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Les Climats

Chapter 23: NUIT VÉNITIENNE
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About This Book

A sequence of lyric poems that conjure Mediterranean light, heat, and scent through vivid, sensory scenes of coastal towns, harbors, temples, gardens, and evening streets. The verses move between sun-drenched daytime detail and hushed nocturnal reverie, intertwining personal melancholy, longing, and erotic desire with mythic and classical allusions. Short poetic vignettes emphasize seasonal atmosphere, the persistence of memory, and the tension between beauty and unfulfilled yearning, rendered in richly musical, image-driven language.


LA MESSE DE L’AURORE A VENISE

Crucifix somptueux, Jésus des Byzantins,
Quel miel verserez-vous à ces pauvres ardentes,
Qui, pour vous adorer, désertent ce matin
Les ronds paniers de fruits étagés sous les tentes?
Si leur cœur délicat souffre de volupté,
Si leur amour est triste, inquiet ou coupable,
Si leurs vagues esprits, enflammés par l’été,
Rêvent du frais torrent des baisers délectables,
Que leur répondrez-vous, vous, leur maître et leur Dieu?
Tout en vous implorant, elles n’entendent qu’elles,
Et pensent que l’éclat allongé de vos yeux
Sourit à leurs naïfs sanglots de tourterelles.
Ah! quel que soit le mal qu’elles portent vers vous,
Quel que soit le désir qui les brûle et les ploie,
Comblez d’enchantement leurs bras et leurs genoux,
Puisque l’on ne guérit jamais que par la joie...


SIROCCO A VENISE


CLOCHES VÉNITIENNES


L’ILE DES FOLLES A VENISE

a lagune a le dense éclat du jade vert.
Le noir allongement incliné des gondoles
Passe sur cette eau glauque et sous le ciel couvert.
Ce rose bâtiment, c’est la maison des folles.
Ce soir mélancolique où les cieux sont troublés,
Où l’air appesanti couve son noir orage,
J’entends ces voix d’amour et ces cœurs exilés
Secouer la fureur de leurs mille mirages!
Le vent qui fait tourner les algues dans les flots
Et m’apporte l’odeur des nuits de Dalmatie,
Guide jusqu’à mon cœur ces suprêmes sanglots.
O folie, ô sublime et sombre poésie!
Le rire, les torrents, la tempête, les cris
S’échappent de ces corps que trouble un noir mystère.
Quelle huile adoucirait vos torrides esprits,
Bacchantes de l’étroite et démente Cythère?
Cet automne, où l’angoisse, où la langueur m’étreint,
Un secret désespoir à tant d’ardeur me lie;
Déesse sans repos, sans limites, sans frein,
Je vous vénère, active et divine Folie!
Pleureuses des beaux soirs voisins de l’Orient,
Déchirez vos cheveux, égratignez vos joues,
Pour tous les insensés qui marchent en riant,
Pour l’amante qui chante, et pour l’enfant qui joue.
O folles! aux judas de votre âpre maison
Posez vos yeux sanglants, contemplez le rivage.
C’est l’effroi, la stupeur, l’appel, la déraison,
Partout où sont des mains, des yeux et des visages.
Folles, dont les soupirs comme de larges flots
Harcèlent les flancs noirs des sombres Destinées,
Vous sanglotez du moins sur votre morne îlot;
Mais nous, les cœurs mourants, nous, les assassinées,
Nous rôdons, nous vivons; seuls nos profonds regards,
Qui d’un vin ténébreux et mortel semblent ivres,
Dénoncent par l’éclat de leurs rêves hagards
L’effroyable épouvante où nous sommes de vivre.
Par quelle extravagante et morne pauvreté,
Par quel abaissement du courage et du rêve
L’esprit conserve-t-il sa chétive clarté
Quand tout l’être éperdu dans l’abîme s’achève?
O folles, que vos fronts inclinés soient bénis!
Sur l’épuisant parcours de la vie à la tombe
Qui va des cris d’espoir au silence infini,
Se pourrait-il vraiment qu’on marche sans qu’on tombe?
Se pourrait-il vraiment que le courage humain,
Sans se rompre, accueillît l’ouragan des supplices?
Douleur, coupe d’amour plus large que les mains,
Avoir un faible cœur, et qu’un Dieu le remplisse!
Amazones en deuil, qui ne pouvez saisir
L’ineffable langueur éparse sur les mondes,
Sanglotez! A vos cris de l’éternel désir,
Des bords de l’infini les amants vous répondent...


