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Les compagnons de Jéhu

Chapter 57: CONCLUSION
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About This Book

The narrative unfolds amid the tumult after the Revolution, following royalist plotters and republican agents as conspiracies, counterplots, duels, clandestine meetings, and daring rescues crisscross provincial towns and Paris. Episodes alternate historical reportage and adventure scenes, portraying shifting loyalties, secret societies, and personal entanglements of love, honor, and revenge. The plot advances through betrayals, trials, and dramatic confrontations against the backdrop of political upheaval and the emergence of centralized power, blending suspenseful action with reflections on duty and the human cost of factional conflict.

Ribier n'était point tout à fait mort; il rouvrit les yeux et parut chercher Morgan.

— Me voilà, dit celui-ci, sois tranquille, cher ami, j'en suis.

Ribier referma les yeux sans faire entendre une parole.

Quand les trois corps furent emportés:

— Monsieur, demanda l'officier de gendarmerie à Morgan, êtes-vous prêt?

— Oui, monsieur, répondit Morgan en saluant avec une exquise politesse.

— Alors, venez.

— Me voici, dit Morgan.

Et il alla prendre place entre le peloton de gendarmerie et le détachement de dragons.

— Désirez-vous monter dans la charrette ou aller à pied, monsieur? demanda le capitaine.

— À pied, à pied, monsieur: je tiens beaucoup à ce que l'on sache que c'est une fantaisie que je me passe en me laissant guillotiner; mais je n'ai pas peur.

Le cortège sinistre traversa la place des Lices, et longea les murs du jardin de l'hôtel Montbazon.

La charrette traînant les trois cadavre marchait la première; puis venaient les dragons; puis Morgan, marchant seul dans un intervalle libre d'une dizaine de pas; puis les gendarmes, précédés de leur capitaine.

À l'extrémité du mur, le cortège tourna à gauche.

Tout à coup, par l’ouverture qui se trouvait alors entre le jardin et la grande halle, Morgan aperçut l’échafaud qui dressait vers le ciel ses deux poteaux rouges comme deux bras sanglants.

— Pouah! dit-il, je n'avais jamais vu de guillotine, et je ne savais point que ce fût aussi laid que cela.

Et, sans autre explication, tirant son poignard de sa ceinture, il se le plongea jusqu'au manche dans la poitrine.

Le capitaine de gendarmerie vit le mouvement sans pouvoir le prévenir et lança son cheval vers Morgan, resté debout, au grand étonnement de tout le monde et de lui-même.

Mais Morgan, tirant un de ses pistolets de sa ceinture et l’armant:

— Halte-là! dit-il; il est convenu que personne ne me touchera; je mourrai seul ou nous mourrons trois; c'est à choisir.

Le capitaine fit faire à son cheval un pas à reculons.

— Marchons, dit Morgan.

Et, en effet, il se remit en marche.

Arrivé au pied de la guillotine, Morgan tira le poignard de sa blessure et s'en frappa une seconde fois aussi profondément que la première.

Un cri de rage plutôt que de douleur lui échappa.

— Il faut, en vérité, que j'aie l'âme chevillée dans le corps, dit-il.

Puis, comme les aides voulaient l'aider à monter l'escalier au haut duquel l'attendait le bourreau:

— Oh! dit-il, encore une fois, que l'on ne me touche pas!

Et il monta les six degrés sans chanceler.

Arrivé sur la plate-forme, il tira le poignard de sa blessure et s'en donna un troisième coup.

Alors un effroyable éclat de rire sortit de sa bouche, et jetant aux pieds du bourreau le poignard qu'il venait d'arracher de sa troisième blessure, aussi inutile que les deux premières:

— Par ma foi! dit-il, j'en ai assez; à ton tour, et tire-toi de là comme tu pourras.

Une minute après, la tête de l’intrépide jeune homme tombait sur l'échafaud, et, par un phénomène de cette implacable vitalité qui s'était révélée en lui, bondissait et roulait hors de l'appareil du supplice.

Allez à Bourg comme j'y ai été, et l'on vous dira qu'en bondissant, cette tête avait prononcé le nom d'Amélie.

Les morts furent exécutés après le vivant; de sorte que les spectateurs, au lieu de perdre quelque chose aux événements que nous venons de raconter, eurent double spectacle.

LIV — LA CONFESSION

Trois jours après les événements dont on vient de lire le récit, vers les sept heures du soir, une voiture couverte de poussière et attelée de deux chevaux de poste blancs d'écume, s'arrêtait à la grille du château des Noires-Fontaines.

Au grand étonnement de celui qui paraissait si pressé d'arriver, la grille était toute grande ouverte, des pauvres encombraient la cour, et le perron était couvert d'hommes et de femmes agenouillés.

Puis, le sens de l'ouïe s'éveillant au fur et à mesure que l'étonnement donnait plus d'acuité à celui de la vue, le voyageur crut entendre le tintement d'une sonnette.

Il ouvrit vivement la portière, sauta à bas de la chaise, traversa la cour d'un pas rapide, monta le perron et vit l'escalier qui menait au premier étage couvert de monde.

Il franchit cet escalier comme il avait franchi le perron, et entendit un murmure religieux qui lui parut venir de la chambre d'Amélie.

Il s'avança vers cette chambre; elle était ouverte.

Au chevet étaient agenouillés madame de Montrevel et le petit
Édouard, un peu plus loin Charlotte, Michel et son fils.

Le curé de Sainte-Claire administrait les derniers sacrements à Amélie; cette scène lugubre n'était éclairée que par la lueur des cierges.

On avait reconnu Roland dans le voyageur dont la voiture venait de s'arrêter devant la grille; on s'écarta sur son passage, il entra la tête découverte, et alla s'agenouiller près de sa mère.

La mourante, couchée sur le dos, les mains jointes, la tête soulevée par son oreiller, les yeux fixés au ciel dans une espèce d'extase, ne parut point s'apercevoir de l'arrivée de Roland.

On eût dit que le corps était encore de ce monde, mais que l'âme était déjà flottante entre la terre et le ciel.

La main de madame de Montrevel chercha celle de Roland, et la pauvre mère, l'ayant trouvée, laissa tomber en sanglotant sa tête sur l'épaule de son fils.

Ces sanglots maternels ne furent sans doute pas plus entendus d'Amélie que la présence de Roland n'en avait été remarquée; car la jeune fille garda l'immobilité la plus complète. Seulement, lorsque le viatique lui eut été administré, lorsque la béatitude éternelle lui eut été promise par la bouche consolatrice du prêtre, ses lèvres de marbre parurent s'animer, et elle murmura, d'une voix faible, mais intelligible:

— Ainsi soit-il.

Alors, la sonnette tinta de nouveau; l'enfant de choeur qui la portait sortit le premier, puis les deux clercs qui portaient les cierges, puis celui qui portait la croix, puis enfin le prêtre, qui portait Dieu.

Tous les étrangers suivirent le cortège; les personnes de la maison et les membres de la famille restèrent seuls.

La maison, un instant auparavant pleine de bruit et de monde, resta silencieuse et presque déserte.

