«Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout entières en faveur du peuple.
«La République est mal gouvernée depuis deux ans; vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux; vous l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je remplis. Vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général avec l'énergie, la fermeté, la confiance que j'ai toujours vues en vous.
«La liberté, la victoire, la paix, replaceront la République française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l’ineptie et la trahison ont pu, seules, lui faire perdre.»
Les soldats applaudirent avec frénésie; c'était une déclaration de guerre au Directoire, et des soldats applaudissent toujours à une déclaration de guerre.
Le général mit pied à terre, au milieu des cris et des bravos.
Il entra aux Tuileries.
C'était la seconde fois qu'il franchissait le seuil du palais des Valois, dont les voûtes avaient si mal abrité la couronne et la tête du dernier Bourbon qui y avait régné.
À ses côtés marchait le citoyen Roederer.
En le reconnaissant, Bonaparte tressaillit. — Ah! dit-il, citoyen Roederer, vous étiez ici dans la matinée du 10 août?
— Oui, général, répondit le futur comte de l’Empire.
— C'est vous qui avez donné à Louis XVI le conseil de se rendre à l'Assemblée nationale?
— Oui.
— Mauvais conseil, citoyen Roederer! je ne l’eusse pas suivi.
— Selon que l'on connaît les hommes on les conseille. Je ne donnerai pas au général Bonaparte le conseil que j'ai donné au roi Louis XVI. Quand un roi a, dans son passé, la fuite à Varennes et le 20 juin, il est difficile à sauver!
Au moment où Roederer prononçait ces paroles, on était arrivé devant une fenêtre qui donnait sur le jardin des Tuileries.
Bonaparte s'arrêta, et, saisissant Roederer par le bras:
— Le 20 juin, dit-il, j'étais là (et il montrait du doigt la terrasse du bord de l’eau), derrière le troisième tilleul; je pouvais voir, à travers la fenêtre ouverte, le pauvre roi avec le bonnet rouge sur la tête; il faisait une piteuse figure, j'en eus pitié.
— Et que fîtes-vous?
— Oh! je ne fis rien, je ne pouvais rien faire: j'étais lieutenant d'artillerie; seulement j'eus envie d'entrer, comme les autres, et de dire tout bas: «Sire! Donnez-moi quatre pièces d'artillerie, et je me charge de vous balayer toute cette canaille!»
Que serait-il arrivé si le lieutenant Bonaparte eût cédé à son envie, et, bien accueilli par Louis XVI, eût, en effet, balayé _cette canaille, _c'est-à-dire le peuple de Paris? En mitraillant, le 20 juin, au profit du roi, n'eût-il plus eu à mitrailler, le 13 vendémiaire, au profit de la Convention?…
Pendant que l'ex-procureur-syndic, demeuré rêveur, esquissait peut-être déjà, dans sa pensée, les premières pages de son _Histoire du Consulat, _Bonaparte se présentait à la barre du conseil des Anciens, suivi de son état-major, suivi lui-même de tous ceux qui avaient voulu le suivre.
Quand le tumulte causé par l’arrivée de cette foule fut apaisé, le président donna lecture au général du décret qui l’investissait du pouvoir militaire. Puis, en l’invitant à prêter serment:
— Celui qui ne promit jamais en vain des victoires à la patrie, ajouta le président, ne peut qu'exécuter religieusement sa nouvelle promesse de la servir et de lui rester fidèle.
Bonaparte étendit la main et dit solennellement: — Je le jure!
Tous les généraux répétèrent après lui, chacun pour soi:
— Je le jure!
Le dernier achevait à peine, quand Bonaparte reconnut le secrétaire de Barras, ce même Bollot, dont le directeur avait parlé le matin à ses deux collègues.
Il était purement et simplement venu là pour pouvoir rendre compte à son patron de ce qui se passait; Bonaparte le crut chargé de quelque mission secrète de la part de Barras.
Il résolut de lui épargner le premier pas, et, marchant droit au jeune homme:
— Vous venez de la part des directeurs? dit-il.
Puis, sans lui donner le temps de répondre:
— Qu'ont-ils fait, continua-t-il, de cette France que j'avais laissée si brillante? J'avais laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre; j'avais laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; j'avais laissé les millions de l’Italie, j'ai retrouvé la spoliation et la misère! Que sont devenus cent mille Français que je connaissais tous par leur nom? Ils sont morts!
Ce n'était point précisément au secrétaire de Barras que ces choses devaient être dites; mais Bonaparte voulait les dire, avait besoin de les dire; peu lui importait à qui il les disait.
Peut-être même, à son point de vue, valait-il mieux qu'il les dît à quelqu'un qui ne pouvait lui répondre.
En ce moment, Sieyès se leva.
— Citoyens, dit-il, les directeurs Moulin et Gohier demandent à être introduits.
— Ils ne sont plus directeurs, dit Bonaparte, puisqu'il n'y a plus de Directoire.
— Mais, objecta Sieyès, ils n'ont pas encore donné leur démission.
— Qu'ils entrent donc et qu'ils la donnent, répliqua Bonaparte.
Moulin et Gohier entrèrent.
Ils étaient pâles mais calmes; ils savaient qu'ils venaient chercher la lutte, et que, derrière leur résistance, il y avait peut-être Sinnamari. Les déportés qu'ils avaient faits au 18 fructidor leur en montraient le chemin.
— Je vois avec satisfaction, se hâta de dire Bonaparte, que vous vous rendez à nos voeux et à ceux de vos deux collègues.
Gohier fit un pas en avant, et, d'une voix ferme:
— Nous nous rendons, non pas à vos voeux ni à ceux de nos deux collègues, qui ne sont plus nos collègues, puisqu'ils ont donné leur démission, mais aux voeux de la loi: elle veut que le décret qui transfère à Saint-Cloud le siège du corps législatif soit proclamé sans délai; nous venons remplir le devoir que nous impose la loi, bien déterminés à la défendre contre les factieux, quels qu’ils soient, qui tenteraient à l’attaquer.
— Votre zèle ne nous étonne point, reprit froidement Bonaparte, et c'est parce que vous êtes connu pour un homme aimant votre pays que vous allez vous réunir à nous.
— Nous réunir à vous! et pour quoi faire?
— Pour sauver la République.
— Sauver la République!.. il fut un temps, général, où vous aviez l’honneur d'en être le soutien; mais, aujourd'hui, c'est à nous qu'est réservée la gloire de la sauver.
— La sauver! fit Bonaparte, et avec quoi? avec les moyens que vous donne votre Constitution? Voyez donc! elle croule de toute part, et, quand même je ne la pousserais pas du doigt à cette heure, elle n'aurait pas huit jours à vivre.
— Ah! s'écria Moulin, vous avouez enfin vos projets hostiles!
— Mes projets ne sont pas hostiles! s’écria Bonaparte en frappant le parquet du talon de sa botte; la République est en péril, il faut la sauver, je le veux!
