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Les compagnons de Jéhu

Chapter 42: XLI — L'HÔTEL DE LA POSTE
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About This Book

The narrative unfolds amid the tumult after the Revolution, following royalist plotters and republican agents as conspiracies, counterplots, duels, clandestine meetings, and daring rescues crisscross provincial towns and Paris. Episodes alternate historical reportage and adventure scenes, portraying shifting loyalties, secret societies, and personal entanglements of love, honor, and revenge. The plot advances through betrayals, trials, and dramatic confrontations against the backdrop of political upheaval and the emergence of centralized power, blending suspenseful action with reflections on duty and the human cost of factional conflict.

«Comptez sur moi comme je compte sur vous.
«GEORGES CADOUDAL»

«P.S. Vous savez que vous pouvez remettre à Branche-d'or tout ce que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se laisser prendre, et je me fie à sa parole.»

Un murmure d'enthousiasme s'éleva, parmi les jeunes gens lorsque
Morgan eut achevé les derniers mots de cette lettre.

— Vous avez entendu, messieurs? dit-il.

— Oui, oui, oui, répétèrent toutes les voix.

— D'abord, quelle somme avons-nous à remettre à Branche-d'or?

— Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des Carronnières, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf mille, dit Adler.

— Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas grand-chose, et nous sommes de moitié plus pauvres que la dernière fois; mais vous connaissez le proverbe: «La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.»

— Le général sait ce que vous risquez pour conquérir cet argent, et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le recevrait avec reconnaissance.

— D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix d'un jeune homme qui venait de se mêler au groupe sans être vu, tant l'attention s'était concentrée sur la lettre de Cadoudal et sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots à la malle de Chambéry samedi prochain.

— Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan.

— Pas de noms propres, s'il te plaît, baron; faisons-nous fusiller, guillotiner, rouer, écarteler, mais sauvons l'honneur de la famille. Je m'appelle Adler et ne réponds pas à d'autre nom.

— Pardon, j'ai tort; tu disais donc…?

— Que la malle de Paris à Chambéry passerait samedi entre la Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce à quoi j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localités, un endroit nommé la Maison-Blanche, lequel me paraît admirable pour tendre une embuscade.

— Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous l'honneur au citoyen Fouché de nous inquiéter de sa police? Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les fidèles compagnons de Jéhu?

Il n'y eut qu'un cri:

— Restons!

— À la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais là, frères; Cadoudal nous a tracé notre route dans l'admirable lettre que nous venons de recevoir de lui; adoptons donc son héroïque devise: Etiamsi omnes, ego non.

Alors, s'adressant au paysan breton:

— Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont à ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au général, de ma part, que, partout où il ira, même à l'échafaud, je me ferai un honneur de le suivre ou de le précéder; au revoir, Branche- d'or!

Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort désirer que l'on respectât son incognito:

— Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouvé sa gaieté un instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour votre hôte.

— Avec reconnaissance, ami Morgan, répondit le nouvel arrivant: seulement, je te préviens que je m'accommoderai de tous les lits, attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers, attendu que je meurs de faim.

— Tu auras un bon lit et un souper excellent.

— Que faut-il faire pour cela?

— Me suivre.

— Je suis prêt.

— Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles,
Montbar?

— Oui.

— En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles.

Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami, prit de l'autre main une torche qu'on lui présentait, et s'avança dans les profondeurs de la grotte, où nous allons le suivre si le lecteur n'est pas trop fatigué de cette longue séance.

C'était la première fois que Valensolle, qui était, ainsi que nous l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la grotte de Ceyzeriat, tout récemment adoptée par les compagnons de Jéhu pour lieu de refuge. Dans les réunions précédentes, il avait eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les détours de la chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaître assez intimement pour que, dans la comédie jouée devant Roland, on lui confiât le rôle de fantôme.

Tout était donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau domicile où il allait faire son premier somme, et qui paraissait être, pour quelques jours du moins, le quartier général de Morgan.

Comme il en est de toutes les carrières abandonnées, et qui ressemblent, au premier abord, à une cité souterraine, les différentes rues creusées pour l'extraction de la pierre finissaient toujours par aboutir à un cul-de-sac, c'est-à-dire à ce point de la mine où le travail avait été interrompu.

Une seule de ces rues semblait se prolonger indéfiniment.

Cependant, arrivait un point où elle-même avait dû s'arrêter un jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait été creusée — dans quel but? la chose est restée un mystère pour les gens du pays même — une ouverture des deux tiers moins large que la galerie à laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage à deux hommes de front à peu près.

Les deux amis s'engagèrent dans cette ouverture. L'air y devenait si rare, que leur torche, à chaque pas, menaçait de s'éteindre.

Valensolle sentit des gouttes d'eau glacées tomber sur ses épaules et sur ses mains.

— Tiens! dit-il, il pleut ici?

—Non, répondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la
Reyssouse.

— Alors, nous allons à Bourg?

— À peu près.

— Soit; tu me conduis, tu me promets à souper et à coucher: je n'ai à m'inquiéter de rien, que de voir s'éteindre notre lampe cependant…, ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumière pâlissante de la torche.

— Et ce ne serait pas bien inquiétant, attendu que nous nous retrouverions toujours.

— Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des princes qui ne savent pas même notre nom, et qui, s'ils le savaient un jour, l'auraient oublié le lendemain du jour où ils l'auraient su, qu'à trois heures du matin nous nous promenons dans une grotte, que nous passons sous des rivières, et que nous allons coucher je ne sais où, avec la perspective d'être pris, jugés et guillotinés un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan?

— Mon cher, répondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances pour être sublime.

— Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que moi au métier que nous faisons; je n'y mets que du dévouement, et tu y mets de l'enthousiasme.

Morgan poussa un soupir.

— Nous sommes arrivés, dit-il, laissant tomber la conversation comme un fardeau qui lui pesait à porter plus longtemps.

En effet, il venait de heurter du pied les premières marches d'un escalier.

Morgan, éclairant et précédant Valensolle, monta dix degrés et rencontra une grille.

Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte.

On se trouva dans un caveau funéraire.

Aux deux côtés de ce caveau, deux cercueils étaient soutenus par des trépieds de fer; des couronnes ducales et l'écusson d'azur à la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portât la couronne royale.

Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant à un étage supérieur.

Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et, à la lueur vacillante de la torche, reconnut la localité funèbre dans laquelle il se trouvait.

— Diable! fit-il, nous sommes, à ce qu'il paraît, tout le contraire des Spartiates.

— En ce qu'ils étaient républicains et que nous sommes royalistes? demanda Morgan.

— Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette à la fin de leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement.

— Es-tu bien sûr que ce soient les Spartiates qui donnassent cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte.

— Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma citation est faite; l'abbé Vertot ne recommençait pas son siège, je ne recommencerai pas ma citation.

— Eh bien! une autre fois, tu diras les Égyptiens.

— Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas d'une certaine mélancolie, je serai probablement un squelette moi- même avant d'avoir l’occasion de montrer mon érudition une seconde fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi éteins-tu la torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espère bien?

En effet, Morgan venait d'éteindre sa torche sur la première marche de l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur.

— Donne-moi la main, répondit le jeune homme.

Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui témoignait d'un médiocre désir de faire, au milieu des ténèbres, un long séjour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur qu'il y eût pour un vivant à frayer avec de si illustres morts.

Morgan monta les degrés.

Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un effort.

En effet, une dalle se souleva, et, par l’ouverture, une lueur crépusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une odeur aromatique, succédant à l'atmosphère méphitique du caveau, vint réjouir son odorat.

— Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime mieux cela.

Morgan ne répondit rien; il aida son compagnon à sortir du caveau, et laissa retomber la dalle.

Valensolle regarda tout autour de lui: il était au centre d'un vaste bâtiment rempli de foin, et dans lequel la lumière pénétrait par des fenêtres si admirablement découpées, que ce ne pouvaient être celles d'une grange.

— Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange?

— Grimpe sur ce foin et va t'asseoir près de cette fenêtre, répondit Morgan.

Valensolle obéit, grimpa sur le foin comme un écolier en vacances, et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir près de la fenêtre. Un instant après, Morgan déposa entre les jambes de son ami une serviette contenant un pâté, du pain, une bouteille de vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes.

— Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus.

Puis, plongeant son regard, à travers les vitraux sur un bâtiment percé d'une quantité de fenêtres, qui semblait une aile de celui où les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un factionnaire:

— Décidément, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas où nous sommes; quel est ce bâtiment? et pourquoi ce factionnaire se promène-t-il devant la porte?

— Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te le dire: nous sommes dans l'église de Brou, qu'un arrêté du conseil municipal a convertie en magasin à fourrage. Ce bâtiment auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce factionnaire, c'est la sentinelle chargée d'empêcher qu'on ne nous dérange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant notre sommeil.

— Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. À leur santé, Morgan!

— Et à la nôtre! dit le jeune homme en riant; le diable m'étrangle si l'on a l’idée de venir nous chercher ici.

À peine Morgan eut-il vidé son verre, que, comme si le diable eût accepté le défi qui lui était porté, on entendit la voix stridente de la sentinelle qui criait: «Qui vive?»

— Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela?

En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du côté de Pont-d'Ain, et, après avoir échangé le mot d'ordre avec la sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considérable, conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans la caserne; l'autre poursuivit son chemin.

— Attention! fit Morgan.

Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, l’oeil collé contre la vitre, attendirent.

Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un repas qui, pour être pris à trois heures du matin, n'en était pas, comme on le voit, plus tranquille.

XL — BUISSON CREUX

La fille du concierge ne s'était point trompée: c'était bien Roland qu'elle avait vu parler dans la geôle au capitaine de gendarmerie.

De son côté, Amélie n'avait pas tort de craindre; car c'était bien sur les traces de Morgan qu'il était lâché.

S'il ne s'était point présenté au château des Noires-Fontaines, ce n'était pas qu'il eût le moindre soupçon de l'intérêt que sa soeur portait au chef des compagnons de Jéhu; mais il se défiait d'une indiscrétion d'un de ses domestiques.

Il avait bien reconnu Charlotte chez son père; mais celle-ci n'ayant manifesté aucun étonnement, il croyait n'avoir pas été reconnu par elle; d'autant plus qu'après avoir échangé quelques mots avec le maréchal des logis, il était allé attendre ce dernier sur la place du Bastion, fort déserte à une pareille heure.

Son écrou terminé, le capitaine de gendarmerie était allé le rejoindre.

Il avait trouvé Roland se promenant de long en large et l'attendant impatiemment.

Chez le concierge Roland s'était contenté de se faire reconnaître; là, il pouvait entrer en matière.

Il initia, en conséquence, le capitaine de gendarmerie au but de son voyage.

De même que, dans les assemblées publiques, on demande la parole pour un fait personnel et on l'obtient sans contestation, Roland avait demandé au premier consul, et cela pour un fait personnel, que la poursuite des compagnons de Jéhu lui fût confiée; et il avait obtenu cette faveur sans difficulté.

Un ordre du ministre de la guerre mettait à sa disposition les garnisons non seulement de Bourg, mais encore des villes environnantes.

Un ordre du ministre de la police enjoignait à tous les officiers de gendarmerie de lui prêter main-forte.

Il avait pensé naturellement, et avant tout, à s'adresser au capitaine de la gendarmerie de Bourg, qu'il connaissait de longue date, et qu'il savait être un homme de courage et d'exécution.

Il avait trouvé ce qu'il cherchait: le capitaine de gendarmerie de Bourg avait la tête horriblement montée contre les compagnons de Jéhu, qui arrêtaient les diligences à un quart de lieue de la ville, et sur lesquels il ne pouvait point arriver à mettre la main.

Il connaissait les rapports envoyés sur les trois dernières arrestations au ministre de la police, et il comprenait la mauvaise humeur de celui-ci.

Mais Roland porta le comble à son étonnement en lui racontant ce qui lui était arrivé, dans la chartreuse de Seillon, la nuit où il avait veillé, et surtout ce qui était arrivé, dans la même chartreuse, à sir John pendant la nuit suivante.

Le capitaine avait bien su par la rumeur publique que l'hôte de madame de Montrevel avait reçu un coup de poignard; mais, comme personne n'avait porté plainte, il ne s'était pas cru le droit de percer l'obscurité dans laquelle il lui semblait que Roland voulait laisser l'affaire ensevelie.

À cette époque de trouble, la force armée avait des indulgences qu'elle n'eût point eues en d'autres temps..

Quant à Roland, il n'avait rien dit, désirant se réserver la satisfaction de poursuivre, en temps et lieu, les hôtes de la chartreuse, mystificateurs ou assassins.

Cette fois, il venait avec tous les moyens de mettre son dessein à exécution, et bien résolu à ne pas revenir près du premier consul sans l'avoir accompli.

D'ailleurs, c'était là une de ces aventures comme les cherchait
Roland. N'y avait-il pas à la fois du danger et du pittoresque?

N'était-ce point une occasion de jouer sa vie contre des gens qui, ne ménageant pas la leur, ne ménageraient probablement pas la sienne?

Roland était loin d'attribuer à sa véritable cause, c'est-à-dire la sauvegarde étendue sur lui par Morgan, le bonheur avec lequel il s'était tiré du danger, la nuit où il avait veillé dans la chartreuse et le jour où il avait combattu contre Cadoudal.

