— Cela ne peut pas être la véritable cause.
— Mais encore?
— Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui pour le juger sous ce rapport.
— Mais, enfin, général, que dit-il pour dégager sa parole?
— Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait.
Roland éclata de ce rire nerveux qui décelait chez lui la plus violente agitation.
— Ah! fit-il, justement, c'est la première chose que je lui ai dite.
— Laquelle?
— Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches, nous autres enfants de généraux républicains?
— Et que t'a-t-il répondu?
— Qu'il était assez riche pour deux.
— Tu vois donc que ce ne peut être là le motif de son refus.
— Et vous êtes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en demander raison?
— Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est à la personne qui se croit offensée à peser elle-même le pour et le contre.
— Général, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une affaire décisive?
Bonaparte calcula.
— Pas avant quinze jours ou trois semaines, répondit-il.
— Général, je vous demande un congé de quinze jours.
— À une condition.
— Laquelle?
— C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur pour savoir d'elle de quel côté vient le refus.
— C'était bien mon intention.
— En ce cas, il n'y a pas un instant à perdre.
— Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village.
— Une minute encore: tu te chargeras de mes dépêches pour Paris, n'est-ce pas?
— Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout à l'heure à Bourrienne.
— Justement.
— Alors, venez.
— Attends encore. Les jeunes gens que tu as arrêtés…
— Les compagnons de Jéhu?
— Oui… Et bien, il paraît que tout cela appartient à des familles nobles; ce sont des fanatiques plutôt que des coupables. Il paraît que ta mère, victime de je ne sais quelle surprise judiciaire, a témoigné dans leur procès et a été cause de leur condamnation.
— C'est possible. Ma mère, comme vous le savez, avait été arrêtée par eux et avait vu la figure de leur chef.
— Eh bien, ta mère me supplie, par l'intermédiaire de Joséphine, de faire grâce à ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le pourvoi soit rejeté, et, si tu juges la chose convenable, tu diras de ma part au ministre de la justice de surseoir. À ton retour, nous verrons ce qu'il y aura à faire définitivement.
— Merci, général. N'avez-vous rien autre chose à me dire?
— Non, si ce n'est de penser à la conversation que nous venons d'avoir.
— À propos?
— À propos de mariage.
LII — LE JUGEMENT
— Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-même tout à l'heure: nous parlerons de cela à mon retour, si je reviens.
— Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-là comme tu as tué les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te l'avoue, si tu le tues, je le regretterai.
— Si vous devez le regretter tant que cela, général, il est bien facile que ce soit moi qui sois tué à sa place.
— Ne vas pas faire une bêtise comme celle-là, niais! fit vivement le premier consul; je te regretterais encore bien davantage.
— En vérité, mon général, fit Roland avec son rire saccadé, vous êtes l'homme le plus difficile à contenter que je connaisse.
Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le général le retînt.
Une demi-heure après Roland galopait sur la route d'Ivrée dans une voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'à Aoste; à Aoste prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre à Martigny, et, par Genève, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris.
Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'était passé en France, et éclaircissons les points qui peuvent être restés obscurs pour nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter entre Bonaparte et son aide de camp.
Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat n'avaient passé qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et avaient été immédiatement transférés dans celle de Besançon, où ils devaient comparaître devant un conseil de guerre.
On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient été si grièvement blessés, qu'on avait été obligé de les transporter sur des brancards; l'un était mort le même soir, l'autre trois jours après son arrivée à Besançon.
Le nombre des prisonniers était donc réduit à quatre: Morgan, qui s'était rendu volontairement et qui était sain et sauf, et Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient été plus ou moins blessés pendant le combat, mais dont aucun n'avait reçu de blessures dangereuses.
Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de Valensolle et du marquis de Ribier.
Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de Besançon, le procès des quatre prisonniers, arriva l'expiration de la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les délits d'arrestation de diligences sur les grands chemins.
Les prisonniers se trouvaient dès lors passibles des tribunaux civils.
C'était une grande différence pour eux, non point relativement à la peine, mais quant au mode d'exécution de la peine.
Condamnés par les tribunaux militaires, ils étaient fusillés; condamnés par les tribunaux civils, ils étaient guillotinés.
La fusillade n'était point infamante, la guillotine l'était.
Du moment où ils devaient être jugés par un jury, leur procès relevait du jury de Bourg.
Vers la fin de mars, les accusés avaient donc été transférés des prisons de Besançon dans celle de Bourg, et l'instruction avait commencé.
Mais les quatre accusés avaient adopté un système qui ne laissait pas que d'embarrasser le juge d'instruction.
Ils déclarèrent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais n'avoir jamais eu aucune relation avec les détrousseurs de diligences qui s'étaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et d'Assas.
Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement à main armée; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de M. de Teyssonnet, et était une ramification de l'armée de Bretagne destinée à opérer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armée de Bretagne, qui venait de signer la paix, était destinée à opérer dans l'Ouest.
Ils n'attendaient eux-mêmes que la soumission de Cadoudal pour faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur arriver, quand ils avaient été attaqués et pris.
La preuve contraire était difficile à fournir; la spoliation des diligences avait toujours été faite par des hommes masqués, et, à part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le visage d'un de nos aventuriers.
On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit où il avait été jugé, condamné, frappé par eux; madame de Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se débattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le masque de Morgan.
Tous deux avaient été appelés devant le juge d'instruction, tous deux avaient été confrontés avec les quatre accusés; mais sir John et madame de Montrevel avaient déclaré ne reconnaître aucun de ces derniers.
D'où venait cette réserve?
De la part de madame de Montrevel, elle était compréhensible: madame de Montrevel avait gardé une double reconnaissance à l’homme qui avait sauvegardé son fils Édouard, et qui lui avait porté secours à elle.
De la part de sir John, le silence était plus difficile à expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers, sir John reconnaissait au moins deux ses assassins.
