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Les Climats

Chapter 47: HENRI HEINE
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About This Book

A sequence of lyric poems that conjure Mediterranean light, heat, and scent through vivid, sensory scenes of coastal towns, harbors, temples, gardens, and evening streets. The verses move between sun-drenched daytime detail and hushed nocturnal reverie, intertwining personal melancholy, longing, and erotic desire with mythic and classical allusions. Short poetic vignettes emphasize seasonal atmosphere, the persistence of memory, and the tension between beauty and unfulfilled yearning, rendered in richly musical, image-driven language.

e vent file ce soir, sous un mol ciel d’airain,
Comme un voilier sur l’Atlantique.
On entend s’éveiller le Printemps souverain,
A la fois plaintif et bachique;
Un abondant parfum, puissant, traînant et las
Triomphe et pourtant se lamente.
Le saule a de soyeux bourgeons de chinchilla
Epars sur la plaine dormante.
Un bouleversement hardi, calme et serein
A rompu et soumis l’espace;
Les messages des bois et l’effluve marin
S’accostent dans le vent qui passe!
Comment s’est-il si vite engouffré dans les bois,
Ce dieu des sèves véhémentes?
Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid!
C’est l’invisible qui fermente!
Là-bas, comme un orage aigu, accumulé,
La flèche de la cathédrale
Ajoute le fardeau de son sapin ailé
A ce ciel qui défaille et qui râle.
Et moi qui, d’un amour si grave et si puissant,
Contenais la rive et le fleuve,
Je sens qu’un mal divin veut détourner mon sang
De la tristesse où je m’abreuve;
Je sens qu’une fureur rôde aux franges des cieux,
Se suspend, pèse et se balance.
Le printemps vient ravir nos rêves anxieux;
C’est la fougueuse insouciance!
C’est un désordre ardent, téméraire, et si sûr
De sa tâche auguste et joyeuse,
Que, comme une ivre armée en fuite vers l’azur,
Nous courons vers la nue heureuse.
Nous sommes entraînés par toutes les vapeurs
Qui tressaillent et qui consentent,
Par les sonorités, les secrets, les torpeurs,
Par les odeurs réjouissantes!
Mais non, vous n’êtes pas l’universel Printemps,
O saison humide et ployée
Que j’aspire ce soir, que je touche et j’entends,
Qui m’avez brisée et noyée!
Vous êtes le parfum que j’ai toujours connu,
Depuis ma stupeur enfantine;
La présence aux beaux pieds, le regard ingénu
De ma chaude Vénus latine!
Vous êtes ce subit joueur de tambourin
A qui les montagnes répondent,
Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin
La vive effusion de l’onde!
Vous êtes le pollen des hêtres et des lis,
L’amoureuse et vaste espérance,
Et les brûlants soupirs que les nuits d’Eleusis
Ont légués à l’Ile-de-France!
C’est à moi que ce soir vous livrez le secret
De votre grâce turbulente;
Les autres ne verront que l’essor calme et frais
De votre croissance si lente.
Les autres ne verront,—Alsace aux molles eaux
Qu’un zéphyr moite endort et creuse,—
Que vos étangs gisants, qui frappent de roseaux
Votre dignité langoureuse!
Les autres ne verront que vos remparts brisés,
Que vos portes toujours ouvertes,
Où passe sans répit, sous un masque apaisé,
Le tumulte des brises vertes!
Les autres ne verront, ô ma belle cité,
Que la grave et sombre paupière
De tes toits inclinés, qui font à ta fierté
Un voile d’ombre et de prière.
Ils ne verront, ceux-là, de ton songe éternel,
Que ta plaine qui rêve et fume,
Que tes châteaux du soir, endormis dans le ciel.
J’ai vu ton frein couvert d’écume!
Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux,
Que la Marseillaise endormie;
Moi j’ai vu le soleil, de son égide en feu,
Empourprer ta feinte accalmie.
Les autres ne verront que ce grand champ des morts,
Où le Destin s’assied, hésite,
Et contemple le temps assoupi sur les corps...
Moi j’ai vu ce qui ressuscite!


CE MATIN CLAIR ET VIF...


