— Tiens, répondit celui auquel il s'adressait.
Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais.
— Là! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de la bande, termine sans moi avec maître Jérôme; moi, je me charge de porter secours à madame de Montrevel.
Il était temps, en effet; l'évanouissement de madame de Montrevel prenait peu à peu le caractère d'une attaque de nerfs: des mouvements saccadés agitaient tout son corps, et des cris sourds s'échappaient de sa poitrine.
Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels.
Madame de Montrevel rouvrit des yeux effarés, et tout en appelant: «Édouard! Édouard!» d'un geste involontaire, elle fit tomber le masque de celui qui lui portait secours.
Le visage du jeune homme se trouva à découvert.
Le jeune homme, courtois et rieur — nos lecteurs l’ont déjà reconnu —, c'était Morgan.
Madame de Montrevel demeura stupéfaite à l’aspect de ces beaux yeux bleus, de ce front élevé, de ces lèvres gracieuses, de ces dents blanches entrouvertes par un sourire.
Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil homme et que rien de mal n'avait pu arriver à Édouard.
Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de l’évanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours à une femme évanouie:
— Oh! monsieur, dit-elle, que vous êtes bon!
Et il y avait, dans ces paroles et dans l’intonation avec laquelle elles avaient été prononcées, tout un monde de remerciements, non seulement pour elle, mais pour son enfant.
Avec une coquetterie étrange et qui était tout entière dans son caractère chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que madame de Montrevel n'en gardât qu'un souvenir passager et confus, Morgan répondit par une salutation au compliment, laissa à sa physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua seulement alors les cordons de son masque.
Madame de Montrevel comprit cette délicatesse du jeune homme.
— Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'êtes inconnu.
— Alors, madame, dit Morgan, c'est à moi de vous remercier et de vous dire, à mon tour, que vous êtes bonne!
— Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé.
— Êtes-vous tout à fait remise, madame, et avez-vous besoin encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence attendrait.
— Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends grâces et me sens parfaitement bien.
Morgan présenta son bras à madame de Montrevel, qui s'y appuya pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la diligence.
Le conducteur y avait déjà introduit le petit Édouard.
Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait déjà fait la paix avec la mère, voulut la faire avec le fils.
— Sans rancune, mon jeune héros, dit-il en lui tendant la main.
Mais l’enfant reculait.
— Je ne donne pas la main à un voleur de grande route, dit-il.
Madame de Montrevel fit un mouvement d’effroi.
— Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il a des préjugés.
Et, saluant avec la plus grande courtoisie:
— Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portière.
— En route! cria le conducteur.
La voiture s'ébranla.
— Oh! pardon, monsieur, s'écria madame de Montrevel, votre flacon! votre flacon!
— Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espère que vous soyez assez bien remise pour n'en avoir plus besoin.
Mais l’enfant, l’arrachant des mains de sa mère:
— Maman ne reçoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il.
Et il jeta le flacon par la portière.
— Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien de ne pas demander ma pauvre Amélie en mariage.
Puis, à ses camarade:
— Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini?
— Oui! répondirent ceux-ci d'une seule voix.
— Alors, à cheval et en route! N’oublions pas que nous devons être ce soir à neuf heures à l'opéra.
Et, sautant en selle, il s'élança le premier par-dessus le fossé, gagna le bord de la rivière, et, sans hésiter, s'engagea dans le gué indiqué sur la carte de Cassini par le faux courrier.
Arrivé sur l’autre bord et tandis que les jeunes gens se ralliaient:
— Dis donc, demanda d'Assas à Morgan, est-ce que ton masque n'est pas tombé?
— Oui; mais madame de Montrevel seule a vu mon visage.
— Hum! fit d’Assas, mieux vaudrait que personne ne l’eût vu.
Et tous quatre, mettant leurs chevaux au galop, disparurent à travers champs du côté de Chaource.
XXX — LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHÉ
En arrivant le lendemain, vers onze heures du matin, à l'hôtel des Ambassadeurs, madame de Montrevel fut tout étonnée de trouver, au lieu de Roland, un étranger qui l’attendait.
Cet étranger s'approcha d'elle.
— Vous êtes la veuve du général de Montrevel, madame? lui demanda-t-il
— Oui, monsieur, répondit madame de Montrevel assez étonnée.
— Et vous cherchez votre fils?
— En effet, et je ne comprends pas, après la lettre qu’il m'a écrite…
— L'homme propose et le premier consul dispose, répondit en riant l'étranger; le premier consul a disposé de votre fils pour quelques jours et m'a envoyé pour vous recevoir à sa place.
Madame de Montrevel s'inclina.
— Et j'ai l'honneur de parler…? demanda-t-elle.
— Au citoyen Fauvelet de Bourrienne, son premier secrétaire, répondit l'étranger.
— Vous remercierez pour moi le premier consul, répliqua madame de Montrevel, et vous aurez la bonté de lui exprimer, je l'espère, le profond regret que j'éprouve de ne pouvoir le remercier moi-même.
— Mais rien ne vous sera plus facile, madame.
— Comment cela?
— Le premier consul m'a ordonné de vous conduire au Luxembourg.
— Moi?
— Vous et monsieur votre fils.
— Oh! je vais voir le général Bonaparte, je vais voir le général
Bonaparte, s'écria l'enfant, quel bonheur!
Et il sauta de joie en battant des mains.
— Eh bien, eh bien, Édouard! fit Madame de Montrevel.
Puis, se retournant vers Bourrienne:
— Excusez-le, monsieur, dit-elle, c'est un sauvage des montagnes du Jura.
Bourrienne tendit la main à l'enfant.
— Je suis un ami de votre frère, lui dit-il; voulez-vous m'embrasser?
— Oh! bien volontiers, monsieur, répondit Édouard, vous n'êtes pas un voleur, vous.
— Mais non, je l’espère, repartit en riant le secrétaire.
— Encore une fois, excusez-le, monsieur, mais nous avons été arrêtés en route.
— Comment, arrêtés?
— Oui.
— Par des voleurs?
—Pas précisément.
— Monsieur, demanda Édouard, est-ce que les gens qui prennent l'argent des autres ne sont pas des voleurs?
— En général, mon cher enfant, on les nomme ainsi.
— Là! tu vois, maman.
—Voyons, Édouard, tais-toi, je t'en prie.
Bourrienne jeta un regard sur madame de Montrevel et vit clairement, à l'expression de son visage, que le sujet de la conversation lui était désagréable; il n'insista point.
— Madame, dit-il, oserai-je vous rappeler que j'ai reçu l’ordre de vous conduire au Luxembourg, comme j'ai déjà eu l’honneur de vous le dire, et d'ajouter que madame Bonaparte vous y attend!
— Monsieur, le temps de changer de robe et d'habiller Édouard.
— Et ce temps-là, madame, combien durera-t-il?
— Est-ce trop de vous demander une demi-heure?
