WeRead Powered by ReaderPub
Les compagnons de Jéhu cover

Les compagnons de Jéhu

Chapter 18: XVII — PERQUISITION
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative unfolds amid the tumult after the Revolution, following royalist plotters and republican agents as conspiracies, counterplots, duels, clandestine meetings, and daring rescues crisscross provincial towns and Paris. Episodes alternate historical reportage and adventure scenes, portraying shifting loyalties, secret societies, and personal entanglements of love, honor, and revenge. The plot advances through betrayals, trials, and dramatic confrontations against the backdrop of political upheaval and the emergence of centralized power, blending suspenseful action with reflections on duty and the human cost of factional conflict.

— Oh! pour y aller ce soir…

Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en même temps, secouant la tête:

— Pour y aller ce soir, ça ne se peut pas.

— Poltrons!

— Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le premier paysan.

— Que non, on n'est pas poltron pour ça, répondit le second.

— Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me soutînt cette thèse, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur.

— Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis: qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un homme, quand bien même je saurais que cet homme m'attend pour m'assassiner…

— Oui, dit Édouard; mais d'un fantôme, fût-ce d'un fantôme de moine, tu as peur?

— Mon petit monsieur Édouard, dit le paysan, laissez parler votre frère, M. Louis; vous n'êtes pas encore assez grand pour plaisanter avec ces choses-là, non.

— Non, ajouta l’autre paysan; attendez que vous ayez de la barbe au menton, mon petit monsieur.

— Je n'ai pas de barbe au menton, répondit Édouard en se redressant; mais cela n'empêche point que, si j'étais assez fort pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que ce fût le jour ou la nuit.

— Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voilà mon camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions pas.

— Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser à bout.

— Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de vos dix louis quand j'aurais le cou tordu?

— Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan.

— Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain à ma femme et à mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas?

— Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan, cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi.

— Alors, il revient des fantômes dans le pavillon? demanda
Roland.

— Je ne dis pas dans le pavillon — dans le pavillon, je n'en suis pas sûr — mais dans la chartreuse…

— Dans la chartreuse, tu en es sûr?

— Oh! oui, là, bien certainement.

— Tu les as vus?

— Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus.

— Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le second paysan.

— Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude
Philippon a entendu des chaînes.

— Ah! il y a des flammes et des chaînes? demanda Roland.

— Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai vues, moi.

— Et Claude Philippon a entendu les chaînes, répéta le premier.

— Très bien, mes amis, très bien, reprit Roland d'un ton goguenard; donc, à aucun prix, vous n'irez ce soir?

— À aucun prix.

— Pas pour tout l’or du monde.

— Et vous irez demain au jour?

— Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez levé, le sanglier sera ici.

— Il y sera que vous ne serez pas levé, répondit l’écho.

— Eh bien, fit Roland, venez me revoir après-demain.
— Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire?

— Venez toujours.

— Oh! nous viendrons.

— C'est-à-dire que, du moment où vous nous dites: «Venez!» vous pouvez être sûr que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis.

— Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sûres.

— De qui?

— Des fantômes.

Amélie jeta un cri étouffé; madame de Montrevel, seule, entendit ce cri. Louis prenait de la main congé des deux paysans, qui se cognaient à la porte, où ils voulaient passer tous les deux en même temps.

Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soirée, ni de la Chartreuse, ni du pavillon, ni des hôtes surnaturels, spectres ou fantômes, qui les hantaient.

XV — L'ESPRIT FORT

À dix heures sonnantes, tout le monde était couché au château des Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun était retiré dans sa chambre.

Deux ou trois fois pendant la soirée, Amélie s'était approchée de Roland, comme si elle eût eu quelque chose à lui dire; mais toujours la parole avait expiré sur ses lèvres.

Quand on avait quitté le salon, elle s'était appuyée à son bras, et, quoique la chambre de Roland fût située un étage au-dessus de la sienne, elle avait accompagné Roland jusqu'à la porte de sa chambre.

Roland l'avait embrassée, avait fermé sa porte, en lui souhaitant une bonne nuit et en se déclarant très fatigué.

Cependant, malgré cette déclaration, Roland, rentré chez lui, n'avait point procédé à sa toilette de nuit; il était allé à son trophée d'armes, en avait tiré une magnifique paire de pistolets d'honneur, de la manufacture de Versailles, donnée à son père par la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait soufflé dans les canons pour voir s'ils n'étaient pas vieux chargés.

Les pistolets étaient en excellent état.

Après quoi, il les avait posés côte à côte sur la table, était allé ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du côté de l'escalier pour savoir si personne ne l’épiait, et, voyant que corridor et escalier étaient solitaires, il était allé frapper à la porte de sir John.

— Entrez, dit l’Anglais. Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commencé sa toilette de nuit.

— J'ai compris, à un signe que vous m'avez fait, que vous aviez quelque chose à me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous attendais.

— Certainement, que j'ai quelque chose à vous dire, répondit
Roland en s'étendant joyeusement dans un fauteuil.

— Mon cher hôte, répondit l’Anglais, je commence à vous connaître; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je suis comme vos paysans, j'ai peur.

— Vous avez entendu ce qu'ils ont dit?

— C'est-à-dire qu'ils ont raconté une magnifique histoire de fantômes. J'ai un château en Angleterre, où il en revient, des fantômes.

— Vous les avez vus, milord?

— Oui, quand j'étais petit; par malheur, depuis que je suis grand, ils ont disparu.

— C'est comme cela, les fantômes, dit gaiement Roland, ça va, ça vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement à l'heure où il y a des fantômes à la chartreuse de Seillon.

— Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, êtes-vous sûr qu'il y en ait?

— Non; mais, après-demain, je saurai à quoi m'en tenir là-dessus.
— Comment cela?

— Je compte passer là-bas la nuit de demain.

— Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous?

— Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est impossible.

— Impossible, oh!

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hôte.

— Impossible! Pourquoi?

— Connaissez-vous les moeurs des fantômes, milord? demanda gravement Roland.

— Non.

— Eh bien, je les connais, moi: les fantômes ne se montrent que dans certaines conditions.

— Expliquez-moi cela.

— Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantômes, ou, s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les vingt ans, c'est tous les siècles.

— Et à quoi attribuez-vous cette absence de fantômes?

— Au défaut de brouillard, milord.
—Ah! ah!

— Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphère des fantômes, c'est le brouillard: en Écosse, en Danemark, en Angleterre, pays de brouillards, on regorge de fantômes: on a le spectre du père d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de César; et encore où apparaît-il à Brutus? À Philippes en Macédoine, en Thrace, c'est-à-dire dans le Danemark de la Grèce, dans l'Écosse de l'Orient, où le brouillard a trouvé moyen de rendre Ovide mélancolique à ce point qu'il a intitulé Tristes les vers qu'il y a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparaître l'ombre d'Anchise à Énée? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue? un pays de marais, une vraie grenouillère, une fabrique de rhumatismes, une atmosphère de vapeurs, par conséquent, un nid de fantômes!

— Allez toujours, je vous écoute.

— Vous avez vu les bords du Rhin?

— Oui.

— L'Allemagne, n'est-ce pas?

— Oui.

— Encore un pays de fées, d'ondines, de sylphes et, par conséquent, de fantômes (qui peut le plus, peut le moins) tout cela à cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne, où diable voulez-vous que les fantômes se réfugient? Pas la plus petite vapeur… Aussi, si j'étais en Espagne ou en Italie, je ne tenterais même pas l'aventure de demain.

— Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie, insista sir John.

— Attendez donc: je vous ai déjà expliqué comment les fantômes ne se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas certaines conditions atmosphériques; laissez-moi vous expliquer les chances qu'il faut se ménager quand on désire en voir.

— Expliquez! expliquez! dit sir John; en vérité, vous êtes l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland.

Et sir John s'étendit à son tour dans un fauteuil, s'apprêtant à écouter avec délices les improvisations de cet esprit fantasque, qu'il avait déjà vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours à peine qu'il le connaissait.

Roland s'inclina en signe de remerciement.

— Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela, milord: j'ai tant entendu parler fantômes dans ma vie, que je connais ces gaillards-là comme si je les avais faits. Pourquoi les fantômes se montrent-ils?

— Vous me demandez cela? fit sir John.

— Oui, je vous le demande.

— Je vous avoue que, n'ayant pas étudié les fantômes comme vous, je ne saurais vous faire une réponse positive.

— Vous voyez bien! Les fantômes se montrent, mon cher lord, pour faire peur à celui auquel ils apparaissent.

— C'est incontestable.

— Parbleu! s'ils ne font pas peur à celui à qui ils apparaissent, c'est celui à qui ils apparaissent qui leur fait peur: témoin M. de Turenne, dont les fantômes se sont trouvés être des faux- monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-là?

— Non.

— Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas. Voilà pourquoi, lorsqu'ils se décident à apparaître — ce qui est rare — voilà pourquoi les fantômes choisissent les nuits orageuses, où il fait des éclairs, du tonnerre, du vent: c'est leur mise en scène.

— Je suis forcé d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus juste.

— Attendez! il y a certaines secondes où l’homme le plus brave sent un frisson courir dans ses veines; du temps où je n'avais pas un anévrisme, cela m'est arrivé dix fois, quand je voyais briller sur ma tête l’éclair des sabres et que j'entendais gronder à mes oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai un anévrisme, je cours où l'éclair brille, où le tonnerre gronde; mais j'ai une chance: c'est que les fantômes ne sachent pas cela, c'est que les fantômes croient que je puis avoir peur.

— Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John.

— Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on croit, à tort ou à raison, avoir un motif de chercher la mort, je ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le répète, il est possible que les fantômes, qui savent beaucoup de choses cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci: c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue et par l'audition des objets extérieurs. Ainsi, par exemple, où les fantômes apparaissent-ils de préférence? dans les lieux obscurs, dans les cimetières, dans les vieux cloîtres, dans les ruines, dans les souterrains parce que déjà l’aspect des localités a disposé l'âme à la peur. Après quoi apparaissent-ils? après des bruits de chaînes, des gémissements, des soupirs, parce que tout cela n'a rien de bien récréatif; ils n'ont garde de venir au milieu d'une grande lumière ou après un air de contredanse; non, la peur est abîme où l'on descend marche à marche, jusqu’à ce que le vertige vous prenne, jusqu'à ce que le pied vous glisse, jusqu'à ce que vous tombiez les yeux fermés jusqu'au fond du précipice. Ainsi, lisez le récit de toutes les apparitions, voici comment les fantômes procèdent: d'abord le ciel s’obscurcit, le tonnerre gronde, le vent siffle, les fenêtres et les portes crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui à qui ils tiennent à faire peur, la lampe pétille, pâlit et s'éteint; obscurité complète! alors, dans l’obscurité, on entend des plaintes; des gémissements; des bruits de chaînes, enfin la porte s'ouvre et le fantôme apparaît. Je dois dire que toutes les apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir John?

— Parfaitement.

— Et avez-vous jamais vu qu'un fantôme ait apparu à deux personnes à la fois?

— En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire.

— C'est tout simple, mon cher lord: à deux, vous comprenez, on n'a pas peur; la peur, c'est une chose mystérieuse, étrange, indépendante de la volonté, pour laquelle il faut l’isolement, les ténèbres, la solitude. Un fantôme n'est pas plus dangereux qu'un boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades, quand il sent les coudes à gauche? Non, il va droit à la pièce, il est tué ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantômes; c'est ce qui fait qu'ils n’apparaissent pas à deux personnes à la fois! c'est ce qui fait que je veux aller seul à la chartreuse, milord; votre présence empêcherait le fantôme le plus résolu de paraître. Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la peine, eh bien, ce sera votre tour après demain. Le marché vous convient-il?

