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Les compagnons de Jéhu

Chapter 7: VI — MORGAN
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About This Book

The narrative unfolds amid the tumult after the Revolution, following royalist plotters and republican agents as conspiracies, counterplots, duels, clandestine meetings, and daring rescues crisscross provincial towns and Paris. Episodes alternate historical reportage and adventure scenes, portraying shifting loyalties, secret societies, and personal entanglements of love, honor, and revenge. The plot advances through betrayals, trials, and dramatic confrontations against the backdrop of political upheaval and the emergence of centralized power, blending suspenseful action with reflections on duty and the human cost of factional conflict.

— Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un général républicain.

— Alors, je maintiens ce que j'ai dit, répondit le jeune noble; tirez, monsieur, tirez.

Puis, comme Roland ne se hâtait pas d'obéir à l’injonction:

— Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied.

Roland, à ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer en l'air.

Alors, avec une vivacité de parole et de geste qui ne lui permit pas de l’accomplir:

— Ah! s'écria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grâce! ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier.

— Sur mon honneur! s'écria Roland devenant aussi pâle que si tout son sang l'abandonnait, voici la première fois que j'en fais autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable! et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort.

Et à l'instant même, sans prendre la peine de viser, il abaissa son arme et fit feu.

Alfred de Barjols porta la main à sa poitrine, oscilla en avant et en arrière, fit un tour sur lui-même et tomba la face contre terre.

La balle de Roland lui avait traversé le coeur.

Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit à Roland et l'entraîna vers l'endroit où il avait jeté son habit et son chapeau.

— C'est le troisième, murmura Roland avec un soupir; mais vous m'êtes témoin que celui-ci l'a voulu.

Et, rendant son pistolet tout fumant à sir John, il revêtit son habit et son chapeau.

Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet échappé à la main de son ami et le rapportait avec la boîte à sir John.

— Eh bien? demanda l’Anglais en désignant des yeux Alfred de
Barjols.

— Il est mort, répondit le témoin.

— Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en essuyant avec son mouchoir la sueur qui, à l'annonce de la mort de son adversaire, lui avait subitement inondé le visage.

— Oui, monsieur, répondit M. de Valensolle; seulement, laissez- moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse.

Et, saluant Roland et son témoin avec une exquise politesse, il retourna près du cadavre de son ami.

— Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous?

— Je dis, répliqua sir John avec une espèce d'admiration forcée, que vous êtes de ces hommes à qui le divin Shakespeare fait dire d'eux-mêmes: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour: mais je suis l'aîné.»

V — ROLAND

Le retour fut muet et triste; on eût dit qu'en voyant s'évanouir ses chances de mort, Roland avait perdu toute sa gaieté.

La catastrophe dont il venait d'être l'auteur pouvait bien être pour quelque chose dans cette taciturnité; mais, hâtons-nous de le dire, Roland, sur le champ de bataille, et surtout dans sa dernière campagne contre les Arabes, avait eu trop souvent à enlever son cheval par-dessus les cadavres qu'il venait de faire, pour que l'impression produite sur lui par la mort d'un inconnu l'eût si fort impressionné.

Il y avait donc une autre raison à cette tristesse; il fallait donc que ce fût bien réellement celle que le jeune homme avait confiée à sir John. Ce n'était donc pas le regret de la mort d'autrui, c'était le désappointement de sa propre mort.

En rentrant à l'hôtel du Palais-Royal, sir John monta dans sa chambre pour y déposer ses pistolets, dont la vue pouvait exciter dans l'esprit de Roland quelque chose de pareil à un remords; puis il vint rejoindre le jeune officier pour lui remettre les trois lettres qu'il en avait reçues.

Il le trouva tout pensif et accoudé sur sa table.

Sans prononcer une parole, l'Anglais déposa les trois lettres devant Roland.

Le jeune homme jeta les yeux sur les adresses, prit celle qui était destinée à sa mère, la décacheta et la lut.

À mesure qu'il la lisait, de grosses larmes coulaient sur ses joues.

Sir John regardait avec étonnement cette nouvelle face sous laquelle Roland lui apparaissait.

Il eût cru tout possible à cette nature multiple, excepté de verser les larmes qui coulaient silencieusement de ses yeux.

Puis, secouant la tête et sans faire le moins du monde attention à la présence de sir John, Roland murmura:

— Pauvre mère! elle eût bien pleuré; peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi: des mères ne sont pas faites pour pleurer leurs enfants!

Et, d'un mouvement machinal, il déchira la lettre écrite à sa mère, celle écrite à sa soeur, et celle écrite au général Bonaparte.

Après quoi, il en brûla avec soin tous les morceaux.

Alors, sonnant la fille de chambre:

— Jusqu'à quelle heure peut-on mettre les lettres à la poste? demanda-t-il.

— Jusqu'à six heures et demie, répondit celle-ci; vous n'avez plus que quelques minutes.

— Attendez, alors.

Il prit une plume et écrivit:

«Mon cher général,

«Je vous l'avais bien dit, je suis vivant et lui mort. Vous conviendrez que cela a l'air d'une gageure.

«Dévouement jusqu'à la mort.

«Votre paladin.»

Puis il cacheta la lettre, écrivit sur l'adresse: Au général Bonaparte, rue de la victoire, à Paris, et la remit à la fille de chambre en lui recommandant de ne pas perdre une seconde pour la faire mettre à la poste.

Ce fut alors seulement qu'il parut remarquer sir John et qu'il lui tendit la main.

— Vous venez de me rendre un grand service, milord, lui dit-il, un de ces services qui lient deux hommes pour l'éternité. Je suis déjà votre ami; voulez-vous me faire l'honneur d'être le mien?

Sir John serra la main que lui présentait Roland.

— Oh! dit-il; je vous remercie bien beaucoup. Je n'eusse point osé vous demander cet honneur; mais vous me l'offrez… je l'accepte.

Et, à son tour, l’impassible Anglais sentit s'amollir son coeur et secoua une larme qui tremblait au bout de ses cils.

Puis, regardant Roland:

— Il est très malheureux, dit-il, que vous soyez si pressé de partir; j'eusse été heureux et satisfait de passer encore un jour ou deux avec vous.

— Où alliez-vous, milord, quand je vous ai rencontré?

— Oh! moi, nulle part, je voyageais pour désennuyer moi! J'ai le malheur de m'ennuyer souvent.

— De sorte que vous n'alliez nulle part?

— J'allais partout.

— C'est exactement la même chose, dit le jeune officier en souriant. Eh bien, voulez-vous faire une chose?

— Oh! très volontiers, si c'est possible.

— Parfaitement possible: elle ne dépend que de vous.

— Dites.

— Vous deviez, si j'étais tué, me reconduire mort à ma mère, ou me jeter dans le Rhône?

— Je vous eusse reconduit mort à votre mère et pas jeté dans le
Rhône.

— Eh bien, au lieu de me reconduire mort, reconduisez-moi vivant, vous n'en serez que mieux reçu.

— Oh!

— Nous resterons quinze jours à Bourg; c'est ma ville natale, une des villes les plus ennuyeuses de France; mais, comme vos compatriotes brillent surtout par l'originalité, peut-être vous amuserez-vous où les autres s'ennuient. Est-ce dit?

— Je ne demanderais pas mieux, fit l'Anglais; mais il me semble que c'est peu convenable de ma part.

