Les voitures manquaient donc.
On y suppléa en louant des fiacres dont on couvrit les numéros avec du papier de la même couleur que la caisse.
La voiture seule du premier consul était attelée de six chevaux blancs; mais, comme les trois consuls étaient dans la même voiture, Bonaparte et Cambacérès au fond, Lebrun sur le devant, ce n'était, à tout prendre, que deux chevaux par consul.
D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donnés par l'empereur François au général en chef Bonaparte après le traité de Campo-Formio, n'étaient-ils pas eux-mêmes un trophée?
La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de
Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal.
À partir du guichet du Carrousel jusqu'à la grande porte des
Tuileries, la garde des consuls formait la haie.
En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tête et lut l'inscription qui s'y trouvait.
Cette inscription était conçue en ces termes:
10 AOÛT 1792 LA ROYAUTÉ EST ABOLIE EN FRANCE ET NE SE RELÈVERA JAMAIS
Un imperceptible sourire contracta les lèvres du premier consul.
À la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta en selle pour passer la troupe en revue.
Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements éclatèrent de tous les côtés.
La revue terminée, il vint se placer en avant du pavillon de l'horloge, ayant Murat à sa droite, Lannes à sa gauche, et derrière lui tout le glorieux état-major de l'armée d'Italie.
Alors le défilé commença.
Là, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient profondément dans le coeur du soldat.
Quand passèrent devant lui les drapeaux de la _96e, _de la _30e _et de la _33e _demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne présentaient plus qu'un bâton surmonté de quelques lambeaux criblés de balles et noircis par la poudre, il ôta son chapeau et s'inclina.
Puis, le défilé achevé, il descendit de cheval et monta d'un pied hardi l'escalier des Valois et des Bourbons.
Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne:
— Eh bien, général, lui demanda celui-ci, êtes-vous content?
— Oui, répondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien passé, n'est-ce pas?
— À merveille!
— Je vous ai vu près de madame Bonaparte à la fenêtre du rez-de- chaussée du pavillon de Flore.
— Moi aussi, je vous ai vu, général: vous lisiez l'inscription du guichet du Carrousel.
— Oui, dit Bonaparte: 10 août 1792. La royauté est abolie en
France, et ne se relèvera jamais.
— Faut-il la faire enlever, général? demanda Bourrienne.
— Inutile, répondit le premier consul, elle tombera bien toute seule.
Puis, avec un soupir:
— Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manqué aujourd'hui? demanda-t-il.
— Non général.
— Roland… Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de ses nouvelles?
Ce que faisait Roland, nous allons le savoir.
XLV — LE CHERCHEUR DE PISTE
Le lecteur n'a pas oublié dans quelle situation l'escorte du _7e _chasseurs avait retrouvé la malle-poste de Chambéry.
La première chose dont on s'occupa fut de chercher l'obstacle qui s'opposait à la sortie de Roland; on reconnut la présence d'un cadenas, on brisa la portière.
Roland bondit hors de la voiture comme un tigre hors de sa cage.
Nous avons dit que la terre était couverte de neige.
Roland, chasseur et soldat, n'avait qu'une idée: c'était de suivre la piste des compagnons de Jéhu.
Il les avait vus s'enfoncer dans la direction de Thoissey; mais il avait pensé qu'ils n'avaient pu suivre cette direction, puisque entre cette petite ville et eux coulait la Saône, et qu'il n'y avait de ponts pour traverser la rivière qu'à Belleville et à Mâcon.
Il donna l'ordre à l'escorte et au conducteur de l'attendre sur la grande route, et, à pied, s'enfonça seul, sans songer même à recharger ses pistolets, sur les traces de Morgan et de ses compagnons.
Il ne s'était pas trompé: à un quart de lieue de la route, les fugitifs avaient trouvé la Saône; là, ils s'étaient arrêtés, avaient délibéré un instant — on le voyait au piétinement des chevaux — puis ils s'étaient séparés en deux troupes: l'une avait remonté la rivière du côté de Mâcon, l'autre l'avait descendue du côté de Belleville.
Cette division avait eu pour but évident de jeter dans le doute ceux qui les poursuivraient s'ils étaient poursuivis.
Roland avait entendu le cri de ralliement du chef: «Demain soir où vous savez.»
Il ne doutait donc pas que, quelle que fût la piste qu'il suivît, soit celle qui remontait, soit celle qui descendait la Saône, elle ne le conduisît — si la neige ne fondait pas trop vite — au lieu du rendez-vous, puisque, soit réunis, soit séparément, les compagnons de Jéhu devaient aboutir au même but.
Il revint, suivant ses propres traces, ordonna au conducteur de passer les bottes abandonnées sur la grande route par le faux postillon, de monter à cheval et de conduire la malle jusqu'au prochain relais, c'est-à-dire jusqu'à Belleville; le maréchal des logis des chasseurs et quatre chasseurs sachant écrire devaient accompagner le conducteur pour signer avec lui au procès-verbal.
Défense absolue de faire mention de lui, Roland, ni de ce qu'il était devenu, rien ne devant mettre les détrousseurs de diligences en éveil sur ses projets futurs.
Le reste de l'escorte ramènerait le corps du chef de brigade à Mâcon, et ferait, de son côté, un procès-verbal qui concorderait avec celui du conducteur, et dans lequel il ne serait pas plus question de Roland que dans l'autre.
Ces ordres donnés, le jeune homme démonta un chasseur, choisissant dans toute l'escorte le cheval qui lui paraissait le plus solide; puis il rechargea ses pistolets qu'il mit dans les fontes de sa selle à la place des pistolets d'arçon du chasseur démonté.
Après quoi, promettant au conducteur et aux soldats une prompte vengeance, subordonnée cependant à la façon dont ils lui garderaient le secret, il monta à cheval et disparut dans la même direction qu'il avait déjà suivie.
Arrivé au point où les deux troupes s'étaient séparées, il lui fallut faire un choix entre les deux pistes.
Il choisit celle qui descendait la Saône et se dirigeait vers Belleville. Il avait, pour faire ce choix, qui peut-être l'éloignait de deux ou trois lieues, une excellente raison.
D'abord, il était plus près de Belleville que de Mâcon.
Puis il avait fait un séjour de vingt-quatre heures à Mâcon, et pouvait être reconnu, tandis qu'il n'avait jamais stationné à Belleville que le temps de changer de chevaux, lorsque par hasard il y avait passé en poste.
Tous les événements que nous venons de raconter avaient pris une heure à peine; huit heures du soir sonnaient donc à l'horloge de Thoissey lorsque Roland se lança à la poursuite des fugitifs.
La route était toute tracée; cinq ou six chevaux avaient laissé leurs empreintes, sur la neige; un de ces chevaux marchait l'amble.