— À merveille! Mais pourquoi n’irais-je pas le premier?

— Ah! d'abord, parce que l’idée ne vous en est pas venue, et que c'est bien le moins que j'aie le bénéfice de mon idée; ensuite, parce que je suis du pays, que j’étais lié avec tous ces bons moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance de plus qu'ils m'apparaissent après leur mort; enfin, parce que, connaissant les localités, s'il faut fuir ou poursuivre, je me tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela vous paraît-il juste, mon cher lord?

— On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain?

— Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits si vous voulez; ce à quoi je tiens, c'est à la primeur. Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi, n'est-ce pas? Pas un mot à qui que ce soit au monde; les fantômes pourraient être prévenus et agir en conséquence. Il ne faut pas nous faire rouler par ces gaillards-là, ce serait trop grotesque.

— Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas?

— Si je croyais n'avoir affaire qu'à des fantômes, j'irais les deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme je vous disais tout à l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets. — Voulez-vous les miens?

— Non, merci; ceux-là, quoiqu'ils soient bons, j'ai à peu près résolu de ne m’en servir jamais.

Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre l’amertume:

— Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il faut que je dorme les poings fermés, cette nuit, pour ne pas avoir envie de dormir demain.

Et, après avoir secoué énergiquement la main de l’Anglais, il sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne.

Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il était sûr d'avoir laissée fermée.

Mais il fut à peine entré, que la vue de sa soeur lui expliqua ce changement.

— Tiens! fit-il moitié étonné, moitié inquiet, c'est toi, Amélie?

— Oui, c'est moi, fit la jeune fille.

Puis, s'approchant de son frère et lui donnant son front à baiser.

— Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon ami?

— Où cela? demanda Roland.

— À la chartreuse.

— Bon? et qui t'a dit que j'y allais?

— Oh! lorsqu'on te connaît, comme c'est difficile à deviner!

— Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas à la chartreuse?

— Je crains qu'il ne t'arrive un malheur.

— Ah çà! tu crois donc aux fantômes, toi? dit Roland en fixant son regard sur celui d'Amélie.

Amélie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur trembler dans la sienne.

— Voyons, dit Roland, Amélie, celle qu'autrefois j'ai connue, du moins, la fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, est trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est impossible que tu croies à ces contes d'apparitions, de chaînes, de flammes, de spectres, de fantômes.

— Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes: si les fantômes existent, ce sont des âmes dépouillées de leur corps, et, par conséquent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec les haines de la matière; or, pourquoi un fantôme te haïrait-il, toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal à personne?

— Bon! tu oublies ceux que j'ai tués à l’armée ou en duel.

Amélie secoua la tête.
— Je ne crains pas ceux-là.

— Que crains-tu donc, alors?

La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouillés de larmes, et, se jetant dans les bras de son frère:

— Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains!

Le jeune homme, par une légère violence, releva la tête qu'Amélie cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses longues paupières:

— Tu ne crois pas que ce soient des fantômes que j'aurai demain à combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il.

— Mon frère, ne va pas à la chartreuse! insista Amélie d'un ton suppliant, en éludant la question.

— C'est notre mère qui t'a chargée de me demander cela: avoue-le,
Amélie.

— Oh! mon frère, non, ma mère ne m'en a pas dit un mot; c'est moi qui ai deviné que tu voulais y aller.

— Eh bien, si je voulais y aller, Amélie, dit Roland d'un ton ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais.

— Même si je t'en prie à mains jointes, mon frère? dit Amélie avec un accent presque douloureux, même si je t'en prie à genoux?

Et elle se laissa glisser aux pieds de son frère. — Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables créatures dont les paroles sont un mystère, dont la bouche ne dit jamais les secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent, pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai, Amélie, parce que j'ai résolu d'y aller, et que, quand j'ai pris une fois une résolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien, et je te dirai tout bas un grand secret.

Amélie releva la tête, fixant sur Roland un regard à la fois interrogateur et désespéré.

— J'ai reconnu depuis plus d'un an, répondit le jeune homme, que j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois tranquille.

Roland prononça ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amélie, qui jusque-là était parvenue à retenir ses larmes, rentra chez elle en éclatant en sanglots.

Le jeune officier après s'être assuré que sa soeur avait refermé sa porte, referma la sienne en murmurant:

— Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la destinée.

XVI — LE FANTÔME

Le lendemain, à l’heure à peu près à laquelle nous venons de quitter Roland, le jeune officier, après s'être assuré que tout le monde était couché au château des Noires-Fontaines, entrouvrit doucement sa porte, descendit l’escalier en retenant sa respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la porte d'entrée, descendit le perron, se retourna pour s'assurer que tout était bien tranquille, et, rassuré par l’obscurité des fenêtres, il attaqua bravement la grille.

La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilité, été huilés dans la journée, tourna sans faire entendre le moindre grincement, et se referma comme elle s'était ouverte, après avoir donné passage à Roland, qui s'avança rapidement alors dans la direction du chemin de Pont-d'Ain à Bourg.

À peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un coup: celle de Montagnat lui répondit comme un écho de bronze; dix heures et demie sonnaient.

Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait à peine vingt minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait droit au monastère.

Roland était trop familiarisé depuis sa jeunesse avec les moindres laies de la forêt de Seillon pour allonger inutilement son chemin de dix minutes. Il prit donc sans hésiter à travers bois, et, au bout de cinq minutes, il reparut de l'autre côté de la forêt.