Eux l’avaient reconnu, et un certain frissonnement avait passé dans leurs veines à sa vue, mais ils n'en avaient pas moins résolument fixé leurs regards sur lui, lorsque, à leur grand étonnement, sir John, malgré l'insistance du juge, avait obstinément répondu:
— Je n'ai pas l'honneur de reconnaître ces messieurs. Amélie — nous n'avons point parlé d'elle: il y a des douleurs que la plume ne doit pas même essayer de peindre — Amélie, pâle, fiévreuse, mourante depuis la nuit fatale où Morgan avait été arrêté, Amélie attendait avec anxiété le retour de sa mère et de lord Tanlay de chez le juge d'instruction.
Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel était restée un peu en arrière pour donner des ordres à Michel.
Dès qu'elle aperçut sir John, Amélie s'élança vers lui en s'écriant:
— Eh bien?
Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de
Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre.
— Ni votre mère ni moi n'avons reconnu personne, répondit-il.
— Ah! que vous êtes noble! que vous êtes généreux! que vous êtes bon, milord! s'écria la jeune fille en essayant de baiser la main de sir John.
Mais lui, retirant sa main:
— Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il; mais silence! voici votre mère.
Amélie fit un pas en arrière.
— Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribué à compromettre ces malheureux?
— Comment, répondit madame de Montrevel, voulais-tu que j'envoyasse à l’échafaud un homme qui m'avait porté secours, et qui, au lieu de frapper Édouard, l'avait embrassé?
— Et cependant, madame, demanda Amélie toute tremblante, vous l’aviez reconnu?
— Parfaitement, répondit madame de Montrevel; c’est le blond avec des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles de Sainte-Hermine.
Amélie jeta un cri étouffé; puis, faisant un effort sur elle-même:
— Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et vous ne serez plus appelés?
— Il est probable que non, répondit madame de Montrevel.
— En tout cas, répondit sir John, je crois que, comme moi qui n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel persisterait dans sa déposition.
— Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons aient été arrêtés par Roland.
Amélie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se répandit sur son visage.
Elle jeta un regard de reconnaissance à sir John et remonta dans son appartement, où l'attendait Charlotte.
Charlotte était devenue pour Amélie plus qu'une femme de chambre, elle était devenue presque une amie.
Tous les jours, depuis que les accusés avaient été ramenés à la prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure près de son père.
Pendant cette heure, il n'était question que des prisonniers, que le digne geôlier, en sa qualité de royaliste, plaignait de tout son coeur.
Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et, chaque jour, elle rapportait à Amélie des nouvelles des accusés.
C'était sur ces entrefaites qu'étaient arrivés aux Noires-
Fontaines madame de Montrevel et sir John.
Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par Roland, et redire par Joséphine, à madame de Montrevel qu'il désirait que le mariage eût lieu en son absence et le plus promptement possible.
Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires- Fontaines, avait déclaré que ses désirs les plus ardents seraient accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres d'Amélie pour devenir le plus heureux des hommes.
Les choses étant arrivées à ce point, madame de Montrevel — le matin même du jour où sir John et elle devaient déposer comme témoins — avait autorisé un tête-à-tête entre sir John et sa fille.
L'entrevue avait duré plus d'une heure, et sir John n'avait quitté Amélie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et aller faire sa déposition.
Nous avons vu que cette déposition avait été tout à la décharge des accusés; nous avons vu encore comment, à son retour, sir John avait été reçu par Amélie.
Le soir, madame de Montrevel avait eu à son tour une conférence avec sa fille.
Aux instances pressantes de sa mère, Amélie s'était contentée de répondre que son état de souffrance lui faisait désirer l’ajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce point à la délicatesse de lord Tanlay.
Le lendemain, madame de Montrevel avait été forcée de quitter Bourg pour revenir à Paris, sa position auprès de madame Bonaparte ne lui permettant pas une longue absence.
Le matin du départ, elle avait fortement insisté pour qu'Amélie l’accompagnât à Paris; mais Amélie s'était, sur ce point encore, appuyée de la faiblesse de sa santé. On allait entrer dans les mois doux et vivifiants de l’année, dans les mois d'avril et de mai; elle demandait à passer ces deux mois à la campagne, certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien.
Madame de Montrevel ne savait rien refuser à Amélie, surtout lorsqu'il s'agissait de sa santé.
Ce nouveau délai fut accordé à la malade.
Comme, pour venir à Bourg, madame de Montrevel avait voyagé avec lord Tanlay, pour retourner à Paris, elle voyagea avec lui; à son grand étonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amélie.
Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa question accoutumée:
— Eh bien, quand marions-nous Amélie avec sir John? Vous savez que ce mariage est un des désirs du premier consul!
Ce à quoi madame de Montrevel avait répondu:
— La chose dépend entièrement de lord Tanlay.
Cette réponse avait longuement fait réfléchir madame Bonaparte. Comment, après avoir paru d'abord si empressé, lord Tanlay était- il devenu si froid?
Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystère.
Le temps s'écoulait et le procès des prisonniers s'instruisait.
On les avait confrontés avec tous les voyageurs qui avaient signé les différents procès-verbaux que nous avons vus entre les mains du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les reconnaître, aucun ne les ayant vus à visage découvert.
Les voyageurs avaient, en outre, attesté qu'aucun objet leur appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait été pris.
Jean Picot avait attesté qu'on lui avait rapporté les deux cents louis qui lui avaient été enlevés par mégarde.
L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois, les accusés, dont nul n'avait pu constater l'identité, restaient sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est-à-dire qu'affiliés à la révolte bretonne et vendéenne, ils faisaient simplement partie des bandes armées qui parcouraient le Jura sous les ordres de M. de Teyssonnet.
Les juges avaient, autant que possible, retardé l'ouverture des débats, espérant toujours que quelque témoin à charge se produirait; leur espérance avait été trompée.
Personne, en réalité, n'avait souffert des faits imputés aux quatre jeunes gens, à l'exception du Trésor, dont le malheur n'intéressait personne.
Il fallait bien ouvrir les débats.
De leur côté, les accusés avaient mis le temps à profit.
On a vu qu'au moyen d'un habile échange de passeports, Morgan voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte- Hermine, et ainsi des autres; il en était résulté dans les témoignages des aubergistes une confusion que leurs livres étaient encore venus augmenter.