— Oh! nous ne sommes pas en Angleterre, milord, où l'étiquette est une souveraine absolue. Nous, nous n'avons plus ni roi ni reine, et nous n'avons pas coupé le cou à cette pauvre créature qui s’appelait Marie-Antoinette, pour mettre Sa Majesté l'Étiquette à sa place.

— J'en ai bien envie, dit sir John.

— Vous le verrez, ma mère est une excellente femme, d'ailleurs fort distinguée. Ma soeur avait seize ans quand je suis parti, elle doit en avoir dix-huit; elle était jolie, elle doit être belle. Il n'y a pas jusqu'à mon frère Édouard, un charmant gamin de douze ans, qui vous fera partir des fusées dans les jambes et qui baragouinera l'anglais avec vous; puis, ces quinze jours passés, nous irons à Paris ensemble.

— J'en viens, de Paris, fit l'Anglais.

— Attendez donc, vous vouliez aller en Égypte pour voir le général Bonaparte: il n'y a pas si loin d'ici à Paris que d'ici au Caire; je vous présenterai à lui; présenté par moi, soyez tranquille, vous serez bien reçu. Puis vous parliez de Shakespeare tout à l'heure.

— Oh! oui, j'en parle toujours.

— Cela prouve que vous aimez les comédies, les drames.
— Je les aime beaucoup, c'est vrai.

— Eh bien, le général Bonaparte est sur le point d'en faire représenter un à sa façon, qui ne manquera pas d'intérêt, je vous en réponds.

— Ainsi, dit sir John hésitant encore, je puis, sans être indiscret, accepter votre offre?

— Je le crois bien, et vous ferez plaisir à tout le monde, à moi surtout.

— J'accepte, alors.

— Bravo! Eh bien, voyons, quand voulez-vous partir?

— Aussitôt qu'il vous plaira. Ma calèche était attelée quand vous avez jeté cette malheureuse assiette à la tête de Barjols; mais comme, sans cette assiette, je ne vous eusse jamais connu, je suis content que vous la lui ayez jetée; oui, très content.

— Voulez-vous que nous partions ce soir?

— À l'instant. Je vais dire au postillon de renvoyer un de ses camarades avec d'autres chevaux, et, le postillon et les chevaux arrivés, nous partons.

Roland fit un signe d'assentiment.

Sir John sortit pour donner ses ordres, remonta en disant qu'il venait de faire servir deux côtelettes et une volaille froide.

Roland prit la valise et descendit.
L'Anglais réintégra ses pistolets dans le coffre de sa voiture.

Tous deux mangèrent un morceau pour pouvoir marcher toute la nuit sans s'arrêter, et, comme neuf heures sonnaient à l'église des Cordeliers, tous deux s'accommodèrent dans la voiture et quittèrent Avignon, où leur passage laissait une nouvelle tache de sang, Roland avec l’insouciance de son caractère, sir John Tanlay avec l’impassibilité de sa nation.

Un quart d'heure après, tous deux dormaient, ou du moins le silence que chacun gardait de son côté pouvait faire croire qu'ils avaient cédé au sommeil.

Nous profiterons de cet instant de repos pour donner à nos lecteurs quelques renseignements indispensables sur Roland et sa famille.

Roland était né le 1er juillet 1773, quatre ans et quelques jours après Bonaparte, aux côtés duquel, ou plutôt à la suite duquel il a fait son apparition dans ce livre.

Il était fils de M. Charles de Montrevel, colonel d'un régiment longtemps en garnison à la Martinique, où il s'était marié à une créole nommée Clotilde de la Clémencière.

Trois enfants étaient nés de ce mariage, deux garçons et une
fille: Louis, avec qui nous avons fait connaissance sous le nom de
Roland; Amélie, dont celui-ci avait vanté la beauté à sir John, et
Édouard.

Rappelé en France vers 1782, M. de Montrevel avait obtenu l'admission du jeune Louis de Montrevel (nous verrons plus tard comment il troqua son nom de Louis contre celui de Roland) à l'École militaire de Paris.

Louis était le plus jeune des élèves.

Quoiqu'il n'eût que treize ans, il se faisait déjà remarquer par ce caractère indomptable et querelleur dont nous lui avons vu, dix-sept ans plus tard, donner un exemple à la table d'hôte d'Avignon.

Bonaparte avait, lui, tout enfant aussi, le bon côté de ce caractère, c'est-à-dire que, sans être querelleur, il était absolu, entêté, indomptable; il reconnut dans l’enfant quelques unes des qualités qu'il avait lui-même, et cette parité de sentiments fit qu'il lui pardonna ses défauts et s'attacha à lui.

De son côté, l'enfant, sentant dans le jeune Corse un soutien, s'y appuya.

Un jour, l’enfant vint trouver son grand ami, c'est ainsi qu'il appelait Napoléon, au moment où celui-ci était profondément enseveli dans la solution d'un problème de mathématiques.

Il savait l’importance que le futur officier d'artillerie attachait à cette science qui lui avait valu, jusque-là, ses plus grands, ou plutôt ses seuls succès.

Il se tint debout près de lui, sans parler, sans bouger.

Le jeune mathématicien devina la présence de l’enfant et s'enfonça de plus en plus dans ses déductions mathématiques, d'où, au bout de dix minutes, il se tira enfin à son honneur.

Alors, il se retourna vers son jeune camarade avec la satisfaction intérieure de l’homme qui sort vainqueur d'une lutte quelconque, soit contre la science, soit contre la matière.

L'enfant était debout, pâle, les dents serrées, les bras roides, les poings fermés.

— Oh! oh! dit le jeune Bonaparte, qu'y a-t-il donc de nouveau?

— Il y a que Valence, le neveu du gouverneur, m'a donné un soufflet.

— Ah! dit Bonaparte en riant, et tu viens me chercher pour que je le lui rende?

L'enfant secoua la tête.

— Non, dit-il je viens te chercher parce que je veux me battre.

— Avec Valence?

— Oui.

— Mais c'est Valence qui te battra, mon enfant; il est quatre fois fort comme toi.

— Aussi, je ne veux pas me battre contre lui comme se battent les enfants, mais comme se battent les hommes.

— Ah bah!

— Cela t’étonne? demanda l'enfant.

— Non, dit Bonaparte. Et à quoi veux-tu te battre?

— À l’épée. — Mais les sergents seuls ont des épées, et ils ne vous en prêteront pas.

— Nous nous passerons d'épées.

— Et avec quoi vous battrez-vous?

L'enfant montra au jeune mathématicien le compas avec lequel il venait de faire ses équations.

— Oh! mon enfant, dit Bonaparte, c'est une bien mauvaise blessure que celle d'un compas.

Tant mieux, répliqua Louis, je le tuerai.

— Et, s'il te tue, toi?

— J'aime mieux cela que de garder son soufflet.

Bonaparte n'insista pas davantage: il aimait le courage par instinct: celui de son jeune camarade lui plut.

— Eh bien soit! reprit-il; j'irai dire à Valence que tu veux te battre avec lui, mais demain.

— Pourquoi demain?

— Tu auras la nuit pour réfléchir.

— Et d'ici à demain, répliqua l'enfant, Valence croira que je suis un lâche!

Puis, secouant la tête:
— C'est trop long d'ici à demain.

