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Les colombes poignardées: roman cover

Les colombes poignardées: roman

Chapter 14: DE L’AMITIÉ
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About This Book

A series of interlinked portraits of women during wartime examines how sudden domestic and social shifts unsettle relationships and awaken desires that challenge traditional fidelity. The narrative sketches how solitude, new freedoms, and altered public life change habits and tastes, provoke betrayals and consolations, and prompt reflection on loyalty and longing. Through evocative scenes of emptied salons, modified fashions, and intimate revelations, the work explores the tension between social convention and individual yearning while presenting varied temperamental studies rather than a single narrative arc.

DE L’AMITIÉ

— L’amitié est une richesse merveilleuse, dit le poète Jean Noël, accoudé au milieu de coussins persans. Pour posséder cette richesse-là, il faut déployer autant de ruse, de patience et de courage qu’il en faut à un pauvre pour devenir riche.

— C’est bien vrai, rien ne vaut d’être des amies, dit Polly en montrant brusquement une tête ébouriffée qui émergea un instant hors de l’ombre pour revenir aussitôt à côté du délicieux visage de Dolly dont on distinguait confusément l’ovale.

— L’amitié est bien supérieure à l’amour. Elle est plus désintéressée parce qu’elle n’est pas basée sur des préoccupations d’ordre charnel, mais sur des affinités morales. Elle est aussi plus rare. Hélas ! la guerre va disperser le trésor d’amitié que nous avons constitué avec tant de peine. Plus que les villes bombardées, que les cathédrales détruites, cette perte est irréparable. Les deux ou trois camarades les plus chers que je possède périront peut-être là-bas, et avec eux le plaisir des confidences échangées, le compagnonnage du soir, une certitude de fidélité, le meilleur bonheur de la vie.

— Il me semble que si j’étais homme, dit ingénuement la grande Lucienne, je ne serais pas de cet avis, et j’aimerais assez qu’il y ait une guerre de femmes, rien que pour penser que quelques-unes de mes bonnes amies partiraient pour ne plus revenir.

— La véritable amitié, reprit Jean Noël, celle qui est noble et grande, ne peut exister chez les femmes qui ne sont liées par des pensées amicales que tant qu’intervient le trouble des sens.

Jacqueline se souleva pour protester. Elle était étendue auprès de moi. Elle avait fumé un peu. Mais au moment où elle allait parler pour affirmer que les femmes étaient susceptibles d’amitié autant que les hommes, elle craignit sans doute la résonance de sa voix et elle s’allongea à nouveau et me dit à voix basse :

— C’est absolument faux. Est-ce que je ne suis pas votre amie ? Est-ce que notre amitié n’est pas basée — comment disait-il ? — sur des affinités morales et non sur des préoccupations charnelles ? Dites ?

J’avais fumé un peu, et c’était là une question bien directe et précise pour quelqu’un qui, dans le crépuscule de la lampe rouge, est étendu à côté d’une femme charmante.

La femme charmante me regardait avec des yeux clairs, sans arrière-pensée, du moins il me le semblait. Son kimono était croisé sur son cou nu, mais pas assez pour ne pas laisser apercevoir la naissance d’une poitrine parfaite.

Je me souvins que Marco était mon véritable ami, je constatai que le regard de Jacqueline était vraiment sans arrière-pensée et je déclarai que notre amitié à Jacqueline et à moi était vraiment pure et noble entre toutes les amitiés et étrangère à tout rêve des sens.

— Merci, dit Jacqueline, un peu sèchement. Vous êtes vraiment mon ami et puis vous savez, vous, combien j’aime Marco.

Et ayant ainsi parlé, sans motif apparent, Jacqueline se rapprocha de moi, si près, si près que je sentis la chaleur de son épaule et de son corps mince contre moi.

Puis elle se détourna et prit l’attitude de quelqu’un qui boude.

Je songeais dans le vague de la fumerie, combien le cœur humain est incompréhensible, quand je m’aperçus que j’avais pris, sans y penser, la main de Jacqueline dans la mienne.

— Pourquoi boudez-vous, Jacqueline ?

— Aimez-vous cet ambre royal ? répondit-elle.

— Je l’aime en principe, si vous en portez, mais je ne le sens pas.

— Tenez, j’en ai là dans mon cou.

Je me penchai sur le cou de Jacqueline. Cet ambre royal était tout à fait exquis.