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Les civilisés: Roman

Chapter 24: XIX
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About This Book

Set in colonial Indochina, the novel follows Dr. Raymond Mévil, a handsome, urbane French physician whose elegant habits and sensual charm animate Saigon's European society. Through his promenades, hospital visits, and salons, the narrative sketches encounters with colonials and local servants, exposing social rituals, aesthetic pretensions, and moral ambiguities of expatriate life. Scenes alternate between intimate observation and ironic detachment, portraying desires, rivalries, and the tensions between modernity and tradition. The prose emphasizes atmosphere, visual detail, and character portraiture to examine themes of civility, decadence, and cultural friction under imperial rule.

Le docteur Raymond Mévil arriva tard, et ne dansa pas. Il parut à peine dans les salons, et choisit le parc pour base de ses opérations féminines. Il ne chassait pas au hasard, ce soir-là, et guettait seulement Marthe Abel et Mme Malais, résolu à agir contre l'une ou l'autre. Mais la chance lui fut hostile: à l'angle d'une allée sans carrefour, ce fut Mme Ariette qu'il rencontra. Depuis quatre semaines, il avait manqué ses rendez-vous hebdomadaires, et ne put esquiver une explication.

Mme Ariette était une femme correcte, réputée la plus prude de Saïgon. La trahison d'un amant ne pouvait beaucoup l'émouvoir; le trou creusé dans son budget par cette trahison lui était plus sensible.

—«Il me semble, dit-elle tranquillement, que ma rencontre ne vous plaît guère? Pourquoi? nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre: vous me l'avez fait comprendre sans ambiguité; et quoique j'eusse préféré un adieu plus loyal, vous pouvez être assuré que je n'essaierai pas de vous ramener dans mon lit.»

Mévil, résigné, ébauchait une excuse.

«Je vous en prie!... laissons cela. Je ne vous en veux pas le moins du monde. Vous ne m'aimez plus, je ne vous aimais pas, restons bons amis. Un mot seulement pour finir: hier, j'espérais votre visite à mon jour....»

Mévil comprit.

—«C'est juste, dit-il avec insolence. Je vous dois un terme, puisque je n'ai pas donné congé....»

Il compta des billets sous la lanterne chinoise; elle sourit, trop habile pour se fâcher.

—«Peut-on savoir, murmura-t-elle d'une voix délicate, si vous avez choisi votre nouvel ... appartement?... Je ne doute pas de votre goût; mais vous avez peut-être des difficultés ... d'emménagement? puis-je, en amie, vous être utile? je sais rendre ces services-là.

—Je n'en ai jamais douté,» fit le médecin ironique.

Une robe vert nil passa au bout de l'allée. Mévil crut reconnaître Mme Malais.

«Voici, dit-il promptement en donnant les billets; nous sommes quittes; et quant à l'autre affaire, n'en prenez point de souci: j'opère toujours moi-même.»

Ils se séparèrent. Mme Ariette retrouva son mari dans le salon de jeu.

—«Ma poche est déchirée, dit-elle, voulez-vous me garder ma bourse?»

L'avocat couleur de citron prit négligemment la bourse,—et baisa la main.

Raymond Mévil cependant poursuivait la robe verte. Elle passa dans l'embrasure d'une fenêtre éclairée; ce n'était pas Mme Malais. Déçu, le docteur chercha au fond du parc.

Sur un banc isolé,—mais point obscur,—il vit un couple assis, silencieux;—Mlle Sylva et Fierce. Une jalousie triste le perça comme une épée.

Il marcha plus vite dans l'allée déserte. Contre un arbre, un homme s'adossait, qui le heurta au passage. Mévil, étonné, reconnut Claude Rochet le journaliste, qui, pour un soir, avait laissé son bouge ignoble du quartier Boresse. Il ricanait de sa bouche gloussante; il trébucha pour ramasser un gant échappé de ses mains,—un gant de femme: Mévil aperçut les boutons multiples. Un flirt à Rochet, cette brute tombée en enfance, riche à millions, il est vrai ...—Mévil, mordu de curiosité, courut jusqu'au bout de l'allée; mais là, plusieurs femmes et plusieurs cavaliers bavardaient en groupe, Marthe Abel au milieu de leur cercle. Beaucoup de mains étaient nues.—Mévil oublia Rochet.

Plus tard, il joignit Mme Malais dans un salon vide. Il avait renoncé à obtenir de Marthe un tête-à-tête: elle dansait sans relâche, son carnet de bal plein et toutes les casquettes retenues.—La marquise blonde, très belle dans sa robe Louis XVI, retouchait ses cheveux devant une glace; elle vit soudain Mévil derrière elle, tout proche, et elle se retourna comme effrayée.

—«Je vous fais peur?» dit-il, très respectueux. Elle s'efforça de sourire.

—«Non; mais j'ai été surprise.... Il est bien tard, et je cherche mon mari pour rentrer.

—Pas avant de m'accorder un tour de parc?»—Il suppliait.—«Rien qu'un tour; je ne vous ai pas baisé la main de tout ce soir, et je ne suis ici que pour vous.»

Elle reculait et balbutiait. Une large silhouette s'encadra dans le chambranle d'une porte; Malais entra, ironique et cordial.»

—«Ah! bah? vous, docteur? je ne vous ai pas vu de la soirée: Vous avez retrouvé l'anneau de Gygès?—Partons-nous, ma chère?

—Oh! oui!» dit-elle.

Seul, Mévil erra dans le parc avant de partir à son tour.

—«Vilaine journée,» murmura-t-il.

Le banc de Sélysette et de Fierce était vide. Contre son tronc d'arbre, Claude Rochet bavant s'était endormi.

«Vilaine journée,» répéta Mévil.—Il s'en alla, triste comme un vaincu.

Sur leur banc,—le banc qu'un jour elle avait sauté d'un bond de petite fille,—Sélysette et Fierce, deux heures durant, avaient oublié toute la terre.

Ils s'étaient réfugiés là dès le commencement. Comme elle était jolie à miracle dans sa robe blanche enroulée d'une ronce fleurie, tout le monde avait voulu danser avec elle; si bien qu'elle avait prétexté un pied tourné pour échapper aux importuns. La vraisemblance, dès lors, exigeait qu'elle ne quittât point son banc; elle n'en avait pas la moindre envie.

Il s'était assis tout près d'elle. Ils échangeaient des paroles banales, et se taisaient souvent,—leurs pensées distraites coupant leurs phrases en tronçons absurdes. Ils n'y prenaient pas garde; leurs yeux amis se rencontraient, et ce langage en valait un autre. La nuit chaste grillonnait dans les arbres lourds de rosée; les lanternes mal transparentes tamisaient sur le banc une clarté jaune de chambre. Le bal était loin; on l'entendait à peine à travers les feuillages.

Fierce songeait à toute sa vie.—Il remontait les années mortes, les voyages oubliés, l'adolescence terne, l'enfance délaissée au fond de la maison indifférente:—Jamais, nulle part, le souvenir d'une soirée si douce. Une gratitude enivrée gonflait son cœur et fondait ses moelles. Un désir violent et timide lui montait aux lèvres de crier à sa compagne des mots éperdus d'esclavage et d'adoration.

Elle, pensive, avait laissé glisser son éventail de sa main ouverte. Peut-être, en ses rêveries de vierge, avait-elle imaginé parfois un parc pareil et un banc solitaire, où quelqu'un lui jurerait des serments inconnus.—Elle ne retira pas sa main quand il la prit. Elle n'interrompit pas ses paroles tremblantes. Un frisson secouait ses épaules, et du rouge montait à ses joues.

Il parlait, très bas;—les hibiscus eux-mêmes, qui penchaient vers sa bouche leurs corolles curieuses, n'entendirent pas sa voix. Il n'y avait point là un civilisé courtisant avec art une sensation neuve. Des lèvres sincères balbutiaient un aveu plein de crainte, et c'était une chose plus chaste que le baiser d'une mère à son enfant.

—«Cette main-là,—il osait à peine l'effleurer de ses doigts;—cette main, on y mettra bientôt un anneau d'or. Vous choisirez, parmi ceux qui vous aiment, le moins indigne.... Voulez-vous, voulez-vous que je sois celui-là?»

Une angoisse terrible battait dans ses veines. Ses jambes faiblirent; il fut à genoux devant elle.

Elle haletait comme une biche aux abois. Ses yeux baissés fixaient obstinément le sable.

Au bout de l'allée, un pas craqua. Tous deux, d'un sursaut, se relevèrent. Ils osèrent se regarder en face. Fierce tendit sa main.

—«Sélysette?...»

Mlle Sylva rougit davantage. Elle avança timidement sa menotte moite, puis recula tremblante avec un beau sourire confus. Les hibiscus retinrent sa robe blanche. Elle murmura:

—«Si maman veut....»


