De délivrer les siens en faisant leur salut;
Car en charité vraie elle était toujours riche.
Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu commencer par là).
Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume[16]!
Contre les pécheurs endurcis, surtout contre les hérétiques et les mécréants, les saints du moyen âge éclatent en effroyables colères. Ils prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices, et le salut de leurs frères pour y employer les bûchers. Quand ils s'en tiennent aux imprécations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs fureurs semblent redoublées par je ne sais quel dépit jaloux de voir les futurs damnés jouir du moins, en attendant la géhenne, de leurs plaisirs coupables, dont les élus sont sevrés. Voyez les Paraboles de dom Guy, truculente enluminure des sept péchés capitaux incarnés dans les grands pécheurs du siècle, poème de foi implacable, imagination d'un Dante qui serait moine et qui n'aurait point de Béatrix.
On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aimé le bouddhisme et l'hellénisme, hait le moyen âge et son christianisme cruel et mystique. Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pensée du surnaturel dans une société à demi barbare: l'exaltation inhumaine des solitaires[17], l'orthodoxie homicide des saints actifs[18], l'orgueil des papes foulant les princes[19]; bref, l'idée de l'enfer subie ou exploitée au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bonté et la joie, effarant les justes et les faisant aussi durs que les damnés. Mais, en même temps, cette époque singulière lui plaît et le retient par le spectacle des plus violentes passions que l'humanité ait éprouvées, par la puissance de sa vie tour à tour fouettée d'appétits grossiers et pendue à l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son existence extérieure, par son art maladif et grandiose à qui l'obsession du surnaturel a donné quelque chose de disproportionné et de sublime. On comprend que le moyen âge féroce, misérable et éblouissant, ait arrêté un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire. Et même il y est revenu. Voilà longtemps qu'on nous annonce les États du diable et les Croisades et Jacqueries et quelques morceaux en ont paru, qui font regretter son peu de hâte à nous livrer les autres.
Néférou-Ra nous découvre un coin de l'antique Égypte. La Vigne de Naboth, Nurmahal, le Conseil du Fakir, Djiham-Ara, c'est la Syrie et la Perse, le monde juif et musulman. L'Espagne du moyen âge et la légende du Cid sont évoquées avec brutalité dans l'Accident de don Inigo, la Fête du comte et Dona Ximena. Je ne dirai rien de ces poèmes, sinon qu'ils partent de la même inspiration que ceux dont j'ai parlé et que la forme en est aussi parfaite. Je n'ai insisté que sur les parties principales de l'œuvre de M. Leconte de Lisle, sur les poèmes que l'on peut grouper et qui reproduisent les époques et les pays où il s'est longtemps complu. Et ces poèmes, j'ai moins cherché à les analyser et à les juger qu'à rendre l'impression qu'ils donnent.
IX
Cette impression est différente, sur des sujets quelquefois semblables, de celle qui se dégage de la Légende des Siècles. Victor Hugo écrit l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanité. Il déroule cette histoire en une série de petites épopées lyriques, avec des surprises, des coups de théâtre, des explosions d'amour ou d'indignation, des vers immenses faits pour être clamés sur quelque promontoire, par un grand vent, dans les crépuscules.—Où Victor Hugo cherche des drames et montre le progrès de l'idée de justice, M. Leconte de Lisle ne voit que des spectacles étranges et saisissants, qu'il reproduit avec une science consommée, sans que son émotion intervienne. On le lui a beaucoup reproché. Assurément, chaque lecteur est juge du plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais populaire; mais on ne peut nier que les sociétés primitives, l'Inde, la Grèce, le monde celtique et celui du moyen âge ne revivent dans les grandes pages du poète avec leurs mœurs et leur pensée religieuse. Il n'est pas impossible de s'intéresser à ces évocations, encore que le magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination et satisfont le sens critique. Ces poèmes sont dignes du siècle de l'histoire.
Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les âges avec l'œil de Michelet ou de Hugo. Il les verrait plutôt du même regard que ce corbeau positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures à l'abbé Sérapion:
Sûr de se réveiller après le dernier somme;
Mais j'ai vu force rois et des peuples entiers
Qui n'allaient point de vie à trépas volontiers.
À vrai dire, ils semblaient peu certains, à cette heure,
De sortir promptement de leur noire demeure.
