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Les Climats

Chapter 2: SYRACUSE
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About This Book

A sequence of lyric poems that conjure Mediterranean light, heat, and scent through vivid, sensory scenes of coastal towns, harbors, temples, gardens, and evening streets. The verses move between sun-drenched daytime detail and hushed nocturnal reverie, intertwining personal melancholy, longing, and erotic desire with mythic and classical allusions. Short poetic vignettes emphasize seasonal atmosphere, the persistence of memory, and the tension between beauty and unfulfilled yearning, rendered in richly musical, image-driven language.

The Project Gutenberg eBook of Les Climats

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Title: Les Climats

Author: Anna de Noailles

Illustrator: François-Louis Schmied

Release date: August 9, 2022 [eBook #68719]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Original publication: France: Société du livre contemporain, 1924

Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CLIMATS ***

LES CLIMATS

Cette édition établie par
  F-L. SCHMIED
     pour la Société du
LIVRE CONTEMPORAIN
et sous la direction de Eug.
Renevey et H. Michel-Dansac
a été tirée à 125 exemplaires.

Dépôt légal

TU VIENS DE TROP GONFLER MON CŒUR
POUR L’ESPACE QUI LE CONTIENT
...

SHAKESPEARE

COMTESSE DE NOAILLES

LES
CLIMATS



SOCIÉTÉ DU LIVRE CONTEMPORAIN

P A R I S 1924

TABLE DES POÈMES


SYRACUSE

Excite maintenant tes compagnons du
chœur à célébrer l’illustre Syracuse!...
PINDARE.
e me souviens d’un chant du coq, à Syracuse!
Le matin s’éveillait, tempétueux et chaud;
La mer, que parcourait un vent large et dispos,
Dansait, ivre de force et de lumière infuse!
J’étais triste. La ville illustre et misérable
Semblait un Prométhée sur le roc attaché;
Dans le grésillement marmoréen du sable
Piétinaient les troupeaux qui sortaient des étables;
Et, comme un crissement de métal ébréché,
Des cigales mordaient un blé blanc et séché.
Les persiennes semblaient à jamais retombées
Sur le large vitrail des palais somnolents;
Les balcons espagnols accrochaient aux murs blancs
Broyés par le soleil, leurs ferrures bombées:
Noirs cadenas scellés au granit pantelant...
Dans le musée, mordu ainsi qu’un coquillage
Par la ruse marine et la clarté de l’air,
Des bustes sommeillaient,—dolents, calmes visages,
Qui s’imprègnent encor, par l’éclatant vitrage,
De la vigueur saline et du limpide éther.
Une craie enflammée enveloppait les arbres;
Les torrents secs n’étaient que des ravins épars,
De vifs géraniums, déchirant le regard,
Roulaient leurs pourpres flots dans ces blancheurs de marbre...
Je sentais s’insérer et brûler dans mes yeux
Cet éclat forcené, inhumain et pierreux.
Une suture en feu joignait l’onde au rivage.
J’étais triste, le jour passait. La jaune fleur
Des grenadiers flambait, lampe dans le feuillage.
Une source, fuyant l’étreignante chaleur,
Désertait en chantant l’aride paysage.
Parfois sur les gazons brûlés, le pourpre épi
Des trèfles incarnats, le lin, les scabieuses,
Jonchaient par écheveaux la plaine soleilleuse,
Et l’herbage luisait comme un vivant tapis
Que n’ont pas achevé les frivoles tisseuses.
Le théâtre des Grecs, cirque torride et blond,
Gisait. Sous un mûrier, une auberge voisine
Vendait de l’eau: je vis, dans l’étroite cuisine,
Les olives s’ouvrir sous les coups du pilon
Tandis qu’on recueillait l’huile odorante et fine.
Et puis vint le doux soir. Les feuilles des figuiers
Caressaient, doigts légers, les murailles bleuâtres.
D’humbles, graves passants s’interpellaient; les pieds
Des chevreaux au poil blanc, serrés autour du pâtre,
Faisaient monter du sol une poudre d’albâtre.
Un calme inattendu, comme un plus pur climat,
Ne laissait percevoir que le chant des colombes.
Au port, de verts fanaux s’allumaient sur les mâts,
Et l’instant semblait fier, comme après les combats
Un nom chargé d’honneur sur une jeune tombe.
C’était l’heure où tout luit et murmure plus bas...
La fontaine Aréthuse, enclose d’un grillage,
Et portant sans orgueil un renom fabuleux,
Faisait un bruit léger de pleurs et de feuillage
Dans les frais papyrus, élancés et moelleux...
Enfin ce fut la nuit, nuit qui toujours étonne
Par l’insistante angoisse et la muette ardeur.
La lune plongeait, telle une blanche colonne,
Dans la rade aux flots noirs, sa brillante liqueur.
Un solitaire ennui aux astres se raconte:
Je contemplais le globe au front mystérieux,
Et qui, ruine auguste et calme dans les cieux,
Semble un fragment divin, retiré, radieux
De vos temples, Géla, Ségeste, Sélinonte!
O nuit de Syracuse: Urne aux flancs arrondis!
Logique de Platon! Ame de Pythagore!
Ancien Testament des Hellènes; amphore
Qui verses dans les cœurs un vin sombre et hardi,
Je sais bien les secrets que ton ombre m’a dits.
Je sais que tout l’espace est empli du courage
Qu’exhalèrent les Grecs aux genoux bondissants;
Les chauds rayons des nuits, la vapeur des nuages
Sont faits avec leur voix, leurs regards et leur sang.
Je sais que des soldats, du haut des promontoires,
Chantant des vers sacrés et saluant le sort,
Se jetaient en riant aux gouffres de la mort
Pour retomber vivants dans la sublime Histoire!
Ainsi ma nuit passait. L’ache, l’anet crépu
Répandaient leurs senteurs. Je regardais la rade;
La paix régnait partout où courut Alcibiade,
Mais,—noble obsession des âges révolus,—
L’éther semblait empli de ce qui n’était plus...
J’entendis sonner l’heure au noir couvent des Carmes.
L’espace regorgeait d’un parfum d’orangers.
J’écoutais dans les airs un vague appel aux armes...
Et le pouvoir des nuits se mit à propager
L’amoureuse espérance et ses divins dangers:
O désir du désir, du hasard et des larmes!


