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Les compagnons de Jéhu

Chapter 45: XLIV — DÉMÉNAGEMENT
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About This Book

The narrative unfolds amid the tumult after the Revolution, following royalist plotters and republican agents as conspiracies, counterplots, duels, clandestine meetings, and daring rescues crisscross provincial towns and Paris. Episodes alternate historical reportage and adventure scenes, portraying shifting loyalties, secret societies, and personal entanglements of love, honor, and revenge. The plot advances through betrayals, trials, and dramatic confrontations against the backdrop of political upheaval and the emergence of centralized power, blending suspenseful action with reflections on duty and the human cost of factional conflict.

— Un peu; à six heures.

— Eh bien, supposons qu’Antoine soit un bon garçon.

— C'est tout supposé, il l'est.

— Eh bien, voici ce que fait Antoine…

— Voyons, que fait-il?

— D'abord, il vide son verre.

— Ce n'est pas difficile… c'est fait.

— Puis il prend ces dix louis.

Montbar aligna dix louis sur la table.

— Ah! ah! fit Antoine, des jaunets, des vrais! Je croyais qu'ils avaient tous émigré, ces diables-là!

— Tu vois qu'il en reste.

— Et que faut-il qu'Antoine fasse pour qu'ils passent dans sa poche?

— Il faut qu'Antoine me prête son plus bel habit de postillon.

— À vous?

— Et me donne sa place demain au soir.

— Eh! oui, pour que vous voyiez la belle Joséphine sans être reconnu. — Allons donc! J'arrive à huit heures à Belleville, j'entre dans la cour, je dis que les chevaux sont fatigués, je les fais reposer jusqu'à dix heures, et, de huit heures à dix…

— Ni vu ni connu, je t'embrouille le père Lollier.

— Eh bien, ça y est-il, Antoine?

— Ça y est! on est jeune, on est du parti des jeunes; on est garçon, on est du parti des garçons; quand on sera vieux et papa, on sera du parti des papas et des vieux, et on criera: «Vivent les ganaches!»

— Ainsi, mon brave Antoine, tu me prêtes ta plus belle veste et ta plus belle culotte?

— J'ai justement une veste et une culotte que je n'ai pas encore mises.

— Tu me donnes ta place?

— Avec plaisir.

— Et moi, je te donne d'abord ces cinq louis d'arrhes.

— Et le reste?

— Demain, en passant les bottes; seulement, tu auras une précaution…

— Laquelle?

— On parle beaucoup de brigand qui dévalisent les diligences; tu auras soin de mettre des fontes à la selle du porteur.

— Pour quoi faire?

— Pour y fourrer des pistolets.

— Allons donc! n'allez-vous pas leur faire du mal à ces braves gens?

— Comment! tu appelles braves gens des voleurs qui dévalisent les diligences?

— Bon! on n'est pas un voleur parce qu'on vole l'argent du gouvernement.

— C'est ton avis.

— Je crois bien, et encore que c'est l'avis de bien d'autres. Je sais bien, quant à moi, que, si j'étais juge, je ne les condamnerais pas.

— Tu boirais peut-être à leur santé?

— Ah! tout de même, ma foi, si le vin était bon.

— Je t'en défie, dit Montbar en versant dans le verre d'Antoine tout ce qui restait de la seconde bouteille.

— Vous savez le proverbe? dit le postillon.

— Lequel?

— Il ne faut pas défier un fou de faire sa folie. À la santé des compagnons de Jéhu.

— Ainsi soit-il! dit Montbar.

— Et les cinq louis? fit Antoine en reposant le verre sur la table.

— Les voilà.

— Merci; vous aurez des fontes à votre selle; mais, croyez-moi, ne mettez pas de pistolets dedans ou, si vous mettez des pistolets dedans, faites comme le père Jérôme, le conducteur de Genève, ne mettez pas de balles dans vos pistolets.

Et, sur cette recommandation philanthropique, le postillon prit congé de Montbar et descendit l'escalier en chantant d'une voix avinée.

«Le matin, je me prends, je me lève; «Dans le bois, je m'en suis allé; «J'y trouvai ma bergère qui rêve; «Doucement je la réveillai. «Je lui dis: Aimable bergère, «Un berger vous ferait-il peur? «Un berger! à moi pourquoi faire? «Taisez-vous, monsieur le trompeur.»

Montbar suivit consciencieusement le chanteur jusqu'à la fin du second couplet; mais, quelque intérêt qu'il prît à la romance de maître Antoine, la voix de celui-ci s'étant perdue dans l'éloignement; il fut obligé de faire son deuil du reste de la chanson.

XLII — LA MALLE DE CHAMBÉRY

Le lendemain, à cinq heures de l’après-midi, Antoine, pour ne point être en retard sans doute, harnachait, dans la cour de l'hôtel de la poste, les trois chevaux qui devaient enlever la malle.

Un instant après, la malle entrait au grand galop dans la cour de l'hôtel et venait se ranger sous les fenêtres de la chambre qui avait tant paru préoccuper Antoine, c'est-à-dire à trois pas de la dernière marche de l'escalier de service.

Si l'on eût pu faire, sans y avoir un intérêt positif, attention à un si petit détail, on eût remarqué que le rideau de la fenêtre s'écartait d'une façon presque imprudente pour permettre à la personne qui habitait la chambre de voir qui descendait de la malle-poste.

Il en descendit trois hommes qui, avec la hâte de voyageurs affamés, se dirigèrent vers les fenêtres ardemment éclairées de la salle commune.

À peine étaient-ils entrés, que l'on vit, par l'escalier de service, descendre un élégant postillon non chaussé encore de ses grosses bottes, mais simplement de fins escarpins par-dessus lesquels il comptait les passer.

Le postillon élégant passa les grosses bottes d'Antoine, lui glissa cinq louis dans la main, puis se tourna pour que celui-ci lui jetât sur les épaules sa houppelande, que la rigueur de la saison rendait à peu près nécessaire.

Cette toilette achevée, Antoine rentra lestement dans l'écurie, où il se dissimula dans le coin le plus obscur.

Quant à celui auquel il venait de céder sa place, rassuré sans doute par la hauteur du col de la houppelande, qui lui cachait la moitié du visage, il alla droit aux trois chevaux harnachés d'avance par Antoine, glissa une paire de pistolets à deux coups dans les arçons, et, profitant de l'isolement où était la malle- poste par le détellement des chevaux et l'éloignement du postillon de Tournus, il planta, à l'aide d'un poinçon aigu qui pouvait à la rigueur devenir un poignard, ses quatre pitons dans le bois de la malle-poste, c'est-à-dire à chaque portière, et les deux autres en regard dans le bois de la caisse.