L'arrivée des voyageurs, consignée sur les registres une heure plus tôt ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrécusables.
Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette conviction était impuissante devant les témoignages.
Puis, il faut le dire, d'un autre côté, il y avait pour les accusés sympathie complète dans le public.
Les débats s'ouvrirent.
La prison de Bourg est attenante au prétoire; par les corridors intérieurs, on pouvait conduire les prisonniers à la salle d'audience.
Si grande que fût cette salle d'audience, elle fut encombrée le jour de l'ouverture des débats; toute la ville de Bourg se pressait aux portes du tribunal, et l'on était venu de Mâcon, de Lons-le-Saulnier, de Besançon et de Nantua, tant les arrestations de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des compagnons de Jéhu étaient devenus populaires.
L'entrée des quatre accusés fut saluée d'un murmure qui n'avait rien de répulsif: on y démêlait en partie presque égale la curiosité et la sympathie.
Et leur présence était bien faite, il faut le dire, pour éveiller ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis à la dernière mode de l'époque, assurés sans impudence, souriants vis-à-vis de l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs parfois, leur meilleure défense était dans leur propre aspect.
Le plus âgé des quatre avait à peine trente ans.
Interrogés sur leurs noms, prénoms, âge et lieu de naissance, ils répondirent se nommer:
Charles de Sainte-Hermine, né à Tours, département d'Indre-et-
Loire, âgé de vingt-quatre ans;
Louis-André de Jahiat, né à Bagé-le-Château, département de l'Ain, âgé de vingt-neuf ans;
Raoul-Frédéric-Auguste de Valensolle, né à Sainte-Colombe, département du Rhône, âgé de vingt-sept ans;
Pierre-Hector de Ribier, né à Bollène, département de Vaucluse, âgé de vingt-six ans.
Interrogés sur leur condition et leur état, tous quatre déclarèrent être gentilshommes et royalistes.
Ces quatre beaux jeunes gens qui se défendaient contre la guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort, qui déclaraient l'avoir méritée, mais qui voulaient la mort des soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et de générosité.
Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de rébellion à main armée, la Vendée étant soumise, la Bretagne pacifiée, ils seraient acquittés.
Et ce n'était point cela que voulait le ministre de la police; la mort prononcée par un conseil de guerre ne lui suffisait même pas, il lui fallait la mort déshonorante, la mort des malfaiteurs, la mort des infâmes.
Les débats étaient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas fait un seul pas dans le sens du ministère public. Charlotte, qui par la prison pouvait pénétrer la première dans la salle d'audience, assistait chaque jour aux débats, et chaque soir venait rapporter à Amélie une parole d'espérance.
Le quatrième jour, Amélie n'y put tenir; elle avait fait faire un costume exactement pareil à celui de Charlotte; seulement, la dentelle noire qui enveloppait le chapeau était plus longue et plus épaisse qu'aux chapeaux ordinaires.
Il formait un voile et empêchait que l'on ne pût voir le visage.
Charlotte présenta Amélie à son père, comme une de ses jeunes amies curieuse d'assister aux débats; le bonhomme Courtois ne reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles vissent bien les accusés, il les plaça dans le corridor où ceux-ci devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du présidial à la salle d'audience.
Le corridor était si étroit au moment où l’on passait de la chambre du concierge à l’endroit que l'on désignait sous le nom de bûcher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers un à un, puis les deux derniers gendarmes.
Ce fut dans le rentrant de la porte du bûcher que se rangèrent
Charlotte et Amélie.
Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amélie fut obligée de s'appuyer sur l'épaule de Charlotte; il lui semblait que la terre manquait sous ses pieds et la muraille derrière elle.
Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit.
Un gendarme passa.
Puis un second.
Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se fût encore appelé Morgan.
Au moment où il passait:
— Charles! murmura Amélie.
Le prisonnier reconnut la voix adorée, poussa un faible cri et sentit qu'on lui glissait un billet dans la main.
Il serra cette chère main, murmura le nom d'Amélie et passa.
Les autres vinrent ensuite et ne remarquèrent point ou firent semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles.
Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu.
Dès qu'il fut dans un endroit éclairé, Morgan déplia le billet.
Il ne contenait que ces mots:
«Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidèle Amélie dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avoué à lord Tanlay; c'est l'homme le plus généreux de la terre: j'ai sa parole qu'il rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilité de cette rupture. Je t'aime!»
Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un regard du côté du corridor; les deux jeunes Bressanes étaient appuyées contre la porte.
Amélie avait tout risqué pour le voir une fois encore.
Il est vrai que l'on espérait que cette séance serait suprême s'il ne se présentait point de nouveaux témoins à charge: il était impossible de condamner les accusés, vu l'absence de preuves.
Les premiers avocats du département, ceux de Lyon, ceux de
Besançon avaient été appelés par les accusés pour les défendre.
Ils avaient parlé, chacun à son tour, détruisant pièce à pièce l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen âge, un champion adroit et fort faisait tomber pièce à pièce l'armure de son adversaire.
De flatteuses interruptions avaient, malgré les avertissements des huissiers et les admonestations du président, accueilli les parties les plus remarquables de ces plaidoyers.
Amélie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si visiblement en faveur des accusés; un poids affreux s'écartait de sa poitrine brisée; elle respirait avec délices, et elle regardait, à travers des larmes de reconnaissance, le Christ placé au-dessus de la tête du président.
Les débats allaient être fermés.
Tout à coup, un huissier entra, s'approcha du président et lui dit quelques mots à l'oreille.
— Messieurs, dit le président, la séance est suspendue; que l'on fasse sortir les accusés.
Il y eut un mouvement d'inquiétude fébrile dans l'auditoire.
Qu'était-il arrivé de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu?
Chacun regarda son voisin avec anxiété. Un pressentiment serra le coeur d'Amélie; elle porta la main à sa poitrine, elle avait senti quelque chose de pareil à un fer glacé, pénétrant jusqu'aux sources de sa vie.
Les gendarmes se levèrent, les accusés les suivirent et reprirent le chemin de leur cachot.