LES SOIRS DU MONDE

Par vos langueurs à la dérive,
Par votre tiède oisiveté,
Vous attirez l’âme plaintive
Dans les abîmes de l’été...
O soir naïf de la Zélande,
Qui, timide, ingénu, riant,
Semblez raconter la légende
Des pourpres étés d’Orient!
Soir romain, aride malaise,
Et ce cri d’un oiseau perdu
Au-dessus du palais Farnèse,
Dans le ciel si sec, si tendu!
Soir bleu de Palerme embaumée,
Où les parfums épais, fumants,
S’ajoutent à la nuit pâmée
Comme un plus fougueux élément.
Sur la vague tyrrhénienne,
Dans une vapeur indigo,
Un voilier fend l’onde païenne
Et dit: «Je suis la nef Argo!»
Par des ruisseaux couleur de jade,
Dans des senteurs de mimosa,
La fontaine arabe s’évade,
Au palais roux de la Ziza.
Dans le chaud bassin du Musée,
Les verts papyrus, s’effilant,
Suspendent leur fraîche fusée
A l’azur sourd et pantelant:
O douceur de rêver, d’attendre
Dans ce cloître aux loisirs altiers
Où la vie est inerte et tendre
Comme un repos sous les dattiers!
Catane où la lune d’albâtre
Fait bondir la chèvre angora,
Compagne indocile du pâtre
Sur la montagne des cédrats!
Derrière des rideaux de perles,
Chez les beaux marchands indolents,
Des monceaux de fraises déferlent
Au bord luisant des vases blancs.
Quels soupirs, quand le soir dépose
Dans l’ombre un surcroît de chaleur!
L’œillet, comme une pomme rose,
Laisse pendre sa lourde fleur.
L’emportement de l’azur brise
Le chaud vitrail des cabarets
Où le sorbet, comme une brise,
Circule, aromatique et frais.
La foule adolescente rôde
Dans ces nuits de soufre et de feu;
Les éventails, dans les mains chaudes,
Battent comme un cœur langoureux.
Blanc sommeil que l’été surmonte
Des fleurs, la mer calme, un berger;
O silence de Sélinonte
Dans l’espace immense et léger!
Un soir, lorsque la lune argente
Les temples dans les amandiers,
J’ai ramassé près d’Agrigente
L’amphore noire des potiers;
Et sur la route pastorale,
Dans la cage où luisait l’air bleu,
Une enfant portait sa cigale,
Arrachée au pin résineux...
J’ai vu les nuits de Syracuse,
Où, dans les rocs roses et secs,
On entend s’irriter la Muse
Qui pleure sur dix mille Grecs;
J’ai, parmi les gradins bleuâtres,
Vu le soleil et ses lions
Mourir sur l’antique théâtre,
Ainsi qu’un sublime histrion;
Et, comme j’ai du sang d’Athènes,
A l’heure où la clarté s’enfuit,
J’ai vu l’ombre de Démosthène
Auprès de la mer au doux bruit...
Mais ces mystérieux visages,
Ces parfums des jardins divins,
Ces miracles des paysages
N’enivrent pas d’un plus fort vin
Que mes soirs de France, sans bornes,
Où tout est si doux, sans choisir;
Où sur les toits pliants et mornes
L’azur semble fait de désir;
Où, là-bas, autour des murailles,
Près des étangs tassés et ronds,
S’éloigne, dans l’air qui tressaille,
L’appel embué des clairons...