Arrivé là, il n'avait plus à traverser qu'un bout de plaine pour être arrivé au mur du verger du cloître. Ce fut l'affaire de cinq autres minutes à peine.

Au pied du mur, il s'arrêta, mais ce fut pour quelques secondes.

Il dégrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus le mur.

Son manteau ôté, il resta avec une redingote de velours, une culotte de peau blanche et des bottes à retroussis.

La redingote était serrée autour du corps par une ceinture dans laquelle étaient passés deux pistolets.

Un chapeau à larges bords couvrait son visage et le voilait d'ombre.

Avec la même rapidité qu'il s'était débarrassé du vêtement qui pouvait le gêner pour franchir le mur, il se mit à l'escalader.

Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine à trouver; il s'élança, saisit la crête du chaperon, et retomba de l’autre côté sans avoir même touché le faîte de ce mur, par-dessus lequel il avait bondi.

Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses épaules, l’agrafa de nouveau, et, à travers le verger, gagna à grands pas une petite porte qui servait de communication entre le verger et le cloître.

Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures sonnaient.

Roland s'arrêta, compta les coups, fit lentement le tour du cloître, regardant et écoutant. Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit.

Le monastère offrait l’image de la désolation et de la solitude; toutes les portes étaient ouvertes: celles des cellules, celle de la chapelle, celle du réfectoire.

Dans le réfectoire, immense pièce où les tables étaient encore dressées, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une chouette effrayée s'échappa par une fenêtre brisée, se percha sur un arbre à quelques pas de là et fit entendre son cri funèbre.

— Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois établir mon quartier général; chauves-souris et chouettes sont l’avant-garde des fantômes.

Le son de cette voix humaine, s'élevant du milieu de cette solitude, de ces ténèbres et de cette désolation, avait quelque chose d'insolite et de lugubre qui eût fait frissonner celui-là même qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui- même, n'avait pas eu une âme inaccessible à la peur.

Il chercha un point d'où il pût du regard embrasser toute la salle: une table isolée, placée sur une espèce d'estrade, à l’une des extrémités du réfectoire, et qui avait sans doute servi au supérieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant le repas, soit pour prendre son repas séparé des autres frères, lui parut un lieu d'observation réunissant tous les avantages qu'il pouvait désirer.

Appuyé au mur, il ne pouvait être surpris par derrière, et, de là, son regard, lorsqu'il serait habitué aux ténèbres, dominerait tous les points de la salle.

Il chercha un siège quelconque et trouva, renversé à trois pas de la table, l'escabeau qui avait dû être celui du convive ou du lecteur isolé.

Il s'assit devant la table, détacha son manteau pour avoir toute liberté dans ses mouvements, prit ses pistolets à sa ceinture, en disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec la crosse de l’autre:

— La séance est ouverte, dit-il à haute voix, les fantômes peuvent venir.

Ceux qui, la nuit, traversant à deux des cimetières ou des églises, ont quelquefois éprouvé, sans s'en rendre compte, ce suprême besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache à certaines localités, ceux-là seuls comprendront quelle étrange impression eût produite, sur celui qui l’eût entendue, cette voix railleuse et saccadée troublant la solitude et les ténèbres.

Elle vibra un instant dans l’obscurité, qu'elle fit en quelque sorte tressaillir; puis elle s'éteignit et mourut sans écho, s'échappant à la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du temps avaient faites sur son passage.

Comme il s'y était attendu, les yeux de Roland s'étaient habitués aux ténèbres, et maintenant, grâce à la pâle lumière de la lune, qui venait de se lever, et qui pénétrait dans le réfectoire en longs rayons blanchâtres, par les fenêtres brisées, pouvait voir distinctement d'un bout à l'autre de l’immense chambre.

Quoique évidemment, à l’intérieur comme à l'extérieur, Roland fût sans crainte, il n'était pas sans défiance, et son oreille percevait les moindres bruits.

II entendit sonner la demie. Malgré lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'église même du couvent.

Comment, dans cette ruine où tout était mort, l’horloge, cette pulsation du temps, était-elle demeurée vivante?

— Oh! oh! dit Roland, voilà qui m'indique que je verrai quelque chose.

Ces paroles furent presque un aparté; la majesté des lieux et du silence agissait sur ce coeur pétri d'un bronze aussi dur que celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre l'éternité.

Les minutes s'écoulèrent les unes après les autres; sans doute un nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait à Roland que les ténèbres s'épaississaient.

Puis il lui semblait, à mesure que minuit s'approchait, entendre mille bruits à peine perceptibles, confus et différents, qui, sans doute, venaient de ce monde nocturne qui s'éveille quand l’autre s'endort.

La nature n'a pas voulu qu'il y eût suspension dans la vie, même pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du dormeur, jusqu'au lion rôdant autour du douar de l’Arabe.

Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le désert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout à coup, à ces bruits vint se mêler de nouveau le timbre de l'horloge vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tête.

Cette fois, c'était minuit; il compta les douze coups les uns après les autres.

Le dernier se fit entendre, frissonna dans l’air comme un oiseau aux ailes de bronze, puis s'éteignit lentement, tristement, douloureusement.

En même temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une plainte.

Roland tendit l'oreille du côté d'où venait le bruit.

La plainte se fit entendre plus rapprochée.

Il se leva, mais les mains appuyées sur la table et ayant sous la paume de chacune de ses mains la crosse d’un pistolet. Un frôlement pareil à celui d'un drap ou d’une robe qui traînerait sur l'herbe, se fit entendre à sa gauche, à dix pas de lui.

II se redressa comme mû par un ressort.

Au même moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense. Cette ombre ressemblait à une de ces vieilles statues couchées sur les sépulcres; elle était enveloppée d'un immense linceul qui traînait derrière elle.