— Vous le voulez dit Gohier, mais il me semble que c'est au
Directoire, et non à vous, de dire: «Je le veux!»
— Il n'y a plus de Directoire!
— En effet, on m'a dit qu'un instant avant notre entrée, vous aviez annoncé cela.
— Il n'y a plus de Directoire du moment où Sieyès et Roger-Ducos ont donné leur démission.
— Vous vous trompez: il y a un Directoire tant qu'il reste trois directeurs, et ni Moulin, ni moi, ni Barras, ne vous avons donné la nôtre.
En ce moment, on glissa un papier dans la main de Bonaparte en disant:
— Lisez!
Bonaparte lut.
— Vous vous trompez vous-même, reprit-il: Barras a donné sa démission, car la voici. La loi veut que vous soyez trois pour exister: vous n'êtes que deux! et qui résiste à la loi, vous l’avez dit tout à l'heure, est un rebelle.
Puis, donnant le papier au président:
— Réunissez, dit-il, la démission du citoyen Barras à celle des citoyens Sieyès et Ducos, et proclamez la déchéance du Directoire. Moi, je vais l’annoncer à mes soldats.
Moulin et Gohier restèrent anéantis; cette démission de Barras détruisait tous leurs projets.
Bonaparte n'avait plus rien à faire au conseil des Anciens, et il lui restait encore beaucoup de choses à faire dans la cour des Tuileries.
Il descendit, suivi de ceux qui l'avaient accompagné pour monter.
À peine les soldats le virent-ils reparaître, que les cris de «Vive Bonaparte!» retentirent plus bruyants et plus pressés qu'à son arrivée.
Il sauta sur son cheval et fit signe qu'il voulait parler.
Dix mille voix qui éclataient en cris se turent à la fois, et le silence se fit comme par enchantement.
— Soldats! dit Bonaparte d'une voix si puissante, que tout le monde l’entendit, vos compagnons d'armes, qui sont aux frontières, sont dénués des choses les plus nécessaires; le peuple est malheureux. Les auteurs de tant de maux sont les factieux contre lesquels je vous rassemble aujourd'hui. J'espère sous peu vous conduire à la victoire; mais, auparavant, il faut réduire à l'impuissance de nuire tous ceux qui voudraient s'opposer au bon ordre public et à la prospérité générale!
Soit lassitude du gouvernement dictatorial, soit fascination exercée par l'homme magique qui en appelait à la victoire, si longtemps oubliée en son absence, des cris d'enthousiasme s'élevèrent, et, comme une traînée de poudre enflammée, se communiquèrent des Tuileries au Carrousel, du Carrousel aux rues adjacentes.
Bonaparte profita de ce mouvement, et, se tournant vers Moreau:
— Général, lui dit-il, je vais vous donner une preuve de l’immense confiance que j'ai en vous. Bernadotte, que j'ai laissé chez moi, et qui refuse de nous suivre, a eu l’audace de me dire que, s'il recevait un ordre du Directoire, il l'exécuterait, quels que fussent les perturbateurs. Général, je vous confie la garde du Luxembourg; la tranquillité de Paris et le salut de la République sont entre vos mains.
Et, sans attendre la réponse de Moreau, il mit son cheval au galop et se porta sur le point opposé de la ligne.
Moreau, par ambition militaire, avait consenti à jouer un rôle dans ce grand drame: il était forcé d'accepter celui que lui distribuait l’auteur.
Gohier et Moulin, en revenant au Luxembourg, ne trouvèrent rien de changé en apparence; toutes les sentinelles étaient à leurs postes. Ils se retirèrent dans un des salons de la présidence afin de se consulter. Mais à peine venaient-ils d'entrer en conférence, que le général Jubé, commandant du Luxembourg, recevait l'ordre de rejoindre Bonaparte aux Tuileries avec la garde directoriale, et que Moreau prenait sa place avec des soldats encore électrisés par le discours de Bonaparte.
Cependant, les deux directeurs rédigeaient un message au conseil des Cinq-Cents, message où ils protestaient énergiquement contre ce qui venait de se faire. Quand il fut terminé, Gohier le remit à son secrétaire, et Moulin, tombant d'inanition, passa chez lui pour prendre quelque nourriture.
Il était près de quatre heures de l’après-midi.
Un instant après, le secrétaire de Gohier rentra tout agité.
— Eh bien! lui demanda Gohier, vous n'êtes pas encore parti?
— Citoyen président, répondit le jeune homme, nous sommes prisonniers au palais!
— Comment! prisonniers?
— La garde est changée, et ce n'est plus le général Jubé qui la commande.
— Qui le remplace donc?
— J'ai cru entendre que c'était le général Moreau.
— Moreau? impossible!… et Barras, le lâche! où est-il?
— Parti pour sa terre de Grosbois. — Ah! il faut que je voie Moulin! s'écria Gohier en s'élançant vers la porte.
Mais, à l'entrée du corridor, il trouva une sentinelle qui lui barra le passage.
Gohier voulut insister.
— On ne passe pas! dit la sentinelle.
— Comment! on ne passe pas?
— Non.
— Mais je suis le président Gohier.
— On ne passe pas! c'est la consigne.
Gohier vit que cette consigne, il ne parviendrait point à la faire lever. L'emploi de la force était impossible. Il rentra chez lui.
Pendant ce temps, le général Moreau se présentait chez Moulin: il venait pour se justifier.
Mais, sans vouloir l’entendre, l'ex-directeur lui tourna le dos; et, comme Moreau insistait:
— Général, lui dit-il, passez dans l’antichambre: c'est la place des geôliers.
Moreau courba la tête et comprit seulement alors dans quel piège, fatal à sa renommée, il venait de tomber.
À cinq heures, Bonaparte reprenait le chemin de la rue de la Victoire; tout ce qu'il y avait de généraux et d'officiers supérieurs à Paris l'accompagnaient.
Les plus aveugles, ceux qui n'avaient pas compris le 13 vendémiaire, ceux qui n'avaient pas compris le retour d'Égypte, venaient de voir rayonner au-dessus des Tuileries l'astre flamboyant de son avenir; et, chacun ne pouvant être planète, c'était à qui se ferait satellite!
Les cris de «Vive Bonaparte!» qui venaient du bas de la rue du
Mont-Blanc, et montaient comme une marée sonore vers la rue de la
Victoire, annoncèrent à Joséphine le retour de son époux.
L'impressionnable créole l’attendait avec anxiété; elle s'élança au-devant de lui, tellement émue qu'elle ne pouvait prononcer une seule parole.
— Voyons, voyons, lui dit Bonaparte redevenant le bonhomme qu'il était dans son intérieur, tranquillise-toi; tout ce que l'on a pu faire aujourd'hui est fait.
— Et tout est-il fait, mon ami?
— Oh! non, répondit Bonaparte.
— Ainsi, ce sera à recommencer demain?
— Oui; mais demain, ce n'est qu'une formalité.
