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Les compagnons de Jéhu

Chapter 5: IV — LE DUEL
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About This Book

The narrative unfolds amid the tumult after the Revolution, following royalist plotters and republican agents as conspiracies, counterplots, duels, clandestine meetings, and daring rescues crisscross provincial towns and Paris. Episodes alternate historical reportage and adventure scenes, portraying shifting loyalties, secret societies, and personal entanglements of love, honor, and revenge. The plot advances through betrayals, trials, and dramatic confrontations against the backdrop of political upheaval and the emergence of centralized power, blending suspenseful action with reflections on duty and the human cost of factional conflict.

Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer eussent été les sentiments dominants, ils ne se manifestaient point chez tous les assistants à un degré semblable. Les nuances se graduèrent selon le sexe, selon l'âge, selon le caractère, nous dirons presque selon la position sociale des auditeurs.

Le marchand de vin, Jean Picot, principal intéressé dans l'événement qui venait de s'accomplir, reconnaissant dès la première vue, à son costume, à ses armes et à son masque, un des hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, à son apparition, été frappé de stupeur: puis, peu à peu, reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mystérieux bandit, il avait passé de la stupeur à la joie en traversant toutes les nuances intermédiaires qui séparent ces deux sentiments. Son sac d'or était près de lui et l'on eût dit qu'il n'osait y toucher: peut-être craignait-il, au moment où il y porterait la main, de le voir s'évanouir comme l'or que l'on croit trouver en rêve et qui disparaît même avant que l'on rouvre les yeux, pendant cette période de lucidité progressive qui sépare le sommeil profond du réveil complet.

Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifesté, ainsi que les autres voyageurs faisant partie du même convoi, la plus franche et la plus complète terreur. Placé à la gauche de Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de vin, il avait, dans l'espérance illusoire de maintenir une distance honnête entre lui et le compagnon de Jéhu, reculé sa chaise sur celle de sa femme, qui, cédant au mouvement, de pression, avait essayé de reculer la sienne à son tour. Mais, comme la chaise qui venait ensuite était celle du citoyen Alfred de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes sur lesquels il venait de manifester une si haute et si avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait trouvé un obstacle dans l'immobilité de celle du jeune noble; de sorte que, de même qu'il arriva à Marengo, huit ou neuf mois plus tard, lorsque le général en chef jugea qu'il était temps de reprendre l'offensive, le mouvement rétrograde s'était arrêté.

Quant à celui-ci — c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous parlons — son aspect, comme celui de l'abbé qui avait donné l'explication biblique touchant le roi d'Israël Jéhu et la mission qu'il avait reçue d'Élisée, son aspect, disons-nous, avait été celui d'un homme qui non seulement n'éprouve aucune crainte, mais qui s'attend même à l'événement qui arrive, si inattendu que soit cet événement. Il avait, le sourire sur les lèvres, suivi du regard l'homme masqué, et, si tous les convives n'eussent été si préoccupés des deux acteurs principaux de la scène qui s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque imperceptible échangé des yeux entre le bandit et le jeune noble, signe qui, à l’instant même, s'était reproduit entre le jeune noble et l'abbé.

De leur côté, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la salle de la table d'hôte et qui, comme nous l'avons dit, étaient assez isolés à l'extrémité de la table, avaient conservé l'attitude propre à leurs différents caractères. Le plus jeune des deux avait instinctivement porté la main à son côté, comme pour y chercher une arme absente, et s'était levé, comme mû par un ressort, pour s'élancer à la gorge de l’homme masqué, ce qui n'eût certes pas manqué d'arriver s'il eût été seul; mais le plus âgé, celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit de lui donner des ordres, s'était, comme il l'avait déjà fait une première fois, contenté de le retenir vivement par son habit en lui disant d'un ton impératif, presque dur même:

— Assis, Roland!

Et le jeune homme s'était assis.

Mais celui de tous les convives qui était demeuré, en apparence du moins, le plus impassible pendant toute la scène qui venait de s'accomplir, était un homme de trente-trois à trente-quatre ans, blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de grands yeux bleus, un teint clair, des lèvres intelligentes et fines, une taille élevée, et un accent étranger qui indiquait un homme né au sein de cette île dont le gouvernement nous faisait, à cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par les rares paroles qui lui étaient échappées, il parlait, malgré l'accent que nous avons signalé, la langue française avec une rare pureté. Au premier mot qu'il avait prononcé et dans lequel il avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus âgé des deux voyageurs avait tressailli, et, se retournant du côté de son compagnon, habitué à lire la pensée dans son regard, il avait semblé lui demander comment un Anglais se trouvait en France au moment où la guerre acharnée que se faisaient les deux nations exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Français de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible à Roland, car celui-ci avait répondu d'un mouvement des yeux et d'un geste des épaules qui signifiaient: «Cela me paraît tout aussi extraordinaire qu'à vous; mais, si vous ne trouvez pas l'explication d'un pareil problème, vous, le mathématicien par excellence, ne me la demandez pas à moi.»

Ce qui était resté de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, à l'accent anglo-saxon, était le voyageur dont la calèche confortable attendait tout attelée à la porte de l'hôtel, et que ce voyageur était de Londres ou, tout au moins, de quelqu'un des comtés ou duchés de la Grande- Bretagne.

Quant aux paroles qu'il avait prononcées, nous avons dit qu'elles étaient rares, si rares qu'en réalité c'étaient plutôt des exclamations que des paroles; seulement, à chaque explication qui avait été demandée sur l'état de la France, l'Anglais avait ostensiblement tiré un calepin de sa poche, et, en priant soit le marchand de vin, soit l'abbé, soit le jeune noble, de répéter l'explication — ce que chacun avait fait avec une complaisance pareille à la courtoisie qui présidait à la demande — il avait pris en note ce qui avait été dit de plus important, de plus extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la diligence, l'état de la Vendée et les compagnons de Jéhu, remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur familière à nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans la poche de côté de sa redingote son calepin enrichi d'une note nouvelle.

Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un dénouement inattendu, il s'était écrié de satisfaction à l'aspect de l'homme masqué, avait écouté de toutes ses oreilles, avait regardé de tous ses yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fût refermée derrière lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa poche

— Oh! monsieur, avait-il dit à son voisin, qui n'était autre que l'abbé, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me répéter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici?

Il s'était mis à écrire aussitôt, et, la mémoire de l'abbé s'associant à la sienne, il avait eu la satisfaction de transcrire, dans toute son intégrité, la phrase du compagnon de Jéhu au citoyen Jean Picot.

Puis, cette phrase transcrite, il s'était écrié avec un accent qui ajoutait un étrange cachet d'originalité à ses paroles

— Oh! ce n'est qu'en France, en vérité, qu'il arrive de pareilles choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis enchanté, messieurs, de voyager en France et de connaître les Français.

Et la dernière phrase avait été dite avec tant de courtoisie qu'il ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche sérieuse, qu'à remercier celui qui l'avait prononcée, fût-il le descendant des vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt.

Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui répondit à cette politesse avec le ton d'insouciante causticité qui paraissait lui être naturel.

— Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis milord, car je présume que vous êtes Anglais.

— Oui, monsieur, répondit le gentleman, j'ai cet honneur.

— Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je suis enchanté de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu. Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins, Roger Ducos, Sieyès et Barras, pour assister à une pareille drôlerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu d'une ville de trente mille âmes, en plein jour, un voleur de grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et un sabre à la ceinture, rapporter à un honnête négociant qui se désespérait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est passé à une table d'hôte où étaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et que ce bandit modèle s'est retiré sans que pas une des vingt ou vingt-cinq personnes présentes lui ait sauté à la gorge; j'offre de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura l'audace de raconter l'anecdote.

Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, éclata de rire, mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le regarda avec étonnement, tandis que, de son côté, son compagnon avait les yeux figés sur lui avec une inquiétude presque paternelle.

— Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les autres, paraissait impressionné de cette étrange modulation, plus triste, ou plutôt plus douloureuse que gaie, et dont, avant de répondre, il avait laissé éteindre jusqu'au dernier frémissement; monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin.

— Bah? franchement, qu'est-ce donc?

— C'est, selon toute probabilité, un jeune homme d'aussi bonne famille que vous et moi.

— Le comte de Horn, que le régent fit rouer en place de Grève, était aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est que toute la noblesse de Paris envoya des voitures à son exécution.

— Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassiné un juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'était point en mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de Jéhu ait touché à un cheveu de la tête d'un enfant.

— Eh bien! soit; admettons que l’institution soit fondée au point de vue philanthropique, pour rétablir la balance entre les fortunes, redresser les caprices du hasard, réformer les abus de la société; pour être un voleur à la façon de Karl Moor, votre ami Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnête citoyen?

— Oui, dit l'Anglais.

— Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur.

Le citoyen Alfred de Barjols devint très pâle.

— Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, répondit le jeune aristocrate, et, s'il l'était, je me ferais honneur de son amitié.

— Sans doute, répondit Roland en éclatant de rire; comme dit M. de Voltaire: «L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.»

— Roland, Roland! lui dit à voix basse son compagnon.

— Oh! général, répondit celui-ci laissant, à dessein peut-être, échapper le titre qui était dû à son compagnon, laissez-moi, par grâce, continuer avec monsieur une discussion qui m'intéresse au plus haut degré.

Celui-ci haussa les épaules.

— Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une étrange persistance, j'ai besoin d'être édifié: il y a deux ans que j'ai quitté la France, et, depuis mon départ, tant de choses ont changé, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir changé aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle aujourd'hui en France, arrêter les diligences et prendre l'argent qu'elles renferment?

— Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme décidé à soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la guerre; et voilà votre compagnon, que vous avez appelé général tout à l'heure, qui, en sa qualité de militaire, vous dira qu'à part le plaisir de tuer et d'être tué, les généraux de tout temps n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan.

— Comment! s'écria le jeune homme, dont les yeux lancèrent un éclair, vous osez comparer?…

— Laissez monsieur développer sa théorie, Roland, dit le voyageur brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon, qui semblaient s'être dilatés pour jeter leurs flammes, se voilèrent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce qui se passait dans son coeur.

— Ah! dit le jeune homme avec son accent saccadé, vous voyez bien qu'à votre tour vous commencez à prendre intérêt à la discussion.

Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris à partie:

— Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le général le permet.

Le jeune noble rougit d'une façon aussi visible qu'il venait de pâlir un instant auparavant et, les dents serrées, les coudes sur la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que possible de son adversaire, avec un accent provençal qui devenait de plus en plus prononcé à mesure que la discussion devenait plus intense:

