UNE ÂME EN PÉRIL
Il y avait une fois, dans une pauvre paroisse du Bas-Limousin, un curé qui s'ennuyait. Ni la prière, ni la lecture des Livres saints, ni la joie austère d'instruire les enfants et d'évangéliser les humbles, ni les rencontres et les agapes cordiales avec les confrères, ni la nature qui est belle partout, même en pays plat, ni les plaisirs du jardinage, ni les promenades dans les champs, le bréviaire à la main, ni la fraîcheur des matins, ni la douceur des soleils couchants sur la lande, ne suffisaient à remplir cette âme inquiète.
C'est qu'il y avait dans ce prêtre un «gendelettre», comme eût dit Veuillot.
Il avait la rage d'écrire sur de gros cahiers des «pensées» faciles et des maximes innombrables. Il piochait des parallèles entre Virgile et Homère, entre Corneille et Racine, et il s'appliquait à rédiger en phrases «brillantes» son jugement sur Lemierre, Thomas et Jean-Baptiste Rousseau. Il faisait des «portraits» comme La Bruyère, avec des noms tirés du grec. Il avait des vues sur la brièveté de la vie, sur la fragilité de nos sentiments, l'infirmité de notre raison et l'excellence de la religion chrétienne. Et tout cela était d'une rare innocence.
Mais, comme il avait pourtant une imagination de poète et beaucoup de sincérité, il lui arrivait d'exprimer, avec un accent assez pénétrant, la tristesse de sa solitude morale et la mélancolie d'une âme qui se croit supérieure à sa destinée. Et, comme ce prêtre de campagne n'aimait pas les paysans, il avait quelquefois sur eux des remarques d'une clairvoyance cruelle et d'une éloquente âpreté.
Un aimable homme, un Parisien de Lyon, qui passait par là, s'en aperçut. Il fit à l'abbé la douce violence qu'il attendait, le décida à publier ses Pensées, et nous présenta l'auteur.
Le livre du curé limousin, qui, écrit par un laïque, eût passé à peu près inaperçu, fut fort bien accueilli par la presse. On y découvrit une saveur originale. Puis, de bons farceurs se piquèrent de courtoisie envers ce prêtre, parce qu'il était prêtre. Cela arrive plus souvent qu'on ne croit. Quand les journalistes sont en veine de respect, ils poussent très loin ce sentiment. D'ailleurs on flairait dans ces Pensées je ne sais quel manque de résignation qui semblait piquant chez un ministre de Dieu. Surtout on était charmé de trouver dans le livre d'un prêtre un portrait sans pitié du paysan, un portrait qui rappelait la page de La Bruyère et qui faisait même songer aux horribles paysans des romans naturalistes. Bref, on fit fête à ce Jocelyn maussade.
L'abbé vint à Paris humer sa gloire sur place. Il fit voir sa tête chez l'éditeur Lemerre. L'Académie lui donna un de ses prix. Et son évêque, fasciné, le nomma chanoine.
Tant de succès grisa le prêtre maximiste. Le diable lui souffla de composer un second livre de pensées et de l'orner d'une belle préface.
Or, ses Nouvelles Pensées ne valent rien; et, comme on sait, «rien, c'est peu de chose». Et quant à sa préface, elle pourrait bien compromettre son salut éternel.
L'abbé Roux ne s'ennuie plus; l'abbé Roux est chanoine; l'abbé Roux habite en ville, à Tulle. Mais, dès lors, l'abbé Roux n'a plus rien à nous dire.
Je prends au hasard dans ses secondes Pensées.
En voici de littéraires:
«Paul de Kock éclabousse la modestie et la pudeur pour faire rire.»
«Tacite est merveilleux dans l'antithèse, lorsqu'il n'y est pas ridicule.»
En voici de morales:
«Peu aiment beaucoup; beaucoup aiment peu.»
«Un despote n'a pas d'amis.»
«L'époux qui frappe sa compagne mérite-t-il le nom d'époux? Je dis plus: mérite-t-il le nom d'homme?»
Et voici une pensée religieuse:
«La Théologie est une reine qui a les Arts pour chambellans et les Sciences pour dames d'atours.»
Je vous jure que tout est de cette force, sauf une douzaine de pensées que j'ai mises à part et que je ne citerai pas, crainte d'aggraver l'état d'âme inquiétant que nous révèle la Préface.
Cette préface est un morceau bien curieux. L'abbé s'y étale, s'y contemple, s'y démontre avec une joie! une complaisance! une liquéfaction intérieure! Hélas! il se connaît si peu qu'il va jusqu'à repousser ce qui faisait le meilleur de son originalité. «On a semblé croire, dit-il, qu'une solitude forcée m'inspira de penser et d'écrire.» Eh oui! nous le croyions, et c'est par là qu'il nous intéressait. Mais lui, le malheureux, tient absolument à être «auteur» et à l'avoir toujours été: «J'aurais écrit partout, reprend-il fièrement, et mieux à la ville que dans un fond de campagne. Ma plume, disciplinée de bonne heure, n'avait besoin ni de saint Hilaire ni de saint Sylvain pour frapper des maximes.»
Il nous raconte qu'en 1870 il avait déjà écrit quinze cahiers de pensées, qui furent pillés par les Prussiens, et il ne nous cache pas que c'est là une grande perte.