Après quoi, il se mit à atteler les chevaux avec une promptitude et une adresse qui indiquaient un homme familiarisé depuis son enfance avec tous les détails de l'art poussé si loin de nos jours par cette honorable classe de la société que nous appelons les gentilshommes riders.

Cela fait, il attendit, calmant ses chevaux impatients à l'aide de la parole et du fouet, savamment combinés, ou employés chacun à son tour.

On connaît la rapidité avec laquelle s'exécutaient les repas des malheureux condamnés au régime de la malle-poste; la demi-heure n'était donc pas écoulée, qu'on entendit la voix du conducteur qui criait:

— Allons, citoyens voyageurs, en voiture.

Montbar se tint près de la portière, et, malgré leur déguisement, reconnut parfaitement Roland et le chef de brigade du 7e chasseurs, qui montèrent et prirent place dans l'intérieur sans faire attention au postillon.

Celui-ci referma sur eux la portière, passa le cadenas dans les deux pitons et donna un tour de clef. Puis, contournant la malle, il fit semblant de laisser tomber son fouet devant l'autre portière, passa, en se baissant, le second cadenas dans les autres pitons, lui donna un tour de clef en se relevant et, sûr que les deux officiers étaient bien verrouillés, il enfourcha son cheval en gourmandant le conducteur, qui lui laissait faire sa besogne.

En effet, le voyageur du coupé était déjà à sa place, que le conducteur débattait encore un reste de compte avec l'hôte.

— Est-ce pour ce soir, pour cette nuit, ou pour demain matin, père François? cria le faux postillon en imitant de son mieux la voix du vrai.

— C'est bon, c'est bon, on y va, répondit le conducteur.

Puis, regardant autour de lui:

— Tiens! où sont donc les voyageurs? demanda-t-il.

— Nous voilà, dirent à la fois les deux officiers, dans l’intérieur de la malle, et l’agent du coupé.

— La portière est bien fermée? insista le père François.

— Oh! je vous en réponds, fit Montbar.

— En ce cas, en route, mauvaise troupe! cria le conducteur tout en gravissant le marchepied, en prenant place près du voyageur et en tirant la portière après lui.

Le postillon ne se le fit pas redire; il enleva ses chevaux en enfonçant ses éperons dans le ventre du porteur et en cinglant aux deux autres un vigoureux coup de fouet. La malle-poste partit au galop.

Montbar conduisait comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie; il traversa la ville en faisant danser les vitres et trembler les maisons; jamais véritable postillon n'avait fait claquer son fouet d'une si savante manière.

À la sortie de Mâcon, il vit un petit groupe de cavaliers: c'étaient les douze chasseurs qui devaient suivre la malle sans avoir l'air de l'escorter.

Le chef de brigade passa la tête par la portière et fit signe au maréchal des logis qui les commandait.

Montbar ne parut rien remarquer; mais, au bout de cinq cents pas, tout en exécutant une symphonie avec son fouet, il retourna la tête et vit que l’escorte s'était mise en marche.

— Attendez, mes petits enfants, dit Montbar, je vais vous en faire voir du pays!

Et il redoubla de coups d'éperons et de coups de fouet.

Les chevaux semblaient avoir des ailes, la malle volait sur le pavé, on eût dit le char du tonnerre qui passait.

Le conducteur s'inquiéta.

— Eh! maître Antoine, cria-t-il, est-ce que nous serions ivre par hasard?

— Ivre? ah bien oui! répondit Montbar, j'ai dîné avec une salade de betterave.

— Mais, morbleu? s'il va de ce train-là, cria Roland en passant à son tour la tête par la portière, l’escorte ne pourra nous suivre.

— Tu entends ce qu'on te dit! cria le conducteur.

— Non, répondit Montbar, je n'entends pas.

— Eh bien, on te fait observer que, si tu vas de ce train-là, l'escorte ne pourra pas suivre.

— Il y a donc une escorte? demanda Montbar.

— Eh oui! puisque nous avons de l’argent du gouvernement.

— C'est autre chose, alors; il fallait donc dire cela tout de suite.

Mais, au lieu de ralentir sa course, la malle continua d'aller le même train, et, s'il se fit un changement, ce fut qu'elle gagna encore en vélocité.

— Tu sais que, s'il nous arrive un accident, dit le conducteur, je te casse la tête d'un coup de pistolet.

— Allons donc! fit Montbar, on les connaît vos pistolets, il n'y a pas de balles dedans.

— C'est possible, mais il y en a dans les miens! cria l’agent de police.

— C'est ce qu'on verra dans l'occasion, répondit Montbar.

Et il continua sa route sans plus s'inquiéter des observations.

On traversa, avec la vitesse de l'éclair, le village de Varennes, celui de la Crèche et la petite ville de la Chapelle-de-Guinchay.

Il restait un quart de lieue, à peine, pour arriver à la Maison-
Blanche.

Les chevaux ruisselaient et hennissaient de rage en jetant l'écume par la bouche.

Montbar jeta les yeux derrière lui; à plus de mille pas de la malle-poste, les étincelles jaillissaient sous les pieds de l'escorte.

Devant lui était la déclivité de la montagne.

Il s'élança sur la pente, mais tout en rassemblant ses rênes de manière à se rendre maître des chevaux quand il voudrait.

Le conducteur avait cessé de crier, car il reconnaissait qu'il était conduit par une main habile et vigoureuse à la fois.

Seulement, de temps en temps, le chef de brigade regardait par la portière pour voir à quelle distance étaient ses hommes.

À la moitié de la pente, Montbar était maître de ses chevaux, sans avoir eu un seul moment l'air de ralentir leur course.

Il se mit alors à entonner à pleine voix le _Réveil du Peuple: _c'était la chanson des royalistes, comme la _Marseillaise _était le chant des jacobins.

— Que fait donc ce drôle-là? cria Roland en passant la tête par la portière; dites-lui donc qu'il se taise, conducteur, ou je lui envoie une balle dans les reins.

Peut-être le conducteur allait-il répéter au postillon la menace de Roland, mais il lui sembla voir une ligne noire qui barrait la route.

En même temps, une voix tonnante cria:

— Halte-là, conducteur!

— Postillon, passez-moi sur le ventre de ces bandits-là! cria l'agent de police.

— Bon! comme vous y allez, vous! dit Montbar. Est-ce que l'on passe comme cela sur le ventre des amis?… Hoooh!

La malle-poste s'arrêta comme par enchantement.

— En avant! en avant! crièrent à la fois Roland et le chef de brigade, comprenant que l’escorte était trop loin pour les soutenir.

— Ah! brigand de postillon! cria l’agent de police en sautant à bas du coupé et en dirigeant un pistolet sur Montbar, tu vas payer pour tous.

Mais il n'avait pas achevé, que Montbar, le prévenant, faisait feu et que l'agent roulait, mortellement blessé, sous les roues de la malle.