— Puisque _le général le permet, _reprit-il en appuyant sur ces deux mots _le général, _j'aurai l'honneur de lui dire, et à vous, citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans Plutarque, qu'au moment où Alexandre partit pour l'Inde, il n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son armée, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure, conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Égypte, bâtit Alexandrie, pénétra jusqu'en Libye, se fit déclarer fils de Jupiter par l'oracle d'Ammon, pénétra jusqu'à l’Hyphase, et, comme ses soldats refusaient de le suivre plus loin, revint à Babylone pour y surpasser en luxe, en débauches et en mollesse, les plus luxueux, les plus débauchés et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce de Macédoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grèce, faisait honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas: Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu d'arrêter les diligences sur les grandes routes, il pillait les villes, mettait les rois à rançon, levait des contributions sur les pays conquis. Passons à Annibal. Vous savez comment il est parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas même les dix-huit ou vingt talents de son prédécesseur Alexandre; mais, comme il lui fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et contre la foi des traités, la ville de Sagonte; dès lors il fut riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce n'est plus du Plutarque, c'est du Cornélius Népos. Je vous tiens quitte de sa descente des Pyrénées, de sa montée des Alpes, des trois batailles qu'il a gagnées en s'emparant chaque fois des trésors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a passés dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armée payaient pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui étaient brouillés avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre nourrissait la guerre, système Morgan, citoyen. Passons à César. Ah! César, c'est autre chose. Il part de l’Espagne avec quelque chose comme trente millions de dettes, revient à peu près au pair, part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancêtres; pendant ces dix ans, il envoie plus de cent millions à Rome, repasse les Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les portes du temple de Saturne, où est le trésor, y prend pour ses besoins particuliers, et non pas pour la république, trois mille livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses créanciers, vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces par chaque tête de citoyen, dix ou douze millions à Calpurnie et trente ou quarante millions à Octave; système Morgan toujours, à l'exception que Morgan, j'en suis sûr, mourra sans avoir touché pour son compte ni à l'argent des Gaulois, ni à l'or du Capitole. Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au général Buonaparté

Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que Bonaparte avait retranché de son nom, et sur l'e dont il avait enlevé l'accent aigu.

Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un mouvement comme pour s'élancer en avant; mais son compagnon l'arrêta.

— Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sûr que le citoyen Barjols ne dira pas que le général Buonaparté, comme il l'appelle, est un voleur.

— Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien qui le dit pour moi.

— Voyons le proverbe? demanda le général se substituant à son compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil limpide, calme et profond.

— Le voici dans toute sa simplicité: _»Francesi non sono tutti ladroni, ma buona, parte.» _Ce qui veut dire: «Tous les Français ne sont pas des voleurs, mais…»

— Une bonne partie? dit Roland.

— Oui, mais Buonaparté, répondit Alfred de Barjols.

À peine l'insolente parole était-elle sortie de la bouche du jeune aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'était échappée de ses mains et l'allait frapper en plein visage.

Les femmes jetèrent un cri, les hommes se levèrent.

Roland éclata de ce rire nerveux qui lui était habituel et retomba sur sa chaise.

Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulât de son sourcil sur sa joue.

En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule habituelle:

— Allons, citoyens voyageurs, en voiture!

Les voyageurs, pressés de s'éloigner du théâtre de la rixe à laquelle ils venaient d'assister, se précipitèrent vers la porte.

— Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols à Roland, vous n'êtes pas de la diligence, j'espère?

— Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez tranquille, je ne pars pas.

— Ni moi, dit l'Anglais; dételez les chevaux, je reste.

— Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel Roland avait donné le titre de général; tu sais qu'il le faut, mon ami, et que ma présence est absolument nécessaire là-bas. Mais je te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais faire autrement…

Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une émotion dont son timbre, ordinairement ferme et métallique, ne paraissait pas susceptible.

Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on eût dit que cette nature de lutte s'épanouissait à l'approche du danger qu'il n'avait peut-être pas fait naître, mais que du moins il n'avait point cherché à éviter.

— Bon! général, dit-il, nous devions nous quitter à Lyon, puisque vous avez eu la bonté de m'accorder un congé d'un mois pour aller à Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins que nous faisons ensemble, voilà tout. Je vous retrouverai à Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme dévoué et qui ne boude pas, songez à moi.

— Sois tranquille, Roland, fit le général.

Puis, regardant attentivement les deux adversaires:

— Avant tout, Roland, dit-il à son compagnon avec un indéfinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce jeune homme, à tout prendre, est un homme de coeur, et je veux avoir un jour pour moi tous les gens de coeur.

— On fera de son mieux, général, soyez tranquille.

En ce moment, l’hôte parut sur le seuil de la porte.

— La chaise de poste pour Paris est attelée, dit-il.

Le général prit son chapeau et sa canne déposés sur une chaise; mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tête, pour que l'on vît bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon.

Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition à sa sortie. D'ailleurs, il était facile de voir que son adversaire était plutôt de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les évitent. Celui-ci accompagna le général jusqu'à la voiture, où le général monta.

— C'est égal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir de témoin.

— Bon! ne vous inquiétez point de cela, général; on ne manque jamais de témoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de savoir comment un homme en tue un autre.

— Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je te dis au revoir!

— Oui, mon cher général, répondit le jeune homme d'une voix presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie.

— Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitôt l'affaire terminée, ou de me faire écrire par quelqu'un, si tu ne pouvais m'écrire toi-même.

— Oh! n'ayez crainte, général; avant quatre jours, vous aurez une lettre de moi, répondit Roland.

Puis, avec un accent de profonde amertume:

— Ne vous êtes-vous pas aperçu, dit-il, qu'il y a sur moi une fatalité qui ne veut pas que je meure?

— Roland! fit le général d'un ton sévère, encore!

— Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tête, et en donnant à ses traits l'apparence d'une insouciante gaieté, qui devait être l'expression habituelle de son visage avant que lui fût arrivé le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire désirer la mort.

— Bien. À propos, tâche de savoir une chose.

— Laquelle, général?

— C'est comment il se fait qu'au moment où nous sommes en guerre avec l'Angleterre, un Anglais se promène en France, aussi libre et aussi tranquille que s'il était chez lui.

— Bon: je le saurai.

— Comment cela?

— Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le saurai, dussé-je le lui demander, à lui.

— Mauvaise tête! ne va pas te faire une autre affaire de ce côté- là.

— Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un duel, ce serait un combat.

— Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi.

Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnée au cou de celui qui venait de lui donner cette permission.