— Oh! non, et, si une demi-heure vous suffisait, je trouverais la demande fort raisonnable.
— Soyez tranquille, monsieur, elle me suffira.
— Eh bien, madame, dit le secrétaire en s'inclinant, je fais une course, et, dans une demi-heure, je viens me mettre à vos ordres.
— Je vous remercie, monsieur.
— Ne m'en veuillez pas si je suis ponctuel.
— Je ne vous ferai pas attendre.
Bourrienne partit.
Madame de Montrevel habilla d'abord Édouard puis s'habilla elle- même, et, quand Bourrienne reparut, depuis cinq minutes elle était prête.
— Prenez garde, madame, dit Bourrienne en riant, que je ne fasse part au premier consul de votre ponctualité.
— Et qu'aurais-je à craindre dans ce cas?
— Qu'il ne vous retînt près de lui pour donner des leçons d'exactitude à madame Bonaparte.
— Oh! fit madame de Montrevel, il faut bien passer quelque chose aux créoles.
— Mais vous êtes créole aussi, madame, à ce que je crois.
— Madame Bonaparte, dit en riant madame de Montrevel, voit son mari tous les jours, tandis que, moi, je vais voir le premier consul pour la première fois.
— Partons! partons, mère! dit Édouard.
Le secrétaire s'effaça pour laisser passer madame de Montrevel.
Un quart d'heure après, on était au Luxembourg.
Bonaparte occupait, au petit Luxembourg, l’appartement du rez-de- chaussée à droite; Joséphine avait sa chambre et son boudoir au premier étage; un couloir conduisait du cabinet du premier consul chez elle.
Elle était prévenue, car, en apercevant madame de Montrevel, elle lui ouvrit ses bras comme à une amie.
Madame de Montrevel s'était arrêtée respectueusement à la porte.
— Oh! venez donc! venez, madame dit Joséphine; je ne vous connais pas d'aujourd'hui, mais du jour où j'ai connu votre digne et excellent Roland. Savez-vous une chose qui me rassure quand Bonaparte me quitte? C'est que Roland le suit, et que, quand je sais Roland près de lui, je crois qu'il ne peut plus lui arriver malheur… Eh bien, vous ne voulez pas m'embrasser?
Madame de Montrevel était confuse de tant de bonté.
— Nous sommes compatriotes, n'est-ce pas? continua-t-elle. Oh! je me rappelle parfaitement M. de la Clémencière, qui avait un si beau jardin et des fruits si magnifiques! Je me rappelle avoir entrevu une belle jeune fille qui en paraissait la reine. Vous vous êtes mariée bien jeune, madame?
— À quatorze ans.
— Il faut cela pour que vous ayez un fils de l’âge de Roland; mais asseyez-vous donc!
Elle donna l'exemple en faisant signe à madame de Montrevel de s'asseoir à ses côtés.
— Et ce charmant enfant, continua-t-elle en montrant Édouard, c'est aussi votre fils?…
Elle poussa un soupir.
— Dieu a été prodigue envers vous, madame, reprit-elle, et puisqu'il fait tout ce que vous pouvez désirer, vous devriez bien le prier de m'en envoyer un.
Elle appuya envieusement ses lèvres, sur le front d'Édouard.
— Mon mari sera bien heureux de vous voir, madame. Il aime tant votre fils! Aussi ne serait-ce pas chez moi que l'on vous eût conduite d'abord, s'il n'était pas avec le ministre de la police… Au reste, ajouta-t-elle en riant, vous arrivez dans un assez mauvais moment; il est furieux!
— Oh! s'écria madame de Montrevel presque effrayée, s'il en était ainsi, j'aimerais mieux attendre.
— Non pas! non pas! au contraire, votre vue le calmera; je ne sais ce qui est arrivé: on arrête, à ce qu'il paraît, les diligences comme dans la forêt Noire, au grand jour, en pleine route. Fouché n'a qu'à bien se tenir, si la chose se renouvelle.
Madame de Montrevel allait répondre; mais, en ce moment, la porte s'ouvrit, et un huissier paraissant:
— Le premier consul attend madame de Montrevel, dit-il.
— Allez, allez, dit Joséphine; le temps est si précieux pour Bonaparte, qu'il est presque aussi impatient que Louis XIV, qui n'avait rien à faire. Il n'aime pas à attendre.
Madame de Montrevel se leva vivement et voulut emmener son fils.
— Non, dit Joséphine, laissez-moi ce bel enfant-là; nous vous gardons à dîner: Bonaparte le verra à six heures; d'ailleurs, s'il a envie de le voir, il le fera demander; pour l'instant, je suis sa seconde maman. Voyons, qu'allons-nous faire pour vous amuser?
— Le premier consul doit avoir de bien belles armes, madame? dit l'enfant.
— Oui, très belles. Eh bien, on va vous montrer les armes du premier consul.
Joséphine sortit par une porte, emmenant l’enfant, et madame de
Montrevel par l’autre, suivant l'huissier.
Sur le chemin, la comtesse rencontra un homme blond, au visage pâle et à l'oeil terne, qui la regarda avec une inquiétude qui semblait lui être habituelle.
Elle se rangea vivement pour le laisser passer.
L'huissier vit le mouvement.
— C'est le préfet de police, lui dit-il tout bas.
Madame de Montrevel le regarda s'éloigner avec une certaine curiosité; Fouché, à cette époque, était déjà fatalement célèbre.
En ce moment, la porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit, et l'on vit se dessiner sa tête dans l'entrebâillement.
Il aperçut madame de Montrevel.
— Madame de Montrevel, dit-il, venez, venez!
Madame de Montrevel pressa le pas et entra dans le cabinet.
— Venez, dit Bonaparte en refermant la porte sur lui-même. Je vous ai fait attendre, c'est bien contre mon désir; j'étais en train de laver la tête à Fouché. Vous savez que je suis très content de Roland, et que je compte en faire un général au premier jour. À quelle heure êtes-vous arrivée?
— À l'instant même, général.
— D'où venez-vous? Roland me l'a dit, mais je l'ai oublié.
— De Bourg.
— Par quelle route?
— Par la route de Champagne!
— Alors vous étiez à Châtillon quand…?
— Hier matin, à neuf heures.
— En ce cas, vous avez dû entendre parler de l'arrestation d'une diligence?
— Général…
— Oui, une diligence a été arrêtée à dix heures du matin, entre
Châtillon et Bar-sur-Seine.
— Général, c'était la nôtre.
— Comment, la vôtre?
— Oui.
— Vous étiez dans la diligence qui a été arrêtée?
— J'y étais.
— Ah! je vais donc avoir des détails précis! Excusez-moi, vous comprenez mon désir d'être renseigné, n'est-ce pas? Dans un pays civilisé, qui a le général Bonaparte pour premier magistrat, on n'arrête pas impunément une diligence sur une grande route, en plein jour, ou alors…
— Général, je ne puis rien vous dire, sinon que ceux qui ont arrêté la diligence étaient à cheval et masqués.
