WeRead Powered by ReaderPub
Les compagnons de Jéhu cover

Les compagnons de Jéhu

Chapter 36: XXXV — PROPOSITION DE MARIAGE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative unfolds amid the tumult after the Revolution, following royalist plotters and republican agents as conspiracies, counterplots, duels, clandestine meetings, and daring rescues crisscross provincial towns and Paris. Episodes alternate historical reportage and adventure scenes, portraying shifting loyalties, secret societies, and personal entanglements of love, honor, and revenge. The plot advances through betrayals, trials, and dramatic confrontations against the backdrop of political upheaval and the emergence of centralized power, blending suspenseful action with reflections on duty and the human cost of factional conflict.

Cadoudal était debout sur son cheval au milieu du feu et de la fumée, pareil au démon de la guerre, invulnérable et acharné comme lui.

Çà et là, on voyait les cadavres d'une douzaine de Chouans éparpillés sur le sol.

Mais il était évident que les républicains, toujours serrés en masse, avaient déjà perdu plus du double.

Des blessés se traînaient dans l'espace vide, se joignaient, se redressaient comme des serpents brisés et luttaient, les républicains avec leurs baïonnettes, et les Chouans avec leurs couteaux.

Ceux des Chouans qui, blessés, étaient trop loin pour se battre corps à corps avec des blessés comme eux, rechargeaient leurs fusils, se relevaient sur un genou, faisaient feu et retombaient.

Des deux côtés, la lutte était impitoyable, incessante, acharnée; on sentait que la guerre civile, c'est-à-dire la guerre sans merci, sans pitié, secouait sa torche au-dessus du champ de bataille.

Cadoudal tournait, sur son cheval, tout autour de la redoute vivante, faisait feu à vingt pas, tantôt de ses pistolets, tantôt d'un fusil à deux coups qu'il jetait après l'avoir déchargé et qu'il reprenait tout chargé en repassant.

À chacun de ses coups, un homme tombait.

À la troisième fois qu'il renouvelait cette manoeuvre, un feu de peloton l'accueillit; le général Hatry lui en faisait les honneurs pour lui tout seul. Il disparut dans la flamme et dans la fumée, et Roland le vit s'affaisser, lui et son cheval, comme s'ils eussent été foudroyés tous deux.

Dix ou douze républicains s'élancèrent hors des rangs contre autant de Chouans.

Ce fut une lutte terrible, corps à corps, dans laquelle les
Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage.

Tout à coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque main; c'était la mort de deux hommes: deux hommes tombèrent.

Puis, par la brèche de ces dix ou douze hommes, il se précipita avec trente.

Il avait ramassé un fusil de munition, il s'en servait comme d'une massue et à chaque coup abattait un homme.

Il troua le bataillon et reparut de l'autre côté.

Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbuté et qui lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure béante en l'élargissant.

Dès lors, tout fut fini.

Le général Hatry rallia à lui une vingtaine d'hommes, et, la baïonnette en avant, fonça sur le cercle qui l'enveloppait; il marchait à pied à la tête de ses vingt soldats; son cheval avait été éventré.

Dix hommes tombèrent avant d'avoir rompu ce cercle.

Le général se trouva de l'autre côté du cercle.

Les Chouans voulurent le poursuivre.

Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre:

— Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment où il a passé, qu'il se retire librement.

Les Chouans obéirent avec la religion qu'ils avaient pour les paroles de leur chef.

— Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts: des prisonniers.

Les Chouans se resserrèrent, enveloppant le monceau de morts et les quelques vivants plus ou moins blessés qui s'agitaient au milieu des cadavres.

Se rendre, c'était encore combattre dans cette guerre, où, de part et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un côté, parce qu'on regardait Chouans et Vendéens comme des brigands; de l'autre côté, parce qu'on ne savait où les mettre.

Les républicains jetèrent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les rendre.

Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte.

Ils avaient brûlé jusqu’à leur dernière cartouche.

Cadoudal s'achemina vers Roland.

Pendant toute cette lutte suprême, le jeune homme était resté assis, et, les yeux fixés sur le combat, les cheveux mouillés de sueur, la poitrine haletante, il avait attendu.

Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et était demeuré le front courbé vers la terre.

Cadoudal arriva jusqu'à lui sans qu’il parut entendre le bruit de ses pas; il lui toucha l'épaule: le jeune homme releva lentement la tête sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses joues.

— Général! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier.

— On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul, répondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service.

— Ordonnez, général!

— Je manque d‘ambulance pour les blessés, je manque de prison pour les prisonniers; chargez-vous de ramener à Vannes les soldats républicains prisonniers ou blessés.

— Comment, général? s'écria Roland.

— C'est à vous que je les donne, ou plutôt à vous que je les confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le mien ait été tué; mais il vous reste celui de Branche-d'or, acceptez-le.

Le jeune homme fit un mouvement.

— Jusqu'à ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien entendu, fit Cadoudal en s'inclinant.

Roland comprit qu'il fallait être, par la simplicité du moins, à la hauteur de celui auquel il avait affaire.

— Vous reverrai-je, général? demanda-t-il en se levant.

— J'en doute, monsieur; mes opérations m'appellent sur la côte de
Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg.

— Que dirai-je au premier consul, général?

— Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de l’abbé Bernier et celle de Georges Cadoudal.

— D’après ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que vous avez un ami près du premier consul.

Et il tendit la main à Cadoudal.

Le chef royaliste la lui prit avec la même franchise et le même abandon qu’il l'avait fait avant le combat.

— Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point à vous recommander, n'est-ce pas, de justifier le général Hatry? Une semblable défaite est aussi glorieuse qu'une victoire.

Pendant ce temps, on avait amené au colonel républicain le cheval de Branche-d'or.

Il sauta en selle.

— À propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant à la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Millière.