La formalité fut un peu rude; mais chacun sait le résultat des événements de Saint-Cloud: nous nous dispenserons donc de les raconter, nous reportant tout de suite au résultat, pressé que nous sommes de revenir au véritable sujet de notre drame, dont la grande figure historique, que nous y avons introduite, nous a un instant écarté.
Un dernier mot.
Le 20 brumaire, à une heure du matin, Bonaparte était nommé premier consul pour dix ans, et se faisait adjoindre Cambacérès et Lebrun, à titre de seconds consuls, bien résolu toutefois à concentrer dans sa personne, non seulement les fonctions de ses deux collègues, mais encore celles des ministres.
Le 20 brumaire au soir, il couchait au Luxembourg, dans le lit du citoyen Gohier, mis en liberté dans la journée; ainsi que son collègue Moulin.
Roland fut nommé gouverneur du château du Luxembourg.
XXV — UNE COMMUNICATION IMPORTANTE
Quelque temps après cette révolution militaire, qui avait eu un immense retentissement dans toute l’Europe, dont elle devait un instant bouleverser la face comme la tempête bouleverse la face de l'Océan; quelque temps après, disons-nous, dans la matinée du 30 nivôse, autrement et plus clairement dit pour nos lecteurs, du 20 janvier 1800, Roland, en décachetant la volumineuse correspondance que lui valait sa charge nouvelle, trouva, au milieu de cinquante autres demandes d'audience, une lettre ainsi conçue:
«Monsieur le gouverneur,
«Je connais votre loyauté, et vous allez voir si j'en fais cas.
«J'ai besoin de causer avec vous pendant cinq minutes; pendant ces cinq minutes, je resterai masqué.
«J'ai une demande à vous faire.
«Cette demande, vous me l'accorderez ou me la refuserez; dans l'un et l’autre cas, n'essayant de pénétrer dans le palais du Luxembourg que pour l’intérêt du premier consul Bonaparte et de la cause royaliste, à laquelle j'appartiens, je vous demande votre parole d'honneur de me laisser sortir librement comme vous m'aurez laissé entrer.
«Si demain, à sept heures du soir, je vois une lumière isolée à la fenêtre située au-dessous de l'horloge, c'est que le colonel Roland de Montrevel m'aura engagé sa parole d'honneur, et je me présenterai hardiment à la petite porte de l'aile gauche du palais, donnant sur le jardin.
«Afin que vous sachiez d'avance à qui vous engagez ou refusez votre parole, je signe d'un nom qui vous est connu, ce nom ayant déjà, dans une circonstance que vous n'avez probablement pas oubliée, été prononcé devant vous «MORGAN, «Chef des compagnons de Jéhu.»
Roland relut deux fois la lettre, resta un instant pensif; puis, tout à coup, il se leva, et, passant dans le cabinet du premier consul, il lui tendit silencieusement la lettre.
Celui-ci la lut sans que son visage trahît la moindre émotion, ni même le moindre étonnement, et, avec un laconisme tout lacédémonien:
— Il faut mettre la lumière, dit-il.
Et il rendit la lettre à Roland.
Le lendemain, à sept heures du soir, la lumière brillait à la fenêtre, et, à sept heures cinq minutes, Roland, en personne, attendait à la petite porte du jardin.
Il y était à peine depuis quelques instants, que trois coups furent frappés à la manière des francs-maçons, c'est-à-dire deux et un.
La porte s'ouvrit aussitôt: un homme enveloppé d'un manteau se dessina en vigueur sur l’atmosphère grisâtre de cette nuit d'hiver; quant à Roland, il était absolument caché dans l’ombre.
Ne voyant personne, l’homme au manteau demeura une seconde immobile.
— Entrez, dit Roland.
— Ah! c'est vous, colonel.
— Comment savez-vous que c'est moi? demanda Roland.
— Je reconnais votre voix.
— Ma voix! mais, pendant les quelques secondes où nous nous sommes trouvés dans la même chambre, à Avignon, je n'ai point prononcé une seule parole.
— En ce cas, j'aurai entendu votre voix ailleurs.
Roland chercha où le chef des compagnons de Jéhu avait pu entendre sa voix.
Mais celui-ci, gaiement:
— Est-ce une raison, colonel, parce que je connais votre voix, pour que nous restions à cette porte?
— Non pas, dit Roland; prenez-moi par le pan de mon habit, et suivez-moi; j'ai défendu à dessein qu'on éclairât l'escalier et le corridor qui conduisent à ma chambre.
— Je vous sais gré de l'intention; mais, avec votre parole, je traverserais le palais d'un bout à l’autre, fût-il éclairé a giorno, comme disent les Italiens.
— Vous l’avez, ma parole, répondit Roland; ainsi, montez hardiment.
Morgan n'avait pas besoin d'être encouragé, il suivit hardiment son guide.
Au haut de l'escalier, celui-ci prit un corridor aussi sombre que l'escalier lui-même, fit une vingtaine de pas, ouvrit une porte et se trouva dans sa chambre.
Morgan l'y suivit.
La chambre était éclairée, mais par deux bougies seulement.
Une fois entré, Morgan rejeta son manteau et déposa ses pistolets sur une table.
— Que faites-vous? demanda Roland.
— Ma foi, avec votre permission, dit gaiement son interlocuteur, je me mets à mon aise.
— Mais ces pistolets dont vous vous dépouillez…?
— Ah çà! croyez-vous que ce soit pour vous que je les ai pris?
— Pour qui donc?
— Mais pour dame Police; vous entendez bien que je ne suis pas disposé à me laisser prendre par le citoyen Fouché, sans brûler quelque peu la moustache au premier de ses sbires qui mettra la main sur moi.
— Alors, une fois ici, vous avez la conviction de n'avoir plus rien à craindre?
— Parbleu! dit le jeune homme, puisque j'ai votre parole.
— Alors, pourquoi n'ôtez-vous pas votre masque?
— Parce que ma figure n'est que moitié à moi; l’autre moitié est à mes compagnons. Qui sait si un seul de nous, reconnu, n'entraîne pas les autres à la guillotine? car vous pensez bien, colonel, que je ne me dissimule pas que c'est là le jeu que nous jouons.
— Alors, pourquoi le jouez-vous?
— Ah! que voilà une bonne question! Pourquoi allez-vous sur le champ de bataille; où une balle peut vous trouer la poitrine ou un boulet vous emporter la tête?
— C'est bien différent, permettez-moi de vous le dire: sur un champ de bataille, je risque une mort honorable.
— Ah çà! vous figurez-vous que, le jour où j'aurai eu le cou tranché par le triangle révolutionnaire, je me croirai déshonoré? Pas le moins du monde: j'ai la prétention d'être un soldat comme vous; seulement, tous ne peuvent pas servir leur cause de la même façon: chaque religion a ses héros et ses martyrs; bienheureux dans ce monde les héros, mais bienheureux dans l'autre les martyrs!