Roland franchit les deux ou trois ruisseaux qui coupent la prairie qu'il traversait pour arriver à Belleville.
À cent pas de Belleville, il s'arrêta: là avait eu lieu une nouvelle division: deux des six cavaliers avaient pris à droite, c'est-à-dire s'étaient éloignés de la Saône, quatre avaient pris à gauche, c'est-à-dire avaient continué leur chemin vers Belleville.
Aux premières maisons de Belleville, une troisième scission s'était opérée: trois cavaliers avaient tourné la ville; un seul avait suivi la rue.
Roland s'attacha à celui qui avait suivi la rue, bien certain de retrouver la trace des autres.
Celui qui avait suivi la rue s'était lui-même arrêté à une jolie maison entre cour et jardin, portant le n° 67. Il avait sonné; quelqu'un était venu lui ouvrir. On voyait à travers la grille les pas de la personne qui était venue lui ouvrir, puis, à côté de ces pas, une autre trace: celle du cheval, que l'on menait à l'écurie.
Il était évident qu'un des compagnons de Jéhu s'était arrêté là.
Roland, en se rendant chez le maire, en exhibant ses pouvoirs, en requérant la gendarmerie, pouvait le faire arrêter à l'instant même.
Mais ce n'était point là son but, ce n'était point un individu isolé qu'il voulait arrêter: c'était toute la troupe qu'il tenait à prendre d'un coup de filet.
Il grava dans son souvenir le n° 67 et continua son chemin.
Il traversa toute la ville, fit une centaine de pas au-delà de la dernière maison sans revoir aucune trace.
Il allait retourner sur ses pas; mais il songea que ces traces, si elles devaient reparaître, reparaîtraient à la tête du pont seulement.
En effet, à la tête du pont, il reconnut la piste de ses trois chevaux. C'étaient bien les mêmes: un des chevaux marchait l'amble.
Roland galopa sur la voie même de ceux qu'il poursuivait. En arrivant à Monceaux, même précaution; les trois cavaliers avaient tourné le village; mais Roland était trop bon limier pour s'inquiéter de cela; il suivit son chemin, et, à l'autre bout de Monceaux il retrouva les traces des fugitifs.
Un peu avant Châtillon, un des trois chevaux quittait la route, prenait à droite, et se dirigeait vers un petit château situé sur une colline, à quelques de la route de Châtillon à Trévoux.
Cette fois, les cavaliers restants, croyant avoir assez fait pour dépister ceux qui auraient eu envie de les suivre, avaient tranquillement traversé Châtillon et pris la route de Neuville.
La direction suivie par les fugitifs réjouissait fort Roland; ils se rendaient évidemment à Bourg: s'ils ne s'y fussent pas rendus, ils eussent pris la route de Marlieux.
Or, Bourg était le quartier général qu'avait choisi lui-même Roland pour en faire le centre de ses opérations; Bourg, c'était sa ville à lui, et, avec cette sûreté des souvenirs de l'enfance, il connaissait jusqu'au moindre buisson, jusqu'à la moindre masure, jusqu'à la moindre grotte des environs.
À Neuville, les fugitifs avaient tourné le village.
Roland ne s'inquiéta pas de cette ruse déjà connue et éventée: seulement, de l'autre côté de Neuville, il ne retrouva plus que la trace d'un seul cheval.
Mais il n'y avait pas à s'y tromper: c'était celui qui marchait l'amble.
Sûr de retrouver la trace qu'il abandonnait pour un instant,
Roland remonta la piste.
Les deux amis s'étaient séparés à la route de Vannas; l'un l'avait suivie, l'autre avait contourné le village, et, comme nous l'avons dit, était revenu prendre la route de Bourg.
C'était celui-là qu'il fallait suivre; d'ailleurs, l'allure de son cheval donnait une facilité de plus à celui qui le poursuivait, puisque son pas ne pouvait se confondre avec un autre pas.
Puis il prenait la route de Bourg, et, de Neuville à Bourg, il n'y avait d'autre village que Saint-Denis.
Au reste, il n'était pas probable que le dernier des fugitifs allât plus loin que Bourg.
Roland se remit sur la voie avec d'autant plus d'acharnement, qu'il approchait visiblement du but. En effet, le cavalier n'avait pas tourné Bourg, il s'était bravement engagé dans la ville.
Là, il parut à Roland que le cavalier avait hésité sur le chemin qu'il devait suivre, à moins que l'hésitation ne fût une ruse pour faire perdre sa trace.
Mais, au bout de dix minutes employées à suivre ces tours et ces détours, Roland fut sûr de son fait; ce n'était point une ruse, c'était de l'hésitation.
Les pas d'un homme à pied venaient par une rue transversale; le cavalier et l’homme à pied avaient conféré un instant; puis le cavalier avait obtenu du piéton qu'il lui servît de guide. On voyait, à partir de ce moment, des pas d'homme côtoyant les pas de l'animal.
Les uns et les autres aboutissaient à l'auberge de la Belle-
Alliance.
Roland se rappela que c'était à cette auberge qu'on avait ramené le cheval blessé après l'attaque des Carronnières.
Il y avait, selon toute probabilité, connivence entre l'aubergiste et les compagnons de Jéhu.
Au reste, selon toute probabilité encore, le voyageur de la _Belle-Alliance _y resterait jusqu'au lendemain soir. Roland sentait à sa propre fatigue que celui-ci devait avoir besoin de se reposer.
Et Roland, pour ne point forcer son cheval et aussi pour reconnaître la route suivie, avait mis six heures à faire les douze lieues.
Trois heures sonnaient au clocher tronqué de Notre-Dame.
Qu'allait faire Roland? S'arrêter dans quelque auberge de la ville? Impossible; il était trop connu à Bourg; d'ailleurs son cheval, équipé d'une chabraque de chasseur, donnerait des soupçons.
Une des conditions de son succès était que sa présence à Bourg fût complètement ignorée.
Il pouvait se cacher au château des Noires-Fontaines, et là, se tenir en observation; mais serait-il sûr de la discrétion des domestiques?
Michel et Jacques se tairaient, Roland était sûr d'eux; Amélie se tairait; mais Charlotte, la fille du geôlier, ne bavarderait-elle point?
Il était trois heures du matin, tout le monde dormait; le plus sûr pour le jeune homme était de se mettre en communication avec Michel.
Michel trouverait bien moyen de le cacher.
Au grand regret de sa monture, qui avait sans doute flairé une auberge, Roland lui fit tourner bride et prit la route de Pont- d'Ain.
En passant devant l’église de Brou, il jeta un regard sur la caserne des gendarmes. Selon toute probabilité, les gendarmes et leur capitaine dormaient du sommeil des justes.
Roland traversa la petite aile de forêt qui enjambait par-dessus la route. La neige amortissait le bruit des pas de son cheval.