Comment supposer qu'une simple croix avait été faite au-dessus de son nom, et qu'à deux cent cinquante lieues de distance ce signe de la rédemption l'avait protégé aux deux bouts de la France?

Au reste, la première chose à faire était d'envelopper la chartreuse de Seillon et de la fouiller dans ses recoins les plus secrets; ce que Roland se croyait parfaitement en état de faire.

Seulement, la nuit était trop avancée pour que cette expédition pût avoir lieu avant la nuit prochaine.

En attendant, Roland se cacherait dans la caserne de gendarmerie et se tiendrait dans la chambre du capitaine, afin que personne ne soupçonnât à Bourg sa présence ni la cause qui l'amenait. Le lendemain, il guiderait l'expédition.

Dans la journée du lendemain, un des gendarmes, qui était tailleur, lui confectionnerait un costume complet de maréchal des logis.

Il passerait pour être attaché à la brigade de Lons-le-Saulnier, et, grâce à cet uniforme, il pourrait, sans être reconnu, diriger la perquisition dans la chartreuse.

Tout s'accomplit selon le plan convenu.

Vers une heure, Roland rentra dans la caserne avec le capitaine, monta à la chambre de ce dernier, s'y arrangea un lit de camp, et y dormit en homme qui vient de passer deux jours et deux nuits, en chaise de poste.

Le lendemain il prit patience en faisant, pour l'instruction du maréchal des logis, un plan de la chartreuse de Seillon à l'aide duquel, même sans l'aide de Roland, le digne officier eût pu diriger l'expédition sans s'égarer d'un pas.

Comme le capitaine n'avait que dix-huit soldats sous ses ordres, que ce n'était point assez pour cerner complètement la chartreuse, ou plutôt pour en garder les deux issues et la fouiller entièrement, qu'il eût fallu deux ou trois jours pour compléter la brigade disséminée dans les environs et attendre un chiffre d'hommes nécessaire, le capitaine, par ordre de Roland, alla dans la journée mettre le colonel des dragons, dont le régiment était en garnison à Bourg, au courant de l'événement, et lui demander douze hommes qui, avec les dix-huit du capitaine, feraient un total de trente.

Non seulement le colonel accorda ces douze hommes, mais encore, apprenant que l'expédition devait être dirigée par le chef de brigade Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, il déclara qu'il voulait, lui aussi, être de la partie, et qu'il conduirait ses douze hommes.

Roland accepta son concours, et il fut convenu que le colonel — nous employons indifféremment le titre de colonel ou celui de chef de brigade qui désignait le même grade — et il fut convenu, disons-nous, que le colonel et douze dragons prendraient en passant Roland, le capitaine et leurs dix-huit gendarmes, la caserne de la gendarmerie se trouvant justement sur la route de la chartreuse de Seillon.

Le départ était fixé à onze heures.

À onze heures, heure militaire, c'est-à-dire à onze heures précises, le colonel des dragons et ses douze hommes ralliaient les gendarmes, et les deux troupes, réunies en une seule, se mettaient en marche.

Roland, sous son costume de maréchal des logis de gendarmerie, s'était fait reconnaître de son collègue le colonel de dragons; mais, pour les dragons et les gendarmes, il était, comme la chose avait été convenue, un maréchal des logis détaché de la brigade de Lons-le-Saulnier.

Seulement, comme ils eussent pu s'étonner qu'un maréchal des logis étranger aux localités leur fût donné pour guide, on leur avait dit que, dans sa jeunesse, Roland avait été novice à Seillon, noviciat qui l'avait mis à même de reconnaître mieux que personne les détours les plus mystérieux de la Chartreuse. Le premier sentiment de ces braves militaires avait bien été de se trouver un peu humiliés d'être conduits par un ex-moine; mais, au bout du compte, comme cet ex-moine portait le chapeau à trois cornes d'une façon assez coquette, comme son allure était celle d'un homme qui, en portant l'uniforme, semblait avoir complètement oublié qu'il eût autrefois porté la robe, ils avaient fini par prendre leur parti de cette humiliation, se réservant d'arrêter définitivement leur opinion sur le maréchal des logis d'après la façon dont il manierait le mousquet qu'il portait au bras, les pistolets qu'il portait à la ceinture, et le sabre qu'il portait au côté.

On se munit de torches, et l'on se mit en route dans le plus profond silence et en trois pelotons: l'un de huit hommes commandé par le capitaine de gendarmerie, l'autre de dix hommes commandé par le colonel, l'autre de douze commandé par Roland.

En sortant de la ville, on se sépara.

Le capitaine de gendarmerie, qui connaissait mieux les localités que le colonel de dragons, se chargea de garder la fenêtre de la Correrie donnant sur le bois de Seillon; il avait avec lui huit gendarmes.

Le colonel de dragons fut chargé par Roland de garder la grande porte d'entrée de la Chartreuse. Il avait avec lui cinq dragons et cinq gendarmes.

Roland se chargea de fouiller l'intérieur; il avait avec lui cinq gendarmes et sept dragons.

On donna une demi-heure à chacun pour être à son poste. C'était plus qu'il ne fallait.

À onze heures et demie sonnantes à l'église de Péronnaz, Roland et ses hommes devaient escalader le mur du verger.

Le capitaine de gendarmerie suivit la route de Pont-d'Ain jusqu'à la lisière de la forêt, et, en côtoyant la lisière, gagna le poste qui lui était indiqué.

Le colonel de dragons prit le chemin de traverse qui s'embranche sur la route de Pont-d'Ain et qui mène à la grande porte de la Chartreuse.

Enfin, Roland prit à travers terres, et gagna le mur du verger qu'en d'autres circonstances il avait, on se le rappelle, déjà escaladé deux fois.

À onze heures et demie sonnantes, il donna le signal à ses hommes
et escalada le mur du verger; gendarmes et dragons le suivirent.
Arrivés de l'autre côté du mur, ils ne savaient pas encore si
Roland était brave, mais ils savaient qu'il était leste.

Roland leur montra dans l'obscurité la porte sur laquelle ils devaient se diriger; c'était celle qui donnait du verger dans le cloître.

Puis il s'élança le premier à travers les hautes herbes, le premier poussa la porte, le premier se trouva dans le cloître.

Tout était obscur, muet, solitaire.

Roland, servant toujours de guide à ses hommes, gagna le réfectoire.

Partout la solitude, partout le silence.

Il s'engagea sous la voûte oblique, et se retrouva dans le jardin sans avoir effarouché d'autres êtres vivants que les chats-huants et les chauves-souris.

Restait à visiter la citerne, le caveau mortuaire et le pavillon ou plutôt la chapelle de la forêt.