— Oh! général! s'écria-t-il, que je serais heureux… si je n'étais pas si malheureux!

Le général le regarda avec une affection profonde.

— Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit- il.

Roland éclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois déjà, s'était fait jour entre ses lèvres.

— Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop.

Le général le regarda comme il eût regardé un fou.

— Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont.

— Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent être.

— Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des énigmes, Roland.

— Ah! si vous devinez celle-là, général, je vous salue roi de Thèbes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos minutes est précieuse et que je vous retiens ici inutilement.

— Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris?

— Trois, mes amitiés à Bourrienne, mes respects à votre frère
Lucien, et mes plus tendres hommages à madame Bonaparte.

— Il sera fait comme tu le désires.

— Où vous retrouverai-je, à Paris?

— Dans ma maison de la rue de la
Victoire, et peut-être…

— Peut-être…

— Qui sait? peut-être au Luxembourg!

Puis, se rejetant en arrière, comme s'il regrettait d'en avoir tant dit, même à celui qu'il regardait comme son meilleur ami:

— Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite possible.

Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut par la porte d'Oulle.

III — L'ANGLAIS

Roland resta immobile à sa place, non seulement tant qu'il put voir la voiture, mais encore longtemps après qu'elle eut disparu.

Puis, secouant la tête comme pour faire tomber de son front le nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'hôtel et demanda une chambre.

— Conduisez monsieur au n° 3, dit l'hôte à une femme de chambre.

La femme de chambre prit une clef suspendue à une large tablette de bois noir, sur laquelle étaient rangés, sur deux lignes, des numéros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la suivre.

— Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le jeune homme à l'hôte, et si M. de Barjols s'informe où je suis, donnez-lui le numéro de ma chambre.

L'hôte promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta derrière la fille en sifflant la Marseillaise.

Cinq minutes après, il était assis près d'une table, ayant devant lui le papier, la plume, l'encre demandés, et s'apprêtant à écrire.

Mais, au moment où il allait tracer la première ligne, on frappa trois coups à sa porte.

— Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de derrière le fauteuil dans lequel il était assis, afin de faire face au visiteur, qui, dans son appréciation, devait être soit M. de Barjols, soit un de ses amis.

La porte s'ouvrit d'un mouvement régulier comme celui d'une mécanique, et l'Anglais parut sur le seuil.

— Ah! s'écria Roland, enchanté de la visite au point de vue de la recommandation que lui avait faite son général, c'est vous?

— Oui, dit l'Anglais, c'est moi.

— Soyez le bienvenu.

— Oh! que je sois le bienvenu, tant mieux! car je ne savais pas si je devais venir.

— Pourquoi cela?

— À cause d'Aboukir.

Roland se mit à rire.

— Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il: celle que nous avons perdue, celle que nous avons gagnée.

— À cause de celle que vous avez perdue.

— Bon! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le champ de bataille; mais cela n'empêche point qu’on ne se serre la main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous répète donc, soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi vous venez.

— Merci; mais, avant tout, lisez ceci.

Et l'Anglais tira un papier de sa poche.

— Qu'est-ce? demanda Roland.

— Mon passeport.

— Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis pas gendarme.

— Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-être ne les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis.

— Vos services, monsieur?

— Oui; mais lisez.

«Au nom de la République française, le Directoire exécutif invite à laisser circuler librement, et à lui prêter aide et protection en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute l’étendue du territoire de la République.

«Signé: FOUCHÉ.»

— Et plus bas, voyez.

«Je recommande tout particulièrement à qui de droit sir John
Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberté.

«Signé: BARRAS.»

— Vous avez lu?

— Oui, j'ai lu; après?…

— Oh! après?… Mon père, milord Tanlay, a rendu des services à
M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promène en
France, et je suis bien content de me promener en France; je
m'amuse beaucoup.

— Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez déjà fait l'honneur de nous dire cela à table.

— Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup les Français.

Roland s'inclina.

— Et surtout le général Bonaparte, continua sir John.

— Vous aimez beaucoup le général Bonaparte?

— Je l'admire; c'est un grand, un très grand homme.

— Ah! pardieu! sir John, je suis fâché qu'il n'entende pas un
Anglais dire cela de lui..

— Oh! s'il était là, je ne le dirais point.

— Pourquoi?

— Je ne voudrais pas qu'il crût que je dis cela pour lui faire plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion.

— Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas où l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la réserve.

— Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le même flegme, quand j'ai vu que vous preniez le parti du général Bonaparte, cela m'a fait plaisir.

— Vraiment?

— Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tête affirmatif.

— Tant mieux!

— Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette à la tête de
M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine.

— Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi?

— Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette à la tête d'un autre gentleman.

— Ah! milord, dit Roland en se levant et fronçant le sourcil, seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une leçon?

— Oh! non; je suis venu vous dire: vous êtes embarrassé peut-être de trouver un témoin?

— Ma foi, sir John, je vous l’avouerai, et, au moment où vous avez frappé à la porte, je m'interrogeais pour savoir à qui je demanderais ce service.

— Moi, si voulez, dit l’Anglais, je serai votre témoin.

— Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur!

— Voilà le service que je voulais rendre, moi, à vous!

Roland lui tendit la main.

— Merci, dit-il.

L'Anglais s'inclina.

— Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon goût, milord, avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous étiez; il est trop juste, du moment où je les accepte, que vous sachiez qui je suis.

— Oh! comme vous voudrez.

— Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du général
Bonaparte.

— Aide de camp du général Bonaparte! je suis bien aise.

— Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement peut-être, la défense de mon général.

— Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette…

— Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais à la main, je ne savais qu'en faire, je l'ai jetée à la tête de M. de Barjols; elle est partie toute seule sans que je le voulusse.

— Vous ne lui direz pas cela, à lui?