En débouchant de l'autre côté, il vit deux hommes qui longeaient le fossé en portant un chevreuil suspendu à un petit arbre par ses quatre pattes liées.
Il lui sembla reconnaître la tournure de ces hommes.
Il piqua son cheval pour les rejoindre.
Les deux hommes avaient l'oreille au guet; ils se retournèrent, virent un cavalier qui semblait en vouloir à eux; ils jetèrent l'animal dans le fossé, et s'enfuirent à travers champs, pour regagner la forêt de Seillon.
— Hé! Michel! cria Roland de plus en plus convaincu qu'il avait affaire à son jardinier.
Michel s'arrêta court; l'autre homme continua de gagner aux champs.
— Hé! Jacques! cria Roland.
L'autre homme s'arrêta.
S'ils étaient reconnus, inutile de fuir; d'ailleurs, l'appel n'avait rien d'hostile: la voix était plutôt amie que menaçante.
— Tiens! fit Jacques, on dirait M. Roland.
— Et que c'est lui tout de même, dit Michel.
Et les deux hommes, au lieu de continuer à fuir vers le bois, revinrent vers la grande route.
Roland n'avait point entendu ce qu'avaient dit les deux braconniers, mais il l'avait deviné.
— Eh! pardieu, oui, c'est moi! cria-t-il.
Au bout d'un instant, Michel et Jacques étaient près de lui.
Les interrogations du père et du fils se croisèrent, et il faut convenir qu'elles étaient motivées.
Roland en bourgeois, monté sur un cheval de chasseur, à trois heures du matin, sur la route de Bourg aux Noires-Fontaines.
Le jeune officier coupa court aux questions.
— Silence, braconniers! dit-il; que l'on mette ce chevreuil en croupe derrière moi et que l'on s'achemine vers la maison; tout le monde doit ignorer ma présence aux Noires-Fontaines, même ma soeur.
Roland parlait avec la fermeté d'un militaire, et chacun savait que, lorsqu'une fois il avait donné un ordre, il n'y avait point à répliquer.
On ramassa le chevreuil, on le mit en croupe derrière Roland, et les deux hommes, prenant le grand trot, suivirent le petit trot du cheval.
Il restait à peine un quart de lieue à faire.
Il se fit en dix minutes.
À cent pas du château, Roland s'arrêta.
Les deux hommes furent envoyés en éclaireurs, pour s'assurer que tout était calme.
L'exploration achevée, ils firent signe à Roland de venir.
Roland vint, descendit de cheval, trouva la porte du pavillon ouverte et entra.
Michel conduisit le cheval à l'écurie et porta le chevreuil à l'office; car Michel appartenait à cette honorable classe de braconniers qui tuent le gibier pour le plaisir de le tuer, et non pour l'intérêt de le vendre.
Il ne fallait s'inquiéter ni du cheval ni du chevreuil; Amélie ne se préoccupait pas plus de ce qui se passait à l'écurie que de ce qu'on lui servait à table.
Pendant ce temps, Jacques allumait du feu.
En revenant, Michel apporta un reste de gigot et une demi-douzaine d'oeufs destinés à faire une omelette; Jacques prépara un lit dans un cabinet.
Roland se réchauffa et soupa sans prononcer une parole.
Les deux hommes le regardaient avec un étonnement qui n'était point exempt d'une certaine inquiétude.
Le bruit de l'expédition de Seillon s'était répandu, et l'on disait tout bas que c'était Roland qui l'avait dirigée.
Il était évident qu'il revenait pour quelque expédition du même genre.
Lorsque Roland eut soupé, il releva la tête et appela Michel.
— Ah! tu étais là? fit Roland.
— J'attendais les ordres de monsieur.
— Voici mes ordres; écoute-moi bien.
— Je suis tout oreilles.
— Il s'agit de vie et de mort; il s'agit de plus encore: il s'agit de mon honneur.
— Parlez, monsieur Roland.
Roland tira sa montre.
— Il est cinq heures. À l'ouverture de l'auberge de la _Belle- Alliance, _tu seras là comme si tu passais, tu t'arrêteras à causer avec celui qui t'ouvrira.
— Ce sera probablement Pierre.
— Pierre ou un autre, tu sauras de lui quel est le voyageur qui est arrivé chez son maître sur un cheval marchant l'amble; tu sais ce que c'est, l'amble?
— Parbleu! c'est un cheval qui marche comme les ours, les deux jambes du même côté à la fois.
— Bravo… Tu pourras bien savoir aussi, n'est-ce pas, si le voyageur est disposé à partir ce matin, ou s'il paraît devoir passer la journée à l'hôtel?
— Pour sûr je le saurai.
— Eh bien, quand tu sauras tout cela, tu viendras me le dire; mais le plus grand silence sur mon séjour ici. Si l'on te demande de mes nouvelles, on a reçu une lettre de moi hier; je suis à Paris, près du premier consul.
— C'est convenu.
Michel partit. Roland se coucha et s'endormit, laissant à Jacques la garde du pavillon.
Lorsque Roland se réveilla, Michel était de retour.
Il savait tout ce que son maître lui avait recommandé de savoir.
Le cavalier arrivé dans la nuit devait repartir dans la soirée, et, sur le registre des voyageurs que chaque aubergiste était forcé de tenir régulièrement à cette époque, on avait écrit:
«Samedi, 30 pluviôse, dix _heures du soir: _le citoyen Valensolle, arrivant de Lyon, allant à Genève.»
Ainsi l'alibi était préparé, puisque le registre faisait foi que le citoyen Valensolle était arrivé à dix heures du soir et qu'il était impossible qu'il eût arrêté, à huit heures et demie, la malle à la Maison-Blanche, et qu'il fût entré à dix heures à l'hôtel de la Belle-Alliance.
Mais ce qui préoccupa le plus Roland, c'est que celui qu'il avait suivi une partie de la nuit, et dont il venait de découvrir la retraite et le nom, n'était autre que le témoin d'Alfred de Barjols, tué par lui en duel à la fontaine de Vaucluse, témoin qui, selon toute probabilité, avait joué le rôle du fantôme dans la chartreuse du Seillon.
Les compagnons de Jéhu n'étaient donc pas des voleurs ordinaires, mais, au contraire, comme le bruit en courait, des gentilshommes de bonne famille, qui, tandis que les nobles bretons risquaient leur vie dans l'Ouest pour la cause royaliste, affrontaient, de leur côté, l'échafaud pour faire passer aux combattants l'argent recueilli à l'autre bout de la France dans leurs hasardeuses expéditions.
XLVI — UNE INSPIRATION
Nous avons vu que, dans la poursuite qu'il avait faite la nuit précédente, Roland eût pu faire arrêter un ou deux de ceux qu'il poursuivait.