La mourante n'avait pas bougé: ses lèvres s'étaient refermées, ses mains étaient restées jointes, ses yeux levés au ciel.

Au bout de quelques minutes, Roland se pencha à l’oreille de madame de Montrevel, et lui dit à voix basse:

— Venez, ma mère, j'ai à vous parler.

Madame de Montrevel se leva; elle poussa le petit Édouard vers le lit de sa soeur; l’enfant se dressa sur la pointe des pieds, et baisa Amélie au front.

Puis madame de Montrevel vint après lui, s'inclina sur sa fille, et, tout en sanglotant, déposa un baiser à la même place.

Roland vint à son tour, le coeur brisé, mais les yeux secs; il eût donné bien des choses pour verser les larmes qui noyaient son coeur.

Il embrassa Amélie comme avaient fait son frère et sa mère.

Amélie parut aussi insensible à ce baiser qu'elle l'avait été aux deux précédents.

L'enfant marchant le premier, madame de Montrevel et Roland, suivant Édouard, s'avancèrent donc vers la porte.

Au moment d'en franchir le seuil, tous trois s'arrêtèrent en tressaillant.

Ils avaient entendu le nom de Roland distinctement prononcé.

Roland se retourna.

Amélie une seconde fois prononça le nom de son frère.

— M'appelles-tu, Amélie? demanda Roland.

— Oui, répondit la voix de la mourante.

— Seul, ou avec ma mère?

— Seul.

Cette voix, sans accentuation, mais cependant parfaitement intelligible, avait quelque chose de glacé; elle semblait un écho d'un autre monde.

— Allez, ma mère, dit Roland; vous voyez que c'est à moi seul que veut parler Amélie.

— Oh! mon Dieu! murmura madame de Montrevel, resterait-il un dernier espoir?

Si bas que ces mots eussent été prononcés, la mourante les entendit.

— Non, ma mère, dit-elle; Dieu a permis que je revisse mon frère; mais, cette nuit, je serai près de Dieu.

Madame de Montrevel poussa un gémissement profond.

— Roland! Roland! fit-elle, ne dirait-on point qu'elle y est déjà?

Roland lui fit signe de le laisser seul; madame de Montrevel s'éloigna avec le petit Édouard.

Roland rentra, referma la porte, et, avec une indicible émotion, revint au chevet du lit d'Amélie.

Tout le corps était déjà en proie à ce qu'on appelle la roideur cadavérique, le souffle eût à peine terni une glace, tant il était faible; les yeux seuls, démesurément ouverts, étaient fixes et brillants, comme si tout ce qui restait d'existence dans ce corps condamné avant l'âge s'était concentré en eux.

Roland avait entendu parler de cet état étrange que l'on nomme l’extase, et qui n'est rien autre chose que la catalepsie.

Il comprit qu'Amélie était en proie à cette mort anticipée.

— Me voilà, ma soeur, dit-il; que me veux-tu?

— Je savais que tu allais arriver, répondit la jeune fille toujours immobile, et j'attendais.

— Comment savais-tu que j'allais arriver? demanda Roland.

— Je te voyais venir.

Roland frissonna.

— Et, demanda-t-il, savais-tu pourquoi je venais?

— Oui; aussi j'ai tant prié Dieu du fond de mon coeur, qu'il a permis que je me levasse et que j'écrivisse.

— Quand cela?

— La nuit dernière.

— Et la lettre?

— Elle est sous mon oreiller, prends-la et lis.

Roland hésita un instant; sa soeur n'était-elle point en proie au délire?

— Pauvre Amélie! murmura Roland.

— Il ne faut pas me plaindre, dit la jeune fille, je vais le rejoindre.

— Qui cela? demanda Roland.

— Celui que j'aimais et que tu as tué.

Roland poussa un cri: c'était bien du délire, de qui sa soeur voulait-elle parler?

— Amélie, dit-il, j'étais venu pour t'interroger.

— Sur lord Tanlay, je le sais, répondit la jeune fille.

— Tu le sais! et comment cela?

— Ne t'ai-je pas dit que je t’avais vu venir et que je savais pourquoi tu venais?

— Alors, réponds-moi.

— Ne me détourne pas de Dieu et de lui, Roland; je t'ai écrit, lis ma lettre.

Roland passa sa main sous l'oreiller, convaincu que sa soeur était en délire.

À son grand étonnement, il sentit un papier qu'il tira à lui.

C'était une lettre sous enveloppe; sur l'enveloppe étaient écrits ces quelques mots:

«Pour Roland, qui arrive demain.»

Il s'approcha de la veilleuse, afin de lire plus facilement.

La lettre était datée de la veille à onze heures du soir.

Roland lut:

«Mon frère, nous avons chacun une chose terrible à nous pardonner…»

Roland regarda sa soeur, elle était toujours immobile.

Il continua:

«J'aimais Charles de Sainte-Hermine; je faisais plus que de l'aimer: il était mon amant…»

— Oh! murmura le jeune homme entre ses dents, il mourra!

— Il est mort, dit Amélie.

Roland jeta un cri d'étonnement; il avait dit si bas les paroles auxquelles répondait Amélie, qu'à peine les avait-il entendues lui-même.

Ses yeux se reportèrent sur la lettre:

«Il n'y avait aucune union possible entre la soeur de Roland de Montrevel et le chef des compagnons de Jéhu; là était le secret terrible que je ne pouvais pas dire et qui me dévorait.

«Une seule personne devait le savoir et l’a su; cette personne, c'est sir John Tanlay.

«Dieu bénisse l’homme au coeur loyal qui m'avait promis de rompre un mariage impossible et qui a tenu parole.

«Que la vie de lord Tanlay te soit sacrée, ô Roland! c'est le seul ami que j'aie eu dans ma douleur, le seul homme dont les larmes se soient mêlées aux miennes.

«J'aimais Charles de Sainte-Hermine, j'étais la maîtresse de
Charles: voilà la chose terrible que tu as à me pardonner.

«Mais en échange, c'est toi qui es cause de sa mort: voilà la chose terrible que je te pardonne.

«Et maintenant arrive vite, ô Roland, puisque je ne dois mourir que quand tu seras arrivé.

«Mourir, c'est le revoir; mourir, c'est le rejoindre pour ne le quitter jamais; je suis heureuse de mourir.»

Tout était clair et précis, il était évident qu'il n'y avait pas dans cette lettre trace de délire.

Roland la relut deux fois et resta un instant immobile, muet, haletant, plein d'anxiété; mais, enfin, la pitié l’emporta sur la colère.

Il s'approcha d'Amélie, étendit la main sur elle, et d'une voix douce:

— Ma soeur, dit-il, je te pardonne.

Un léger tressaillement agita le corps de la mourante.

— Et maintenant, dit-elle, appelle notre mère; c'est dans ses bras que je dois mourir.

Roland alla à la porte et appela madame de Montrevel.

Sa chambre était ouverte; elle attendait évidemment, et accourut.

— Qu'y a-t-il de nouveau? s'informa-t-elle vivement.

— Rien, répondit Roland, sinon qu’Amélie demande à mourir dans vos bras.

Madame de Montrevel entra et alla tomber à genoux devant le lit de sa fille.