— Combien étaient-ils?
— Quatre.
— Combien y avait-il d'hommes dans la diligence?
— Quatre, y compris le conducteur.
— Et l'on ne s'est pas défendu?
— Non, général.
— Le rapport de la police porte cependant que deux coups de pistolet ont été tirés.
— Oui, général; mais ces deux coups de pistolet…
— Eh bien?
— Ont été tirés par mon fils.
— Votre fils! mais votre fils est en Vendée.
— Roland, oui; mais Édouard était avec moi.
— Édouard! qu'est-ce qu'Édouard?
— Le frère de Roland.
— Il m'en a parlé; mais c'est un enfant!
— Il n'a pas encore douze ans, général.
— Et c'est lui qui a tiré les deux coups de pistolet?
— Oui, général.
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas amené?
— Il est avec moi.
— Où cela?
— Je l'ai laissé chez madame Bonaparte.
Bonaparte sonna, un huissier parut.
— Dites à Joséphine de venir avec l'enfant.
Puis, se promenant dans son cabinet:
— Quatre hommes, murmura-t-il; et c'est un enfant qui leur donne l'exemple du courage! Et pas un de ces bandits n'a été blessé?
— Il n'y avait pas de balles dans les pistolets.
— Comment, il n'y avait pas de balles?
— Non: c'étaient ceux du conducteur, et le conducteur avait eu la précaution de ne les charger qu'à poudre.
— C'est bien, on saura son nom.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame Bonaparte parut, tenant l’enfant par la main.
— Viens ici, dit Bonaparte à l'enfant.
Édouard s'approcha sans hésitation et fit le salut militaire.
— C'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs?
— Vois-tu, maman, que ce sont des voleurs? interrompit l'enfant.
— Certainement que ce sont des voleurs; je voudrais bien qu'on me dit le contraire! Enfin, c'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs, quand les hommes ont peur?
— Oui, c'est moi, général; mais, par malheur, ce poltron de conducteur n'avait chargé ses pistolets qu'à poudre; sans cela, je tuais leur chef.
— Tu n'as donc pas eu peur, toi?
— Moi? non, dit l'enfant; je n'ai jamais peur.
— Vous devriez vous appeler Cornélie, madame, fit Bonaparte en se retournant vers madame de Montrevel, appuyée au bras de Joséphine.
Puis, à l'enfant:
— C'est bien, dit-il en l'embrassant, on aura soin de toi; que veux-tu être?
— Soldat d'abord.
— Comment, d'abord?
— Oui; et puis plus tard colonel comme mon frère et général comme mon père.
— Ce ne sera pas de ma faute, si tu ne l'es pas, dit le premier consul.
— Ni la mienne, répliqua l'enfant.
—Édouard! fit madame de Montrevel craintive.
— N'allez-vous pas le gronder pour avoir bien répondu?
Il prit l'enfant, l'amena à la hauteur de son visage et l'embrassa.
— Vous dînez avec nous, dit-il, et, ce soir, Bourrienne, qui a été vous chercher à l'hôtel, vous installera rue de la Victoire; vous resterez là jusqu'au retour de Roland, qui vous cherchera un logement à sa guise. Édouard entrera au Prytanée, et je marie votre fille.
— Général!
— C'est convenu avec Roland.
Puis, se tournant vers Joséphine:
— Emmène madame de Montrevel, et tâche qu'elle ne s'ennuie pas trop. Madame de Montrevel, si _votre amie — _Bonaparte appuya sur ce mot — veut entrer chez une marchande de modes, empêchez-la; elle ne doit pas manquer de chapeaux: elle en a acheté trente-huit le mois dernier.
Et, donnant un petit soufflet d'amitié à Édouard, il congédia les deux femmes du geste.
XXXI — LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO
Nous avons dit qu'au moment même où Morgan et ses trois compagnons arrêtaient la diligence de Genève, entre Bar-sur-Seine et Châtillon, Roland entrait à Nantes.
Si nous voulons savoir le résultat de sa mission, nous devons, non pas le suivre pas à pas, au milieu des tâtonnements dont l'abbé Bernier enveloppait ses désirs ambitieux, mais le prendre au bourg de Muzillac, situé entre Ambon et le Guernic, à deux lieues au- dessus du petit golfe dans lequel se jette la Vilaine.
Là, nous sommes en plein Morbihan, c'est-à-dire à l’endroit où la Chouannerie a pris naissance; c'est près de Laval, sur la closerie des Poiriers, que sont nés de Pierre Cottereau et de Jeanne Moyné, les quatre frères Chouans. Un de leurs aïeux, bûcheron misanthrope, paysan morose, se tenait éloigné des autres paysans comme le chat-huant se tient éloigné des autres oiseaux: de là, par corruption, le nom de Chouan.
Ce nom devint celui de tout un parti; sur la rive droite de la Loire, on disait les _Chouans _pour dire les Bretons, comme, sur la rive gauche, on disait les brigands pour dire les Vendéens.
Ce n'est pas à nous de raconter la mort, la destruction de cette héroïque famille, de suivre sur l’échafaud les deux soeurs et un frère, sur les champs de bataille, où ils se couchent blessés ou morts, Jean et René, martyrs de leur foi. Depuis les exécutions de Perrine, de René et de Pierre, depuis la mort de Jean, bien des années se sont écoulées, et le supplice des soeurs et les exploits des frères sont passés à l'état de légende.
C'est à leurs successeurs que nous avons affaire.
Il est vrai que ces gars sont fidèles aux traditions: tels on les a vus combattre aux côtés de la Rouërie, de Bois-Hardy et de Bernard de Villeneuve, tels ils combattent aux côtés de Bourmont, de Frotté et de Georges Cadoudal; c'est toujours le même courage et le même dévouement; ce sont toujours les soldats chrétiens et les royalistes exaltés; leur aspect est toujours le même, rude et sauvage; leurs armes sont toujours les mêmes, le fusil ou le simple bâton que, dans le pays, on appelle une ferte; c'est toujours le même costume, c'est-à-dire le bonnet de laine brune ou le chapeau à larges bords, ayant peine à couvrir les longs cheveux plats qui coulent en désordre sur leurs épaules; ce sont encore les vieux _Aulerci Cenomani, _comme au temps de César, _promisso capilto; _ce sont encore les Bretons aux larges braies, dont Martial a dit:
«Tam taxa est…
«Quam veteres braccae Britonis pauperis.»
Pour se protéger contre la pluie et le froid, ils portent la casaque de peau de chèvre garnie de longs poils; et, pour signe de ralliement, sur la poitrine ceux-ci un scapulaire et un chapelet, ceux-là un tueur, le tueur de Jésus, marque distincte d'une confrérie qui s'astreignait chaque jour à une prière commune.