Roland traversa l'espace vide qui le séparait de la citerne. Arrivé au bas des degrés, il alluma trois torches, en garda une et remit les deux autres, l'une aux mains d'un dragon, l'autre aux mains d'un gendarme; puis il souleva la pierre qui masquait l'escalier.

Les gendarmes qui suivaient Roland commençaient à croire qu'il était aussi brave que leste.

On franchit le couloir souterrain et l'on rencontra la première grille; elle était poussée, mais non fermée.

On entra dans le caveau funèbre.

Là, c'était plus que la solitude, plus que le silence: c'était la mort.

Les plus braves sentirent un frisson passer dans la racine de leurs cheveux.

Roland alla de tombe en tombe, sondant les sépulcres avec la crosse du pistolet qu'il tenait à la main.

Tout resta muet.

On traversa le caveau funèbre, on rencontra la seconde grille, on
pénétra dans la chapelle.
Même silence, même solitude; tout était abandonné, et, on eût pu
le croire, depuis des années.

Roland alla droit au choeur; il retrouva le sang sur les dalles: personne n'avait pris la peine de l'effacer.

Là, on était à bout de recherches et il fallait désespérer.

Roland, ne pouvait se décider à la retraite.

Il pensa que peut-être n'avait-il pas été attaqué, à cause de sa nombreuse escorte; il laissa dix hommes et une torche dans la chapelle, les chargea de se mettre, par la fenêtre ruinée, en communication avec le capitaine de gendarmerie embusqué dans là forêt, à quelques pas de cette fenêtre, et, avec deux hommes, revint, sur ses pas.

Cette fois, les deux hommes qui suivaient Roland le trouvaient plus que brave, ils le trouvaient téméraire.

Mais Roland, ne s'inquiétant pas même s'il était suivi, reprit sa propre piste, à défaut de celle des bandits.

Les deux hommes eurent honte et le suivirent.

Décidément, la chartreuse était abandonnée.

Arrivé devant la grande porte, Roland appela le colonel de dragons; le colonel et ses dix hommes étaient à leur poste.

Roland ouvrit la porte et fit sa jonction avec eux.

Ils n'avaient rien vu, rien entendu. Ils rentrèrent tous ensemble, refermant et barricadant la porte derrière eux pour couper la retraite aux bandits, s'ils avaient le bonheur d'en rencontrer.

Puis ils allèrent rejoindre leurs compagnons, qui, de leur côté, avaient rallié le capitaine de gendarmerie et ses huit hommes.

Tout cela les attendait dans le choeur.

Il fallait se décider à la retraite: deux heures du matin venaient de sonner; depuis près de trois heures, on était en quête sans avoir rien trouvé.

Roland, réhabilité dans l’esprit des gendarmes et des dragons, qui trouvaient que l'ex-novice ne boudait pas, donna, à son grand regret, le signal de la retraite en ouvrant la porte de la chapelle qui donnait sur la forêt.

Cette fois, comme on n'espérait plus rencontrer personne, Roland se contenta de la fermer derrière lui.

Puis, au pas accéléré, la petite troupe reprit le chemin de Bourg.

Le capitaine de gendarmerie, ses dix-huit hommes et Roland rentrèrent à leur caserne après s'être fait reconnaître de la sentinelle.

Le colonel de dragons et ses douze hommes continuèrent leur chemin et rentrèrent dans la ville.

C'était ce cri de la sentinelle qui avait attiré l’attention de Morgan et de Valensolle; c'était la rentrée de ces dix-huit hommes à la caserne qui avait interrompu leur repas; c'était enfin cette circonstance imprévue qui avait fait dire à Morgan: «Attention!»

En effet, dans la situation où se trouvaient les deux jeunes gens, tout méritait attention.

Aussi le repas fut-il interrompu, les mâchoires cessèrent-elles de fonctionner pour laisser les yeux et les oreilles remplir leur office dans toute son étendue.

On vit bientôt que les yeux seuls seraient occupés.

Chaque gendarme regagna sa chambre sans lumière; rien n'attira donc l'attention des deux jeunes gens sur les nombreuses fenêtres de la caserne, de sorte qu'elle put se concentrer sur un seul point.

Au milieu de toutes ces fenêtres obscures, deux s'illuminèrent; elles étaient placées en retour relativement au reste du bâtiment, et juste en face de celle, où les deux amis prenaient leur repas.

Ces fenêtres étaient au premier étage; mais, dans la position qu'ils occupaient, c'est-à-dire sur le faîte des bottes de fourrage, Morgan et Valensolle non seulement se trouvaient à la même hauteur qu'elles, mais encore plongeaient dessus.

Ces fenêtres étaient celles du capitaine de gendarmerie.

Soit insouciance du brave capitaine, soit pénurie de l'État, on avait oublié de garnir ces fenêtres de rideaux, de sorte que, grâce aux deux chandelles allumées par l'officier de gendarmerie pour faire honneur à son hôte, Morgan et Valensolle pouvaient voir tout ce qui se passait dans cette chambre.

Tout à coup, Morgan saisit le bras de Valensolle et l’étreignit avec force:

— Bon! dit Valensolle, qu'y a-t-il encore de nouveau?

Roland venait de jeter son chapeau à trois cornes sur une chaise, et Morgan l'avait reconnu.

— Roland de Montrevel! dit-il, Roland sous l'uniforme d'un maréchal des logis de gendarmerie! cette fois, nous tenons sa piste, tandis qu'il cherche encore la nôtre. C'est à nous de ne pas la perdre.

— Que fais-tu? demanda Valensolle sentant que son ami s'éloignait de lui.

— Je vais prévenir nos compagnons; toi, reste, et ne le perds pas de vue; il détache son sabre et dépose ses pistolets, il est probable qu'il passera la nuit dans la chambre du capitaine: demain, je le défie de prendre une route, quelle qu'elle soit, sans avoir l'un de nous sur ses talons.

Et Morgan, se laissant glisser sur la déclivité du fourrage, disparut aux yeux de son compagnon, qui, accroupi comme un sphinx, ne perdait pas de vue Roland de Montrevel.

Un quart d'heure après, Morgan était de retour et les fenêtres de l’officier de gendarmerie étaient, comme toutes les autres fenêtres de la caserne, rentrées dans l’obscurité.

— Eh bien? demanda Morgan.

— Eh bien, répondit Valensolle, la chose a fini de la façon la plus prosaïque du monde: ils se sont déshabillés, ont éteint les chandelles et se sont couchés, le capitaine dans son lit, et Roland sur un matelas; il est probable qu'à cette heure ils ronflent à qui mieux mieux.

— En ce cas, dit Morgan, bonne nuit à eux et à nous aussi.