XIX

Le lendemain fut une journée bleue qui semblait sourire à toutes les espérances des hommes.—L'amiral duc d'Orvilliers vint officiellement demander, pour son aide de camp, le comte Jacques de Fierce, la main de Mlle Sélysette Sylva.

Mme Sylva était dans son jardin, assise au milieu des banians. Dans le coin des hibiscus, effrayée et rougissante, Sélysette, appelée, écoutait. Quand sa mère eut consenti, elle donna silencieusement sa main. Et les deux promesses s'échangèrent.

Mlle Sylva acceptait d'être Mme de Fierce, avec beaucoup de bonheur. Confiante absolument dans son fiancé, elle se donnait sans retenue; et rien ne lui semblait meilleur ou plus sûr que l'amour de cet homme d'honneur qu'elle plaçait haut dans son estime et qu'elle aimait de toute son amitié.

Le soir, ils eurent leur baiser de fiançailles. On prolongea tard la soirée, sur la véranda voilée de vigne vierge. A minuit, Fierce s'en revint à pied jusqu'au quai endormi. Le Bayard bornait l'horizon bleu d'une longue silhouette noire; les mâts, les cheminées, les passerelles, les blockauss s'enchevêtraient en charpentes bizarres; derrière, et suspendu parmi les aréquiers de la rive orientale, un croissant de lune jaune semblait une lanterne d'ombres chinoises.

Fierce, étonné vit quatre colonnes de fumée qui montaient des cheminées du croiseur. Les feux de toutes les chaudières étaient donc allumés? Pourquoi? Hâtant le pas, il franchit la coupée. Un timonier guettait son retour: l'amiral l'attendait, devant une table chargée d'ordres et de dépêches.

—«Pas de chance pour vous, mon petit Fierce; nous partons tout à l'heure pour Hong-Kong;—ordre de Paris.—Ne vous désolez pas, ce n'est peut-être que pour une ou deux semaines....»

La moustache grise coupait durement la vieille figure revêche, mais les yeux doux s'attendrissaient de compassion.

Sans mot dire, Fierce s'en fut dans sa chambre et ferma sa porte. Le factionnaire de garde dans le couloir l'entendit s'assoir sur le lit qui craqua, et ne vit pas de lumière par le grillage d'aération. Fierce, le front dans sa main, songeait dans la nuit triste.

Il ne se coucha point. Il était comme un fiévreux convalescent qui tout à coup recommence d'entendre à ses tempes les battements brusques de la fièvre mal éteinte.

Le Bayard appareilla pour la marée de six heures.


XX

Par la passe ouest, le Bayard entrait à Hong-Kong, sa coque effilée tranchant l'eau sans remous. La foule des sampans et des jonques grouillait pour lui faire place, et les canons des forts répondaient à son salut.

Les montagnes cernaient la rade comme un lac. Dans ce lac, tous les navires du monde semblaient s'être donné rendez-vous, et Hong-Kong était un caravansérail asiatique entre l'Amérique et l'Europe. Dès l'entrée, c'étaient des voiliers à l'ancre le long des falaises, d'énormes trois-mâts chargés de riz, qui reflétaient dans la mer calme leurs coques vertes, roses, blanches ou bleu de ciel,—un bariolage d'aquarelle impressionniste. Après, collés aux premiers appontements des avant-ports, les charbonniers apparaissaient, codeur d'encre, si bas sur l'eau qu'on n'en voyait que les mâts et les cheminées. Eux étaient l'avant-garde des vapeurs, et le gros suivait, éparpillé sur toute l'étendue de la rade;—des vapeurs laids et sales, quelques-uns se déchargeant avec fracas dans des chalands ou dans des jonques, la plupart inertes et morts comme des usines abandonnées. Les paquebots blancs, luisants comme des yachts, semblaient être çà et là des châteaux parmi ces usines.

Le Bayard avançait, rapide, vers le mouillage des vaisseaux de guerre qu'on apercevait au fond de la rade, bien alignés et orgueilleux.

Des sampans frôlés battaient l'eau à grands coups de godilles. Les voiles de bambous nattés pendaient aux antennes, et l'on distinguait les figures des batelières chinoises, répugnantes sous leurs cheveux lisses constellés de bijoux verts. A leurs pieds, sur les planches malpropres, des bébés jaunes se vautraient au milieu de riz et d'écuelles renversées. Des bouffées nauséabondes sortaient de ces cloaques.

Mais maintenant qu'on approchait, personne ne regardait plus que la terre. Les montagnes de Hong-Kong semblaient jaillir de la mer; car elles atteignaient d'une seule pente jusqu'à leur cime. En face la côte du continent s'érigeait en plans successifs vers une chaîne bleue qui se mélangeait au ciel, tandis que l'île était taillée raide et droite comme un cratère: les villas qu'on découvrait à mi-hauteur semblaient posées sur le roc comme des oiseaux.

Il y en avait beaucoup, de ces villas. Leurs terrasses étagées peuplaient la montagne. Des chemins en corniches les joignaient, supportés par de grandes arches qui leur donnaient des airs d'aqueducs romains. Un funiculaire effrayant, vertical comme une tour, escaladait le plus haut pic. Et la ville, serrée entre la mer et la montagne, s'étirait à perte de vue le long du rivage, ses maisons bariolées s'accrochant partout où elles avaient prise, et montant à l'assaut des contreforts.

Elle était jolie, cette ville de Hong-Kong, coquettement voilée de grands arbres, et coiffée de sa montagne comme d'un extravagant chapeau vert. Elle vivait d'une vie exubérante, avec ses docks affairés, son arsenal tapageur, ses voitures, ses chaloupes, et ses quais jaunes de Chinois.

L'aspect d'une grande ville maritime surprend et attache. Nul spectacle n'est mieux fait pour s'emparer d'un esprit inquiet ou souffrant, et pour le distraire et le détourner.

Sur la dunette du Bayard, accoudé au plat-bord Fierce regardait venir à lui la ville de Hong-Kong.


XXI

M. Jacques de Fierce à Mlle Sélysette Sylva.

«J'aurais voulu, ma Sélysette aimée, vous envoyer chaque soir un baiser tout pareil à celui que j'ai mis sur votre front, la veille du triste départ. Et cette pauvre joie, la seule qui aurait adouci mon exil, il me faut y renoncer: point de paquebot pour Saïgon d'ici à bien des jours; le courrier de Cochinchine est parti d'Hong-Kong avant l'arrivée du Bayard; cette lettre, j'ignore même si vous la lirez: quand et comment partira-t-elle?

«Et vos lettres à moi, les recevrai-je? J'en ai si grand besoin! Vous êtes dans ma vie comme le phare qui nous a guidés l'autre nuit le long d'Haï-nan: sans lui, Dieu sait à quels écueils se serait jeté notre Bayard; sans vous, je ne sais pas du tout où irait ma vie. Je ne veux même pas le supposer, parce que cela me fait peur. J'étais un malade, et vous avez été mon guérisseur; mais, privé de médecin, il me semble que ma fièvre va me ressaisir....

Je vous dis là des folies; n'en riez pas. J'ai bien le droit de déraisonner un peu loin de vous. Petite fiancée, saurez-vous jamais combien je vous aime? Songez que je n'ai jamais aimé personne avant de vous rencontrer; songez que je n'ai point eu de sœur, ni d'ami; songez que ma mère ne m'a pas caressé, et que mon père ne se souciait de moi que pour me choisir des collèges toujours lointains. C'est un cœur tout neuf que je vous apporte, un cœur qui n'a jamais servi; et quoique vous soyez une petite sainte, et moi un mécréant, c'est moi qui de nous deux suis le plus naïf et le moins blasé: car ces mots mêmes que je vous écris, et qui ne savent pas être assez tendres, hier encore je les ignorais.

«Je vous écris dans ma chambre,—bleue maintenant comme vous la désiriez,—près de ce portrait que je vous ai volé un jour, et que je vous rendrai honnêtement,—le jour où je vous aurai, vous, en échange. Pour le moment, et malgré votre colère, je n'ai pas le courage de me priver de cette image,—mon talisman, mon fétiche, tout ce qui me reste de vous.—Sept jours, déjà, depuis que je vous ai quittée! Et combien, avant que je vous retrouve. Nous sommes à Hong-Kong, je le sais maintenant, parce que l'Angleterre et nous, avons eu une pique, et qu'on essaie de tout raccommoder par des poignées de mains et des bals. Qui peut deviner combien de bals et combien de shake-hands seront nécessaires? Je ne veux rien savoir de cela, et je m'enferme à bord comme un malade que le bruit fatigue. Quand même, je ne suis pas quitte de tout. J'ai dû hier rendre des visites officielles aux mess anglais de la garnison, et le cuirassé de l'amiral Hawke s'apprête pour nous donner une fête colossale dans quoi bon gré mal gré il me faudra figurer.—Oui, hier, j'ai mis pied à terre, pour la première fois, et j'espère, pour la dernière, car ma promenade m'a serré le cœur.... Figurez-vous que mon palanquin,—ici, les voitures sont plus rares qu'à Venise,—m'emportait vers la ville haute par des rues en escaliers. J'ai voulu marcher quelques pas pour me délasser, et je suis arrivé dans une véritable allée de parc qui s'élève au flanc de la montagne, le long d'un torrent séché; une allée verte et touffue si bien cachée parmi les arbres qu'on croirait le chemin d'un château de fées; elle côtoie le ravin, elle l'enjambe parfois sur de petits ponts moussus et elle s'en protège par un garde-fou rustique; les petits ponts en ogives ont l'air de portes d'abbayes délabrées; le garde-fou est en grosse faïence, avec des balustres jaunes et des balustres verts. Tout cela silencieux, mystérieux, étroit,—étroit davantage parce qu'on devine, à travers la haie de palmiers et de fougères, la rade immense qui dort au pied de la montagne. Dans ce chemin fait pour deux amants, je me suis senti beaucoup plus seul et beaucoup plus loin de vous que l'instant d'avant,—et si triste que j'ai tiré mon mouchoir. Les porteurs du palanquin ont cru que j'essuyais mon front....»