Tels sont les hommes qui, à l’heure où nous traversons la limite qui sépare la Loire-Inférieure du Morbihan, sont éparpillés de la Roche-Bernard à Vannes, et de Quertemberg à Billers, enveloppant, par conséquent, le bourg de Muzillac.
Seulement, il faut l'oeil de l’aigle qui plane du haut des airs, ou du chat-huant qui voit dans les ténèbres, pour les distinguer au milieu des genêts, des bruyères et des buissons où ils sont tapis.
Passons au milieu de ce réseau de sentinelles invisibles, et, après avoir traversé à gué deux ruisseaux affluents du fleuve sans nom qui vient se jeter à la mer près de Billiers, entre Arzal et Damgan, entrons hardiment dans le village de Muzillac. Tout y est sombre et calme; une seule lumière brille à travers les fentes des volets d'une maison ou plutôt d'une chaumière que rien, d'ailleurs, ne distingue des autres.
C'est la quatrième à droite, en entrant.
Approchons notre oeil d'une des fenêtres de ce volet, et regardons.
Nous voyons un homme vêtu du costume des riches paysans du Morbihan; seulement, un galon d'or, large d'un doigt, borde le collet et les boutonnières de son habit et les extrémités de son chapeau.
Le reste de son costume se complète d'un pantalon de peau et de bottes à retroussis.
Sur une chaise son sabre est jeté.
Une paire de pistolets est à la portée de sa main.
Dans la cheminée, les canons de deux ou trois carabines reflètent un feu ardent.
Il est assis devant une table; une lampe éclaire des papiers qu'il lit avec la plus grande attention, et éclaire en même temps son visage.
Ce visage est celui d'un homme de trente ans; quand les soucis d'une guerre de partisans ne l'assombrissent pas, on voit que son expression doit être franche et joyeuse: de beaux cheveux blonds l'encadrent, de grands yeux bleus l’animent; la tête a cette forme particulière aux têtes bretonnes, et qu'ils doivent, si l'on en croit le système de Gall, au développement exagéré des organes de l'entêtement.
Aussi, cet homme a-t-il deux noms:
Son nom familier, le nom sous lequel le désignent ses soldats: la tête ronde.
Puis son nom véritable, celui qu'il a reçu de ses dignes et braves parents, Georges Cadudal, ou plutôt Georges Cadoudal, la tradition ayant changé l'orthographe de ce nom devenu historique.
Georges était le fils d'un cultivateur de la paroisse de Kerléano, dans la paroisse de Brech. La légende veut que ce cultivateur ait été en même temps meunier. Il venait, au collège de Vannes — dont Brech n'est distant que de quelques lieues —, de recevoir une bonne et solide éducation, lorsque les premiers appels de l'insurrection royaliste éclatèrent dans la Vendée: Cadoudal les entendit, réunit quelques-uns de ses compagnons de chasse et de plaisir, traversa la Loire à leur tête, et vint offrir ses services à Stofflet; mais Stofflet exigea de le voir à l'oeuvre avant de l'attacher à lui: c'est ce que demandait Georges. On n'attendait pas longtemps ces sortes d'occasions dans l'armée vendéenne; dès le lendemain, il y eut combat; Georges se mit à la besogne, et s'y acharna si bien, qu'en le voyant charger les bleus, l'ancien garde-chasse de M. de Maulevrier ne put s'empêcher de dire tout haut à Bonchamp, qui était près de lui:
— Si un boulet de canon n'emporte pas cette _grosse tête ronde, _elle ira loin, je vous le prédis.
Le nom en resta à Cadoudal.
C'était ainsi que, cinq siècles auparavant, les sires de Malestroit, de Penhoët, de Beaumanoir et de Rochefort désignaient le grand connétable dont les femmes de la Bretagne filèrent la rançon.
«Voilà la grosse tête ronde, disaient-ils: nous allons échanger de bons coups d'épée avec les Anglais.»
Par malheur, ce n'était plus Bretons contre Anglais que l'on échangeait les coups d'épée; à cette heure: c'était Français contre Français.
Georges resta en Vendée jusqu'à la déroute de Savenay.
L'armée vendéenne tout entière demeura sur le champ de bataille, ou s'évanouit comme une fumée.
Georges avait, pendant près de trois ans, fait des prodiges de courage, d'adresse et de force; il repassa la Loire et rentra dans le Morbihan avec un seul de ceux qui l'avaient suivi.
Celui-là sera à son tour aide de camp, ou plutôt son compagnon de guerre; il ne le quittera plus, et, en échange de la rude campagne qu'ils ont faite ensemble, il changera son nom de Lemercier contre celui de Tiffauges. Nous l’avons vu, au bal des victimes, chargé d'une mission pour Morgan.
Rentré sur sa terre natale, c'est pour son compte que Cadoudal y fomente dès lors l’insurrection; les boulets ont respecté la grosse tête ronde, et la grosse tête ronde, justifiant la prophétie de Stofflet, succédant aux La Rochejacquelein, aux d'Elbée, aux Bonchamp, aux Lescure, à Stofflet lui-même, est devenu leur rival en gloire et leur supérieur en puissance; car il en était arrivé — chose qui donnera la mesure de sa force — à lutter à peu près seul contre le gouvernement de Bonaparte, nommé premier consul depuis trois mois.
Les deux chefs restés fidèles, avec lui, à la dynastie bourbonienne étaient Frotté et Bourmont.
À l’heure où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 26 janvier 1800, Cadoudal commande à trois ou quatre mille hommes avec lesquels il s'apprête à bloquer dans Vannes le général Hatry.
Tout le temps qu'il a attendu la réponse du premier consul à la lettre de Louis XVIII, il a suspendu les hostilités; mais, depuis deux jours, Tiffauges est arrivé et la lui a remise.
Elle est déjà expédiée pour l'Angleterre, d'où elle passera à Mittau; et, puisque le premier consul ne veut point la paix aux conditions dictées par Louis XVIII, Cadoudal, général en chef de Louis XVIII, dans l'Ouest, continuera la guerre contre Bonaparte, dût-il la faire seul avec son ami Tiffauges, en ce moment, au reste, à Pouancé, où se tiennent les conférences entre Châtillon, d'Autichamp, l'abbé Bernier et le général Hédouville.
Il réfléchit, à cette heure, ce dernier survivant des grands lutteurs de la guerre civile, et les nouvelles qu'il vient d'apprendre sont, en effet, matière à réflexion.
Le général Brune, le vainqueur d'Alkmaar et de Castricum, le sauveur de la Hollande, vient d'être nommé général en chef des armées républicaines de l'Ouest, et, depuis trois jours, est arrivé à Nantes; il doit, à tout prix, écraser Cadoudal et ses Chouans.
À tout prix, il faut que les Chouans et Cadoudal prouvent au nouveau général en chef que l'on n'a pas peur et qu'il n'a rien à attendre de l'intimidation.
Dans ce moment, le galop d'un cheval retentit; sans doute, le cavalier a le mot d'ordre, car il passe sans difficulté au milieu des patrouilles échelonnées sur la route de la Roche-Bernard, et, sans difficulté, il est entré dans le bourg de Muzillac.