Puis il nous fait l'histoire de son premier volume:
«L'ouvrage eut un beau succès. On l'acheta comme un roman. Pas un journal, pas une revue qui n'en fît l'éloge... Tandis que les Pensées marchaient ainsi de triomphe en triomphe, l'auteur, lui, tendait de tous côtés une oreille inquiète. Ah! ces premiers jours furent pénibles! Enfin de bonnes nouvelles arrivèrent. Victoire! criaient tous les échos. Je ne pouvais croire à tant de bonheur.» Il écrit couramment: «Le chapitre des Paysans est trop célèbre à mon sens, sinon à mon gré», et il parle du «prodigieux retentissement accumulé autour de son nom».
Ah! monsieur l'abbé, je ne saurais vous dire quel chagrin c'est, pour une âme restée religieuse et qui s'attendait à rencontrer un prêtre, de se trouver en face d'un vilain homme de lettres et d'un auteur fieffé!
Pourtant, à y bien regarder, cette préface a aussi quelque chose de touchant, et qui désarme.
D'abord, cette fleur d'illusion, cette ignorance des hommes et des choses. L'abbé se figure avoir remué Paris, être entré dans la gloire. Il ne sait pas avec quelle rapidité nous oublions. On ne pensait plus guère à ses maximes limousines; et si l'on s'occupe encore de lui, vous verrez que ce sera pour lui dire des choses désagréables. Il va souffrir, et je le plains; car c'est évidemment un brave homme.
Il y a tant de candeur dans son contentement! Citant l'article que M. Caro lui a consacré, il fait remarquer en note que cet article était de «vingt-quatre pages et orné de trois gravures».
Il nomme tous ceux qui ont parlé de lui. Il remercie tout le monde, depuis l'évêque de Tulle jusqu'à M. Champsaur. Il s'écrie: «Merci à mon évêque!... Merci à M. Paul Mariéton!... Merci à la Presse parisienne!... Merci à la noble Académie française!...» Et il cite la page de M. Camille Doucet qui le concerne.
C'est que ce moraliste a, en somme, plus d'innocente vanité que d'orgueil. Et cette vanité est bien d'un prêtre: elle implique des habitudes de respect. Vous avez tous connu de ces abbés lauréats, sensibles aux prix académiques et aux récompenses officielles; enclins à respecter, en littérature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie d'autorité; d'un amour-propre littéraire à la fois très éveillé et très ingénu, et où se révèle un fond de docilité chrétienne, de soumission aux puissances constituées, car toutes, et même celles que signalent les palmes vertes, émanent en quelque sorte de Dieu lui-même. L'abbé Roux joint à ce bon sentiment le respect des journalistes. Il nous montre les certificats qu'ils lui ont délivrés. En réalité, il est bien humble,—et je me trompais tout à l'heure.
C'est égal, je voudrais entendre la prière qu'il adresse à Dieu, de sa stalle de chanoine. J'imagine qu'il murmure entre deux antiennes:
—«Seigneur, si j'ai du génie, je sais que je vous le dois. Je m'ennuyais à Saint-Hilaire-le-Peyrou, parce que, comme je l'ai écrit, «un géant cherche en vain le sommeil dans un lit étroit, et un grand esprit le repos dans un milieu mesquin... Mais, quoique vous m'ayez fait plus grand que Daniel Darc, la comtesse Diane et M. Valtour, de l'Illustration, je ne suis qu'un pur néant devant vous, Seigneur! Que si j'égale La Bruyère et La Rochefoucauld, je ne veux point le savoir; car, plus magnifiques sont les dons que vous m'avez départis, et plus je vous en devrai un compte rigoureux. Alphonse Lemerre me trouvait supérieur à Vauvenargues, et j'ai bien vu que je faisais de l'impression sur les poètes qui venaient chez lui... Mais moi, Seigneur, je sais que, sans vous, je suis plus vil que la poussière des chemins. Ne permettez pas que je l'oublie jamais, et sauvez-moi du péché d'orgueil. La tentation est si forte pour les grands esprits!»
M. l'abbé Roux ne m'en voudra pas. Il considérera que c'est peut-être le Ciel qui l'avertit par une bouche profane. Au reste, je veux bien en faire l'aveu. Il y a grande apparence que nous avons tous, nous qui écrivons, une vanité littéraire pour le moins égale à la sienne. Seulement nous la cachons mieux; nous ne l'exprimons pas, en général, par des préfaces, mais par des actes, par toute notre conduite et par le mal que nous disons de nos confrères. Puis, nous savons un peu mieux les choses; nous n'avons pas les illusions de l'abbé sur la valeur et la portée des articles de journaux, et même de revues. En d'autres termes, nous sommes moins sincères, moins crédules, moins confiants que lui. Nous n'avons pas sa fraîcheur d'impressions. Et je suis bien sûr que l'abbé Roux, même après sa préface, vaut encore mieux, moralement, que les neuf dixièmes des hommes de lettres.
Mais c'est justement pour cela que son cas m'afflige. Corruptio optimi...
Si, à coup sûr, sa candeur l'excuse, elle ne le justifie pas complètement, et elle lui rend plus dangereux le poison de la louange. Ne le louons donc plus et prions pour lui.
Pourvu qu'il n'aille pas maintenant, pris de repentir, faire ciseler dans le pied d'un ostensoir un ange foulant sous son talon les Nouvelles Pensées et leur préface, comme fit Fénelon pour ses Maximes des Saints!
Non, vraiment, ça n'en vaut pas la peine.[Retour à la Table des Matières]
UN GRAND VOYAGEUR DE COMMERCE
Je viens de lire les deux énormes volumes, intéressants encore que confus, que M. Stanley vient de publier en dix langues sous ce titre à effet: Dans les Ténèbres de l'Afrique. Cette lecture m'a laissé une impression singulière.