XXII

Plusieurs escadres,—anglaise, allemande, russe, américaine,—étaient assemblées à Hong-Kong, et la rade de guerre, encombrée de navires, semblait une cité cosmopolite, une Venise internationale, où tous les pavillons du monde flottaient sur un archipel de palais d'acier. Côte à côte, cuirassés et croiseurs s'alignaient amicalement, sans souci de querelles anciennes ni de guerres prochaines. Le vent était à la paix; on fraternisait.

Canots, vedettes, baleinières se croisaient en tous sens dans un incessant va-et-vient. C'étaient des visites, des salutations, des renseignements; le défilé des aides de camp encombrait les coupées; les carrés et les wardrooms étaient des salons mondains où le champagne coulait sans trêve; et l'on parlait anglais, français, russe, japonais même, comme dans une moderne Tour de Babel.

Cela durait tout le jour, et le soir apportait un surcroit d'agitation dans la flotte et dans la ville enfiévrées. Quand le soleil plongeait dans la mer rose, les pavillons descendaient pompeusement des cornes et des mâts,—glorifiés au son des clairons, des fusils et des tambours; et les hymnes nationaux s'épandaient dans le crépuscule,—chaque navire jouant d'abord le sien, puis tous ceux des autres, par courtoisie. Une mélodie enchevêtrée et confuse achevait ainsi la vie diurne,—officielle.

Mais l'autre, la nocturne, commençait alors. Les phares, les fanaux, les lanternes, et chaque fenêtre de la ville, s'illuminaient. Les faubourgs encerclaient la rade de feux, et les navires, au centre, ripostaient de tous côtés par leurs faisceaux électriques. Çà et là, sur l'eau noire, couraient les gerbes d'étincelles des canots à vapeur. Et par canotées pleines, les escadres lançaient à l'assaut de la ville la horde tumultueuse de leurs matelots en bordée.

Les quais luisaient, blancs comme neige sous les réverbères voltaïques. On y montait par des perrons de pierre où les embarcations accostaient en cohue. Au bas des marches, les fanaux blancs, rouges et verts dansaient sur les vagues une polka lumineuse; au haut, les pousse-pousse et les palanquins se colletaient avec des injures asiatiques, en secouant leurs lanternes bariolées. Les matelots courant et chantant s'entassaient dans les véhicules, avec des cris, des sifflets, des appels,—tous ces bruits noyés dans l'immense clameur chinoise, qui redoublait,—rauque, chantante, mystérieuse.

Dans la nuit zébrée de meurs et d'ombres, le galop des coureurs et des porteurs s'enfonçait. Et c'était l'escalade des ruelles en pente et des escaliers sans fin, jusqu'au cœur de la ville chinoise, qui ne connaît pas le sommeil. Les banques, les clubs, les comptoirs européens s'alignent à Hong-Kong dans une seule longue rue parallèle au quai,—la rue de la Reine; et cette rue-là, sauf quelques détails de couleur trop locale, pourrait appartenir à n'importe quelle cité coloniale anglaise. Mais dès qu'on s'en écarte d'un pas, le Hong-Kong chinois commence,—prodigieux.—Il n'est pas chinois seulement: il est parsi, tagal, macaïste, japonais, métis. Il grouille furieusement, du crépuscule à l'aurore, dans son dédale de rues pareilles à des escaliers de caves; il grouille avec des attroupements, des rixes, des bagarres, et parmi l'épouvantable concert de cent mille voix qui s'époumonent. Les policiers sicks, gigantesques sous leurs turbans rouges, s'occupent seulement des coups de bâtons et de couteaux; le reste est licite; et chaque nuit ressemble à une nuit d'émeute.

Dans ce sabbat, les matelots assoiffés de vin, de cris, de femmes et d'orgies copieuses, trouvaient de quoi se rassasier. Dès la nuit noire, tous commençaient leur fête.

Plus tard, par les canots majors d'après dîner, les officiers envahissaient la terre à leur tour,—seconde invasion guère moins bruyante que la première. Les matelots de toutes les escadres ne se mêlaient pas entre eux, à cause de leurs différents langages; ce n'était que dans l'ivresse des fins de nuits qu'on voyait s'amalgamer leurs bandes cosmopolites. Les officiers, au contraire, suffisamment polyglottes, fraternisaient avec ardeur. Tous soldats de métier, faits uniquement pour s'entretuer au premier ordre, ils affichaient une camaraderie intime, une cordialité de condottieri, prêts à s'égorger avec loyalisme, mais sans haine, et très ignorants et dédaigneux des querelles qu'ils servaient. Ils riaient, buvaient, juraient ensemble; ils partageaient les mêmes bouteilles et les mêmes maîtresses.

C'étaient de joyeuses nuits! On se fatiguait d'abord à des randonnées insouciantes qui sillonnaient toute la ville, de haut en bas. Puis on se rassemblait en masses dans le quartier propice de Cochrane-Street, et l'on donnait l'assaut aux maisons borgnes. Les portes cédaient aux coups, les escaliers de bois sonnaient comme des tambours, sous le galop des talons de bottes, et les femmes, entassées dans les salons malpropres, poussaient des cris peureux et des rires serviles.

On se débauchait alors avec excès, orgueilleusement; on faisait parade de force et de violence; on cherchait l'illusion d'être en ville conquise et mise à sac: les verres se fracassaient aux murs; les piastres volaient par poignées. Les femmes, habituées aux bordées maritimes, courbaient le dos et tendaient la main; et toutes, toutes,—Cantonaises jaunes aux fins pieds nus, Chinoises du nord coiffées de perles, Japonaises rondes et fardées, Macaïstes aux yeux espagnols, Moldo-Valaques qui évoquent l'Europe,—acceptaient sans répugnance l'étreinte rapide des soldats occidentaux. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait les orgies d'en face; des couples demi-nus s'apostrophaient d'une maison à l'autre. Et le tumulte de la rue montait, avec des appels provocants, des cris obscènes, des fureurs de rixes. La ville de Hong-Kong n'occupe que les premières pentes de sa montagne. Plus haut, c'est l'étage des villas, des grands arbres et du silence. Des chemins ombreux surplombent en terrasses, et, par les nuits sereines, la lune, tamisée dans les feuillages, dessine sur le sol blanc des mosaïques d'ombre et de lumière.

Sur ces terrasses, exquises de fraîcheur et de calme laiteux, Fierce venait souvent rêver ses premières heures nocturnes. Mais pour rentrer à bord, il traversait ensuite la ville hurlante, pleine de rut. Et, tandis qu'il frôlait les portes mal fermées des bouges, et qu'il recevait en plein visage les bouffées de débauche qui en suintaient, de brusques réminiscences traversaient son cerveau et sa chair,—des réminiscences malsaines qui ressemblaient à des nostalgies.


XXIII

A bord du cuirassé de l'amiral Hawke, le King-Edward, un colossal navire auprès de quoi le Bayard n'était qu'un yacht,—la fête offerte aux Français fut magnifique.

Ce fut une de ces réjouissances énormes, comme seules les terres exotiques en savent les recettes. Cela commença par une matinée, avec concert et comédie,—ragoût savoureux dans une ville où les théâtres sont inconnus;—après, on dîna; on banqueta plutôt, à la manière de Pantagruel; et le bal fut ouvert par des couples déjà gais et excités; on dansa jusqu'au matin, et l'on flirta furieusement sur toutes les passerelles, laissées obscures à dessein. Et ce ne fut qu'au plein jour,—après les couleurs envoyées et le God save the King de huit heures,—que le dernier canot emmena le dernier invité. Le souper par petites tables avait tourné en belle et bonne orgie, et le cuirassé était maculé comme un bouge à matelots.