Il pouvait en faire autant de M. de Valensolle, qui, probablement, faisait ce qu'avait fait Roland, c'est-à-dire prenait un jour de repos après une nuit de fatigue.
Il lui suffisait, pour cela, d'écrire un petit mot au capitaine de gendarmerie, ou au chef de brigade de dragons qui avait fait avec lui l'expédition de Seillon: leur honneur était engagé dans l'affaire; on cernait M. de Valensolle dans son lit, on en était quitte pour deux coups de pistolet, c'est-à-dire pour deux hommes tués ou blessés, et M. de Valensolle était pris.
Mais l'arrestation de M. de Valensolle donnait l'éveil au reste de la troupe, qui se mettait à l'instant même en sûreté en traversant la frontière.
Il valait donc mieux s'en tenir à la première idée de Roland, c'est-à-dire temporiser, suivre les différentes pistes qui devaient converger à un même centre, et, au risque d'un véritable combat, jeter le filet sur toute la compagnie.
Pour cela, il ne fallait point arrêter M. de Valensolle; il fallait continuer de le suivre dans son prétendu voyage à Genève, qui n'était, vraisemblablement, qu'un prétexte pour dérouter les investigations.
Il fut convenu cette fois que Roland, qui, si bien déguisé qu'il fût, pouvait être reconnu, resterait au pavillon, et que ce seraient Michel et Jacques qui, pour cette nuit, détourneraient le gibier. Selon toute probabilité, M. de Valensolle ne se mettrait en voyage qu'à la nuit close.
Roland se fit renseigner sur la vie que menait sa soeur depuis le départ de sa mère.
Depuis le départ de sa mère, Amélie n'avait pas une seule fois quitté le château des Noires-Fontaines. Ses habitudes étaient les mêmes, moins les sorties habituelles qu'elle faisait avec madame de Montrevel.
Elle se levait à sept ou huit heures du matin, dessinait ou faisait de la musique jusqu'au déjeuner; après le déjeuner, elle lisait ou s'occupait de quelque ouvrage de tapisserie, ou bien encore profitait d'un rayon de soleil pour descendre jusqu'à la rivière avec Charlotte; parfois elle appelait Michel, faisait détacher la petite barque, et, bien enveloppée dans ses fourrures, remontait la Reyssouse jusqu'à Montagnac ou la descendait jusqu'à Saint-Just, puis rentrait sans jamais avoir parlé à personne; dînait; après son dîner, montait dans sa chambre avec Charlotte, et, à partir de ce moment, ne paraissait plus.
À six heures et demie, Michel et Jacques pouvaient donc décamper sans que personne au monde s'inquiétât de ce qu'ils étaient devenus.
À six heures, Michel et Jacques prirent leurs blouses, leurs carniers, leurs fusils, et partirent.
Ils avaient reçu leurs instructions.
Suivre le cheval marchant l'amble jusqu'à ce qu'on sût où il menait son cavalier, ou jusqu'à ce que l'on perdît sa trace.
Michel devait aller s'embusquer en face de la ferme de la Belle- Alliance; Jacques, se placer à la patte-d'oie que forment, en sortant de Bourg, les trois routes de Saint-Amour, de Saint-Claude et de Nantua.
Cette dernière est en même temps celle de Genève.
Il était évident qu'à moins de revenir sur ses pas, ce qui n'était pas probable, M. de Valensolle prendrait une de ces trois routes.
Le père partit d'un côté, le fils de l'autre.
Michel remonta vers la ville par la route de Pont-d'Ain, en passant devant l'église de Brou.
Jacques traversa la Reyssouse, suivit la rive droite de la petite rivière, et se trouva, en appuyant d'une centaine de pas hors du faubourg, à l'angle aigu que faisaient les trois routes en aboutissant à la ville.
Au même moment, à peu près, où le fils prenait son poste, le père devait être arrivé au sien.
En ce moment encore, c'est-à-dire vers sept heures du soir, interrompant la solitude et le silence accoutumés du château des Noires-Fontaines, une voiture de poste s'arrêtait devant la grille, et un domestique en livrée tirait la chaîne de fer de la sonnette.
C'eût été l'office de Michel d'ouvrir, mais Michel était où vous savez.
Amélie et Charlotte comptaient probablement sur lui, car le tintement de la cloche se renouvela trois fois sans que personne vînt ouvrir.
Enfin, la femme de chambre parut au haut de l'escalier. Elle s'approcha timidement, appelant Michel.
Michel ne répondit point.
Enfin, protégée par la grille, Charlotte se hasarda à s'approcher.
Malgré l'obscurité, elle reconnut le domestique.
— Ah! c'est vous, monsieur James? s'écria-t-elle un peu rassurée.
James était le domestique de confiance de sir John.
— Oh! oui, dit le domestique, ce était moi, mademoiselle
Charlotte, ou plutôt ce était milord.
En ce moment, la portière s'ouvrit et l'on entendit la voix de sir
John qui disait:
— Mademoiselle Charlotte, veuillez dire à votre maîtresse que j'arrive de Paris et que je viens m'inscrire chez elle, non pas pour être reçu ce soir, mais pour lui demander la permission de me présenter demain, si elle veut bien m'accorder cette faveur; demandez-lui l'heure à laquelle je serai le moins indiscret.
Mademoiselle Charlotte avait une grande considération pour milord; aussi s'empressa-t-elle de s'acquitter de la commission.
Cinq minutes après, elle revenait annoncer à milord qu'il serait revu le lendemain, de midi à une heure.
Roland savait ce que venait faire milord; dans son esprit, le mariage était décidé, et sir John était son beau-frère.
Il hésita un instant pour savoir s'il se ferait reconnaître à lui et s'il le mettrait de moitié dans ses projets; mais il réfléchit que lord Tanlay n'était pas homme à le laisser opérer seul. Il avait une revanche à prendre avec les compagnons de Jéhu; il voudrait accompagner Roland dans l'expédition, quelle qu'elle fût. L'expédition, quelle qu'elle fût, serait dangereuse, et il pourrait lui arriver malheur.
La chance qui accompagnait Roland — et Roland l'avait éprouvé — ne s'étendait point à ses amis; sir John, grièvement blessé, en était revenu à grand-peine; le chef de brigade des chasseurs avait été tué roide.
Il laissa donc sir John s'éloigner sans donner signe d'existence.
Quant à Charlotte, elle ne parut nullement étonnée que Michel n'eût point été là pour ouvrir; on était évidemment habitué à ses absences, et ces absences ne préoccupaient ni la femme de chambre ni sa maîtresse.
Au reste, Roland s'expliqua cette espèce d'insouciance; Amélie, faible devant une douleur morale, inconnue à Roland, qui attribuait à de simples crises nerveuses les variations de caractère de sa soeur, Amélie eût été grande et forte devant un danger réel.