LE PORT DE PALERME

e regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude.
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui...

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain: partir!
Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir...

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

Que signifient ces cieux sensuels des soirs tendres?
Ces jardins exhalant des parfums sanglotants?
Ces lacets que les cris des oiseaux semblent tendre
Dans l’espace intrigué, qui se tait, qui attend?
A ces heures du soir où les mondes se plaignent,
O mortels, quel amour pourrait vous rassurer?
C’est pour mieux sangloter que les êtres s’étreignent;
Les baisers sont des pleurs, mais plus désespérés.
La race des vivants, qui ne veut pas finir,
Vous a transmis un cœur que l’espace tourmente,
Vous poursuivez en vain l’incessant avenir...
C’est pourquoi, ô forçats d’une éternelle attente,
Jamais la volupté n’achève le désir!


DANS L’AZUR ANTIQUE

Espérances des humains, légères déesses...
DIOTIME D’ATHÈNES.
Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir
Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir.
Un cyprès balançait mollement sous la brise
Sa cime délicate, entr’ouverte au vent lent,
Et un jet d’eau montait dans l’azur jubilant
Comme un cyprès neigeux qu’un vent léger divise...
J’errais dans les villas, où l’air est imprégné
Du solennel silence où rêve Polymnie;
Je voyais refleurir le temps que remanie
La vie ingénieuse, incessante, infinie;
Et, comme un messager antique et printanier,
De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers.
Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre
M’attirait: à travers ses lèvres, ses paupières,
On voyait fuir, jaillir l’azur torrentiel;
Et ce masque semblait, avec la voix du ciel,
Héler l’amour, l’espoir, les avenirs farouches.
Une même clameur s’élançait de ma bouche,
Et, pleine de détresse et de félicité,
Je m’en allais, les bras jetés vers la beauté!...
J’ai vu les lieux sacrés et sanglants de l’Histoire,
Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux,
La nostalgique paix des Arches des Victoires
Où l’azur fait rouler son char silencieux.
J’ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve,
Elancé dans l’éther et tordu de plaisir,
Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève
Le fruit délicieux du douloureux désir.
Les soirs de Sybaris et la mer africaine
Prolongeaient devant moi les baumes de mon cœur;
L’Arabie en chantant me jetait ses fontaines,
Les âmes me suivaient à ma suave odeur.
Comme l’âpre Sicile épique et sulfureuse,
Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs,
Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse,
Brillait comme un fronton de marbre et de safran!
Un jour, l’été flambait, le temple de Ségeste
Portait la gloire d’être éternel sans effort,
Et l’on voyait monter, comme un arpège agreste,
Le coteau jaune et vert dans sa cithare d’or!
Le blanc soleil giclait au creux d’un torrent vide;
Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs
S’ébrouaient; les parfums épais, gluants, torrides
Mettaient dans l’air comblé des obstacles d’odeurs.
Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques
Avec un soin si gai, si chaud, si diligent,
Que l’imposant destin des pierres léthargiques
Semblait ressuscité par des veines d’argent!
Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues:
Je contemplais le sort, la paix, l’azur si long,
Et parfois je croyais voir surgir dans la nue
La lance de Minerve et le front d’Apollon.
Devant cette splendeur sereine, ample, équitable,
Où rien n’est déchirant, impétueux ou vil,
Je songeais lentement au bonheur misérable
De retrouver tes yeux où finit mon exil...

Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d’Euterpe,
Dont j’ai fait retentir l’azur universel
Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe,
Quand mon blanc Orient brillait comme du sel!
Je quitte les regrets, la volonté, le doute,
Et cette immensité que mon cœur emplissait,
Je n’entends que les voix que ton oreille écoute,
Je ne réciterai que les chants que tu sais!
Je puiserai l’été dans ta main faible et chaude,
Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants
Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde,
Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang!
Car, quels que soient l’instant, le jour, le paysage,
Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il
Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage
Comme un tissu divin dont je compte les fils?...


LE DÉSERT DES SOIRS

ans la chaleur compacte et blanche ainsi qu’un marbre,
Le miroir du soleil étale un bleu cerceau.
Comme un troupeau secret d’aériens chevreaux
La rapace chaleur a dévoré les arbres.
Palerme est un désert au blanc scintillement,
Sur qui le parfum met un dais pesant et calme...
Les stores des villas, comme de jaunes palmes,
Aux vérandas qui n’ont ni portes ni vitrail
Sont suspendus ainsi que de frais éventails.
La mer a laissé choir entre les roses roches

Son immense fardeau de plat et chaud métal.
Un mur qu’on démolit vibre au contact des pioches;
Une voiture flâne au pas d’un lent cheval,
Tandis que, sous l’ombrelle ouverte sur le siège,
Un cocher sarrasin mange des citrons mous.
La chaleur duveteuse est faible comme un liège;
Sa molle densité a d’argentins remous.
Je suis là: je regarde et respire; que fais-je?
Puisque cet horizon que mon regard contient
Et que je sens en moi plus aigu qu’une lame,
Mon esprit ne peut plus l’enfoncer dans le tien...
Je dédaigne l’espace en dehors de ton âme...


A PALERME, AU JARDIN TASCA...

’ai connu la beauté plénière,
Le pacifique et noble éclat
De la vaste et pure lumière,
A Palerme, au jardin Tasca.
Je me souviens du matin calme
Où j’entrais, fendant la chaleur,
Dans ce paradis sous les palmes
Où l’ombre est faite par des fleurs.
J’avançais dans ces beaux jardins
Dont l’opulence nonchalante
Semble descendre avec dédain
Sur les passantes indolentes.
L’ardeur des arbres à parfums
Flamboyait, dense et clandestine;
Je cherchais parmi les collines
Naxos, au nom doux et défunt.
Comme des ruches dans les plaines,
Des entassements de citrons
Sous leurs arbres sombres et ronds
Formaient des tours de porcelaine.
Les parfums suaves, amers,
De ces citronniers aux fleurs blanches
Flottaient sur les vivaces branches
Comme la fraîcheur sur la mer.
Creusant la terre purpurine,
D’alertes ruisseaux ombragés
Semblaient les pieds aux bonds légers
De jeunes filles sarrasines!
Je me taisais, j’étais sans vœux,
Sans mémoire et sans espérance;
Je languissais dans l’abondance.
O pays secrets et fameux,
J’ai vu vos grâces accomplies,
Vos blancs torrents, vos temples roux,
Vos flots glissants vers l’Ionie,
Mais mon but n’était pas en vous;
Vos nuits flambantes et précises,
Vos maisons qu’un pliant rideau
Livre au chaud caprice des brises;
Les pas sonores des chevreaux
Sur les pavés près des églises;
Vos monuments tumultueux,
Beaux comme des tiares de pierre,
Les hauts cyprès des cimetières,
Et le soir, la calme lumière
Sur les tombeaux voluptueux,
Les quais crayeux, où les boutiques,
Regorgeant de fruits noirs et secs,
Affichent la noblesse antique
Du splendide alphabet des Grecs;
L’étincelante ardeur du sol,
Où passent, riches caravanes,
Des mules vêtues en sultanes
Trottant sous de blancs parasols,
Toutes ces beautés étrangères
Que le cœur obtient sans effort,
N’ont que des promesses de mort
Pour une âme intrépide et fière,
Et j’ai su par ces chauds loisirs,
Par ce goût des saveurs réelles,
Qu’on était, parmi vos plaisirs,
Plus loin des choses éternelles
Qu’on ne l’était par le désir!...