L'amiral d'Orvilliers paya de sa personne, arrive de bonne heure et partit après l'aube. Par ordre, ses aides de camp dansèrent sans merci, et se prodiguèrent. Le camp opposé déployait un acharnement égal, et c'était un assaut de cordialités et de courtoisies. La consigne évidente était d'exagérer. Peu ou prou, tous ces gens savaient qu'ils avaient été près de se combattre; et le spectre terrible de cette guerre à peine écartée planait encore au-dessus de la fête, pour l'étourdir et l'enivrer davantage. Les femmes surtout, les belles Anglaises que pressaient galamment les officiers français, n'oubliaient pas que ces cavaliers amoureux de leur grâce avaient médité et préparé peut-être le massacre inexpiable de leurs fiancés ou de leurs amants; et l'odeur de ce sang qu'on avait failli répandre par fleuves, n'était pas sans griser leurs narines sensuelles.

Les climats des Tropiques amollissent et dépriment les mâles, mais les femelles, au contraire, en reçoivent un coup de fouet qui cingle leur ardeur aux plaisirs,—à tous les plaisirs.—Point de mondaine, à Saïgon, qui consente à rentrer dès le cinquième acte du théâtre, à ne pas souper, à se coucher avant l'aurore; point de femme qui n'exige, en sus des caresses nocturnes, la friandise d'une fréquente sieste endormie à deux. Aux bals, on ferme les volets pour n'être pas chassé par le soleil, et le baccara n'est pas toujours déserté quand sonne midi.—A bord du King-Edward, où le plaisir prenait le masque d'une obligation patriotique, ce fut un délice. Dès le second quadrille, toutes les fleurs avaient été volées, toutes les mains dégantées, toutes les tailles prises. Quand vint le souper, les flirts avaient des airs de rendez-vous en chambres. Un vaisseau est un lieu propice; il s'y trouve quantité de coins discrets, bien abrités des lampes et des projecteurs. Les demi-vierges y peuvent effeuiller à leur aise leur demi-vertu, et les femmes s'abandonner même davantage. Quelle sécurité, d'ailleurs, d'avoir pour partenaire un marin, un passant près de disparaître, dont le baiser fugitif et sans conséquence restera secret pour toujours, nul et inexistant!

Les Anglais avaient convié toute leur ville cosmopolite. Il y avait là des femmes de tous les pays;—des Occidentales, fraîches débarquées de la prude Europe, mais déjà fort dégourdies par leurs quatre semaines de paquebot;—des Coloniales, toutes honnêtes dames selon Brantôme: filles d'Hong-Kong, où l'air est fiévreux; filles de Shang-Haï, où toutes les maisons ont deux portes; filles de Nagasaki, où l'exemple japonais est perfide; filles de Singapore, où les fleurs sentent trop fort; filles d'Hanoï enfin, et de Saïgon, que les initiés nomment parfois Sodome et Gomorrhe.

Il y en avait d'autres, venues de plus loin; des immigrantes, apportant à l'Extrême-Orient candidement pervers des perversités pittoresques: des Américaines, flirteuses et frôleuses; des Créoles de Cuba, nymphomanes; des Australiennes, qui se décollettent plus bas qu'on n'ose même à New-York, et la légion de voyageuses de toutes races, que le contraste de trop de pays rend vite sceptiques et libertines, et qui courent le monde sans trêve, pour n'être assujetties aux préjugés moraux d'aucun pays.

De ces femmes, il y en eut une qui s'occupa de Fierce. Le hasard les avait mis voisins à table; ils échangèrent d'abord leurs noms, leurs pays, leurs races,—de quoi faire exacte connaissance,—avec la prompte curiosité des nomades qui n'ont pas le le temps de s'embarrasser dans une discrétion hors de propos.—Elle s'appelait Maud Ivory; elle était Américaine de New-Orléans,—orpheline et libre,—pas mariée; elle voyageait depuis trois ans, en compagnie d'une amie de son âge, Alix Routh, fiancée à Bombay, et qui probablement se marierait à leur arrivée dans l'Inde,—après quoi miss Ivory serait seule, et n'en mordrait pas moins large à sa facile existence de touriste avide de plaisirs et de plein air.

—«Nous venons d'Australie et de la Nouvelle-Zélande, disait-elle; et quand Alix sera mariée, j'irai en Égypte,—d'abord.»

Fierce, curieux, l'interrogeait:

—«Donc, toujours en route? jamais de repos? et le home?

—Plus tard,—plus tard.»

Il revoyait au fond de son cœur un foyer qu'il connaissait bien.

—«Et l'amour?

—L'amour?»—Elle de regarda, provocante.

—«Quand cela me plaît.»

Il n'avait pas songé à cet amour-là.

Après le dîner, ils se promenèrent sur le spardeck, transformé en jardin. Elle respirait large, en fille hardie et sensuelle, sa poitrine soulevant son corsage, sa main appesantie sur le bras qui la soutenait. Lui la regardait parfois, et ne pouvait s'empêcher de la trouver belle, avec son profil de faunesse, ses yeux voluptueux et durs, et son orgueilleuse toison d'or déferlant en vague.

L'amie fiancée à Bombay vint les rejoindre; un enseigne anglais lui donnait le bras. Tous quatre s'appuyèrent aux lisses de l'arrière. La rade pointillée de feux était chaude et odorante; les palmiers et les fougères qu'on avait amoncelés sur le pont y mettaient de la solitude et du secret. Près d'eux, dans son encorbellement, un canon Nordenfeldt allongeait sa volée fine, d'un acier qui luisait comme de l'argent.

L'Anglais, haut gaillard fort en couleur, commença d'assiéger sa partenaire. Miss Routh ne fit pas bien farouche résistance. La nuit s'entremettait, complaisante. Des baisers furent volés, des gestes s'ébauchèrent. Sur le bras de Fierce la main de miss Ivory s'énervait.

Lui sentait une marée trouble dans ses veines. Il voulut la refouler, réagir; il plaisanta:

—«Gare à vous, monsieur; miss Alix n'a plus le cœur libre....

—Bah! railla miss Ivory. Bombay est loin,—far from here!»

Oui. D'autres villes aussi, et d'autres serments.

Cependant, choquée peut-être d'une caresse trop précise, miss Routh repoussa tout à coup son compagnon, et attira miss Ivory pour une confidence. Accoudées au garde-fou, les deux jeunes filles chuchotèrent en se frôlant. L'Anglais, penaud en face de Fierce, chercha une contenance, et, machinalement, ouvrit la culasse du Nordenfeldt.

—«Jolie pièce, dit Fierce, pour rompre le silence.

—Jolie,» répéta l'Anglais.

Ils ne songeaient point à ce qu'ils disaient: ils attendaient seulement que les Américaines eussent fini leur messe basse; et ils causaient métier, leurs pensées absentes.

—«Vingt-quatre livres?

—Oui.

—Combien de canons pareils?

—Seize. Bonne batterie contre les torpilleurs....»

Fierce prit les leviers de culasse; le bloc pivota, glissa dans son puits. L'âme apparut, ronde et noire, rayée en paraboles.—Le canon se laissait faire comme par la main d'un ami.—Un effort léger relevait le bloc, et l'appuyait de nouveau contre le trou refermé; l'acier heurtait l'acier d'un choc mat. Fierce chercha le pistolet et pressa la détente; le ressort claqua.

Alentour, c'était spacieux, abrité du vent. On devait être à l'aise, sur ce pont confortable,—même pendant une lugubre nuit de bataille,—pour la chasse aux torpilleurs, pour l'affût des misérables coquilles de noix vainement ruées à travers les lames, meurtries, ruisselantes, vaincues d'avance....

Au bruit du canon manié, les Américaines se rapprochaient, curieuses. L'Anglais ferma la culasse.

—«Choses de guerre;—bagatelles.»

Il accentua railleusement les mots:—things of war, humbug,—et riant, reprit le bras de miss Routh. Fierce eut une distraction: un vieux geste mal oublié lui revint sans qu'il y prît garde: son bras droit, au lieu de s'offrir, encercla la taille de miss Ivory, tandis que sa main gauche lui serrait les doigts. Elle s'abandonna, et il n'osa plus lâcher la taille complaisante. Un remords le troublait, pourtant.

Alors l'Américaine, surprise et piquée de la retenue de son cavalier, déploya son artifice de flirteuse. Elle l'engagea dans des phrases galantes qui tournèrent aux déclarations; elle l'énerva de propos scabreux; elle feignit de se refuser pour mieux s'offrir; elle l'excita, l'affola, lui mit le sang en feu et la tête à l'envers. L'autre couple, en même temps, ne contenait plus ses envies libertines; et la face rouge de l'Anglais pâlissait par intervalles. Les deux filles, endurcies au jeu et froides comme des chattes, se guettaient avec des rires, et s'enhardissaient l'une l'autre.