Ils repassèrent les uns après les autres devant Amélie.
Les mains des deux jeunes gens se touchèrent, la main d'Amélie était froide comme celle d'une morte.
— Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant.
Amélie voulut lui répondre; les paroles expirèrent sur ses lèvres.
Pendant ce temps, le président s'était levé et avait passé dans la chambre du conseil.
Il y avait trouvé une femme voilée qui venait de descendre de voiture à la porte même du tribunal, et qu'on avait amenée où elle était sans qu'elle eût échangé une seule parole avec qui que ce fût.
— Madame, lui dit-il, je vous présente toutes mes excuses pour la façon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je vous ai fait prendre à Paris et conduire ici: mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette considération, toutes les autres ont dû se taire.
— Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, répondit la dame voilée: je sais quelles sont les prérogatives de la justice, et me voici à ses ordres.
— Madame, reprit le président, le tribunal et, moi apprécions le sentiment d'exquise délicatesse qui vous a poussée, au moment de votre confrontation avec les accusés, à ne pas vouloir reconnaître celui qui vous avait porté des secours; alors, les accusés niaient leur identité avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont tout avoué: seulement, nous avons besoin de connaître celui qui vous a donné cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de le recommander à la clémence du premier consul.
— Comment! s'écria la dame voilée, ils ont avoué?
— Oui, madame, mais ils s'obstinent à taire celui d'entre eux qui vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en contradiction avec votre témoignage, et ne veulent-ils pas que l'un d'eux achète sa grâce à ce prix.
— Et que demandez-vous de moi, monsieur?
— Que vous sauviez votre sauveur.
— Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je à faire?
— À répondre à la question qui vous sera adressée par moi.
— Je me tiens prête, monsieur.
— Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques secondes.
Le président rentra.
Un gendarme placé à chaque porte empêchait que personne ne communiquât avec la dame voilée.
Le président reprit sa place.
— Messieurs, dit-il, la séance est rouverte.
Il se fit un grand murmure; les huissiers crièrent silence.
Le silence se rétablit.
— Introduisez le témoin, dit le président.
Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voilée fut introduite.
Tous les regards se portèrent sur elle.
Quelle était cette dame voilée? que venait-elle faire? à quelle fin était-elle appelée?
Avant ceux de personne, les yeux d'Amélie s'étaient fixés sur elle.
— Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espère que je me trompe.
— Madame, dit le président, les accusés vont rentrer dans cette salle; désignez à la justice celui d'entre eux qui, lors de l'arrestation de la diligence de Genève, vous a prodigué des soins si touchants.
Un frissonnement courut dans l'assemblée; on comprit qu'il y avait quelque piège sinistre tendu sous les pas des accusés.
Dix voix allaient s'écrier: «Ne parlez pas!» lorsque, sur un signe du président, l'huissier d'une voix impérative cria:
— Silence! Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amélie, une sueur glacée perla son front, ses genoux plièrent et tremblèrent sous elle.
— Faites entrer les accusés, dit le président en imposant silence du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous, madame, avancez et levez votre voile.
La dame voilée obéit à ces deux invitations.
— Ma mère! s'écria Amélie, mais d'une voix assez sourde pour que ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls.
— Madame de Montrevel! murmura l'auditoire.
En ce moment, le premier gendarme parut à la porte, puis le second; après lui venaient les accusés, mais dans un autre ordre: Morgan s'était placé le troisième, afin que, séparé qu'il était des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et par d'Assas, qui marchait derrière, il pût serrer plus facilement la main d'Amélie.
Montbar entra donc d'abord.
Madame de Montrevel secoua la tête.
Puis vint Adler.
Madame de Montrevel fit le même signe de dénégation.
En ce moment, Morgan passait devant Amélie.
— Oh! nous sommes perdus! dit-elle.
Il la regarda avec étonnement; une main convulsive serrait la sienne.
Il entra.
— C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan, ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne faisait plus qu'un seul et même homme du moment où madame de Montrevel venait de donner cette preuve d'identité.
Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur.
Montbar éclata de rire.
— Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami, à faire le galant auprès des femmes qui se trouvent mal.
Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
— Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber quatre têtes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un sourd gémissement se fit entendre.
— Huissier, dit le président, n'avez-vous pas prévenu le public que toute marque d'approbation ou d'improbation était défendue?
L'huissier s'informa pour savoir qui avait manqué à la justice en poussant ce gémissement.
C'était une femme portant le costume de Bressane, et que l’on venait d'emporter chez le concierge de la prison.
Dès lors, les accusés n'essayèrent même plus de nier; seulement, de même que Morgan s'était réuni à eux, ils se réunirent à lui.
Leurs quatre têtes devaient être sauvées ou tomber ensemble.
Le même jour, à dix heures du soir, le jury déclara les accusés coupables, et la cour prononça la peine de mort.
Trois jours après, à force de prières, les avocats obtinrent que les accusés se pourvussent en cassation.
Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grâce.
LIII — OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE
Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans toute la ville.
Il y avait parmi les quatre accusés un tel accord de fraternité chevaleresque, une telle élégance de manières, une telle conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux- mêmes admiraient cet étrange dévouement qui avait fait des voleurs de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom.
Madame de Montrevel, désespérée de la part qu'elle venait de prendre au procès et du rôle qu'elle avait bien involontairement joué dans ce drame au dénouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de réparer le mal qu'elle avait fait: c'était de repartir à l'instant même pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui demander la grâce des quatre condamnés.
Elle ne prit pas même le temps d'aller embrasser Amélie au château des Noires-Fontaines; elle savait que le départ de Bonaparte était fixé aux premiers jours de mai, et l'on était au 6.
Lorsqu'elle avait quitté Paris, tous les apprêts du départ étaient faits.
Elle écrivit un mot à sa fille, lui expliqua par quelle fatale suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre accusés, de les faire condamner tous les quatre.
Puis, comme si elle eût eu honte d'avoir manqué à la promesse qu'elle avait faite à Amélie, et surtout qu'elle s'était faite à elle-même, elle envoya chercher des chevaux frais à la poste, remonta en voiture et repartit pour Paris.