LES NUITS DE BADEN

ans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds,
Où les noires forêts font glisser vers la ville,
Comme un acide fleuve, invisible et tranquille,
L’amère exhalaison du végétal amour,
Que de fois j’ai rêvé sur la terrasse, inerte,
Ecoutant les volets s’ouvrir sur la fraîcheur,
Dans ces secrets instants où les fleurs se concertent
Pour donner à la nuit sa surprenante odeur...
O Destin suspendu, que vous m’êtes suspect!
Sous les rameaux courbés des tilleuls centenaires
Un puéril torrent roulait son clair tonnerre;
Des orchestres jouaient dans les bosquets épais,
Mêlant au frais parfum dilaté de la terre,
Cet élément des sons, dont la force éphémère
Distend à l’infini la détresse ou la paix...
O pays de la valse et des larmes sans peines,
Pays où la musique est un vin plus hardi,
Qui, sans blâme et sans heurts, furtivement amène
Les cœurs penchants et las vers le sûr paradis
Des regards emmêlés et des chaleurs humaines,
Combien vous m’avez fait souffrir, lorsque, rêvant
Seule, sur les jardins où les parfums insistent,
J’écoutais haleter le désarroi du vent,
Tandis qu’au noir beffroi, l’horloge, noble et triste,
Transmettait de sa voix lugubre de trappiste
Le menaçant appel des morts vers les vivants!
Oui, je songe à ces soirs d’un mois de mai trop tiède,
Où tous les rossignols se liguaient contre moi,
Où la lente asphyxie amoureuse des bois
Me désolait d’espoir sans me venir en aide;
Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums;
La ville aux toits baissés, comme une jeune abbesse,
Paraissait écarter ses vantaux importuns,
Pour savourer l’espace et pleurer de tendresse!
Tout souffrait, languissait, désirait, sans moyen,
Les voluptés de l’âme et la joie inconnue.
Quand serez-vous formé, ineffable lien
Qui saurez rattacher les désirs à la nue?
Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuil
Qui, dans les nuits d’été, secrètement m’oppresse;
Et je sentais couler, sur mes mains en détresse,
Du haut d’un noir sapin qui se balance au seuil
Du romanesque hôtel que la lune caresse,
De mols bourgeons, hachés par des dents d’écureuil...


HENRI HEINE

enri Heine, j’ai fait avec vous un voyage,
C’était un soir d’automne, encor tiède, encor clair;
Heidelberg fraîchissait sous ses rouges feuillages,
Nous cherchions, dans la rue aux portails entr’ouverts,
L’humble hôtel, romantique et vieux, du Chasseur Vert.
Je reposais sur vous, compagnon invisible,
Ma tête languissante et mes cheveux défaits;
Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible,
Sur la place où le jour, lumineux et sensible,
Jetait un long appel de désir et de paix...
C’était l’heure engourdie où le soleil s’incline;
Par un mortel besoin de pleurer et de fuir,
J’ai souhaité monter sur la verte colline;
Nous nous sommes ensemble assis dans la berline
Où flottait un parfum de soierie et de cuir,
Et nous vîmes jaillir les romanesques ruines.
Sur la terrasse, auprès de la tour en lambeaux,
Des étudiants riaient avec vos bien-aimées.
Je regardais bondir les délicats coteaux
Qui frisent sous le poids des vignes renommées,
Et l’espace semblait à la fois vaste et clos.
Le Neckar, au courant scintillant et rapide,
Entraînait le soleil parmi ses fins rochers.
Nous étions tout ensemble assouvis et avides;
L’insidieux automne avait sur nous lâché
Ses tourbillons de songe et ses buis arrachés...
O sublime, languide, âpre mélancolie
Des beaux soirs où l’esprit, indomptable et captif,
Veut s’enfuir et ne peut, et rêve à la folie
D’enfermer l’univers dans un amour plaintif!
Tout à coup, dans le parc public, humide et triste,
L’orchestre qui jouait sur les bords de l’étang
Près d’un groupe attentif de studieux touristes,
Lança le son du cor qui chante dans Tristan...
Henri Heine, j’ai su alors pourquoi vos livres
Regorgent de buée et de soudains sanglots,
Pourquoi, riant, pleurant, vous voulez qu’on vous livre
La coupe de Thulé qui dort au fond des flots;
L’amour de la légende et la vaine espérance
Vous hantaient d’un appel sourdement répété:
Hélas! vous aviez trop écouté, dès l’enfance,
Les sirènes du Rhin, à Cologne et Mayence,
Quand l’odeur des tilleuls grise les nuits d’été!
Voyageur égaré dans la forêt des fables,
Moqueur désespéré qu’un mirage appelait,
Ni le chant de la mer d’Amalfi sur les sables,
Ni la Sicile, avec l’olivier et le lait,
Ne pouvait retenir votre vol inlassable,
Pour qui l’espace même est un trop lourd filet!
O soirs de Düsseldorf, quand les toits et leur neige
Font un scintillement de cristal et de sel,
Et que, petit garçon qui rentrait du collège,
Vous évoquiez déjà rêveur universel,
L’oriental aspect de la nuit de Noël!
Pourtant vous goûtiez bien la sensible Allemagne,
Les muguets jaillissant dans ses bois ingénus,
L’horloge des beffrois, dont les coups accompagnent
Les rondes et les chants des filles aux bras nus;
Vous connaissiez le poids sentimental des heures
Qui semblent fasciner l’errante volupté,
Quand l’or des calmes soirs recouvre les demeures,
Les gais marchés, le Dôme et l’Université;
Mais, fougueux inspiré, fier ami des naïades,
Les humaines amours vous berçaient tristement,
Et vous trouviez, auprès d’une enfant tendre et fade,
La double solitude où sont tous les amants!
Accablé par la voix des forêts mugissantes,
Vous inventiez Cordoue, ses palais et ses bains,
La fille de l’alcade, altière et rougissante,
Qui trahissant son âme offerte aux chérubins,
Soupire auprès d’un jeune et dédaigneux rabbin...
Les frais torrents du Hartz et la mauresque Espagne
Tour à tour enivraient votre insondable esprit.
Que de pleurs près des flots! de cris sur la montagne!
Que de lâches soupirs, ô Heine! que surprit
La gloire au front baissé, votre sombre compagne!
Parfois, vers votre cœur que brisaient les démons,
Et qui laissait couler sa détresse infinie,
Vous sentiez accourir, par la brèche des monts,
Les grands vents de Bohême et de Lithuanie;
Les cloches, les chorals, les forêts, l’ouragan
Qui composent le ciel musical d’Allemagne,
Emplissaient d’un tumulte orageux, où se joignent
Les résineux parfums des arbres éloquents,
Vos Lieder, à la fois déchirés et fringants.
Mais quand le vent se tait, quand l’étendue est calme,
Vous repoussez le verre où luit le vin du Rhin;
Le Gange, les cyprès, la paresse des palmes
Vous font de longs signaux, secrets et souverains;
Et votre œil fend l’azur et les sables marins,
Immobile, extatique et vague pèlerin!
Vous riez, et tandis que tinte votre rire,
Vos poèmes en pleurs invectivent le sort;
Vous chantez, justement, de ne pas pouvoir dire
Les sources et le but d’un multiple délire,
Rossignol florentin, Grèbe des mers du Nord,
Qui mélangez au thym du verger de Tityre
Les gais myosotis des matins de Francfort.
J’ai vu, un soir d’automne, au bord d’un chaud rivage,
Un grand voilier, chargé de grappes de cassis,
Ne plus pouvoir voguer, tant le faible équipage,
Captif sous un réseau d’effluves épaissis,
Gisait, transfiguré par le philtre imprécis
D’un arome, grisant plus encor qu’un breuvage.
O Heine! ce parfum languissant et fatal,
Cette vigne éthérée et qui pourtant accable,
N’est-ce pas le lointain et pressant idéal
Qui vous persécutait, quand de son blanc fanal
La lune illuminait, dans les forêts d’érables,
Vos soupirs envolés vers sa joue de cristal!
Vous me l’avez transmis, ce désir des conquêtes,
Cet enfantin bonheur dans les matins d’été,
Ce besoin de mourir et de ressusciter
Pour le mal que nous fait l’espoir et sa tempête;
Vous me l’avez transmis, ô mon brûlant prophète,
Ce céleste appétit des nobles voluptés!
O mon cher compagnon, dès mes jeunes années
J’ai posé dans vos mains mes doigts puissants et doux;
Bien des yeux m’ont déçue et m’ont abandonnée,
Mais toujours vos regards s’enroulent à mon cou,
Sur le chemin du rêve où je marche avec vous...