Une table était proche; ils soupèrent. Quelques lampes éteintes faisaient du clair-obscur. Tout de suite, les verres furent échangés, les genoux se pressèrent. Miss Routh, se penchant soudain, offrit à son cavalier la moitié du letchi qu'elle serrait dans ses lèvres. Le baiser dura, avec un bruit de dents heurtées.

—«Une fiancée!» s'indigna miss Ivory, railleuse; son bras tendu vers un pickle, frôlait lentement la bouche de Fierce.

Fierce ne baisa pas le bras.—Fiancé.—Le mot le perçait au cœur. Une honte atroce éclatait dans sa conscience. Ainsi donc, si vite, le passé sale le ressaisissait? Il était vraiment, vraiment, le malade incurable, le chien qui retourne à sa fange? Le membre gangrené, qu'on coupe?

Sur sa cuisse, une cuisse pesa; une chair demi-nue touchait sa chair intime, le chevauchait, le possédait.

Mais des larmes de dégoût montaient à ses yeux, et cette nuit-là il ne trahit pas plus avant.


XXIV

M. Georges Torral à M. Jacques de Fierce,

«Mon petit, tu as quitté Saïgon l'esprit malade,—autant que j'en puis juger, moi qui n'ai plus l'honneur de tes confidences. Or, je prétends quand même être ton ami, et je viens te soigner. Voici mon remède: une pilule de vérité vraie; avale et n'aie pas peur, ce n'est pas amer: il s'agit de Mévil, tu n'es pas en cause. Mais hodie mihi, cras tibi, hein? Mévil est en train de gâcher piteusement sa vie, qui était belle et intelligente,—comme est la mienne;—qui était une vie de Civilisé. Ce garçon lâche la raison pour l'instinct. Écoute son histoire, et fais-en ton profit, si tu peux.

«Mévil était un homme sensé, qui aimait les femmes,—toutes les femmes, sans préférence inepte pour celle-ci ou pour celle-là. Son désir, logique et précis, ne cherchait en elles que ce pour quoi elles sont faites: le coït.—C'était, sans conteste, un goût raisonnable. Mévil, en s'y attachant, fut très heureux durant pas mal d'années. Or, l'autre mois, il eut envie d'une femme,—après beaucoup d'autres,—et cette femme, par exception, le repoussa. Tu sais qui: ta chaste amie, la conjointe de cette brute de fermier d'impôts qui révolutionne le pays.—Peu importe, d'ailleurs.—Mévil, qui tient à ses idées, s'entêta. C'était exagéré mais tout le monde, peu ou prou, exagère: moi, je m'entête parfois à chercher d'inutiles solutions de géométrie pure. Il n'y a pas grand mal à tout cela. Le mal a commencé quand Mévil, pour cette maîtresse qu'il ne pouvait avoir, a jeté à la rue les maîtresses qu'il avait.—C'était un bon début de folie: les femmes n'ont pas plusieurs spasmes à notre service: qu'importe donc le marchand si la marchandise est identique? Une préférence fondée nécessairement sur un détail ou un accessoire ne doit pas nous encombrer, dès qu'il s'agit de l'essentiel,—l'accouplement.—Mévil déraillait du bon sens. Il dérailla bientôt davantage.

«Il se toqua d'une seconde femme,—la petite Abel; et cette fois, ce fut la folie complète. Si absurde qu'il fût à propos de la Malais, son amour pour elle avait encore une fin raisonnable: le désir; il la voulait dans son lit. C'était du rut enguirlandé, mais enfin, c'était du rut. Pour la petite Abel, il donna dans le platonisme. Il l'aima sans savoir pourquoi, et d'un amour sans but qui confine à l'aliénation mentale. Car enfin, je suis le plus tolérant des hommes, et j'admets l'amour platonique, qui est une façon d'amitié: l'amitié intime de deux êtres qui pourraient coucher ensemble, et qui préfèrent philosopher à l'unisson.—Mais l'amour de Mévil pour Marthe Abel? Ah! non, laisse-moi rire: ils se sont vas au bal, au tennis; il l'a entendu crier play et ready, et il a constaté qu'elle ne valsait pas en mesure; asseoir là-dessus de l'amitié, de l'intimité, un échange quelconque de sensations cérébrales, c'est l'imagination d'un bonhomme qui a dans sa poche un billet direct pour Charenton.

«Et Mévil en est là.

«Je le vois chaque jour, et je l'étudié avec infiniment de curiosité: c'est un beau cas pathologique. Les deux passions le rongent comme deux chiens un même os. Le matin, l'influence de sa nuit imbécilement chaste opère: il pense surtout à la femme Malais, et combine contre elle des plans assez naïfs: son habileté de jadis s'est évaporée avec son bon sens; il ne sait plus imaginer que des séquestrations ou des viols; et, sans plaisanterie, je crois que la cour d'assises le guette.—Le soir, autre guitare: soleil couchant, ciel rouge entre les arbres noirs, brise languide chargée de parfums lourds,—Mévil devient poétique, met une cravate feuille morte et fait l'Inspection dans son pousse argenté, pour saluer Marthe Abel avec des yeux pensifs. La nuit tombée, il rentre, dîne mal et couche seul. Ce régime ne l'engraisse pas. Rien de pire, pour un alcoolique, que d'être brusquement sevré d'alcool; et Mévil est une manière d'alcoolique, qui a choisi les femmes en guise d'eau-de-vie.

«Mon petit, voilà l'histoire d'un homme autrefois heureux, parce que sage, aujourd'hui malheureux, très malheureux, parce que fou. La vie ne lui a pas suffi, il a voulu tâter de la chimère,—malfaisante drogue, qui empoisonne les gens. Mévil est empoisonné, et j'ignore s'il en reviendra, quoique je lui prodigue mes antidotes. Toi ... mets ça dans ta cervelle, et des réflexions par-dessus.»


XXV

La lettre de Torral ne parvint pas à Fierce, non plus qu'un volumineux courrier de Mlle Sylva, parti par le même premier paquebot. Le Bayard, avançant soudain son départ de plusieurs jours, avait appareillé d'Hong-Kong sans nouvelles de Saïgon. Ces surprises sont choses habituelles à la mer, et les marins n'y prennent pas garde. Quand même, Fierce regretta l'absence de lettres; c'était dur de s'en aller ainsi, pour on ne savait où,—destination secrète,—sans même emporter le viatique de quelques phrases douces, d'une pensée tendre, d'un chiffon de papier touché par la fiancée. Cette lettre désirée comme un remède urgent, il partait sans qu'elle fût venue le guérir. Il partait fiévreux et troublé, la chair en révolte, l'esprit chancelant. Tout son scepticisme, tout son nihilisme d'antan l'assiégeait depuis la fête anglaise. Malgré ses fiançailles, malgré l'amour pur et profond qui lui brûlait le cœur, il avait suffi d'une rencontre libertine et d'une minute entremetteuse pour qu'il fût à deux doigts d'une trahison,—pour que sa volonté écroulée glissât d'un coup vers la débauche.—Il doutait amèrement de lui, maintenant. N'était-il pas irrémédiablement pourri par sa vie antérieure? Cette civilisation suprême, la civilisation des Torral, des Mévil, des Rochet, la civilisation rationaliste des hommes sans Dieu, sans maître, sans code, n'était-elle pas une mystérieuse maladie mentale, une gangrène de l'âme, qui ne lâchait plus les proies qu'elle avait mordues? Toute sa vie,—vingt-six ans,—Fierce avait courtisé la raison pure; il l'estimait aujourd'hui vaine et néfaste; mais pourrait-il la chasser de son cerveau? Suffisait-il, pour cette guérison, d'être amoureux d'une vierge candide et croyante? L'amour de Sélysette Sylva était en lui comme un rayon de soleil; mais il songeait aux tuberculeux qui prolongent parfois, dans un climat sec et chaud, leur vie condamnée: un vent froid, quelques pluies, et la mort se précipite; il ne faut pas que le malade échappe une minute à son soleil sauveur.

Le Bayard quittait Hong-Kong sans bruit, furtivement, comme on s'évade. Départ imprévu, mystérieux, brusquement décidé là-bas, à Paris, dans un cabinet de ministre où s'agitaient peut-être des questions redoutables de paix ou de guerre. Une inquiétude flottait sur la rade, parmi les navires aux pavillons divers qui regardaient partir l'amiral français. A poupe du King-Edward, le Bayard passa; les deux navires, fraternels la veille, unis dans toutes les fêtes et dans toutes les orgies se saluèrent avec raideur, les canons lançant leurs notes brèves, les matelots blancs, les soldats rouges froidement alignés face à face; aux baïonnettes, le soleil levant mettait du sang.