NUIT VÉNITIENNE

eux étoiles d’argent éclairent l’ombre et l’eau,
On entend le léger clapotement du flot
Qui baise les degrés du palais Barbaro;
Une vague, en glissant, répond à l’autre vague:
Enlaçante tristesse, appel dolent et vague.
Un vert fanal, sur l’eau, tombe comme une bague.
La nuit est comme un bloc d’agate monotone.
Un volet qu’on rabat, subitement détonne
Dans le silence. Où donc est morte Desdémone?
Un navire de guerre est amarré là-bas.
Le vent est si couché, si nonchalant, si bas,
Que le sel de la mer, ce soir, ne se sent pas.
Venise a la couleur dormante des gravures.
Sous le masque des nuits et sa noire guipure,
Deux mains, dans un jardin, ouvrent une clôture.
Les hauts palais dormants, aux marbres effrités,
Luisent sur le canal somnolent, arrêté,
Qui semble une liquide et molle éternité...
Belle eau d’un pâle enfer qui m’attire et me touche,
Puisque la mort, ce soir, n’a rien qui m’effarouche,
Montez jusqu’à mon cœur, montez jusqu’à ma bouche...


MIDI SONNE AU CLOCHER DE LA TOUR SARRASINE

idi sonne au clocher de la tour sarrasine.
Un calme épanoui pèse sur les collines;
Les palmes des jardins font insensiblement
Un geste de furtif et doux assentiment.
Le vent a rejeté ses claires arbalètes
Sur la montagne, entre la neige et les violettes!
Les rumeurs des hameaux ont le charme brouillé
D’une vague, glissant sur de blancs escaliers...
O calme fixité, que ceint un clair rivage,
L’Amour rayonne au centre indéfini des âges!
Un noir cyprès, creusé par la foudre et le vent,
Ondulant dans l’air tiède, officiant, rêvant,
Semble, par sa débile et céleste prière,
Un prophète expirant, entr’ouvert de lumière!
Aérienne idylle, envolement d’airain,
La cloche au chant naïf du couvent franciscain
Répond au tendre appel de la cloche des Carmes.
L’olivier, argenté comme un torrent de larmes,
Imite, en se courbant sous les placides cieux,
L’humble adoration des cœurs minutieux...
Quel vœu déposerai-je en vos mains éternelles,
Sainte antiquité grecque, ô Moires maternelles?
Déjà bien des printemps se sont ouverts pour moi.
Au pilier résineux de chacun de leurs mois
J’ai souffert ce martyre enivrant et terrible,
Près de qui le bonheur n’est qu’un ennui paisible...
Je ne verrai plus rien que je n’aie déjà vu.
Je meurs à la fontaine où mon désir a bu:
Les battements du cœur et les beaux paysages,
L’ouragan et l’éclair baisés sur un visage,
L’oubli de tout, l’espoir invincible, et plus haut
L’extase d’être un dieu qui marche sur les flots;
La gloire d’écouter, seule, dans la nature,
L’universelle Voix, dont la céleste enflure
Proclame dans l’azur, dans les blés, dans les bois,
«Ame, je te choisis et je me donne à toi,»
Tout cela qui frissonne et qui me fit divine,
Je ne le goûterai que comme un front s’incline
Sur le miroir, voilé par l’ombre qui descend,
Où déjà s’est penché son rire adolescent...
Mais la fougueuse vie en mon cœur se déchaîne:
O son des Angélus dans les faubourgs de Gênes,
Tandis qu’au bord des quais, où règne un lourd climat,
Les vaisseaux entassés, les cordages, les mâts,
Semblent, dans le ciel pâle où la chaleur s’énerve,
De noirs fuseaux, tissant la robe de Minerve!
Vieille fontaine arabe, au jet d’eau mince et long,
Exilée en Sicile, en de secrets vallons.
Soirs du lac de Némi, soirs des villas romaines,
Où la noble cascade en déroulant sa traîne
Sur un funèbre marbre, imite la pudeur
De la Mélancolie, errante dans ses pleurs,
Et qu’un faune poursuit sur la rapide pente...
Muet accablement d’un square d’Agrigente:
Jardin tout excédé de ses fleurs, où j’étais