Et il s'éloigna.

— Où vas-tu? lui demanda Bonaparte.

— Je vais demander à un autre s'il veut être mon ami.

— Je ne le suis donc plus, moi?

— Tu ne l'es plus, puisque tu me crois un lâche.

— C'est bien, dit le jeune homme en se levant.

— Tu y vas?

— J'y vais.

— Tout de suite?

— Tout de suite.

— Ah! s'écria l'enfant, je te demande pardon: tu es toujours mon ami.

Et il lui sauta au cou en pleurant.

C'étaient les premières larmes qu'il avait versées depuis le soufflet reçu.

Bonaparte alla trouver Valence et lui expliqua gravement la mission dont il était chargé. Valence était un grand garçon de dix-sept ans, ayant déjà, comme chez certaines natures hâtives, de la barbe et des moustaches: il en paraissait vingt. II avait, en outre, la tête de plus que celui qu'il avait insulté.

Valence répondit que Louis était venu lui tirer la queue de la même façon qu'il eût tiré un cordon de sonnette — on portait des queues à cette époque — qu'il l'avait prévenu deux fois de ne pas y revenir, que Louis y était revenu une troisième, et qu'alors, ne voyant en lui qu'un gamin, il l'avait traité comme un gamin.

On alla porter la réponse de Valence à Louis, qui répliqua que tirer la queue d'un camarade n'était qu'une taquinerie, tandis que donner un soufflet était une insulte.

L'entêtement donnait à un enfant de treize ans la logique d'un homme de trente.

Le moderne Popilius retourna porter la guerre à Valence.

Le jeune homme était fort embarrassé: il ne pouvait, sous peine de ridicule, se battre avec un enfant: s'il se battait et qu'il le blessât, c'était odieux; s'il était blessé lui-même, c'était à ne jamais s'en consoler de sa vie.

Cependant l'entêtement de Louis, qui n'en démordait pas, rendait l'affaire grave.

On assembla le conseil des grands, comme cela se faisait dans les circonstances sérieuses.

Le conseil des grands décida qu'un des leurs ne pouvait pas se battre avec un enfant; mais que, puisque cet enfant s'obstinait à se regarder comme un jeune homme, Valence lui dirait devant tous ses compagnons qu'il était fâché de s'être laissé emporter à le traiter comme un enfant et que désormais il le regarderait comme un jeune homme.

On envoya chercher Louis, qui attendait dans la chambre de son ami; on l'introduisit au milieu du cercle que faisaient dans la cour les jeunes élèves.

Là, Valence, à qui ses camarades avaient dicté une sorte de discours longtemps débattu entre eux pour sauvegarder l'honneur des grands à l'endroit des petits, déclara à Louis qu'il était au désespoir de ce qui était arrivé, qu'il l'avait traité selon son âge, et non selon son intelligence et son courage, le priant de vouloir bien excuser sa vivacité et de lui donner la main en signe que tout était oublié.

Mais Louis secoua la tête.

— J'ai entendu dire un jour à mon père, qui est colonel, répliqua-t-il, que celui qui recevait un soufflet et qui ne se battait pas était un lâche. La première fois que je verrai mon père, je lui demanderai si celui qui donne le soufflet et qui fait des excuses pour ne pas se battre n'est pas plus lâche que celui qui l'a reçu.

Les jeunes gens se regardèrent; mais l'avis général avait été contre un duel qui eût ressemblé à un assassinat, et les jeunes gens à l'unanimité, Bonaparte compris, affirmèrent à l'enfant qu'il devait se contenter de ce qu'avait dit Valence, ce que Valence avait dit étant le résumé de l'opinion générale.

Louis se retira pâle de colère, et boudant son grand ami, qui, disait-il avec un imperturbable sérieux, avait abandonné les intérêts de son honneur.

Le lendemain, à la leçon de mathématiques des grands, Louis se glissa dans la salle d'études, et, tandis que Valence faisait une démonstration sur la table noire, il s'approcha de lui sans que personne le remarquât, monta sur un tabouret, afin de parvenir à la hauteur de son visage, et lui rendit le soufflet qu'il en avait reçu la veille.

— Là, dit-il, maintenant nous sommes quittes et j'ai tes excuses de plus; car, moi, je ne t'en ferai pas, tu peux bien être tranquille.

Le scandale fut grand; le fait s'était passé en présence du professeur, qui fut obligé de faire son rapport au gouverneur de l'école, le marquis Tiburce Valence.

Celui-ci qui ne connaissait pas les antécédents du soufflet reçu par son neveu, fit venir le délinquant devant lui, et après une effroyable semonce, lui annonça qu'il ne faisait plus partie de l'école, et qu'il devait le même jour se tenir prêt à retourner à Bourg, près de sa mère.

Louis répondit que, dans dix minutes, son paquet serait fait, et que, dans un quart d'heure, il serait hors de l'école.

Du soufflet qu'il avait reçu lui-même, il ne dit point un mot.

La réponse parut plus qu'irrévérencieuse au marquis Tiburce Valence; il avait bonne envie d'envoyer l'insolent pour huit jours au cachot, mais il ne pouvait à la fois l'envoyer au cachot et le mettre à la porte.

On donna à l'enfant un surveillant qui ne devait plus le quitter qu'après l'avoir déposé dans la voiture de Mâcon; madame de Montrevel serait prévenue d'aller recevoir son fils à la descente de la voiture. Bonaparte rencontra le jeune homme suivi de son surveillant, et lui demanda une explication sur cette espèce de garde de la connétablie attaché à sa personne.

— Je vous raconterais cela si vous étiez encore mon ami, répondit l'enfant; mais vous ne l'êtes plus: pourquoi vous inquiétez-vous de ce qui m'arrive de bon ou de mauvais?

Bonaparte fit un signe au surveillant, qui, tandis que Louis faisait sa petite malle, vint lui parler à la porte.

Il apprit alors que l'enfant était chassé de l'école.

La mesure était grave: elle désespérait toute une famille et brisait peut-être l'avenir de son jeune camarade.

Avec cette rapidité de décision qui était un des signes caractéristiques de son organisation, il prit le parti de faire demander une audience au gouverneur, tout en recommandant au surveillant de ne pas presser le départ de Louis.

Bonaparte était un excellent élève, fort aimé à l'école, fort estimé du marquis Tiburce Valence; sa demande lui fut donc accordée à l'instant même.

Introduit près du gouverneur, il lui raconta tout, et, sans charger le moins du monde Valence, il tâcha d'innocenter Louis.

— C'est vrai, ce que vous me racontez là, monsieur? demanda le gouverneur.

— Interrogez votre neveu lui-même, je m'en rapporterai à ce qu'il vous dira.

On envoya chercher Valence. Il avait appris l'expulsion de Louis et venait lui même raconter à son oncle ce qui s'était passé.

Son récit fut entièrement conforme à celui du jeune Bonaparte.

— C'est bien, dit le gouverneur; Louis ne partira pas, c'est vous qui partirez; vous êtes en âge de sortir de l'école.

Puis, sonnant:

— Que l'on me donne le tableau des sous-lieutenances vacantes, dit-il au planton.

Le même jour, une sous-lieutenance était demandée d'urgence au ministre pour le jeune Valence.

Le même soir, Valence partait pour rejoindre son régiment.