Son doigt crispé par l’agonie appuya sur la gâchette, le coup partit, mais au hasard, sans que la balle atteignît personne.

— Conducteur, criaient les deux officiers, de par tous les tonnerres du ciel, ouvrez donc!

— Messieurs, dit Morgan s'avançant, nous n'en voulons pas à vos personnes, mais seulement à l'argent du gouvernement. Ainsi donc, conducteur, les cinquante mille livres et vivement!

Deux coups de feu partis de l'intérieur furent la réponse des deux officiers, qui, après avoir vainement ébranlé les portières, essayaient vainement encore de sortir par l'ouverture des vitres.

Sans doute, un des coups de feu porta, car on entendit un cri de rage en même temps qu'un éclair illuminait la route.

Le chef de brigade poussa un soupir et tomba sur Roland. Il venait d'être tué raide.

Roland fit feu de son second pistolet, mais personne ne lui riposta.

Ses deux pistolets étaient déchargés; enfermé qu'il était, il ne pouvait se servir de son sabre et hurlait de colère.

Pendant ce temps, on forçait le conducteur, le pistolet sur la gorge, de donner l'argent; deux hommes prirent les sacs qui contenaient les cinquante mille francs et en chargèrent le cheval de Montbar, que son palefrenier lui amenait tout sellé et bridé comme à un rendez-vous de chasse.

Montbar s'était débarrassé de ses grosses bottes, et sauta en selle avec ses escarpins.

— Bien des choses au premier consul, monsieur de Montrevel! cria
Morgan.

Puis, se tournant vers ses compagnons:

— Au large, enfants, et par la route que chacun voudra. Vous connaissez le rendez-vous; à demain au soir.

— Oui, oui, répondirent dix ou douze voix.

Et toute la bande s'éparpilla comme une volée d'oiseaux, disparaissant dans la vallée sous l’ombre des arbres qui côtoyaient la rivière et enveloppaient la Maison-Blanche.

En ce moment, on entendit le galop des chevaux et l'escorte, attirée par les coups de feu, apparut au sommet de la montée, qu'elle descendit comme une avalanche.

Mais elle arriva trop tard: elle ne trouva plus que le conducteur assis sur le bord du fossé; les deux cadavres de l'agent de police et du chef de brigade, et Roland, prisonnier et rugissant comme un lion qui mord les barreaux de sa cage.

XLIII — LA RÉPONSE DE LORD GRENVILLE

Pendant que les événements que nous venons de raconter s'accomplissaient et occupaient les esprits et les gazettes de la province, d'autres événements, bien autrement graves, se préparaient à Paris qui allaient occuper les esprits et les gazettes du monde tout entier.

Lord Tanlay était revenu avec la réponse de son oncle lord
Grenville.

Cette réponse consistait en une lettre adressée à
M. de Talleyrand, et dans une note écrite pour le premier consul.

La lettre était conçue en ces termes:

«Downing-street, le 14 février 1800.

«Monsieur,

«J'ai reçu et mis sous les yeux du roi la lettre que vous m'avez transmise par l'intermédiaire de mon neveu lord Tanlay. Sa Majesté, ne voyant aucune raison de se départir des formes qui ont été longtemps établies en Europe pour traiter d'affaires avec les États étrangers, m'a ordonné de vous faire passer en son nom la réponse officielle que je vous envoie ci-incluse.

«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

«GRENVILLE»

La, réponse était sèche, la note précise. De plus, une lettre avait été écrite autographe par le premier consul au roi Georges, et le roi Georges, _ne se départissant point des formes établies en Europe pour traiter avec les États étrangers, _répondait par une simple note de l'écriture du premier secrétaire venu.

Il est vrai que la note était signée Grenville.

Ce n'était qu'une longue récrimination contre la France, contre l'esprit de désordre qui l'agitait, contre les craintes que cet esprit de désordre inspirait à toute l'Europe, et sur la nécessité imposée, par le soin de leur propre conservation, à tous les souverains régnants de la réprimer. En somme, c'était la continuation de la guerre.

À la lecture d'un pareil factum, les yeux de Bonaparte brillèrent de cette flamme qui précédait chez lui les grandes décisions, comme l'éclair précède la foudre.

— Ainsi, monsieur, dit-il en se retournant vers lord Tanlay, voilà tout ce que vous avez pu obtenir?

— Oui, citoyen premier consul.

— Vous n'avez donc point répété verbalement à votre oncle tout ce que je vous avais chargé de lui dire?

— Je n’en ai pas oublié une syllabe.

— Vous ne lui avez donc pas dit que vous habitiez la France depuis deux ou trois ans, que vous l'aviez vue, que vous l'aviez étudiée, qu'elle était forte, puissante, heureuse, désireuse de la paix, mais préparée à la guerre?

— Je lui ai dit tout cela.

— Vous n'avez donc pas ajouté que c'est une guerre insensée que nous font les Anglais; que cet esprit de désordre dont ils parlent, et qui n'est, à tout prendre, que les écarts de la liberté trop longtemps comprimée, il fallait l'enfermer dans la France même par une paix universelle; que cette paix était le seul cordon sanitaire qui pût l'empêcher de franchir nos frontières; qu'en allumant en France le volcan de la guerre, la France, comme une lave, va se répandre sur l'étranger… L'Italie est délivrée, dit le roi d'Angleterre; mais délivrée de qui? De ses libérateurs! L'Italie est délivrée, mais pourquoi? Parce que je conquérais l'Égypte, du Delta à la troisième cataracte; l'Italie est délivrée, parce que je n'étais pas en Italie… Mais me voilà: dans un mois, je puis y être, en Italie, et, pour la reconquérir des Alpes à l'Adriatique, que me faut-il? Une bataille. Que croyez-vous que fasse Masséna en défendant Gênes? Il m'attend… Ah! les souverains de l'Europe ont besoin de la guerre pour assurer leur couronne! eh bien, milord, c'est moi qui vous le dis, je secouerai si bien l'Europe, que la couronne leur en tremblera au front. Ils ont besoin de la guerre? Attendez… Bourrienne! Bourrienne!

La porte de communication du cabinet du premier consul avec le
cabinet du premier secrétaire s'ouvrit précipitamment, et
Bourrienne parut, le visage aussi effaré que s'il eût cru que
Bonaparte appelait au secours.

Il vit celui-ci fort animé, froissant la note diplomatique d'une main et frappant de l'autre sur le bureau, et lord Tanlay calme, debout et muet à trois pas de lui.

Il comprit tout de suite que c'était la réponse de l'Angleterre qui irritait le premier consul.

— Vous m'avez appelé, général? dit-il.

— Oui, fit le premier consul; mettez vous là et écrivez.