En outre, sachez-le, j'en ai mangé beaucoup,
Et leur âme avec eux, maître, du même coup.
De corbeaux, de vautours et d'aigles assiégées,
Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux
Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux.
Que l'homme a toujours eu soif de son propre sang,
Comme moi le désir de sa chair vive ou morte.
C'est un goût naturel qui tous deux nous emporte
Vers l'accomplissement de notre double vœu.
Le diable n'y peut rien, maître, non plus que Dieu,
Et j'estime aussi peu, sans haine et sans envie,
Les choses de la mort que celles de la vie[20].
Les Poèmes barbares, c'est, par bien des points, l'histoire parcourue à vol de corbeau, la bête étant philosophe et artiste. Ce n'est pas chose très réjouissante. Il y a beaucoup de sang. L'ironie froide qui est dans le récit du triste oiseau de proie, on la pressent, inexprimée, dans presque tout le cours du livre. Ce corbeau pessimiste juge le monde à peu près comme Kaïn. Puni comme lui pour un crime dont il ne saurait être responsable, il élève, sous une forme moins trafique, la protestation du premier Révolté; mais il n'a point son espérance vivace, et je crains bien qu'il ne soit en cela un interprète plus fidèle de la pensée du poète.
X
Le même pessimisme et, comme conséquence, le même parti pris de ne peindre que l'extérieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous appartiennent à l'Orient ou même à la région des tropiques et flambent crûment sous le soleil vertical. Le choix du poète s'explique: de même qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui plaît pas de voir la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son maître le plus direct, qui avait fait dire à la Nature dans un langage superbe:
À côté des fourmis, les populations;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations[21].
Ainsi M. Leconte de Lisle:
L'illusion t'enserre et ta surface ment:
Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies
Ta force est sans ivresse et sans emportement[22].
La Nature a chez nous l'ondoiement et la grâce, quelque chose qui rit, qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'éblouit pas. Elle a des coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait intelligents. Bénis soient les coteaux modérés, les saules, les peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cybèle orientale est dure, fixe, métallique, insensible et semble avoir moins de conscience que celle de chez nous.—C'est à la Nature énorme, éblouissante et sans âme que le poète, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait, sa palette splendide où manquent les demi-teintes. Il la décrit comme un enchantement des yeux par où le cœur n'est point sollicité. La lumière excessive et qui exclut la douceur des pénombres, la végétation exubérante aux contours tranchés, le chatoiement des insectes et des oiseaux précieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse ou dans le sommeil, le jeu des lignes précises dans la clarté uniforme, une vie intense où l'on ne sent pas de bonté, où la rigidité de la flore semble aussi inhumaine que la rapacité de la faune, la tristesse sèche qui vient peu à peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans rêver et sans que l'œil puisse se reposer dans le vague,—voilà de quoi se composent ces poèmes, aussi barbares vraiment que les autres[23]. C'est comme l'épopée de l'indifférence magnifique de la nature. Et le poète ne proteste point contre elle, et il ne mêle à sa vision aucun ressouvenir humain. Il se contente de la dérouler en des vers pareils à des joyaux trop riches et trop chargés de pierreries, en des strophes où tout est images et où toutes les images sont au premier plan et fatiguent presque à force de précision lancinante. Deux ou trois fois seulement une émotion intervient, un accent d'élégie, d'autant plus pénétrant que le poète n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis prévenu, mais peu de choses m'émeuvent autant que les derniers vers, si simples, du Manchy et la fin de la Fontaine aux lianes.
Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa sérénité: il lui arrive d'être franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi le crépuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les dernières strophes des Clairs de lune, délicieuse comme dans la Bernica, sublime comme dans le Sommeil du Condor,—l'Effet de lune, et surtout les Hurleurs nous la montrent pleine de désespoirs et d'épouvantements.
Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout à l'heure dans les paysages diurnes du maître plus de tristesse qu'il n'y en a, et que j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression du livre entier et qu'on est ainsi tenté de retrouver sa philosophie même dans les tableaux d'où elle est peut-être absente. Le discours de Viçvaméthra, l'Anathème et le Solvet soeclum m'accompagnent, quoi que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le poète m'a si bien prévenu contre les mensonges de l'éternelle Mâya que je ne puis croire qu'il s'y laisse prendre.—La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point, ils n'ont pas commerce d'amour,—car elle n'est ni consciente ni juste, et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une âme vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit à le consoler; et cette consolation est sans duperie.