Elle, alors, comme si un bras invisible avait détaché les liens qui semblaient la retenir sur sa couche d'agonie, se souleva lentement, détachant les mains de dessus sa poitrine et laissant glisser une de ses mains dans celle de sa mère:

— Ma mère, dit-elle, vous m'avez donné la vie, vous me l’avez ôtée, soyez bénie; c'était ce que vous pouviez faire de plus maternel pour moi, puisqu'il n'y avait plus pour votre fille de bonheur possible en ce monde.

Puis, comme Roland était allé s'agenouiller de l’autre côté du lit; laissant, comme elle avait fait pour sa mère, tomber sa seconde main dans la sienne:

— Nous nous sommes pardonnés tous deux, frère, dit-elle.

— Oui, pauvre Amélie, répondit Roland, et, je l’espère, du plus profond de notre coeur.

— Je n'ai plus qu'une dernière recommandation à te faire.

— Laquelle?

— N'oublie pas que lord Tanlay a été mon meilleur ami.

— Sois tranquille, dit Roland, la vie de lord Tanlay m'est sacrée.

Amélie respira.

Puis, d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître une autre altération qu'une faiblesse croissante:

— Adieu, Roland! dit-elle, adieu, ma mère! vous embrasserez
Édouard pour moi.

Puis, avec un cri sorti du coeur et dans lequel il y avait plus de joie que de tristesse:

— Me voilà, Charles; dit-elle, me voilà.

Et elle retomba sur son lit, retirant à elle, dans le mouvement qu'elle faisait, ses deux mains, qui allèrent se rejoindre sur sa poitrine.

Roland et madame de Montrevel se relevèrent et s'inclinèrent sur elle chacun de son côté.

Elle avait repris sa position première; seulement, ses paupières s'étaient refermées, et le faible souffle qui sortait de sa poitrine s'était éteint.

Le martyre était consommé, Amélie était morte.

LV — L'INVULNÉRABLE

Amélie était morte dans la nuit du lundi au mardi, c'est-à-dire du 2 au 3 juin 1800.

Dans la soirée du jeudi, c'est-à-dire du 5, il y avait foule au grand Opéra, où l'on donnait la seconde représentation d'Ossian, ou les Bardes.

On savait l'admiration profonde que le premier consul professait pour les chants recueillis par Mac Pherson, et par flatterie autant que par choix littéraire, l’Académie nationale de musique avait commandé un opéra qui, malgré les diligences faites, était arrivé un mois environ après que le général Bonaparte avait quitté Paris pour aller rejoindre l'armée de réserve.

Au balcon de gauche, un amateur de musique se faisait remarquer par la profonde attention qu'il prêtait au spectacle, lorsque, dans l'intervalle du premier au second acte, l'ouvreuse, se glissant entre les deux rangs de fauteuils, s'approcha de lui et demanda à demi-voix:

— Pardon, monsieur, n'êtes-vous point lord Tanlay?

— Oui, répondit l’amateur de musique.

— En ce cas, milord, un jeune homme qui aurait, dit-il, une communication de la plus haute importance à vous faire, vous prie d'être assez bon pour venir le joindre dans le corridor.

— Oh! oh! fit sir John; un officier?

— Il est en bourgeois, milord; mais, en effet, sa tournure indique un militaire.

— Bon! dit sir John, je sais ce que c'est.

Il se leva et suivit l'ouvreuse.

À l'entrée du corridor attendait Roland.

Lord Tanlay ne parut aucunement étonné de le voir; seulement la figure sévère du jeune homme réprima en lui ce premier élan de l'amitié profonde, qui l'eût porté à se jeter au cou de celui qui le faisait demander.

— Me voici, monsieur, dit sir John.

Roland s'inclina.

— Je viens de votre hôtel, milord, dit Roland; vous avez, à ce qu'il paraît, pris depuis quelque temps la précaution de dire au concierge où vous allez, afin que les personnes qui pourraient avoir affaire à vous sachent où vous rencontrer.

— C'est vrai, monsieur.

— La précaution est bonne, surtout pour les gens qui, venant de loin et étant pressés, n'ont, comme moi, pas le loisir de perdre leur temps.

— Alors, demanda sir John, c'est pour me revoir que vous avez quitté l'armée, et que vous êtes venu à Paris?

— Uniquement pour avoir cet honneur, milord; et j'espère que vous devinerez la cause de mon empressement, et m'épargnerez toute explication.

— Monsieur, dit sir John, à partir de ce moment, je me tiens à votre disposition.

— À quelle heure deux de mes amis pourront-ils se présenter chez vous demain, milord?

— Mais depuis sept heures du matin jusqu'à minuit, monsieur; à moins que vous n'aimiez mieux que ce soit tout de suite?

— Non, milord; j'arrive à l'instant même, et il me faut le temps de trouver ces deux amis et de leur donner mes instructions. Ils ne vous dérangeront donc, selon toute probabilité, que demain de onze heures à midi; seulement, je vous serais bien obligé si l'affaire que nous avons à régler par leur intermédiaire pouvait se régler dans la même journée.

— Je crois la chose possible, monsieur, et, du moment où il s'agit de satisfaire votre désir, le retard ne viendra pas de mon côté.

— Voilà tout ce que je désirais savoir, milord; je serais donc désolé de vous déranger plus longtemps.

Et Roland salua.

Sir John lui rendit son salut; et, tandis que le jeune homme s'éloignait, il rentra au balcon et alla reprendre sa place.

Toutes les paroles échangées l’avaient été, de part et d'autre, d'une voix si contenue et avec un visage si impassible, que les personnes les plus proches ne pouvaient pas même se douter qu'il y eût eu la moindre discussion entre deux interlocuteurs qui venaient de se saluer si courtoisement.

C'était le jour de réception du ministre de la guerre; Roland rentra à son hôtel, fit disparaître jusqu'à la dernière trace du voyage qu'il venait de faire, monta en voiture, et, à dix heures moins quelques minutes, put encore se faire annoncer chez le citoyen Carnot.

Deux motifs l'y conduisaient: le premier était une communication verbale qu'il avait à faire au ministre de la guerre de la part du premier consul; le second, l'espoir de trouver dans son salon les deux témoins dont il avait besoin pour régler sa rencontre avec sir John.

Tout se passa comme Roland l'avait espéré; le ministre de la guerre eut par lui les détails les plus précis sur le passage du Saint-Bernard et la situation de l'armée, et il trouva dans les salons ministériels les deux amis qu'il y venait chercher.

Quelques mots suffirent pour les mettre au courant; les militaires, d'ailleurs, sont coulants sur ces sortes de confidences.

Roland parla d'une insulte grave qui demeurerait secrète, même pour ceux qui devaient assister à son expiation. Il déclara être l'offensé et réclama pour lui, dans le choix des armes et le mode de combat, tous les avantages réservés aux offensés.

Les deux jeunes gens avaient mission de se présenter le lendemain, à neuf heures du matin, à l'hôtel Mirabeau, rue de Richelieu, et de s'entendre avec les deux témoins de lord Tanlay; après quoi, ils viendraient rejoindre Roland, hôtel de Paris, même rue. Roland rentra chez lui à onze heures, écrivit pendant une heure à peu près, se coucha et s'endormit.