AGRIGENTE

O nymphe d’Agrigente aux élégantes parures, qui règnes sur
la plus belle des cités mortelles, nous implorons ta bienveillance!
PINDARE.
e ciel est chaud, le vent est mou;
Quel silence dans Agrigente!
Un temple roux, sur un sol roux
Met son reflet comme une tente...
Les oiseaux chantent dans les airs;
Le soleil ravage la plaine;
Je vois, au bout de ce désert,
L’indolente mer africaine.
Brusquement un cri triste et fort
Perce l’air intact et sans vie;

La voix qui dit que Pan est mort
M’a-t-elle jusqu’ici suivie?
Et puis l’air retombe; la mer
Frappe la rive comme un socle;
Tout dort. Un fanal rouge et vert
S’allume au vieux port Empédocle.
L’ombre vient, par calmes remous;
Dans l’éther pur et pathétique
Les astres installent d’un coup
Leur brasillante arithmétique!
Soudain, sous mon balcon branlant,
J’entends des moissonneurs, des filles
Défricher un champ de blé blanc,
Qui gicle au contact des faucilles;
Et leur fièvre, leur sèche ardeur,
Leur clameur nocturne et païenne
Imitent, dans l’air plein d’odeurs,
Le cri des nuits éleusiennes!
Un pâtre, sur un lourd mulet,
Monte la côte tortueuse;
Sa chanson lascive accolait
La noble nuit silencieuse;
Dans les lis, lourds de pollen brun,
Le bêlement mélancolique
D’une chèvre, ivre de parfums,
Semble une flûte bucolique.
Donc, je vous vois, cité des dieux.
Lampe d’argile consumée,
Agrigente au nom spacieux,
Vous que Pindare a tant aimée!
Porteuse d’un songe éternel,
O compagne de Pythagore!
C’est vous cette ruche sans miel,
Cette éparse et gisante amphore!
C’est vous ces enclos d’amandiers,
Ce sol dur que les bœufs gravissent,
Ce désert de sèches mélisses,
Où mon âme vient mendier.
Ah! quelle indigente agonie!
Et l’on comprendrait mon émoi,
Si l’on savait ce qu’est pour moi
Un peu de l’Hellade infinie:
Car, sur ce rivage humble et long,
Dans ce calme et morne désastre,
Le vent des flûtes d’Apollon
Passe entre mon cœur et les astres!


L’AUBERGE D’AGRIGENTE

Rien ne vient à souhait aux mortels...
PAUL LE SILENTIAIRE.
ans un de ces beaux soirs où le puissant silence
Répond soudain, dans l’ombre, à l’esprit, interdit
D’écouter cet élan venant des Paradis
Contenter le désir qu’on a depuis l’enfance;
Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le cœur,
Et, comme d’une mine où gisent des turquoises,

Viennent extraire en nous de secrètes lueurs,
Et guident vers les cieux notre pensive emphase;
Dans ces languides soirs qui font monter du sol
Des soupirs de parfums, j’étais seule, en Sicile;
Une cloche au son grave, ébranlant l’air docile,
Sonnait dans un couvent de moines espagnols.
Je songeais à la paix rigide de ces moines
Pour qui les nuits n’ont plus de déchirants appels.
Sur le seuil échaudé du misérable hôtel
Où l’air piquant cuisait des touffes de pivoines,
Deux chevaux dételés, mystiques, solennels,
Rêvaient l’un contre l’autre, auprès d’un sac d’avoine.
La mer, à l’infini, balançait mollement
L’impondérable excès de la clarté lunaire.
Les chèvres au pas fin, comme un peuple d’amants
Se cherchaient à travers le sec et blanc froment:
L’impérieux besoin de dompter et de plaire
Rencontrait un secret et long assentiment...
La nuit, la calme nuit, déesse agitatrice,
Regardait s’amasser l’amour sur les chemins;
Une palme éployait son pompeux artifice
Près des maigres chevaux qui, songeant à demain,
Aux incessants travaux de leur race indigente,
Se baisaient doucement.
Dans le moite jardin,
Vous méditiez sans fin, ô palme nonchalante!
Que j’étais triste alors, que mon cœur étouffait!
Un rêve catholique et sa force exigeante
M’empêchait d’écouter les bachiques souhaits
De la puissante nuit qui brille et qui fermente...
Et j’aimais ta douceur pudique et négligente,
Palmier de Bethléem sur le ciel d’Agrigente!