Roland douta un instant de lui-même. La préoccupation de son esprit lui faisait-elle voir ce qui n'était pas? était-il la dupe de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la médecine constate, mais ne peut expliquer?

Une plainte poussée par le fantôme fit évanouir ses doutes.

— Ah! par ma foi! dit-il en éclatant de rire, à nous deux, ami spectre!

Le spectre s'arrêta et étendit la main vers le jeune officier.

— Roland! Roland, dit le spectre d’une voix sourde, ce serait une pitié que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau où tu les as fait descendre.

Et le spectre continua son chemin sans hâter le pas.

Roland, un instant étonné, descendit de son estrade et se mit résolument à la poursuite du fantôme.

Le chemin était difficile, encombré qu'il se présentait de pierres, de bancs mis en travers, de tables renversées.

Et cependant on eût dit qu'à travers tous ces obstacles un sentier invisible était tracé pour le spectre, qui marchait du même pas sans que rien l'arrêtât.

Chaque fois qu'il passait devant une fenêtre, la lumière extérieure, si faible qu'elle fût, se réfléchissait sur ce linceul, et le fantôme dessinait ses contours, qui, la fenêtre franchie, se perdaient dans l’obscurité pour reparaître bientôt et se perdre encore.

Roland, l'oeil fixé sur celui qu'il poursuivait, craignant de le perdre de vue s'il en détachait un instant son regard, ne pouvait interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si hérissé d'obstacles pour lui.

À chaque pas, il trébuchait; le fantôme gagnait sur lui.

Le fantôme arriva près de la porte opposée à celle par laquelle il était entré, Roland vit s'ouvrir l’entrée d'un corridor obscur; il comprit que l’ombre allait lui échapper.

— Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrête, ou je fais feu!

— On ne tue pas deux fois le même corps, et la mort, tu le sais bien, continua le fantôme d'une voix sourde, n'a pas de prise sur les âmes.

— Qui es-tu donc? demanda Roland.

— Je suis le spectre de celui que tu as violemment arraché de ce monde.

Le jeune officier éclata de rire, de son rire strident et nerveux rendu plus effrayant encore dans les ténèbres.

— Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication à me donner, je ne prendrai pas même la peine de chercher, je t'en préviens.

— Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantôme avec un accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche plutôt comme un soupir que comme des paroles articulées.

Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la sueur perler à son front; par une réaction sur lui-même, il reprit sa force, et, d'une voix menaçante:

— Une dernière fois, apparition ou réalité, cria-t-il, je te préviens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu.

Le spectre fut sourd et continua son chemin.

Roland s'arrêta une seconde pour viser: le spectre était à dix pas de lui: Roland avait la main sûre, c'était lui-même qui avait glissé la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils étaient chargés.

Au moment où le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc, sous la voûte sombre du corridor, Roland fit feu.

La flamme illumina comme un éclair le corridor, dans lequel continua de s'enfoncer le spectre, sans hâter ni ralentir le pas.

Puis tout rentra dans une obscurité d'autant plus profonde que la lumière avait été plus vive.

Le spectre avait disparu sous l’arcade sombre.

Roland s'y élança à sa poursuite, tout en faisant passer son second pistolet dans sa main droite.

Mais, si court qu'eût été le temps d'arrêt, le fantôme avait gagné du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette fois en vigueur sur l'atmosphère grise de la nuit.

Il doubla le pas et arriva à l'extrémité du corridor au moment où le spectre disparaissait derrière la porte de la citerne.

Roland redoubla de vitesse; arrivé sur le seuil de la porte, il lui sembla que le spectre s'enfonçait dans les entrailles de la terre.

Cependant tout le torse était encore visible.

— Fusses-tu le démon, dit Roland, je te rejoindrai.

Et il lâcha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et de fumée le caveau dans lequel s'était englouti le spectre.

Quand la fumée fut dissipée, Roland chercha vainement; il était seul.

Roland se précipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied: partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets solides.

Il essaya de percer l’obscurité du regard; mais c'était chose impossible: le peu de lumière que laissait filtrer la lune s'arrêtait aux premières marches de la citerne.

— Oh! s'écria Roland, une torche! une torche!

Personne ne lui répondit; le seul bruit qui se fît entendre était le murmure de la source coulant à trois pas de lui.

Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du caveau, tira de sa poche une poire à poudre, deux balles tout enveloppées dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets.

Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le couloir sombre, au bout du couloir le réfectoire immense, et alla reprendre, à l’extrémité de la salle muette, la place qu'il avait quittée pour suivre le fantôme.

Là, il attendit.

Mais les heures de la nuit sonnèrent successivement jusqu'à ce qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du cloître.

— Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-être une autre fois serai-je plus heureux.

Vingt minutes après, il rentrait au château des Noires-Fontaines.

XVII — PERQUISITION

Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre que lui.

Amélie s'élança hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit.

Il était facile de voir, à la pâleur de son teint, au cercle de bistre s'étendant jusqu'à la moitié de sa joue, qu'elle n’avait pas fermé l’oeil de la nuit.

— Il ne t’est rien arrivé, Roland? s'écria-t-elle en serrant son frère dans ses bras et en le tâtant avec inquiétude.

— Rien.

— Ni à toi ni à personne?

— Ni à moi ni à personne.

— Et tu n'as rien vu?

— Je ne dis pas cela, fit Roland.

— Qu'as-tu vu, mon Dieu?

— Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tués que blessés, il n'y a personne de mort.

— Ah! je respire.

— Maintenant, si j'ai un conseil à te donner, petite soeur, c'est d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux, jusqu'à l’heure du déjeuner. Je vais faire autant, et je te promets que l’on n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir: bonne nuit ou plutôt bon matin!

Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter insoucieusement un air de chasse, il monta l’escalier du second étage.

Sir John l'attendait franchement dans le corridor.

Il alla droit au jeune homme.

— Eh bien? lui demanda-t-il.