À neuf heures et demie, ses deux amis se présentèrent chez lui.

Ils quittaient sir John.

Sir John avait reconnu tous les droits de Roland, leur avait déclaré qu'il ne discuterait aucune des conditions du combat, et que, du moment où Roland se prétendait l'offensé, c'était à lui de dicter les conditions.

Sur l'observation faite par eux, qu'ils avaient cru avoir affaire à deux de ses amis et non à lui-même, lord Tanlay avait répondu qu'il ne connaissait aucune personne assez intimement à Paris pour la mettre dans la confidence d'une pareille affaire, qu'il espérait donc qu'arrivé sur le terrain un des deux amis de Roland passerait de son côté et l'assisterait. Enfin, sur tous les points, ils avaient trouvé lord Tanlay un parfait gentleman.

Roland déclara que la demande de son adversaire, à l'endroit d'un de ses témoins, était non seulement juste, mais convenable, et autorisa l'un des deux jeunes gens à assister sir John et à prendre ses intérêts.

Restait, de la part de Roland, à dicter les conditions du combat.

On se battrait au pistolet.

Les deux pistolets chargés, les adversaires se placeraient à cinq pas. Au troisième coup frappé dans les mains des témoins, ils feraient feu.

C'était, comme on le voit, un duel à mort, où celui qui ne tuerait pas ferait évidemment grâce à son adversaire.

Aussi, les deux jeunes gens multiplièrent-ils les observations; mais Roland insista, déclarant que, seul juge de la gravité de l'offense qui lui avait été faite, il la jugeait assez grave pour que la réparation eût lieu ainsi et pas autrement.

Il fallut céder devant cette obstination.

Celui des deux amis de Roland qui devait assister sir John fit toutes ses réserves, déclarant qu'il ne s'engageait nullement pour son client, et qu'à moins d'ordre absolu de sa part, il ne permettrait jamais un pareil égorgement.

— Ne vous échauffez pas, cher ami, lui dit Roland; je connais sir
John, et je crois qu'il sera plus coulant que vous.

Les deux jeunes gens sortirent et se présentèrent de nouveau chez sir John.

Ils le trouvèrent déjeunant à l’anglaise, c'est-à-dire avec un bifteck, des pommes de terre et du thé.

Celui-ci, à leur aspect, se leva, leur offrit de partager son repas, et, sur leur refus, se mit à leur disposition.

Les deux amis de Roland commencèrent par annoncer à lord Tanlay qu'il pouvait compter sur l'un d'eux pour l'assister.

Puis celui qui restait dans les intérêts de Roland établit les conditions de la rencontre.

À chaque exigence de Roland, sir John inclinait la tête en signe d'assentiment, et se contentait de répondre:

— Très bien.

Celui des deux jeunes gens qui était chargé de prendre ses intérêts voulut faire quelques observations sur un mode de combat qui devait, à moins d'un hasard impossible, amener à la fois la mort des deux combattants; mais lord Tanlay le pria de ne pas insister.

— M. de Montrevel est galant homme, dit-il; je désire ne le contrarier en rien; ce qu'il fera sera bien fait.

Restait l’heure à laquelle on se rencontrerait.

Sur ce point comme sur les autres, lord Tanlay se mettait entièrement à la disposition de Roland.

Les deux témoins quittèrent sir John encore plus enchantés de lui à cette seconde entrevue qu'à la première.

Roland les attendait; ils lui racontèrent tout.

— Que vous avais-je dit? fit Roland.

Ils lui demandèrent l'heure et le lieu: Roland fixa sept heures du soir et l’allée de la Muette; c'était l’heure où le bois était à peu près désert et le jour serait encore assez clair — on se rappelle que l'on était au mois de juin — pour que deux adversaires pussent se battre à quelque arme que ce fût.

Personne n'avait parlé des pistolets: les deux jeunes gens offrirent à Roland d'en prendre chez un armurier. — Non, dit Roland; lord Tanlay a une paire d'excellents pistolets dont je me suis déjà servi; s'il n'a pas de répugnance à se battre avec ses pistolets, je les préfère à tous les autres.

Celui des deux jeunes gens qui devait servir de témoin à sir John alla retrouver son client et lui posa les trois dernières questions, à savoir: si l'heure et le lieu de la rencontre lui convenaient, et s'il voulait que ses pistolets servissent au combat.

Lord Tanlay répondit en réglant sa montre sur celle de son témoin et en lui remettant la boîte de pistolets.

— Viendrai-je vous prendre, milord? demanda le jeune homme.

Sir John sourit avec mélancolie.

— Inutile, dit-il; vous êtes l'ami de M. de Montrevel, la route vous sera plus agréable avec lui qu'avec moi, allez donc avec lui; j'irai à cheval avec mon domestique, et vous me trouverez au rendez-vous.

Le jeune officier rapporta cette réponse à Roland.

— Que vous avais-je dit? fit celui-ci.

Il était midi; on avait sept heures devant soi; Roland donna à ses deux amis congé d'aller à leurs plaisirs ou à leurs affaires.

À six heures et demie précises, ils devaient être à la porte de
Roland avec trois chevaux et deux domestiques.

Il importait, pour ne point être dérangé, de donner à tous les apprêts du duel les apparences d'une promenade.

À six heures et demie sonnantes, le garçon de l'hôtel prévenait
Roland qu'il était attendu à la porte de la rue.

C'étaient les deux témoins et les deux domestiques; un de ces derniers tenait en bride un cheval de main.

Roland fit un signe affectueux aux deux officiers et sauta en selle.

Puis, par les boulevards, on gagna la place Louis XV et les
Champs-Élysées.

Pendant la route, cet étrange phénomène qui avait tant étonné sir
John lors du duel de Roland avec M. de Barjols se reproduisit.

Roland fut d'une gaieté que l'on eût pu croire exagérée, si, évidemment, elle n'eût été si franche.

Les deux jeunes gens qui se connaissaient en courage, restaient étourdis devant une pareille insouciance. Ils l’eussent comprise dans un duel ordinaire, où le sang-froid et l'adresse donnent l’espoir, à l'homme qui les possède, de l'emporter sur son adversaire; mais, dans un combat comme celui au-devant duquel on allait, il n'y avait ni adresse ni sang-froid qui pussent sauver les combattants, sinon de la mort, du moins de quelque effroyable blessure.

En outre, Roland poussait son cheval en homme qui a hâte d'arriver, de sorte que, cinq minutes avant l'heure fixée, il était à l’une des extrémités de l’allée de la Muette.

Un homme se promenait dans cette allée.

Roland reconnut sir John.

Les deux jeunes gens examinèrent d'un même mouvement la physionomie de Roland à la vue de son adversaire.

À leur grand étonnement, la seule expression qui se manifesta sur le visage du jeune homme fut celle d'une bienveillance presque tendre.

Un temps de galop suffit pour que les quatre principaux acteurs de la scène qui allait se passer se joignissent et se saluassent.

Sir John était parfaitement calme, mais son visage avait une teinte profonde de mélancolie.