— Il est mort, répondit une voix.

Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue, venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part à la bataille.

Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa un soupir, et, jetant un adieu à Cadoudal, partit au galop, et à travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la charrette de blessés et de prisonniers qu'il était chargé de reconduire au général Hatry. Cadoudal avait fait donner un écu de six livres à chaque homme.

Roland ne put s'empêcher de penser que c'était avec l'argent du Directoire, acheminé vers l'ouest par Morgan et ses compagnons, que le chef royaliste faisait ses libéralités.

XXXV — PROPOSITION DE MARIAGE

La première visite de Roland, en arrivant à Paris, fut pour le premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la pacification de la Vendée, mais de l'insurrection plus ardente que jamais de la Bretagne.

Bonaparte connaissait Roland: le triple récit de l'assassinat de Thomas Millière, du jugement de l'évêque Audrein et du combat de Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espèce de désespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper.

Roland était désespéré d'avoir manqué cette nouvelle occasion de se faire tuer.

Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui, qu'il sortait sain et sauf de dangers où d'autres laissaient leur vie; où sir John avait trouvé douze juges et un jugement à mort, lui n'avait trouvé qu'un fantôme, invulnérable, c'est vrai, mais inoffensif.

Il s'accusa avec amertume d'avoir cherché un combat singulier avec Georges Cadoudal, combat prévu par celui-ci, au lieu de s'être jeté dans la mêlée générale, où, du moins, il eût pu tuer ou être tué.

Le premier consul le regardait avec inquiétude tandis qu'il parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce désir de mort qu'il avait cru voir guérir par le contact de la terre natale, par les embrassements de la famille.

Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le général Hatry; mais, juste et impartial comme un soldat, il fit à Cadoudal la part de courage et de générosité que méritait le général royaliste.

Bonaparte l'écouta gravement, presque tristement; autant il était ardent à la guerre étrangère, pleine de rayonnements glorieux, autant il répugnait à cette guerre intestine où le pays verse son propre sang, déchire ses propres entrailles.

C'était dans ce cas qu'il lui paraissait que la négociation devait être substituée à la guerre.

Mais comment négocier avec un homme comme Cadoudal?

Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de séductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne volonté; il prit la résolution de voir Cadoudal, et, sans en rien dire à Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure en serait arrivée.

En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus heureux que ses prédécesseurs.

Il congédia Roland après lui avoir annoncé l'arrivée de sa mère, et son installation dans la petite maison de la rue de la Victoire.

Roland sauta dans une voiture et se fit conduire à l'hôtel.

Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fière autant que puisse l'être une femme et une mère.

Édouard était installé de la veille au Prytanée français. Madame de Montrevel s'apprêtait à quitter Paris pour retourner auprès d'Amélie, dont la santé continuait de lui donner des inquiétudes.

Quant à sir John, il était non seulement hors de danger, mais à peu près guéri; il était à Paris, était venu pour faire une visite à madame de Montrevel, l'avait trouvée sortie pour conduire Édouard au Prytanée, et avait laissé sa carte.

Sur cette carte était son adresse. Sir John logeait rue de
Richelieu, hôtel Mirabeau.

Il était onze heures du matin: c'était l'heure du déjeuner de sir
John; Roland avait toute chance de le rencontrer à cette heure. Il
remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher à l'hôtel
Mirabeau.

Il trouva sir John, en effet, devant une table servie à l'anglaise, chose rare à cette époque, et buvant de grandes tasses de thé, et mangeant des côtelettes saignantes.

En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et courut au-devant de lui.

Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle où les qualités du coeur semblaient prendre à tâche de se cacher sous les excentricités nationales, un sentiment de profonde affection.

Sir John était pâle et amaigri; mais, du reste, il se portait à merveille.

Sa blessure était complètement cicatrisée, et, à part une oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientôt devait disparaître tout à fait, il était tout prêt à recouvrer sa première santé. Lui, de son côté, fit à Roland des tendresses que l'on eût été bien loin d'attendre de cette nature concentrée, et prétendit que la joie qu'il éprouvait de le revoir allait lui rendre ce complément de santé qui lui manquait.

Et d'abord, il offrit à Roland de partager son repas, en s'engageant à le faire servir à la française.

Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces rudes guerres de la Révolution où le pain manquait souvent, Roland était peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de toutes les cuisines, dans la prévoyance des jours où il n'aurait pas de cuisine du tout.

L'attention de sir John de le faire servir à la française fut donc une attention à peu près perdue.

Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la préoccupation de sir John.

Il était évident que son ami avait sur les lèvres un secret qui hésitait à en sortir.

Roland pensa qu'il fallait l'y aider.

Aussi, le déjeuner arrivé à sa dernière période, Roland, avec cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'à la brutalité, appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux mains:

— Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc à dire à votre ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire?

Sir John tressaillit, et, de pâle qu'il était, devint pourpre. — Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses à me demander, sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser. Parlez donc, je vous écoute.

Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son attention sur ce qu'allait lui dire sir John.

Mais, en effet, c'était, au point de vue de lord Tanlay, quelque chose sans doute de bien difficile à dire, car, au bout d'une dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland rouvrit les yeux.

Sir John était redevenu pâle; seulement, il était redevenu plus pâle qu'il n'était avant de devenir rouge.

Roland lui tendit la main.

— Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre à moi de la façon dont vous avez été traité au château des Noires- Fontaines.

— Justement, mon ami; attendu que de mon séjour dans ce château datera le bonheur ou le malheur de ma vie.

Roland regarda fixement sir John.

— Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?…

Et il s'arrêta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la société, il allait commettre une faute d'inconvenance.

— Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland.

— Vous le voulez?

— Je vous en supplie.

— Et si je me trompe? si je dis une niaiserie?

— Mon ami, mon ami, achevez.

— Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que
Votre Seigneurie fit à ma soeur l'honneur d'être amoureuse d'elle?

Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on l'en eût cru, lui, l'homme flegmatique, complètement incapable, il se précipita dans les bras de Roland.

— Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'écria-t-il, et je l'aime de toute mon âme!

— Vous êtes complètement libre, Milord?

— Complètement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres sterling par an.

— C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a à vous apporter qu'une cinquantaine de mille francs.

— Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait parfois dans les grandes émotions, s'il faut se défaire de la fortune, on s'en défera.

— Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous êtes riche, c'est un malheur; mais qu'y faire?… Non, là n'est point la question. Vous aimez ma soeur?

— Oh! j'adore elle.

— Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami, aime-t-elle vous, ma soeur?

—Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas demandé; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser à vous, et, si la chose vous agréait, vous prier de plaider ma cause près de votre mère; puis, votre aveu à tous deux obtenu, alors je me déclarais, ou plutôt, mon cher Roland, vous me déclariez, car, moi, je n'oserais jamais.

— Alors, c'est moi qui reçois votre première confidence?

— Vous êtes mon meilleur ami, c'est trop juste.

— Eh bien! mon cher, vis-à-vis de moi, votre procès est gagné naturellement.

— Restent votre mère et votre soeur.

— C'est tout un. Vous comprenez: ma mère laissera Amélie entièrement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez.

— Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pesé dans sa tête les chances contraires et favorables à un projet, qui croit les avoir toutes passées en revue, et auquel on présente un nouvel obstacle qu'il n'attendait pas. — Le premier consul, fit Roland.

God…! laissa échapper l'Anglais avalant la moitié du juron national.

— Il m'a justement, avant mon départ pour la Vendée, continua Roland, parlé du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous regardait plus, ma mère ni moi, mais bien lui-même.

— Alors, dit sir John, je suis perdu.

— Pourquoi cela?

— Le premier consul, il n'aime pas les Anglais.

— Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul.

— Mais qui parlera de mon désir au premier consul?

— Moi.

— Et vous parlerez de ce désir comme d'une chose qui vous est agréable, à vous?

— Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations, dit Roland en se levant.

— Oh! merci, s'écria sir John en saisissant la main du jeune homme.

Puis, avec regret:

— Et vous me quittez? — Cher ami, j'ai un congé de quelques heures: j'en ai donné une à ma mère, deux à vous, j'en dois une à votre ami Édouard… Je vais l'embrasser et recommander à ses maîtres de le laisser se cogner tout à son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg.

— Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai commandé une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin, quand il sera attaqué par des brigands, de se servir des pistolets du conducteur.

Roland regarda sir John.

— Qu'est-ce encore? demanda-t-il.

— Comment! vous ne savez pas?

— Non; qu'est-ce que je ne sais pas?

— Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre
Amélie!

— Quelle chose?

— L'attaque de la diligence.

— Mais quelle diligence?

— Celle où était votre mère.

— La diligence où était ma mère?

— Oui.
— La diligence où était ma mère a été arrêtée?

— Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit?

— Pas un mot de cela, du moins.

— Eh bien, mon cher Édouard a été un héros; comme personne ne se défendait, lui s'est défendu. Il a pris les pistolets du conducteur et a fait feu.

— Brave enfant! s'écria Roland.

— Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu la précaution d'enlever les balles; Édouard a été caressé par MM. les Compagnons de Jéhu, comme étant le brave des braves, mais il n'a tué ni blessé personne.

— Et vous êtes sûr de ce que vous me dites là?

— Je vous répète que votre soeur a pensé en mourir d'effroi.

— C'est bien, dit Roland.

— Quoi, c'est bien? fit sir John.

— Oui… raison de plus pour que je voie Édouard.

— Qu'avez-vous encore?

— Un projet.

— Vous m'en ferez part. — Ma foi, non; mes projets, à moi, ne tournent pas assez bien pour vous.

— Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une revanche à prendre?

— Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous êtes amoureux, mon cher lord, vivez dans votre amour.

— Vous me promettez toujours votre appui?

— C'est convenu; j'ai le plus grand désir de vous appeler mon frère.

— Êtes-vous las de m'appeler votre ami?

— Ma foi, oui: c'est trop peu.

— Merci.

Et tous deux se serrèrent la main et se séparèrent.

Un quart d'heure après, Roland était au Prytanée français, situé où est situé aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand, c'est-à-dire vers le haut de la rue Saint-Jacques, derrière la Sorbonne.

Au premier mot que lui dit le directeur de l'établissement, Roland vit que son jeune frère avait été recommandé tout particulièrement.

On fit venir l'enfant.

Édouard se jeta dans les bras de son grand frère avec cet élan d'adoration qu'il avait pour lui.

Roland, après les premiers embrassements, mit la conversation sur l'arrestation de la diligence.

Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait été sobre de détails, il n'en fut pas de même d'Édouard.

Cette arrestation de diligence, c'était son Iliade à lui.

Il raconta la chose à Roland dans ses moindres détails, la connivence de Jérôme avec les bandits, les pistolets chargés, mais à poudre seulement, l'évanouissement de sa mère, les secours prodigués pendant cet évanouissement par ceux-là mêmes qui l'avaient causé, son nom de baptême connu des agresseurs, enfin le masque un instant tombé du visage de celui qui portait secours à madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait dû voir le visage de celui qui la secourait.

Roland s'arrêta surtout à ce dernier détail.

Puis vint, racontée par l'enfant, la relation de l'audience du premier consul, comment celui-ci l'avait embrassé, caressé, choyé, et enfin recommandé au directeur du Prytanée français.

Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et, comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques au Luxembourg, il était au Luxembourg cinq minutes après.

XXXVI — SCULPTURE ET PEINTURE

Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait une heure et un quart de l'après-midi.