Le jeune homme avait prononcé ces paroles avec une conviction qui n'avait pas laissé que d'émouvoir ou plutôt d'étonner Roland.
— Mais, continua Morgan, abandonnant bien vite l'exaltation, et revenant à la gaieté qui paraissait le trait distinctif de son caractère, je ne suis pas venu pour faire de la philosophie politique; je suis venu pour vous prier de me faire parler au premier consul.
— Comment! au premier consul? s'écria Roland.
— Sans doute; relisez ma lettre: je vous dis que j'ai une demande à vous faire?
— Oui.
— Eh bien, cette demande, c'est de me faire parler au général
Bonaparte.
— Permettez, comme je ne m'attendais point à cette demande…
— Elle vous étonne: elle vous inquiète même. Mon cher colonel, vous pourrez, si vous ne vous en rapportez pas à ma parole, me fouiller des pieds à la tête, et vous verrez que je n'ai d'autres armes que ces pistolets, que je n'ai même plus, puisque les voilà sur votre table. Il y a mieux: prenez-en un de chaque main, placez-vous entre le premier consul et moi, et brûlez-moi la cervelle au premier mouvement suspect que je ferai. La Condition vous va-t-elle?
— Mais si je dérange le premier consul pour qu'il écoute la communication que vous avez à lui faire, vous m'assurez que cette communication en vaut la peine?
— Oh! quant à cela, je vous en réponds!
Puis, avec son joyeux accent:
— Je suis pour le moment, ajouta-t-il, l'ambassadeur d'une tête couronnée, ou plutôt découronnée, ce qui ne la rend pas moins respectable pour les nobles coeurs; d'ailleurs, je prendrai peu de temps à votre général, monsieur Roland, et, du moment où la conversation traînera en longueur, il pourra me congédier; je ne me le ferai pas redire à deux fois, soyez tranquille.
Roland demeura un instant pensif et silencieux.
— Et c'est au premier consul seul que vous pouvez faire cette communication?
— Au premier consul seul, puisque, seul, le premier consul peut me répondre.
— C'est bien, attendez-moi, je vais prendre ses ordres.
Roland fit un pas vers la chambre de son général; mais il s'arrêta, jetant un regard d'inquiétude vers une foule de papiers amoncelés sur sa table.
Morgan surprit ce regard.
— Ah! bon! dit-il, vous avez peur qu'en votre absence je ne lise ces paperasses? Si vous saviez comme je déteste lire! c'est au point que ma condamnation à mort serait sur cette table, que je ne me donnerais pas la peine de la lire; je dirais: C'est l'affaire du greffier, à chacun sa besogne. Monsieur Roland, j'ai froid aux pieds, je vais en votre absence me les chauffer, assis dans votre fauteuil; vous m'y retrouverez à votre retour, et je n'en aurai pas bougé.
— C'est bien, monsieur, dit Roland.
Et il entra chez le premier consul.
Bonaparte causait avec le général Hédouville, commandant en chef des troupes de la Vendée.
En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna avec impatience.
— J'avais dit à Bourrienne que je n'y étais pour personne.
— C'est ce qu'il m'a appris en passant, mon général; mais je lui ai répondu que je n'étais pas quelqu'un.
— Tu as raison. Que me veux-tu? dis vite.
— Il est chez moi.
— Qui cela?
— L'homme d'Avignon.
— Ah! ah! et que demande-t-il?
— Il demande à vous voir.
— À me voir, moi?
— Oui; vous, général; cela vous étonne?
— Non; mais que peut-il avoir à me dire.
— Il a obstinément refusé de m'en instruire; mais j'oserais affirmer que ce n'est ni un importun ni un fou.
— Non; mais c'est peut-être un assassin.
Roland secoua la tête.
— En effet, du moment où c'est toi qui l'introduis…
— D'ailleurs, il ne se refuse pas à ce que j'assiste à la conférence: je serai entre vous et lui.
Bonaparte réfléchit un instant.
— Fais-le entrer, dit-il.
— Vous savez, mon général, qu'excepté moi…
— Oui; le général Hédouville aura la complaisance d'attendre une seconde; notre conversation n'est point de celles que l'on épuise en une séance. Va, Roland.
Roland sortit, traversa le cabinet de Bourrienne, rentra dans sa chambre, et retrouva Morgan, qui se chauffait les pieds comme il avait dit.
— Venez! le premier consul vous attend, dit le jeune homme.
Morgan se leva et suivit Roland.
Lorsqu'ils rentrèrent dans le cabinet de Bonaparte, celui-ci était seul.
Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chef des compagnons de Jéhu, et ne fit point de doute que ce ne fût le même homme qu'il avait vu à Avignon.
Morgan s'était arrêté à quelques pas de la porte, et, de son côté, regardait curieusement Bonaparte, et s'affermissait dans la conviction que c'était bien lui qu'il avait entrevu à la table d'hôte le jour où il avait tenté cette périlleuse restitution des deux cents louis volés par mégarde à Jean Picot.
— Approchez, dit le premier consul.
Morgan s'inclina et fit trois pas en avant.
Bonaparte répondit à son salut par un léger signe de tête.
— Vous avez dit à mon aide de camp, le colonel Roland, que vous aviez une communication à me faire.
— Oui, citoyen premier consul.
— Cette communication exige-t-elle le tête-à-tête?
— Non, citoyen premier consul, quoiqu'elle soit d'une telle importance…
— Que vous aimeriez mieux que je fusse seul..
— Sans doute, mais la prudence…
— Ce qu'il y a de plus prudent en France, citoyen Morgan, c'est le courage.
— Ma présence chez vous, général, est une preuve que je suis parfaitement de votre avis.
Bonaparte se retourna vers le jeune colonel.
— Laisse-nous seuls, Roland, dit-il.
— Mais, mon général!… insista celui-ci.
Bonaparte s'approcha de lui; puis, tout bas:
— Je vois ce que c'est, reprit-il: tu es curieux de savoir ce que ce mystérieux chevalier de grand chemin peut avoir à me dire, sois tranquille, tu le sauras…
— Ce n'est pas cela; mais, si, comme vous le disiez tout à l'heure, cet homme était un assassin?
— Ne m'as-tu pas répondu que non? Allons, ne fais pas l’enfant, laisse-nous.
Roland sortit.
— Nous voilà seuls, monsieur dit le premier consul; parlez!
Morgan, sans répondre, tira une lettre de sa poche et la présenta au général.
Le général l'examina: elle était à son adresse et fermée d'un cachet aux trois fleurs de lis de France.
— Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela, monsieur?
— Lisez, citoyen premier consul.
Bonaparte ouvrit la lettre et alla droit à la signature.
— «Louis» dit-il.
— Louis, répéta Morgan.
— Quel Louis?
— Mais Louis de Bourbon, je présume.
— M. le comte de Provence, le frère de Louis XVI?
— Et, par conséquent, Louis XVIII depuis que son neveu le Dauphin est mort.
