y avait pas d'intimité entre elles, parce que Marthe trouvait Sélysette trop jeune, et Sélysette, Marthe trop âgée. Elles avaient d'ailleurs vingt ans l'une et l'autre, mais vingt ans différemment mûris.

Elles se promenaient à petits pas, sans trop bavarder, dans les allées anglaises, entre les beaux taillis épais qui font du parc un bois;—un bois grand comme un jardin, mais si touffu qu'on n'en découvre pas les murs.

—«Sélysette, dit tout à coup Mlle Abel, que faites-vous de votre flirt?

—Quel flirt? fit Sélysette sincère.

—M. de Fierce, voyons.

—Mais ce n'est pas un flirt, Marthe; seulement un ami, je vous assure qu'il ne me fait pas du tout la cour....»

Mlle Abel prit son sourire de sphinx.

—«On a volé votre photographie dans mon album. Qu'en dites-vous?

—Volé ma photographie? Qui?

—Naturellement je n'en sais rien. Un amoureux, je suppose.

—Ce serait une horreur, déclara Mlle Sylva avec indignation. Mais je crois plutôt qu'elle s'est perdue. Je vous en enverrai une autre.»

Elle vit un banc de pierre qui bordait l'allée, et, lasse de se promener à pas sages, sauta par-dessus.

—«Comme vous êtes jeune!» dit Mlle Abel.—Elle parlait toujours d'une même voix cristalline et nette, quoi qu'elle dit.

Mlle Sylva revint à côté d'elle.

—«Marthe, c'est à moi de vous demander des nouvelles de votre amoureux. Est-ce que le docteur Mévil ne s'occupe pas de vous?»

Marthe regarda le sable rouge de l'allée:

—«Si ... peut-être; et de beaucoup d'autres aussi. Ce n'est pas intéressant, le docteur Mévil.

—Je croyais—Mlle Sylva hésitait à se souvenir d'une parole de Fierce;—je croyais qu'il s'occupait de vous plus que des autres....

—Il aurait tort;—Mlle Abel marquait sa plus froide indifférence;—qui vous a dit cela?

—Personne, mentit Sélysette en devenant écarlate. Il ne vous plaît pas?»

Marthe Abel fit une moue et sembla réfléchir à des choses lointains.

—«J'aime mieux M. Rochet, dit-elle tout à coup en riant d'un air bizarre.

—Le vieux journaliste? Vous êtes folle!» fit Sélysette scandalisée.

Elles s'assirent sur le banc de pierre.

—«Sélysette, que pensez-vous de M. de Fierce?

—Mais rien de particulier. Il est charmant, très délicat et bon camarade. Vous savez tout cela comme moi.

—Il vous plaît?

—Marthe, pourquoi me taquinez-vous? Je vous assure qu'il n'y a rien entre nous, absolument rien....

—Vous êtes un amour de petite fille,» affirma Mlle Abel; et elle prit les mains de Sélysette pour les serrer dans les siennes, ce qui était pour sa coutumière froideur une manifestation sympathique extraordinaire.

«Je suis sûre,—elle appuyait,—sûre qu'il n'y a rien. Mais dites quand même: il vous plaît?

—Pourquoi non?

—Vous l'aimez?

—Que vous êtes absurde!»

Mlle Sylva se levait, presque colère.

—«Ne vous fâchez pas, implora Marthe. Je vous jure, Sélysette, que je ne veux pas, pas du tout vous faire de la peine. Au contraire....

—Je sais bien,» murmura Sélysette apaisée.

—Écoutez, reprit Marthe. Vous êtes jeune, jeune, et si gentille que je vous aime beaucoup. Nous parlions du docteur Mévil tout à l'heure. Il est très ami de M. de Fierce....

—Oui,» dit Sélysette; elle rougit encore au souvenir de son mensonge de tantôt.

—«Eh bien, tâchez ... je ne sais comment dire ... tâchez qu'ils soient moins amis que cela....

—Mais comment voulez-vous?...

—Tâchez, Sélysette.—Je vous aime plus que vous ne pensez, beaucoup plus....»

Les hibiscus avaient fleuri dans le jardin de la rue des Moïs, et tous les buissons étaient rouges.