Il était évident que cette rencontre lui était aussi douloureuse qu'elle paraissait agréable à Roland.

On mit pied à terre; un des deux témoins prit la boîte aux pistolets des mains d'un des domestiques, auxquels il ordonna de continuer de suivre l'allée comme s'ils promenaient les chevaux de leurs maîtres. Ils ne devaient se rapprocher qu'au bruit des coups de pistolet. Le groom de sir John devait se joindre à eux et faire ainsi qu'eux.

Les deux adversaires et les deux témoins entrèrent dans le bois, s'enfonçant au plus épais du taillis, pour trouver une place convenable.

Au reste, comme l'avait prévu Roland, le bois était désert; l'heure du dîner avait ramené chez eux les promeneurs.

On trouva une espèce de clairière qui semblait faite exprès pour la circonstance.

Les témoins regardèrent Roland et sir John.

Ceux-ci firent de la tête un signe d'assentiment.

— Rien n'est changé? demanda un des témoins s'adressant à lord
Tanlay.

— Demandez à M. de Montrevel, dit lord Tanlay; je suis ici sous son entière dépendance.

— Rien, fit Roland.

On tira les pistolets de la boîte, et on commença à les charger.

Sir John se tenait à l'écart, fouillant les hautes herbes du bout de sa cravache.

Roland le regarda, sembla hésiter un instant; puis, prenant sa résolution, marcha à lui. Sir John releva la tête et attendit avec une espérance visible.

— Milord, lui dit Roland, je puis avoir à me plaindre de vous sous certains rapports, mais je ne vous en crois pas moins homme de parole.

— Et vous avez raison, monsieur, répondit sir John.

— Êtes-vous homme, si vous me survivez, à me tenir ici la promesse que vous m'aviez faite à Avignon?

— Il n'y a pas de probabilité que je vous survive, monsieur, répondit lord Tanlay; mais vous pouvez disposer de moi tant qu'il me restera un souffle de vie.

— Il s'agit des dernières dispositions à prendre à l'endroit de mon corps.

— Seraient-elles les mêmes ici qu'à Avignon?

— Elles seraient les mêmes, milord.

— Bien… Vous pouvez être parfaitement tranquille.

Roland salua sir John et revint à ses deux amis.

— Avez-vous, en cas de malheur, quelque recommandation particulière à nous faire? demanda l'un d'eux.

— Une seule.

— Faites.

— Vous ne vous opposerez en rien à ce que milord Tanlay décidera de mon corps et de mes funérailles. Au reste, voici dans ma main gauche un billet qui lui est destiné au cas où je serais tué sans avoir le temps de prononcer quelques paroles; vous ouvririez ma main et lui remettriez le billet.

— Est-ce tout?

— C'est tout.

— Les pistolets sont chargés.

— Eh bien, prévenez-en lord Tanlay.

Un des jeunes gens se détacha et marcha vers sir John.

L'autre mesura cinq pas.

Roland vit que la distance était plus grande qu'il ne croyait.

— Pardon, fit-il, j'ai dit trois pas.

— Cinq, répondit l'officier qui mesurait la distance.

— Du tout, cher ami, vous êtes dans l’erreur.

Il se retourna vers sir John et son témoin en les interrogeant du regard.

— Trois pas vont très bien, répondit sir John en s'inclinant.

Il n'y avait rien à dire puisque les deux adversaires étaient du même avis.

On réduisit les cinq pas à trois.

Puis on coucha à terre deux sabres pour servir de limite.

Sir John et Roland s'approchèrent chacun de son côté, jusqu'à ce qu'ils eussent la pointe de leur botte sur la lame du sabre.

Alors, on leur mit à chacun un pistolet tout chargé dans la main.

Ils se saluèrent pour dire qu'ils étaient prêts.

Les témoins s'éloignèrent; ils devaient frapper trois coups dans les mains.

Au premier coup, les adversaires armaient leurs pistolets; au second, ils ajustaient; au troisième, ils lâchaient le coup.

Les trois battements de mains retentirent à une distance égale au milieu du plus profond silence; on eût dit que le vent lui-même se taisait, que les feuilles elles-mêmes étaient muettes.

Les adversaires étaient calmes; mais une angoisse visible se peignait sur le visage des deux témoins.

Au troisième coup, les deux détonations retentirent avec une telle simultanéité, qu'elles n'en firent qu'une.

Mais, au grand étonnement des témoins, les deux combattants restèrent debout.

Au moment de tirer, Roland avait détourné son pistolet en l'abaissant vers la terre.

Lord Tanlay avait levé le sien et coupé une branche derrière
Roland, à trois pieds au-dessus de sa tête.

Chacun des combattants était évidemment étonné d'une chose: c'était d'être encore vivant, ayant épargné son adversaire.

Roland fut le premier qui reprit la parole:

— Milord! s'écria-t-il, ma soeur me l'avait bien dit que vous étiez l'homme le plus généreux de la terre.

Et, jetant son pistolet loin de lui, il tendit les bras à sir
John.

Sir John s'y précipita.

— Ah! je comprends, dit-il: cette fois encore, vous vouliez mourir; mais, par bonheur, Dieu n'a pas permis que je fusse votre meurtrier!

Les deux témoins s'approchèrent.

— Qu'y a-t-il donc? demandèrent-ils.

— Rien, fit Roland, sinon que, décidé à mourir, je voulais du moins mourir de la main de l'homme que j'aime le mieux au monde; par malheur, vous l'avez vu, il préférait mourir lui-même plutôt que de me tuer. Allons, ajouta Roland d'une voix sourde, je vois bien que c'est une besogne qu'il faut réserver aux Autrichiens.

Puis, se jetant encore une fois dans les bras de lord Tanlay, et serrant la main de ses deux amis:

— Excusez-moi, messieurs, dit-il; mais le premier consul va livrer une grande bataille en Italie, et je n'ai pas de temps à perdre si je veux en être.

Et, laissant sir John donner aux officiers les explications que ceux-ci jugeaient convenable de lui demander, Roland regagna l'allée, sauta sur son cheval et retourna vers Paris au galop.

Toujours possédé de cette fatale manie de la mort, nous avons dit quel était son dernier espoir.

CONCLUSION

Cependant l'armée française avait continué sa marche, et, le 2 juin, elle était entrée à Milan.

Il y avait eu peu de résistance: le fort de Milan avait été bloqué. Murat, envoyé à Plaisance, s'en était emparé sans coup férir. Enfin, Lannes avait battu le général Ott à Montebello.

Ainsi placé, on se trouvait sur les derrières de l'armée autrichienne, sans que celle-ci s'en doutât.

Dans la nuit du 8 juin était arrivé un courrier de Murat, qui, ainsi que nous venons de le dire, occupait Plaisance; Murat avait intercepté une dépêche du général Mélas et l'envoyait au premier consul.

Cette dépêche annonçait la capitulation de Gênes: Masséna, après avoir mangé les chevaux, les chiens, les chats, les rats, avait été forcé de se rendre.

Mélas, au reste, traitait l'armée de réserve avec le plus profond dédain; il parlait de la présence de Bonaparte en Italie comme d’une fable, et savait de source certaine que le premier consul était toujours à Paris.