— Eh bien, je n'ai point fait complètement buisson creux.

— Vous avez vu un fantôme?

— J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup.

— Vous allez me raconter cela.

— Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal; voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passée…

Et Roland fit un récit exact et circonstancié de l’aventure de la nuit.

— Bon! dit sir John quand Roland eut achevé, j'espère que vous en avez laissé pour moi?

— J'ai même peur, dit Roland, de vous avoir laissé le plus dur.

Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque détail, se faisant indiquer la disposition des localités:

— Écoutez, dit Roland; aujourd'hui, après déjeuner, nous irons faire à la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empêchera point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de jour vous servira à étudier les localités. Seulement, ne dites rien à personne.

— Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard?

— Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous, milord, qui êtes un bavard, c'est moi qui suis un niais.

Et il rentra dans sa chambre.

Après le déjeuner, les deux hommes descendirent les pentes du jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la Reyssouse, puis ils appuyèrent à gauche, remontèrent au bout de quarante pas, gagnèrent la grande route, traversèrent le bois, et se trouvèrent au pied du mur de la chartreuse, à l'endroit même où la veille Roland l'avait escaladé.

— Milord, dit Roland, voici le chemin.

— En bien, fit sir John, prenons-le.

Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui indiquait un homme possédant à fond sa gymnastique, l'Anglais saisit le chaperon du mur, s'assit sur le faîte, et se laissa retomber de l'autre.

Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en était point à son coup d'essai.

Tous deux se trouvèrent de l'autre côté.

L'abandon était encore plus visible de jour que la nuit.

L'herbe avait poussé partout dans les allées et montait jusqu'aux genoux; les escaliers étaient envahis par des vignes devenues si épaisses, que le raisin n’y pouvait mûrir sous l'ombre des feuilles; en plusieurs endroits, le mur était dégradé, et le lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commençait à s'étendre de tous côtés.

Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pêchers, abricotiers, ils avaient poussé avec la liberté des hêtres et des chênes de la forêt, dont ils semblaient envier la hauteur et l'épaisseur, et la sève, tout entière absorbée par les branches aux jets multiples et vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus.

Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agitées devant eux, sir John et Roland devinèrent que la couleuvre, cette hôtesse rampante de la solitude, avait établi là son domicile et fuyait tout étonnée qu'on la dérangeât.

Roland conduisit son ami droit à la porte donnant du verger dans le cloître; mais, avant d'entrer dans le cloître, il jeta les yeux sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, était arrêtée le jour.

Du cloître, il passa dans le réfectoire: là, le jour lui révéla sous leur véritable aspect les objets que l'obscurité avait revêtus des formes fantastiques de la nuit.

Roland montra à sir John l'escabeau renversé, la table rayée sous les batteries des pistolets, la porte par laquelle était entré le fantôme.

Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi à la piste du fantôme; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrêté, mais qui étaient faciles à franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait pris connaissance de la localité.

Arrivé à l'endroit où il avait fait feu, il retrouva les bourres, mais il chercha inutilement la balle.

Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il était cependant impossible, si la balle n'avait pas laissé de traces sur la muraille, qu'elle n'eût point atteint le fantôme.

Et cependant, si le fantôme avait été atteint et présentait un corps solide, comment se faisait-il que ce corps fût resté debout? comment, au moins, n'avait-il point été blessé? et comment, ayant été blessé, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang?

Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle.

Lord Tanlay n'était pas loin d'admettre que son ami eût eu affaire à un spectre véritable.

— On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramassé la balle.

— Mais, si vous avez tiré sur un homme, comment la balle n'est- elle pas entrée?

— Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous son linceul.

C'était possible: cependant, sir John secoua la tête en signe de doute; il aimait mieux croire à un événement surnaturel, cela le fatiguait moins.

L'officier et lui continuèrent leur investigation.

On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva à l'autre extrémité du verger.

C'était là que Roland avait revu son spectre, un instant disparu sous la voûte sombre.

Il alla droit à la citerne; il semblait suivre encore le fantôme, tant il hésitait peu.

Là, il comprit l'obscurité de la nuit devenue plus intense encore par l'absence de tout reflet extérieur: à peine y voyait-on pendant le jour.

Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long, prit un briquet, y alluma de l'amadou, et à l’amadou une allumette.

Les deux torches flambèrent.

Il s'agissait de découvrir le passage par où le fantôme avait disparu.

Roland et sir John approchèrent les torches du sol.

La citerne était pavée de grandes dalles de liais qui semblaient parfaitement jointes les unes aux autres.

Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il avait cherché la première. Une pierre se trouvait sous ses pieds, il repoussa la pierre et aperçut un anneau scellé dans une des dalles.

Sans rien dire, Roland passa sa main dans l’anneau, s'arc-bouta sur ses pieds et tira à lui.

La dalle tourna sur son pivot avec une facilité qui indiquait qu'elle opérait souvent la même manoeuvre.

En tournant, elle découvrit l’entrée du souterrain.

— Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre.

Et il descendit dans l’ouverture béante.

Sir John le suivit.

Ils firent le même trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il était revenu rendre compte de son expédition; au bout du souterrain, ils trouvèrent la grille donnant sur les caveaux funéraires.

Roland secoua la grille; la grille n'était point fermée, elle céda.

Ils traversèrent le cimetière souterrain et atteignirent l'autre grille; comme la première, elle était ouverte.

Roland marchant toujours le premier, ils montèrent quelques marches et se trouvèrent dans le choeur de la chapelle où s'était passée la scène que nous avons racontée entre Morgan et les compagnons de Jéhu.

Seulement, les stalles étaient vides, le choeur était solitaire, et l'autel, dégradé par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses cierges flamboyants, ni sa nappe sainte.

Il était évident pour Roland que là avait abouti la course du faux fantôme, que sir John s'obstinait à croire véritable.