La Mémoire en éveil d’un monde qui se tait.
Dans ce dormant Dimanche amolli et tenace,
Mêlée à l’étendue, éparse dans l’espace,
Etrangère à mon cœur, à mes pesants tourments,
Je n’étais plus qu’un vaste et pur pressentiment
De tous les avenirs, dont les heures fécondes
S’accompliront sans nous jusqu’à la fin des mondes...
Chaud silence; et l’élan que donne la torpeur!
L’air luit; le sifflement d’un bateau à vapeur
Jette son rauque appel à la rive marchande.
Une glu argentée entr’ouvre les amandes;
De lourds pigeons, heurtés aux arceaux d’un couvent,
Font un bruit éclatant de satin et de vent,
Comme un large éventail dans les nuits sévillanes...
Sur l’aride sentier, un pâtre sur un âne
Chantonne, avec l’habile et perfide langueur
D’une main qui se glisse et qui cherche le cœur...
Par ce cristal des jours, par ces splendeurs païennes,
Seigneur, préservez-nous de la paix quotidienne
Qui stagne sans désir, comme de glauques eaux!
Nous avons faim d’un chant et d’un bonheur nouveau!
Je sais que l’âpre joie en blessures abonde,
Je ne demande pas le repos en ce monde;
Vous m’appelez, je vais; votre but est secret;
Vous m’égarez toujours dans la sombre forêt;
Mais quand vous m’assignez quelque nouvel orage,
Merci pour le danger, merci pour le courage!
A travers les rameaux serrés, je vois soudain
La mer, comme un voyage exaltant et serein!
Je sais ce que l’on souffre, et si je suis vivante,
C’est qu’au fond de la morne ou poignante épouvante,
Lorsque parfois ma force extrême se lassait,
Un ange, au cœur cerclé de fer, me remplaçait...
Et pourtant, je ne veux pas amoindrir ma chance
D’être le lingot d’or qui brise la balance;
D’être, parmi les cœurs défaillants, incertains,
L’esprit multiplié qui répond au Destin!
Je n’ai pas peur des jours, du feu, du soir qui tombe;
Dans le désert, je suis nourrie par les colombes.
Je sais bien qu’il faudra connaître en vous un jour
La fin de tout effort, l’oubli de tout amour,
Nature! dont la paix guette notre agonie.
Mais avant cet instant de faiblesse infinie,
Traversant les plateaux, les torrents hauts ou secs,
Chantant comme faisaient les marins d’Ionie
Dans l’odeur du corail, du sel et du varech,
J’irai jusqu’aux confins de ces rochers des Grecs,
Où les flots démontés des colonnes d’Hercule
Engloutissaient les nefs, au vent du crépuscule!...


JE N’AI VU QU’UN INSTANT...

e n’ai vu qu’un instant les pays beaux et clairs,
Sorrente, qui descend, fasciné par la mer,
Tarente, délaissé, qui fixe d’un œil vague
Le silence entassé entre l’air et les vagues;
Salerne, au cœur d’ébène, au front blanc et salé,
Où la chaleur palpite ainsi qu’un peuple ailé;
Amalfi, où j’ai vu de pourpres funérailles
Qu’accompagnaient des jeux, des danses et des chants,
Surprises tout à coup, sous le soleil couchant,
Par les parfums, croisés ainsi que des broussailles...
Foggia, ravagé de soleil, étonné
De luire en moisissant comme un lis piétiné;
Pompéi, pavoisé de murs peints qui s’écaillent,
Pæstum qu’on sent toujours visité par les dieux,
Où le souffle marin tord l’églantier fragile,
Où, le soir, on entend dans l’herbage fiévreux
Ce long hennissement qui montrait à Virgile,
Ebloui par son rêve immense et ténébreux,
Apollon consolant les noirs chevaux d’Achille...
Ces rivages de marbre embrassés par les flots,
Où les mânes des Grecs ensevelis m’attirent,
Je ne les ai connus que comme un matelot
Voit glisser l’étendue au bord de son navire;
Ce n’était pas mon sort, ce n’était pas mon lot
D’habiter ces doux lieux où la sirène expire