C'étaient là des nouvelles qu'il fallait communiquer sans retard à Bonaparte, la reddition de Gênes les rangeant dans la catégorie des mauvaises.

En conséquence, Bourrienne réveilla le général à trois heures du matin et lui traduisit la dépêche.

Le premier mot de Bonaparte fut:

— Bourrienne, vous ne savez pas l’allemand!

Mais Bourrienne recommença la traduction mot à mot.

Après cette seconde lecture, le général se leva, fit réveiller tout le monde, donna ses ordres, puis se recoucha et se rendormit.

Le même jour, il quitta Milan, établit son quartier général à la Stradella, y resta jusqu'au 12 juin, en partit le 13, et marchant sur la Scrivia, traversa Montebello, où il vit le champ de bataille tout saignant et tout déchiré encore de la victoire de Lannes. La trace de la mort était partout; l'église regorgeait de morts et de blessés.

— Diable! fit le premier consul en s'adressant au vainqueur, il paraît qu'il a fait chaud, ici!

— Si chaud, général, que les os craquaient dans ma division comme la grêle qui tombe sur les vitrages.

Le 11 juin, pendant que le général était à la Stradella, Desaix l'y avait rejoint.

Libre en vertu de la capitulation d'El-Arich, il était arrivé à Toulon le 6 mai, c'est-à-dire le jour même où Bonaparte était parti de Paris.

Au pied du Saint-Bernard, le premier consul avait reçu une lettre de Desaix, lui demandant s'il devait partir pour Paris ou rejoindre l'armée.

— Ah bien oui, partir pour Paris! avait répondu Bonaparte; écrivez-lui de nous rejoindre en Italie partout où nous serons, au quartier général.

Bourrienne avait écrit, et, comme nous l’avons dit, Desaix était arrivé le 12 juin à la Stradella.

Le premier consul l’avait reçu avec une double joie: d'abord, il retrouvait un homme sans ambition, un officier intelligent, un ami dévoué; ensuite, Desaix arrivait juste pour remplacer dans le commandement de sa division, Boudet, qui venait d'être tué.

Sur un faux rapport du général Gardanne, le premier consul avait cru que l'ennemi refusait la bataille et se retirait sur Gênes; il envoya Desaix et sa division sur la route de Novi pour lui couper la retraite.

La nuit du 13 au 14 s'était passée le plus tranquillement du monde. Il y avait eu, la veille, malgré un orage terrible, un engagement dans lequel les Autrichiens avaient été battus. On eût dit que la nature et les hommes étaient fatigués et se reposaient.

Bonaparte était tranquille; un seul pont existait sur la Bormida, et on lui avait affirmé que ce pont était coupé.

Des avant-postes avaient été placés aussi loin que possible du côté de la Bormida, et ils étaient éclairés eux-mêmes par des groupes de quatre hommes.

Toute la nuit fut occupée par l’ennemi à passer la rivière.

À deux heures du matin, deux des groupes de quatre hommes furent surpris; sept hommes furent égorgés; le huitième s'échappa et vint, en criant: «Aux armes!» donner dans l'un des avant-postes. À l'instant même un courrier fut expédié au premier consul, qui avait couché à Torre-di-Garofolo.

Mais, en attendant les ordres qui allaient arriver, la générale battit sur toute la ligne.

Il faut avoir assisté à une pareille scène pour se faire une idée de l’effet que produit sur une armée endormie, le tambour appelant le soldat aux armes, à trois heures du matin.

C'est le frisson pour les plus braves.

Les soldats s'étaient couchés tout habillés; chacun se leva, courut aux faisceaux, sauta sur son arme.

Les lignes se formèrent dans la vaste plaine de Marengo; le bruit du tambour s'étendait comme une longue traînée de poudre, et, dans la demi-obscurité, on voyait courir et s'agiter l'avant-garde.

Quand le jour se leva, nos troupes occupaient les positions suivantes:

La division Gardanne et la division Chamberlhac, formant l'extrême avant-garde, étaient campées à la cassine de Petra-Bona, c'est-à- dire dans l'angle que fait, avec la route de Marengo à Tortone, la Bormida traversant cette route pour aller se jeter dans le Tanaro.

Le corps du général Lannes était en avant du village de San- Giuliano, le même que le premier consul avait montré, trois mois auparavant, sur la carte, à Roland, en lui disant que là se déciderait le sort de la prochaine campagne.

La garde des consuls était placée en arrière des troupes du général Lannes, à une distance de cinq cents toises environ.

La brigade de cavalerie aux ordres du général Kellermann et quelques escadrons de hussards et de chasseurs formaient la gauche et remplissaient sur la première ligne les intervalles des divisions Gardanne et Chamberlhac.

Une seconde brigade de cavalerie, commandée par le général Champeaux, formait la droite et remplissait, sur la seconde ligne, les intervalles de la cavalerie du général Lannes.

Enfin, le 12e régiment de hussards et le 21e régiment de chasseurs, détachés par Murat sous les ordres du général Rivaud, occupaient le débouché de Salo situé à l'extrême droite de la position générale.

Tout cela pouvait former vingt-cinq ou vingt-six mille hommes sans compter les divisions Monnier et Boudet, dix mille hommes à peu près, commandées par Desaix et détachées de l'armée pour aller couper la retraite à l'ennemi sur la route de Gênes.

Seulement, au lieu de battre en retraite, l'ennemi attaquait.

En effet, le 13, dans la journée, le général Mélas, général en chef de l'armée autrichienne, avait achevé de réunir les troupes des généraux Haddick, Kaim et Ott, avait passé le Tanaro, et était venu camper en avant d'Alexandrie avec trente-six mille hommes d'infanterie, sept mille de cavalerie et une artillerie nombreuse, bien servie et bien attelée.

À quatre heures du matin, la fusillade s'engageait sur la droite, et le général Victor assignait à chacun sa ligne de bataille.

À cinq heures, Bonaparte fut réveillé par le bruit du canon.

Au moment où il s'habillait à la hâte, un aide de camp de Victor accourut lui annoncer que l'ennemi avait passé la Bormida et que l'on se battait sur toute la ligne.

Le premier consul se fit amener son cheval, sauta dessus, s'élança au galop vers l'endroit où la bataille était engagée.

Du sommet d'un monticule, il vit la position des deux armées.

L'ennemi était formé sur trois colonnes; celle de gauche, composée de toute la cavalerie et de l'infanterie légère, se dirigeait vers Castel-Ceriolo par le chemin de Salo, en même temps que les colonnes du centre et de la droite, appuyées l'une à l'autre, et comprenant les corps d'infanterie des généraux Haddick, Kaim et O'Reilly et la réserve des grenadiers aux ordres du général Ott, s'avançaient par la route de Tortone en remontant la Bormida.

À leurs premiers pas au-delà de la rivière, ces deux dernières colonnes étaient venues se heurter aux troupes du général Gardanne, postées, comme nous l'avons dit, à la ferme et sur le ravin de Petra-Bona; c'était le bruit de l'artillerie marchant devant elles qui attirait Bonaparte sur le champ de bataille.