Voilà un homme tout à fait remarquable par le courage, l'énergie, la patience, la persévérance, la lucidité d'esprit, le talent d'organiser et de commander. Il a, non le premier, mais après très peu d'autres, découvert un grand morceau du mystérieux continent noir. Il est digne de notre admiration, et nous ne songeons point à la lui marchander.
Comment se fait-il donc (je parle ici pour moi et pour quelques-uns) que, l'admirant, nous ne parvenions pas à l'aimer, et qu'il y ait, dans les sentiments qu'il nous inspire, un peu d'incertitude, de malaise, presque de défiance? Cela vaut la peine d'être expliqué.
Il y a explorateur et explorateur. M. Stanley représente éminemment, en fait d'exploration, la dernière manière et, si je puis dire, le nouveau jeu.
Dans un emploi de l'activité humaine qui, d'ailleurs, même intéressé, reste magnifique et rare, on peut bien constater, sans être accusé d'aucun mauvais sentiment, que M. Stanley apporte un désintéressement moindre, en apparence, que ses prédécesseurs.
Les grands conquistadores du quinzième siècle étaient de terribles chrétiens. Ils prétendaient conquérir à la vraie religion de nouveaux domaines. Assurément d'autres mobiles, beaucoup moins purs, fortifiaient en eux celui-là. Mais en principe, et très sincèrement, c'est au nom d'une idée religieuse qu'ils se précipitaient dans l'inconnu.
D'autres ont visité des terres ignorées pour en agrandir leur patrie, ou par un amour ingénu de la science et de la vérité, quelquefois aussi par goût du mouvement et de l'aventure.
Mais les voyages de M. Stanley ont tous été des tâches commandées par des journaux ou des compagnies. Ce n'est point pour sa patrie qu'il a travaillé; et lui-même n'essaie pas sérieusement de nous faire croire que c'est pour sa religion. Ce n'est pas non plus pour l'humanité, puisque c'est pour l'Angleterre.
La vérité, c'est que les nations civilisées se demandent comment elles exploiteront, pour l'accroissement de leur propre richesse et de leur propre bien-être, les régions du globe occupées par les races inférieures, et qu'elles se disputent déjà cette exploitation. Je crois que cela est légitime, je ne vois pas que ce soit héroïque. Les expéditions de M. Stanley sont, à aller au fond des choses, des entreprises commerciales,—dont le bénéfice est, je le sais, à longue échéance, ce qui leur communique une certaine beauté; mais enfin les actes, pris en eux-mêmes, sont ici fort supérieurs aux pensées.
La grande exploration, qui ressemblait jadis à une croisade, relève aujourd'hui du négoce, auquel elle prépare les voies. Elle tend à devenir une fonction du commerce moderne,—la plus noble, puisqu'elle en est la plus périlleuse. Mais cette noblesse même ne peut guère aller qu'en diminuant.
Avant cinquante ans, l'exploration sera presque un métier. Ce sera la forme nouvelle du condottiérisme. Les natures violentes, batailleuses et particulièrement douées d'énergie physique, les hommes qui, il y a trois ou quatre siècles, eussent été mercenaires dans les armées d'Europe, seront voyageurs au service des grandes nations commerciales. Ce sera intéressant, ce sera utile: ce ne sera pas nécessairement admirable.
Des mobiles inférieurs et purement égoïstes peuvent produire des actions d'une énergie surprenante. Grandet et Gobseck sont des hommes d'un très grand courage, à leur façon. Le vieux mot:
..... Quo non mortalia pectora cogis,
Auri sacra fames!
peut s'entendre des tours de force de la volonté tout aussi bien que des crimes. Je ne dis point cela pour rabaisser les voyageurs de commerce du siècle prochain. Je fais seulement remarquer que l'endurance ni l'énergie déployée ne sont point l'unique mesure de la beauté des actes.
Je reviens à M. Stanley. Un de mes griefs (si l'on en peut avoir contre un tel homme) est celui-ci. Les grandes choses qu'il a faites ou qu'il a vues, il ne les raconte jamais simplement, et cela en diminue un peu la grandeur.
La Réclame de tous les pays du monde nous l'a garanti «grand écrivain». Hélas! je voudrais tout au moins qu'il fût un écrivain exact, clair et bonhomme. Ses récits en seraient beaucoup plus émouvants; et nous aurions beaucoup plus de plaisir, nous mettrions plus de promptitude à y croire. Car alors ils ne seraient pas seulement vrais: ils auraient l'air de l'être, ce qui est un grand point.
Mais, comme j'ai dit, ces récits et ces descriptions sont étrangement dénués de simplicité. Outre que la multiplicité mal ordonnée des détails précis produit, au bout du compte, l'ensemble le plus indigeste, la forme est presque partout insupportable d'emphase et de prolixité. C'est un échauffement factice de reporter à demi lettré qui s'évertue à «chercher l'effet». Tous les journaux ont vanté le chapitre où est décrite la grande forêt du Congo. Lisez-le... Ce que ces trente pages abondantes en redites finiront—peut-être—par évoquer dans votre esprit, c'est tout bonnement la vision de la vieille forêt vierge classique, celle que Chateaubriand décrit en cent lignes et Lamartine en deux cents vers (dans la Chute d'un Ange); mais combien moins nette chez le journaliste yankee que chez nos deux compatriotes! Bien entendu, je ne compare point le talent d'expression, ne me faites pas dire une sottise: je ne parle que de la clarté du tableau.
(Joignez que, si la forêt était partout telle que M. Stanley la montre, j'ai peine à imaginer que la caravane eût pu y faire en moyenne, comme nous le voyons, sept kilomètres par jour.)