Dix minutes après, ce souhait était exaucé, et les deux jeunes gens dormaient comme s'ils n'avaient pas eu le danger pour camarade de lit.

XLI — L'HÔTEL DE LA POSTE

Le même jour, vers six heures du matin, c'est-à-dire pendant le lever grisâtre et froid d'un des derniers jours de février, un cavalier, éperonnant un bidet de poste et précédé d'un postillon chargé de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route de Mâcon ou de Saint-Jullien.

Nous disons par la route de Mâcon ou de Saint-Jullien, parce qu'à une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et présente deux chemins, l’un qui conduit, en suivant tout droit, à Saint-Jullien; l’autre qui, en déviant à gauche, mène à Mâcon.

Arrivé à l’embranchement des deux routes, le cavalier allait prendre le chemin de Mâcon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de dessous une voiture renversée implora sa miséricorde.

Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'était.

Un pauvre maraîcher était pris, en effet, sous une voiture de légumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment où la roue, mordant sur le fossé, perdait l'équilibre; la voiture était tombée sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il espérait, disait-il, n'avoir rien de cassé, et ne demandait qu'une chose, c'est qu'on aidât sa voiture à se remettre sur ses roues; il espérait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes.

Le cavalier était miséricordieux pour son prochain, car non seulement il permit que le postillon s'arrêtât pour tirer le maraîcher de l’embarras où il se trouvait, mais encore il mit lui- même pied à terre, et, avec une vigueur qu'on eût été loin d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il l’était, il aida le postillon à remettre la voiture, non seulement sur ses roues, mais encore sur le pavé du chemin.

Après quoi, il voulut aider l’homme à se relever à son tour; mais celui-ci avait dit vrai: il était sain et sauf, et, s'il lui restait une espèce de flageolement dans les jambes, c'était pour justifier le proverbe qui prétend qu'il y a un Dieu pour les ivrognes.

Le maraîcher se confondit en remerciements et prit son cheval par la bride, mais tout autant — la chose était facile à voir — pour se soutenir lui-même que pour conduire l'animal par le droit chemin.

Les deux cavaliers se remirent en selle, lancèrent leurs chevaux au galop et disparurent bientôt au coude que fait la route cinq minutes avant d'arriver au bois Monnet.

Mais à peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement notable dans les allures du maraîcher: il arrêta son cheval, se redressa, porta à ses lèvres l'embouchure d'une petite trompe, et sonna trois coups.

Une espèce de palefrenier sortit du bois qui borde la route, conduisant un cheval de maître par la bride.

Le maraîcher dépouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et chaussé de bottes à retroussis.

Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua un habit de chasse vert, à brandebourgs d'or, l'endossa, passa par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier un chapeau que celui-ci lui présentait et qui était assorti à son élégant costume, se fit visser des éperons à ses bottes, et, sautant sur son cheval avec la légèreté et l'adresse d'un écuyer consommé:

— Trouve-toi ce soir à sept heures, dit-il au palefrenier, entre Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras que celui _qu'il sait _va à Mâcon, mais que j'y serai avant lui.

Et, en effet, sans s'inquiéter de la voiture de légumes, qu'il laissait d'ailleurs à la garde de son domestique, l'ex-maraîcher, qui n'était autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna la tête de son cheval du côté du bois Monnet et le mit au galop.

Celui-là n'était pas un mauvais bidet de poste, comme celui que montait Roland, mais, au contraire, c'était un excellent cheval de course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar rejoignit et dépassa les deux cavaliers.

Le cheval, sauf une courte halte à Saint-Cyr-sur-Menthon, fit d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix lieues qui séparent Bourg de Mâcon.

Arrivé à Mâcon, Montbar descendit à l'hôtel de la Poste, le seul qui, à cette époque, avait la réputation d'accaparer tous les voyageurs de distinction.

Au reste, à la façon dont Montbar fut reçu dans l'hôtel, on voyait que l'hôte avait affaire à une ancienne connaissance.

— Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit l’hôte; nous nous demandions hier ce que vous étiez devenu; il y a plus d'un mois qu'on ne vous a vu dans nos pays.

— Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le jeune homme en affectant le grasseyement à la mode; oui, c'est ma parole, vrai! J'ai été chez des amis, chez les Treffort, les Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas? — Oh! de nom et de personne.

— Nous avons chassé à courre; ils ont d'excellents équipages, parole d'honneur! Mais déjeune-t-on chez vous, ce matin?

— Pourquoi pas?

— Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de
Bordeaux, deux côtelettes, des fruits, la moindre chose.

— Dans un instant. Voulez-vous être servi dans votre chambre, ou dans la salle commune?

— Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi sur une table à part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une excellente bête, et que j'aime mieux que certains chrétiens, parole d'honneur.

L'hôte donna ses ordres, Montbar se mit devant la cheminée, retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets.

— C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il à l’hôte, comme pour ne pas laisser tomber la conversation.

— Je crois bien!

Alors, c'est chez vous que relayent les diligences?

— Non pas les diligences, les malles.

— Ah! dites donc: il faut que j'aille à Chambéry un de ces jours, combien y a-t-il de places dans la malle?

— Trois: deux dans l'intérieur, une avec le courrier.

— Et ai-je chance de trouver une place libre?

— Ça se peut encore quelquefois; mais le plus sûr, voyez-vous, c'est toujours d'avoir sa calèche ou son cabriolet à soi.

— On ne peut donc pas retenir sa place d'avance?

— Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des voyageurs qui aient pris leurs places de Paris à Lyon, ils vous priment.

— Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar. À propos d'aristocrates, il vous en arrive un derrière moi en poste; je l'ai dépassé à un quart de lieue de Polliat: il m'a semblé qu'il montait un bidet un peu poussif.

— Oh! fit l'hôte, ce n'est pas étonnant, mes confrères sont si mal équipés en chevaux!

— Et tenez, justement voilà notre homme reprit Montbar; je croyais avoir plus d'avance que cela sur lui.

En effet, Roland au moment même passait au galop devant les fenêtres et entrait dans la cour.

— Prenez-vous toujours la chambre n° 1, monsieur de Jayat? demanda l'hôte.

— Pourquoi la question?

— Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez pas, nous la donnerions à la personne qui arrive, dans le cas où elle ferait séjour.

— Oh! ne vous préoccupez pas de moi, je ne saurai que dans le courant de la journée si je reste ou si je pars. Si le nouvel arrivant fait séjour comme vous dites, donnez-lui le n° 1; je me contenterai du n° 2.

— Monsieur est servi, dit le garçon en paraissant sur la porte de communication qui conduisait de la cuisine à la salle commune.