Il alla dire adieu à Louis, qu'il embrassa moitié de gré, moitié de force, tandis que Bonaparte lui tenait les mains.

L'enfant ne reçut l'accolade qu'à contrecoeur.

— C'est bien pour maintenant, dit-il; mais, si nous nous rencontrons jamais et que nous ayons tous deux l'épée au côté…

Un geste de menace acheva sa phrase.

Valence partit.

Le 10 octobre 1785, Bonaparte recevait lui-même son brevet de sous-lieutenant: il faisait partie des cinquante-huit brevets que Louis XVI venait de signer pour l’école militaire.

Onze ans plus tard, le 15 novembre 1796, Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, à la tête du pont d'Arcole, que défendaient deux régiments de Croates et deux pièces de canon, voyant la mitraille et la fusillade décimer ses rangs, sentant la victoire plier entre ses mains, s'effrayant de l'hésitation des plus braves, arrachait aux doigts crispés d'un mort un drapeau tricolore et s'élançait sur le pont en s'écriant: «Soldats! n'êtes-vous plus les hommes de Lodi?» lorsqu'il s'aperçut qu'il était dépassé par un jeune lieutenant qui le couvrait de son corps.

Ce n'était point ce que voulait Bonaparte; il voulait passer le premier; il eût voulu, si la chose eût été possible, passer seul.

Il saisit le jeune homme par le pan de son habit, et, le tirant en arrière:

— Citoyen, dit-il, tu n’es que lieutenant, je suis général en chef; à moi le pas.

— C’est trop juste, répondit celui-ci.

Et il suivit Bonaparte, au lieu de le précéder.

Le soir, en apprenant que deux divisions autrichiennes avaient été complètement détruites, en voyant les deux mille prisonniers qu’il avait faits, en comptant les canons et les drapeaux enlevés, Bonaparte se souvint de ce jeune lieutenant qu’il avait trouvé devant lui au moment où il croyait n’avoir devant lui que la mort.

— Berthier, dit-il, donne l’ordre à mon aide de camp Valence de me chercher un jeune lieutenant de grenadiers avec lequel j’ai eu une affaire ce matin sur le pont d’Arcole.

— Général, répondit Berthier en balbutiant, Valence est blessé.

— En effet, je ne l’ai pas vu aujourd’hui. Blessé, où? comment? sur le champ de bataille?

— Non général; il a pris hier une querelle et a reçu un coup d’épée à travers la poitrine.

Bonaparte fronce le sourcil:

— On sait cependant autour de moi que je n’aime pas les duels; le sang d’un soldat n’est pas à lui, il est à la France. Donne l’ordre à Muiron, alors.

— Il est tué, général.

— À Elliot, en ce cas.

— Tué aussi.

Bonaparte tira un mouchoir de sa poche et le passa sur son front inondé de sueur.

— À qui vous voudrez, alors; mais je veux voir ce lieutenant.

Il n'osait plus nommer personne, de peur d'entendre encore retentir cette fatale parole: «Il est tué.»

Un quart d'heure après, le jeune lieutenant était introduit sous sa tente.

La lampe ne jetait qu'une faible lueur.

— Approchez, lieutenant, dit Bonaparte.

Le jeune homme fit trois pas et entra dans le cercle de lumière.

— C'est donc vous, continua Bonaparte, qui vouliez ce matin passer avant moi?

— C'était un pari que j'avais fait, général, répondit gaiement le jeune lieutenant, dont la voix fit tressaillir le général en chef.

— Et je vous l’ai fait perdre?

— Peut-être oui, peut-être non.

— Et quel était ce pari?

— Que je serais nommé aujourd'hui capitaine.

— Vous avez gagné.

— Merci, général.

Et le jeune homme s’élança comme pour serrer la main de Bonaparte; mais presque aussitôt il fit un mouvement en arrière.

La lumière avait éclairé son visage pendant une seconde; cette seconde avait suffi au général en chef pour remarquer le visage comme il avait remarqué la voix.

Ni l'un ni l’autre ne lui étaient inconnus.

Il chercha un instant dans sa mémoire; mais, trouvant sa mémoire rebelle:

— Je vous connais, dit-il.

— C'est possible, général.

— C'est certain même; seulement je ne puis me rappeler votre nom.

— Vous vous êtes arrangé, général, de manière qu'on n'oublie pas le vôtre.

— Qui êtes-vous?

— Demandez à Valence, général.

Bonaparte poussa un cri de joie.

— Louis de Montrevel, dit-il.

Et il ouvrit ses deux bras.

Cette fois, le jeune lieutenant ne fit point difficulté de s'y jeter.

— C'est bien, dit Bonaparte, tu feras huit jours le service de ton nouveau grade, afin qu'on s'habitue à te voir sur le dos les épaulettes de capitaine, et puis tu remplaceras mon pauvre Muiron comme aide de, camp. Va!

— Encore une fois, dit le jeune homme en faisant le geste d'un homme qui ouvre les bras.

— Ah! ma foi! oui, dit Bonaparte avec joie.

Et, le retenant contre lui après l'avoir embrassé une seconde fois:

— Ah çà! c'est donc toi qui as donné un coup d'épée à Valence? lui demanda-t-il. — Dame! général, répondit le nouveau capitaine et le futur aide de camp, vous étiez là quand je le lui ai promis: un soldat n'a que sa parole.

Huit jours après, le capitaine Montrevel faisait le service d'officier d'ordonnance près du général en chef qui avait remplacé son prénom de Louis, malsonnant à cette époque, par le pseudonyme de Roland.

Et le jeune homme s'était consolé de ne plus descendre de saint
Louis en devenant le neveu de Charlemagne.

Roland — nul ne se serait avisé d'appeler le capitaine Montrevel
Louis, du moment où Bonaparte l’avait baptisé Roland — Roland fit
avec le général en chef la campagne d'Italie, et revint avec lui à
Paris, après la paix de Campo-Formio.

Lorsque l’expédition d'Égypte fut décidée, Roland, que la mort du général de brigade de Montrevel, tué sur le Rhin tandis que son fils combattait sur l'Adige et le Mincio, avait rappelé près de sa mère, Roland fut désigné un des premiers par le général en chef pour prendre rang dans l'inutile mais poétique croisade qu'il entreprenait.

Il laissa sa mère, sa soeur Amélie et son jeune frère Édouard à Bourg, ville natale du général de Montrevel; ils habitaient à trois quarts de lieue de la ville, c'est-à-dire aux Noires- Fontaines, une charmante maison à laquelle on donnait le nom de château, et qui, avec une ferme et quelques centaines d'arpents de terre situés aux environs, formait toute la fortune du général, six ou huit mille livres de rente à peu près.

Ce fut une grande douleur au coeur de la pauvre veuve que le départ de Roland pour cette aventureuse expédition; la mort du père semblait présager celle du fils, et madame de Montrevel, douce et tendre créole, était loin d'avoir les âpres vertus d'une mère de Sparte ou de Lacédémone.

Bonaparte, qui aimait de tout son coeur son ancien camarade de l'École militaire, avait permis à celui-ci de le rejoindre au dernier moment à Toulon.

Mais la peur d'arriver trop tard empêcha Roland de profiter de la permission dans toute son étendue. Il quitta sa mère en lui promettant une chose qu'il n'avait garde de tenir: c'était de ne s'exposer que dans les cas d'une absolue nécessité, et arriva à Marseille huit jours avant que la flotte ne mît à la voile.