Voulez-vous un exemple de cette rhétorique de reporter excité? L'auteur nous décrit une tempête dans la grande sylve:
«... On entend hurler et mugir, gémir et soupirer: des clameurs aiguës, des bourrasques se mêlent à la plainte du bois. Les monarques sylvains brandissent leurs bras puissants; leurs sujets inclinent le front jusqu'à terre, et la feuillée s'agite comme pour célébrer la valeur des ancêtres. Une pâle lumière verdâtre se joue sur les jeunes troupes entraînées au combat par l'exemple des aînés. Notre âme se passionne à ce spectacle, etc...»
C'est encore pire quand l'auteur s'avise d'avoir des «pensées».
Exemple: «Plus j'acquiers l'expérience de la nature humaine, plus je pénètre ses profondeurs, plus je suis convaincu...» (vous vous attendez à recevoir un coup?), «plus je suis convaincu que, pour une très grande partie de son essence, l'homme est un pur animal.» Suit l'amplification de cette idée neuve que ventre affamé n'a pas d'oreilles. Ailleurs, M. Stanley découvre que la forêt est l'image de la société, en ce que, chez les arbres comme chez les hommes, les plus forts tuent les plus faibles. Et cette remarque profonde, il nous la développe avec abondance et solennité.
On passerait aisément condamnation sur ces banalités ambitieuses et sur toute cette rhétorique, si elle n'avait un inconvénient très grave. L'emphase presque continue de la forme finit par donner quelque méfiance sur le fond.
Une telle façon d'écrire est, en effet, incompatible avec cet accent qui, chez les conteurs parfaitement simples, est à lui seul un témoignage de vérité, l'accent d'un Villehardouin, d'un Joinville ou d'un Bernal Diaz. On se dit: «Assurément, ce journaliste ne veut pas nous tromper; mais qui sait s'il ne se trompe pas lui-même et si, dans son désir de frapper fort et de nous étonner, il n'arrange pas un peu ses souvenirs, sans le savoir? Et de là, un malaise pour les lecteurs. L'auteur pourrait nous dire: «Allez-y voir.» Mais cela prouverait seulement que nous sommes incapables de faire ce qu'il a fait, ce dont nous convenons sans peine.
Ce qui donne encore un air d'artifice à plus d'une page du célèbre explorateur, c'est ce qui aurait pu, tourné autrement, ajouter à la beauté de son récit: ce sont les ressouvenirs de son éducation protestante. Ce n'est peut-être pas sa faute, mais il y a dans son livre, au lieu des involontaires et simples effusions religieuses qu'on y aimerait, il y a comme des morceaux de prêche, très emphatiques et compassés, et qui, dans le récit d'une entreprise commandée par des intérêts si évidemment et si pleinement terrestres, étonnent et semblent plaqués. Cela ne jaillit pas ou, ce qui revient au même pour nous, ne paraît pas jaillir du cœur. On sent que c'est quelque chose de voulu, de convenu, et que l'écrivain a jugé bienséant, à certains endroits, de parler de Dieu.
D'autres fois, c'est un souci de civilisation et d'humanité qui se manifeste tellement à l'improviste que cela fait un peu sourire. Par exemple, il vient de nous peindre des peuplades qui ont des «physionomies répulsives et dégradées à l'excès». Et tout à coup il ajoute: «Cependant, quelque féroce que soit le caractère des naturels, rétive leur disposition et bestiale leur façon de vivre, il n'en est pas qui ne décèlent des germes de progrès (vous n'aviez pas prévu cette conclusion!), germes grâce auxquels, à une époque future, la civilisation et tous les bienfaits qui en découlent se substitueront à la barbarie.» On a envie de répondre amen. Une pareille réflexion, ainsi placée et amenée, a je ne sais quoi d'antisincère, d'automatique, de mécanique, qui devient presque plaisant.
Voilà quelques-unes des raisons (et je laisse de côté le caractère de l'homme) qui font que, tout en admirant ce voyageur extraordinaire, je ne saurais aller jusqu'à l'amour ni à la confiance. Je lui en veux de ne pas nous laisser goûter avec sécurité les belles choses qu'il a faites.
Et je ne vois pas pourquoi je le tairais, puisque, aussi bien, il ne nous aime pas.[Retour à la Table des Matières]
DONEC ERIS FELIX...
8 octobre 1889.
La mer est grosse; le bateau est durement secoué. C'est que le général n'a plus son étoile. Il débarque à Jersey par une pluie battante.
Il apprend que la maison habitée jadis par Victor Hugo, et qu'il lui semblait convenable d'habiter à son tour, est occupée par une famille anglaise. Il ne trouve à s'installer que dans une méchante villa exposée au nord et qui craque tout entière sous le vent du large.
Son premier dîner dans l'île est mélancolique. Il en veut à Dillon et à Rochefort, qui sont demeurés là-bas et qui s'amusent peut-être...
13 octobre.
Il lit dans le Rappel un article de M. Auguste Vacquerie intitulé: Deux proscrits. C'est un parallèle flamboyant entre le poète des Châtiments et l'auteur des lettres au duc d'Aumale. Le général murmure: «Des mots! des mots!» Mais il reste sombre et il cache le journal pour qu'on ne le lise pas autour de lui.
14 octobre.
Une lettre anonyme lui apprend que, le 23 septembre, c'est-à-dire le lendemain du premier tour de scrutin, la femme d'un de ses plus zélés partisans a fait demander secrètement une entrevue à l'un des ministres de M. Carnot, et que cette entrevue lui a été d'ailleurs refusée.
Il songe: «Ô femmes! ô femmes!»
15 octobre.