Elle y arriva le 8 mai au matin.
Bonaparte en était parti le 6 au soir.
Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu'à Dijon, peut-être à Genève, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois semaines absent.
Le pourvoi des condamnés, fût-il rejeté, devait prendre au moins cinq ou six semaines.
Tout espoir n'était donc pas perdu.
Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'était qu'un prétexte, que le voyage à Genève n'avait jamais été sérieux, et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie.
Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser à son fils, quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment où lord Tanlay avait été assassiné, et la part qu'il avait prise à l'arrestation des compagnons de Jéhu; alors, disons-nous, madame de Montrevel s'adressa à Joséphine: Joséphine promit d'écrire à Bonaparte.
Le même soir, elle tint parole.
Mais le procès avait fait grand bruit; il n'en était point de ces accusés-là comme d'accusés ordinaires, la justice fit diligence, et, le trente-cinquième jour après le jugement, le pourvoi en cassation fut rejeté.
Le rejet fut expédié immédiatement à Bourg, avec ordre d'exécuter les condamnés dans les vingt-quatre heures.
Mais quelque diligence qu'eût faite le ministère de la justice, l'autorité judiciaire ne fut point prévenue la première.
Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour intérieure, une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds.
Une lettre était attachée à cette pierre.
Morgan, qui avait, à l'endroit de ses compagnons, conservé, même en prison, la supériorité d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la lettre et la lut.
Puis, se retournant vers ses compagnons:
— Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejeté, comme nous devions nous y attendre, et, selon toute probabilité, la cérémonie aura lieu demain.
Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des écus de six livres et des louis, avaient quitté leur jeu pour écouter la nouvelle.
La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de réflexion.
Jahiat, qui lisait _la Nouvelle Héloïse, _reprit sa lecture en disant:
— Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que j'aie lu de ma vie.
Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant:
— Pauvre Amélie!
Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait à la fenêtre de la geôle donnant dans la cour des prisonniers, il alla à elle:
— Dites à Amélie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la promesse qu'elle m'a faite.
La fille du geôlier referma la fenêtre et embrassa son père, en lui annonçant qu'il la reverrait selon toute probabilité dans la soirée.
Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le milieu du jour pour aller à la prison, une fois le soir pour revenir au château.
Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amélie à la même place, c'est-à-dire assise à cette fenêtre qui, dans des jours plus heureux, s'ouvrait pour donner passage à son bien-aimé Charles.
Depuis le jour de son évanouissement, à la suite du verdict du jury, Amélie n'avait pas versé une larme, et nous pourrions presque ajouter n'avait pas prononcé une parole.
Au lieu d'être le marbre de l'antiquité s'animant pour devenir femme, on eût pu croire que c'était l'être animé qui peu à peu se pétrifiait.
Chaque jour, il semblait qu'elle fût devenue un peu plus pâle, un peu plus glacée.
Charlotte la regardait avec étonnement: les esprits vulgaires, très impressionnables aux bruyantes démonstrations, c'est-à-dire aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes.
Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indifférence.
Elle fut donc étonnée du calme avec lequel Amélie reçut le message qu'elle était chargée de transmettre.
Elle ne vit pas que son visage, plongé dans la demi-teinte du crépuscule, passait de la pâleur à la lividité; elle ne sentit point l'étreinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume accompagnait ses mouvements.
Seulement, elle s'apprêta à la suivre.
Mais, arrivée à la porte, Amélie étendit la main:
— Attends-moi là, dit-elle.
Charlotte obéit.
Amélie referma la porte derrière elle et monta à la chambre de
Roland.
La chambre de Roland était une véritable chambre de soldat et de chasseur, dont le principal ornement étaient des panoplies et des trophées. Il y avait là des armes de toute espèce, indigènes et étrangères, depuis les pistolets aux canons azurés de Versailles jusqu'aux pistolets à pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan jusqu'au cangiar turc.
Elle détacha des trophées quatre poignards aux lames tranchantes et aiguës; elle enleva aux panoplies huit pistolets de différentes formes.
Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne.
Puis elle descendit rejoindre Charlotte.
Dix minutes après, aidée de sa femme de chambre, elle avait revêtu son costume de Bressane.
On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin.
Amélie resta debout, immobile, muette, appuyée à sa cheminée éteinte, regardant par la fenêtre ouverte le village de Ceyzeriat, qui disparaissait peu à peu dans les ombres crépusculaires.
Lorsque Amélie ne vit plus rien que les lumières s'allumant de place en place:
— Allons, dit-elle, il est temps.
Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention à Amélie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui était venue voir celle-ci et que celle-ci allait reconduire.
Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant l'église de Brou.
Il était dix heures un quart à peu près lorsque Charlotte frappa à la porte de la prison.
Le père Courtois vint ouvrir.
Nous avons dit quelles étaient les opinions politiques du digne geôlier.
Le père Courtois était royaliste.
Il avait donc été pris d'une profonde sympathie pour les quatre condamnés; il espérait, comme tout le monde, que madame de Montrevel, dont on connaissait le désespoir, obtiendrait leur grâce du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans manquer à ses devoirs, il avait adouci la captivité de ses prisonniers en écartant d'eux toute rigueur inutile.
Il est vrai que, d'un autre côté, malgré cette sympathie, il avait refusé soixante mille francs en or — somme qui, à cette époque, valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui — pour les sauver.
Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille Charlotte, il avait autorisé Amélie, déguisée en Bressane, à assister au jugement.
On se rappelle les soins et les égards que le digne homme avait eus pour Amélie, lorsque elle-même avait été prisonnière avec madame de Montrevel.
Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se laissa facilement attendrir.
Charlotte lui dit que sa jeune maîtresse allait dans la nuit même partir pour Paris, afin de hâter la grâce, et qu'avant de partir elle venait prendre congé du baron de Sainte-Hermine et lui demander ses instructions pour agir.
Il y avait cinq portes à forcer pour gagner celle de la rue: un corps de garde dans la cour, une sentinelle intérieure et une extérieure; par conséquent, le père Courtois n'avait point à craindre que les prisonniers s'évadassent.