Et, d'une voix brève et saccadée, sans chercher les mots, mais, au contraire, comme si les mots se pressaient aux portes de son esprit, il dicta la proclamation suivante:

«Soldats!

«En promettant la paix au peuple français, j'ai été votre organe; je connais votre valeur.

«Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent le Rhin, la Hollande, l'Italie, et qui donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnée.

«Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre, ce sont les États ennemis qu'il faut envahir.

«Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et l'Europe étonnée se souviendra que vous êtes de la race des braves!»

Bourrienne leva la tête, attendant, après ces derniers mots écrits.

— Eh bien, c'est tout, dit Bonaparte.

— Ajouterai-je, les mots sacramentels: «Vive la République?»

— Pourquoi demandez-vous cela?

— C'est que nous n'avons pas fait de proclamation depuis quatre mois, et que quelque chose pourrait être changé aux formules ordinaires.

— La proclamation est bien telle qu'elle est, dit Bonaparte; n'y ajoutez rien.

Et, prenant une plume, il écrasa plutôt qu'il n'écrivit sa signature au bas de la proclamation.

Puis, la rendant à Bourrienne:

— Que cela paraisse demain dans le Mo_niteur, _dit-il.

Bourrienne sortit, emportant la proclamation.

Bonaparte, resté avec lord Tanlay, se promena un instant de long en large, comme s'il eût oublié sa présence; mais, tout à coup, s'arrêtant devant lui:

— Milord, dit-il, croyez-vous avoir obtenu de votre oncle tout ce qu'un autre à votre place eût pu obtenir?

— Davantage, citoyen premier consul.

— Davantage! davantage!… qu'avez-vous donc obtenu?

— Je crois que le citoyen premier consul n'a pas lu la note royale avec toute l'attention qu'elle mérite.

— Bon! fit Bonaparte, je la sais par coeur.

— Alors le citoyen premier consul n'a pas pesé l'esprit de certain paragraphe, n'en a pas pesé les mots.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr… et, si le citoyen premier consul me permettait de lui lire le paragraphe auquel je fais allusion…

Bonaparte desserra la main dans laquelle était la note froissée, la déplia et la remit à lord Tanlay, en lui disant:

— Lisez.

Sir John jeta les yeux sur la note, qui lui paraissait familière, s'arrêta au dixième paragraphe et lut:

— «Le meilleur et le plus sûr gage de la réalité de la paix, ainsi que de sa durée, serait la restauration de cette lignée de princes qui, pendant tant de siècles, ont conservé à la nation française la prospérité au dedans, la considération et le respect au dehors. Un tel événement aurait écarté, et dans tous les temps écartera les obstacles qui se trouvent sur la voie des négociations et de la paix; il confirmerait à la France la jouissance tranquille de son ancien territoire, et procurerait à toutes les autres nations de l'Europe, par la tranquillité et la paix, cette sécurité qu'elles sont obligées maintenant de chercher par d'autres moyens.»

— Eh bien, fit Bonaparte impatient, j'avais très bien lu, et parfaitement compris. Soyez Monk, ayez travaillé pour un autre, et l'on vous pardonnera vos victoires, votre renommée, votre génie; abaissez-vous, et l'on vous permettra de rester grand!

— Citoyen premier consul, dit lord Tanlay, personne ne sait mieux que moi la différence qu'il y a de vous à Monk, et combien vous le dépassez en génie et en renommée.

— Alors, que me lisez-vous donc?

— Je ne vous lis ce paragraphe, répliqua sir John, que pour vous prier de donner à celui qui suit sa véritable valeur.

— Voyons celui qui suit, dit Bonaparte avec une impatience contenue.

Sir John continua:

— «Mais, quelque désirable que puisse être un pareil événement pour la France et pour le monde, ce n'est point à ce mode exclusivement que Sa Majesté limite la possibilité d'une pacification solide et sûre…

Sir John appuya sur ces derniers mots.

— Ah! ah! fit Bonaparte.

Et il se rapprocha vivement de sir John.

L'Anglais continua:

— «Sa Majesté n'a pas la prétention de prescrire à la France quelle sera la forme de son gouvernement ni dans quelles mains sera placée l'autorité nécessaire pour conduire les affaires d'une grande et puissante nation.»

— Relisez, monsieur, dit vivement Bonaparte.

— Relisez vous-même, répondit sir John.

Et il lui tendit la note.

Bonaparte relut.

— C'est vous, monsieur, dit-il, qui avez fait ajouter ce paragraphe?

— J'ai du moins insisté pour qu'il fût mis.

Bonaparte réfléchit.

— Vous avez raison, dit-il, il y a un grand pas de fait; le retour des Bourbons n'est plus une condition _sine qua non. _Je suis accepté non seulement comme puissance militaire, mais aussi comme pouvoir politique.

Puis, tendant la main à sir John:

— Avez-vous quelque chose à me demander, monsieur?

— La seule chose que j'ambitionne vous a été demandée par mon ami
Roland.

— Et je lui ai déjà répondu, monsieur, que je vous verrais avec plaisir devenir l'époux de sa soeur… Si j'étais plus riche, ou si vous l’étiez moins, je vous offrirais de la doter…

Sir John fit un mouvement.

— Mais je sais que votre fortune peut suffire à deux, et même, ajouta Bonaparte en souriant, peut suffire à davantage. Je vous laisse donc la joie de donner non seulement le bonheur mais encore la richesse à la femme que vous aimez.

Puis, appelant:

— Bourrienne!

Bourrienne parut.

— C'est parti, général, dit-il.

— Bien, fit le premier consul; mais ce n'est pas pour cela que je vous appelle.

— J'attends vos ordres.

— À quelque heure du jour ou de la nuit que se présente lord Tanlay, je serai heureux de le recevoir, et de le recevoir sans qu'il attende; vous entendez, mon cher Bourrienne? Vous entendez, milord?

Lord Tanlay s'inclina en signe de remerciement.

— Et maintenant, dit Bonaparte, je présume que vous êtes pressé de partir pour le château des Noires-Fontaines; je ne vous retiens pas, je n'y mets qu'une condition.

— Laquelle, général?

— C'est que, si j'ai besoin de vous pour une nouvelle ambassade…

— Ce n'est point une condition, citoyen premier consul, c'est une faveur.

Lord Tanlay s'inclina et sortit.

Bourrienne s'apprêtait à le suivre.

Mais Bonaparte, rappelant son secrétaire:

— Avons-nous une voiture attelée? demanda-t-il.

Bourrienne regarda dans la cour.

— Oui, général.

— Eh bien, apprêtez-vous; nous sortons ensemble.

— Je suis prêt, général; je n'ai que mon chapeau et ma redingote à prendre, et ils sont dans mon cabinet.

— Alors, partons, dit Bonaparte.