Où sont les volumineux courriers d'autrefois, les lettres par centaines, offres de services et protestations de dévouement, les lettres qui disaient: «Tu seras roi!» les billets parfumés des grandes dames, les enveloppes à cachets rouges où les cuisinières enthousiastes mettaient leurs économies?
Il n'y a, ce matin-là, que treize lettres. Douze viennent de fonctionnaires révoqués qui réclament, les uns avec des lamentations et les autres avec des injures, le second mois de leurs appointements.
La treizième est de Mme Pourpe.
16 octobre.
Défection publique et définitive de M. Vergoin. Il reproche au général de manquer d'austérité.
Défection de M. Terrail-Mermeix. Il reproche au général de manquer de sérieux.
18 octobre.
Défection de M. Turquet. Il reproche au général de manquer de sens artistique.
20 octobre.
M. Paulus, interviewé par un reporter du Gaulois, «demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait le boulangisme».
21 octobre.
M. Arthur Meyer répudie décidément le boulangisme «au nom des gens du monde».
22 octobre.
M. Édouard Hervé découvre que le général a fait peu de chose, lorsqu'il était au ministère, pour empêcher l'exil des princes.
23 octobre et jours suivants.
La session de la Chambre est ouverte. Dès le premier vote, les trois quarts des députés boulangistes se rallient tranquillement aux radicaux, et le reste aux monarchistes.
Il n'y a plus qu'un député boulangiste: M. Maurice Barrès. Encore l'est-il pour des raisons exclusivement littéraires et comprises de lui seul.
15 novembre.
Le général ne reçoit ce jour-là que trois lettres. Ce sont des mémoires de fournisseurs.
16 novembre.
MM. Rochefort et Dillon sont venus de Londres voir le général. Les trois complices passent leur journée à se disputer: «Ah! pourquoi m'avez-vous fait quitter Paris?—On allait nous arrêter.—Allons donc! on vous l'a fait croire. Mais c'est un truc de Constans.—Vous dites cela maintenant», etc., etc.
Il fait mauvais temps dans l'île. Puis, le boulevard est loin. Ça manque de théâtres, de restaurants et de femmes... Le soir après dîner, les exilés jouent au whist, avec un mort. Rochefort dit au général: «C'est vous le mort.» Et les trois proscrits échangent des mots aigres.
17 novembre et jours suivants.
M. Rochefort retourne à Londres. Il s'ennuie. Il va à Bruxelles. Il s'ennuie. Alors il va à Monaco.
Le général voudrait bien y aller aussi; mais l'exil à Jersey est plus décoratif; sa gloire l'attache à ce rocher.
L'Intransigeant publie un article de M. Rochefort où le général est traîné dans la boue.
30 novembre.
Le général parcourt les journaux de Paris. Il constate avec stupeur que, pour la première fois depuis deux ans, le nom de Boulanger, le mot «boulangisme», même le mot «boulange» ne figurent dans aucun journal.
Il n'en croit pas ses yeux et reprend toutes les feuilles l'une après l'autre. Il ne s'est pas trompé, aucune ne le nomme, pas même pour l'insulter. Il passe une nuit atroce, et s'aperçoit, le lendemain matin, que sa barbe blonde est toute grise.
25 décembre.
Il se promène, le soir, sur les rochers au bord de la mer. Il songe que, il y a vingt ans, un autre exilé faisait ainsi... Une voix mystérieuse, qu'il voudrait bien ne pas entendre, lui murmure à l'oreille:
—Celui-là portait sous son front les Contemplations, la Légende des Siècles et les Misérables. Il existait par lui-même, et magnifiquement. Mais toi, qu'as-tu fait? Tu n'étais rien. Tu n'étais qu'un nom, le nom donné par les mécontents à leurs espérances ou à leurs convoitises, à leurs passions bonnes ou mauvaises. Ta popularité n'était faite que de leurs illusions. Dès que ces illusions sont tombées, tu es rentré dans ton néant.
Alors, lui:
—Oui, j'ai vu les hommes à nu; j'ai touché le fond de l'ingratitude humaine.
Mais la voix:
—Tu ne peux même pas les dire ingrats. Ils ne te devaient rien, puisque c'est eux qui t'avaient tout donné... Console toi pourtant: ta bizarre aventure restera instructive, comme un chef-d'œuvre de l'ironie du destin, comme un exemple unique de l'artifice des renommées.
Mais le général ne veut pas être consolé et pleure tout seul dans la nuit.
26 décembre.
Un vieux domestique qu'il a emmené avec lui à Jersey fredonne le Père la Victoire en lui servant son déjeuner. À une observation du général, le vieux domestique marmonne entre ses dents:
—Eh! va donc, panné!
1er avril 1890.
Une Compagnie de Londres propose au général une place d'agent d'assurances.
2 avril.
Le propriétaire d'un grand magasin de nouveautés à Bruxelles lui propose une place d'inspecteur.
Le général hésite.
4 avril.
Il quitte Jersey.
5 avril.
On perd sa trace.
Cent ans plus tard.
On lit dans un manuel d'Histoire de France:
«... Ici se place un incident sans importance réelle, mais qui fit grand bruit, si l'on en croit les contemporains.
«Un certain général Boulanger sut profiter de l'état de malaise que les agitations stériles de la politique radicale avaient créé dans le pays. Il sut grouper les mécontentements, les appétits et les rancunes, et, à la tête d'un parti où figuraient ensemble des hommes de la Commune, des radicaux pressés d'arriver au pouvoir, des royalistes et des impérialistes, unis seulement pour la lutte et n'ayant en commun que des haines et des négations, il marcha à l'assaut du parlementarisme et put, un moment, aspirer à la dictature. La résistance énergique du cabinet Tirard-Constans et la sagesse du pays conjurèrent le danger, et les élections du 29 septembre 1889 marquèrent la fin du parti boulangiste.