Montbar fit un signe de tête et se rendit à l’invitation qui lui était faite; il entrait dans la salle commune juste au moment où Roland entrait dans la cuisine.

La table était servie en effet; Montbar changea son couvert de côté, et se plaça de façon à tourner le dos à la porte.

La précaution était inutile: Roland n'entra point dans la salle commune, et le déjeuneur put achever son repas sans être dérangé.

Seulement, au dessert, son hôte vint lui apporter lui-même le café.

Montbar comprit que le digne homme était en humeur de causer; cela tombait à merveille: il y avait certaines choses que lui-même désirait savoir.

— Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est- ce qu'il n'a fait que changer de cheval?

— Non, non, non, répondit l'hôte; comme vous le disiez, c'est un aristocrate: il a demandé qu'on lui servît son déjeuner dans sa chambre.

— Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je suis bien sûr que vous lui avez donnez le fameux n° 1.

— Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que j'en pouvais disposer.

— Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me contenterai du n° 2.

— Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est séparée du n° 1 que par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit d'une chambre dans l'autre.

— Ah çà! mon cher hôte, vous croyez donc que je suis venu chez vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons séditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou ce que je ferai?

— Oh! ce n'est pas cela.

— Qu'est-ce donc?

— Je n'ai pas peur que vous dérangiez les autres; j'ai peur que vous ne soyez dérangé.

— Bon! votre jeune homme est donc un tapageur?

— Non; mais ça m'a l'air d'un officier.

— Qui a pu vous faire croire cela?

— Sa tournure d'abord; puis il s'est informé du régiment qui était en garnison à Mâcon; je lui ai dit que c'était le 7e chasseurs à cheval. «Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de brigade, un de mes amis; votre garçon peut-il lui porter ma carte, et lui demander s'il veut venir déjeuner avec moi?»

— Ah! ah!

— De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, ça va être du bruit, du tapage! Ils vont peut-être non seulement déjeuner, mais dîner, mais souper.

— Je vous ai déjà dit, mon cher hôte, que je ne croyais point avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste restante, des lettres de Paris qui décideront de ce que je vais faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n° 2, en faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gêner mon voisin; vous me ferez monter en même temps une plume, de l’encre et du papier, j'ai à écrire.

Les ordres de Montbar furent ponctuellement exécutés, et lui-même monta sur les pas du garçon de service pour veiller à ce que Roland ne fût point incommodé de son voisinage.

La chambre était bien telle que l'hôte de la poste l’avait dite, et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne pouvait s'y dire qui ne fût entendu dans l'autre.

Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garçon d'hôtel annoncer à Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et, à la suite du pas résonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que laissèrent échapper les deux amis, enchantés de se revoir.

De son côté, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'était fait dans la chambre voisine, avait oublié ce bruit dès qu'il avait cessé, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelât. Montbar, une fois seul, s'était assis à la table sur laquelle étaient déposés, encre, plume et papier, et était resté immobile.

Les deux officiers s'étaient connus autrefois en Italie, et Roland s'était trouvé sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci était capitaine, et que lui, Roland, n'était que lieutenant.

Aujourd'hui, les grades étaient égaux; de plus, Roland avait double mission du premier consul et du préfet de police, qui lui donnait commandement sur les officiers du même grade que lui, et même, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade plus élevé.

Morgan ne s'était pas trompé en présumant que le frère d'Amélie était à la poursuite des compagnons de Jéhu: quand les perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en eussent pas donné la preuve, cette preuve eût ressorti de la conversation du jeune officier avec son collègue, en supposant que cette conversation eût été entendue.

Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante mille francs, à titre de don, aux pères du Saint-Bernard; ainsi ces cinquante mille francs étaient bien réellement envoyés par la poste; mais ces cinquante mille francs n'étaient qu'une espèce de piège où l'on comptait prendre les dévaliseurs de diligences, s'ils n'étaient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou dans quelque autre lieu de leur retraite.

Maintenant, restait à savoir comment on les prendrait.

Ce fut ce qui, tout en déjeunant, se débattit longuement entre les deux officiers.

Au dessert, ils étaient d'accord, et le plan était arrêté.

Le même soir, Morgan recevait une lettre ainsi conçue:

«Comme nous l’a dit Adler, vendredi prochain, à cinq heures du soir, la malle partira de Paris avec cinquante mille francs destinés aux pères du Saint-Bernard.

«Les trois places, la place du coupé et les deux places de l’intérieur sont déjà retenues par trois voyageurs qui monteront, le premier à Sens, les deux autres à Tonnerre.

«Ces voyageurs seront, dans le coupé, un des plus braves agents du citoyen Fouché, et dans l’intérieur, M. Roland de Montrevel et le chef de brigade du 7e chasseurs, en garnison à Mâcon.

«Ils seront en costumes bourgeois, pour ne point inspirer de soupçons, mais armés jusqu'aux dents.

«Douze chasseurs à cheval, avec mousquetons, pistolets et sabres, escorteront la malle, mais à distance, et de manière à arriver au milieu de l'opération.

«Le premier coup de pistolet tiré doit leur donner le signal de mettre leurs chevaux au galop et de tomber sur les dévaliseurs.

«Maintenant, mon avis est que, malgré toutes ces précautions, et même à cause de toutes ces précautions, l'attaque soit maintenue et s'opère à l'endroit indiqué, c'est-à-dire à la Maison-Blanche.

«Si c'est l’avis des compagnons, qu'on me le fasse savoir; c'est moi qui conduirai la malle en postillon, de Mâcon à Belleville.

«Je fait mon affaire du chef de brigade; que l'un de vous fasse la sienne de l’agent du citoyen Fouché.

«Quant à M. Roland de Montrevel, il ne lui arrivera rien, attendu que je me charge, par un moyen à moi connu et par moi inventé, de l'empêcher de descendre de la malle-poste.

«L'heure précise où la malle de Chambéry passe à la Maison-Blanche est samedi, à six heures du soir.

«Un seul mot de réponse conçu en ces termes: Samedi à six heures du soir, et tout ira comme sur des roulettes.

«MONTBAR»

À minuit, Montbar, qui effectivement s'était plaint du bruit fait par son voisin et avait été mis dans une chambre située à l'autre extrémité de l'hôtel, était réveillé par un courrier, lequel n'était autre que le palefrenier qui lui avait amené sur la route un cheval tout sellé.

Cette lettre contenait simplement ces mots, suivis d'un post- scriptum:

«Samedi, à six heures du soir.

«MORGAN.

«P.S. Ne pas oublier, même au milieu du combat, que la vie de Roland de Montrevel est sauvegardée.» Le jeune homme lut cette réponse avec une joie visible; ce n'était plus une simple arrestation de diligence, cette fois, c'était une espèce d'affaire d'honneur entre hommes d'une opinion différente, une rencontre entre braves.