Le premier consul travaillait avec Bourrienne.

Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hâterions vers le dénouement, et, pour y arriver plus vite, nous négligerions certains détails dont, assure-t-on, les grandes figures historiques peuvent se passer.

Ce n'est point notre avis.

Du jour où nous avons mis la main à la plume — et il y aura de cela bientôt trente ans — soit que notre pensée se concentrât dans un drame, soit qu'elle s'étendît dans un roman, nous avons eu un double but: instruire et amuser.

Et nous disons instruire d'abord; car l’amusement, chez nous, n'a été qu'un masque à l'instruction.

Avons-nous réussi? Nous le croyons.

Nous allons tantôt avoir parcouru avec nos récits, à quelque date qu'ils se soient rattachés, une période immense: entre la Comtesse de Salisbury et le Comte de Monte-Cristo, cinq siècles et demi se trouvent enfermés.

Eh bien, nous avons la prétention d’avoir, sur ces cinq siècles et demi, appris à la France autant d’histoire qu’aucun historien.

Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous les Bourbons de la branche cadette, sous la république comme sous le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamée hautement, nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestée intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres.

Nous admirons le marquis de Posa dans le _Don Carlos _de Schiller; mais, à la place de Schiller, nous n'eussions pas anticipé sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe du XVIIIe siècle au milieu de héros du XVIe, un encyclopédiste à la cour de Philippe II.

Ainsi, de même que nous avons été — littérairement parlant — monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat.

Cela n'empêche point notre pensée de planer au-dessus des hommes et au-dessus de l'époque, et de faire à chacun sa part dans le bien comme dans le mal.

Or, cette part, nul n'a le droit, excepté Dieu, de la faire à lui tout seul. Ces rois d'Égypte qui, au moment d'être livrés à l'inconnu, étaient jugés au seuil de leur tombeau, n'étaient point jugés par un homme, mais par un peuple.

C'est pour cela qu'on a dit: «Le jugement du peuple est le jugement de Dieu.»

Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes rien autre chose qu'un de ces présidents de jury qui, impartialement, résument les débats et laissent les jurés prononcer le jugement.

Le livre, c'est le résumé.
Les lecteurs, c'est le jury.

C'est pourquoi, ayant à peindre une des figures les plus gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous les temps, ayant à la peindre à l’époque de sa transition, c'est- à-dire au moment où Bonaparte se fait Napoléon, où le général se fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'être injuste, nous abandonnons les appréciations pour y substituer des faits.

Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui disent, c'était Voltaire qui disait cela: «Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.»

C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux, deux infirmités qui se ressemblent plus qu'on ne le pense.

Nous soutenons, nous, qu'un héros peut devenir un bon homme, mais qu'un bon homme, pour être bon homme, n'en est pas moins un héros.

Qu'est-ce qu'un héros en face du public? Un homme dont le génie l'emporte momentanément sur le coeur.

Qu'est-ce qu'un héros dans l'intimité?

Un homme dont le coeur l'emporte momentanément sur le génie.

Historiens, jugez le génie.

Peuple, juge le coeur.

Qui a jugé Charlemagne? Les historiens.

Qui a jugé Henri IV? Le peuple.

Lequel à votre avis est le mieux jugé?

Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal d'appel, qui n'est autre chose que la postérité, confirme l'arrêt des contemporains, il ne faut point éclairer un seul côté de la figure que l'on a à peindre: il faut en faire le tour, et, là où ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et même la bougie.

Revenons à Bonaparte.

Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne.

Quelle était la division du temps pour le premier consul au
Luxembourg?

Il se levait de sept à huit heures du matin, appelait aussitôt un de ses secrétaires, Bourrienne de préférence, travaillait avec lui jusqu'à dix heures. À dix heures, on venait annoncer que le déjeuner était servi; Joséphine, Hortense et Eugène attendaient ou se mettaient à table en famille, c'est-à-dire avec les aides de camp de service et Bourrienne. Après le déjeuner, on causait avec les commensaux et les invités, s'il y en avait; une heure était consacrée à cette causerie, à laquelle venaient prendre part, d'habitude, les deux frères du premier consul, Lucien et Joseph, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Monge, Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacérès. En général, Bonaparte consacrait une demi-heure à son chancelier; puis, tout à coup, sans transition, il se levait, disant:

— Au revoir, Joséphine! au revoir, Hortense!… Bourrienne,
allons travailler.
Ces paroles, qui revenaient à peu près régulièrement et dans les
mêmes termes tous les jours à la même heure, une fois prononcées,
Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet.

Là, aucune méthode de travail n’était adoptée; c'était une affaire d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne faisait une lecture; après quoi, le premier consul se rendait au conseil.

Dans les premiers mois, il était obligé, pour s'y rendre, de traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de décembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi, depuis cette époque, rentrait-il presque toujours en chantant dans son cabinet.

Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV.

Une fois rentré chez lui, il examinait le travail qu'il avait commandé, signait quelques lettres, s'allongeait dans son fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son canif; s'il n'était point en train de causer, il relisait les lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout à coup, comme se réveillant d'un songe, il se dressait tout debout, disant:

— Écrivez, Bourrienne.

Et alors, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait quelqu'un de ces projets immenses qui ont étonné — disons mieux - - qui ont parfois épouvanté le monde.

À cinq heures, on dînait; après le dîner, le premier consul remontait chez Joséphine, où il recevait habituellement la visite des ministres, et particulièrement celle du ministre des affaires extérieures, M. de Talleyrand.

À minuit, quelquefois plus tôt, jamais plus tard, il donnait le signal de la retraite, en disant brusquement:

— Allons nous coucher.

Le lendemain, à sept heures du matin, la même vie recommençait, troublée seulement par les incidents imprévus.