Et lui-même prit son chapeau et son pardessus, et, marchant le premier, descendit par le petit escalier, et fit signe à la voiture d'approcher.

Quelque hâte que Bourrienne eût mise à le suivre, il n'arriva que derrière lui.

Le laquais ouvrit la portière; Bonaparte, sauta dans la voiture.

— Où allons-nous, général? dit Bourrienne.

— Aux Tuileries, répondit Bonaparte.

Bourrienne, tout étonné, répéta l'ordre et se retourna vers le premier consul comme pour lui en demander l'explication; mais celui-ci paraissait plongé dans des réflexions, dont le secrétaire, qui à cette époque était encore l’ami, ne jugea pas à propos de le tirer.

La voiture partit au galop des chevaux — c'était toujours ainsi que marchait Bonaparte — et se dirigea vers les Tuileries.

Les Tuileries, habitées par Louis XVI après les journées des 5 et 6 octobre, occupées successivement par la Convention et le conseil des Cinq-Cents, étaient vides et dévastées depuis le 18 brumaire.

Depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait plus d'une fois jeté les yeux sur cet ancien palais de la royauté, mais il était important de ne pas laisser soupçonner qu'un roi futur pût habiter le palais des rois abolis.

Bonaparte avait rapporté d'Italie un magnifique buste de Junius
Brutus; il n'avait point sa place au Luxembourg, et, vers la fin
de novembre, le premier consul avait fait venir le républicain
David et l’avait chargé de placer ce buste dans la galerie des
Tuileries.

Comment croire que David, l’ami de Marat, préparait la demeure d'un empereur futur, en plaçant dans la galerie des Tuileries le buste du meurtrier de César?

Aussi, personne non seulement ne l'avait cru, mais même ne s'en était douté.

En allant voir si le buste faisait bien dans la galerie, Bonaparte s'aperçut des dévastations commises dans le palais de Catherine de Médicis; les Tuileries n'étaient plus la demeure des rois, c'est vrai, mais elles étaient un palais national, et la nation ne pouvait laisser un de ses palais dans le délabrement.

Bonaparte fit venir le citoyen Lecomte, architecte du palais, et lui ordonna de _nettoyer _les Tuileries.

Le mot pouvait se prendre à la fois dans son acception physique et dans son acception morale.

Un devis fut demandé à l'architecte pour savoir ce que coûterait le nettoyage.

Le devis montait à cinq cent mille francs.

Bonaparte demanda si, moyennant ce nettoyage, les Tuileries pouvaient devenir le palais du gouvernement.

L'architecte répondit que cette somme suffirait, non seulement pour les remettre dans leur ancien état, mais encore pour les rendre habitables.

C'était tout ce que voulait Bonaparte, un palais habitable. Avait- il besoin, lui, républicain, du luxe de la royauté… Pour le palais _du gouvernement, il _fallait des ornements graves et sévères, des marbres, des statues; seulement, quelles seraient ces statues? C'était au premier consul de les désigner.

Bonaparte les choisit dans trois grands siècles et dans trois grandes nations: chez les Grecs, chez les Romains, chez nous et chez nos rivaux.

Chez les Grecs, il choisit Alexandre et Démosthène, le génie des conquêtes et le génie de l’éloquence.

Chez les Romains, il choisit Scipion, Cicéron, Caton, Brutus et César, plaçant la grande victime près du meurtrier, presque aussi grand qu'elle.

Dans le monde moderne, il choisit Gustave-Adolphe, Turenne, le grand Condé, Dugay-Trouin, Marlborough, le prince Eugène et le maréchal de Saxe; enfin, le grand Frédéric et Washington, c'est-à- dire la fausse philosophie sur le trône et la vraie sagesse fondant un État libre.

Puis il ajouta à ces illustrations guerrières, Dampierre, Dugommier et Joubert, pour prouver que, de même que le souvenir d'un Bourbon ne l'effrayait pas dans la personne du grand Condé, il n'était point envieux de la gloire de trois frères d'armes victimes d'une cause qui, d'ailleurs, n'était déjà plus la sienne.

Les choses en étaient là à l'époque où nous sommes arrivés, c'est- à-dire à la fin de février 1800; les Tuileries était nettoyées, les bustes étaient sur leurs socles, les statues sur leurs piédestaux; on n'attendait qu'une occasion favorable.

Cette occasion était arrivée: on venait de recevoir la nouvelle de la mort de Washington.

Le fondateur de la liberté des États-Unis avait cessé de vivre le 14 décembre 1799.

C'était à quoi songeait Bonaparte, lorsque Bourrienne avait reconnu à sa physionomie qu'il fallait le laisser tout entier aux réflexions qui l'absorbaient.

La voiture s'arrêta devant les Tuileries; Bonaparte en sortit avec la même vivacité qu'il y était entré, monta rapidement les escaliers, parcourut les appartements, examina plus particuliè- rement ceux qu'avaient habités Louis XVI et Marie-Antoinette.

Puis, s'arrêtant au cabinet de Louis XVI:

— Nous logerons ici, Bourrienne, dit-il tout à coup comme si celui-ci avait pu le suivre dans le labyrinthe où il s'égarait avec ce fil d'Ariane qu'on appelle la pensée; oui, nous logerons ici; le troisième consul logera au pavillon de Flore; Cambacérès restera à la Chancellerie.

— Cela fait, dit Bourrienne, que, le jour venu, vous n'en aurez qu'un à renvoyer.

Bonaparte prit Bourrienne par l'oreille.

— Allons, dit-il, pas mal!

— Et quand emménageons-nous, général? demanda Bourrienne.

— Oh! pas demain encore; car il nous faut au moins huit jours pour préparer les Parisiens à me voir quitter le Luxembourg et venir aux Tuileries.

— Huit jours, fit Bourrienne; on peut attendre.

— Surtout en s'y prenant tout de suite. Allons, Bourrienne, au
Luxembourg.

Et, avec la rapidité qui présidait à tous ses mouvements, quand il s'agissait d'intérêts graves, il repassa par la file d'appartements qu'il avait déjà visités, descendit l'escalier et sauta dans la voiture en criant:

— Au Luxembourg!

— Eh bien, eh bien, dit Bourrienne encore sous le vestibule, vous ne m'attendez pas, général?

— Traînard! fit Bonaparte.

Et la voiture partit comme elle était venue, c'est-à-dire au galop.

En rentrant dans son cabinet, Bonaparte trouva le ministre de la police qui l'attendait.

— Bon! dit-il, qu'y a-t-il donc, citoyen Fouché? vous avez le visage tout bouleversé! M'aurait-on assassiné par hasard?

— Citoyen premier consul, dit le ministre, vous avez paru attacher une grande importance à la destruction des bandes qui s'intitulent les compagnies de Jéhu.

— Oui, puisque j'ai envoyé Roland lui-même à leur poursuite. A-t- on de leurs nouvelles?