Ce n'était pas seulement de l’or qu'on allait répandre sur la grande route, c'était du sang.

Ce n'était pas aux pistolets sans balles du conducteur, maniés par les mains d'un enfant, qu'on allait avoir affaire, c'était aux armes mortelles de soldats habitués à s'en servir.

Au reste, on avait toute la journée qui allait s'ouvrir, et toute celle du lendemain, pour prendre ses mesures. Montbar se contenta donc de demander au palefrenier quel était le postillon de service qui devait, à cinq heures, prendre la malle à Mâcon et faire la poste ou plutôt les deux postes qui s'étendent de Mâcon à Belleville.

Il lui recommanda en outre d'acheter quatre pitons et deux cadenas fermant à clef.

Il savait d'avance que la malle arrivait à quatre heures et demie à Mâcon, y dînait, et en repartait à cinq heures précises.

Sans doute, toutes les mesures de Montbar étaient prises d'avance, car, ces recommandations faites à son domestique, il le congédia, et s'endormit comme un homme qui a un arriéré de sommeil à combler.

Le lendemain, il ne se réveilla, ou plutôt ne descendit qu'à neuf heures du matin. Il demanda sans affectation à l'hôte des nouvelles de son bruyant voisin.

Le voyageur était parti à six heures du matin, par la malle-poste de Lyon à Paris, avec son ami le chef de brigade des chasseurs, et l'hôte avait cru entendre qu'ils n'avaient retenu leurs places que jusqu'à Tonnerre.

Au reste, de même que M. de Jayat s'inquiétait du jeune officier, le jeune officier, de son côté, s'était inquiété de lui, avait demandé qui il était, s'il venait d'habitude dans l'hôtel, et si l'on croyait qu'il consentît à vendre son cheval.

L'hôte avait répondu qu'il connaissait parfaitement M. de Jayat, que celui-ci avait l'habitude de loger à son hôtel toutes les fois que ses affaires l'appelaient à Mâcon, et que, quant à son cheval, il ne croyait pas, vu la tendresse que le jeune gentilhomme avait manifestée pour lui, qu'il consentît à s'en défaire à quelque prix que ce fût.

Sur quoi, le voyageur était parti sans insister davantage.

Après le déjeuner, M. de Jayat, qui paraissait fort désoeuvré, fit seller son cheval, monta dessus et sortit de Mâcon par la route de Lyon. Tant qu'il fut dans la ville, il laissa marcher son cheval à l'allure qui convenait à l'élégant animal; mais, une fois hors de la ville, il rassembla les rênes et serra les genoux.

L'indication était suffisante. L'animal partit au galop.

Montbar traversa les villages de Varennes et de la Crèche et la
Chapelle-de-Guinchay, et ne s'arrêta qu'à la Maison-Blanche.

Le lieu était bien tel que l'avait dit Valensolle, et merveilleu- sement choisi pour une embuscade.

La Maison-Blanche était située au fond d'une petite vallée, entre une descente et une montée; à l'angle de son jardin passait un petit ruisseau sans nom qui allait se jeter dans la Saône à la hauteur de Challe.

Des arbres touffus et élevés suivaient le cours de la rivière et, décrivant un demi-cercle, enveloppaient la maison.

Quant à la maison elle-même, après avoir été autrefois une auberge dont l'aubergiste n'avait pas fait ses affaires, elle était fermée depuis sept ou huit ans, et commençait à tomber en ruine.

Avant d'y arriver, en venant de Mâcon, la route faisait un coude.

Montbar examina les localités avec le soin d'un ingénieur chargé de choisir le terrain d'un champ de bataille, tira un crayon et un portefeuille de sa poche et traça un plan exact de la position.

Puis il revint à Mâcon.

Deux heures après, le palefrenier partait, portant le plan à Morgan et laissant à son maître le nom du postillon qui devait conduire la malle; il s'appelait Antoine. Le palefrenier avait, en outre, acheté les quatre pitons et les deux cadenas.

Montbar fit monter une bouteille de vieux bourgogne et demanda
Antoine.

Dix minutes après, Antoine entrait.

C'était un grand et beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, de la taille à peu près de Montbar, ce que celui-ci, après l'avoir toisé des pieds à la tête, avait remarqué avec satisfaction.

Le postillon s'arrêta sur le seuil de la porte, et, mettant la main à son chapeau à la manière des militaires:

— Le citoyen m'a fait demander? dit-il.

— C'est bien vous qu'on appelle Antoine? fit Montbar.

— Pour vous servir, si j'en étais capable, vous et votre compagnie.

— Eh bien, oui, mon ami, tu peux me servir… Ferme donc la porte et viens ici.

Antoine ferma la porte, s'approcha jusqu'à distance de deux pas de
Montbar, et, portant de nouveau la main à son chapeau:

— Voilà, notre maître.

— D'abord, dit Montbar, si tu n'y vois point d'inconvénient, nous allons boire un verre de vin à la santé de ta maîtresse.

— Oh! oh! de ma maîtresse! fit Antoine, est-ce que les gens comme nous ont des maîtresses? C'est bon pour des seigneurs comme vous d'avoir des maîtresses.

— Ne vas-tu pas me faire accroire, drôle, qu'avec une encolure comme la tienne, on fait voeu de continence?

— Oh! je ne veux pas dire que l'on soit un moine à cet endroit; on a par-ci par-là quelque amourette sur le grand chemin.

— Oui, à chaque cabaret; c'est pour cela qu'on s'arrête si souvent avec les chevaux de retour pour boire la goutte ou allumer sa pipe.

— Dame! fit Antoine avec un intraduisible mouvement d'épaules, il faut bien rire.

— Eh bien, goûte-moi ce vin-là, mon garçon! je te réponds que ce n'est pas lui qui te fera pleurer.

Et, prenant un verre plein, Montbar fit signe au postillon de prendre l’autre verre.

— C'est bien de l’honneur pour moi… À votre santé et à celle de votre compagnie!

C'était une locution familière au brave postillon, une espèce d'extension de politesse qui n'avait pas besoin d'être justifiée pour lui par une compagnie quelconque.

— Ah! oui, dit-il après avoir bu et en faisant clapper sa langue, en voilà du chenu, et moi, qui l'ai avalé sans le goûter, comme si c'était du petit bleu.

— C'est un tort, Antoine.

— Mais oui, que c'est un tort.

— Bon! fit Montbar en versant un second verre, heureusement qu'il peut se réparer.

— Pas plus haut que le pouce, notre bourgeois, dit le facétieux postillon en tendant le verre et ayant soin que son pouce fût au niveau du bord.