Le Bayard s'éloigna sur la mer. Hong-Kong descendit sous l'horizon. On faisait route à l'ouest. La côte chinoise bleuissait à tribord. Au crépuscule, Leï-Tchao émergea du couchant; le mont Jacquelin se profila, mi-parti jaune et noir: sables en bas, broussailles en haut. Le Bayard, à l'aube suivante, entra dans la rivière Mat-Se, remonta l'estuaire de Kouang-Cho-Van, entre deux rives vertes gardées de brisants, semées de villages tapis sous des arbres. La ville française étalait ses casernes, ses docks et ses écoles,—vides. Dans le port, un croiseur était à l'ancre. Le Bayard stoppa, fit un signal; l'autre navire appareilla, et tous deux, en ligne de file, redescendirent le fleuve.

Fierce comptait les jours. Encore trois avant Saïgon,—si l'on faisait route directe. Mais non: on passa le détroit d'Haï-Nan; la division d'Orvilliers allait se concentrer au Tonkin, en baie d'Halong. Fierce désespéra. Le charme était rompu, qui, près de Sélysette, l'avait régénéré, refait jeune, chaste, candide,—heureux; seul, et loin d'elle, il se retrouvait vieux, débauché, sceptique,—civilisé. Vainement il regardait avec ferveur le cher portrait volé, qui tant de fois lui avait servi de talisman protecteur.—Le charme était rompu.—Le portrait de Sélysette n'était plus qu'une image impuissante; il fallait la présence même, la voix, la main, l'âme;—vite, avant la rechute inguérissable.

Le Bayard pénétra dans les brumes tonkinoises. La mer soudain rétrécie fut glauque et plate comme un étang; et d'étranges rochers, hauts comme des tours gothiques, se hérissèrent dans le brouillard. On avançait parmi des formes fantastiques de nuages et d'îles mélangés. C'était un archipel de cauchemar, une légion pétrifiée de géants qui, peu à peu, surgissait alentour et cernait les navires. Du ciel gris tombait une pluie une et persistante, un crachin qu'on sentait éternel.

La baie d'Halong gisait là, noyée de brume. Un long fantôme flottait sur l'eau, mal entrevu parmi la pluie opaque: le croiseur qu'on venait chercher. On s'arrêta deux jours. Des chalands de charbon vinrent du port, invisible quoique proche; et l'on emplit les soutes. Puis, la division reprit le chemin du large. Sur les rochers gris, le ciel gris pleurait toujours dans la brume grise.

Hors d'Halong, la mer clapota, la mousson fouetta d'écume les coques lavées. Le soleil éclaira la côte d'Annam, abrupte et dorée. La division gagnait vers Saïgon, mais à petits pas; on se traînait le long du littoral, on frôlait chaque promontoire, on entrait dans toutes les baies. Il semblait qu'on eût souci de montrer partout les navires, les canons,—et le pavillon tricolore. On mouilla plusieurs fois, à Thuan-an, à Tourane, à Qui-nhone, à Nia-trang; et ce furent des heures perdues. Mais enfin, la dixième nuit, le feu de Padarang fut doublé, puis le feu de Saint-Jacques; et Saïgon s'éveillant revit sur sa rivière les mâtures et les coques de ses croiseurs reflétées dans le courant. L'absence avait duré trente-et-un jours.

Fierce, impatient, regardait la ville. Mais, d'abord, il lui fallut dépouiller et déchiffrer le courrier accumulé. Aux dépêches courantes de tout le mois,—qu'on n'avait pas fait suivre,—s'ajoutaient les ordres militaires et diplomatiques arrivés la veille et l'avant-veille. L'état-major passa quatre heures à la besogne. Chaque aide de camp, isolé dans sa chambre, attaquait séparément sa part de textes, et les traductions dépouillées arrivaient une à une sur la table de l'amiral, où tout se coordonnait et prenait sens. Fierce déchiffra son lot sans s'informer de l'ensemble; peu lui importait que le vent fût à la paix ou la guerre; il songeait à la rue des Moïs.

Il y courut dès le premier canot major, et le soleil de trois heures ne l'effraya pas. Il alla à pied plutôt que d'attendre une voiture, et le cœur lui battit chaudement en revoyant la villa et la chère véranda des fiançailles. Une secousse de bonheur tressaillit dans ses moelles: puisqu'il l'aimait toujours rien n'était perdu, rien n'était compromis; ces trente jours troubles et névrosés allaient s'effacer comme un mauvais rêve, au premier sourire de la fiancée. Il sonna à la grille. Un boy ouvrit, paresseux, et, le reconnaissant, s'en fut chercher une lettre; Fierce, étonné, anxieux, déchira l'enveloppe,—et resta stupide, la lettre aux doigts: Sélysette n'était pas à Saïgon; sa mère avait dû quitter la ville pour le sanatorium du Cap Saint-Jacques.

Fierce fut déçu profondément, mais rassuré: il avait eu peur, en ouvrant ce pli de mauvais augure.—Après tout, le Cap n'est pas loin de Saïgon; les bateaux du service fluvial y vont tous les jours en deux petites heures.—Fierce relut la lettre, deux jolies pages griffonnées en hâte, à l'instant du départ: Mme Sylva avait beaucoup souffert des chaleurs trop humides de cette fin d'avril, et Sélysette, toujours prudente et maternelle, avait exigé quelques semaines de montagne. Le gouverneur était justement au Tonkin, et sa villa du Cap inoccupée; on s'y installerait sommairement, et Fierce y aurait sa chambre; on l'attendait dès qu'Hong-Kong aurait enfin lâché le pauvre Bayard.

—«Demain, pensa-t-il, je demanderai une permission, et je dînerai au Cap.»

Réconforté par cette certitude, il songea que le soleil était haut, et son casque mince. Il héla un malabar,—les malabars sont les fiacres pouilleux de Saïgon,—s'y abrita et se résigna à rentrer à bord. Rue Catinat, il s'arrêta dans les boutiques; après trente jours d'absence, quelques emplettes s'imposaient.

Saïgon n'était pas changé. Il le constata sans déplaisir, et ce fut une distraction à sa déconvenue. Dans la blanchisserie, les mêmes figures chinoises se penchaient sur le linge, avec des joues gonflées d'eau, pour l'humecter d'une pluie vaporeuse, avant la pesée des gros fers chargés de braise. Chez le tailleur, les grands ciseaux coupaient toujours la même toile blanche pliée en six, pour bâtir plus vite les vêtements par demi-douzaines. Fierce entra chez A-Kong, son marchand préféré, et le vieux Cantonais accourut à sa rencontre, son large sourire fendant sa face ridée comme un citron.—Une tasse de thé,—vrai Fou-Tchéou, cap'taine!—Et quoi vouloir? Y en a arrivé de Hong-Kong? Quoi faire les Anglais? Quand se battre?

—«Tu es un vieux gredin, dit Fierce en riant. On ne se battra pas du tout.—Tu vas m'envoyer de la poudre de riz, du champagne extradry, du Pedro Ximénès et des cordes de violoncelle.»

Tout de suite, A-Kong, confidentiellement, offrit une nouvelle qualité de papier de riz,—beaucoup excellent,—et des balles de tennis rouges et blanches,—bon pour voir par terre.—A propos, quoi y en a nouveau, cap'taine Malais, du côté Grand Lac?

—Quoi donc? l'impôt du riz?

—Rien, rien....»

Le vieux, prudemment, parlait d'autre chose, détournant ses phrases avec une habileté de diplomate. Les Chinois, silencieux conquérants de l'Indo-Chine, ont tendu sur toutes les villes et tous les villages le réseau de leur négoce; et merveilleusement informés par leur secrète franc-maçonnerie, ils flairent de loin les événements à venir; si bien qu'au milieu des Annamites indolents et des Occidentaux étonnés, ils profitent infailliblement et ironiquement de chaque chose, et ne cessent pas de s'enrichir.

Cinq heures sonnaient. Fierce avait chaud, et le Bayard, rôti par le soleil encore haut, devait être une fournaise. Plutôt que de rentrer tout droit, mieux valait flâner deux heures en voiture,—jusqu'à la brune. Fierce paya son malabar et choisit une victoria bien attelée. Le saïs, sans même s'informer, prit le chemin classique: c'était l'heure de l'Inspection. Fierce laissa faire.

Saïgon paradait dans l'allée des Poteaux. Tous et toutes étaient là, et Fierce reconnaissait ceux et celles qui avaient traversé ou côtoyé sa vie de jadis,—dans un souper, dans un bal, dans un tripot ou dans un lit.—Bizarre! cette vie sensuelle et sceptique qui avait été la sienne, il s'en était séparé, il s'en était éloigné, tellement qu'il avait cessé de l'apercevoir, cessé même de se souvenir qu'elle existât. Elle existait cependant; elle continuait d'aller son train licencieux et accueillant, elle était là, dans ces voitures chargées de chairs à vendre et de consciences à acheter,—toute prête, dès qu'il voudrait, à le ressaisir. Fierce, par un mouvement impulsif, ordonna au cocher d'aller plus vite; mais on ne pouvait pas, à cause de l'encombrement.