XI
La forme des Poèmes antiques et des Poèmes barbares, on a pu le remarquer déjà, répond exactement au dessein que l'artiste a formé de ne voir et de ne peindre les choses que par le côté plastique. Presque pas de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clarté de la vision. Sauf de rares exceptions, les épithètes appartiennent à l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et des couleurs. Il n'y a peut-être que la prose descriptive de Flaubert qui atteigne ce degré de précision dans le rendu.—La versification, par sa régularité classique, ajoute encore à la netteté sereine de la forme. Elle exclut également et le rythme parfois saccadé de Hugo et le rythme souvent lâché de Banville, qui risquent d'inquiéter l'oreille et par là de troubler la quiétude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre des vers coupés après l'hémistiche. Çà et là une coupe romantique, la moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes équivalents de syllabes. Les périodes toujours assez courtes pour qu'il soit très aisé d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples: rimes plates, quatrains en rimes croisées ou embrassées, tierces rimes, qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent faites exprès pour un poète comme Leconte de Lisle et conviennent singulièrement à la démarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et à qui la prédominance des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravité. Quant aux rimes elles-mêmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout dans les Poèmes barbares, et souvent d'une rareté à ravir les gens du métier (voyez en particulier les Paraboles de don Guy, le Conseil du Fakir et les trois pièces espagnoles). En somme, il est visible que M. Leconte de Lisle a voulu multiplier les symétries faciles à saisir dans le rythme—et dans les rimes, où la consonne d'appui fait une symétrie de plus. Par là la netteté du rythme répond à celle des images et les dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la régularité un peu monotone de la phrase musicale est encore, pour le poète, une façon d'exprimer à la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.
Ainsi se tiennent les éléments de l'œuvre de M. Leconte de Lisle le choix des sujets et la manière de l'artiste s'expliquant par un pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de révolte contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment douloureux que vient apaiser la curiosité critique et esthétique et qui se résout enfin dans une étude sereine de l'histoire et de la nature pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce détachement du poète, dans cette indifférence finale pour tout ce qui n'est pas un spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point à lui en faire un reproche. Son dédain de la passion est sans doute chose aussi humaine que la passion la plus emportée. Être convaincu que toute émotion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procède de l'idée de la beauté extérieure; regarder et traduire de préférence les formes de la Nature inconsciente ou l'aspect matériel des mœurs et des civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur prêtant le langage qu'elles ont dû avoir et sans jamais y mettre, comme fait le poète tragique, une part de son cœur, si bien que leurs discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste étranger; considérer le monde comme un déroulement de tableaux vivants; se désintéresser de ce qui peut être dessous et en même temps, ironie singulière, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqués par les diverses explications de ce «dessous» mystérieux; n'extraire de la «nuance» des phénomènes que la beauté qui résulte du jeu des forces et de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout cela comme un dieu à qui cela est égal et qui connaît le néant du monde: savez-vous bien que cela n'est point dépourvu d'intérêt, que l'effort en est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments éternels et très humains, portés l'un et l'autre au plus haut degré: le désenchantement de la vie, et, seul remède durable, l'amour du beau, et du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et qu'on reconnaît indépendamment de tout jugement moral, sans avoir de haine ou d'amour pour ce qui en fait la matière, que ce soit la Nature ou les actions des hommes?
Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir être, dans l'art, le produit extrême d'une civilisation très vieille et très savante, comme est la nôtre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes bouddhiques, grecques ou médiévales, que la poésie de M. Leconte de Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anankè, contre le mal universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-être aussi qu'à y regarder de près, rien n'égale le tragique rentré, l'amertume intérieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est oublié lorsqu'on atteint aux templa serena. Le mépris des émotions vulgaires et le pessimisme spéculatif donnent, je ne sais comment, un orgueil délicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se rassure du reste: il n'empêchera pas d'agir et de souffrir à certains moments.—L'état d'esprit où nous met la poésie de M. Leconte de Lisle, une fois qu'on y est installé, est pour longtemps, je crois, à l'abri de la banalité, le domaine qu'elle exploite étant beaucoup moins épuisé que celui des passions et des affections humaines tant ressassées. De là, pour les initiés, l'attrait puissant des Poèmes antiques et des Poèmes barbares.