Notre intention n'est pas plus de faire une relation de la campagne d'Égypte que nous n'en avons fait une de la campagne d'Italie. Nous n'en dirons que ce qui sera absolument nécessaire à l'intelligence de cette histoire et au développement du caractère de Roland.

Le 19 mai 1798, Bonaparte et tout son état-major mettaient à la voile pour l'Orient; le 15 juin, les chevaliers de Malte lui rendaient les clefs de la citadelle. Le 2 juillet, l'armée débarquait au Marabout; le même jour, elle prenait Alexandrie; le 25, Bonaparte entrait au Caire après avoir battu les mameluks à Chébreïss et aux Pyramides.

Pendant cette suite de marches et de combats, Roland avait été l'officier que nous connaissons, gai, courageux, spirituel, bravant la chaleur dévorante des jours, la rosée glaciale des nuits, se jetant en héros ou en fou au milieu des sabres turcs ou des balles bédouines.

En outre, pendant les quarante jours de traversée, il n'avait point quitté l'interprète Ventura; de sorte qu'avec sa facilité admirable, il était arrivé, non point à parler couramment l'arabe, mais à se faire entendre dans cette langue.

Aussi arrivait-il souvent que, quand le général en chef ne voulait point avoir recours à l’interprète juré, c'était Roland qu'il chargeait de faire certaines communications aux muftis, aux ulémas et aux cheiks.

Pendant la nuit du 20 au 21 octobre, le Caire se révolta; à cinq heures du matin, on apprit la mort du général Dupuy, tué d'un coup de lance; à huit heures du matin, au moment où l'on croyait être maître de l’insurrection, un aide de camp du général mort accourut, annonçant que les Bédouins de la campagne menaçaient Bab-el-Nasr ou la porte de la Victoire.

Bonaparte déjeunait avec son aide de camp Sulkowsky, grièvement blessé à Salahieh, et qui se levait à grand-peine de son lit de douleur.

Bonaparte, dans sa préoccupation, oublia l'état dans lequel était le jeune Polonais.

— Sulkowsky, dit-il, prenez quinze guides, et allez voir ce que nous veut cette canaille.

Sulkowsky se leva.

— Général, dit Roland, chargez-moi de la commission; vous voyez bien que mon camarade peut à peine se tenir debout.

— C'est juste, dit Bonaparte; va.

Roland sortit, prit quinze guides et partit.

Mais l'ordre avait été donné à Sulkowsky, et Sulkowsky tenait à l'exécuter.

Il partit de son côté avec cinq ou six hommes qu'il trouva prêts.

Soit hasard, soit qu'il connût mieux que Roland les rues du Caire, il arriva quelques. secondes avant lui à la porte de la Victoire.

En arrivant à son tour, Roland vit un officier que les Arabes emmenaient; ses cinq ou six hommes étaient déjà tués. Quelquefois les Arabes, qui massacraient impitoyablement les soldats, épargnaient les officiers dans l'espoir d'une rançon.

Roland reconnut Sulkowsky; il le montra de la pointe de son sabre à ses quinze hommes, et chargea au galop.

Une demi-heure après, un guide rentrait seul au quartier général, annonçant la mort de Sulkowsky, de Roland et de ses vingt et un compagnons. Bonaparte, nous l'avons dit, aimait Roland comme un frère, comme un fils, comme il aimait Eugène; il voulut connaître la catastrophe dans tous ses détails et interrogea le guide.

Le guide avait vu un Arabe trancher la tête de Sulkowsky et attacher cette tête à l'arçon de sa selle.

Quant à Roland, son cheval avait été tué. Pour lui, il s'était dégagé des étriers et avait combattu un instant à pied; mais bientôt il avait disparu dans une fusillade presque à bout portant.

Bonaparte poussa un soupir, versa une larme, murmura: «Encore un!» et sembla n'y plus penser.

Seulement, il s'informa à quelle tribu appartenaient les Arabes bédouins qui venaient de lui tuer deux des hommes qu'il aimait le mieux.

Il apprit que c'était une tribu d'Arabes insoumis dont le village était distant de dix lieues à peu près.

Bonaparte leur laissa un mois, afin qu'ils crussent bien à leur impunité; puis, un mois écoulé, il ordonna à un de ses aides de camp, nommé Croisier, de cerner le village, de détruire les buttes, de faire couper la tête aux hommes, de mettre les têtes dans des sacs, et d'amener au Caire le reste de la population, c'est-à-dire les femmes et les enfants.

Croisier exécuta ponctuellement l'ordre; on amena au Caire toute la population de femmes et d'enfants que l'on put prendre, et, parmi cette population, un Arabe vivant, lié et garrotté sur son cheval.

— Pourquoi cet homme vivant? demanda Bonaparte; j'avais dit de trancher la tête à tout ce qui était en état de porter les armes.

— Général, dit Croisier, qui, lui aussi, baragouinait quelques mots d'arabe, au moment où j'allais faire couper la tête de cet homme, j'ai cru comprendre qu'il offrait d'échanger sa vie contre celle d'un prisonnier. J'ai pensé que nous aurions toujours le temps de lui couper la tête, et je l'ai amené. Si je me suis trompé, la cérémonie qui aurait dû avoir lieu là-bas se fera ici même; ce qui est différé n'est pas perdu.

On fit venir l'interprète Ventura et l'on interrogea le Bédouin.

Le Bédouin répondit qu'il avait sauvé la vie à un officier français, grièvement blessé à la porte de la Victoire; que cet officier, qui parlait un peu l’arabe, s'était dit aide de camp du général Bonaparte; qu'il l’avait envoyé à son frère, qui exerçait la profession de médecin dans la tribu voisine; que l'officier était prisonnier dans cette tribu, et que, si on voulait lui promettre la vie, il écrirait à son frère de renvoyer le prisonnier au Caire.

C'était peut-être une fable pour gagner du temps, mais c'était peut-être aussi la vérité; on ne risquait rien d'attendre.

On plaça l’Arabe sous bonne garde, on lui donna un thaleb qui écrivit sous sa dictée, il scella la lettre de son cachet, et un Arabe du Caire partit pour mener la négociation.

Il y avait, si le négociateur réussissait, la vie pour le Bédouin, cinq cents piastres pour le négociateur.

Trois jours après, le négociateur revint ramenant Roland.

Bonaparte avait espéré ce retour, mais il n'y avait pas cru. Ce coeur de bronze, qui avait paru insensible à la douleur, se fondit dans la joie. Il ouvrit ses bras à Roland comme au jour où il l’avait retrouvé, et deux larmes, deux perles — les larmes de Bonaparte étaient rares — coulèrent de ses yeux.

Quant à Roland, chose étrange! il resta sombre au milieu de la joie qu'occasionnait son retour, confirma le récit de l’Arabe, appuya sa mise en liberté, mais refusa de donner aucun détail personnel sur la façon dont il avait été pris par les bédouins et traité par le thaleb: quant à Sulkowsky, il avait été tué et décapité sous ses yeux; il n'y fallait donc plus songer.

Seulement, Roland reprit son service d'habitude, et l'on remarqua que ce qui, jusque-là, avait été du courage chez lui, était devenu de la témérité; que ce qui avait été un besoin de gloire, semblait être devenu un besoin de mort.