Après les détails sur les habitudes particulières au génie puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il nous semble que doit venir le portrait.

Bonaparte, premier consul, a laissé moins de monuments de sa propre personne que Napoléon empereur; or, comme rien ne ressemble moins à l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800, indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le marbre ne peuvent fixer.

La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette illustre période de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David, les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essayé de conserver à la postérité les traits de l'homme du destin, aux différentes époques où se sont révélées les grandes vues providentielles auxquelles il était appelé: ainsi, nous avons des portraits de Bonaparte général en chef, de Bonaparte premier consul et de Napoléon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi, plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire qu'il n'existe pas, ni du général, ni du premier consul, ni de l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant.

C'est qu'il n'était pas donné, même au génie, de triompher d'une impossibilité; c'est que, dans la première période de la vie de Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crâne proéminent, son front sillonné par la ride sublime de la pensée, sa figure pâle, allongée, son teint granitique et l'habitude méditative de sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou sculpter son front élargi, son sourcil admirablement dessiné, son nez droit, ses lèvres serrées, son menton modelé avec une rare perfection, tout son visage enfin devenu la médaille d'Auguste; mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui était hors du domaine de l'imitation, c'est-à-dire la mobilité de son regard: le regard, qui est à l'homme ce que l'éclair est à Dieu, c'est-à-dire la preuve de sa divinité.

Ce regard, dans Bonaparte, obéissait à sa volonté avec la rapidité de l'éclair; dans la même minute, il jaillissait de ses paupières tantôt vif et perçant comme la lame d'un poignard tiré violemment du fourreau, tantôt doux comme un rayon ou une caresse, tantôt sévère comme une interrogation ou terrible comme une menace.

Bonaparte avait un regard pour chacune des pensées qui agitaient son âme.

Chez Napoléon, ce regard, excepté dans les grandes circonstances de sa vie, cesse d'être mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il n'en est que plus impossible à rendre: c'est une vrille qui creuse le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder jusqu'à la plus profonde, jusqu'à la plus secrète pensée.

Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixité; mais ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-à-dire l’action pénétrante et magnétique de ce regard.

Les coeurs troubles ont les yeux voilés.

Bonaparte, même au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il mettait à les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance.

Il avait la même prétention pour les dents; les dents, en effet, étaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains.

Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la promenade eût lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il marchait presque toujours un peu courbé, comme si sa tête eût été lourde à porter; et, les mains croisées derrière le dos, il faisait fréquemment un mouvement involontaire de l'épaule droite, comme si un frissonnement nerveux passait à travers cette épaule, et, en même temps, sa bouche faisait, de gauche à droite, un mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif: c'était un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande préoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se produisait-il plus fréquemment aux époques où le général, le premier consul ou l’empereur mûrissait de vastes projets. C'était après de telles promenades, accompagnées de ce double mouvement de l'épaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus importantes; en campagne, à l’armée, à cheval, il était infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire, où parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans s'en apercevoir.

Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarité, il passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et s'appuyait dessus.

Tout mince, tout maigre qu'il était à l’époque où nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs, il se préoccupait de sa future obésité, c'était d'ordinaire à Bourrienne qu'il faisait cette singulière confidence. — Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh bien, on ne m'ôterait pas de l’idée qu'à quarante ans je serai gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne peut manquer d’arriver.

On sait à quel degré d'obésité était parvenu le prisonnier de
Sainte-Hélène.

Il avait pour les bains une véritable passion qui, sans doute, ne contribua point médiocrement à développer son obésité; cette passion lui faisait du bain un besoin irrésistible. Il en prenait un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette lecture, il ouvrait à toute minute le robinet d'eau chaude, de sorte qu'il élevait la température de son bain à un degré que ne pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour lire.

Seulement alors, il permettait que l'on ouvrît la porte.

On a parlé des attaques d'épilepsie auxquelles, dès la première campagne d'Italie, il aurait été sujet; Bourrienne est resté onze ans près de lui et ne l’a jamais vu atteint de ce mal.

D'un autre côté, infatigable le jour, il avait la nuit un impérieux besoin de sommeil, surtout dans la période où nous le prenons; Bonaparte, général ou premier consul, faisait veiller les autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait à minuit, quelquefois même plus tôt, nous l’avons dit, et, lorsque, à sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour l'éveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant encore, il disait en balbutiant:

— Bourrienne, je t’en prie, laisse-moi dormir encore un moment.

Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait à huit heures; sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par se lever.

Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures, faisant alors une courte sieste dans l’après-midi.

Aussi avait-il des instructions particulières pour la nuit.

— La nuit, disait-il, vous entrerez, en général, le moins possible dans ma chambre; ne m'éveillez jamais quand vous aurez une bonne nouvelle à m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre; mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, réveillez-moi à l’instant même; car, alors, il n'y a pas un instant à perdre pour y faire face.

Dès que Bonaparte était levé et avait fait sa toilette du matin, toujours très complète, son valet de chambre entrait, lui faisait la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un secrétaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en commençant toujours par le _Moniteur. _Il ne donnait d'attention réelle qu'aux journaux anglais et allemands.

— Passez, passez, disait-il à la lecture des journaux français; je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je veux.

La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre à coucher, il descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y faisait.

À dix heures, on annonçait, avons-nous dit, le déjeuner.

C'était le maître d'hôtel qui faisait cette annonce et il la faisait en ces termes:

— Le général est servi.

Aucun titre, comme on voit, pas même celui de premier consul.

Le repas était frugal; tous les matins, on servait à Bonaparte un plat de prédilection dont il mangeait presque tous les jours: c'était un poulet frit à l'huile et à l'ail, le même qui a pris depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet à la Marengo.

Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de
Bourgogne, et préférablement ce dernier.