Ce même jour, l'amiral d'Orvilliers rendait visite à Mme Sylva restée seule à la maison; Sélysette, retenue par le gouverneur, n'était pas encore de retour.

Les deux fauteuils voisinaient sous les banians de la terrasse, et le tout petit boy à chignon de soie avait mis près de l'amiral un grand whiskey and soda plein de glace.

—«Il me manque, dit d'Orvilliers, d'entendre une jolie voix que j'aime me chanter mes vieilles chansons.

—Sélysette ne tardera pas,» dit l'aveugle. Mme Sylva souriait, parce que le seul nom de sa fille lui donnait du bonheur.

Ils attendirent. L'amiral avait pris une des mains de sa vieille amie, l'avait baisée et la gardait amicalement.

—«Savez-vous, dit-il soudain, que je vous trouve plus heureuse que moi, après tous vos deuils et toutes vos misères? Vous avez votre Sélysette; et c'est le grand trou de ma vieille vie solitaire,—pas de fille à moi pour m'aimer.»

Mme Sylva pressa doucement la main qui retenait la sienne.

«Une fille de vingt ans, murmurait l'amiral.—A quand le mariage?» demanda-t-il tout à coup.

Mme Sylva leva ses épaules maigres.

—«Quand Dieu voudra. Les mamans toutes sont pareilles, et mon enfant ne me quittera pas sans déchirer pour toujours mon vieux cœur; mais je ne suis point égoïste, et d'ailleurs, il faut bien que ma fille se marie, pour me donner des petits-enfants.

—Y a-t-il des maris, à Saïgon?

—Beaucoup trop, parce que ma Sélysette est riche. Mais nous choisirons à notre aise. J'aimerais mieux un mari qui ne fût pas colonial.

—Cela se trouve, fit d'Orvilliers; qu'en pense Sélysette?

—Rien du tout encore.

—Croyez-vous? Les petites filles sont cachottières.

—Pas la mienne,» affirma Mme Sylva.

Elle expliqua sa croyance.

«Ma fille n'est pas une fille d'aujourd'hui. Je l'ai faite pareille à moi, pareille à ce que fut ma mère. Je ne trouve pas que l'éducation des femmes soit en progrès. On dénigre les petites oies blanches de jadis; mais j'ai vu la génération nouvelle: c'est moins blanc et c'est plus oie.

—J'ai peu d'expérience là-dessus; mais ce que vous dites me paraît raisonnable.

—Sans nul doute. On initie maintenant les jeunes filles à tout ce que la vie a de plus laid; mais comment? par le roman, par le journal, par la rue, par les flirts. Croit-on qu'elles puisent là-dedans une science profitable? Croit-on que pour s'être bien crottées d'avance, elles sauront mieux marcher dans la boue du chemin? Ce n'est qu'en forgeant qu'on devient forgeron. On enseigne à ces enfants que le monde ne vit que de calcul; mais elles n'en sont pas plus habiles pour être moins naïves, et le moment venu, elles calculent mal, et font de sots mariages.

—Et jadis?

—Jadis, les mamans calculaient pour leurs filles: c'était plus propre et moins niais. Je calculerai pour Sélysette. Parmi ceux qui lui plairont, je tâcherai de deviner le plus sincère et le plus honnête, elle l'épousera sur ma foi, et l'aimera de tout son cœur. Après quoi ils vivront très heureux....

—Sauf....

—Sauf l'imprévu de la vie. Mais que faire? Elle abordera la grande loterie avec les meilleurs numéros. Si la roue tourne mal, il lui restera sa solide foi de chrétienne, et elle portera toutes les croix, comme j'ai fait.

—Nous recauserons de ces choses, dit l'amiral; et je vous dirai quelque jour une vieille idée de ma vieille tête....»

Les joues toutes roses, Mlle Sylva arrivait en coup de vent.

—«Maman, maman! Il y a un an que je ne t'ai pas vue....»

Elle l'embrassa fougueusement.

«Ça n'en finissait plus, chez le gouverneur. Il y avait un tas de gens,—Marthe Abel....»

M. d'Orvilliers se levait.

—«J'ai vu l'enfant prodigue, je suis content; et je m'en vais.