— Minute, fit Montbar au moment où Antoine allait porter le verre à sa bouche.

— Il était temps, dit le postillon; il allait y passer, le malheureux! Qu'y a-t-il?

— Tu n'as pas voulu que je boive à la santé de ta maîtresse; mais tu ne refuseras pas, je l’espère, de boire à la santé de la mienne.

— Oh! ça ne se refuse pas, surtout avec de pareil vin; à la santé de votre maîtresse et de sa compagnie!

Et le citoyen Antoine avala la rouge liqueur, en la dégustant cette fois.

— Eh bien, fit Montbar, tu t'es encore trop pressé, mon ami.

— Bah! fit le postillon.

— Oui… suppose que j'aie plusieurs maîtresses: du moment où nous ne nommons pas celle à la santé de laquelle nous buvons, comment veux-tu que cela lui profite.

— C'est ma foi, vrai!

— C'est triste, mais il faut recommencer cela, mon ami.

— Ah! recommençons! Il ne s'agit pas, avec un homme comme vous, de mal faire les choses; on a commis la faute, on la boira.

Et Antoine tendit son verre que Montbar remplit jusqu'au bord.

— Maintenant, dit-il en jetant un coup d'oeil sur la bouteille, et en s'assurant par ce coup d'oeil qu'elle était vide, il ne s'agit plus de nous tromper. Son nom?

— À la belle Joséphine! dit Montbar.

— À la belle Joséphine! répéta Antoine.

Et il avala le bourgogne avec une satisfaction qui semblait aller croissant.

Puis, après avoir bu et s'être essuyé les lèvres avec sa manche, au moment de reposer le verre sur la table:

— Eh! dit-il, un instant, bourgeois.

— Bon! fit Montbar, est-ce qu'il y a encore quelque chose qui ne va pas?

— Je crois bien: nous avons fait de la mauvaise besogne, mais il est trop tard.

— Pourquoi cela?

— La bouteille est vide.

— Celle-ci, oui, mais pas celle-là.

Et Montbar prit dans le coin de la cheminée une bouteille toute
débouchée.
— Ah! ah! fit Antoine, dont le visage s'éclaira d'un radieux
sourire.

— Y a-t-il du remède? demanda Montbar.

— Il y en a fit Antoine.

Et il tendit son verre.

Montbar le remplit avec la même conscience qu'il y avait mise les trois premières fois.

— Eh bien, fit le postillon mirant au jour le liquide rubis qui étincelait dans son verre, je disais donc que nous avions bu à la santé de la belle Joséphine…

— Oui, dit Montbar.

— Mais, continua Antoine, il y a diablement de Joséphines en
France.

— C'est vrai; combien crois-tu qu'il y en ait, Antoine?

— Bon! il y en a bien cent mille.

— Je t'accorde cela; après?

— Eh bien, sur ces cent mille, j'admets qu'il n'y en a qu'un dixième de belles.

— C'est beaucoup.

— Mettons un vingtième.
— Soit.

— Cela fait cinq mille.

— Diable! sais-tu que tu es fort en arithmétique?

— Je suis fils de maître d'école.

— Eh bien?

— Eh bien, à laquelle de ces cinq mille avons-nous bu?… ah!

— Tu as, par ma foi, raison, Antoine; il faut ajouter le nom de famille au nom de baptême; à la belle Joséphine…

— Attendez, le verre est entamé, il ne peut plus servir; il faut, pour que la santé soit profitable, le vider et le remplir.

Antoine porta le verre à sa bouche.

— Le voilà vide, dit-il.

— Et le voilà rempli, fit Montbar en le mettant en contact avec la bouteille.

— Aussi, j'attends; à la belle Joséphine?…

— À la belle Joséphine… Lollier!

Et Montbar vida son verre.

— Jarnidieu! fit Antoine; mais, attendez donc, Joséphine Lollier, je connais cela.

— Je ne dis pas non.

— Joséphine Lollier, mais c'est la fille du maître de la poste aux chevaux de Belleville.

— Justement.

— Fichtre! fit le postillon, vous n'êtes pas à plaindre, notre bourgeois; un joli brin de fille! À la santé de la belle Joséphine Lollier!

Et il avala son cinquième verre de Bourgogne.

— Eh bien, maintenant, demanda Montbar, comprends-tu pourquoi je t'ai fait monter, mon garçon?

— Non; mais je ne vous en veux pas tout de même.

— C'est bien gentil de ta part.

— Oh! moi, je suis bon diable.

— Eh bien, je vais te le dire, pourquoi je t'ai fait monter.

— Je suis tout oreilles.

— Attends! Je crois que tu entendras encore mieux si ton verre est plein que s'il est vide.

— Est-ce que vous avez été médecin des sourds, vous, par hasard? demanda le postillon en goguenardant.

— Non; mais j'ai beaucoup vécu avec les ivrognes, répondit
Montbar en remplissant de nouveau le verre d'Antoine.

— On n'est pas ivrogne parce qu'on aime le vin, dit Antoine.

— Je suis de ton avis, mon brave, répliqua Montbar; on n'est ivrogne que quand on ne sait pas le porter.

— Bien dit! fit Antoine, qui paraissait porter le sien à merveille; j'écoute.

— Tu m'as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je t'avais fait monter?

— Je l'ai dit.

— Cependant, tu dois bien te douter que j'avais un but?

— Tout homme en a un, bon ou mauvais, à ce que prétend notre curé, dit sentencieusement Antoine.

— Eh bien, le mien, mon ami, reprit Montbar, est de pénétrer la nuit, sans être reconnu, dans la cour de maître Nicolas Denis Lollier, maître de poste de Belleville.

— À Belleville, répéta Antoine, qui suivait les paroles de Montbar avec toute l'attention dont il était capable; je comprends. Et vous voulez pénétrer, sans être reconnu, dans la cour de maître Nicolas Denis Lollier, maître de poste à Belleville, pour voir à votre aise la belle Joséphine? Ah! mon gaillard!

— Tu y es, mon cher Antoine; et je veux y pénétrer sans être reconnu, parce que le père Lollier a tout découvert, et qu'il a défendu à sa fille de me recevoir.

— Voyez-vous!… Et que puis-je à cela, moi?

— Tu as encore les idées obscures, Antoine; bois ce verre de vin- là pour les éclaircir.

— Vous avez raison, fit Antoine.

Et il avala son sixième verre de vin.

— Ce que tu y peux, Antoine?

— Oui, qu'est-ce que j'y peux? Voilà ce que je demande.

— Tu y peux tout, mon ami.

— Moi?

— Toi.

— Ah! je serais curieux de savoir cela: éclaircissez, éclaircissez.

Et il tendit son verre.

— Tu conduis, demain, la malle de Chambéry?