— On en a.

— Par qui?

— Par leur chef lui-même.

— Comment, par leur chef?

— Il a eu l'audace de me rendre compte de sa dernière expédition.

— Contre qui?

— Contre les cinquante mille francs que vous avez envoyés aux pères du Saint-Bernard.

— Et que sont-ils devenus?

— Les cinquante mille francs!

— Oui.

—Ils sont entre les mains des bandits, et leur chef m'annonce qu'ils seront bientôt entre celles de Cadoudal.

— Alors, Roland est tué?

— Non.

— Comment, non?

—Mon agent est tué, le chef de brigade Saint-Maurice est tué, mais votre aide de camp est sain et sauf.

— Alors, il se pendra, dit Bonaparte.

— Pour quoi faire? la corde casserait; vous connaissez son bonheur.

— Ou son malheur, oui… Où est ce rapport?

— Vous voulez dire cette lettre?

— Cette lettre, ce rapport, la chose, enfin, quelle qu'elle soit, qui vous donne les nouvelles que vous m'apportez.

Le ministre de la police présenta au premier consul un petit papier plié élégamment dans une enveloppe parfumée.

— Qu'est cela?

— La chose que vous demandez.

Bonaparte lut:

«Au citoyen Fouché, ministre de la police, en son hôtel, à Paris.»

Il ouvrit la lettre; elle contenait ce qui suit:

«Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous annoncer que les cinquante mille francs destinés aux pères du Saint-Bernard sont passés entre nos mains pendant la soirée du 25 février 1800 (vieux style), et que, d'ici à huit jours, ils seront entre celles du citoyen Cadoudal.

«La chose s'est opérée à merveille, sauf la mort de votre agent et celle du chef de brigade de Saint-Maurice; quant à M. Roland de Montrevel, j'ai la satisfaction de vous apprendre qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux. Je n'avais point oublié que c'était lui qui m'avait introduit au Luxembourg.

«Je vous écris, citoyen ministre, parce que je présume qu'à cette heure M. Roland de Montrevel est trop occupé de notre poursuite pour vous écrire lui-même.

«Mais, au premier instant de repos qu'il prendra, je suis sûr que vous recevrez de lui un rapport où il consignera tous les détails dans lesquels je ne puis entrer, faute de temps et de facilité pour vous écrire.

«En échange du service que je vous rends, citoyen ministre, je vous prierai de m'en rendre un autre: c'est de rassurer sans retard madame de Montrevel sur la vie de son fils.

«MORGAN.

«De la Maison-Blanche, route de Mâcon à Lyon, le samedi, à neuf heures du soir.»

— Ah! pardieu, dit Bonaparte, voilà un hardi drôle!

Puis, avec un soupir:

— Quels capitaines et quels colonels tous ces hommes-là me feraient! ajouta-t-il.

— Qu'ordonne le premier consul? demanda le ministre de la police.

— Rien; cela regarde Roland: son honneur y est engagé; et, puisqu'il n'est pas mort, il prendra sa revanche.

— Alors, le premier consul ne s'occupe plus de cette affaire.

— Pas dans ce moment, du moins.

Puis, se retournant du côté de son secrétaire:

— Nous avons bien d'autres chats à fouetter, dit-il; n'est-ce pas, Bourrienne?

Bourrienne fit de la tête un signe affirmatif.

— Quand le premier consul désire-t-il me revoir? demanda le ministre.

— Ce soir, à dix heures, soyez ici. Nous déménagerons dans huit jours.

— Où allez-vous?

— Aux Tuileries.

Fouché fit un mouvement de stupéfaction.

— C'est contre vos opinions, je le sais, dit le premier consul; mais je vous mâcherai la besogne et vous n'aurez qu'à obéir.

Fouché salua et s'apprêta à sortir.

— À propos! fit Bonaparte.

Fouché se retourna.

— N'oubliez pas de prévenir madame de Montrevel que son fils est sain et sauf; c'est le moins que vous fassiez pour le citoyen Morgan, après le service qu'il vous a rendu.

Et il tourna le dos au ministre de la police, qui se retira en se mordant les lèvres jusqu'au sang.

XLIV — DÉMÉNAGEMENT

Le même jour, le premier consul, resté avec Bourrienne, lui avait dicté l’ordre suivant, adressé à la garde des consuls et à l'armée:

«Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie; il a consolidé la liberté de l'Amérique; sa mémoire sera toujours chère au peuple français comme à tous les hommes libres des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui, comme lui et les soldats américains, se battirent pour la liberté et l'égalité; en conséquence, le premier consul ordonne que, pendant dix jours, des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux et à tous les guidons de la République.»

Mais le premier consul ne comptait point se borner à cet ordre du jour.

Parmi les moyens destinés à faciliter son passage du Luxembourg aux Tuileries, figurait une de ces fêtes par lesquelles il savait si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore pénétrer les esprits; cette fête devait avoir lieu aux Invalides, ou plutôt, comme on disait alors, au temple de Mars : il s'agissait tout à la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des mains du général Lannes les drapeaux d'Aboukir.

C'était là une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait, un éclair tiré du choc de deux contrastes.

Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au vieux monde, et il ombrageait la jeune Amérique avec les palmes de Thèbes et de Memphis!

Au jour fixé pour la cérémonie, six mille hommes de cavalerie étaient échelonnés du Luxembourg aux Invalides.

À huit heures, Bonaparte monta à cheval dans la grande cour du palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les quais, accompagné d'un état-major de généraux dont le plus vieux n'avait pas trente-cinq ans.

Lannes marchait en tête; derrière lui, soixante guides portaient les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux longueurs de cheval en avant de son état-major.

Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortège sous le dôme du temple; il était appuyé à une statue de Mars au repos; tous les ministres et conseillers d'État se groupaient autour de lui. Aux colonnes soutenant la voûte étaient suspendus déjà les drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la première campagne d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux côtés du maréchal de Saxe, se tenaient, l'un à la gauche, l’autre à la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours regardant pardessus la cime des siècles; enfin, à droite, sur une estrade, était posé le buste de Washington que l'on devait ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en face de celle-là, était le fauteuil de Bonaparte.

Le long des bas-côtés du temple s'élevaient des amphithéâtres où toute la société élégante de Paris — celle du moins qui se ralliait à l’ordre d'idées que l'on fêtait dans ce grand jour — était venue prendre place.

À l’apparition des drapeaux, des fanfares militaires firent éclater leurs notes cuivrées sous les voûtes du temple.

Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant deux à deux les degrés de l’estrade, passèrent les hampes des drapeaux dans les tenons préparés d'avance.

Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements, pris place dans son fauteuil.