Dans un sursaut d’azur, d’écume et de sanglot!
Loin des trop mols climats où les étés s’enlizent,
C’est vous mon seul destin, vous, ma nécessité,
Rivage de la Seine, âpre et sombre cité,
Paris, ville de pierre et d’ombre, aride et grise,
Où toujours le nuage est poussé par la brise,
Où les feuillages sont tourmentés par le vent,
Mais où, parfois, l’été, du côté du levant,
On voit poindre un azur si délicat, si tendre,
Que, par la nostalgie, il nous aide à comprendre
La clarté des jardins où Platon devisait,
La cour blanche où Roxane attendait Bajazet,
La gravité brûlante et roide des Vestales
Qu’écrasait le fardeau des nuits monumentales;
La mer syracusaine où soudain se répand
Soupir lugubre et vain que la nature exhale,—
Le cri du batelier qui vit expirer Pan...
Oui, c’est vous mon destin, Paris, cité des âmes,
Forge mystérieuse où les yeux sont la flamme,
Où les cœurs font un sombre et vaste rougeoiment,
Où l’esprit, le labeur, l’amour, l’emportement
Elèvent vers les cieux, qu’ils ont choisis pour cible,
Une Babel immense, éparse, intelligible,
Cependant que le sol, où tout entre à son tour,
En mêlant tous ses morts fait un immense amour!


AINSI LES JOURS S’EN VONT...

insi les jours s’en vont, rapides et sans but,
Nous les appelons doux quand ils sont monotones,
Et l’âme, habituée à combattre, s’étonne
De ne plus espérer et de ne souffrir plus.
Les délices, la paix ne sont pas suffisantes,
Un courageux élan veut aller jusqu’aux pleurs.
La passion convie à des fêtes sanglantes:
Tout est déception qui n’est pas la douleur!
Souffrir, c’est tout l’espoir, toute la diligence
Que nous mettons à fuir le paisible présent,
Lorsque ignorants du but et tentés par la chance
Nous rêvons au départ, brutal et complaisant.
Je le sais et je songe à mes brûlants voyages,
Au sol oriental, crayeux, sombre et vermeil,
Au campanile aigu, brillant sur le rivage
Comme un blanc diamant lancé vers le soleil!
Je songe au frais palais de Naples, à ses musées
Où règne un blanc climat, nonchalant, engourdi,
Où, dans l’albâtre grec, amplement s’arrondit
La face de Junon, éclatante et rusée!
Je songe à cette salle illustre, où je voyais
Des danseuses d’argent, dans leurs gaines de lave,
Fixer sur mon destin,—fortes, riantes, braves,—
Leurs yeux d’émail, pareils à de sombres œillets.
Je vois le vieil Homère et ses yeux sans prunelle
Où mon triste regard s’enfonçait pas à pas,
Comme ces voiliers qui, sur la mer éternelle,
Se perdent dans la brume et ne reviennent pas...
Je me souviens de vous, jeune Milésienne,
Beau torse mutilé qui demeurez debout,
Comme on voit, en été, les gerbes de blé roux
Noblement se dresser dans l’onde aérienne;
Et de vous, Amazone à cheval, et pliant
Sous le choc d’une flèche impétueuse et fourbe,
Et qui semblez mourir d’amour, en suppliant
Le vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe.
Aigle maigre et divin convoitant un enfant,
Je vous vois, Jupiter, auprès de Ganymède;
Votre œil de proie, où brille un amour sans remède,
Mêle un rêve soumis à vos airs triomphants.
Je me souviens de vous, jeune guerrier de marbre,
Agile Harmodius auprès de votre ami,
Qui figurez, levant vos deux bras à demi,
L’élan de l’épervier et du vent dans les arbres!
Qu’il fut beau le voyage anxieux que je fis
Sur des rives qu’assaille un été frénétique!
Et je songe, ce soir, avec un cœur surpris,
A ces temps où ma vie, errante et nostalgique,
Ressemblait par ses pleurs, ses rêves, ses défis,
Son ardeur à mourir et ses sursauts lyriques,
Aux groupes des héros dans les musées antiques...