— Oh! soyez tranquille; je vous le dis, à vous, pour mettre votre conscience en repos.

— Très bien; alors, vous vous battrez?

— Je suis resté pour cela, du moins.

— Et à quoi vous battrez-vous?

— Cela ne vous regarde pas, milord.

— Comment, cela ne me regarde pas?

— Non; M. de Barjols est l'insulté, c'est à lui de choisir ses armes.

— Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez?

— Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me faites l'honneur d'être mon témoin.

— Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, à quelle distance et comment désirez-vous vous battre?

— Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les combattants ne se mêlent de rien; c'est aux témoins d'arranger les choses; ce qu'ils font est toujours bien fait.

— Alors ce que je ferai sera bien fait?

— Parfaitement fait, milord.

L'Anglais s'inclina.

— L'heure et le jour du combat?

— Oh! cela, le plus tôt possible; il y a deux ans que je n'ai vu ma famille, et je vous avoue que je suis pressé d'embrasser tout mon monde.

L'Anglais regarda Roland avec un certain étonnement; il parlait avec tant d'assurance, qu'on eût dit qu'il avait d'avance la certitude de ne pas être tué.

En ce moment, on frappa à la porte, et la voix de l'aubergiste demanda:

— Peut-on entrer?

Le jeune homme répondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et l'aubergiste entra effectivement, tenant à la main une carte qu'il présenta à son hôte.

Le jeune homme prit la carte et lut:

«Charles de Valensolle.»

— De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hôte.
— Très bien! fit Roland.

Puis, passant la carte à l’Anglais:

— Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen… M. de Valensolle est le témoin de M. de Barjols, vous êtes le mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement, tâchez que ce soit sérieux; je ne récuserais ce que vous aurez fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour l’autre.

— Soyez tranquille, dit l’Anglais, je ferai comme pour moi.

— À la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrêté, remontez; je ne bouge pas d'ici.

Sir John suivit l’aubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table.

Il prit sa plume et se mit à écrire.

Lorsque sir John rentra, Roland, après avoir écrit et cacheté deux lettres, mettait l’adresse sur la troisième.

Il fit signe de la main à l'Anglais d'attendre qu'il eût fini afin de pouvoir lui donner toute son attention.

Il acheva l’adresse, cacheta la lettre, et se retourna.

— Eh bien, demanda-t-il, tout est-il réglé?

— Oui, dit l’Anglais, et ça a été chose facile, vous avez affaire à un vrai gentleman.

— Tant mieux! fit Roland.

Et il attendit.

— Vous vous battez dans deux heures à la fontaine de Vaucluse — un lieu charmant — au pistolet, en marchant l'un sur l'autre, chacun tirant à sa volonté et pouvant continuer de marcher après le feu de son adversaire.

— Par ma foi! vous avez raison, sir John; voilà qui est tout à fait bien. C'est vous qui avez réglé cela?

— Moi et le témoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renoncé à tous ses privilèges d'insulté.

— S'est-on occupé des armes?

— J'ai offert mes pistolets; ils ont été acceptés, sur ma parole d'honneur qu'ils étaient aussi inconnus à vous qu'à M. de Barjols; ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, à vingt pas, je coupe une balle sur la lame d'un couteau.

— Peste! vous tirez bien, à ce qu'il paraît, milord?

— Oui; je suis, à ce que l'on dit, le meilleur tireur de l’Angleterre.

— C'est bon à savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John, je vous chercherai querelle.

— Oh! ne cherchez jamais une querelle à moi, dit l'Anglais, cela me ferait trop grand-peine d'être obligé de me battre avec vous.

— On tâchera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi, c'est dans deux heures.

— Oui; vous m'avez dit que vous étiez pressé.

— Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici à l'endroit charmant?

— D'ici à Vaucluse?

— Oui.

— Quatre lieues.

— C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps à perdre; débarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour n'avoir plus que le plaisir.

L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement.

Roland ne parut faire aucune attention à ce regard.

— Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma mère; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le citoyen Bonaparte, mon général. Si je suis tué, vous les mettrez purement et simplement à la poste. Est-ce trop de peine?

— Si ce malheur arrive, je porterai moi-même les lettres, dit
l'Anglais. Où demeurent madame votre mère et mademoiselle votre
soeur? demanda celui-ci.
— À Bourg, chef-lieu du département de l'Ain.

— C'est tout près d'ici, répondit l'Anglais. Quant au général Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Égypte; je serais extrêmement satisfait de voir le général Bonaparte.

— Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter la lettre vous-même, vous n'aurez pas une si longue course à faire: dans trois jours, le général Bonaparte sera à Paris.

— Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre étonnement, vous croyez?

— J'en suis sûr, répondit Roland.

— C'est, en vérité, un homme fort extraordinaire, que le général Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre recommandation à me faire, monsieur de Montrevel?

— Une seule, milord.

— Oh! plusieurs si vous voulez.

— Non, merci, une seule, mais très importante.

— Dites.

— Si je suis tué… mais je doute que j'aie cette chance…

Sir John regarda Roland avec cet oeil étonné qu'il avait déjà deux ou trois fois arrêté sur lui.

— Si je suis tué, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut bien tout prévoir…

— Oui, si vous êtes tué, j'entends.

— Écoutez bien ceci, milord, car je tiens expressément en ce cas, à ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le dire.

— Cela se passera comme vous le direz, répliqua sir John; je suis un homme fort exact.

— Eh bien donc, si je suis tué, insista Roland en posant et en appuyant la main sur l'épaule de son témoin, comme pour mieux imprimer dans sa mémoire la recommandation qu'il allait lui faire, vous mettrez mon corps comme il sera, tout habillé, sans permettre que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une bière de chêne, que vous ferez également clouer devant vous. Enfin, vous expédierez le tout à ma mère, à moins que vous n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhône, ce que je laisse absolument à votre choix, pourvu qu'il y soit jeté.