Une charrette attelée d'un seul poney le croisa. Torral était dedans, avec un de ses boys: il aimait afficher parfois son vice au milieu de la ville, cyniquement, par haine méprisante de ces gens qu'il scandalisait. Il vit Fierce et lui cria bonjour; puis, le courant des voitures l'entraînant, il se retourna pour lui demander s'il avait reçu sa lettre; Fierce, déjà trop loin, ne comprit pas; il regardait en avant.

Au bout de l'allée des Poteaux, il y a un petit pont de briques; la mode veut que les voitures n'aillent pas plus loin, et c'est là qu'on fait demi-tour. Fierce aspirait à cette issue pour quitter la cohue. Au delà, ce serait le plein air, loin de ces hommes vicieux et blasés, loin de ces femmes fardées, en robes molles.

Une main cependant s'appuya sur son bras: le docteur Mévil, à bicyclette, s'était glissé jusqu'à lui, frôlant plusieurs roues,—assez imprudemment. Fierce n'avait pas lu la lettre de Torral; la mine souffrante du médecin l'étonna: Mévil était couleur de cire, et ses yeux bleus agrandis semblaient ouverts sur du néant; sa bouche, autrefois rouge et comme saignante de coups de dents féminins, avait pâli jusqu'au rose; ses moustaches claires de Gaulois décadent ce raidissaient mal en dépit du cosmétique. Fierce l'interrogea sur sa santé: il haussa les épaules sans répondre; mais sa main chercha la main de l'ami pour le remercier.

—«Que deviens-tu? disait Fierce.

—Rien.»

Ils allèrent un instant côte à côte, silencieux. Hélène Liseron les croisa tout à coup dans sa victoria. Sans doute était-elle réconciliée avec Mévil, car ses lèvres se froncèrent comme pour un baiser; jamais d'ailleurs elle n'avait su garder longue rancune à personne; et, reconnaissant Fierce, elle lui tira la langue en riant.

—«Tu l'as reprise? demanda Fierce.

—Non,» fit l'autre d'un signe de tête. Il parlait par monosyllabes, comme un homme très las.

Tout à coup, il regarda Fierce en face:

—«Dis? c'est vrai, tu épouses Mlle Sylva?»

Sa voix s'était nuancée d'un respect singulier, et d'une tristesse sombre. Fierce, ému, lui serra la main.

—«Oui, dit-il; et je suis bien heureux....»

On arrivait au petit pont de briques. Les victorias tournaient bride et s'en revenaient, toujours au pas. Dedans, des femmes souriaient, vaniteuses de leurs robes;—Mévil les regarda, puis, lentement, haussa les épaules; et murmurant: «adieu», il se pencha, tourna court, et partit vite en sens inverse,—à la poursuite des femmes, de celle-ci ou de celle-là, ou d'une autre, absente. Fierce, pensif, regarda la rizière inondée, et le soleil couchant qui la pailletait de rubis.

Plus loin que le pont, il s'arrêta sur la route devenue déserte. Quelques arbres faisaient un peu d'ombre, et il aimait ce coin, surtout depuis qu'un soir de l'autre mois, il s'y était arrêté avec Sélysette, et qu'un vol de lucioles avait tourbillonné autour d'eux.—Plein de ce souvenir, il mit pied à terre; mais mal lui en prit: la voiture des Ariette s'arrêtait dans le même moment, et il ne put esquiver la rencontre. L'avocat jaune grimaçait son plus aimable sourire; Fierce dut venir à la portière; Mme Ariette, comme distraitement, déganta sa main pour qu'il la baisât.

—«Vous revenez d'Hong-Kong? Comme ce voyage a été long!»

Ariette semblait ravi de retrouver son excellent ami; il l'invita à dîner pour le soir même,—sans aucune espèce de cérémonie.

—«Impossible, dit Fierce nettement. Je suis un peu souffrant, et je pars demain pour le sanatorium....

—Raison de plus: il vous faut un dîner de famille, et une tranquille soirée pas trop longue. Venez donc!

—Vous nous ferez un tel plaisir,» appuyait doucement Mme Ariette, sans lever les yeux.

Il fallut accepter.

Et ce fut un dîner dangereux et trouble. Les doigts de Mme Ariette, jolis et souples, jouaient légèrement sur la nappe, se pliaient et se cambraient comme pour des caresses secrètes; et Fierce, malgré lui, se souvenait de ces caresses autrefois reçues et rendues. Sous la table, un pied toucha son pied; il répondit involontairement à la pression. Un désir s'insinuait dans ses nerfs; sa continence longue se dressait contre lui.

Il eut peur, et se déroba: l'avocat alléguait une plaidoirie à relire pour laisser sa femme et son hôte en tête-à-tête; Fierce tira sa montre et s'exclama sur l'heure tardive, et prit congé,—sans s'apercevoir du coup d'œil déçu qu'échangeaient les deux époux.

—«Je vous accompagne jusqu'au quai, dit soudain Ariette. Ma plaidoirie attendra.»

Les rues étaient blanches de lune, et la nuit chaude. Ils marchèrent à petits pas. Devant le cercle, Ariette insista si fort que Fierce accepta d'entrer.

Le poker allait son train. Fierce dut faire un quatrième. La partie était grosse, et Ariette manœuvra pour la renchérir. Fierce perdit, et s'anima au jeu. La chance ne tourna pas; il continua de perdre, s'acharna jusqu'à l'aurore, et sortit las et amer. Quatre heures durant, cartes en mains, il avait oublié Sélysette. Il franchit la coupée du Bayard avec remords et inquiétude; un pressentiment mauvais l'avait saisi.

Il n'attendait cependant pas le coup qui allait le frapper.

Sur sa table, un papier l'attendait, une grande feuille officielle timbrée du cachet administratif. Il lut, stupéfait:

IL EST ORDONNÉ

à M. l'enseigne de vaisseau Jacques de Fierce de débarquer du Bayard à la date du 20 avril 19..., et d'embarquer en subsistance sur l'Avalanche ce même jour.

M. de Fierce exercera le commandement de l'Avalanche, qui prend armement à la date du 20 avril.

A bord du Bayard, le 20 avril 19...

Le contre-amiral commandant en sous-ordre, D'ORVILLIERS.

C'était en règle. N'y comprenant rien, il courut chez l'amiral.

—«Vous voilà commandant, fit d'Orvilliers. A votre âge, ce n'est pas mal....»

Il s'interrompit devant la mine anxieuse de Fierce.

—«Vous avez vu Mlle Sylva, j'espère?

—Non, elle est au Cap....

—Bon! mon pauvre enfant, la guigne est pour vous. Au Cap! Vous n'aurez pas le temps d'y aller. L'arsenal a mis votre Avalanche en état, et vous partez ce soir.

—Je pars?

—Pour le Grand Lac. Tout le Cambodge est à feu et à sang, et les Siamois s'en mêlent. Les dépêches sont arrivées cette nuit. Une révolte sérieuse, et trop soudaine: il y a de l'argent anglais là-dessous. Je l'ai prédit, c'est le commencement de la fin....»

Il enfourcha son dada favori, et prophétisa des catastrophes. Le fiancé de Sélysette, immobile et silencieux, n'entendait pas.

—«Amiral, dit-il soudain, le Bayard reste à Saïgon? Vous verrez Mlle Sylva....»

Le vieil homme s'arrêta net, et, tendrement, appuya ses deux mains sur les épaules de Fierce.

—«Je la verrai. Allez tranquille: elle saura; elle attendra.»

Hélas! ce n'était pas de sa patience à elle qu'il doutait, ni de sa fidélité.


XXVI

L'Avalanche, une toute petite canonnière de vingt-cinq hommes d'équipage, appareilla deux heures avant le coucher du soleil, et remonta la rivière. Saïgon se cacha derrière ses forêts d'aréquiers, et seules, les deux flèches de sa cathédrale émergèrent longtemps de l'horizon, comme deux îlots pointus au-dessus de la mer des arbres. Le fleuve se pliait en méandres. Sur la passerelle, le pilote annamite indiquait de la main le chenal praticable, et parfois la canonnière serrait de près l'une des rives. On distinguait alors chacun des troncs pressés, et, entre eux, la terre marécageuse; çà et là une rizière brillait verte parmi les arbres bruns; des indigènes, sortis de quelques cañhas invisibles, regardaient silencieusement passer le bateau.

La nuit vint, sans crépuscule. Inquiet de sa route, Fierce mouilla au milieu du courant. Une senteur plus forte s'exhala des bois nocturnes, et le bruit sourd de la forêt emplit l'obscurité.

Toute la nuit, Fierce se promena sur le pont, avide de fraîcheur.

Un peu de fièvre battait à son pouls. Il se sentait superstitieux et craintif. La fatalité qui depuis un mois l'écartait avec obstination de Sélysette défiait évidemment les possibilités d'un simple hasard. Il y avait là de l'inexplicable; l'œuvre ténébreuse d'un génie hostile, qui peut-être rôdait alentour, dans la nuit inquiète,—prêt à l'accabler sous d'autres coups.