—Pas encore!» pria Sélysette.

Elle alla dépouiller un buisson d'hibiscus et vint offrir au vieil ami deux poignées de fleurs rouges à longs pistils d'or.

«Pour votre beau salon flamboyant de sabres et de baïonnettes;—et pour que vous pensiez plus souvent à nous, là-bas!»

M. d'Orvilliers prit les fleurs et caressa les petites mains.

—«Merci. Vous permettez que j'en donne un peu à Fierce, pour le consoler de ne pas m'avoir accompagné aujourd'hui?

—Hum! Je ne sais pas trop si je permets, plaisanta Mlle Sylva. Où est-il, M. de Fierce?

—Il fait la fête,» affirma gravement l'amiral.

Les sourcils blonds se froncèrent,—imperceptiblement.

«Une fête nautique, compléta M. d'Orvilliers en riant: Il a pris passage sur un des torpilleurs de la défense mobile, et il l'ait des exercices au large du cap Saint-Jacques; tout cela par zèle pur et simple, ce qui est méritoire: il ne fait pas beau, en mer, aujourd'hui.»

Près de se coucher, Mlle Sylva, ce même soir, vint respirer un moment sur la véranda.

La nuit chaude répandait des parfums à flots. Toutes les fleurs, et chaque motte de terre humide et odorante, exhalaient des souffles troublants.

Mlle Sylva frissonna dans cette ombre vivante. La véranda était basse, et l'horizon limité; mais la nuit opaque ouvrait l'illusion d'une immensité noire. Mlle Sylva rêva voir Saïgon tout entier, et le fleuve où flottent les navires et les jonques. Dans son rêve, un torpilleur passa, blanc d'écume.

A la même heure, Fierce rentrait à bord du Bayard.

Il était courbaturé de lassitude, et trempé jusqu'aux os par l'embrun du large. Le sel des vagues poudrerizait âprement son visage et brûlait ses yeux.

Mais une joie saine courait dans ses artères.—Parfois, des souvenirs assiégeaient ses heures oisives, des souvenirs d'avant Sélysette, des souvenirs de débauche et de scepticisme,—qui ressemblaient à des nostalgies;—mais aujourd'hui, la rude journée pleine de rafales avait balayé loin ces nostalgies mauvaises. Et il se retrouvait dans sa chambre bleue, à l'heure du sommeil, simple de cœur et naïf d'esprit,—pas civilisé;—amoureux.

Une singulière ivresse le charma. Confusément, il eut conscience d'une maladie étrange à quoi il échappait,—la Civilisation;—il se crut convalescent; il escompta l'avenir, un avenir de guérison, de santé radieuse.

Au mur, dans un cadre bizarre et somptueux, fait d'une fourrure de panthère noire, un pastel souriait,—Sélysette Sylva, d'après la photographie volée l'autre semaine. Fierce, religieusement, s'agenouilla devant son médecin, et cherchant au fond de sa mémoire des paroles adoratrices, il pria, pour la première fois, certes, depuis sa très petite enfance.


XVIII

Quinze jours plus tard, le gouverneur général, près de partir pour Hanoï en tournée de printemps, donna le dernier grand bal de l'hiver. Tout Saïgon fut prié et quoique le palais du vice-roi d'Indo-Chine soit vaste, il fallut illuminer le parc, et cacher un orchestre parmi les arbres.

Les invités commencèrent d'arriver à dix heures. Ils étaient reçus par les officiers d'ordonnance et par la maison civile. Mme Abel, qui tenait le premier rang à Saïgon,—le gouverneur étant célibataire,—s'occupait des femmes, et tâchait que tout fût pour le mieux.

Le gouverneur,—ancien parlementaire très radical,—excellait aux représentations pompeuses. Il fit son entrée à onze heures, et ses lanciers tonkinois marchèrent devant lui dans le parc avec des torches. Il allait seul, faisant parmi ses hôtes une promenade de souverain. Les épaules nues se pliaient en révérences de cour, les smokings blancs causaient en deux leurs plastrons déjà humides de sueur. Lui passait, négligent, tendant deux doigts, jetant un sourire. Par derrière, la large diagonale du grand cordon d'Annam, complétait la silhouette autocratique,—silhouette calculée, voulue, et d'ailleurs, d'intelligente politique en pays d'Asie. Il se retira dans un salon gardé, et l'amiral d'Orvilliers l'y rejoignit seul avec le général en chef. Par les fenêtres ouvertes, on put de loin les entrevoir, causant sans gestes. Les Tonkinois, sabres nus, veillaient alentour.