Il s'arrête devant la porte de la chaumière où est Georges. Celui- ci lève la tête, écoute, et, à tout hasard, met la main sur ses pistolets, quoiqu'il soit probable qu'il va avoir affaire à un ami.
Le cavalier met pied à terre, s'engage dans l’allée, et ouvre la porte de la chambre où se trouve Georges.
— Ah! c'est toi, Coeur-de-Roi! dit Cadoudal; d'où viens-tu?
— De Pouancé, général!
— Quelles nouvelles?
— Une lettre de Tiffauges.
— Donne.
Georges prit vivement la lettre des mains de Coeur-de-Roi, et la lut.
— Ah! fit-il.
Et il la relut une seconde fois.
— As-tu vu celui dont il m'annonce l’arrivée? demanda Cadoudal.
— Oui, général, répondit le courrier.
— Quel homme est-ce?
— Un beau jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans.
— Son air?
— Déterminé!
— C'est bien cela; quand arrive-t-il?
— Probablement cette nuit.
— L'as-tu recommandé tout le long de la route?
— Oui; il passera librement.
— Recommande-le de nouveau; il ne doit rien lui arriver de mal: il est sauvegardé par Morgan.
— C'est convenu, général.
— As-tu autre chose à me dire?
— L’avant-garde des républicains est à la Roche-Bernard.
— Combien d'hommes?
— Un millier d'hommes à peu près; ils ont avec eux une guillotine et le commissaire du pouvoir exécutif Milliére.
— Tu en es sûr?
— Je les ai rencontrés en route; le commissaire était à cheval près du colonel, je l’ai parfaitement reconnu. Il a fait exécuter mon frère, et j'ai juré qu'il ne mourrait que de ma main.
— Et tu risqueras ta vie pour tenir ton serment?
— À la première occasion.
— Peut-être ne se fera-t-elle point attendre.
En ce moment, le galop d'un cheval retentit dans la rue.
— Ah! dit Coeur-de-Roi, voilà probablement celui que vous attendez.
— Non, dit Georges; le cavalier qui nous arrive vient du côté de
Vannes.
En effet, le bruit étant devenu plus distinct, on put reconnaître que Cadoudal avait raison.
Comme le premier, le second cavalier s'arrêta devant la porte; comme le premier, il mit pied à terre; comme le premier il entra.
Le chef royaliste le reconnut tout de suite, malgré le large manteau dont il était enveloppé.
— C'est toi, Bénédicité, dit-il.
— Oui, mon général.
— D'où viens-tu?
— De Vapues, où vous m'aviez envoyé pour surveiller les bleus.
— Eh bien que font-ils les bleus?
— Ils craignent de mourir de faim, si vous bloquez la ville, et, pour se procurer des vivres, le général Harty a le projet d'enlever cette nuit les magasins de Grandchamp; le général commandera en personne l’expédition, et pour qu'elle se fasse plus lestement, la colonne sera de cent hommes seulement.
— Es-tu fatigué, Bénédicité?
— Jamais, général.
— Et ton cheval?
— Il est venu bien vite, mais il peut faire encore quatre ou cinq lieues du même train sans crever.
— Donne-lui deux heures de repos, double ration d’avoine, et qu’il en fasse dix.
— À ces conditions, il les fera.
— Dans deux heures, tu partiras; tu seras à Grandchamp au point du jour; tu donneras en mon nom l’ordre d'évacuer le village: je me charge du général Hatry et de sa colonne. Est-ce tout ce que tu as à me dire?
— Non, j'ai à vous apprendre une nouvelle.
— Laquelle?
— C'est que Vannes a un nouvel évêque.
— Ah! l’on nous rend donc nos évêques?
— Il paraît; mais, s'ils sont tous comme celui-là, ils peuvent bien les garder.
— Et quel est celui-là?
— Audrein!
— Le régicide?
— Audrein le renégat.
— Et quand arrive-t-il?
— Cette nuit ou demain.
— Je n'irai pas au-devant de lui, mais qu'il ne tombe pas entre les mains de mes hommes!
Bénédicité et Coeur-de-Roi firent entendre un éclat de rire qui complétait la pensée de Georges.
— Chut! fit Cadoudal.
Les trois hommes écoutèrent.
— Cette fois, c'est probablement lui, dit Georges.
On entendait le galop d'un cheval venant du côté de la Roche-
Bernard.
— C'est lui, bien certainement, répéta Coeur-de-Roi.
— Alors, mes amis, laissez-moi seul… Toi, Bénédicité, à Grandchamp le plus tôt possible; toi, Coeur-de-Roi, dans la cour avec une trentaine d'hommes: je puis avoir des messagers à expédier sur différentes routes. À propos, arrange-toi pour que l'on m'apporte ce que l'on aura de mieux à souper dans le village.
— Pour combien de personnes, général?
— Oh! pour deux personnes.
— Vous sortez?
— Non, je vais au-devant de celui qui arrive.
Deux ou trois gars avaient déjà fait passer dans la cour les chevaux des deux messagers.
Les messagers s'esquivèrent à leur tour.
Georges arrivait à la porte de la rue, juste au moment où un cavalier, arrêtant son cheval et regardant de tous côtés, paraissait hésiter.
— C'est ici, monsieur, dit Georges.
— Qui est ici? demanda le cavalier.
— Celui que vous cherchez.
— Comment savez-vous quel est celui que je cherche?
— Je présume que c'est Georges Cadoudal, autrement dit la grosse tête ronde.
— Justement.
— Soyez le bienvenu alors, monsieur Roland de Montrevel, car je suis celui que vous cherchez.
— Ah! ah! fit le jeune homme étonné.
Et, mettant pied à terre, il sembla chercher des yeux quelqu'un à qui confier sa monture.
— Jetez la bride sur le cou de votre cheval, et ne vous inquiétez point de lui; vous le retrouverez quand vous en aurez besoin: rien ne se perd en Bretagne, vous êtes sur la terre de la loyauté.
Le jeune homme ne fit aucune observation, jeta la bride sur le cou de son cheval, comme il en avait reçu l'invitation, et suivit Cadoudal, qui marcha devant lui.
— C'est pour vous montrer le chemin, colonel, dit le chef des
Chouans.
Et tous deux entrèrent dans la chaumière dont une main invisible venait de ranimer le feu.
XXXII — BLANC ET BLEU
Roland entra, comme nous l'avons dit, derrière Georges, et, en entrant, jeta autour de lui un regard d'insouciante curiosité.
Ce regard lui suffit pour voir qu'ils étaient parfaitement seuls.
— C'est ici votre quartier général? demanda Roland avec un sourire et en approchant de la flamme le dessous de ses bottes.
— Oui, colonel.
— Il est singulièrement gardé.
Georges sourit à son tour.