— Il ne me coûtera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi.

—Allons, décidément, milord, dit Roland riant aux éclats de son rire étrange, vous êtes un homme charmant, et c'est la Providence en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord, en route!

Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John était située sur le même palier. Roland attendit que l'Anglais rentrât chez lui pour prendre ses armes.

Il en sortit après quelques secondes, tenant à la main une boîte de pistolets.

— Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous à
Vaucluse? à cheval ou en voiture?

— En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode beaucoup plus si l'on était blessé: la mienne attend en bas.

— Je croyais que vous aviez fait dételer?

— J'en avais donné l'ordre, mais j'ai fait courir après le postillon pour lui donner contre-ordre.

On descendit l'escalier.

— Tom! Tom! dit sir John en arrivant à la porte, où l'attendait un domestique dans la sévère livrée d'un groom anglais, chargez- vous de cette boîte. — I am going with, mylord ?_ demanda _le domestique?

Yes! répondit sir John.

Puis, montrant à Roland le marchepied de la calèche qu'abaissait son domestique.

— Venez, monsieur de Montrevel, dit-il.

Roland monta dans la calèche et s'y étendit voluptueusement.

— En vérité, dit-il, il n'y a décidément que vous autres Anglais pour comprendre les voitures de voyage; on est dans la vôtre comme dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bières avant de vous y coucher.

— Oui, c'est un fait, répondit John, le peuple anglais, il entend très bien le confortable; mais le peuple français, il est un peuple plus curieux et plus amusant…

— Postillon, à Vaucluse.

IV — LE DUEL

La route n'est praticable que d'Avignon à l'Isle. On fit les trois lieues qui séparent l'Isle d'Avignon en une heure.

Pendant cette heure, Roland, comme s'il eût pris à tâche de faire paraître le temps court à son compagnon de voyage, fut verveux et plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa gaieté redoublait. Quiconque n'eût pas su la cause du voyage ne se fût jamais douté que ce jeune homme, au babil intarissable et au rire incessant, fût sous la menace d'un danger mortel.

Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On s'informa; Roland et sir John étaient les premiers arrivés.

Ils s'engagèrent dans le chemin qui conduit à la fontaine.

— Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel écho ici.

Il y jeta un ou deux cris auxquels l'écho répondit avec une complaisance parfaite.

— Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un écho merveilleux. Je ne connais que celui de la Seinonnetta, à Milan, qui lui soit comparable. Attendez, milord.

Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient à la fois une voix admirable et une méthode excellente, à chanter une tyrolienne qui semblait un défi porté, par la musique révoltée, au gosier humain.

Sir John regardait et écoutait Roland avec un étonnement qu'il ne se donnait plus la peine de dissimuler. Lorsque la dernière note se fut éteinte dans la cavité de la montagne:

— Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen.

Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais, voyant que sir John n'allait pas plus loin:

— Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il.

— Vous êtes trop bruyamment gai pour n'être pas profondément triste.

— Oui, et cette anomalie vous étonne?

— Rien ne m'étonne, chaque chose a sa raison d'être.

— C'est juste; le tout est d'être dans le secret de la chose. Eh bien, je vais vous y mettre.

— Oh! je ne vous y force aucunement.

— Vous êtes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous ferait plaisir d'être fixé à mon endroit.

— Par intérêt pour vous, oui.

— Eh bien, milord, voici le mot de l'énigme, et je vais vous dire, à vous, ce que je n'ai encore dit à personne. Tel que vous me voyez, et avec les apparences d'une santé excellente, je suis atteint d'un anévrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont à tout moment des spasmes, des faiblesses, des évanouissements qui feraient honte à une femme. Je passe ma vie à prendre des précautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prévenu que je dois m'attendre à disparaître de ce monde d'un moment à l'autre, l'artère attaquée pouvant se rompre dans ma poitrine au moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un militaire! Vous comprenez que, du moment où j'ai été éclairé sur ma situation, j'ai décidé que je me ferais tuer avec le plus d'éclat possible. Je me suis mis incontinent à l'oeuvre. Un autre plus chanceux aurait réussi déjà cent fois; mais moi, ah bien, oui, je suis ensorcelé: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on dirait que les sabres ont peur de s'ébrécher sur ma peau. Je ne manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'après ce qui s'est passé à table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages à mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera à quinze pas, à dix pas, à cinq pas, à bout portant sur moi, et il me manquera, ou son pistolet brûlera l'amorce sans partir; et tout cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je crève un beau jour au moment où je m'y attendrai le moins, en tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire.

En effet, par la même route qu'avaient suivie Roland et sir John à travers les sinuosités du terrain et les aspérités du rocher, on voyait apparaître la partie supérieure du corps de trois personnages qui allaient grandissant à mesure qu'ils approchaient.

Roland les compta.

— Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux.

— Ah! j'avais oublié, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans votre intérêt que dans le sien, a demandé d'amener un chirurgien de ses amis.

— Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en fronçant le sourcil.

— Mais pour le cas où l'un de vous serait blessé; une saignée, dans certaines circonstances, peut sauver la vie à un homme.

— Sir John, fit Roland avec une expression presque féroce, je ne comprends pas toutes ces délicatesses en matière de duel. Quand on se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes sortes de politesses, comme vos ancêtres et les miens s'en sont fait à Fontenoy, très bien; mais, une fois que les épées sont hors du fourreau ou les pistolets chargés, il faut que la vie d'un homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur que l'on a perdus. Moi, sur votre parole d’honneur, sir John, je vous demande une chose: c'est que blessé ou tué, vivant ou mort, le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas.