D’un autre côté, comme il arrive à ceux qui bravent le fer et le feu, le fer et le feu s'écartèrent miraculeusement de lui; devant, derrière Roland, à ses côtés, les hommes tombaient: lui restait debout, invulnérable comme le démon de la guerre.

Lors de la campagne de Syrie, on envoya deux parlementaires sommer Djezzar-Pacha de rendre Saint-Jean d'Acre; les deux parlementaires ne reparurent plus: ils avaient eu la tête tranchée.

On dut en envoyer un troisième: Roland se présenta, insista pour y aller, en obtint, à force d'instances, la permission du général en chef, et revint.

Il fut de chacun des dix-neuf assauts qu'on livra à la forteresse; à chaque assaut on le vit parvenir sur la brèche: il fut un des dix hommes qui pénétrèrent dans la tour Maudite; neuf y restèrent, lui revint sans une égratignure.

Pendant la retraite, Bonaparte ordonna à ce qui restait de cavaliers dans l'armée de donner leurs chevaux aux blessés et aux malades; c'était à qui ne donnerait pas son cheval aux pestiférés, de peur de la contagion.

Roland donna le sien de préférence à ceux-ci: trois tombèrent de son cheval à terre; il remonta son cheval après eux, et arriva sain et sauf au Caire.

À Aboukir, il se jeta au milieu de la mêlée, pénétra jusqu'au pacha en forçant la ceinture de noirs qui l'entouraient, l'arrêta par la barbe, et essuya le feu de ses deux pistolets, dont l'un brûla l'amorce seulement; la balle de l'autre passa sous son bras et alla tuer un guide derrière lui.

Quand Bonaparte prit la résolution de revenir en France, Roland fut le premier à qui le général en chef annonça ce retour. Tout autre eût bondi de joie; lui resta triste et sombre, disant:

— J'aurais mieux aimé que nous restassions ici, général; j'avais plus de chance d'y mourir.

Cependant, c'eût été une ingratitude à lui de ne pas suivre le général en chef; il le suivit.

Pendant toute la traversée, il resta morne et impassible. Dans les mers de Corse, on aperçut la flotte anglaise; là seulement, il sembla se reprendre à la vie. Bonaparte avait déclaré à l'amiral Gantheaume que l'on combattrait jusqu'à la mort, et avait donné l’ordre de faire sauter la frégate plutôt que d'amener le pavillon.

On passa sans être vu au milieu de la flotte, et, le 8 octobre 1799, on débarqua à Fréjus.

Ce fut à qui toucherait le premier la terre de France; Roland descendit le dernier.

Le général en chef semblait ne faire attention à aucun de ces
détails, pas un ne lui échappait; il fit partir Eugène, Berthier,
Bourrienne, ses aides de camp, sa suite, par la route de Gap et de
Draguignan.

Lui prit incognito la route d'Aix, afin de juger par ses yeux de l'état du Midi, ne gardant avec lui que Roland.

Dans l'espoir qu'à la vue de la famille, la vie rentrerait dans ce tueur brisé d'une atteinte inconnue, il lui avait annoncé, en arrivant à Aix, qu'il le laisserait à Lyon, et lui donnait trois semaines de congé à titre de gratification pour lui et de surprise à sa mère et à sa soeur.

Roland avait répondu:

— Merci, général; ma soeur et ma mère seront bien heureuses de me revoir.

Autrefois Roland aurait répondu: «Merci, général, je serai bien heureux de revoir ma mère et ma soeur.»

Nous avons assisté à ce qui s'était passé à Avignon; nous avons vu avec quel mépris profond du danger, avec quel dégoût amer de la vie Roland avait marché à un duel terrible. Nous avons entendu la raison qu'il avait donnée à sir John de son insouciance en face de la mort: la raison était-elle bonne ou mauvaise, vraie ou fausse? Sir John dut se contenter de celle-là; évidemment, Roland n'était point disposé à en donner d'autre.

Et maintenant, nous l’avons dit, tous deux dormaient ou faisaient semblant de dormir, rapidement emportés par le galop de deux chevaux de poste sur la route d'Avignon à Orange.

VI — MORGAN

Il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner un instant Roland et sir John, qui, grâce à la disposition physique et morale dans laquelle nous les avons laissés, ne doivent leur inspirer aucune inquiétude, et de nous occuper sérieusement d'un personnage qui n'a fait qu'apparaître dans cette histoire et qui, cependant, doit y jouer un grand rôle.

Nous voulons parler de l'homme qui était entré masqué et armé dans la salle de la table d'hôte d'Avignon, pour rapporter à Jean Picot le group de deux cents louis qui lui avait été volé par mégarde, confondu qu'il était avec l’argent du gouvernement.

Nous avons vu que l'audacieux bandit, qui s'était donné à lui-même le nom de Morgan, était arrivé à Avignon, masqué, à cheval et en plein jour. Il avait, pour entrer dans l'hôtel du Palais-Égalité, laissé son cheval à la porte, et, comme si ce cheval eût joui dans la ville pontificale et royaliste de la même impunité que son maître, il l’avait retrouvé au tournebride, l'avait détaché, avait sauté dessus, était sorti par la porte d'Oulle, avait longé les murailles au grand galop et avait disparu sur la route de Lyon.

Seulement, à un quart de lieue d'Avignon, il avait ramené son manteau autour de lui pour dérober aux passants la vue de ses armes, et, ôtant son masque, il l'avait glissé dans une de ses fontes.

Ceux qu'il avait laissés à Avignon si fort intrigués de ce que pouvait être ce terrible Morgan, la terreur du Midi, eussent pu alors, s'ils se fussent trouvés sur la route d'Avignon à Bédarrides, s'assurer par leurs propres yeux si l'aspect du bandit était aussi terrible que l'était sa renommée.

Nous n'hésitons point à dire que les traits qui se fussent alors offerts à leurs regards leur auraient paru si peu en harmonie avec l'idée que leur imagination prévenue s'en était faite, que leur étonnement eût été extrême.

En effet, le masque, enlevé par une main d'une blancheur et d'une délicatesse parfaites, venait de laisser à découvert le visage d'un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans à peine, visage qui, par la régularité des traits et la douceur de la physionomie, eût pu le disputer à un visage de femme.

Un seul détail donnait à cette physionomie ou plutôt devait lui donner, dans certains moments, un caractère de fermeté étrange: c'étaient, sous de beaux cheveux blonds flottant sur le front et sur les tempes, comme on les portait à cette époque, des sourcils, des yeux et des cils d'un noir d'ébène.

Le reste du visage, nous l’avons dit, était presque féminin.

Il se composait de deux petites oreilles dont on n'apercevait que l'extrémité sous cette touffe de cheveux temporale à laquelle les incroyables de l'époque avaient donné le nom d'oreilles de chien; d'un nez droit et d'une proportion parfaite; d'une bouche un peu brande, mais rosée et toujours souriante, et qui, en souriant, laissait voir une double rangée de dents admirables; d'un menton fin et délicat, légèrement teinté de bleu et indiquant, par cette nuance, que, si sa barbe n'eût point été si soigneusement et si récemment faite, elle eût, protestant contre la couleur dorée de la chevelure, été du même ton que les sourcils, les cils et les yeux, c'est-à-dire du noir le plus prononcé.