— Vous me demandez cela, dit-il, parce que, de la Roche-Bernard à ici, vous avez trouvé la route libre?
— C'est-à-dire que je n'ai point rencontré une âme.
— Cela ne prouve aucunement que la route n'était point gardée.
— À moins qu'elle ne l'ait été par les chouettes et les chats- huants qui semblaient voler d'arbre en arbre pour m'accompagner, général… en ce cas-là, je retire ma proposition.
— Justement, répondit Cadoudal, ce sont ces chats-huants et ces chouettes qui sont mes sentinelles, sentinelles qui ont de bons yeux, puisque ces yeux ont sur ceux des hommes l’avantage d'y voir la nuit. — Il n'en est pas moins vrai que, par bonheur, je m'étais fait renseigner à la Roche-Bernard; sans quoi, je n'eusse pas trouvé un chat pour me dire où je pourrais vous rencontrer.
— À quelque endroit de la route que vous eussiez demandé à haute voix: «Où trouverai-je Georges Cadoudal?» une voix vous eût répondu: «Au bourg de Muzillac, la quatrième maison à droite.» Vous n'avez vu personne, colonel; seulement, à l’heure qu'il est, il y a quinze cents hommes, à peu près, qui savent que le colonel Roland, aide de camp du premier consul, est en conférence avec le fils du meunier de Leguerno.
— Mais, s'ils savent que je suis colonel au service de la République et aide de camp du premier consul, comment m'ont-ils laissé passer?
— Parce qu'ils en avaient reçu l’ordre.
— Vous saviez donc que je venais?
— Je savais non seulement que vous veniez, mais encore pourquoi vous veniez.
Roland regarda fixement son interlocuteur.
— Alors, il est inutile que je vous le dise! et vous me répondriez quand même je garderais le silence?
— Mais à peu près.
— Ah! pardieu! je serais curieux d'avoir la preuve de cette supériorité de votre police sur la nôtre.
— Je m'offre de vous la donner, colonel. — J'écoute, et cela avec d'autant plus de satisfaction, que je serai tout entier à cet excellent feu, qui, lui aussi, semblait m'attendre.
— Vous ne croyez pas si bien dire, colonel, il n'y a pas jusqu'au feu qui ne fasse de son mieux pour vous souhaiter la bienvenue.
— Oui, mais, pas plus que vous, il ne me dit l'objet de ma mission.
— Votre mission, que vous me faites l'honneur d'étendre jusqu'à moi, colonel, était primitivement pour l'abbé Bernier tout seul. Par malheur, l'abbé Bernier, dans la lettre qu'il a fait passer à son ami Martin Duboys, a un peu trop présumé de ses forces; il offrait sa médiation au premier consul.
— Pardon, interrompit Roland, mais vous m'apprenez là une chose que j'ignorais: c'est que l'abbé Bernier eût écrit au général Bonaparte.
— Je dis qu'il a écrit à son ami Martin Duboys, ce qui est bien différent… Mes gens ont intercepté sa lettre et me l'ont apportée: je l'ai fait copier, et j'ai envoyé la lettre qui, j'en suis certain, est parvenue à bon port; votre visite au général Hédouville en fait foi.
— Vous savez que ce n'est plus le général qui commande à Nantes, mais le général Brune.
— Vous pouvez même dire qui commande à la Roche-Bernard; car un millier de soldats républicains ont fait leur entrée dans cette ville ce soir vers six heures, accompagnés de la guillotine et du citoyen commissaire général Thomas Millière. Ayant l'instrument, il fallait le bourreau.
— Vous dites donc, général, que j'étais venu pour l’abbé Bernier?
— Oui: l’abbé Bernier avait offert sa médiation; mais il a oublié qu'aujourd'hui il y a deux Vendées, la Vendée de la rive gauche et la Vendée de la rive droite; que, si l'on peut traiter avec d'Autichamp, Châtillon et Suzannet à Pouancé, reste à traiter avec Frotté, Bourmont et Cadoudal… mais où cela? voilà ce que personne ne peut dire…
— Que vous, général.
— Alors, avec la chevalerie qui fait le fond de votre caractère, vous vous êtes chargé de venir m'apporter le traité signé le 25. L'abbé Bernier, d'Autichamp, Châtillon et Suzannet vous ont signé un laissez-passer, et vous voilà.
— Ma foi! général, je dois dire que vous êtes parfaitement renseigné: le premier consul désire la paix de tout coeur; il sait qu'il a affaire en vous à un brave et loyal adversaire, et, ne pouvant vous voir, attendu que vous ne viendrez probablement point à Paris, il m'a dépêché vers vous.
— C'est-à-dire vers l'abbé Bernier.
— Général, peu vous importe, si je m'engage à faire ratifier par le premier consul ce que nous aurons arrêté entre nous. Quelles sont vos conditions pour la paix?
— Oh! elles sont bien simples, colonel: que le premier consul rende le trône à Sa Majesté Louis XVIII; qu'il devienne son connétable, son lieutenant général, le chef de ses armées de terre et de mer, et je deviens, moi, son premier soldat.
— Le premier consul a déjà répondu à cette demande.
— Et voilà pourquoi je suis décidé à répondre moi-même à cette réponse.
— Quand?
— Cette nuit même, si l'occasion s'en présente.
— De quelle façon?
— En reprenant les hostilités.
— Mais vous savez que Châtillon, d'Autichamp et Suzannet ont déposé les armes?
—Ils sont chefs des Vendéens, et, au nom des Vendéens, ils peuvent faire tout ce qu'ils veulent; je suis chef des Chouans, et, au nom des Chouans, je ferai ce qui me conviendra.
— Alors, c'est une guerre d'extermination à laquelle vous condamnez ce malheureux pays, général?
— C'est un martyre auquel je convoque des chrétiens et des royalistes.
— Le général Brune est à Nantes avec les huit mille prisonniers que les Anglais viennent de nous rendre, après leurs défaites d'Alkmaar et de Castricum.
— C'est la dernière fois qu'ils auront eu cette chance; les bleus nous ont donné cette mauvaise habitude de ne point faire de prisonniers; quant au nombre de nos ennemis, nous ne nous en soucions pas, c'est une affaire de détail.
— Si le général Brune et ses huit mille prisonniers, joints aux vingt mille soldats qu'il reprend des mains du général Hédouville, ne suffisent point, le premier consul est décidé à marcher contre vous en personne, et avec cent mille hommes.
Cadoudal sourit.
— Nous tâcherons, dit-il, de lui prouver que nous sommes dignes de le combattre.
— Il incendiera vos villes.
— Nous nous retirerons dans nos chaumières.
— Il brûlera vos chaumières.
— Nous vivrons dans nos bois.
— Vous réfléchirez, général.
— Faites-moi l'honneur de rester avec moi quarante-huit heures, colonel, et vous verrez que mes réflexions sont faites.
— J'ai bien envie d'accepter.