De là sans doute venait le peu de crainte que les deux jeunes filles avaient à rester seules dans un château isolé, et sans autres gardiens que deux hommes qui passaient leurs nuits à braconner.
Quant à nous, nous savons comment Michel et son fils, en s'éloignant, servaient les désirs d'Amélie bien mieux qu'en restant au château; leur absence faisait le chemin libre à Morgan, et c'était tout ce que demandait Amélie.
La soirée et une partie de la nuit s'écoulèrent sans que Roland eût aucune nouvelle.
Il essaya de dormir, mais dormit mal; il croyait, à chaque instant, entendre rouvrir la porte.
Le jour commençait en réalité de percer à travers les volets lorsque la porte s'ouvrit.
C'étaient Michel et Jacques qui rentraient.
Voici ce qui s'était passé.
Chacun s'était rendu à son poste: Michel à la porte de l'auberge,
Jacques à la patte-d'oie.
À vingt pas de l'auberge, Michel avait trouvé Pierre; en trois mots, il s'était assuré que M. de Valensolle était toujours à l'auberge; celui-ci avait annoncé qu'ayant une longue route à faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans la nuit.
Pierre ne doutait point que le voyageur ne partît pour Genève, comme il l'avait dit.
Michel proposa à Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait l'affût du soir, il lui resterait l'affût du matin.
Pierre accepta. Dès lors Michel était bien sûr d'être prévenu; Pierre était garçon d'écurie: rien ne pouvait se faire, dans le département dont il était chargé, sans qu'il en eût avis.
Cet avis, un gamin attaché à l'hôtel promit de le lui donner, et reçut en récompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire des fusées.
À minuit, le voyageur n'était pas encore parti; on avait bu quatre bouteilles de vin, mais Michel s'était ménagé: sur ces quatre bouteilles, il avait trouvé moyen d'en vider trois dans le verre de Pierre, où, bien entendu, elles n'étaient pas restées.
À minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre heures à attendre jusqu'à l'affût du matin.
Pierre offrit à Michel un lit de paille dans l'écurie; il aurait chaud et serait doucement couché.
Michel accepta.
Les deux amis entrèrent par la grande porte, bras dessus, bras dessous; Pierre trébuchait, Michel faisait semblant de trébucher.
À trois heures du matin, le domestique de l'hôtel appela Pierre.
Le voyageur voulait partir.
Michel prétexta que l'heure de l'affût était arrivée, et se leva.
Sa toilette n'était pas longue à faire: il s'agissait de secouer la paille qui pouvait s'être attachée à sa blouse, à son carnier ou à ses cheveux.
Après quoi, Michel prit congé de son ami Pierre et alla s'embusquer au coin d'une rue.
Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de l'hôtel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble.
C'était bien M. de Valensolle.
Il prenait les rues qui conduisaient à la route de Genève.
Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse.
Seulement, Michel ne pouvait courir, il eût été remarqué; il résulta de cette difficulté qu'en un instant il eut perdu de vue M. de Valensolle.
Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme à la patte- d'oie.
Mais Jacques était à la patte-d'oie depuis plus de six heures, par une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degrés!
Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans la neige, à battre la semelle contre les arbres de la route?
Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le chemin; mais cheval et cavalier, quelque hâte qu'il y eût mise, avaient été plus vite que lui.
Il arriva à la patte-d'oie.
La route était solitaire.
La neige, foulée pendant toute la journée de la veille, qui était un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval, perdue dans la boue du chemin.
Aussi Michel ne s'inquiéta-t-il point de la trace du cheval; c'était chose inutile, c'était du temps perdu.
Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques.
Son coup d'oeil de braconnier le mit bientôt sur la voie.
Jacques avait stationné au pied d'un arbre; combien de temps? Cela était difficile à dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir froid: la neige était battue par ses gros souliers de chasse.
Il avait essayé de se réchauffer en marchant de long en large.
Puis, tout à coup, il s'était souvenu qu'il y avait, de l'autre côté de la route, une de ces petites huttes bâties avec de la terre, où les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie.
Il avait descendu le fossé, avait traversé le chemin; on pouvait suivre sur les bas côtés la trace perdue un instant sur le milieu de la route.
Cette trace formait une diagonale allant droit à la hutte.
Il était évident que c'était dans cette hutte que Jacques avait passé la nuit.
Maintenant, depuis quand en était-il sorti? et pourquoi en était- il sorti?
Depuis quand il en était sorti? La chose n'était guère appréciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile eût reconnu pourquoi il en était sorti.
Il en était sorti pour suivre M. de Valensolle.
Le même pas qui avait abouti à la hutte en sortait et s'éloignait dans la direction de Ceyzeriat.
Le cavalier avait donc bien réellement pris la route de Genève: le pas de Jacques le disait clairement.
Ce pas était allongé comme celui d'un homme qui court, et il suivait, en dehors du fossé, du côté des champs, la ligne d'arbres qui pouvait le dérober à la vue du voyageur.
En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de la porte cochère desquelles sont écrits ces mots: _Ici on donne à boire et à manger, loge à pied et à cheval, _les pas s'arrêtaient.
Il était évident que le voyageur avait fait halte dans cette auberge, puisque à vingt pas de là Jacques avait fait lui-même halte derrière un arbre.
Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte s'était refermée sur le cavalier et le cheval, Jacques avait quitté son arbre, avait traversé la route, cette fois avec hésitation, et à petits pas, et s'était dirigé non point vers la porte, mais vers la fenêtre.
Michel emboîta son pas dans celui de son fils, et arriva à la fenêtre; à travers le volet mal joint, on pouvait, quand l'intérieur était éclairé, voir dans l'intérieur; mais alors l'intérieur était sombre, et l'on ne voyait rien.
C'était pour voir dans l’intérieur que Jacques s'était approché de la fenêtre; sans doute l'intérieur avait été éclairé un instant, et Jacques avait vu.
Où était-il allé en quittant la fenêtre?
Il avait tourné autour de la maison en longeant le mur; on pouvait aisément le suivre dans cette excursion: la neige était vierge.
Quant à son but en contournant la maison, il n'était pas difficile à deviner. Jacques, en garçon de sens, avait bien pensé que le cavalier n'était point parti à trois heures du matin, en disant qu'il allait à Genève, pour s'arrêter à un quart de lieue du bourg dans une pareille auberge.
Il avait dû sortir par quelque porte de derrière.
Jacques contournait donc la muraille dans l’espérance de retrouver de l'autre côté de la maison, la trace du cheval ou tout au moins celle du cavalier.