C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas;
mais il est des heures où les Harmonies, les Contemplations et les Nuits ne nous satisfont plus, où l'on est infâme au point de trouver que Lamartine fait gnan-gnan, que Hugo fait boum-boum, et que les cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connaîtra pour un instant la vision sans souffrance et la sérénité des Olympiens ou des Satans apaisés.
JOSÉ-MARIA DE HEREDIA[24]
Une première originalité de M. José-Maria de Heredia, c'est d'être à la fois presque inédit et presque célèbre.
Au temps déjà lointain où j'apprenais l'histoire de la littérature française sur les bancs du collège, un nom m'avait frappé parmi ceux des poètes de la Pléiade: Ponthus de Thyard. Je me figurais que le poète qui portait ce nom harmonieux et fleuri avait dû être quelque cavalier merveilleusement élégant et fier, et qu'il avait dû écrire des vers plus beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses Erreurs amoureuses, ma déception fut grande: pourtant je continuai d'aimer Ponthus pour le noble esprit qui paraît çà et là dans ses méchants vers et surtout pour la sonorité de son nom.
Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. José-Maria de Heredia l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du public: un nom éclatant et mystérieux. Mais croyez qu'il ne ménage pas à ses lecteurs le même mécompte. On verra, quand il nous donnera enfin ses Trophées, que ses vers sont aussi beaux que son nom, et l'on reconnaîtra dans ses sonnets le suprême épanouissement, sous la forme littéraire, d'un sang héroïque et aventureux. Et nous lui dirons tous avec Théophile Gautier:
—Heredia, je t'aime parce que tu portes un nom exotique et sonore et parce que tu fais des vers qui se recourbent comme des lambrequins héraldiques.
I
Ce qui distingue et ce qui honore les poètes de la seconde génération romantique et plus encore ceux de la troisième, ceux qu'on a appelés les Parnassiens, il me semble que c'est leur grand effort vers la perfection absolue. Il y a dans Lamartine bien du vague et de l'à peu près, sans compter les innombrables solécismes; dans Victor Hugo, bien des redondances et des obscurités; dans Musset, bien des négligences et parfois un trop grand mépris de la technique de son art. Ils avaient du génie, c'est bien, et cela sauve tout. Vigny avait cherché une forme plus serrée; mais il gardait des gaucheries de primitif. Avec Gautier, Banville et Baudelaire, puis avec Leconte de Lisle, qui fut le vrai maître des Parnassiens, le culte de la forme poétique se fait plus attentif et plus scrupuleux. On dirait que le romantisme se replie sur soi et qu'après s'être épandu il se resserre pour exprimer en des œuvres plus travaillées et plus précises ses sentiments essentiels, affinés et développés par le temps. Je sais que l'exactitude de ces vues trop générales est presque toujours sujette à caution; mais, de même que la poésie un peu débordante et confuse de la Renaissance païenne s'est comme épurée et calmée au xviie siècle (à partir de Malherbe), ne pourrait-on pas dire que la Renaissance romantique, qui apportait, elle aussi, un monde d'idées et de sentiments nouveaux, est arrivée, dans la seconde moitié de ce siècle, à la pleine conscience d'elle-même et, plus réfléchie, s'est éprise d'une perfection plus étroite? La différence, c'est que nos poètes classiques l'ont évidemment emporté sur ceux de l'âge précédent, au lieu que l'on peut douter encore que les poètes issus du romantisme aient égalé les trois grands initiateurs, Lamartine, Hugo et Musset. Mais enfin, à considérer l'histoire de très haut, nous avons dans les deux cas une poésie neuve, sortie d'un grand mouvement d'idées, qui peu à peu substitue à l'inspiration un art plus conscient et moins spontané.
C'est ainsi qu'à la mélancolie diffuse des Méditations succède la tristesse analytique de la Vie intérieure; à l'amour selon Musset, l'amour selon Baudelaire; à la métaphysique rudimentaire de Victor Hugo, la criticisme de Sully Prudhomme et le nihilisme de Leconte de Lisle. Et c'est ainsi surtout que le pittoresque romantique va se précisant dans les Poèmes antiques et les Poèmes barbares et, puisque j'ai à parler de lui, dans les sonnets de José-Maria de Heredia. On l'a souvent remarqué: la littérature a été prise, un peu après 1850, d'un grand désir d'exactitude et de vérité, et les poètes parnassiens obéissaient, sans s'en douter, au même sentiment que Dumas fils dans ses premières pièces, Flaubert dans son premier roman, Taine dans ses premières études critiques.