Mais, que le fantôme fût vrai ou faux, sir John avouait que c'était là en effet que sa course avait dû aboutir.

Il réfléchit un instant, puis, après cet instant de réflexion:

— Eh bien, dit l’Anglais, puisque c'est à mon tour à veiller ce soir, puisque j'ai le droit de choisir la place où je veillerai, je veillerai là, dit-il.

Et il montra une espèce de table formée au milieu du choeur par le pied de chêne qui supportait autrefois l'aile du lutrin.

— En effet, dit Roland avec la même insouciance que s'il se fût agi de lui-même, vous ne serez pas mal là; seulement, comme ce soir vous pourriez trouver la pierre scellée et les deux grilles fermées, nous allons chercher une issue qui vous conduise, directement ici.

Au bout de cinq minutes, l'issue était trouvée.

La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de cette sacristie, une fenêtre dégradée donnait passage dans la forêt.

Les deux hommes sortirent par la fenêtre et se trouvèrent dans le plus épais du bois, juste à vingt pas de l'endroit où ils avaient tué le sanglier.

— Voilà notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord, comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette forêt où l'on a déjà assez de mal à se retrouver de jour, je vous accompagnerai jusqu'ici.

— Oui, mais, moi entré, vous vous retirez aussitôt, dit l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la susceptibilité des fantômes: vous sachant à quelques pas de moi, ils pourraient hésiter à apparaître, et, puisque vous en avez vu un, je veux aussi en voir un au moins.

— Je me retirerai, répondit Roland, soyez tranquille; seulement, ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur.

— Laquelle?

— C'est qu'en votre qualité d'Anglais et d'hérétique; ils ne soient mal à l’aise avec vous.

— Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le temps d'abjurer d'ici à ce soir!

Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient à voir: en conséquence, ils revinrent au château.

Personne, pas même Amélie, n'avait paru soupçonner dans leur promenade autre chose qu'une promenade ordinaire.

La journée se passa donc sans questions et même sans inquiétudes apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle était déjà bien avancée.

On se mit à table, et, à la grande joie d'Édouard, on projeta une nouvelle chasse.

Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le dîner et pendant une partie de la soirée.

À dix heures, comme d'habitude, chacun était rentré dans sa chambre, seulement Roland était dans celle de sir John.

La différence des caractères éclatait visiblement dans les préparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme pour un duel.

Les pistolets furent chargés avec le plus grand soin et passés à la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait gêner ses mouvements, ce fut une grande redingote à collet qu'il endossa par-dessus son habit.

À dix heures et demie, tous deux sortirent avec les mêmes précautions que Roland avait prises pour lui tout seul.

À onze heures moins cinq minutes, ils étaient au pied de la fenêtre dégradée, mais à laquelle des pierres tombées de la voûte pouvaient servir de marchepied.

Là, ils devaient, selon leurs conventions, se séparer.
Sir John rappela ces conditions à Roland:

— Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement, à mon tour, une recommandation.

— Laquelle?

— Je n'ai pas retrouvé les balles parce que l’on est venu les enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas l’empreinte qu'elles avaient conservée sans doute.

— Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles conservée?

— Celle des chaînons d'une cotte de mailles; mon fantôme était un homme cuirassé.

— Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantôme, moi.

Puis, après un moment de silence où un soupir de l’Anglais exprimait son regret profond d'être forcé de renoncer au spectre:

— Et votre recommandation? dit-il.

— Tirez au visage.

L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et disparut.

— Bonne nuit! lui cria Roland.

Et, avec cette insouciance du danger qu'en général un soldat a pour lui-même et pour ses compagnons, Roland, comme il l’avait promis à sir John, reprit le chemin du château des Noires- Fontaines.

XVIII — LE JUGEMENT

Le lendemain, Roland, qui n'était parvenu à s'endormir que vers deux heures du matin, s'éveilla à sept heures.

En s'éveillant, il réunit ses souvenirs épars, se rappela ce qui s'était passé la veille, entre lui et sir John, et s'étonna qu'à son retour l'Anglais ne l’eût point éveillé.

Il s'habilla vivement et alla, au risque de le réveiller au milieu de son premier sommeil, frapper à la porte de la chambre de sir John.

Mais sir John ne répondit point.

Roland frappa plus fort.

Même silence.

Cette fois, un peu d'inquiétude se mêlait à la curiosité de
Roland.

La clef était en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et plongea dans la chambre un regard rapide.

Sir John n'était point dans la chambre, sir John n'était point rentré.

Le lit était intact.

Qu'était-il donc arrivé?

Il n'y avait pas un instant à perdre, et, avec la rapidité de résolution que nous connaissons à Roland, on devine qu'il ne perdit pas un instant.

Il s'élança dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau de chasse à sa ceinture, son fusil en bandoulière, et sortit.

Personne n'était encore éveillé, sinon la femme de chambre.

Roland la rencontra sur l’escalier:

— Vous direz à madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti pour faire un tour dans la forêt de Seillon avec mon fusil; qu'on ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas précisément à l’heure du déjeuner.

Et Roland s'élança rapidement hors du château.

Dix minutes après, il était près de la fenêtre où, la veille, à onze heures du soir, il avait quitté lord Tanlay.

Il écouta: on n'entendait aucun bruit à l'intérieur; à l’extérieur seulement, l’oreille d'un chasseur pouvait reconnaître toutes ces rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois.

Roland escalada la fenêtre avec son agilité ordinaire et s'élança de la sacristie dans le choeur.

Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur, mais le vaisseau entier de la petite chapelle, était vide.

Les fantômes avaient-ils fait suivre à l’Anglais le chemin opposé à celui qu'il avait suivi lui-même?

C'était possible.

Roland passa rapidement derrière l’autel, gagna la grille des caveaux: la grille était ouverte.