LE RETOUR AU LAC LÉMAN

e retrouve le calme et vaste paysage:
C’est toujours sur les monts, les routes, les rivages,
Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d’argent!
Le monde luit au sein de l’azur submergeant
Comme une pêcherie aux mailles d’une nasse;
Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses,
Des jeunes gens; l’un rêve, un autre fume et lit;
Un balcon, languissant comme un soir au Chili,
Couve d’épais parfums à l’ombre de ses stores.
Le lac, tout embué d’avoir noyé l’aurore,
Encense de vapeurs le paresseux été;
Et le jour traîne ainsi sa parfaite beauté

Dans une griserie indolente et muette.
Soudain l’azur fraîchit, le soir vient; des mouettes
S’abattent sur les flots; leur vol compact et lourd
Qui semble harceler la faiblesse du jour
Donne l’effroi subit des mauvaises nouvelles...
Il semble, tant l’éther est comblé par des ailes,
Que quelque arbre géant, par le vent agité,
Laisse choir ce feuillage agile et duveté.
Et le soleil s’abaisse, et, comme un doux désastre,
Frappé par les rayons du soleil vertical
Tout s’attriste, languit; le lac oriental
A le liquide éclat des métaux dans les astres;
Et le cœur est soudain par le soir attaqué...
Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai.
Nous sommes, un instant, des vivants sur la terre;
Ces montagnes, ces prés, ces rives solitaires
Sont à nous; et pourtant je ne regarde plus
Avec la même ardeur un monde qui m’a plu.
Je laisse s’écouler aux deux bords de mon âme
Les ailes, les aspects, les effluves, les flammes;
Je ne répondrai pas à leur frivole appel:
Mon esprit tient captifs des oiseaux éternels.
Je ne regarde plus que la cime croissante
Des arbres, qui toujours s’efforçant vers le ciel,
Détachant leur regard des plaines nourrissantes,
Écoutent la douceur du soir confidentiel
Et montent lentement vers la lune ancienne...
Je songe au noble éclat des nuits platoniciennes,
A la flotte détruite un soir syracusain,
A Eschyle, inhumé à l’ombre des raisins,
Dans Géla, sous la terre heureuse de Sicile.
Je songe à ces déserts où florissaient des villes;
A cet entassement de siècles et d’ardeur
Que le soleil toujours, comme un divin voleur,
Va puiser dans la tombe et redonne à la nue.
Je songe à la vie ample, antique, continue;
Et à vous, qui marchez près de moi, et portez
Avec moi la moitié du rêve et de l’été;
A vous, qui comme moi, témoin de tous les âges,
Tenez l’engagement, plein d’un grave courage,
De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu,
Que l’homme en insistant réalise son Dieu,
Et qu’il a pour devoir, dans la Nature obscure,
De la doter d’une âme intelligible et pure,
De guider l’Univers avec un cœur si fort
Que toujours soit plus beau chaque instant qui se lève;
Et d’écouter avec un mystique transport
Les sublimes leçons que donnent à nos rêves
L’infatigable voix de l’amour et des morts...


OCTOBRE ET SON ODEUR...