Après son déjeuner comme après son dîner, il prenait une tasse de café noir; jamais entre ses repas.

Quand il lui arrivait de travailler jusqu'à une heure avancée de la nuit, c'était, non point du café, mais du chocolat qu'on lui apportait, et le secrétaire qui travaillait avec lui en avait une tasse pareille à la sienne.

La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, après avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de café, ajoutent qu'il prenait immodérément de tabac.

C'est une double erreur.

Dès l'âge de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracté l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son cerveau éveillé: il prisait habituellement non pas dans la poche de son gilet, comme on l'a prétendu, mais dans une tabatière qu'il échangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce point de collectionneur de tabatières, une certaine ressemblance avec le grand Frédéric; s'il prisait, par hasard, dans la poche de son gilet, c'était les jours de bataille, où il lui eût été difficile de tenir à la fois, en traversant le feu au galop, la bride de son cheval et une tabatière; il avait pour ces jours-là des gilets avec la poche droite doublée en peau parfumée, et, comme l'échancrure de son habit lui permettait d'insérer le pouce et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en quelque circonstance et à quelque allure que ce fût, priser tout à son aise.

Général ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche; empereur, il y eut un progrès, il en mit un, et, comme il changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idée de ne faire refaire qu'un seul gant, complétant la paire avec celui qui ne servait pas.

Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoléon hérita: la guerre et les monuments.

Gai et presque rieur dans les camps, il devenait rêveur et sombre dans le repos; c'était alors que, pour sortir de cette tristesse, il avait recours à l'électricité de l'art et rêvait ces monuments gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et achevé quelques- uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des peuples; qu'ils sont son histoire écrite en lettres majuscules; que, longtemps après que les générations ont disparu de la terre, ces jalons des âges restent debout; que Rome vit dans ses ruines, que la Grèce parle dans ses monuments, que, par les siens, l'Égypte apparaît, spectre splendide et mystérieux, au seuil des civilisations.

Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait préférablement à tout, c'était la renommée, c'était le bruit; de là ce besoin de guerre, cette soif de gloire. Souvent il disait:

— Une grande réputation, c'est un grand bruit; plus on en fait, plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et retentit dans d'autres générations. Babylone et Alexandrie sont tombées; Sémiramis et Alexandre sont restés debout, plus grands peut-être par l'écho de leur renommée, répété et accru d'âge en âge, qu'ils ne l'étaient dans la réalité même.

Puis, rattachant ces grandes idées à lui-même:

— Mon pouvoir, disait-il, tient à ma gloire, et ma gloire aux batailles que j'ai gagnées; la conquête m'a fait ce que je suis, la conquête seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-né a besoin d'étonner et d'éblouir: dès qu'il ne flamboie plus, il s'éteint; du moment où il cesse de grandir, il tombe.

Longtemps il avait été Corse, supportant avec impatience la conquête de sa patrie; mais, le 13 vendémiaire passé, il s'était fait véritablement Français, et en était arrivé à aimer la France avec passion; son rêve c'était de la voir grande, heureuse, puissante, à la tête des nations comme gloire et comme art; il est vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et qu'indestructiblement il attachait son nom à sa grandeur. Pour lui, vivant éternellement dans cette pensée, le moment actuel disparaissait dans l'avenir; partout où l'emportait l'ouragan de la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la France présente à sa pensée. «Que penseront les Athéniens?» disait Alexandre après Issus et Arbelles. «J'espère que les Français seront contents de moi», disait Bonaparte après Rivoli et les Pyramides.

Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il ferait en cas de succès, mais beaucoup en cas de revers; il était, plus que tout autre, convaincu qu'un rien décide parfois des plus grands événements; aussi était-il plus occupé de prévoir ces événements que de les provoquer; il les regardait naître, il les voyait mûrir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile écuyer dompte et dirige un cheval fougueux.

Sa grandeur rapide au milieu des révolutions, les changements politiques qu'il avait préparés ou vus s'accomplir, les événements qu'il avait dominés lui avaient donné un certain mépris des hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'était point porté à estimer: aussi avait-il souvent à la bouche cette maxime d'autant plus désolante qu'il en avait reconnu la vérité:

«Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et l'intérêt.»

Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne croyait point à l'amitié.

«Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas répété: L'amitié n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas même mes frères… Joseph un peu, peut-être; et encore, si je l’aime, c'est par habitude et parce qu'il est mon aîné… Duroc, oui, lui, je l'aime; mais pourquoi? parce que son caractère me plaît, parce qu'il est froid, sec et sévère; puis Duroc ne pleure jamais!… D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en apparence du moins; mais que je cesse d'être heureux, et, vous verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver… Voyez- vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est leur affaire; mais, moi, pas de sensibilité. Il faut avoir la main vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se mêler ni de guerre ni de gouvernement.»

Dans ses relations familières, Bonaparte était ce que l'on appelle au collège un taquin; mais ses taquineries étaient exemptes de méchanceté et presque jamais désobligeantes; sa mauvaise humeur, facile d'ailleurs à exciter, passait comme un nuage chassé par le vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres éclats. Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait aller à de graves emportements; ses boutades alors étaient vives et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de massue sous lequel il fallait, bon gré mal gré, courber la tête: ainsi sa scène avec Jomini, ainsi sa scène avec le duc de Bellune.

Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les royalistes: il détestait les premiers et craignait les seconds; lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'était autre chose: on eût dit qu'il prévoyait la Restauration.

Il avait près de lui deux hommes qui avaient voté la mort du roi:
Fouché et Cambacérès.

Il renvoya Fouché de son ministère, et, s'il garda Cambacérès, ce fut à cause des services que pouvait rendre l'éminent légiste; mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son collègue le second consul:

— Mon pauvre Cambacérès, disait-il, j'en suis bien fâché, mais votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous serez pendu!