Il permit donc qu'Amélie vît Morgan.
Qu'on nous excuse de dire tantôt Morgan, tantôt Charles, tantôt le baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette triple appellation, nous désignons le même homme.
Le père Courtois prit une lumière et marcha devant Amélie.
La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir par la malle-poste, tenait à la main un sac de nuit.
Charlotte suivait sa maîtresse.
— Vous reconnaîtrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est celui où vous avez été enfermée avec madame votre mère. Le chef de ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine, m'a demandé comme une faveur la cage n° 4. Vous savez que c'est le nom que nous donnons à nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui refuser cette consolation, sachant que le pauvre garçon vous aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amélie: ce secret ne sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a demandé où était le lit de votre mère, où était le vôtre; je le lui ai dit. Alors, il a désiré que sa couchette fût placée juste au même endroit où la vôtre se trouvait; ce n'était pas difficile: non seulement elle était au même endroit, mais encore c'était la même: De sorte que, depuis le jour de son entrée dans votre prison, le pauvre jeune homme est resté presque constamment couché.
Amélie poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; elle sentit, chose qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps, une larme prête à mouiller sa paupière.
Elle était donc aimée comme elle aimait, et c'était une bouche étrangère et désintéressée qui lui en donnait la preuve.
Au moment d'une séparation éternelle, cette conviction était le plus beau diamant qu'elle pût trouver dans l'écrin de la douleur.
Les portes s'ouvrirent les unes après les autres devant le père
Courtois.
Arrivée à la dernière, Amélie mit la main sur l'épaule du geôlier.
Il lui semblait entendre quelque chose comme un chant.
Elle écouta avec plus d'attention: une voix disait des vers.
Mais cette voix n'était point celle de Morgan; cette voix lui était inconnue.
C'était à la fois quelque chose de triste comme une élégie, de religieux comme un psaume.
La voix disait:
J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence; Il a vu mes pleurs pénitents; Il guérit mes remords, il m'arme de constance: Les malheureux sont ses enfants, Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère; »Qu'il meure, et sa gloire avec lui!» Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père: »Leur haine sera ton appui.» À tes plus chers amis ils ont prêté leur rage; Tout trompe ta simplicité: Celui que tu nourris court vendre ton image, Noir de sa méchanceté. Mais Dieu t'entend gémir; Dieu, vers qui te ramène Un vrai remords né de douleurs; Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine D'être faible dans les malheurs. J'éveillerai pour toi la pitié, la justice De l'incorruptible avenir: Eux-mêmes épureront, par leur long artifice, Ton honneur qu'ils pensent ternir. Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre L'innocence et son noble orgueil; Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre, Veillerez près de mon cercueil! Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour, et je meurs; Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs. Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure, Et vous, riant exil des bois! Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature, Salut pour la dernière fois! Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d'amis sourds à mes adieux! Qu'ils meurent pleins de jour! que leur mort soit pleurée Qu'un ami leur ferme les yeux!
La voix se tut; sans doute, la dernière strophe était dite.
Amélie, qui n'avait pas voulu interrompre la méditation suprême des condamnés et qui avait reconnu la belle ode de Gilbert, écrite par lui sur le grabat d'un hôpital, la veille de sa mort, fit signe au geôlier qu'il pouvait ouvrir.
Le père Courtois qui, tout geôlier qu'il était, semblait partager l'émotion de la jeune fille, fit le plus doucement possible qu'il put tourner la clef dans la serrure: la porte s'ouvrit.
Amélie embrassa d'un coup d'oeil l'ensemble du cachot et des personnages qui l'habitaient.
Valensolle, debout, appuyé à la muraille, tenait encore à la main le livre où il venait de lire les vers qu'Amélie avait entendus; Jahiat était assis près d'une table, la tête appuyée sur sa main; Ribier était assis sur la table même; près de lui, au fond, Sainte-Hermine, les yeux fermés, et comme s'il eût été plongé dans le plus profond sommeil, était couché sur le lit.
À la vue de la jeune fille qu'ils reconnurent pour Amélie, Jahiat et Ribier se levèrent.
Morgan resta immobile; il n'avait rien entendu.
Amélie alla droit à lui, et comme si le sentiment qu'elle éprouvait pour son amant était sanctifié par l'approche de la mort, sans s'inquiéter de la présence de ses trois amis, elle s'approcha de Morgan, et, tout en appuyant ses lèvres sur les lèvres du prisonnier, elle murmura:
— Réveille-toi, mon Charles; c'est ton Amélie qui vient tenir sa parole.
Morgan jeta un cri joyeux et enveloppa la jeune fille de ses deux bras.
— Monsieur Courtois, dit Montbar, vous êtes un brave homme; laissez ces deux pauvres jeunes gens ensemble: ce serait une impiété que de troubler par notre présence les quelques minutes qu'ils ont encore à rester ensemble sur cette terre.
Le père Courtois, sans rien dire, ouvrit la porte du cachot voisin. Valensolle, Jahiat et de Ribier y entrèrent: il ferma la porte sur eux.
Puis, faisant signe à Charlotte de le suivre, il sortit à son tour.
Les deux amants se trouvèrent seuls.
Il y a des scènes qu'il ne faut pas tenter de peindre, des paroles qu'il ne faut pas essayer de répéter; Dieu, qui les écoute de son trône immortel, pourrait seul dire ce qu'elles contiennent de sombres joies et de voluptés amères.
Au bout d'une heure, les deux jeunes gens entendirent la clef tourner de nouveau dans la serrure. Ils étaient tristes, mais calmes, et la conviction que leur séparation ne serait pas longue leur donnait cette douce sérénité.
Le digne geôlier avait l'air plus sombre et plus embarrassé encore à cette seconde apparition qu'à la première. Morgan et Amélie le remercièrent en souriant.
Il alla à la porte du cachot où étaient enfermés les trois amis et ouvrit cette porte en murmurant
— Par ma foi, c'est bien le moins qu'ils passent cette nuit ensemble, puisque c'est leur dernière nuit.
Valensolle, Jahiat et Ribier rentrèrent.