Dans l’éther frais et pur, et clair comme un couteau,
Le soleil romanesque en hésitant arrive,
Et sa paille dorée est comme un clair chapeau
Dont les bords lumineux s’inclinent sur la rive...
Automne, quel est donc votre séduction?
Pourquoi, plus que l’été, engagez-vous à vivre?
Bacchante aux froides mains, de quelle région
Rapportez-vous la pomme au goût d’ambre et de givre?
Dans votre air épuré, argentin, élagué,
On entend bourdonner une dernière abeille.
Le soleil, étourdi et déjà fatigué,
Ne s’assied qu’un instant à l’ombre de la treille;
Les rosiers, emmêlés aux rayons blancs du jour,
Les dahlias, voilés de gouttes d’eau pesantes,
Sont encore encerclés de guêpes bruissantes,
Mais la rouille du temps les gagne tour à tour.
La fontaine sanglote une froide prière;
Dans le saule, un oiseau semble faire le guet,
Tant son cri est prudent, défiant, inquiet.
Mais les cieux, les doux cieux, ont des lacs de lumière...
Ces glauques flamboiements, cette poussière d’or,
Cet azur, embué comme une pensée ivre,
Ces soleils oscillant comme un vaisseau qui sort
De la rade, chargé de baumes et de vivres,
Flotteront-ils au toit d’un couvent florentin,
Sur les verts bananiers des Iles Canaries,
Dans un vallon d’Espagne, où jamais ne s’éteint
L’écarlate lampion des grenades mûries,
Tandis que nous entrons dans l’hiver obsédant,
Dans l’étroite saison, où, seule, la musique
Fait un espace immense, et semble un confident
Qui, saturé des pleurs de nos soirs nostalgiques,
Les porte jusqu’aux cieux, avec un cri strident!


LES RIVES ROMANESQUES

L’absorbante chaleur voile les monts d’albâtre,
Un généreux feuillage abrite les chemins,
Les hameaux ont l’odeur du laitage et de l’âtre;
Et les montagnes sont, dans l’espace bleuâtre,
Hautes et torturées comme un courage humain.
Au loin les voiliers las ont l’air de tourterelles,
Qui, dans ce paradis liquide et sommeillant,
Renonçant à l’éther laissent flotter leurs ailes
Et gisent, transpercés par le flot scintillant.
Et la nuit vient, serrant ses mailles d’argent sombre
Sur l’Alpe bondissante où le jour ruisselait,
Et c’est comme un subit, sournois coup de filet
Capturant l’horizon, qui palpite dans l’ombre
Comme un peuple d’oiseaux aux voûtes d’un palais...
Un vert fanal au port tremble dans l’eau tranquille;
Tout a la calme paix des astres arrêtés;
Il semble qu’on soit loin des champs comme des villes;
L’air est ample et profond dans l’immobilité;
Et l’on croit voir jaillir de sensibles idylles
De toute la douceur de cette nuit d’été!
Pourquoi nous trompez-vous, beauté des paysages,
Aspect fidèle et pur des romanesques nuits,
Engageante splendeur, vent courant comme un page,
Secrète expansion des odeurs, calme bruit,
Silencieux désirs montant du fond des âges?
Pourquoi nous faites-vous espérer le bonheur
Quand, par de là les lois, l’esprit, la conscience,
Vous ressemblez au but qu’entrevoit le coureur?
Dans un séjour où rien n’est péché ni douleur,
Sous l’arbre désormais béni de la science
Vous convoquez les corps et les cœurs pleins d’ardeur!
Mais, hélas! les humains et la grande Nature
N’échangent plus leur sombre et différente humeur;
Entre eux tout est mensonge, épouvante, imposture;
Les souhaits infinis, les peines, les blessures
Ne trouvent pas en elle un remède à leurs pleurs.
La terre indifférente, exhalant ses senteurs,
N’a d’accueil maternel que pour celui qui meurt.
Terre, prenez les morts, soyez douce à leur rêve;
Serrez-les contre vous, rendez-les éternels,
Donnez-leur des matins de rosée et de sève,
Mêlez-les à vos fruits, vos métaux et vos sels.
Qu’ils soient participants à vos soins innombrables,
Que, depuis le sol noir jusqu’au divin éther,
Plus légers, plus nombreux que les vents du désert,
Ils aillent, légion furtive, impondérable!
Mais nous, nous ne pouvons qu’être des cœurs humains:
Nous habitons l’esprit, les passions, la foule;
Nous sommes la moisson et nous sommes la houle;
Nous bâtissons un monde avec nos tristes mains;
Et tandis que le jour insouciant se lève
Sans jamais secourir ou protéger nos rêves,
La force de nos cœurs construit les lendemains...