Un jour, Cambacérès s'impatienta, et, par un hochement de tête, arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient:

— Allons, dit-il, laissez donc de côté vos mauvaises plaisanteries!

Toutes les fois que Bonaparte échappait à un danger, une habitude d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix.

Quand il éprouvait quelque contrariété ou était en proie à une pensée désagréable, il fredonnait: quel air? un air à lui, qui n'en était pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en arrière au point de tomber à la renverse, et mutilant, comme nous l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas pour lui d'autre utilité, attendu que jamais il ne taillait une plume lui-même: c'était son secrétaire qui avait cette charge, et qui les lui taillait du mieux possible, intéressé qu'il était à ce que cette effroyable écriture que l'on connaît ne fût pas tout à fait illisible.

On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches: c'était la seule musique qu'il comprît et qui lui allât au coeur; s'il était assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un signe de la main il recommandait le silence et se penchait du côté du son; s'il était en train de se promener, il s'arrêtait, inclinait la tête et écoutait: tant que la cloche tintait, il restait immobile; le bruit éteint dans l'espace, il reprenait son travail, répondant à ceux qui le priaient d'expliquer cette singulière sympathie pour la voix de bronze:

— Cela me rappelle les premières années que j'ai passées à
Brienne. J'étais heureux alors!

À l'époque où nous sommes arrivés, sa grande préoccupation était l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il allait tous les samedis soirs à cette campagne, y passait, comme un écolier en vacances, la journée du dimanche et souvent même celle du lundi. Là, le travail était négligé pour la promenade; pendant cette promenade, il surveillait lui-même les embellissements qu'il faisait exécuter. Quelquefois, et dans les commencements surtout, ses promenades s'étendaient hors des limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent bientôt ordre à ces excursions, qui furent supprimées complètement après la conspiration d'Aréna et l'affaire de la machine infernale.

Le revenu de la Malmaison, calculé par Bonaparte lui-même, en supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses légumes, pouvait monter à six mille francs.

— Cela n'est pas mal, disait-il à Bourrienne; mais, ajoutait-il avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en dehors pour pouvoir vivre ici.

Bonaparte mêlait une certaine poésie à son goût pour la campagne: il aimait à voir sous les allées sombres du parc se promener une femme à la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle fût vêtue de blanc: il détestait les robes de couleur foncée, et avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes, il éprouvait pour elles une telle répugnance, qu'il était bien rare qu'il les invitât à ses soirées ou à ses fêtes; du reste, peu galant de sa nature, imposant trop pour attirer, à peine poli avec les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, même aux plus jolies, une chose agréable; souvent même on tressaillait, étonné des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de Joséphine. À telle femme il avait dit: «Oh! comme vous avez les bras rouges!» à telle autre: «Oh! la vilaine coiffure que vous avez là!» à celle-ci: «Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai déjà vue vingt fois!» à celle-là: «Vous devriez bien changer de couturière, car vous êtes singulièrement fagotée.»

Un jour, il dit à la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont tout le monde admirait la chevelure:

— Ah! c'est singulier, comme vous êtes rousse!

— C'est possible, répondit la duchesse; seulement, c'est la première fois qu'un homme me le dit.

Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard, c'était au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant:

— Vous êtes des niais! j'ai triché pendant tout le temps que nous avons joué, et vous ne vous en êtes pas aperçus. Que ceux qui ont perdu se rattrapent.

Bonaparte, né et élevé dans la religion catholique, n'avait de préférence pour aucun dogme; lorsqu'il rétablit l'exercice du culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce sujet; mais lui-même se traçait d'avance sa part dans la discussion en disant:

— Ma raison me tient dans l'incrédulité de beaucoup de choses; mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma première jeunesse me rejettent dans l'incertitude.

Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de matérialisme; peu lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnût un Créateur. Pendant une belle soirée de messidor, tandis que son bâtiment glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les mathématiciens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais seulement une matière animée. Bonaparte regarda cette voûte céleste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment où l'on croyait qu'il était bien loin de la conversation:

— Vous avez beau dire, s'écria-t-il en montrant les étoiles, c'est un Dieu qui a fait tout cela. Bonaparte, très exact à payer ses dépenses particulières, l'était infiniment moins pour les dépenses publiques; il était convaincu que, dans les marchés passés entre les ministres et les fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le marché n'était pas dupe, l'État, en tout cas, était volé; aussi reculait-il autant que possible l'époque du payement; alors il n'y avait point de chicanes et de difficultés qu'il ne fit, point de mauvaises raisons qu'il ne donnât; c'était chez lui une idée fixe, un principe invariable, que tout fournisseur était un fripon.

Un jour, on lui présente un homme qui avait fait une soumission et avait été accepté.

— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie ordinaire.

— Vollant, citoyen premier consul.

— Beau nom de fournisseur.

— Mon nom, citoyen, s'écrie avec deux ll.

— On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte.

Et il lui tourna le dos.

Bonaparte revenait rarement sur une décision arrêtée, même quand il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire: «J'ai eu tort.» tout au contraire, son mot favori était: «Je commence toujours par croire le mal.» La maxime était plus digne de Timon que d'Auguste.

Mais, avec tout cela, on sentait que c'était chez Bonaparte plutôt un parti pris d'avoir l'air de mépriser les hommes que de les mépriser véritablement. Il n'était ni haineux ni vindicatif; seulement, parfois croyait-il trop à la nécessité, la déesse aux coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible, bon, accessible à la pitié, aimant les enfants, grande preuve d'un coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie privée de l'indulgence pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie, celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgré l'arrivée de l'ambassadeur d'Espagne.

Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des choses à dire de Bonaparte, sans compter — quand nous aurions fini avec Bonaparte — ce qui nous resterait à dire de Napoléon.