Bonaparte regarda de nouveau l'inconnu; car il était évident que ce nom de Morgan, qu'il s'était donné, n'était qu'un pseudonyme destiné à cacher son véritable nom.
Après quoi, reportant son regard sur la lettre, il lut:
«3 janvier 1800,
«Quelle que soit leur conduite apparente, monsieur, des hommes tels que vous n'inspirent jamais d'inquiétude; vous avez accepté une place éminente, je vous en sais gré: mieux que personne, vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d'une grande nation: Sauvez la France de ses propres fureurs, et vous aurez rempli le voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les générations futures béniront votre mémoire. Si vous doutez que je sois susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français; clément par caractère, je le serai encore par raison. Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione et d’Arcole, le conquérant de l’Italie et de l’Égypte ne peut préférer à la gloire une vaine célébrité. Ne perdez pas un temps précieux: nous pouvons assurer la gloire de la France, je dis_ nous _parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela et qu'il ne le pourrait sans moi. Général, l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre le bonheur à mon peuple.
«LOUIS.»
Bonaparte se retourna vers le jeune homme, qui attendait debout, immobile et muet comme une statue.
— Connaissez-vous le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
Le jeune homme s'inclina.
— Oui, citoyen premier consul.
— Elle était cachetée, cependant.
— Elle a été envoyée sous cachet volant à celui qui me l'a remise, et, avant même de me la confier, il me l'a fait lire afin que j'en connusse bien toute l'importance.
— Et peut-on savoir le nom de celui qui vous l'a confiée?
— Georges Cadoudal.
Bonaparte, tressaillit légèrement.
— Vous connaissez Georges Cadoudal? demanda-t-il.
— C'est mon ami.
— Et pourquoi vous l'a-t-il confiée, à vous, plutôt qu'à un autre?
— Parce qu'il savait qu'en me disant que cette lettre devait vous être remise en main propre, elle serait remise comme il le désirait.
— En effet, monsieur, vous avez tenu votre promesse.
— Pas encore tout à fait, citoyen premier consul.
— Comment cela? ne me l'avez-vous pas remise?
— Oui; mais j'ai promis, de rapporter une réponse.
— Et si je vous dis que je ne veux pas en faire?
— Vous aurez répondu, pas précisément comme j'eusse désiré que vous le fissiez; mais ce sera toujours une réponse.
Bonaparte demeura quelques instants pensif. Puis, sortant de sa rêverie par un mouvement d'épaules:
— Ils sont fous! dit-il.
— Qui cela, citoyen? demanda Morgan.
— Ceux qui m'écrivent de pareilles lettres; fous, archifous! Croient-ils donc que je suis de ceux qui prennent leurs exemples dans le passé, qui se modèlent sur d'autres hommes? Recommencer Monk! à quoi bon? Pour faire un Charles II! Ce n'est, ma foi, pas la peine. Quand on a derrière soi Toulon, le 13 vendémiaire, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, on est un autre homme que Monk, et l'on a le droit d'aspirer à autre chose qu'au duché d'Albemarle et au commandement des armées de terre et de mer de Sa Majesté Louis XVIII.
— Aussi, vous dit-on de faire vos conditions, citoyen premier consul.
Bonaparte tressaillit au son de cette voix comme s'il eût oublié que quelqu'un était là.
— Sans compter, reprit-il, que c'est une famille perdue, un rameau mort d'un tronc pourri; les Bourbons se sont tant mariés entre eux, que c'est une race abâtardie, qui a usé sa sève et toute sa vigueur dans Louis XIV. Vous connaissez l'histoire, monsieur? dit Bonaparte en se tournant vers le jeune homme.
— Oui, général, répondit celui-ci; du moins, comme un ci-devant peut la connaître.
— Eh bien, vous avez dû remarquer dans l'histoire, dans celle de France surtout, que chaque race a son point de départ, son point culminant et sa décadence. Voyez les Capétiens directs: partis de Hugues, ils arrivent à leur apogée avec Philippe-Auguste et Louis IX, et tombent avec Philippe V et Charles IV. Voyez les Valois: partis de Philippe VI, ils ont leur point culminant dans François Ier et tombent avec Charles IX et Henri III. Enfin, voyez les Bourbons: partis de Henri IV, ils ont leur point culminant dans Louis XIV et tombent avec Louis XV et Louis XVI; seulement, ils tombent plus bas que les autres: plus bas dans la débauche avec Louis XV, plus bas dans le malheur avec Louis XVI. Vous me parlez des Stuarts, et vous me montrez l'exemple de Monk. Voulez-vous me dire qui succède à Charles II? Jacques II; et à Jacques II? Guillaume d'Orange, un usurpateur. N'aurait-il pas mieux valu, je vous le demande, que Monk mît tout de suite la couronne sur sa tête? Eh bien, si j'étais assez fou pour rendre le trône à Louis XVIII, comme Charles II, il n'aurait pas d'enfants, comme Jacques II, son frère Charles X lui succéderait, et, comme Jacques II, il se ferait chasser par quelque Guillaume d'Orange. Oh! non, Dieu n'a pas mis la destinée d'un beau et grand pays qu'on appelle la France entre mes mains pour que je la rende à ceux qui l'ont jouée et qui l'ont perdue.
— Remarquez, général, que je ne vous demandais pas tout cela.
— Mais, moi, je vous le demande…
— Je crois que vous me faites l'honneur de me prendre pour la postérité.
Bonaparte tressaillit, se retourna, vit à qui il parlait, et se tut.
— Je n'avais besoin, continua Morgan avec une dignité qui étonna celui auquel il s'adressait, que d'un oui ou d'un non.
— Et pourquoi aviez-vous besoin de cela?
— Pour savoir si nous continuerions de vous faire la guerre comme à un ennemi, ou si nous tomberions à vos genoux comme devant un sauveur.
— La guerre! dit Bonaparte, la guerre! insensés ceux qui me la font; ne voient-ils pas que je suis l'élu de Dieu?
— Attila disait la même chose.
— Oui; mais il était l’élu de la destruction, et moi, je suis celui de l'ère nouvelle; l’herbe séchait où il avait passé: les moissons mûriront partout où j'aurai passé la charrue. La guerre! dites-moi ce que sont devenus ceux qui me l’ont faite Ils sont couchés dans les plaines du Piémont, de la Lombardie ou du Caire.
— Vous oubliez la Vendée. La Vendée est toujours debout.
— Debout, soit; mais ses chefs? mais Cathelineau, mais Lescure, mais La Rochejacquelein, mais d'Elbée, mais Bonchamp, mais Stofflet, mais Charrette?
— Vous ne parlez là que des hommes: les hommes ont été moissonnés, c'est vrai; mais le principe est debout, et tout autour de lui combattent aujourd'hui d'Autichamp, Suzannet, Grignon, Frotté, Châtillon, Cadoudal; les cadets ne valent peut- être pas les aînés; mais pourvu qu'ils meurent à leur tour, c'est tout ce que l'on peut exiger d'eux.