En effet, à partir d'une petite porte de derrière donnant sur la forêt qui s'étend de Cotrez à Ceyzeriat, on pouvait suivre une trace de pas s'avançant en ligne directe vers la lisière du bois.
Ces pas étaient ceux d'un homme élégamment chaussé, et chaussé en cavalier.
Ses éperons avaient laissé trace sur la neige.
Jacques n'avait pas hésité, il avait suivi les pas.
On voyait la trace de son gros soulier près de celle de la fine botte, du large pied du paysan près du pied élégant du citadin.
Il était cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel résolut de ne pas aller plus loin.
Du moment où Jacques était sur la piste, le jeune braconnier valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme s'il revenait de Ceyzeriat, et résolut d'entrer dans l'auberge et d'y attendre Jacques.
Jacques comprendrait que son père avait dû le suivre et qu'il s'était arrêté à la maison isolée.
Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hôte, habitué à le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui était à l’affût de son côté, et qui peut-être aurait été plus heureux que lui.
Il va sans dire que la permission fut facile à obtenir.
Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la route.
Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux.
C'était Jacques.
Son père l’appela.
Jacques avait été aussi malheureux que son père: il n'avait rien tué.
Jacques était gelé.
Une brassée de bois fut jetée sur le feu, un second verre apporté.
Jacques se réchauffa et but.
Puis, comme il fallait rentrer au château des Noires-Fontaines avec le jour, pour qu'on ne s'aperçût point de l'absence des deux braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambée, et tous deux partirent.
Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hôte un mot de ce qui les préoccupait; il ne fallait point que l'on soupçonnât qu'ils fussent en quête d'autre chose que du gibier.
Mais, une fois de l'autre côté du seuil, Michel se rapprocha vivement de son fils.
Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez avant dans la forêt, mais qu'arrivé à un carrefour, il avait vu tout à coup se lever devant lui un homme armé d'un fusil; et que cet homme lui avait demandé ce qu'il venait faire à cette heure dans le bois.
Jacques avait répondu qu'il cherchait un affût.
— Alors, allez plus loin, avait répondu l'homme; car, vous le voyez, cette place est prise. Jacques avait reconnu la justesse de la réclamation et avait, en effet, été cent pas plus loin.
Mais, au moment où il obliquait à gauche pour rentrer dans l'enceinte dont il avait été écarté, un autre homme, armé comme le premier, s'était tout aussi inopinément levé devant lui, lui adressant la même question.
Jacques n'avait pas d'autre réponse à faire que la réponse déjà faite:
— Je cherche un affût.
L'homme alors lui avait montré du doigt la lisière de la forêt, et, d'un ton presque menaçant, lui avait dit:
— Si j'ai un conseil à vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller là-bas; je crois qu'il fait meilleur là-bas qu'ici.
Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de le suivre; car, arrivé à l'endroit indiqué, il s'était glissé le long du fossé, et, convaincu de l'impossibilité de retrouver, en ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagné au large, avait rejoint la grande route à travers champs et était revenu vers le cabaret, où il espérait retrouver son père et où il l'avait retrouvé en effet.
Ils étaient arrivés tous deux au château des Noires-Fontaines, on le sait déjà, au moment où les premiers rayons du jour pénétraient à travers les volets.
Tout ce que nous venons de dire fut raconté à Roland avec une foule de détails que nous omettons, et qui n'eurent pour résultat que de convaincre le jeune officier que les deux hommes armés de fusils qui s'étaient levés à l'approche de Jacques, n'étaient autres, tout braconniers qu'ils semblaient être, que des compagnons de Jéhu.
Mais quel pouvait être ce repaire? Il n'y avait de ce côté-là ni couvent abandonné, ni ruines.
Tout à coup, Roland se frappa la tête.
— Oh! bélître que je suis! comment n'avais-je point songé à cela?
Un sourire de triomphe passa sur ses lèvres, et, s'adressant aux deux hommes, désespérés de ne point lui apporter de nouvelles plus précises:
— Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir. Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien mérité.
Et, de son côté, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui vient de résoudre un problème de la plus haute importance, qu'il a longtemps creusé inutilement.
L'idée lui était venue que les compagnons de Jéhu avaient abandonné la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat et en même temps il s'était rappelé la communication souterraine qui existait entre cette grotte et l'église de Brou.
XLVII — UNE RECONNAISSANCE
Le même jour, usant de la permission qui lui avait été accordée la veille, sir John se présenta entre midi et une heure chez mademoiselle de Montrevel.
Tout se passa, comme l'avait désiré Morgan. Sir John fut reçu comme un ami de la famille, lord Tanlay fut reçu comme un prétendant dont la recherche honorait.
Amélie n'opposa aux désirs de son frère et de sa mère, aux ordres du premier consul, que l’état de sa santé; c'était demander du temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait espéré obtenir, il était agréé.
Cependant il comprit que sa présence trop prolongée à Bourg serait inconvenante, Amélie se trouvant éloignée, toujours par ce prétexte de santé, de sa mère et de son frère.
En conséquence, il annonça à Amélie une seconde visite pour le lendemain et son départ pour la même soirée.
Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amélie vînt à Paris, ou que madame de Montrevel revînt à Bourg. Cette seconde circonstance était la plus probable, Amélie disant qu'elle avait besoin du printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa santé.
Grâce à la délicatesse parfaite de sir John, les désirs d'Amélie et de Morgan étaient accomplis, les deux amants avaient devant eux du temps et de la solitude.
Michel sut ces détails de Charlotte, et Roland les sut de Michel.
Roland résolut de laisser partir sir John avant de rien tenter.
Mais cela ne l’empêcha point de lever un dernier doute.
La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau, passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de chasse, caché comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda sur la route des Noires-Fontaines à Bourg.
Il s'arrêta à la caserne de gendarmerie et demanda à parler au capitaine.
Le capitaine était dans sa chambre; Roland monta et se fit reconnaître; puis, comme il n'était que huit heures du soir et qu'il pouvait être reconnu par quelque passant, il éteignit la lampe.
Les deux hommes restèrent dans l'obscurité.
Le capitaine savait déjà ce qui s'était passé, trois jours auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait pas été tué, il s'attendait à sa visite.
À son grand étonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule chose, ou plutôt que deux choses: la clef de l'église de Bourg et une pince.
Le capitaine lui remit les deux objets demandés et offrit à Roland de l’accompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il était évident qu'il avait été trahi par quelqu'un lors de son expédition de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer à un second échec.
Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler à personne de sa présence et d'attendre son retour, quand même ce retour tarderait d'une heure ou deux.
Le capitaine s'y engagea.
Roland, sa clef à la main droite, sa pince à la main gauche, gagna sans bruit la porte latérale de l'église, l'ouvrit, la referma et se trouva en face de la muraille de fourrage.
Il écouta: le plus profond silence régnait dans l’église solitaire.
Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine de pieds de haut, et formait une espèce de plate-forme; puis, comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espèce de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pavé de dalles mortuaires.
Le choeur était vide, grâce au jubé qui le protégeait d'un côté, et grâce aux murailles qui l'enceignaient à droite et à gauche.
La porte du jubé était ouverte: Roland pénétra donc sans difficulté dans le choeur.
Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau.
À la tête du prince se trouvait une grande dalle carrée: c'était celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains.
Roland connaissait ce passage; car, arrivé près de la dalle, il s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre.
Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et souleva la dalle.
D'une main, il la soutint au-dessus de sa tête, tandis qu'il descendait dans le caveau.
Puis lentement il la laissa retomber.
On eût dit que, volontairement, le visiteur nocturne se séparait du monde des vivants et descendait dans le monde des morts.
Et ce qui devait paraître étrange à celui qui voit dans le jour et dans les ténèbres, sur la terre comme dessous, c'était l’impassibilité de cet homme qui côtoyait les morts pour découvrir les vivants, et qui, malgré l’obscurité, la solitude, le silence, ne frissonnait même pas au contact des marbres funèbres.
Il alla, tâtonnant au milieu des tombes, jusqu'à ce qu'il eût reconnu la grille qui donnait dans le souterrain.
Il explora la serrure; elle était fermée au pêne seulement. Il introduisit l’extrémité de sa pince entre le pêne et la gâche, et poussa légèrement.
La grille s'ouvrit.
Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur ses pas, et dressa la pince dans son angle.
Puis, l’oreille tendue, la pupille dilatée, tous les sens surexcités par le désir d'entendre, le besoin de respirer, l'impossibilité de voir, il s'avança lentement, un pistolet tout armé d'une main, et s'appuyant, de l’autre, à la paroi de la muraille.
Il marcha ainsi un quart d'heure.
Quelques gouttes d'eau glacée, en filtrant à travers la voûte du souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses épaules, lui avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse.
Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui communiquait du souterrain dans la carrière. Il fit halte un instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de pierre qui soutenaient la voûte comme des lueurs de feux follets.
On eût pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre écouteur, que c'était de l’hésitation, mais, si l'on eût pu voir sa physionomie, on eût compris que c'était de l'espérance.
Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre.
À mesure qu'il approchait, le bruit arrivait à lui plus distinct, la lumière lui apparaissait plus vive.
Il était évident que la carrière était habitée; par qui? Il n'en savait rien encore; mais il allait le savoir.
Il n'était plus qu'à dix pas du carrefour de granit que nous avons signalé à notre première descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il se colla contre la muraille, s'avançant imperceptiblement; on eût dit, au milieu de l’obscurité, un bas-relief mobile.
Enfin, sa tête arriva à dépasser un angle, et son regard plongea sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jéhu.
Ils étaient douze ou quinze occupés à souper.
Il prit à Roland une folle envie: c'était de se précipiter au milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre jusqu'à la mort.
Mais il comprima ce désir insensé, releva sa tête avec la même lenteur qu'il l’avait avancée, et, les yeux pleins de lumière, le coeur plein de joie, sans avoir été entendu, sans avoir été soupçonné, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait de faire.
Ainsi, tout lui était expliqué: l'abandon de la chartreuse de Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers placés aux environs de l’ouverture de la grotte de Ceyzeriat.
Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre terrible, la prendre mortelle.
Mortelle, car, de même qu'il soupçonnait qu'on l'avait épargné, il allait ordonner d'épargner les autres; seulement, lui, on l'avait épargné pour la vie; les autres, on allait les épargner pour la mort.
À la moitié du retour à peu près, il lui sembla entendre du bruit derrière lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une lumière.
Il doubla le pas; une fois la porte dépassée, il n'y avait plus à s'égarer: ce n'était plus une carrière aux mille détours, c'était une voûte étroite, rigide, aboutissant à une grille funéraire.
Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la rivière; une ou deux minutes après, il touchait la grille du bout de sa main étendue.
Il prit sa pince où il l’avait laissée, entra dans le caveau, tira la grille après lui, la referma doucement et sans bruit, guidé par les tombeaux retrouva l’escalier, poussa la dalle avec sa tête et se retrouva sur le sol des vivants.
Là, relativement, il faisait jour.
Il sortit du choeur, repoussa la porte du jubé afin de la remettre dans le même état où il l'avait trouvée, escalada le talus, traversa la plate-forme et redescendit de l’autre côté.
Il avait conservé la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors.
Le capitaine de gendarmerie l’attendait; il conféra quelques instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble.
Tous deux rentrèrent à Bourg par le chemin de ronde pour ne pas être vus, prirent la porte des halles, la rue de la Révolution, la rue de la Liberté, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau. Puis Roland s'enfonça dans un des angles de la rue du Greffe et attendit.
Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin.
Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des Casernes; c'était là que le chef de brigade des dragons avait son logement, et il venait de se mettre au lit au moment où le capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout bas, et en hâte le chef de brigade s'habilla et sortit.
Au moment où le chef de brigade des dragons et le capitaine de gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se détachait de la muraille et s'approchait d'eux.
Cette ombre, c'était Roland.
Les trois hommes restèrent en conférence dix minutes, Roland donnant des ordres, les deux autres l’écoutant et l’approuvant.
Puis ils se séparèrent.
Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de gendarmerie, par la rue de l'Étoile, les degrés des Jacobins et la rue du Bourgneuf, regagnèrent le chemin de ronde, puis, en diagonale, ils allèrent rejoindre la route de Pont-d'Ain.
Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie à la caserne et continua son chemin.
Vingt minutes après, pour ne pas réveiller Amélie, au lieu de sonner à la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit le volet, et, d'un seul bond, Roland — dévoré de cette fièvre qui s'emparait de lui lorsqu'il courait ou même rêvait tout simplement quelque danger — sautait dans le pavillon.
Il n'eût point réveillé Amélie, eût-il sonné à la porte, car
Amélie ne dormait point.
Charlotte, qui, elle aussi, de son côté, arrivait de la ville sous prétexte d'aller voir son père, mais, en réalité pour faire parvenir une lettre à Morgan, avait trouvé Morgan et rapportait la réponse à sa maîtresse.
Amélie lisait cette réponse; elle était conçue en ces termes:
«Amour à moi!
«Oui, tout va bien de ton côté, car tu es l'ange, mais j'ai bien peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le démon.
«Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste à mourir.
«Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti; puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce départ, fais le signal accoutumé.
«Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas que l'on verra mes pas.
«Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai à toi, c'est toi qui viendras à moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas.