Mais le souci de perfection et le besoin de beauté qui hantaient les Parnassiens devaient, au moins dans les commencements (car toute école nouvelle est intransigeante), les conduire à préférer la poésie impersonnelle, presque uniquement descriptive et plastique, celle qui demande ses tableaux à l'histoire et à la légende ou qui reproduit les symboles par lesquels l'humanité passée s'est représenté l'univers. Cette poésie est, en effet, la seule où la forme soit vraiment tout, où l'on soit sûr, si on est séduit, de ne pas céder à un autre attrait que celui des belles images évoquées par des mots harmonieux. Les rêveries de Lamartine ou la passion de Musset beaucoup de gens en sont capables, et Musset et Lamartine ne sont poètes que pour les avoir exprimées de la façon que l'on sait. Mais justement il est difficile de distinguer ce qui, dans la beauté totale de quelques-uns de leurs vers, revient au sentiment et ce qui revient à la forme. La valeur morale de certaines émotions, la noblesse de certaines pensées peuvent faire illusion: or ni la tendresse ni l'éloquence ne sont proprement poésie. Pour Dieu! que le poète se garde d'être trop touchant ou de faire paraître un trop bon cœur! car cela est à la portée de tout le monde et je me demanderai si c'est à la beauté de ses vers que je suis sensible, ou à la beauté de son âme. C'est donc par un excès de loyauté et de délicatesse artistique que les Parnassiens se déclaraient impassibles, ne voulaient exprimer que la beauté des contours et des couleurs ou les rêves et les sentiments des hommes disparus. Et à ce scrupule de poètes irréprochables se mêlait naturellement un orgueil aristocratique, la fierté et peut-être aussi l'affectation de ne jamais traduire dans la langue des dieux aucune émotion vulgaire, de se confiner dans des impressions exquises, rares, difficiles, inaccessibles à la foule.
II
Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que presque tous étaient profondément tristes, le sentiment que M. José-Maria de Heredia exprimait de préférence, c'était je ne sais quelle joie héroïque de vivre par l'imagination à travers la nature et l'histoire magnifiées et glorifiées. En cela il se rencontrait avec M. Théodore de Banville; mais ce qui peut-être le distinguait entre tous, c'était la recherche de l'extrême précision dans l'extrême splendeur. Il joignait à l'ivresse des sons et des couleurs le goût d'une forme dont la brièveté, l'exactitude et la plénitude rappelassent en quelque façon nos écrivains classiques. Il rêvait d'enfermer un monde d'images dans un petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes d'un dieu dans de petites coupes bien ciselées. Dès lors la forme du sonnet, qui exige la sobriété et commande presque la perfection, qui n'a pas le droit d'être plus ou moins bon, mais qui doit être superbe ou exquis sous peine de n'être pas, s'imposait à M. José-Maria de Heredia. Et, en effet, il n'a guère écrit que des sonnets, et il est assurément, avec le poète des Épreuves et dans un genre très différent, le premier de nos sonnettistes.
Ce tour d'imagination héroïque et ce besoin d'exactitude et de clarté s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'éducation de M. de Heredia. Il descend de ces conquistadores qu'il aime tant, et dont la vie a été comme un rêve sublime. Il a parmi ses ancêtres un des compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est passée à Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit au monde: une enfance nue, libre et rêveuse, pareille à celle de Paul et Virginie. Et plus tard c'est à la Havane, dans la cour de l'École de droit et de théologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il tient apparemment de ses origines espagnoles et créoles la grandiloquence de ses vers, la «grandesse» de ses sentiments et l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les veines, et il est permis de croire que c'est par là que lui sont venues ses bonnes habitudes classiques, son goût de l'ordre et de la clarté. Il a d'ailleurs fait ses études dans un vieux collège de prêtres qui étaient d'excellents humanistes à l'ancienne mode, et il a été, par surcroît, élève de l'École des chartes. Ainsi la sublimité d'imagination du descendant des grands aventuriers, contrôlée et contenue par le lettré et par l'érudit, a éclaté avec une véhémence plus travaillée et plus sûre. Il en est résulté des sonnets si pleins qu'ils «valent vraiment de longs poèmes», et si sonores que la voix humaine ne suffit plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.