— Qu'ils prennent garde! si je décide une campagne de la Vendée, je n'y enverrai ni des Santerre ni des Rossignol!
— La Convention y a envoyé Kléber, et le Directoire Hoche!…
— Je n'enverrai pas, j'irai moi-même.
— Il ne peut rien leur arriver de pis que d'être tués, comme
Lescure, ou fusillés, comme Charette.
— Il peut leur arriver que je leur fasse grâce.
— Caton nous a appris comment on échappait au pardon de César.
— Ah! faites attention: vous citez un républicain!
— Caton est un de ces hommes dont on peut suivre l'exemple, à quelque parti que l'on appartienne.
— Et si je vous disais que je tiens la Vendée dans ma main?…
— Vous?
— Et que, si je veux, dans trois mois elle sera pacifiée?
Le jeune homme secoua la tête.
— Vous ne me croyez pas?
— J'hésite à vous croire.
— Si je vous affirme que ce que je dis est vrai; si je vous le prouve en vous disant par quel moyen, ou plutôt par quels hommes, j'y arriverai?
— Si un homme comme le général Bonaparte m'affirme une chose, je la croirai, et si cette chose qu'il m'affirme est la pacification de la Vendée, je lui dirai à mon tour: Prenez garde! mieux vaut pour vous la Vendée combattant que la Vendée conspirant: la Vendée combattant, c'est l'épée; la Vendée conspirant c'est le poignard.
— Oh! je le connais, votre poignard, dit Bonaparte; le voilà!
Et il alla prendre dans un tiroir le poignard qu'il avait tiré des mains de Roland et le posa sur une table, à la portée de la main de Morgan.
— Mais, ajouta-t-il, il y a loin de la poitrine de Bonaparte au poignard d'un assassin; essayez plutôt.
Et il s'avança sur le jeune homme en fixant sur lui son regard de flamme.
— Je ne suis pas venu ici pour vous assassiner, dit froidement le jeune homme; plus tard, si je crois votre mort indispensable au triomphe de la cause, je ferai de mon mieux, et, si alors je vous manque, ce n'est point parce que vous serez Marius et que je serai le Cimbre… Vous n'avez pas autre chose à me dire, citoyen premier consul? continua le jeune homme en s'inclinant.
— Si fait; dites à Cadoudal que, lorsqu'il voudra se battre contre l'ennemi au lieu de se battre contre des Français, j'ai dans mon bureau son brevet de colonel tout signé.
— Cadoudal commande, non pas à un régiment, mais à une armée; vous n'avez pas voulu déchoir en devenant, de Bonaparte, Monk; pourquoi voulez-vous qu'il devienne, de général, colonel?… Vous n'avez pas autre chose à me dire, citoyen premier consul?
— Si fait; avez-vous un moyen de faire passer ma réponse au comte de Provence?
— Vous voulez dire au roi Louis XVIII?
— Ne chicanons pas sur les mots; à celui qui m'a écrit.
— Son envoyé est au camp des Aubiers.
— Eh bien! je change d'avis, je lui réponds; ces Bourbons sont si aveugles, que celui-là interpréterait mal mon silence.
Et Bonaparte, s'asseyant à son bureau, écrivit la lettre suivante avec une application indiquant qu'il tenait à ce qu'elle fût lisible.
«J'ai reçu, monsieur, votre lettre; je vous remercie de la bonne opinion que vous y exprimez sur moi. Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres; sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France, l’histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec plaisir que vous êtes environné de tout ce qui peut contribuer à la tranquillité de votre retraite.
«BONAPARTE.»
Et, pliant et cachetant la lettre, il écrivit l'adresse: _À monsieur le comte de Provence, _la remit à Morgan, puis appela Roland, comme s'il pensait bien que celui-ci n'était pas loin.
— Général?… demanda le jeune officier, paraissant en effet au même instant.
— Reconduisez monsieur jusque dans la rue, dit Bonaparte; jusque- là, vous répondez de lui.
Roland s'inclina en signe d'obéissance, laissa passer le jeune homme, qui se retira sans prononcer une parole, et sortit derrière lui.
Mais, avant de sortir, Morgan jeta un dernier regard sur
Bonaparte.
Celui-ci était debout, immobile, muet et les bras croisés, l'oeil fixé sur ce poignard, qui préoccupait sa pensée plus qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même.
En traversant la chambre de Roland, le chef des compagnons de Jéhu reprit son manteau et ses pistolets.
Tandis qu'il les passait à sa ceinture:
— Il paraît, lui dit Roland, que le citoyen premier consul vous a montré le poignard que je lui ai donné.
— Oui, monsieur, répondit Morgan.
— Et vous l’avez reconnu?
— Pas celui-là particulièrement… tous nos poignards se ressemblent.
— Eh bien! fit Roland, je vais vous dire d'où il vient.
— Ah!… Et d'où vient-il?
— De la poitrine d'un de mes amis, où vos compagnons, et peut- être vous-même l’aviez enfoncé.
— C'est possible, répondit insoucieusement le jeune homme; mais votre ami se sera exposé à ce châtiment.
— Mon ami a voulu voir ce qui ce passait la nuit dans la chartreuse de Seillon.
— Il a eu tort.
— Mais, moi, j'avais eu le même tort la veille, pourquoi ne m'est-il rien arrivé?
— Parce que sans doute quelque talisman vous sauvegardait.
— Monsieur, je vous dirai une chose: c'est que je suis un homme de droit chemin et de grand jour; il en résulte que j'ai horreur du mystérieux.
— Heureux ceux qui peuvent marcher au grand jour et suivre le grand chemin, monsieur de Montrevel.
— C'est pour cela que je vais vous dire le serment que j'ai fait, monsieur Morgan. En tirant le poignard que vous avez vu de la poitrine de mon ami, le plus délicatement possible, pour ne pas en tirer son âme en même temps, j'ai fait serment que ce serait désormais entre ses assassins et moi une guerre à mort, et c'est en grande partie pour vous dire cela à vous-même que je vous ai donné la parole qui vous sauvegardait.
— C'est un serment que j'espère vous voir oublier, monsieur de
Montrevel.
— C'est un serment que je tiendrai dans toutes les occasions, monsieur Morgan, et vous serez bien aimable de m'en fournir une le plus tôt possible.
— De quelle façon, monsieur?
— Eh bien! mais, par exemple, en acceptant avec moi une rencontre soit au bois de Boulogne, soit au bois de Vincennes; nous n'avons pas besoin de dire, bien entendu, que nous nous battons parce que vous ou vos amis avez donné un coup de poignard à lord Tanlay. Non, nous dirons ce que vous voudrez, que c'est à propos, par exemple… (Roland chercha) de l’éclipse de lune qui doit avoir lieu le 12 du mois prochain. Le prétexte vous va-t-il?