— Seulement, colonel, ne me demandez pas plus que je ne puis vous donner: le sommeil sous un toit de chaume ou dans un manteau, sous les branches d'un chêne; un de mes chevaux pour me suivre, un sauf-conduit pour me quitter.
— J'accepte.
— Votre parole, colonel, de ne vous opposer en rien aux ordres que je donnerai, de ne faire échouer en rien les surprises que je tenterai.
— Je suis trop curieux de vous voir faire pour cela; vous avez ma parole, général.
— Quelque chose qui se passe sous vos yeux.
— Quelque chose qui se passe sous mes yeux; je renonce au rôle d'acteur pour m'enfermer dans celui de spectateur; je veux pouvoir dire au premier consul
«J'ai vu.»
Cadoudal sourit.
— Eh bien, vous verrez, dit-il.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et deux paysans apportèrent une table toute servie, où fumaient une soupe aux choux et un morceau de lard; un énorme pot de cidre qui venait d'être tiré à la pièce, débordait et moussait entre deux verres.
Quelques galettes de sarrasin étaient destinées à faire le dessert de ce modeste repas.
La table portait deux couverts.
— Vous le voyez, monsieur de Montrevel, dit Cadoudal, mes gars espèrent que vous me ferez l'honneur de souper avec moi.
— Et, sur ma foi, ils n'ont pas tort; je vous le demanderais si vous ne m'invitiez pas, et je tâcherais de vous en prendre de force ma part, si vous me la refusiez.
— Alors à table!
Le jeune colonel s'assit gaiement.
— Pardon pour le repas que je vous offre, dit Cadoudal; je n'ai point comme vos généraux des indemnités de campagne, et ce sont mes soldats qui me nourrissent. Qu'as-tu à nous donner avec cela, Brise-Bleu?
— Une fricassée de poulet, général.
— Voilà le menu de votre dîner monsieur de Montrevel.
— C'est un festin! Maintenant, je n'ai qu'une crainte, général.
— Laquelle?
— Cela ira très bien, tant que nous mangerons; mais quand il s'agira de boire?…
— Vous n'aimez pas le cidre? Ah! diable, vous m'embarrassez. Du cidre ou de l'eau, voilà ma cave.
— Ce n'est point cela: à la santé de qui boirons-nous?
— N'est-ce que cela, monsieur? dit Cadoudal avec une suprême dignité. Nous boirons à la santé de notre mère commune, la France; nous la servons chacun avec un esprit différent, mais, je l'espère, avec un même coeur. À la France! monsieur, dit Cadoudal en remplissant les deux verres.
— À la France! général, répondit Roland en choquant son verre contre celui de Georges.
Et toux deux se rassirent gaiement, et, la conscience en repos, attaquèrent la soupe, avec des appétits dont le plus âgé n'avait pas trente ans.
XXXIII — LA PEINE DU TALION
— Maintenant, général, dit Roland lorsque le souper fut fini, et que les deux jeunes gens, les coudes sur la table, allongés devant un grand feu; commencèrent d'éprouver ce bien-être, suite ordinaire d'un repas dont l'appétit et la jeunesse ont été l'assaisonnement; maintenant, vous m'avez promis de me faire voir des choses que je puisse reporter au premier consul.
— Et vous avez promis, vous, de ne pas vous y opposer?
— Oui; mais je me réserve, si ce que vous me ferez voir heurtait trop ma conscience, de me retirer.
— On n'aura que la selle à jeter sur le dos de votre cheval, colonel, ou, sur le dos du mien dans le cas où le vôtre serait trop fatigué, et vous êtes libre.
— Très bien.
— Justement, dit Cadoudal, les événements vous servent; je suis ici non seulement général, mais encore haut justicier, et il y a longtemps que j'ai une justice à faire. Vous m'avez dit, colonel, que le général Brune était à Nantes: je le savais; vous m'avez dit que son avant-garde était à quatre lieues d'ici, à la Roche- Bernard, je le savais encore; mais une chose que vous ne savez peut-être pas, c'est que cette avant-garde n'est pas commandée par un soldat comme vous et moi: elle est commandée par le citoyen Millière, commissaire du pouvoir exécutif. Une autre chose, que vous ignorez peut-être, c'est que le citoyen Thomas Millière ne se bat point comme nous, avec des canons, des fusils, des baïonnettes, des pistolets et des sabres, mais avec un instrument inventé par un de vos philanthropes républicains et qu'on appelle la guillotine. — Il est impossible, monsieur, s'écria Roland, que, sous le premier consul, on fasse cette sorte de guerre.
— Ah! entendons-nous bien, colonel; je ne vous dis pas que c'est le premier consul qui la fait, je vous dis qu'elle se fait en son nom.
— Et quel est le misérable qui abuse ainsi de l'autorité qui lui est confiée pour faire la guerre avec un état-major de bourreaux?
— Je vous l'ai dit, il s'appelle le citoyen Thomas Millière; informez-vous, colonel, et, dans toute la Vendée et dans toute la Bretagne, il n'y aura qu'une seule voix sur cet homme. Depuis le jour du premier soulèvement vendéen et breton, c'est-à-dire depuis six ans, ce Millière a été toujours et partout un des agents les plus actifs de la Terreur; pour lui, la Terreur n'a point fini avec Robespierre. Dénonçant aux autorités supérieures ou se faisant dénoncer à lui-même les soldats bretons ou vendéens, leurs parents, leurs amis, leurs frères, leurs soeurs, leurs femmes, leurs filles, jusqu'aux blessés, jusqu'aux mourants, il ordonnait de tout fusiller, de tout guillotiner sans jugement. À Daumeray, par exemple, il a laissé une trace de sang, qui n'est point encore effacée, qui ne s'effacera jamais; plus de quatre-vingts habitants ont été égorgés sous ses yeux; des fils ont été frappés dans les bras de leurs mères, qui jusqu'ici ont vainement, pour demander vengeance, levé leurs bras sanglants au ciel. Les pacifications successives de la Vendée ou de la Bretagne n'ont point calmé cette soif de meurtre qui brûle ses entrailles. En 1800, il est le même qu'en 1793. Eh bien, cet homme…
Roland regarda le général.
— Cet homme, continua Georges avec le plus grand calme, voyant que la société ne le condamnait pas, je l'ai condamné, moi; cet homme va mourir.
— Comment! il va mourir, à la Roche-Bernard, au milieu des républicains, malgré sa garde d'assassins, malgré son escorte de bourreaux?
— Son heure a sonné, il va mourir.
Cadoudal prononça ces paroles avec une telle solennité, que pas un doute ne demeura dans l’esprit de Roland, non seulement sur l’arrêt prononcé, mais encore sur l'exécution de cet arrêt.
Il demeura pensif un instant.
— Et vous vous croyez le droit de juger et de condamner cet homme, tout coupable qu'il est?
— Oui; car cet homme a jugé et condamné, non pas des coupables, mais des innocents.