«On ignore ce que devint le général après son échauffourée. Il est impossible, faute de documents sérieux (car on n'a que ses proclamations, qui sont insignifiantes), de dire si Boulanger fut un ambitieux de haute intelligence et capable de grands desseins, ou s'il ne fut qu'un aventurier vulgaire, servi un moment par des circonstances exceptionnelles, et, finalement, inégal à sa fortune.»
J'espère que l'on sentira plus de pitié que de raillerie dans ces faciles horoscopes. Car, à moins qu'il ne soit devenu un grand sage pour avoir vu les hommes de près ou qu'il n'ait été secouru par une heureuse frivolité de caractère, cet homme si rudement tombé, et de si haut, doit, à l'heure qu'il est, souffrir infiniment. Et volontiers je lui adresserais le mot de Sophocle: «Ô malheureux! malheureux! malheureux! Je ne puis désormais te donner un autre nom!»[Retour à la Table des Matières]
CONTRE UNE LÉGENDE
Le livre tout récemment publié par M. Renan, l'Avenir de la Science (Pensées de 1848) est un in-octavo de plus de cinq cents pages compactes, un répertoire et comme un «trésor» de toutes les idées que M. Renan devait développer, en les précisant ou en les affinant, dans la suite de ses ouvrages. Je n'ai point la prétention, dans un article de journal, vite écrit pour être lu cent fois plus vite encore, de parler dignement d'un tel livre. Il est d'ailleurs beaucoup trop riche de substance pour pouvoir être résumé commodément en quelques lignes.
Je n'y chercherai donc qu'une occasion d'exprimer de nouveau au plus cher de mes maîtres spirituels mon admiration reconnaissante, et aussi d'avertir les personnes frivoles d'une des erreurs où elles tombent le plus aisément au sujet de l'auteur des Origines du Christianisme, de protester enfin contre une légende fâcheuse et très mal fondée: celle du scepticisme de M. Renan.
Car, il n'est que trop vrai, le nom même de M. Renan est devenu, aux yeux des esprits superficiels, synonyme de scepticisme et de dilettantisme, ces mots étant pris, d'ailleurs, dans leur sens le plus grossier. Beaucoup se le figurent comme une manière de bon vivant et de bon plaisant, qui se moque gravement de tout, et—phénomène bizarre, retour absurde des choses d'ici-bas—on dirait que le vulgaire lui prête un peu des traits de ce banal Béranger, dont M. Renan a, jadis, si durement et dédaigneusement traité la basse «théologie». Bref, il entre dans l'image que la foule se forme de lui nombre de traits aussi étrangers que possible à sa véritable physionomie, et il lui est arrivé d'être loué pour des choses dont il a toujours eu profondément horreur.
D'où vient un si fâcheux malentendu?
Peut-être M. Paul Bourget, mal lu par les gens du monde et traduit sans finesse dans leurs conversations, a-t-il contribué sans le savoir à répandre cette idée d'un Renan sceptique et dilettante. Mais, au reste, certaines particularités de la destinée littéraire de M. Renan rendaient ce malentendu inévitable.
L'auteur de la Vie de Jésus est, depuis vingt-cinq ans, professeur d'hébreu au Collège de France. C'est un philologue et un historien. Par la nature de ses travaux, il semblait destiné à n'être connu que d'un groupe d'hommes assez restreint. La gloire qu'il pouvait espérer, c'était une gloire sévère, la même, si vous voulez, que son illustre ami M. Taine. Or, il s'est trouvé que, tout à coup et contre son attente, cet hébraïsant, cet homme voué aux plus austères études, a connu, outre la gloire, la popularité, je dis la popularité la plus retentissante, quelque chose en vérité comme celle de M. Coquelin ou de Mme Sarah Bernhardt. Et cela est unique.
Mais cette anomalie a eu des conséquences. La parole du maître ayant prodigieusement dépassé le cercle de son auditoire naturel, il a été très imparfaitement entendu; et on l'a admiré ou haï tout de travers, et l'on a affreusement simplifié sa philosophie. Les béotiens l'ont trahi, quelquefois en l'aimant; et, par béotiens, je n'entends pas seulement la foule, mais les gens du monde, les petits chroniqueurs et les faiseurs de revues de fin d'année. J'en parle d'autant plus librement que je ne suis point sûr de n'avoir pas été moi-même, un jour, un peu béotien à cet égard.
Le public a donc pétri, selon son caprice, cette idole inattendue. Comme l'auteur des Origines du christianisme étudiait une matière obscure et était souvent amené à douter des faits, on a lestement transformé son scepticisme historique en scepticisme moral. Puis, au lieu de le considérer dans les plus sérieux de ses travaux (qu'ils n'avaient point lus), et notamment dans toute la partie de son œuvre antérieure aux Dialogues philosophiques, les badauds l'ont jugé presque uniquement sur certaines fantaisies, délicieuses d'ailleurs, où il avouait lui-même que son imagination s'était donné carrière.
Ils l'ont aussi jugé sur des causeries improvisées à des banquets, sub rosâ, et où ce sage pliait par instants sa sagesse à une extrême indulgence pour les faiblesses ou la frivolité des personnes qui l'entendaient. On doit du reste remarquer qu'à mesure qu'il avançait en âge, M. Renan craignait davantage d'avoir l'air de surfaire, dans ses discours, les vertus à la pratique desquelles il avait consacré toute sa vie. Quarante années d'héroïque labeur, de pureté et d'intégrité absolues, lui donnaient peut-être le droit d'éviter un certain ton dogmatique en parlant des vérités morales. Mais cette pudeur, cette délicatesse d'une âme fière se tournaient contre lui, et on les prenait encore pour dilettantisme et scepticisme.