«Tu te couvriras de ton châle le plus chaud, de tes fourrures les plus épaisses; puis, dans la barque amarrée sous les saules, nous passerons une heure en changeant de rôle. D'habitude, je te dis mes espérances et tu me dis tes craintes; demain, mon adorée Amélie, c'est toi qui me diras tes espérances et moi qui te dirai mes craintes.
«Seulement, aussitôt le signal fait, descends; je t'attendrai à Montagnac, et, de Montagnac à la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi qui t'aime, cinq minutes de chemin.
«Au revoir, ma pauvre Amélie! si tu ne m'eusses pas rencontré, tu eusses été heureuse entre les heureuses.
«La fatalité m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur, fait de toi une martyre.
«Ton CHARLES.
«À demain, n'est-ce pas? à moins d'obstacle surhumain.»
XLVIII — OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT
Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui précèdent une grande tempête.
La journée fut belle et sereine, une de ces belles journées de février où, malgré le froid piquant de l'atmosphère, où, malgré le blanc linceul qui couvre la terre, le soleil sourit aux hommes et leur promet le printemps.
Sir John vint sur le midi faire à Amélie sa visite d'adieu. Sir John avait ou croyait avoir la parole d'Amélie; cette parole lui suffisait. Son impatience était personnelle; mais Amélie, en accueillant sa recherche, quoiqu'elle eût laissé l'époque de leur union dans le vague de l'avenir, avait comblé toutes ses espérances.
Il s'en rapportait pour le reste au désir du premier consul et à l'amitié de Roland.
Il retournait donc à Paris pour faire sa cour à madame de
Montrevel, ne pouvant rester pour la faire à Amélie.
Un quart d'heure après la sortie de sir John du château des
Noires-Fontaines, Charlotte à son tour prenait le chemin de Bourg.
Vers les quatre heures, elle venait rapporter à Amélie qu'elle avait vu de ses yeux sir John monter en voiture à la porte de l'hôtel de France et partir par la route de Mâcon.
Amélie pouvait donc être parfaitement tranquille de ce côté. Elle respira.
Amélie avait tenté d'inspirer à Morgan une tranquillité qu'elle n'avait point elle même; depuis le jour où Charlotte lui avait révélé la présence de Roland à Bourg, elle avait pressenti, comme Morgan, que l'on approchait d'un dénouement terrible. Elle connaissait tous les détails des événements arrivés à la chartreuse de Seillon; elle voyait la lutte engagée entre son frère et son amant, et, rassurée sur le sort de son frère, grâce à la recommandation faite par le chef des compagnons de Jéhu, elle tremblait pour la vie de son amant.
De plus, elle avait appris l'arrestation de la malle de Chambéry et la mort du chef de brigade des chasseurs de Mâcon; elle avait su que son frère était sauvé, mais qu'il avait disparu.
Elle n'avait reçu aucune lettre de lui.
Cette disparition et ce silence, pour elle qui connaissait Roland, c'était quelque chose de pis qu'une guerre ouverte et déclarée.
Quant à Morgan, elle ne l'avait pas revu depuis la scène que nous avons racontée, et dans laquelle elle avait pris l'engagement de lui faire parvenir des armes partout où il serait, si jamais il était condamné à mort.
Cette entrevue demandée par Morgan, Amélie l'attendait donc avec autant d'impatience que celui qui la demandait.
Aussi, dès qu'elle put croire que Michel et son fils étaient couchés, alluma-t-elle aux quatre fenêtres les bougies qui devaient servir de signal à Morgan.
Puis, comme le lui avait recommandé son amant, elle s'enveloppa d'un cachemire rapporté par son frère du champ de bataille des Pyramides, et qu'il avait lui-même déroulé de la tête d'un bey tué par lui: elle jeta par-dessus son cachemire une mante de fourrures, laissa Charlotte pour lui donner avis de ce qui pouvait arriver, et espérant qu'il n'arriverait rien, elle ouvrit la porte du parc et s'achemina vers la rivière.
Dans la journée, elle avait été deux ou trois fois jusqu'à la Reyssouse, et en était revenue, afin de tracer un réseau de pas dans lesquels les pas nocturnes ne fussent point reconnus.
Elle descendit donc, sinon tranquillement, du moins hardiment, la pente qui conduisait jusqu'à la Reyssouse; arrivée au bord de la rivière, elle chercha des yeux la barque amarrée sous les saules.
Un homme l'y attendait. C'était Morgan.
En deux coups de rame, il arriva jusqu'à un endroit praticable à la descente; Amélie s'élança, il la reçut dans ses bras.
La première chose que vit la jeune fille, ce fut le rayonnement joyeux qui illuminait, pour ainsi dire, le visage de son amant.
— Oh! s'écria-t-elle, tu as quelque chose d'heureux à m'annoncer.
— Pourquoi cela, chère amie? demanda Morgan avec son plus doux sourire.
— Il y a sur ton visage, ô mon bien aimé Charles, quelque chose de plus que le bonheur de me revoir.
— Tu as raison, dit Morgan enroulant la chaîne de la barque au tronc d'un saule, et laissant les avirons battre les flancs du canot.
Puis, prenant Amélie dans ses bras:
— Tu as raison, mon Amélie, lui dit-il, et mes pressentiments me trompaient. Oh! faibles et aveugles que nous sommes, c'est au moment où il va toucher le bonheur de la main que l'homme désespère et doute.
— Oh! parle, parle! dit Amélie; qu'est-il donc arrivé?
— Te rappelles-tu, mon Amélie, ce que, dans notre dernière entrevue, tu me répondis quand je te parlais de fuir et que je craignais tes répugnances?
— Oh! oui, je m'en souviens: Charles, je te répondis que j'étais à toi, et que, si j'avais des répugnances, je les surmonterais.
— Et moi, je te répondis que j'avais des engagements qui m'empêchaient de fuir; que, de même qu'ils étaient liés à moi, j'étais lié à eux; qu'il y avait un homme dont nous relevions, et à qui nous devions obéissance absolue, et que cet homme, c'était le futur roi de France, Louis XVIII.
— Oui, tu m'as dit tout cela.
— Eh bien, nous sommes relevés de notre voeu d'obéissance, Amélie, non seulement par le roi Louis XVIII, mais encore par notre général Georges Cadoudal.
— Oh! mon ami, tu vas donc redevenir un homme comme tous les autres, au-dessus de tous les autres!
— Je vais redevenir un simple proscrit, Amélie. Il n'y a pas à espérer pour nous l'amnistie vendéenne ou bretonne.
— Et pourquoi cela?
— Nous ne sommes pas des soldats, nous, mon enfant bien-aimée;
nous ne sommes pas même des rebelles: nous sommes des compagnons
de Jéhu.
Amélie poussa un soupir.
— Nous sommes des bandits, des brigands, des dévaliseurs de malles-poste, appuya Morgan avec une intention visible.