Il s'engagea dans le cimetière souterrain.

L'obscurité l'empêchait de voir dans ses profondeurs. Il appela à trois reprises sir John; personne ne lui répondit.

Il gagna l’autre grille donnant dans le souterrain; elle était ouverte comme la première.

Il s'engagea dans le passage voûté.

Seulement, là, comme il eût été impossible, au milieu des ténèbres, de se servir de son fusil, il le passa en bandoulière et mit le couteau de chasse à la main.

En tâtonnant, il s'enfonça toujours davantage sans rencontrer personne, et, au fur et à mesure qu'il allait en avant, l’obscurité redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la citerne était fermée.

Il arriva ainsi à la première marche de l’escalier, monta jusqu'à ce qu'il touchât la dalle tournante avec sa tête, fit un effort, la dalle tourna.

Roland revit le jour.

Il s'élança dans la citerne.

La porte qui donnait sur le verger était ouverte; Roland sortit par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait entre la citerne et le corridor, à l’autre extrémité duquel il avait fait feu sur son fantôme.

Il traversa le corridor et se trouva dans le réfectoire.

Le réfectoire était vide.

Comme il avait fait dans le souterrain funèbre, Roland appela trois fois sir John.

L'écho étonné, qui semblait avoir désappris les sons de la parole humaine, lui répondit seul en balbutiant.

Il n'était point probable que sir John fût venu de ce côté; il fallait retourner au point de départ.

Roland repassa par le même chemin et se retrouva dans le choeur de la chapelle.

C'était là que sir John avait dû passer la nuit, c'était là qu'on devait retrouver sa trace.

Roland s'avança dans le choeur.

À peine y fut-il, qu'un cri s'échappa de sa poitrine.

Une large tache de sang s'étendait à ses pieds et tachait les dalles du choeur.

De l'autre côté du choeur, à quatre pas de celle qui rougissait le marbre à ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large, non mois rouge, non moins récente, et qui semblait faire le pendant de la première. Une de ces taches était à droite, l'autre à gauche de cette espèce de piédestal devant lequel milord avait dit qu'il établirait son domicile.

Roland s'approcha du piédestal; le piédestal était ruisselant de sang.

C'était là évidement que le drame s'était passé.

Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laissées, le drame avait été terrible.

Roland, en sa double qualité de chasseur et de soldat, devait être un habile chercheur de piste.

Il avait pu calculer ce qu'a répandu de sang un homme mort, ou ce qu'en répand un homme blessé.

Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blessés.

Maintenant, quelles étaient les probabilités?

Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de gauche, étaient probablement le sang de deux des antagonistes de sir John.

Le sang du piédestal, était probablement le sien.

Attaqué de deux côtés, à droite et à gauche, il avait fait feu des deux mains et avait tué ou blessé un homme de chaque coup.

De là les deux taches de sang qui rougissaient le pavé.

Attaqué à son tour lui-même, il avait été frappé près du piédestal, et sur le piédestal son sang avait rejailli.

Au bout de cinq secondes d'examen, Roland était aussi sûr de ce que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres yeux.

Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de sir John?

Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquiétait assez peu.

Mais il tenait fort à savoir ce qu'était devenu celui de sir John.

Une trace de sang partait du piédestal et allait jusqu’à la porte.

Le corps de sir John avait été porté dehors.

Roland secoua la porte massive; elle n'était fermée qu'au pêne.

Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre côté du seuil, il retrouva les traces de sang.

Puis, à travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les gens qui emportaient le corps.

Les branches brisées, les herbes foulées conduisirent Roland jusqu'à la lisière de la forêt donnant sur le chemin de Pont-d'Ain à Bourg.

Là, vivant ou mort, le corps semblait avoir été déposé le long du talus du fossé.

Après quoi, plus rien.

Un homme passa, venant du côté du château des Noires-Fontaines;
Roland alla à lui.

— N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontré personne? demanda-t-il.

— Si fait, répondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient un corps sur une civière.

— Ah! s'écria Roland, et ce corps était celui d'un homme vivant?

— L'homme était pâle et sans mouvement, et il avait bien l'air d'être mort.

— Le sang coulait-il?

— J'en ai vu des gouttes sur le chemin.

— En ce cas, il vit.

Alors, tirant un louis de sa poche:

— Voilà un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet, à Bourg; dis-lui de monter à cheval et de se rendre à franc étrier au château des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger de mort.

Et, tandis que le paysan, stimulé par la récompense reçue, pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret de fer, pressait la sienne vers le château.

Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilité, aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arrivé à sir John, nous allons le mettre au courant des événements de la nuit.

Sir John, comme on l’a vu, était entré à onze heures moins quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'était rien autre chose qu'une chapelle élevée au milieu du bois.

De la sacristie, il avait passé dans le choeur.

Le choeur était vide et paraissait solitaire. Une lune assez brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps voilée par les nuages, infiltrait son rayon bleuâtre à travers les fenêtres en ogive et les vitraux de couleur à moitié brisés de la chapelle.

Sir John pénétra jusqu'au milieu du choeur, s'arrêta devant le piédestal et s'y tint debout.

Les minutes s'écoulèrent; mais, cette fois, ce ne fut point l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut l'église de Péronnaz, c'est-à-dire du village le plus proche de la chapelle où sir John attendait.

Tout se passa, jusqu'à minuit, comme tout s'était passé pour Roland, c'est-à-dire que sir John ne fut distrait que par de vagues rumeurs et par des bruits passagers.

Minuit sonna: c'était le moment qu'attendait avec impatience sir John, car c'était celui où l'événement devait se produire, si un événement quelconque se produisait.

Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et voir une lumière apparaître du côté de la grille qui communiquait aux tombeaux.

Toute son attention se porta donc de ce côté.

Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et tenant une torche à la main.