Syracuse1
Les soirs du monde6
Le port de Palerme13
Dans l’azur antique15
Le désert des soirs20
A Palerme, au jardin Tasca...22
Agrigente26
L’auberge d’Agrigente29
L’enchantement de la Sicile32
Palerme s’endormait...36
Les soirs de Catane39
Musique pour les jardins de Lombardie45
L’air brûle, la chaude magie...49
Les journées romaines52
Un automne à Venise61
Un soir à Vérone57
Va prier dans Saint-Marc63
La Messe de l’aurore à Venise66
Sirocco à Venise68
Cloches vénitiennes69
L’île des folles à Venise70
Nuit vénitienne74
Midi sonne au clocher de la tour sarrasine76
Je n’ai vu qu’un instant...83
Ainsi les jours s’en vont...85
Le retour au lac Léman89
Octobre et son odeur...92
Les rives romanesques95
Au pays de Rousseau101
Un soir en Flandre104
Bonté de l’univers que je croyais éteinte...109
Chaleur des nuits d’été...110
Automne113
Arles114
La nuit flotte...116
L’évasion118
Ceux qui n’ont respiré...121
Le ciel bleu du milieu du jour...124
La Terre127
Un soir à Londres128
Rivages contemplés133
La langueur des voyages134
Le printemps du Rhin137
Ce matin clair et vif...141
Les nuits de Baden143
Henri Heine147

La décoration de cet ouvrage a été
conçue et gravée sur bois par
  F.-L. SCHMIED  
La typographie et le tirage des
planches ont été exécutés sur
ses presses à bras; pressier:

Pierre Bouchet

Achevé d’imprimer le 30 avril 1924.