— Mais cependant, monsieur Roland…

— Oh! c'est à prendre ou à laisser. Votre parole d'honneur, milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas.

L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement: son visage était devenu livide, ses membres étaient agités d'un tremblement qui ressemblait à de la terreur.

Sans rien comprendre à cette impression inexplicable, sir John donna sa parole.

— À la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets de cette charmante maladie: toujours je suis prêt à me trouver mal à l’idée d’une trousse déroulée, à la vue d'un bistouri ou d'une lancette. J'ai dû devenir très pâle, n'est-ce pas?

— J'ai cru un instant que vous alliez vous évanouir.

Roland éclata de rire.

— Ah! la belle affaire que cela eût fait, dit-il, nos adversaires arrivant et vous trouvant occupé à me faire respirer des sels comme à une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils auraient dit que j'avais peur. Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'étaient avancés et se trouvaient à portée de la voix, de sorte que sir John n'eut pas même le temps de répondre à Roland.

Ils saluèrent en arrivant. Roland, le sourire sur les lèvres, ses belles dents à fleur de lèvres, répondit à leur salut.

Sir John s'approcha de son oreille.

— Vous êtes encore un peu pâle, dit-il; allez faire un tour jusqu'à la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps.

— Ah! c'est une idée, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrène de Pétrarque. Vous connaissez son sonnet?

Chiare, fresche e dolci acque Ove le belle membra Pose colei, che sofa a me par donna.

— Et cette occasion-ci passée, je n'en retrouverais peut-être pas une pareille. De quel côté est-elle, votre fontaine?

— Vous en êtes à trente pas; suivez le chemin, vous allez la trouver au détour de la route, au pied de cet énorme rocher dont vous voyez le faîte.

— Milord, dit Roland, vous êtes le meilleur cicérone que je connaisse; merci.

Et, faisant à son témoin un signe amical de la main, il s'éloigna dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la charmante villanelle de Philippe Desportes:

Rosette, pour un peu d’absence, Votre coeur vous avez changé. Et, moi sachant cette inconstance, Le mien autre part j’ai rangé. Jamais plus beauté si légère Sur moi tant de pouvoir n’aura; Nous verrons, volage bergère, Qui premier s’en repentira.»

Sir John se retourna aux modulations de cette voix à la fois fraîche et tendre, et qui, dans les notes élevées, avait quelque chose de la voix d'une femme; son esprit méthodique et froid ne comprenait rien à cette nature saccadée et nerveuse, sinon qu'il avait sous les yeux une des plus étonnantes organisations que l'on pût rencontrer.

Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu à l'écart.

Sir John portait à la main sa boîte de pistolets; il la posa sur un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite clef qui semblait travaillée par un orfèvre, et non par un serrurier, et ouvrit la boîte. Les armes étaient magnifiques, quoique d'une grande simplicité; elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-père de celui qui aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres. Il les donna à examiner au témoin de M. de Barjols, qui en fit jouer les ressorts et poussa la gâchette d'arrière en avant, pour voir s'ils étaient à double détente.

Ils étaient à détente simple.

M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha même pas.

— Notre adversaire ne connaît point vos armes? demanda
M. de Valensolle.

— Il ne les a même pas vues, répondit sir John, je vous en donne ma parole d'honneur.

— Oh! fit M. de Valensolle, une simple dénégation suffisait.

On régla une seconde fois, afin qu'il n'y eût point de malentendu, les conditions du combat déjà arrêtées; puis, ces conditions réglées, afin de perdre le moins de temps possible en préparatifs inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout chargés dans la boîte, on confia la boîte au chirurgien, et sir John, la clef de sa boîte dans sa poche alla chercher Roland.

Il le trouva causant avec un petit pâtre qui faisait paître trois chèvres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant des cailloux dans le bassin.

Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout était prêt; mais lui, sans donner à l’Anglais le temps de parler:

— Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une véritable légende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on ne connaît pas le fond, s'étend à plus de deux ou trois lieues sous la montagne, et sert de demeure à une fée, moitié femme, moitié serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l'été, glisse à la surface de l’eau, appelant les pâtres de la montagne et ne leur montrant, bien entendu, que sa tête aux longs cheveux, ses épaules nues et ses beaux bras; mais les imbéciles se laissent prendre à ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe de venir à eux, tandis que, de son côté, la fée leur fait signe de venir à elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne regardant pas à leurs pieds; tout à coup la terre leur manque, la fée étend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le lendemain, reparaît seule. Qui diable a pu faire à ces idiots de bergers le même conte que Virgile racontait en si beaux vers à Auguste et à Mécène?

Il demeura pensif un instant, et les yeux fixés sur cette eau azurée et profonde; puis, se retournant vers sir John:

— On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu après avoir plongé dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce serait peut-être plus sûr que la balle de M. de Barjols. Au fait, ce sera toujours une dernière ressource; en attendant, essayons de la balle. Allons, milord, allons.

Et, prenant par dessous le bras l'Anglais émerveillé de cette mobilité d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient.

Eux, pendant ce temps, s'étaient occupés de chercher un endroit convenable et l'avaient trouvé.

C'était un petit plateau, accroché en quelque sorte à la rampe escarpée de la montagne, exposé au soleil couchant et portant une espèce de château en ruine, qui servait d'asile aux pâtres surpris par le mistral. Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une vingtaine de pas de large, lequel avait dû être autrefois la plate-forme du château, allait être le théâtre du drame qui approchait de son dénouement.

— Nous voici, messieurs, dit sir John.

— Nous sommes prêts, messieurs, dit M. de Valensolle.

— Que les adversaires veuillent bien écouter les conditions du combat, dit sir John.

Puis, s'adressant à M. de Valensolle:

— Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous êtes Français et moi étranger; vous les expliquerez plus clairement que moi.