Mais nous écrivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte joue son rôle; par malheur, là où se montre Bonaparte, ne fît-il qu'apparaître, il devient, malgré le narrateur, un personnage principal.

Qu'on nous pardonne donc d'être retombé dans la digression, cet homme qui est à lui seul tout un monde, nous a, en dépit de nous- même, entraîné dans son tourbillon.

Revenons à Roland et, par conséquent, à notre récit.

XXXVII — L'AMBASSADEUR

Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demandé le premier consul, et qu'on lui avait répondu que le premier consul travaillait avec le ministre de la police.

Roland était le familier de la maison; quel que fût le fonctionnaire avec lequel travaillât Bonaparte, à son retour d'un voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir la porte du cabinet et de passer la tête.

Souvent le premier consul était si occupé, qu'il ne faisait pas attention à cette tête qui passait.

Alors, Roland prononçait ce seul mot:

«Général!» ce qui voulait dire dans cette langue intime que les deux condisciples avaient continué de parler: «Général, je suis là; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres.» Si le premier n'avait pas besoin de Roland, il répondait: «C'est bien.» Si, au contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: «Entre.»

Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenêtre que son général lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer.

Comme d'habitude, Roland passa la tête en disant:

— Général!

— Entre, répondit le premier consul, avec une satisfaction visible. Entre! Entre!

Roland entra.

Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre de la police.

L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le préoccuper fort, avait aussi pour Roland son côté d'intérêt.

Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences opérées par les compagnons de Jéhu.

Sur la table étaient trois procès-verbaux constatant l'arrestation d'une diligence et de deux malles-poste.

Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armée d'Italie, Triber.

Les arrestations avaient eu lieu, la première sur la grande route de Meximieux à Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le territoire de la commune de Belignieux; la seconde, à l'extrémité du lac de Silans, du côté de Nantua; la troisième, sur la grande route de Saint-Étienne à Bourg, à l'endroit appelé les Carronnières.

Un fait particulier se rattachait à l'une de ces arrestations.

Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie avaient, par mégarde, été confondues avec les groupes d'argent appartenant au gouvernement, et enlevées aux voyageurs; ceux-ci les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua reçut une lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit où ces objets avaient été enterrés, avec prière de les remettre à leurs propriétaires, les compagnons de Jéhu faisant la guerre au gouvernement, mais non aux particuliers.

D'un autre côté, dans l'affaire des Cartonnières, où les voleurs, pour arrêter la malle-poste, qui, malgré leur ordre de faire halte, redoublait de vitesse, avaient été forcés de faire feu sur un cheval, les compagnons de Jéhu avaient cru devoir un dédommagement au maître de poste, et celui-ci avait reçu cinq cents francs en paiement de son cheval tué.

C'était juste ce que le cheval avait coûté huit jours auparavant, et cette estimation prouvait que l'on avait affaire à des gens qui se connaissaient en chevaux.

Les procès-verbaux dressés par les autorités locales étaient accompagnés des déclarations des voyageurs.

Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parlé; ce qui prouvait qu'il était furieux.

Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec
Roland, avait-il répété trois fois à Roland d'entrer.

— Eh bien, lui dit-il, décidément ton département est en révolte contre moi; tiens, regarde.

Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit.

— Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon général.

— Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande à Bourrienne mon atlas départemental.

Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que désirait Bonaparte, l'ouvrit au département de l'Ain.

— C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi où les choses se sont passées.

Roland posa le doigt sur l'extrémité de la carte, du côté de Lyon.

— Tenez, mon général, voici l'endroit précis de la première attaque, ici, en face de Bellignieux.

— Et la seconde?

— A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre côté du département, vers Genève; voici le lac de Nantua, et voici celui de Silans.

— Maintenant, la troisième?

Roland ramena son doigt vers le centre.

— Général, voici la place précise; les Cartonnières ne sont point marquées sur la carte, à cause de leur peu d'importance.

— Qu'est-ce que les Cartonnières? demanda le premier consul.

— Général, on appelle Cartonnières, chez nous, des fabriques de tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place qu'elles devraient occuper sur la carte.

Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le papier, l'endroit précis où devait avoir eu lieu l'arrestation.

— Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passée à une demi-lieue à peine de Bourg!

— À peine, oui, général; cela explique comment le cheval blessé a été ramené à Bourg, et n'est mort que dans les écuries de la Belle-Alliance.

— Vous entendez tous ces détails, monsieur! dit Bonaparte en s'adressant au ministre de la police.

— Oui, citoyen premier consul, répondit celui-ci.

— Vous savez que je veux que les brigandages cessent.

— J'y ferai tous mes efforts.

— Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de réussir.

Le ministre s'inclina.

— Ce n'est qu'à cette condition, continua Bonaparte, que je reconnaîtrai que vous êtes véritablement l'homme habile que vous prétendez être.

— Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland.

— Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre.

— Oui, mais moi je vous l’offre; ne faites rien que nous ne nous soyons concertés ensemble.

Le ministre regarda Bonaparte.

— C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministère.

Le ministre salua et sortit.

— En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans ton département; puis ils paraissent en vouloir particulièrement à toi et à ta famille.

— Au contraire, dit Roland, et voilà ce dont j'enrage, c'est qu'ils épargnent moi et ma famille.

— Revenons là-dessus, Roland; chaque détail a son importance; c'est la guerre de Bédouins que nous recommençons.

— Remarquez ceci, général: je vais passer une nuit à la chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des fantômes. En effet, un fantôme m'apparaît, mais parfaitement inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se retourne même pas. Ma mère se trouve dans une diligence arrêtée, elle s'évanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus délicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait respirer des sels. Mon frère Édouard se défend autant qu'il est en lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des bonbons en récompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon ami sir John m'imite, va où j'ai été; on le traite en espion et on le poignarde!