Quant à la taille de l'inconnu, on avait pu l'apprécier au moment où il était entré dans la salle de la table d'hôte: elle était élevée, bien prise, flexible, et dénotait, sinon une grande force musculaire, du moins une grande souplesse et une grande agilité.

Quant à la façon dont il était à cheval, elle indiquait l'assurance d'un écuyer consommé.

Son manteau rejeté sur son épaule, son masque caché dans ses fontes, son chapeau enfoncé sur ses yeux, le cavalier reprit l'allure rapide un instant abandonnée par lui, traversa Bédarrides au galop, et, arrivé aux premières maisons d'Orange, entra sous une porte qui se referma immédiatement derrière lui.

Un domestique attendait et sauta au mors du cheval.

Le cavalier mit rapidement pied à terre.

— Ton maître est-il ici? demanda-t-il au domestique.

— Non, monsieur le baron, répondit celui-ci; cette nuit, il a été forcé de partir, et il a dit que, si monsieur venait et le demandait, on répondît à monsieur qu'il voyageait pour les affaires de la compagnie.

— Bien, Baptiste. Je lui ramène son cheval en bon état quoique un peu fatigué. Il faudrait le laver avec du vin, en même temps que tu lui donnerais, pendant deux ou trois jours, de l'orge au lieu d'avoine; il a fait quelque chose comme quarante lieues depuis hier matin.

— Monsieur le_ _baron en a été content?

— Très content. La voiture est-elle prête?

— Oui, monsieur le baron, tout attelée sous la remise; le postillon boit avec Julien: monsieur avait recommandé qu'on l’occupât hors de la maison pour qu'il ne le vît pas venir.

— Il croit que c'est ton maître qu'il conduit?

— Oui, monsieur le baron; voici le passeport de mon maître, avec lequel on a été prendre les chevaux à la poste, et, comme mon maître est allé du côté de Bordeaux avec le passeport de M. le baron, et que M. le baron va du côté de Genève avec le passeport de mon maître, il est probable que l'écheveau de fil sera assez embrouillé pour que dame police, si subtils que soient ses doigts, ne le dévide pas facilement.

— Détache la valise qui est à la croupe du cheval, Baptiste, et donne-la-moi.

Baptiste se mit en devoir d'obéir; seulement, la valise faillit lui échapper des mains.

— Ah! dit-il en riant, M. le baron ne m'avait pas prévenu!
Diable! M. le baron n'a pas perdu son temps, à ce qu'il paraît.

— C'est ce qui te trompe, Baptiste: si je n'ai pas perdu tout mon temps, j'en ai au moins perdu beaucoup; aussi je voudrais bien repartir le plus tôt possible.

— M. le baron ne déjeunera-t-il pas?

— Je mangerai un morceau, mais très rapidement.

— Monsieur ne sera pas retardé; il est deux heures de l’après- midi, et le déjeuner l'attend depuis dix heures du matin; heureusement que c'est un déjeuner froid.

Et Baptiste se mit en devoir de faire, en l'absence de son maître, les honneurs de la maison à l'étranger en lui montrant la route de la salle à manger. — Inutile, dit celui-ci, je connais le chemin. Occupe-toi de la voiture; qu'elle soit sous l'allée, la portière tout ouverte au moment où je sortirai, afin que le postillon ne puisse me voir. Voilà de quoi lui payer sa première poste.

Et l'étranger, désigné sous le titre de baron, remit à Baptiste une poignée d'assignats.

— Ah! monsieur, dit celui-ci, mais il y a là de quoi payer le voyage jusqu'à Lyon!

— Contente-toi de le payer jusqu'à Valence, sous prétexte que je veux dormir; le reste sera pour la peine que tu vas prendre à faire les comptes.

— Dois-je mettre la valise dans le coffre?

— Je l'y mettrai moi-même.

Et, prenant la valise des mains du domestique, sans laisser voir qu'elle pesât à sa main, il s'achemina vers la salle à manger, tandis que Baptiste s'acheminait vers le cabaret voisin, en mettant de l’ordre dans ses assignats.

Comme l'avait dit l'étranger, le chemin lui était familier; car il s'enfonça dans un corridor, ouvrit sans hésiter une première porte, puis une seconde, et, cette seconde porte ouverte, se trouva en face d'une table élégamment servie.

Une volaille, deux perdreaux, un jambon froid, des fromages de plusieurs espèces, un dessert composé de fruits magnifiques, et deux carafes contenant, l'une du vin couleur de rubis, et l'autre du vin couleur de topaze, constituaient un déjeuner, qui, quoique évidemment servi pour une seule personne puisqu'un seul couvert était mis, pouvait, en cas de besoin, suffire à trois ou quatre convives.

Le premier soin du jeune homme, en entrant dans la salle à manger, fut d'aller droit à une glace, d'ôter son chapeau, de rajuster ses cheveux avec un petit peigne qu'il tira de sa poche; après quoi, il s'avança vers un bassin de faïence surmonté de sa fontaine, prit une serviette qui paraissait préparée à cet effet, et se lava le visage et les mains.

Ce ne fut qu'après ces soins — qui indiquaient l'homme élégant par habitude — ce ne fut, disons-nous, qu'après ces soins minutieusement accomplis que l’étranger se mit à table.

Quelques minutes lui suffirent pour satisfaire un appétit auquel la fatigue et la jeunesse avaient cependant donné de majestueuses proportions; et, quand Baptiste reparut pour annoncer au convive solitaire que la voiture était prête, il le vit aussitôt debout que prévenu.

L'étranger enfonça son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa de son manteau, mit sa valise sous son bras, et, comme Baptiste avait eu le soin de faire approcher le marchepied aussi près que possible de la porte, il s'élança dans la chaise de poste sans avoir été vu du postillon.

Baptiste referma la portière sur lui; puis, s'adressant à l'homme aux grosses bottes:

— Tout est payé jusqu'à Valence, n'est-ce pas, postes et guides? demanda-t-il.

— Tout; vous faut-il un reçu? répondit en goguenardant le postillon.

— Non; mais M. le marquis de Ribier, mon maître, ne désire pas être dérangé jusqu'à Valence.

— C'est bien, répondit le postillon avec le même accent gouailleur, on ne dérangera pas le citoyen marquis. Allons houp!

Et il enleva ses chevaux en faisant résonner son fouet avec cette bruyante éloquence qui dit à la fois aux voisins et aux passants: «Gare ici, gare là-bas, ou sinon tant pis pour vous! je mène un homme qui paye bien et qui a le droit d'écraser les autres.»

Une fois dans la voiture, le faux marquis de Ribier ouvrit les glaces, baissa les stores, leva la banquette, mit sa valise dans le coffre, s'assit dessus, s'enveloppa dans son manteau, et, sûr de n'être réveillé qu'à Valence, s'endormit comme il avait déjeuné, c'est-à-dire avec tout l'appétit de la jeunesse.

On fit le trajet d'Orange à Valence en huit heures; un peu avant d'entrer dans la ville, notre voyageur se réveilla.

Il souleva un store avec précaution et reconnut qu'il traversait le petit bourg de la Paillasse: il faisait nuit; il fit sonner sa montre: elle sonna onze heures du soir.