— Le prétexte m'irait, monsieur, répondit Morgan avec un accent de mélancolie dont on l’eût cru incapable, si le duel lui-même me pouvait aller. Vous avez fait un serment, et vous le tiendrez, dites-vous? Eh bien! tout initié en fait un aussi en entrant dans la compagnie de Jéhu: c'est de n'exposer dans aucune querelle particulière une vie qui appartient à sa cause, et non plus à lui.
— Oui; si bien que vous assassinez, mais ne vous battez pas.
— Vous vous trompez, nous nous battons quelquefois.
— Soyez assez bon pour m'indiquer une occasion d'étudier ce phénomène.
— C'est bien simple: tâchez, monsieur de Montrevel, de vous trouver, avec cinq ou six hommes résolus comme vous, dans quelque diligence portant l'argent du gouvernement; défendez ce que nous attaquerons, et l’occasion que vous cherchez sera venue; mais, croyez-moi, faites mieux que cela: ne vous trouvez pas sur notre chemin.
— C'est une menace, monsieur? dit le jeune homme en relevant la tête.
— Non, monsieur, fit Morgan d'une voix douce, presque suppliante, c'est une prière.
— M'est-elle particulièrement adressée, ou la feriez-vous à un autre?
— Je la fais à vous particulièrement.
Et le chef des compagnons de Jéhu appuya sur ce dernier mot.
— Ah! ah! fit le jeune homme, j'ai donc le bonheur de vous intéresser?
— Comme un frère, répondit Morgan, toujours de sa même voix douce et caressante.
— Allons, dit Roland, décidément c'est une gageure.
En ce moment, Bourrienne entra.
— Roland, dit-il, le premier consul vous demande.
— Le temps de reconduire monsieur jusqu'à la porte de la rue, et je suis à lui.
— Hâtez-vous; vous savez qu'il n'aime point à attendre.
— Voulez-vous me suivre, monsieur? dit Roland à son mystérieux compagnon.
— Il y a longtemps que je suis à vos ordres, monsieur.
— Venez, alors.
Et Roland, reprenant le même chemin par lequel il avait amené Morgan, le reconduisit, non pas jusqu'à la porte donnant dans le jardin — le jardin était fermé — mais jusqu'à celle de la rue.
Arrivé là:
— Monsieur, dit-il à Morgan, je vous ai donné ma parole, je l'ai tenue fidèlement; mais, pour qu'il n'y ait point de malentendu entre nous, dites-moi bien que cette parole était pour une fois et pour aujourd'hui seulement.
— C'est comme cela que je l'ai entendu, monsieur.
— Ainsi, cette parole, vous me la rendez?
— Je voudrais la garder, monsieur; mais je reconnais que vous êtes libre de me la reprendre.
— C'est tout ce que je désirais. Au revoir, monsieur Morgan.
— Permettez-moi de ne pas faire le même souhait, monsieur de
Montrevel.
Les deux jeunes gens se saluèrent avec une courtoisie parfaite, Roland rentrant au Luxembourg, et Morgan prenant, en suivant la ligne d'ombre projetée par la muraille, une des petites rues qui conduisent à la place Saint-Sulpice.
C'est celui-ci que nous allons suivre.
XXVI — LE BAL DES VICTIMES
Au bout de cent pas à peine, Morgan ôta son masque; au milieu des rues de Paris, il courait bien autrement risque d'être remarqué avec un masque que remarqué sans masque.
Arrivé rue Taranne, il frappa à la porte d'un petit hôtel garni qui faisait le coin de cette rue et de la rue du Dragon, entra, prit sur un meuble un chandelier, à un clou la clef du numéro 42, et monta sans éveiller d'autre sensation que celle d'un locataire bien connu qui rentre après être sorti.
Dix heures sonnaient à la pendule au moment même où il refermait sur lui la porte de sa chambre.
Il écouta attentivement les heures, la lumière de la bougie ne se projetant pas jusqu'à la cheminée; puis, ayant compté dix coups:
— Bon! se dit-il à lui-même, je n'arriverai pas trop tard.
Malgré cette probabilité, Morgan parut décidé à ne point perdre de temps; il passa un papier flamboyant sous un grand foyer préparé dans la cheminée, et qui s'enflamma aussitôt, alluma quatre bougies, c'est-à-dire tout ce qu'il y en avait dans la chambre, en disposa deux sur la cheminée, deux sur la commode en face, ouvrit un tiroir de la commode, et étendit sur le lit un costume complet d'incroyable du dernier goût.
Ce costume se composait d'un habit court et carré par devant, long par derrière, d'une couleur tendre, flottant entre le vert d'eau et le gris-perle, d'un gilet de panne chamois à dix-huit boutons de nacre, d'une immense cravate blanche de la plus fine batiste, d'un pantalon collant de casimir blanc, avec un flot de rubans à l’endroit où il se boutonnait, c'est-à-dire au-dessous du mollet; enfin des bas de soie gris-perle, rayés transversalement du même vert que l’habit, et de fins escarpins à boucles de diamants.
Le lorgnon de rigueur n'était pas oublié.
Quant au chapeau, c'était le même que celui dont Carle Vernet a coiffé son élégant du Directoire.
Ces objets préparés, Morgan parut attendre avec impatience.
Au bout de cinq minutes, il sonna; un garçon parut.
— Le perruquier, demanda Morgan, n'est-il point venu?
À cette époque, les perruquiers n'étaient pas encore des coiffeurs.
— Si fait, citoyen, répondit le garçon, il est venu; mais vous n'étiez pas encore rentré, et il a dit qu'il allait revenir. Du reste, comme vous sonniez, on frappait à la porte; c'était probablement…
— Voilà! voilà! dit une voix dans l’escalier.
— Ah! bravo! fit Morgan; arrivez, maître Cadenette! il s'agit de faire de moi quelque chose comme Adonis.
— Ce ne sera pas difficile, monsieur le baron, dit le perruquier.
— Eh bien, eh bien, vous voulez donc absolument me compromettre, citoyen Cadenette?
— Monsieur le baron, je vous en supplie, appelez-moi Cadenette tout court, cela m'honorera, car ce sera une preuve de familiarité; mais ne m'appelez pas citoyen: fi! c'est une dénomination révolutionnaire; et, au plus fort de la Terreur, j'ai toujours appelé mon épouse _madame _cadenette. Maintenant, excusez-moi de ne pas vous avoir attendu; mais il y a ce soir grand bal rue du Bac, bal des victimes (le perruquier appuya sur ce mot); j'aurais cru que monsieur le baron devait en être.
— Ah çà! fit Morgan en riant, vous êtes donc toujours royaliste,
Cadenette?
Le perruquier mit tragiquement la main sur son coeur.
— Monsieur le baron, dit-il, c'est non seulement une affaire de conscience, mais aussi une affaire d'état.
— De conscience! je comprends, maître Cadenette, mais d'état! que diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle à faire à la politique?
— Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'apprêtant à coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate!
— Chut, Cadenette!
— Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses- là.
— Alors vous êtes un ci-devant?
— Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur le baron désire-t-il?
— Les oreilles de chien, et les cheveux retroussés par derrière.
— Avec un oeil de poudre?
— Deux yeux si vous voulez, Cadenette.
— Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a trouvé que chez moi de la poudre à la maréchale! monsieur le baron, pour une boîte de poudre, on était guillotiné.
— J'ai connu des gens qui l’ont été pour moins que cela, Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez être un ci-devant; j'aime à me rendre compte de tout.
— C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins aristocrates?
— Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes de la société.
— C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de la société, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me voyez, j'ai coiffé un soir madame de Polignac; mon père a coiffé madame du Barry, mon grand-père madame de Pompadour; nous avions nos privilèges, monsieur: nous portions l'épée. Il est vrai que, pour éviter les accidents qui pouvaient arriver entre têtes chaudes comme les nôtres, la plupart du temps nos épées étaient en bois; mais tout au moins, si ce n'était pas la chose, c'était le simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un soupir, ce temps-là, c'était le beau temps, non seulement des perruquiers, mais aussi de la France. Nous étions de tous les secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait été trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine, à qui a-t-elle confié ses diamants? au grand, à l’illustre Léonard, au prince de la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi pour renverser l'échafaudage d'une puissance qui reposait sur les perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Régence, sur les crêpes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette.
— Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux révolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue, autant qu'il sera en mon pouvoir, à l’exécration publique.
— M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette absurdité: «Revenez à la nature» et le citoyen Talma, qui a inventé les coiffures à la Titus.
— C'est vrai, Cadenette, c'est vrai.
— Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'espérance. M. Barras n'a jamais abandonné la poudre, et le citoyen Moulin a conservé la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout anéanti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!… Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de chien de sa pratique, à la bonne heure, voilà de véritables cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui tiennent le fer, que c'est à croire que vous portez perruque. Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez être beau comme Adonis… Ah! si Vénus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que Mars eût été jaloux.
Et Cadenette, arrivé, au bout de son travail, et satisfait de son oeuvre, présenta un miroir à main à Morgan, qui se regarda avec complaisance.
— Allons, allons! dit-il au perruquier, décidément, mon cher, vous êtes un artiste! Retenez bien cette coiffure-là: si jamais on me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes à mon exécution, c'est cette coiffure-là que je me choisis.
— Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit sérieusement le perruquier.
— Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un écu pour la peine que vous avez prise. Ayez la bonté de dire en descendant que l'on m'appelle une voiture.
Cadenette poussa un soupir.
— Monsieur le baron, dit-il, il y a une époque où je vous eusse répondu: Montrez-vous à la cour avec cette coiffure, et je serai payé; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut vivre… Vous aurez votre voiture.
Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'écu de Morgan dans sa poche, fit le salut révérencieux des perruquiers et des maîtres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette.
Une fois la coiffure achevée, ce devait être chose bientôt faite; la cravate, seule, prit un peu de temps à cause des brouillards qu'elle nécessitait, mais Morgan se tira de cette tâche difficile en homme expérimenté, et, à onze heures sonnantes, il était prêt à monter en voiture.
Cadenette n'avait point oublié la commission: un fiacre attendait à la porte.
Morgan y sauta en criant:
— Rue du Bac, n° 60.
Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et s'arrêta au n° 60.
— Voilà votre course payée double, mon ami, dit Morgan, mais à la condition que vous ne stationnerez pas à la porte.
Le fiacre reçut trois francs et disparut au coin de la rue de
Varennes.
Morgan jeta les yeux sur la façade de la maison; c'était à croire qu'il s'était trompé de porte, tant cette façade était sombre et silencieuse.
Cependant Morgan n'hésita point, il frappa d'une certaine façon.
La porte s'ouvrit.
Au fond de la cour s'étendait un grand bâtiment ardemment éclairé.
Le jeune homme se dirigea vers le bâtiment; à mesure qu'il approchait, le son des instruments venait à lui.
Il monta un étage et se trouva dans le vestiaire.
Il tendit son manteau au contrôleur chargé de veiller sur les pardessus.
— Voici un numéro, lui dit le contrôleur; quant aux armes, déposez-les dans la galerie, de manière que vous puissiez les reconnaître.
Morgan mit le numéro dans la poche de son pantalon, et entra dans une grande galerie transformée en arsenal.
Il y avait là une véritable collection d'armes de toutes les espèces: pistolets, tromblons, carabines, épées, poignards. Comme le bal pouvait être tout à coup interrompu par une descente de la police, il fallait qu'à la seconde chaque danseur pût se transformer en combattant.
Débarrassé de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal.
Nous doutons que la plume puisse donner à nos lecteurs une idée de l’aspect qu'offrait ce bal.
En général, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on n'était admis à ce bal qu'en vertu des droits étranges que vous y avaient donnés vos parents envoyés sur l'échafaud par la Convention ou la commune de Paris, mitraillés par Collot- d'Herbois, ou noyés par Carrier; mais comme, à tout prendre, c'étaient les guillotinés qui, pendant les trois années de terreur que l'on venait de traverser, l'avaient emporté en nombre sur les autres victimes, les costumes qui formaient la majorité étaient les costumes des victimes de l’échafaud.
Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les mères et les soeurs aînées étaient tombées sous la main du bourreau, portaient elles-mêmes le costume que leur mère et leur soeur avaient revêtu pour la suprême et lugubre cérémonie, c'est-à-dire la robe blanche, le châle rouge et les cheveux coupés à fleur de cou.
Quelques-unes, pour ajouter à ce costume, déjà si caractéristique, un détail plus significatif encore, quelques-unes avaient noué autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat, indiquait le passage du fer entre les mastoïdes et les clavicules.
Quant aux hommes qui se trouvaient dans le même cas, ils avaient le collet de leur habit rabattu en arrière, celui de leur chemise flottant, le cou nu et les cheveux coupés.
Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal, que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient fait eux-mêmes des victimes.
Ceux-là cumulaient.
Il y avait là des hommes de quarante à quarante-cinq ans, qui avaient été élevés dans les boudoirs des belles courtisanes du XVIIe siècle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthé chez le comte d'Artois, qui avaient emprunté à la politesse du vice le vernis dont ils recouvraient leur férocité. Ils étaient encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumés, et ce n'était point une précaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l’ambre ou la verveine, ils eussent senti le sang.
Il y avait là des hommes de vingt-cinq à trente ans, mis avec une élégance infinie, qui faisaient partie de l’Association des Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat, de la folie de l'égorgement; qui avaient la frénésie du sang, et que le sang ne désaltérait pas; qui, lorsque l’ordre leur était venu de tuer, tuaient celui qui leur était désigné, ami ou ennemi; qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilité du meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la tête de tel ou tel jacobin, et qui la payaient à vue.