Il arriva juste au moment où la division Gardanne, écrasée par le feu de cette artillerie, commençait à se replier, et où le général Victor faisait avancer à son secours la division Chamberlhac.

Soutenues par ce mouvement, les troupes de Gardanne opéraient leur retraite en bon ordre et couvraient le village de Marengo.

La situation était grave; toutes les combinaisons du général en chef étaient renversées. Au lieu d'attaquer, selon son habitude, avec des forces savamment massées, il se voyait attaqué lui-même avant d'avoir pu concentrer ses troupes.

Profitant du terrain qui s'élargissait devant eux, les Autrichiens cessaient de marcher en colonnes et se déployaient en lignes parallèles à celles des généraux Gardanne et Chamberlhac; seulement, ils étaient deux contre un.

La première des lignes ennemies était commandée par le général Haddick; la seconde, par le général Mélas; la troisième, par le général Ott.

À une très petite distance en avant de la Bormida, il existe un ruisseau appelé le Fontanone; ce ruisseau coule dans un ravin profond, qui forme un demi-cercle autour du village de Marengo et le défend.

Le général Victor avait déjà vu le parti que l'on pouvait tirer de ce retranchement naturel, et s'en était servi pour rallier les divisions Gardanne et Chamberlhac.

Bonaparte approuvant les dispositions de Victor, lui envoya l'ordre de défendre Marengo jusqu'à la dernière extrémité: il lui fallait à lui le temps de reconnaître son jeu sur ce grand échiquier enfermé entre la Bormida, le Fontanone et Marengo.

La première mesure à prendre était de rappeler le corps de Desaix, en marche, comme nous l'avons dit, pour couper la route de Gènes.

Bonaparte expédia deux ou trois aides de camp en leur ordonnant de ne s'arrêter que lorsqu'ils auraient rejoint ce corps.

Puis il attendit, comprenant qu'il n'y avait rien à faire qu'à battre en retraite le plus régulièrement possible, jusqu'au moment où une masse compacte lui permettrait non seulement d'arrêter le mouvement rétrograde, mais encore de marcher en avant.

Seulement, l'attente était terrible.

Au bout d'un instant, l'action s'était réengagée sur toute la ligne. Les Autrichiens étaient parvenus au bord du Fontanone, dont les Français tenaient l'autre rive; on se fusillait de chaque côté du ravin; on s'envoyait et se renvoyait la mitraille à portée de pistolet.

Protégé par une artillerie terrible, l'ennemi, supérieur en nombre, n'a qu'à s'étendre pour nous déborder.

Le général Rivaud, de la division Gardanne, le voit qui s'apprête à opérer ce mouvement.

Il se porte hors du village de Marengo, place un bataillon en rase campagne, lui ordonne de se faire tuer sans reculer d'un pas; puis, tandis que ce bataillon sert de point de mire à l'artillerie ennemie, il forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon, tombe sur trois mille Autrichiens qui s'avancent au pas de charge, les repousse, les met en désordre, et tout blessé qu'il est, par un biscaïen, les force à aller se reformer derrière leur ligne.

Après quoi, il vient se replacer à la droite du bataillon qui n'a pas bougé d'un pas.

Mais, pendant ce temps, la division Gardanne, qui depuis le matin lutte contre l'ennemi, est rejetée dans Marengo, où la suit la première ligne des Autrichiens, dont la première ligne force bientôt la division Chamberlhac à se replier en arrière du village.

Là, un aide de camp du général en chef ordonne aux deux divisions de se rallier, et coûte que coûte, de reprendre Marengo.

Le général Victor les reforme, se met à leur tête, pénètre dans les rues que les Autrichiens n'ont pas eu le temps de barricader, reprend le village, le reperd, le reprend encore; puis, enfin, écrasé par le nombre, le reperd une dernière fois.

Il est vrai qu'il est onze heures du matin, et qu'à cette heure, Desaix, rejoint par les aides de camp de Bonaparte, doit marcher au canon.

Cependant, les deux divisions de Lannes sont arrivées au secours des divisions engagées; ce renfort aide Gardanne, et Chamberlhac à reformer leurs lignes parallèlement à l'ennemi, qui débouche à la fois par Marengo et par la droite et la gauche du village.

Les Autrichiens vont nous déborder.

Lannes, formant son centre des divisions ralliées de Victor, s'étend avec ses deux divisions moins fatiguées, afin de les opposer aux deux ailes autrichiennes; les deux corps, l'un exalté par un commencement de victoire, l'autre tout frais de son repos, se heurtent avec rage, et le combat, un instant interrompu par la double manoeuvre de l'armée, recommence sur toute la ligne.

Après une lutte d'une heure, pied à pied, baïonnette à baïonnette, le corps d'armée du général Kaim plie et recule; le général Champeaux, à la tête du 1er et du 8e régiments de dragons, charge sur lui et augmente son désordre. Le général Watrin, avec le 6e léger, les 22e et 44e de ligne, se met à leur poursuite et les rejette à près de mille toises derrière le ruisseau. Mais le mouvement qu'il vient de faire l'a séparé de son corps d'armée; les divisions du centre vont se trouver compromises par la victoire de l'aile droite, et les généraux Champeaux et Watrin sont obligés de revenir prendre le poste qu'ils ont laissé à découvert.

En ce moment, Kellerman faisait à l'aile gauche ce que Watrin et Champeaux venaient de faire à l'aile droite. Deux charges de cavalerie ont percé l'ennemi à jour; mais, derrière la première ligne, il en a trouvé une seconde, et, n'osant s'engager plus avant à cause de la supériorité du nombre, il a perdu le fruit de sa victoire momentanée.

Il est midi.

La ligne française, qui ondulait comme un serpent de flamme sur une longueur de près d'une lieue, est brisée vers son centre. Ce centre, en reculant, abandonnait les ailes: les ailes ont donc été forcées de suivre le mouvement rétrograde. Kellermann à gauche, Watrin à droite, ont donné à leurs hommes l'ordre de reculer.

La retraite s'opéra par échiquier, sous le feu de quatre-vingts pièces d'artillerie qui précédaient la marche des bataillons autrichiens; les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil: on ne voyait que blessés apportés à l'ambulance par leurs camarades, qui, pour la plupart, ne revenaient plus.

Une division battait en retraite à travers un champ de blés mûrs; un obus éclata et mit le feu à cette paille déjà sèche, deux ou trois mille hommes se trouvèrent au milieu d'un incendie. Les gibernes prirent feu et sautèrent. Un immense désordre se mit dans les rangs.

Alors, Bonaparte lança la garde consulaire; elle arriva au pas de course, se déploya en bataille et arrêta les progrès de l'ennemi. De leur côté, les grenadiers à cheval se précipitèrent au galop et culbutèrent la cavalerie autrichienne.

Pendant ce temps, la division échappée à l'incendie se reformait, recevait de nouvelles cartouches et rentrait en ligne.

Mais ce mouvement n'avait eu d'autre résultat que d'empêcher la retraite de se changer en déroute.

Il était deux heures.