Alors, Lannes s'avança vers le ministre de la guerre, et, de cette voix puissante qui savait si bien crier: «En avant!» sur les champs de bataille:

— Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de l’armée ottomane, détruite sous vos yeux à Aboukir. L'armée d'Égypte, après avoir traversé des déserts brûlants, triomphé de la faim et de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de ses succès, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes exténuées par la fatigue et par des combats sans cesse renaissants; il ignore que le soldat français est plus grand parce qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage s'irrite et s'accroît avec le danger. Trois mille Français, vous le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la mer, et la terreur que nos baïonnettes inspirent est telle, que les musulmans, forcés à choisir leur mort, se précipitent dans les abîmes de la Méditerranée.

«Dans cette journée mémorable furent pesés les destins de l’Égypte, de la France et de l'Europe, sauvés par votre courage.

«Puissances coalisées, si vous osiez violer le territoire de la France et que le général qui nous fut rendu par la victoire d'Aboukir fît un appel à la nation, puissances coalisées, vos succès vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Français ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou faire sous lui l’apprentissage de la gloire?»

Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait été réservée tout entière:

«Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves vétérans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez pas les derniers à voler sous les ordres de celui qui console vos malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous votre garde ces trophées conquis par votre valeur! Ah! je le sais, braves vétérans, vous brûlez de sacrifier la moitié de la vie qui vous reste pour votre patrie et votre liberté!»

Cet échantillon de l'éloquence militaire du vainqueur de Montebello fut criblé d'applaudissements; trois fois le ministre de la guerre essaya de lui répondre, trois fois les bravos reconnaissants lui coupèrent la parole: enfin le silence se fit et Berthier s'exprima en ces termes:

«Élever aux bords de la Seine des trophées conquis sur les rives du Nil; suspendre aux voûtes de nos temples, à côté des drapeaux de Vienne, de Pétersbourg et de Londres, les drapeaux bénis dans les mosquées de Byzance et du Caire; les voir ici présentés à la patrie par les mêmes guerriers; jeunes d'années, vieux de gloire, que la victoire a si souvent couronnés, c'est ce qui n'appartient qu'à la France républicaine.

«Ce n'est là, d'ailleurs, qu’une partie de ce qu'a fait, à la fleur de son âge, ce héros qui, couvert des lauriers d'Europe, se montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante siècles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre natale des arts, et venant y reporter, entouré de savants et de guerriers, les lumières de la civilisation.

«Soldats, déposez dans ce temple des vertus guerrières ces enseignes du croissant, enlevées sur les rochers de Canope par trois mille Français à dix-huit mille guerriers aussi braves que barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expédition célèbre dont le but et le succès semblent absoudre la guerre des maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du soldat français, l'univers entier en retentit, mais son inaltérable constance, mais son dévouement sublime; que la vue de ces drapeaux vous réjouisse et vous console, vous, guerriers, dont les corps, glorieusement mutilés dans les champs de l’honneur, ne permettent plus à votre courage que des voeux et des souvenirs; que, du haut de ces voûtes, ces enseignes proclament aux ennemis du peuple français l’influence du génie, la valeur des héros qui les conquirent, et leur présagent aussi tous les malheurs de la guerre s'ils restent sourds à la voix qui leur offre la paix; oui, s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons terrible!

«La patrie, satisfaite, contemple l’armée d'Orient avec un sentiment d'orgueil.

«Cette invincible armée apprendra avec joie que les braves qui vainquirent avec elle aient été son organe; elle est certaine que le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura qu'elle est l’objet des plus vives sollicitudes de la République; elle saura que nous l'avons honorée dans nos temples, en attendant que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant de vertus guerrières que nous avons vu déployer dans les déserts brûlants de l'Afrique et de l’Asie.

«Venez en son nom, intrépide général! venez, au nom de tous ces héros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet embrassement le gage de la reconnaissance nationale.

«Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre indépendance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier sur les cendres de Washington, de ce héros qui affranchit l'Amérique du joug des ennemis les plus implacables de notre liberté, et que son ombre illustre nous montre au-delà du tombeau la gloire qui accompagne la mémoire des libérateurs de la patrie!»

Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut embrassé par Berthier.

M. de Fontanes, chargé de prononcer l’éloge de Washington, laissa courtoisement s'écouler jusqu'à la dernière goutte le torrent d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense amphithéâtre.

Au milieu de ces glorieuses individualités, M. de Fontanes était une curiosité, moitié politique, moitié littéraire.

Après le 18 fructidor, il avait été proscrit avec Suard et Laharpe; mais, parfaitement caché chez un de ses amis, ne sortant que le soir, il avait trouvé moyen de ne pas quitter Paris.

Un accident impossible à prévoir l’avait dénoncé.

Renversé sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval s'était emporté, il fut reconnu par un agent de police qui était accouru à son aide. Cependant Fouché, prévenu non seulement de sa présence à Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit semblant de ne rien savoir.

Quelques jours après le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science, et Regnault de Saint-Jean d'Angély, qui mourut fou, parlèrent au premier consul de M. de Fontanes et de sa présence à Paris.

— Présentez-le-moi, répondit simplement le premier consul.

M. de Fontanes fut présenté à Bonaparte, qui, connaissant ce caractère souple et cette éloquence adroitement louangeuse, l'avait choisi pour faire l'éloge de Washington et peut-être bien un peu le sien en même temps.

Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut tel que le désirait Bonaparte.

Le soir, il y eut grande réception au Luxembourg. Pendant la cérémonie, le bruit avait couru d'une installation probable du premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux en hasardèrent quelques mots à Joséphine; mais la pauvre femme, qui avait encore sous les yeux la charrette et l'échafaud de Marie-Antoinette, répugnait instinctivement à tout ce qui la pouvait rapprocher de la royauté; elle hésitait donc à répondre, renvoyant les questionneurs à son mari.

Puis, il y avait une autre nouvelle qui commençait à circuler et qui faisait contrepoids à la première.

Murat avait demandé en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte.

Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul.

Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une année de brouille, avec celui qui aspirait à l'honneur de devenir son beau-frère.

Le motif de cette brouille va paraître un peu bien étrange à nos lecteurs.

Murat, le lion de l'armée, Murat, dont le courage est devenu proverbial, Murat, que l'on donnerait à un sculpteur comme le modèle à prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un jour qu'il avait mal dormi ou mal déjeuné, avait eu une défaillance.

C'était devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, après la bataille de Rivoli, avait été forcé de s'enfermer avec vingt-huit mille hommes. Le général Miollis, avec quatre mille seulement, devait maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que tentaient les Autrichiens, Murat, à la tête de cinq cents hommes, reçut l'ordre d'en charger trois mille.

Murat chargea, mais mollement.

Bonaparte, dont il était l'aide de camp, en fut tellement irrité, qu'il l'éloigna de sa personne.