III
Ces sonnets, qui, comme tous les sonnets, n'ont que quatorze vers, mais qui contiennent autant de choses que s'ils en avaient soixante, sont des combinaisons savantes, subtiles, compliquées, avec des artifices et des dessous qu'on ne soupçonne pas tout d'abord. Chacun d'eux suppose une longue préparation, et que le poète a vécu des mois dans le pays, dans le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux tercets ressuscitent. Chacun d'eux résume à la fois beaucoup de science et beaucoup de rêve. Tel sonnet renferme toute la beauté d'un mythe, tout l'esprit d'une époque, tout le pittoresque d'une civilisation. Le Japon vu par l'extérieur, le Japon-bibelot n'est-il pas tout entier dans ce quadro divertissant:
À travers les bambous tressés en fine latte,
Elle a vu, sur la plage éblouissante et plate,
S'avancer le vainqueur que son amour rêva.
La cordelière rouge et le gland écarlate
Coupent l'armure sombre, et sur l'épaule éclate
Le blason de Hizen et de Tokungawa.
Sous le bronze, la soie et les brillantes laques.
Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.
Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil
Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.
Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des Conquérants n'est-il pas large comme une épopée, et n'éveille-t-il pas une vision complète de la plus grande aventure des temps modernes?
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palas de Moguer, routiers et capitaines
Partaient ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
Ils regardaient monter dans un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a été choisi ni placé au hasard. M. de Heredia possède, à un plus haut degré peut-être qu'aucun autre poète, le don de saisir, entre les images, les idées, les sentiments—et le son des mots, la musique des syllabes, de mystérieuses et sûres harmonies. Pour lui, évidemment, chaque sonnet a ses rimes nécessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du Vieil orfèvre:
Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril,
J'ai serti le rubis, la perle et le béryl,
Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise.
J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril,
Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril,
Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise.
Et, dans le vain orgueil de ces œuvres d'Enfer,
Aventuré ma part de l'éternelle Vie.
Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie,
Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.
Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le poème, d'autres rimes à celles-là? Notez d'abord que plusieurs des mots qui sont à la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfèvre et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte, en ère ou en ale si vous voulez, n'eût pas convenu ici, et que l'i devait dominer à la fin des vers, voyelle aiguë comme l'épée menue et fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en rie (pierrerie, fleurie, orfèvrerie) n'eût point été malséante; mais qui ne voit que la sifflante adoucie qui se joint à la voyelle affilée (frise, irise) fait rêver de ciselure, de pointe glissant sur un métal! Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement pour les rimes, mais pour tout l'intérieur du vers: peut-être ne démêlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrète du sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.
IV
Les sonnets et poèmes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a guère plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout à l'heure, ou encore cet admirable Récif de corail que je ne puis me tenir de citer:
Éclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.
Un grand poisson navigue à travers les rameaux.
Dans l'ombre transparente indolemment il rôde.
Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.
Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien significatif, où se trahit d'une façon singulière le tour d'imagination propre à M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent à ce poète érudit et gentilhomme qu'à travers des souvenirs de mythologie, de chevalerie et d'aventures héroïques. Si bien qu'un jour, non content de diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonnée. Le sonnet que voici est proprement un paysage météorologico-héraldique. Il est intitulé: Blason céleste.
Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,
À l'Occident, où l'œil s'éblouit à les suivre,
Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.
Licorne, léopard, alérion ou guivre,
Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre,
Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.
que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges,
Cet écu fut gagné par un baron du ciel.
Il porte en bon croisé, qu'il soit George ou Michel,
Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.
Le deuxième groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie, ce sont les forces naturelles personnifiées, et c'est aussi, par conséquent, l'humanité déifiée. Vous trouverez dans les apothéoses de M. de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous rappelez-vous le dernier sonnet de Persée et Andromède, quand les deux amants, élancés par les espaces, voient déjà luire les constellations où ils vont se fondre?
Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,
Les emporte dans un frémissement de plume
À travers la nuit bleue et l'éther étoilé.
Puis le désert, l'Asie et le Liban qui fume;
Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume,
La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé.
Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles,
Aux amants enivrés font un tiède berceau;
Ils voient, étincelant du Bélier au Verseau,
Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.