Il jugea inutile de se rendormir, fit le compte des postes à payer jusqu’à Lyon, et prépara son argent.

Au moment où le postillon de Valence s'approchait de son camarade qu'il allait remplacer, le voyageur entendit celui-ci qui disait à l'autre:

— Il paraît que c'est un ci-devant; mais, depuis Orange, il est recommandé, et, vu qu'il paye vingt sous de guides, faut le mener comme un patriote. — C'est bon, répondit le Valentinois, on le mènera en conséquence.

Le voyageur crut que c'était le moment d'intervenir, il souleva son store.

— Et tu ne feras que me rendre justice, dit-il, un patriote, corbleu! je me vante d'en être un, et du premier calibre encore; et la preuve, tiens, voilà pour boire à la santé de la République!

Et il donna un assignat de cent francs au postillon qui l'avait recommandé à son camarade.

Et comme l'autre regardait d'un oeil avide le chiffon de papier:

— Et voilà le pareil pour toi, dit-il, si tu veux faire aux autres la même recommandation que tu viens de recevoir.

— Oh! soyez tranquille, citoyen, dit le postillon, il n'y aura qu'un mot d'ordre d'ici à Lyon: ventre à terre!

— Et voici d'avance le prix des seize postes, y compris la double poste d'entrée; je paye vingt sous de guides; arrangez cela entre vous.

Le postillon enfourcha son cheval et partit au galop.

La voiture relayait à Lyon vers les quatre heures de l'après-midi.

Pendant que la voiture relayait, un homme habillé en commissionnaire, et qui, son crochet sur le dos, se tenait assis sur une borne, se leva, s'approcha de la voiture et dit tout bas au jeune compagnon de Jéhu quelques paroles qui parurent jeter celui-ci dans le plus profond étonnement.

— En es-tu bien sûr? demanda-t-il au commissionnaire.

— Quand je te dis que je l'ai vu, de mes yeux vu! répondit ce dernier.

— Je puis donc annoncer à nos amis la nouvelle comme certaine?

— Tu le peux; seulement, hâte-toi.

— Est-on prévenu à Serval?

— Oui; tu trouveras un cheval prêt, entre Serval et Sue.

Le postillon s'approcha; le jeune homme échangea un dernier regard avec le commissionnaire qui s'éloigna comme s'il était chargé d'une lettre très pressée.

— Quelle route, citoyen? demanda le postillon.

— La route de Bourg; il faut que je sois à Serval à neuf heures du soir; je paye trente sous de guides.

— Quatorze lieues en cinq heures, c'est dur; mais, enfin, cela peut se faire.

— Cela se fera-t-il?

— On tâchera.

Et le postillon enleva ses chevaux au grand galop.

À neuf heures sonnantes, on entrait dans Serval.

— Un écu de six livres pour ne pas relayer et me conduire à moitié chemin de Sue! cria par la portière le jeune homme au postillon.

— Ça va! répondit celui-ci.

Et la voiture passa sans s'arrêter devant la poste.

À un demi-quart de lieue de Serval, Morgan fit arrêter la voiture, passa sa tête par la portière, rapprocha ses mains, et imita le cri du chat-huant.

L'imitation était si fidèle, que, des bois voisins, un chat-huant lui répondit.

— C'est ici, cria Morgan.

Le postillon arrêta ses chevaux.

— Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin.

Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portière, descendit, et, s'approchant du postillon

— Voici l'écu de six livres promis.

Le postillon prit l’écu, le mit dans l’orbite de son oeil, et l’y maintint comme un élégant de nos jours y maintient son lorgnon.

Morgan devina que cette pantomime avait une signification.

— Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela?

— Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y vois d'un oeil.

— Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche l'autre oeil…

— Dame! je n'y verrai plus.

— En voilà un drôle, qui aime mieux être aveugle que borgne!
Enfin, il ne faut pas disputer des goûts; tiens!

Et il lui donna un second écu.

Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et reprit le chemin de Serval.

Le compagnon de Jéhu attendit qu'il se fût perdu dans l'obscurité, et, approchant de sa bouche une clef forée, il en tira un son prolongé et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contremaître.

Un son pareil lui répondit.

Et, en même temps, on vit un cavalier sortir du bois et s'approcher au galop.

À la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de son masque.

— Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne pouvait point voir la figure, cachée qu'elle était sous les bords d'un énorme chapeau.

— Au nom du prophète Élisée, répondit le jeune homme masqué.

— Alors c'est vous que j'attends.

Et il descendit de cheval.

— Es-tu prophète ou disciple? demanda Morgan.

— Je suis disciple, répondit le nouveau venu.

— Et ton maître, où est-il?

— Vous le trouverez à la chartreuse de Seillon.

— Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont réunis ce soir?
— Douze.

— C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au rendez-vous.

Celui qui s'était donné le titre de disciple s'inclina en signe d'obéissance, aida Morgan à attacher la valise sur la croupe de son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que celui-ci montait.

Sans même attendre que son second pied eût atteint l'étrier, Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du domestique et partit au galop.

On voyait à la droite de la route s'étendre la forêt de Seillon, comme une mer de ténèbres dont le vent de la nuit faisait onduler et gémir les vagues sombres.

À un quart de lieue au delà de Sue, le cavalier poussa son cheval à travers terres, et alla au-devant de la forêt, qui, de son coté, semblait venir au-devant de lui.

Le cheval, guidé par une main expérimentée, s'y enfonça sans hésitation.

Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre côté.

À cent pas de la forêt s'élevait une masse sombre, isolée au milieu de la plaine.

C'était un bâtiment d'une architecture massive, ombragé par cinq ou six arbres séculaires.

Le cavalier s'arrêta devant une grande porte au-dessus de laquelle étaient placées, en triangle, trois statues: celle de la Vierge, celle de Notre-Seigneur Jésus, et celle de saint Jean-Baptiste. La statue de la Vierge marquait le point le plus élevé du triangle.

Le voyageur mystérieux était arrivé au but de son voyage, c'est-à- dire à la chartreuse de Seillon.

La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxième de l'ordre, avait été fondée en 1178. En 1672, un bâtiment moderne avait été substitué au vieux monastère; c'est de cette dernière construction que l'on voit encore aujourd'hui les vestiges.

Ces vestiges sont, à l'extérieur, la façade que, nous avons dite, façade ornée de trois statues, et devant laquelle nous avons vu s'arrêter le cavalier mystérieux; à l'intérieur, une petite chapelle ayant son entrée à droite sous la grande porte.

Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent à cette heure, et, de l'ancien monastère, ils ont fait une ferme.

En 1791, les chartreux avaient été expulsés de leur couvent; en 1792, la chartreuse et ses dépendances avaient été mises en vente comme propriété ecclésiastique.

Les dépendances étaient d'abord le parc, attenant aux bâtiments, et ensuite la belle forêt qui porte encore aujourd'hui le nom de Seillon.

Mais, à Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne risqua de compromettre son âme, en achetant un bien qui avait appartenu à de dignes moines que chacun vénérait. Il en résultait que le couvent, le parc et la forêt étaient devenus, sous le titre de biens de l'État, la propriété de la République, c'est-à-dire n'appartenaient à personne — ou, du moins, restaient délaissés — car la République, depuis sept ans, avait eu bien autre chose à penser que de faire recrépir des murs, entretenir un verger, et mettre en coupe réglée une forêt.