Ce fut pour Murat un désespoir d'autant plus grand, que, dès cette époque, il avait le désir, sinon l'espoir, de devenir le beau- frère de son général: il était amoureux de Caroline Bonaparte.

Comment cet amour lui était-il venu?

Nous le dirons en deux mots:

Peut-être ceux qui lisent chacun de nos livres isolément s'étonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains détails qui semblent un peu étendus pour le livre même dans lequel ils se trouvent.

C'est que nous ne faisons pas un livre isolé; mais, comme nous l'avons dit déjà, nous remplissons ou nous essayons de remplir un cadre immense.

Pour nous, la présence de nos personnages n'est point limitée à l’apparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second, proscrit et fusillé dans un troisième.

Balzac a fait une grande et belle oeuvre à cent faces, intitulée la Comédie humaine.

Notre oeuvre, à nous, commencée en même temps que la sienne, mais que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler le Drame de la France.

Revenons à Murat.

Disons comment cet amour, qui influa d'une façon si glorieuse et peut-être si fatale sur sa destinée, lui était venu.

Murat, en 1796, avait été envoyé à Paris et chargé de présenter au
Directoire les drapeaux pris par l'armée française aux combats de
Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de
madame Bonaparte et de madame Tallien.

Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline
Bonaparte.

Nous disons retrouva, car ce n'était point la première fois qu'il rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de Naples: il l'avait déjà vue à Rome chez son frère Joseph, et là, malgré la rivalité d'un jeune et beau prince romain, il avait été remarqué par elle.

Les trois femmes se réunirent et obtinrent du Directoire le grade de général de brigade pour Murat.

Murat retourna à l'armée d'Italie, plus amoureux que jamais de mademoiselle Bonaparte, et, malgré son grade de général de brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester aide de camp du général en chef.

Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue, à la suite de laquelle il tomba dans la disgrâce de Bonaparte.

Cette disgrâce eut un instant tous les caractères d'une véritable inimitié.

Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le plaça dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey- d'Hilliers.

Il en résulta que, quand Bonaparte revint à Paris après le traité de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage.

Ce n'était point l'affaire du triumféminat qui avait pris sous sa protection le jeune général de brigade.

Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il était question de l'expédition d'Égypte, elles obtinrent du ministère de la guerre que Murat fît partie de l'expédition.

Il s'embarqua sur le même bâtiment que Bonaparte, c'est-à-dire à bord de _l'Orient, _mais pas une seule fois pendant la traversée Bonaparte ne lui adressa la parole.

Débarqué à Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barrière de glace qui le séparait de son général, lequel, pour l'éloigner de lui plutôt encore que pour lui donner l'occasion de se signaler, l'opposa à Mourad-Bey.

Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur, il effaça, par de telles témérités, le souvenir d'un moment de mollesse, il chargea si intrépidement, si follement à Aboukir, que Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps rancune.

En conséquence, Murat était revenu en France avec Bonaparte; Murat avait puissamment coopéré au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat était donc rentré en pleine faveur, et, comme preuve de cette faveur, avait reçu le commandement de la garde des consuls.

Il avait cru que c'était le moment de faire l'aveu de son amour pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de Joséphine, qui l'avait favorisé.

Joséphine avait eu deux raisons pour cela.

D'abord, elle était femme dans toute la charmante acception du mot, c'est-à-dire que toutes les douces passions de la femme lui étaient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait Murat, c'était déjà chose suffisante pour qu'elle protégeât cet amour.

Puis Joséphine était détestée des frères de Bonaparte; elle avait des ennemis acharnés dans Joseph et Lucien; elle n'était pas fâchée de se faire deux amis dévoués dans Murat et Caroline.

Elle encouragea donc Murat à s'ouvrir à Bonaparte.

Trois jours avant la cérémonie que nous avons racontée plus haut, Murat était donc entré dans le cabinet de Bonaparte, et, après de longues hésitations et des détours sans fin, il en était arrivé à lui exposer sa demande.

Selon toute probabilité, cet amour des deux jeunes gens l'un pour l'autre n'était point une nouvelle pour le premier consul.

Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravité sévère et se contenta de répondre qu'il y songerait.

La chose méritait que l'on y songeât, en effet: Bonaparte était issu d'une famille noble, Murat était le fils d'un aubergiste. Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande signification.

Le premier consul, malgré la noblesse de sa famille, malgré le rang élevé qu'il avait conquis, était-il, non seulement assez républicain, mais encore assez démocrate pour mêler son sang à un sang roturier?

Il ne réfléchit pas longtemps: son sens si profondément droit, son esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout intérêt à le faire, et, le jour même, il donna son consentement au mariage de Murat et de Caroline.

Les deux nouvelles de ce mariage et du déménagement pour les Tuileries furent donc lancées en même temps dans le public; l'une devait servir de contrepoids à l'autre.

Le premier consul allait occuper la résidence des anciens rois, coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait à cette époque; mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste.

Maintenant, quelle dot apportait au héros d'Aboukir la future reine de Naples?

Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le premier consul prenait à sa femme, étant trop pauvre pour en acheter un. Cela faisait un peu grimacer Joséphine, qui tenait fort à son collier de diamants, mais cela répondait victorieusement à ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa fortune en Italie; et puis pourquoi Joséphine avait-elle pris si fort à coeur les intérêts des futurs époux! Elle avait voulu le mariage, elle devait contribuer à la dot.

Il résulta de cette habile combinaison que, le jour _où les consuls _quittèrent le Luxembourg (30 pluviôse an VIII) pour se rendre au palais du _gouvernement, _escortés par le _fils d'un aubergiste _devenu beau-frère de Bonaparte, ceux qui virent passer le cortège ne songèrent qu'à l'admirer et à l'applaudir.

Et, en effet, c'étaient des cortèges admirables et dignes
d'applaudissements que ceux qui avaient à leur tête un homme comme
Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme
Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme
Augereau, et comme Masséna.

Une grande revue était commandée pour ce jour-là, dans la cour du Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon de l'horloge, le balcon de l'horloge était trop royal, mais des appartements occupés par Lebrun, c'est-à-dire du pavillon de Flore.

Bonaparte partit à une heure précise du palais du Luxembourg, escorté de trois mille hommes d'élite, au nombre desquels le superbe régiment des guides, créé depuis trois ans, à propos d'un danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: après le passage du Mincio, il se reposait, harassé de fatigue, dans un petit château, et se disposait à y prendre un bain, quand un détachement autrichien, en fuite et se trompant de direction, envahit le château, gardé par les sentinelles seulement; Bonaparte n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise!

Un embarras qui mérite la peine d'être rapporté s'était présenté le matin de cette journée du 30 pluviôse.

Les généraux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore jugé opportun de faire une pareille dépense.