Les danses alors commencèrent, les flirts aussi. Sur les dalles de marbre du grand salon, lequel, haut comme une église, recueille par ses fenêtres géantes toute la fraîcheur que peut fournir une nuit saïgonnaise, on dansa jusqu'à l'aurore, cependant que des couples s'égaraient derrière les massifs du jardin. Les robes claires se confondaient avec les uniformes blancs, et la fête étincelait, sauvée du deuil des habits noirs d'Europe. Dans le parc, sous la lueur falote des lanternes de bambou, la ronde lente des promeneurs tournait couleur de lune, comme un nocturne de Watteau.

Tout Saïgon était là;—même, quoique ce fût une fête européenne, une fête des conquérants jouissant de leur victoire en la capitale conquise, des indigènes avaient été conviés, des mandarins souplement ralliés à la République, et que leurs anciens sujets maudissent au fond des cañhas. Le Tong-Doc de Cholon causait impôt avec Malais; l'ambassadeur du roi de Siam éludait les questions du lieutenant-gouverneur. Dans un groupe de capitaines et d'enseignes, Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du nouveau Phou, se laissait impassiblement faire la cour. Jolie et fine, en dépit de sa race simiesque, mais plus mystérieuse et fermée qu'une antique statue d'Égypte, elle montrait un front lisse et des yeux froids, sous quoi nulle pensée n'était saisissable; et rien peut-être ne battait sous le satin vert magnifiquement brodé qui couvrait son étroite poitrine;—rien au moins qui fût compréhensible aux hommes d'Europe. Née Française et baptisée catholique, bien élevée dans un couvent mondain, elle savait valser, flirter, et se recueillir pour écouter du Beethoven; mains souples et lèvres minces, elle savait aussi tout ce que savent les demi-vierges d'Europe: c'était écrit sous l'ironie ambiguë de son sourire. Mais tout cela,—vêtement;—vêtement encore, l'ambition qu'elle ne cachait pas de choisir un mari français, qui lui donnerait droit de cité dans la nation conquérante; vêtement d'étoffe parisienne, sous quoi l'âme asiatique se retranchait, défiant tous les viols;—parce que l'âme asiatique, trop vieille et cristallisée dans son raffinement millénaire, ne sera jamais modifiée ni déchiffrée. Nul philosophe d'Occident, nul psychologue maître en sa science n'aurait pu discerner même la forme d'une des rêveries annamites de la fille du Phou Nguyen-Hoc.

... Tout Saïgon était là. Et c'était un prodigieux pêle-mêle d'honnêtes gens, et de gens qui ne l'étaient pas,—ceux-ci plus nombreux: car les colonies françaises sont proprement un champ d'épandage pour tout ce que la métropole crache et expulse d'excréments et de pourritures.—Il y avait là une infinité d'hommes équivoques, que le code pénal, toile d'araignée trop lâche, n'avait pas su retenir dans ses mailles: des banqueroutiers, des aventuriers, des maîtres-chanteurs, des maris habiles, et quelques espions;—il y avait une foule de femmes mieux que faciles, qui toutes savaient se débaucher copieusement, par cent moyens dont le plus vertueux était l'adultère.—Dans ce cloaque, les rares probités, les rares pudeurs faisaient tache.—Et quoique cette honte fût connue, étalée, affichée, on l'acceptait; on l'accueillait. Les mains propres, sans dégoût, serraient les mains sales.—Loin de l'Europe, l'Européen, roi de toute la terre, aime à s'affirmer au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. La vie secrète de Paris ou de Londres est peut-être plus répugnante que la vie de Saïgon: mais elle est secrète; c'est une vie à volets clos. Les tares coloniales n'ont pas peur du soleil. Et pourquoi condamner leur franchise? Quand les maisons sont en verre, on fait économie d'illusion et d'hypocrisie.