— Si je vous disais: À mon retour à Paris, je demanderai la mise en accusation et le jugement de cet homme, n'auriez-vous pas foi en ma parole?
— J'aurais foi en votre parole; mais je vous dirais: une bête enragée se sauve de sa cage, un meurtrier se sauve de sa prison; les hommes sont des hommes sujets à l’erreur. Ils ont parfois condamné des innocents, ils peuvent épargner un coupable. Ma justice est plus sûre que la vôtre, colonel, car c’est la justice de Dieu. Cet homme mourra.
— Et de quel droit dites-vous que votre justice, à vous, homme soumis à l'erreur comme les autres hommes, est la justice de Dieu?
— Parce que j'ai mis Dieu de moitié dans mon jugement. Oh! ce n'est pas d'hier qu'il est jugé.
— Comment cela?
— Au milieu d'un orage où la foudre grondait sans interruption, où l'éclair brillait de minute en minute, j'ai levé les bras au ciel et j'ai dit à Dieu: «Mon Dieu! toi dont cet éclair est le regard, toi dont ce tonnerre est la voix, si cet homme doit mourir, éteins pendant dix minutes ton tonnerre et tes éclairs; le silence des airs et l’obscurité du ciel seront ta réponse!» et, ma montre à la main, j'ai compté onze minutes sans éclairs et sans tonnerre… J'ai vu à la pointe du grand mont, par une tempête terrible, une barque montée par un seul homme et qui menaçait à chaque instant d'être submergée; une lame l’enleva comme le souffle d'un enfant enlève une plume, et la laissa retomber sur un rocher. La barque vola en morceaux, l’homme se cramponna au rocher; tout le monde s'écria: «Cet homme est perdu!» Son père était là, ses deux frères étaient là et ni frères ni père n'osaient lui porter secours. Je levai les bras au Seigneur et je dis: «Si Millière est condamné, mon Dieu, par vous comme par moi, je sauverai cet homme, et sans autre secours que vous, je me sauverai moi-même.» Je me déshabillai, je nouai le bout d'une corde autour de mon bras, et je nageai jusqu'au rocher. On eût dit que la mer s'aplanissait sous ma poitrine; j'atteignis l’homme. Son père et ses frères tenaient l'autre bout de la corde. Il gagna le rivage. Je pouvais y revenir comme lui, en fixant ma corde au rocher. Je la jetai loin de moi, et me confiai à Dieu et aux flots; les flots me portèrent au rivage aussi doucement et aussi sûrement que les eaux du Nil portèrent le berceau de Moïse vers la fille de Pharaon. Une sentinelle ennemie était placée en avant du village de Saint-Nolf; j'étais caché dans le bois de Grandchamp avec cinquante hommes. Je sortis seul du bois en recommandant mon âme à Dieu et en disant: «Seigneur, si vous avez décidé la mort de Millière, cette sentinelle tirera sur moi et me manquera, et, moi, je reviendrai vers les miens sans faire de mal à cette sentinelle, car vous aurez été avec elle un instant.» Je marchai au républicain; à vingt pas, il fit feu sur moi et me manqua. Voici le trou de la balle dans mon chapeau, à un pouce de ma tête; la main de Dieu elle-même a levé l’arme. C'est hier que la chose est arrivée. Je croyais Millière à Nantes. Ce soir, on est venu m'annoncer que Millière et sa guillotine étaient à la Roche- Bernard. Alors j'ai dit: «Dieu me l'amène, il va mourir!»
Roland avait écouté avec un certain respect la superstitieuse narration du chef breton. Il ne s'étonnait point de trouver cette croyance et cette poésie dans l'homme habitué à vivre en face de la mer sauvage, au milieu des dolmens de Karnac. Il comprit que Millière était véritablement condamné, et que Dieu, qui semblait trois fois avoir approuvé son jugement, pouvait seul le sauver.
Seulement, une dernière question lui restait à faire.
— Comment le frapperez-vous? demanda-t-il.
— Oh! dit Georges, je ne m'inquiète point de cela; il sera frappé.
Un des deux hommes qui avaient apporté la table du souper entrait en ce moment.
— Brise-Bleu, lui dit Cadoudal, préviens Coeur-de-Roi que j'ai un mot à lui dire.
Deux minutes après, le Breton était en face de son général.
— Coeur-de-Roi, lui demanda Cadoudal, n'est-ce pas toi qui m'as dit que l'assassin Thomas Millière était à la Roche-Bernard?
— Je l'y ai vu entrer côte à côte avec le colonel républicain, qui paraissait même peu flatté du voisinage.
— N'as-tu pas ajouté qu'il était suivi de sa guillotine?
— Je vous ai dit que sa guillotine suivait entre deux canons, et je crois que, si les canons avaient pu s'écarter d'elle, ils l'eussent laissée rouler toute seule.
— Quelles sont les précautions que prend Millière dans les villes qu'il habite?
— Il a autour de lui une garde spéciale; il fait barricader les rues qui conduisent à sa maison; il a toujours une paire de pistolets à portée de sa main.
— Malgré cette garde, malgré cette barricade, malgré ces pistolets, te charges-tu d'arriver jusqu'à lui?
— Je m'en charge, général!
— J'ai, à cause de ses crimes, condamné cet homme; il faut qu'il meure!
— Ah! s'écria Coeur-de-Roi, le jour de la justice est donc venu!
— Te charges-tu d'exécuter mon jugement, Coeur-de-Roi?
— Je m'en charge, général.
— Va, Coeur-de-Roi, prends le nombre d'hommes que tu voudras… imagine le stratagème que tu voudras… mais parviens jusqu'à lui et frappe.
— Si je meurs, général…
— Sois tranquille, le curé de Leguerno dira assez de messes à ton intention pour que ta pauvre âme ne demeure pas en peine; mais tu ne mourras pas, Coeur-de-Roi.
— C'est bien, c'est bien, général! du moment où il y aura des messes, on ne vous en demande pas davantage; j'ai mon plan.
— Quand pars-tu?
— Cette nuit.
— Quand sera-t-il mort?
— Demain.
— Va, et que trois cents hommes soient prêts à me suivre dans une demi-heure.
Coeur-de-Roi sortit aussi simplement qu'il était entré.
— Vous voyez, dit Cadoudal, voilà les hommes auxquels je commande; votre premier consul est-il aussi bien servi que moi, monsieur de Montrevel?
— Par quelques-uns, oui.
— Eh bien, moi, ce n'est point par quelques-uns, c'est par tous.
Bénédicité entra et interrogea Georges du regard.
— Oui, répondit Georges, tout à la fois de la voix et de la tête.
Bénédicité sortit.
— Vous n'avez pas vu un homme en venant ici? dit Georges.
— Pas un.
— J'ai demandé trois cents hommes dans une demi-heure, et, dans une demi-heure, ils seront là; j'en eusse demandé cinq cents, mille, deux mille, qu'ils eussent été prêts aussi promptement.