Amélie, en tenant Morgan enveloppé dans son bras gauche, leur tendit la main à tous les trois.
Tous les trois baisèrent, l'un après l'autre, sa main froide et humide, puis Morgan la conduisit jusqu'à la porte.
— Au revoir! dit Morgan.
— À bientôt! dit Amélie.
Et ce rendez-vous pris dans la tombe fut scellé d'un long baiser, après lequel ils se séparèrent avec un gémissement si douloureux, qu'on eût dit que leurs deux coeurs venaient de se briser en même temps.
La porte se referma derrière Amélie, les verrous et les clefs grincèrent.
— Eh bien? demandèrent ensemble Valensolle, Jahiat et Ribier.
— Voici, répondit Morgan en vidant sur la table le sac de nuit.
Les trois jeunes gens poussèrent un cri de joie en voyant ces pistolets brillants et ces lames aiguës.
C'était ce qu'ils pouvaient désirer de plus après la liberté; c'était la joie douloureuse et suprême de se sentir maîtres de leur vie, et, à la rigueur, de celle des autres.
Pendant ce temps, le geôlier reconduisait Amélie jusqu'à la porte de la rue.
Arrivé là, il hésita un instant; puis, enfin, l'arrêtant par le bras:
— Mademoiselle de Montrevel, lui dit-il, pardonnez-moi de vous causer une telle douleur, mais il est inutile que vous alliez à Paris…
— Parce que le pourvoi est rejeté et que l'exécution a lieu demain, n'est-ce pas? répondit Amélie.
Le geôlier, dans son étonnement, fit un pas en arrière.
— Je le savais, mon ami, continua Amélie.
Puis, se tournant vers sa femme de chambre:
— Conduis-moi jusqu'à la prochaine église, Charlotte, dit-elle; tu viendras m'y reprendre demain lorsque tout sera fini.
La prochaine église n'était pas bien éloignée: c'était Sainte-
Claire.
Depuis trois mois à peu près, sous les ordres du premier consul, elle venait d'être rendue au culte.
Comme il était tout près de minuit, l'église était fermée; mais Charlotte connaissait la demeure du sacristain et elle se chargea de l'aller éveiller.
Amélie attendit debout, appuyée contre la muraille, aussi immobile que les figures de pierre qui ornent la façade.
Au bout d'une demi-heure, le sacristain arriva.
Pendant cette demi-heure, Amélie avait vu passer une chose qui lui avait paru lugubre.
C'étaient trois hommes vêtus de noir, conduisant une charrette, qu'à la lueur de la lune elle avait reconnue être peinte en rouge.
Cette charrette portait des objets informes: planches démesurées, échelles étranges peintes de la même couleur; elle se dirigeait du côté du bastion Montrevel, c'est-à-dire vers la place des exécutions.
Amélie devina ce que c'était; elle tomba à genoux et poussa un cri.
À ce cri, les hommes vêtus de noir se retournèrent; il leur sembla qu'une des sculptures du porche s'était détachée de sa niche et s'était agenouillée.
Celui qui paraissait être le chef des hommes noirs fit quelques pas vers Amélie.
— Ne m'approchez pas, monsieur! cria celle-ci; ne m'approchez pas!
L'homme reprit humblement sa place et continua son chemin.
La charrette disparut au coin de la rue des Prisons; mais le bruit de ses roues retentit encore longtemps sur le pavé, et dans le coeur d'Amélie.
Lorsque le sacristain et Charlotte revinrent, ils trouvèrent la jeune fille à genoux.
Le sacristain fit quelques difficultés pour ouvrir l'église à une pareille heure; mais une pièce d'or et le nom de mademoiselle de Montrevel levèrent ses scrupules.
Une seconde pièce d'or le détermina à illuminer une petite chapelle.
C'était celle où, tout enfant, Amélie avait fait sa première communion.
Cette chapelle illuminée, Amélie s'agenouilla au pied de l'autel et demanda qu'on la laissât seule.
Vers trois heures du matin, elle vit s'éclairer la fenêtre aux vitraux de couleurs qui surmontait l'autel de la Vierge. Cette fenêtre s'ouvrait par hasard à l'orient, de sorte que le premier rayon du soleil vint droit à la jeune fille comme un messager de Dieu.
Peu à peu, la ville s'éveilla: Amélie remarqua qu'elle était plus bruyante que d'habitude; bientôt même les voûtes de l'église tremblèrent, au bruit des pas d'une troupe de cavaliers; cette troupe se rendait du côté de la prison.
Un peu avant neuf heures, la jeune fille entendit une grande rumeur, et il lui sembla que chacun se précipitait du même côté.
Elle essaya de s'enfoncer plus avant encore dans la prière pour ne plus entendre ces différents bruits, qui parlaient à son coeur une langue inconnue, et dont cependant les angoisses qu'elle éprouvait lui disaient tout bas qu'elle comprenait chaque mot.
C'est que, en effet, il se passait à la prison une chose terrible, et qui méritait bien que tout le monde courût la voir.
Lorsque, vers neuf heures du matin, le père Courtois était entré dans leur cachot, pour annoncer aux condamnés tout à la fois que leur pourvoi était rejeté et qu'ils devaient se préparer à la mort, il les avait trouvés tous les quatre armés jusqu'aux dents.
Le geôlier, pris à l'improviste, fut attiré dans le cachot, la porte fut fermée derrière lui; puis, sans qu'il essayât même de se défendre, tant sa surprise était inouïe, les jeunes gens lui arrachèrent son trousseau de clefs, et, ouvrant puis refermant la porte située en face de celle par laquelle le geôlier était entré, ils le laissèrent enfermé à leur place, et se trouvèrent, eux, dans le cachot voisin, où, la veille, Valensolle, Jahiat et Ribier avaient attendu que l'entrevue entre Morgan et Amélie fût terminée.
Une des clefs du trousseau ouvrait la seconde porte de cet autre cachot; cette porte donnait sur la cour des prisonniers.
La cour des prisonniers était, elle, fermée par trois portes massives qui, toutes trois, donnaient dans une espèce de couloir donnant lui-même dans la loge du concierge du présidial.