A l'aube, l'Avalanche repartit.

Des jours passèrent, pareils.

La révolte indigène avait pris feu tout d'un coup, et couru sur le pays comme une traînée de poudre. Deux provinces s'étaient levées en deux jours, incendiant leurs villages, mutilant leurs colons, se ruant à l'assaut des résidences et des postes défendus. Beaucoup de sang avait coulé très vite. Puis, au retour offensif des Français, à l'apparition des colonnes lancées contre les rebelles, un soudain silence avait succédé au tumulte, et le vide s'était fait devant l'invasion: la guerre orientale commençait,—sournoise et têtue.

Point de combat. Des embuscades, des guets-apens;—un coup de fusil jailli d'une haie; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite.—Les soldats s'énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps; il n'y avait de bons combattants que les tirailleurs annamites, patients et froids comme l'ennemi;—pareils. Ils se battaient d'ailleurs férocement, parce que c'était contre des compatriotes, et que les guerres civiles d'Asie,—et d'Europe,—sont inexpiables.

Les canonnières couraient d'arroyo en arroyo; parfois,—rarement,—elles sondaient les bois de quelques obus. Les insurgés avaient peur d'elles et s'en écartaient; ils dédaignaient les balles et la canonnade, mais leur théologie populaire,—toujours respectée et nourrie par leurs lettrés,—emplissait de démons hostiles ces machines flottantes nuit et jour panachées de fumées et d'étincelles.—Les canonnières allaient et venaient en vain: on fuyait devant elles.

C'étaient alors de longues randonnées inutiles, sur de faux renseignements donnés par de faux espions.—Le village à bombarder demeurait introuvable, à moins qu'il ne fût déjà en cendres; les sampans de guerre signalés au fond d'un bras sans issue devenaient magiquement quelques planches pourries.—Les chefs exaspérés tentaient parfois une opération d'envergure: on cernait quinze lieues de pays; on épaississait les lignes, on doublait les grand'gardes; les canonnières barraient chaque arroyo; et l'on n'avançait qu'après mille précautions prises: on marchait en silence à travers les bois vides; le cercle se resserrait: rien. La nuit tombait cependant, et dans les fourrés noirs, une fusillade tardive éclatait; des balles sifflaient jusqu'au fleuve, et les tôles des canonnières sonnaient sous les coups; le canon s'en mêlait; c'était enfin une vraie bataille qui durait jusqu'à l'aube. Mais à l'aube, le feu cessait soudain, car on s'était trompé: il n'y avait point d'ennemi. Égaré ou trahi, on s'était fusillé entre soi, on s'était massacré par mégarde. Dix, vingt morts jonchaient le sol. On les enterrait,—et l'on recommençait d'autres erreurs. On tuait et on mourait sans gloire, avec lassitude et ennui.

Les soldats avaient plus de lassitude et les marins plus d'ennui. Les canonnières étaient comme des couvents cloîtrés, d'où l'on ne sort pas, et où n'arrivent point les bruits du monde. Chaque soir, ignorantes des événements de la journée, elles mouillaient isolément, en plein milieu de la rivière, loin des rives traîtresses d'où partent les abordages nocturnes,—silencieux et sanglants. Mais si loin que l'on fût, on n'évitait pas la tiédeur humide de la forêt, ni son odeur sensuelle, où vibrent pêle-mêle tous les parfums de fleurs et de feuilles, et l'effluve fiévreux de la terre qui fermente. C'étaient des nuits vivantes, pleines de bruissements et de tressaillements. La forêt fourmiliait de choses secrètes, qu'on entendait remuer, souffler, haleter. Un murmure formidable montait de cette mer d'arbres; et parfois, des fracas en émergeaient, angoissants à force d'être proches: galopades sur le sol, chutes dans le fleuve, cris de bêtes en chasse ou en amour. Il n'y a rien au monde qui vive plus sensuellement qu'une forêt tropicale.

Fierce, de son banc de quart, écoutait et respirait la forêt.

Il était chaste depuis trois mois. Fidèlement et orgueilleusement, il se gardait à l'épouse prochaine. Le mois d'absence et d'exil avait été lourd à sa constance: le doute et le nihilisme avaient recommencé de le mordre; mais pas la débauche; à peine s'il avait connu de rares tentations, vite enfuies. Et sa continence lui était une dernière fierté, l'empêchait de croire à sa rechute définitive. Sa chair au moins demeurait digne de Sélysette. Cette vie nouvelle qu'il avait entrevue, cette vie chaste et fidèle,—il était encore capable de la vivre. Une chance lui restait.


XXVII

Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial, lointain descendant d'une dynastie oubliée, s'était mystérieusement levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire. Une vierge, disait-on, avait prophétisé sa venue; et à l'heure dite, il avait paru; et la vierge l'avait reconnu, désigné et proclamé parmi la foule. Il était marqué des stigmates de sa race; les prêtres s'étaient prosternés devant lui, et le peuple avait couru aux armes. Maintenant, il combattait avec une armée et une cour; sa prudence et son audace étaient redoutables, et ses partisans fanatisés le surnommaient Hong-Kop, le Tigre. Son nom impérial serait acclamé plus tard, après les victoires définitives, au milieu des triomphes et des agenouillements.

Mais, une nuit, le prince Hong-Kop fut trahi.

L'histoire en est restée obscure. L'âme asiatique ne se dévoile jamais qu'à demi.—Vengeance, ambition, jalousie? Autres mobiles inconnus, incompréhensibles pour l'Europe barbare?—Un avis anonyme, écrit en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.

Le village était entouré de rizières, et proche d'un bois touffu, propice aux fuites. Hong-Kop, au premier bruit, tenta de s'échapper. Mais les Français gardaient le bois; la lune éclairait deux lignes nombreuses et vigilantes.—Par les rizières, les colonnes d'attaque avançaient; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong-Kop comprit sa perte, et s'y résigna. À son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux. L'Empereur s'assit au milieu de sa cour;—les cañhas voisines brûlaient déjà, incendiées;—et il but le thé qui délivre, sans déclamations, sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l'imita, parce qu'il ne sied pas aux hommes de s'égaler aux princes; mais tous attendirent autour du mort que l'ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes et deux enfants. Ils ne firent pas d'inutile résistance, soucieux de ne pas se fatiguer avant de mourir. L'ordre de Paris était en effet de massacrer les pirates, et Tordre fut exécuté.

On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le village n'était plus qu'une seule flambée. On ne les lia pas; ils s'agenouillèrent d'eux-mêmes, correctement, sur deux lignes; la rizière était inondée, l'eau montait aux mollets; quelques-uns relevèrent un peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chignon lisse qui avait l'air d'une fille; et il prit le sabre large qui tranche bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment. Le village incendié illuminait l'étrange scène et rougissait l'herbe mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs, blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une tête tomba,—deux,—quarante; le bourreau s'arrêta pour aiguiser sa lame; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement; le sabre affilé reprit sa besogne; et l'on termina par les deux enfants.

Sur une palissade, oubliée par l'incendie, les tirailleurs plantèrent ensuite les têtes,—pour l'exemple. Dans le bois proche, un tigre, effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.

Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours des fractions éloignées: pour faire nombre, on avait débarqué la moitié des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.

Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé pour dormir. L'odeur du sang obsédait les narines, et aussi l'odeur du village asiatique, abominable mélange de poivre, d'encens et de pourriture.

Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.

Il y eut tumulte; on courut aux armes. D'autres détonations éclataient. Un sergent, la cuisse cassée d'une balle, hurla de douleur. Une sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu'on vît l'égorgeur. Une panique faillit s'en suivre. Mais les officiers s'étaient jetés en avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire.

Mais l'ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière. Un arroyo coulait au milieu: des sampans peut-être avaient emporté les fuyards. On ne trouva rien que quelques cañhas noires penchées sur l'eau. Nul bruit n'en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans avec des cris et des coups.

Il y avait des femmes dans les cañhas,—des congaïs terrées dans leurs maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et demi-mortes de terreur. On les tua, sans même voir que c'étaient des femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens,—les petits pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France;—ils tuaient pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit que la lune éclairait impitoyablement: une fillette annamite cachée sous des nattes. Découverte, elle se dressa d'un sursaut, tellement terrifiée qu'elle ne cria pas.

Il leva son sabre. Mais c'était presque une enfant, et elle était presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et frêle, avec des yeux suppliante qui pleuraient.

Il s'arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et les genoux; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses; il la sentait chaude et palpitante, collée à lui.

Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le serrait de toute la force de ses mains maigres, l'attirant sur elle, s'offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie.

Les nattes froissées geignirent doucement, et le plancher vermoulu craqua. Un nuage passa sur la lune. La cañha tiède était comme une alcôve.

Dehors, les cris des matelots s'éloignaient, et l'aboiement du tigre retentissait plus proche.