Bonaparte regardait cette retraite, assis sur la levée du fossé de la grande route d'Alexandrie; il était seul; il avait la bride de son cheval passée au bras et faisait voltiger de petites pierres en les fouettant du bout de sa cravache. Les boulets sillonnaient la terre tout autour de lui.

Il semblait indifférent à ce grand drame, au dénouement duquel cependant étaient suspendues toutes ses espérances.

Jamais il n'avait joué si terrible partie: six ans de victoire contre la couronne de France!

Tout à coup, il parut sortir de sa rêverie; au milieu de l'effroyable bruit de la fusillade et du canon, il lui semblait entendre le bruit d'un galop de cheval. Il leva la tête. En effet, du côté de Novi arrivait un cavalier à toute bride sur un cheval blanc d'écume.

Lorsque le cavalier ne fut plus qu'à cinquante pas, Bonaparte jeta un cri.

— Roland! dit-il.

Celui-ci, de son côté, arrivait en criant:

— Desaix! Desaix! Desaix!

Bonaparte ouvrit les bras; Roland sauta à bas de son cheval, et se précipita au cou du premier consul.

Il y avait pour Bonaparte deux joies dans cette arrivée: celle de revoir un homme qu'il savait lui être dévoué jusqu'à la mort, celle de la nouvelle apportée par lui.

— Ainsi, Desaix?… interrogea le premier consul.

— Desaix est à une lieue à peine; l'un de vos aides de camp l’a rencontré revenant sur ses pas et marchant au canon.

— Allons, dit Bonaparte, peut-être arrivera-t-il encore à temps.

— Comment, à temps?

— Regarde!

Roland jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille et comprit la situation.

Pendant les quelques minutes où Bonaparte avait détourné ses yeux de la mêlée, elle s'était encore aggravée.

La première colonne autrichienne, qui s'était dirigée sur Castel-
Ceriolo et qui n'avait pas encore donné, débordait notre droite.

Si elle entrait en ligne, c'était la déroute au lieu de la retraite.

Desaix arriverait trop tard.

— Prends mes deux derniers régiments de grenadiers, dit Bonaparte; rallie la garde consulaire, et porte-toi avec eux à l’extrême droite… tu comprends? en carré, Roland! et arrête cette colonne comme une redoute de granit.

Il n'y avait pas un instant à perdre; Roland sauta à cheval, prit les deux régiments de grenadiers, rallia la garde consulaire et s'élança à l’extrême droite.

Arrivé à cinquante pas de la colonne du général Elsnitz:

— En carré! cria Roland; le premier consul nous regarde.

Le carré se forma; chaque homme sembla prendre racine à sa place.

Au lieu de continuer son chemin pour venir en aide aux généraux Mélas et Kaim, au lieu de mépriser ces neuf cents hommes qui n'étaient point à craindre sur les derrières d'une armée victorieuse, le général Elsnitz s'acharna contre eux.

Ce fut une faute; cette faute sauva l’armée.

Ces neuf cents hommes furent véritablement la redoute de granit qu'avait espérée Bonaparte: artillerie, fusillade, baïonnettes, tout s'usa sur elle.

Elle ne recula point d'un pas.

Bonaparte la regardait avec admiration, quand, en détournant enfin les yeux du côté de la route de Novi, il vit apparaître les premières baïonnettes de Desaix.

Placé au point le plus élevé du plateau, il voyait ce que ne pouvait voir l’ennemi.

Il fit signe à un groupe d'officiers qui se tenait à quelques pas de lui, prêts à porter ses ordres.

Derrière ces officiers étaient deux ou trois domestiques tenant des chevaux de main.

Officiers et domestiques s'avancèrent.

Bonaparte montra à l'un des officiers la forêt de baïonnettes qui reluisaient au soleil.

— Au galop vers ces baïonnettes, dit-il, et qu'elles se hâtent! Quant à Desaix, vous lui direz que je suis ici et que je l’attends.

L'officier partit au galop.

Bonaparte reporta ses yeux sur le champ de bataille.

La retraite continuait; mais le général Elsnitz et sa colonne étaient arrêtés par Roland et ses neuf cents hommes.

La redoute de granit s'était changée en volcan; elle jetait le feu par ses quatre faces.

Alors, s'adressant aux trois autres officiers:

— Un de vous au centre; les deux autres aux ailes! dit Bonaparte; annoncez partout l'arrivée de la réserve et la reprise de l'offensive.

Les trois officiers partirent comme trois flèches lancées par le même arc, s'écartant de leur point de départ au fur et à mesure qu'ils approchaient de leur but respectif.

Au moment où, après les avoir suivis des yeux, Bonaparte se retournait, un cavalier portant l’uniforme d'officier général n'était plus qu'à cinquante pas de lui.

C'était Desaix.

Desaix, qu'il avait quitté sur la terre d'Égypte et qui, le matin même, disait en riant:

— Les boulets d'Europe ne me connaissent plus, il m'arrivera malheur.

Une poignée de mains suffit aux deux amis pour échanger leur coeur.

Puis Bonaparte étendit le bras vers le champ de bataille.

La simple vue en apprenait plus que toutes les paroles du monde.

Des vingt mille hommes qui avaient commencé le combat vers cinq heures du matin, à peine, sur un rayon de deux lieues, restait-il neuf mille hommes d'infanterie, mille chevaux et dix pièces de canon en état de faire feu; un quart de l'armée était hors de combat; l'autre quart, occupé à transporter les blessés que le premier consul avait donné l'ordre de ne pas abandonner. Tout reculait, à l'exception de Roland et de ses neuf cents hommes.

Le vaste espace compris entre la Bormida et le point de retraite où l'on était arrivé, était couvert de cadavres d'hommes et de chevaux, de canons démontés, de caissons brisés.

De place en place montaient des colonnes de flamme et de fumée; c'étaient des champs de blé qui brûlaient.

Desaix embrassa tous ces détails d'un coup d'oeil.

— Que pensez-vous de la bataille? demanda Bonaparte.

— Je pense, dit Desaix, qu'elle est perdue; mais comme il n'est encore que trois heures de l’après-midi, nous avons le temps d'en gagner une autre.

— Seulement, dit une voix, il vous faut du canon.

Cette voix, c'était celle de Marmont, qui commandait en chef l’artillerie.

— Vous avez raison, Marmont; mais où allez vous en prendre, du canon?

— Cinq pièces que je puis retirer du champ de bataille encore intactes, cinq autres que nous avions laissées sur la Scrivia et qui viennent d'arriver.

— Et huit pièces que j'amène, dit Desaix.

— Dix-huit pièces, reprit Marmont, c'est tout ce qu'il me faut.

Un aide de camp partit pour hâter l’arrivée des pièces de Desaix. La réserve approchait toujours et n'était plus qu'à un demi-quart de lieue.

La position, du reste, semblait choisie à l'avance; à la gauche de la route s'élevait une haie gigantesque, perpendiculaire au chemin et protégée par un talus.

On y fit filer l’infanterie au fur et à mesure qu'elle arrivait; la cavalerie elle-même put se dissimuler derrière ce large rideau.

Pendant ce temps, Marmont avait réuni ses dix-huit pièces de canon et les avait mises en batterie sur le front droit de l’armée.