La troisième série est celle des sonnets et des poèmes inspirés par la prodigieuse histoire des conquérants de l'Amérique. Poésie tout proche des sonnets mythologiques, car elle célèbre l'œuvre la plus extraordinaire qu'aient accomplie les hommes à travers les âges, une aventure où ils se sont vraiment montrés «pareils à des dieux», puisqu'ils ont agrandi une planète et créé en quelque sorte un autre monde. Le grand élan héroïque, l'entrée dans l'inconnu, l'étrangeté, l'énormité du drame et l'éblouissement des décors, tout cela devait séduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout parce qu'ils diffèrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui quelque chose de leur âme. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait, il l'a rêvé.
C'est pourquoi il a si bien traduit la Véridique histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne, par le capitaine Bernal Diaz del Castillo, l'un des conquérants, et y a mis une préface qui est un très beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'émerveillement du vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacré à ces grands aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus longue pièce qu'il ait écrite: les Conquérants de l'or, sorte de chronique fortement versifiée et miraculeusement rimée et qui, sans sortir du ton d'un récit très simple et sans ornements, coupée seulement, çà et là, de paysages éclatants et courts, prend des proportions d'épopée. Écoutez cette fin, où l'image devient symbole:
Éblouis par la pompe imposante des cieux.
Sur des sables lointains la Pacifique houle,
Dans une brume d'or et de pourpre, linceul
Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aïeul
De celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.
En face, la sierra se dressait haute et sombre.
Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,
D'un seul coup, la montagne entière flamboya
De la base au sommet, et les ombres des Andes,
Gagnant Caxamalca, s'allongèrent plus grandes...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà
Que le dernier sommet des pics étincela,
Puis s'éteignit.
D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée,
Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,
Salua d'un grand cri la chute du Soleil.
À ce groupe de poèmes se rattachent encore les tierces rimes, plus espagnoles que le Romancero, qu'on a pu lire dernièrement dans la Revue des Deux Mondes.
Une telle poésie est bien la plus fière, la plus hautaine et, si je puis dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible, quoi qu'on ait prétendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une âme tendue à jouir superbement de toute la beauté éparse dans le monde et dans l'histoire et de toutes les œuvres où l'humanité a le plus joyeusement épanché son génie. Elle implique une curiosité sympathique et passionnée. Elle contient un mépris du médiocre, un Odi profanum vulgus dont le sentiment peut être une très grande jouissance. Et il y a bien du courage, au fond, dans cette allégresse d'artiste trompant la vie par l'adoration du beau. Et même ces sonnets rutilants et durs comme du métal ne vont pas tous sans larmes secrètes. Quelques-uns font songer à ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils célèbrent de belles choses, ces belles choses sont passées, et de là une mélancolie. Considéré du point de vue de M. de Heredia et par ses surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y croule, tout y fuit d'une fuite éternelle. M. de Heredia a senti plus d'une fois la tristesse des splendeurs éteintes et la désolation des ruines. Ces tableaux où se plaît son rêve enchanté, il les évoque souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet Sur un marbre brisé, où la bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue éclopée:
La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...
Lisez les «sonnets épigraphiques»: le Dieu Hêtre, Nymphis Augustis sacrum, le Vœu. Comme ce sonnet de l'Exilée est touchant, encore qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une femme et surtout parce qu'il a été composé sur une ruine, une pierre mutilée où se déchiffre une moitié d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO... SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'où rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le passé:
Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,
Penchant ton front qu'argente une précoce neige,
Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.
Et le Flamine rouge avec son blanc cortège.
Et lorsque le regret du sol latin t'assiège,
Tu regardes le ciel, triste Sabinula...
V
M. José-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son respect de la forme quelque chose de la délicatesse de conscience et du point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un ne va jamais sans l'autre) un excellent poète, quoique un peu trop retranché dans sa vision d'un univers décoratif. Sa poésie, qui n'a pas l'étendue de celle de son maître Leconte de Lisle, en a l'intensité avec quelque chose de fier et de triomphant qui est bien à lui. Il est, dès maintenant, le sonnettiste par excellence du «Parnasse» contemporain. Je ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant de s'endormir, des catalogues d'épées, d'armures et de meubles anciens, rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue où rêve Sabinula.