De cette loge du concierge du présidial, on descendait par quinze marches dans le préau du parquet, vaste cour fermée par une grille.
D'habitude, cette grille n'était fermée que la nuit.
Si, par hasard, les circonstances ne l’avaient pas fait fermer le jour, il était possible que cette ouverture présentât une issue à leur fuite.
Morgan trouva la clef de la cour des prisonniers, l'ouvrit, se précipita, avec ses compagnons, de cette cour dans la loge du concierge du présidial, et s'élança sur le perron donnant dans le préau du tribunal.
Du haut de cette espèce de plate-forme, les quatre jeunes gens virent que tout espoir était perdu.
La grille du préau était fermée, et quatre-vingts hommes à peu près, tant gendarmes que dragons, étaient rangés devant cette grille.
À la vue des quatre condamnés libres et bondissant de la loge du Concierge sur le perron, un grand cri, cri d'étonnement et de terreur tout à la fois, s'éleva de la foule.
En effet, leur aspect était formidable.
Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, et peut-être aussi pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si vite sur une toile blanche, ils étaient nus jusqu'à la ceinture.
Un mouchoir, noué autour de leur taille, était hérissé d'armes.
Il ne leur fallut qu'un regard pour comprendre qu'ils étaient maîtres de leur vie, mais qu'ils ne l'étaient pas de leur liberté.
Au milieu des clameurs qui s'élevaient de la foule et du cliquetis des sabres qui sortaient des fourreaux, ils conférèrent un instant.
Puis, après leur avoir serré la main, Montbar se détacha de ses compagnons, descendit les quinze marches et s'avança vers la grille.
Arrivé à quatre pas de cette grille, il jeta un dernier regard et un dernier sourire à ses compagnons, salua gracieusement la foule redevenue muette, et, s'adressant aux soldats:
— Très bien, messieurs les gendarmes! Très bien, messieurs les dragons! dit-il.
Et, introduisant dans sa bouche l'extrémité du canon d'un de ses pistolets, il se fit sauter la cervelle.
Des cris confus et presque insensés suivirent l'explosion, mais cessèrent presque aussitôt; Valensolle descendit à son tour: lui tenait simplement à la main un poignard à lame droite, aiguë, tranchante.
Ses pistolets, dont il ne paraissait pas disposé à faire usage, étaient restés à sa ceinture.
Il s'avança vers une espèce de petit hangar supporté par trois colonnes, s'arrêta à la première colonne, y appuya le pommeau du poignard, dirigea la pointe vers son coeur, prit la colonne entre ses bras, salua une dernière fois ses amis, et serra la colonne jusqu'à ce que la lame tout entière eût disparu dans sa poitrine.
Il resta un instant encore debout; mais une pâleur mortelle s'étendit sur son visage, puis ses bras se détachèrent, et il tomba mort au pied de la colonne.
Cette fois la foule resta muette.
Elle était glacée d'effroi.
C'était le tour de Ribier: lui tenait à la main ses deux pistolets.
Il s'avança jusqu'à la grille; puis, arrivé là, il dirigea les canons de ses pistolets sur les gendarmes.
Il ne tira pas, mais les gendarmes tirèrent.
Trois ou quatre coups de feu se firent entendre, et Ribier tomba percé de deux balles.
Une sorte d'admiration venait de faire, parmi les assistants, place aux sentiments divers qui, à la vue de ces trois catastrophes successives, s'étaient succédé dans son coeur.
Elle comprenait que ces jeunes gens voulaient bien mourir, mais qu'ils tenaient à mourir comme ils l'entendraient, et surtout, comme des gladiateurs antiques, à mourir avec grâce.
Elle fit donc silence lorsque Morgan, resté seul, descendit, en souriant, les marches du perron, et fit signe qu'il voulait parler.
D'ailleurs, que lui manquait-il, à cette foule avide de sangs? On lui donnait plus qu'on ne lui avait promis.
On lui avait promis quatre morts, mais quatre morts uniformes, quatre têtes tranchées; et on lui donnait quatre morts différentes, pittoresques, inattendues; il était donc bien naturel qu'elle fît silence lorsqu'elle vit s'avancer Morgan.
Morgan ne tenait à la main ni pistolets, ni poignard; poignard et pistolets reposaient à sa ceinture.
Il passa près du cadavre de Valensolle et vint se placer entre ceux de Jahiat et de Ribier.
— Messieurs, dit-il, transigeons.
Il se fit un silence comme si la respiration de tous les assistants était suspendue.
— Vous avez eu un homme qui s'est brûlé la cervelle (il désigna Jahiat); un autre qui s'est poignardé (il désigna Valensolle); un troisième qui a été fusillé (il désigna Ribier); vous voudriez voir guillotiner le quatrième, je comprends cela.
Il passa un frissonnement terrible dans la foule.
— Eh bien, continua Morgan, je ne demande pas mieux que de vous donner cette satisfaction. Je suis prêt à me laisser faire, mais je désire aller à l'échafaud de mon plein gré et sans que personne me touche; celui qui m'approche, _je le brûle, _si ce n'est monsieur, continua Morgan en montrant le bourreau. C'est une affaire que nous avons ensemble et qui, de part et d'autre, ne demande que des procédés.
Cette demande, sans doute, ne parut pas exorbitante à la foule, car de toute part on entendit crier:
— Oui! oui! oui!
L'officier de gendarmerie vit que ce qu'il y avait de plus court était de passer par où voulait Morgan.
— Promettez-vous, dit-il, si l'on vous laisse les pieds et les mains libres, de ne point chercher à vous échapper?
— J'en donne ma parole d'honneur, reprit Morgan.
— Eh bien, dit l'officier de gendarmerie, éloignez-vous et laissez-nous enlever les cadavres de vos camarades.
— C'est trop juste, dit Morgan.
Et il alla, à dix pas d'où il était, s'appuyer contre la muraille.
La grille s'ouvrit.
Les trois hommes vêtus de noir entrèrent dans la cour, ramassèrent l'un après l’autre les trois corps.