— Vous êtes de ces étrangers, milord, qui montreraient la langue à de pauvres Provençaux comme nous; mais, puisque vous avez la courtoisie de me céder la parole, j'obéirai à votre invitation.

Et il salua sir John, qui lui rendit son salut.

— Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de témoin à M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera à quarante pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera à sa volonté, et, blessé ou non, aura la liberté de marcher après le feu de son adversaire.

Les deux combattants s'inclinèrent en signe d'assentiment, et, d'une même voix, presque en même temps, dirent:

— Les armes!

Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la boîte.

Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui présenta tout ouverte.

Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes à son adversaire; mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix d'une douceur presque féminine:

— Après vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique insulté par moi, vous avez renoncé à tous vos avantages; c'est bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en est un.

M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des deux pistolets.

Sir John alla offrir l'autre à Roland, qui le prit, l'arma, et, sans même en étudier le mécanisme, le laissa pendre au bout de son bras. Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une canne avait été plantée au point de départ.

— Voulez-vous mesurer après moi, monsieur? demanda-t-il à sir
John.

— Inutile, monsieur, répondit celui-ci; nous nous en rapportons,
M. de Montrevel et moi, parfaitement à vous.

M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantième pas.

— Messieurs, dit-il, quand vous voudrez.

L'adversaire de Roland était déjà à son poste, chapeau et habit bas.

Le chirurgien et les deux témoins se tenaient à l'écart.

L'endroit avait été si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur son ennemi désavantage de terrain ni de soleil.

Roland jeta près de lui son habit, son chapeau, et vint se placer à quarante pas de M. de Barjols, en face de lui.

Tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, envoyèrent un regard sur le même horizon.

L'aspect en était en harmonie avec la terrible solennité de la scène qui allait s'accomplir.

Rien à voir à la droite de Roland, ni à la gauche de M. de Barjols; c'était la montagne descendant vers eux avec la pente rapide et élevée d'un toit gigantesque.

Mais du côté opposé, c'est-à-dire à la droite de M. de Barjols et à la gauche de Roland, c'était tout autre chose.

L'horizon était infini.

Au premier plan, c'était cette plaine aux terrains rougeâtres trouée de tous côtés par des points de roches, et pareille à un cimetière de Titans dont les os perceraient la terre.

Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant, c'était Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais gigantesque, qui, pareil à un lion accroupi, semble tenir la ville haletante sous sa griffe. Au-delà d'Avignon, une lime lumineuse comme une rivière d'or fondu dénonçait le Rhône.

Enfin, de l'autre côté du Rhône, se levait, comme une lime d'azur foncé, la chaîne de collines qui séparent Avignon de Nîmes et d'Uzès.

Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes regardait probablement pour la dernière fois, s'enfonçait lentement et majestueusement dans un océan d'or et de pourpre.

Au reste, ces deux hommes formaient un contraste étrange.

L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basané, ses membres grêles, son oeil sombre, était le type de cette race méridionale qui compte parmi ses ancêtres des Grecs, des Romains, des Arabes et des Espagnols.

L'autre, avec son teint rosé, ses cheveux blonds, ses grands yeux azurés, ses mains potelées comme celles d'une femme, était le type de cette race des pays tempérés, qui compte les Gaulois, les Germains et les Normands parmi ses aïeux.

Si l'on voulait grandir la situation, il était facile d'en arriver à croire que c'était quelque chose de plus qu'un combat singulier entre deux hommes.

On pouvait croire que c'était le duel d'un peuple contre un autre peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord.

Étaient-ce les idées que nous venons d'exprimer qui occupaient l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une mélancolique rêverie?

Ce n'est point probable.

Le fait est qu'un moment il sembla oublier témoins, duel, adversaire, abîmé qu'il était dans la contemplation du splendide spectacle.

La voix de M. de Barjols le tira de ce poétique engourdissement.

— Quand vous serez prêt, monsieur, dit-il, je le suis.

Roland tressaillit.

— Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il ne fallait pas vous préoccuper de moi, je suis fort distrait; me voici, monsieur.

Et, le sourire aux lèvres, les cheveux soulevés par le vent du soir, sans s'effacer, comme il eût fait dans une promenade ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes les précautions usitées en pareil cas, Roland marcha droit sur M. de Barjols.

La physionomie de sir John, malgré son impassibilité ordinaire, trahissait une angoisse profonde.

La distance s'effaçait rapidement entre les deux adversaires.

M. de Barjols s'arrêta le premier, visa et fit feu, au moment où
Roland n'était plus qu'à dix pas de lui.

La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland, mais ne l'atteignit pas.

Le jeune homme se retourna vers son témoin.

— Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit?

— Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les témoins.

M. de Barjols resta muet et immobile à la place où il avait fait feu.

— Pardon, messieurs, répondit Roland; mais vous me permettrez, je l'espère, d'être juge du moment et de la façon dont je dois riposter. Après avoir essuyé le feu de M. de Barjols, j'ai à lui dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant.

Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pâle mais calme:

— Monsieur, lui dit-il, peut-être ai-je été un peu vif dans notre discussion de ce matin.

Et il attendit.

— C'est à vous de tirer, monsieur, répondit M. de Barjols.

— Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous allez comprendre la cause de cette vivacité et l'excuser peut- être. Je suis militaire et aide de camp du général Bonaparte.

— Tirez, monsieur, répéta le jeune noble.

— Dites une simple parole de rétractation, monsieur, reprit le jeune officier; dites que la réputation d'honneur et de délicatesse du général Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi, et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur, vous êtes un brave.

— Je ne rendrai hommage à cette réputation d'honneur et de délicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre général en chef se servira de l'influence que lui a donnée son génie sur les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-à- dire pour rendre le trône à son souverain légitime.