Le plus triste, c'est que cette opinion des béotiens n'est pas sans avoir déteint sur la génération nouvelle. Les jeunes gens qui ont aujourd'hui de vingt à vingt-huit ans se sont mis à reprocher à M. Renan de ne pas assez croire et d'être trop gai. Le plus distingué d'entre eux écrivait dernièrement: «Oh! que ce grand professeur d'hébreu nous pèse!» Ils sont là une petite bande qui, sous la conduite de M. de Vogüé, vont répétant à journée faite: «Croyons! croyons!» sans nous dire à quoi, comme on chante à l'Opéra: «Marchons! marchons!» Le «scepticisme» de M. Renan paraît tout à fait sec et affligeant à ces tendres cœurs.
À la vérité, ces novateurs ont découvert que l'âme avait son prix et qu'il faut avoir pitié des humbles et des souffrants. Or, je puis leur affirmer que cela même, avec quelques autres choses, est dans les ouvrages de M. Renan, et notamment dans l'Avenir de la Science.
Car, s'il est un livre de foi, c'est bien celui-là. Je ne pense pas que personne, dans aucun temps, ait pris plus sérieusement la vie que ce petit Breton de vingt-cinq ans dont l'enfance avait été si pure, l'adolescence si grave et si studieuse, et qui, au sortir du plus tragique drame de conscience, seul dans sa petite chambre de savant pauvre, continuait à s'interroger sur le sens de l'univers,—et cela, dans un tel détachement des vanités humaines, que ces pensées devaient rester quarante ans inédites par la volonté de leur auteur.
M. Renan, dans sa préface, «ne réclame pour ces pages qu'un mérite, celui de montrer dans son naturel, atteint d'une forte encéphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa tête et croyant frénétiquement à la vérité». Ah! certes, elles l'ont, ce mérite, et abondamment! Il y a là de l'excès, de l'ivresse cérébrale, une poussée désordonnée de sève intellectuelle. Et il y a de l'enthousiasme. Oui, c'est bien, avec une science plus vive et une plus large intelligence des choses, l'état d'esprit de certains philosophes du siècle dernier, de Diderot souvent, ou de Condorcet affirmant sa croyance au progrès indéfini...
Et voici où le livre de jeunesse de M. Renan reste absolument original. Les encyclopédistes, même les plus candides et les meilleurs, traitant toutes les religions positives en ennemies, n'avaient pas l'accent religieux. L'Avenir de la Science est sans doute un des premiers livres où une entreprise qui passait, il y a cent ans, pour irréligieuse, ait été tentée chez nous religieusement et ait ainsi repris son vrai caractère. Cela s'est fait tout naturellement. C'est que l'ancien clerc de Saint-Sulpice n'avait point changé d'âme: il était devenu clerc de la science, voilà tout. Mais l'accent était le même; c'était le même sérieux, la même ardeur pieuse, la même émotion profonde de tout l'être attentif à la vérité. Il n'avait pas à changer de ton, puisque sa vie, à le bien prendre, n'avait pas changé d'objet. «.... Savoir est de tous les actes de la vie le moins profane, car c'est le plus désintéressé, le plus indépendant de la jouissance... C'est perdre sa peine que de prouver sa sainteté; car ceux-là seuls peuvent songer à la nier pour lesquels il n'y a rien de saint.»
L'Avenir de la Science est un livre de foi, car je ne connais point de livre où le scepticisme et le dilettantisme mondains soient traités avec un mépris plus frémissant de colère. L'Avenir de la Science est un livre de foi, si vous pensez que la foi peut être autre chose que la croyance aux formules dogmatiques de quelqu'une des religions établies. Croire que l'homme est capable de vérité, croire que le monde a un sens, le chercher, croire qu'on a le devoir de conformer sa vie à ce qu'on a pu deviner des fins de l'univers, etc..., ce n'est pas la foi du charbonnier, du derviche, ni du nègre fétichiste; mais j'imagine pourtant que c'est une foi.
Or, je le répète, cet esprit de foi éclate dans le premier livre écrit par M. Renan. Et, d'autre part, vous pouvez constater que cet esprit est celui de son œuvre entière et que, dans les trente volumes qui la composent, il n'y a pas une seule idée d'importance qui ne soit au moins en germe dans ce livre qu'il appelle plaisamment «son vieux pourana». Oui, vous savez lire, vous verrez qu'il l'a gardée, sa foi. Seulement...
D'abord que voulez-vous? Son optimisme a peu à peu décru. La réalité s'est trouvée plus dure, la vérité plus inaccessible, le bien plus difficilement réalisable qu'il ne se l'était figuré. Il nous dit, dans sa préface, en combien de façons il a dû déchanter. Et alors, il s'est efforcé de devenir gai, crainte de tomber dans trop de tristesse.
Puis, sa philosophie s'est faite, pour ainsi parler, de plus en plus cosmique.
La pensée de l'immensité des choses a fini par lui être habituelle. Non seulement l'humanité occidentale, mais toute la planète, mais le système solaire, mais l'univers entier a été de plus en plus présent à ses méditations et presque à chacune de ses démarches. Il a de plus en plus vécu avec la pensée de Sirius. C'est une des plus notables singularités de son génie. «... Comme Hégel, écrit-il, j'avais le tort d'attribuer trop affirmativement à l'humanité un rôle central dans l'univers. Il se peut que tout le développement humain n'ait pas plus de conséquence que la mousse ou le lichen dont s'entoure toute surface humectée...»