ARMAND SILVESTRE
On dit qu'il n'y a plus d'hommes de génie dans ce dernier tiers du siècle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il se peut bien que le temps des génies soit passé. Mais en revanche—est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop forte?—il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intéressants et singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils ont derrière eux toute une littérature accumulée; parce que, même ignorants, ils savent néanmoins ou devinent beaucoup de choses et se trouvent tout formés pour aller très bien dans la sensation violente et raffinée; parce que, tout ayant été dit (et voilà deux cents ans que cela même a été dit), ils donnent naturellement dans l'osé, le bizarre et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-même sur un passé trop riche, comme ces fleurs étranges qui poussent mieux dans un humus composé d'innombrables débris de végétaux morts.
Si donc il n'y a plus guère de génies souverains, il y a des «cas particuliers». Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M. Armand Silvestre, hiérophante dans ses vers, commis voyageur et des plus mal élevés dans sa prose.
I
Les lecteurs du Gil Blas, qui se délectent deux ou trois fois par semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant Laripète, ont-ils lu les Renaissances, les Paysages métaphysiques, et les Ailes d'or, et soupçonnent-ils que M. Silvestre a été l'un des plus lyriques, des plus envolés, des plus mystiques et des mieux sonnants parmi les lévites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis chez cet étonnant fumiste de table d'hôte, chez ce grand et gros garçon taillé en Hercule qui courait, il y a quelques années, la foire au pain d'épice, relevant le «caleçon» des lutteurs (c'est le gant de ces gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes géantes visitées par l'empereur d'Autriche,—se doutent-ils qu'il y a peut-être encore chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?
Le poète, pâmé aux pieds de sa maîtresse—non toujours à ses pieds, pour dire vrai,—chante son chant extatique et lamentable. Rosa est magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de la beauté des formes; mais il aspire à quelque chose par delà. Hélas! cette beauté parfaite n'a point d'âme, et c'est l'âme aussi qu'il voudrait étreindre... En attendant, le Désir du poète adore à genoux la Beauté de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripète? Tout cela très large, très sonore, très harmonieux, très vague, avec des ressouvenirs du panthéisme indien, de l'art grec et de l'idéalisme de Platon, et çà et là, parmi l'enchantement des nobles et vastes images, le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle Sonnets païens, et c'est assurément une des plus belles «séries» qu'ait produites le «Parnasse contemporain».
Puis le poète soupire des Vers pour être chantés, des romances où il y a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mères du temps de Louis-Philippe. Mais—ô puissance de la baguette magique que tes fées ont coutume de prêter aux poètes! puissance du seul enlacement des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!—elles sont adorables, ces romances où il n'y a rien que des rossignols, des lis, beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles, l'aube, le crépuscule, l'automne et le printemps et, mêlée à toute la nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la femme aimée. Et c'est là précisément la secrète et pénétrante originalité de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces rimes caressantes: elles font couler jusqu'à l'âme l'ivresse des couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle, toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une fois, la musique a su ajouter à la poésie au lieu de l'effacer par des sensations moins définies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mélodies de Massenet nous ont peut-être encore mieux fait sentir tout ce que recèlent d'enchantement ces vagues et délicieuses romances, que je voudrais appeler des romances panthéistiques.
Ensuite le poète dit la Vie des morts, leur âme éparse dans les arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux, dans les nuages qui sont leur pensée inquiète, dans les astres où flambent leurs anciennes passions, dans la mer, «temple obscur des métamorphoses», dans les parfums, dans le chant nocturne des voix terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. «Ce que m'a pris le rêve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que j'ai dit tout bas à la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,
Ma chair ne saurait plus l'entraîner au tombeau.»
Et, après ces sonnets vaguement platoniciens, le poète chante les Vestales, la beauté chaste, «la fleur spirituelle dont il veut boire, après la mort, les longs parfums». Il rêve, il adore, il pétrarquise...
Et puis... et puis c'est toujours la même chose: vague panthéisme, vague souffrance, vague désespoir, vague ivresse, vague rêverie, vague chasteté, désir quelquefois vague et plus souvent précis, vagues images, amples, indéfinies, forme harmonieuse, mots sonores—quelquefois jargon sublime. De pensée dans tout cela, autant dire point. Le panthéisme de M. Silvestre n'a pas tout à fait la rigueur de celui de Spinosa, et son idéalisme ignore profondément la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une rêverie magnifique et épandue.
Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes éclatantes et indéterminées, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques Moulinot?) aux images lamartiniennes.