Mais il n'en a pas moins poursuivi l'accomplissement de son devoir. Il a continué d'agir très fermement, comme si ce qu'il espérait était le vrai. Et c'est cela qui est la foi. Il n'y a même que cela.
Je voudrais que les bons boulevardiers, qui tour à tour accusent ou félicitent M. Renan de ne pas croire, et ceux de l'école évangélique qui commencent à le renier, nous donnassent un peu leur credo, mais là, d'une façon précise et sérieuse, article par article. On le comparerait avec celui qu'on peut extraire de l'œuvre de M. Renan...
Je pourrais ajouter que cet homme «fuyant» a eu la vie la plus harmonieuse, la plus soutenue, la plus une qu'on puisse concevoir; que cet «épicurien» a autant travaillé que Taine ou Michelet; que ce grand «je m'enfichiste» (car on a osé l'appeler ainsi) est, au Collège de France, l'administrateur le plus actif, le plus énergique et le plus décidé quand il s'agit des intérêts de la haute science; que, s'il se défie, par crainte de frustrer l'humanité, des injustices où entraînent les «amitiés particulières», il rend pourtant des services, et que jamais il n'en a promis qu'il n'ait rendus; que sa loyauté n'a jamais été prise en défaut; que cet Anacréon de la sagesse contemporaine supporte héroïquement la souffrance physique, sans le dire, sans étaler son courage; que ce sceptique prétendu est ferme comme un stoïcien, et qu'avec tout cela ce grand homme est, dans toute la force et la beauté du terme, un bon homme...
Mais je ne sais s'il lui plairait qu'on fît ces révélations, et je m'arrête.
Je crois, en résumé, qu'on exagérerait à peine en disant que le vrai Renan est précisément le contraire de celui que se sont fabriqué les neuf dixièmes des Parisiens. Comme d'autres grands hommes, celui-là ne sera sans doute connu et compris qu'après sa mort.
Il est sans doute fort inutile de le dire, mais il fallait que cela fût dit.[Retour à la Table des Matières]
LES LEGS DE L'EXPOSITION
PHILOSOPHIE DE LA DANSE
Les legs de l'Exposition! Il y en a de sérieux et d'excellents; il y en a de gais; il y en a de fâcheux.
Je crois fermement qu'il faut mettre au nombre de ces derniers la danse du ventre.
Car tous ces ventres algériens, tunisiens, égyptiens et marocains, ces ventres d'almées et d'odalisques, de Zoras et de Fatmas, qui déplaçaient en mesure leurs paquets d'entrailles à l'Esplanade et dans la rue du Caire, ces ventres nous sont restés. Même, ils se sont encore dévêtus et s'étalent plus effrontément. Il y a un établissement de plaisir, et des plus à la mode, où, sous un léger tricot de coton rose, ces ventres travaillent à deux doigts du nez des spectateurs, dont ils frôlent les binocles.
Ce n'est pas tout. Les Fatmas et les Zoras ont fait école. Les personnes légères de chez nous se sont mises à les imiter, par divertissement. Je m'étais laissé dire, quand j'habitais Alger, que, pour former les moukères à cette danse éminemment significative, on était obligé de les prendre toutes petites, et qu'elles piochaient ferme, et que ces exercices déterminaient souvent, chez les jeunes sujets, des désordres intestinaux, si j'ose m'exprimer ainsi. Les moukères de Paris sont plus résistantes. Telle petite cabotine est arrivée du premier coup à reproduire sans douleur ces trémoussements redoutables et se taille ainsi de jolis succès après souper, entre intimes.
Ainsi la danse d'Orient nous envahit, et c'est pourquoi je ne crains pas de jeter ici le cri d'alarme, non en moraliste (je sens trop mon indignité), mais en brave Occidental et en honnête Arya que je suis.
Cette invasion, si elle se poursuivait, serait déplorable. Notre danse est si supérieure à celle-là par la grâce, par l'esprit, par la décence!
La danse de chez nous et celle de là-bas expriment bien réellement deux âmes différentes et même contraires, deux races, deux civilisations.
La danse d'Orient est, par essence, un solo et un spectacle.
La femme danse seule et ne danse pas pour son plaisir. Elle n'est que l'esclave obéissante dont la tâche est de réveiller les désirs du maître. Sa danse n'est qu'une série d'attitudes lascives. Ce qu'elle traduit, il serait impossible de le dire honnêtement. Ce n'est, en réalité, qu'un chapitre de l'ars amatoria ou de ce que l'empereur Domitien appelait du nom de clinopalè, une entrée, un préambule, une exhortation patiente aux vieux pachas fatigués. Elle est d'un caractère éminemment privé et intime. Elle peut, dans le cadre resserré et dans le demi-jour d'une chambre mauresque, intéresser par la souplesse des mouvements et par l'harmonie des lignes et des contours un curieux, un voluptueux, un artiste. Dans une baraque où tout le monde entre pour vingt sous, elle devient tout bonnement un plaisir de collégiens vicieux, une excitation éhontée à la débauche.
Or, il est certain que nous n'avons pas besoin de ces encouragements-là.
Sans doute, depuis un peu plus de deux siècles, nous avons la danse des premiers sujets d'Opéra, qui est, elle aussi, un solo et un spectacle. Mais quelle différence! Cette danse-là n'exprime rien de déterminé. C'est une acrobatie savante et délicieuse, qui n'éveille en nous que des idées de grâce, de douceur, de légèreté surnaturelle. Un corps de femme qui semble ainsi presque affranchi des lois ordinaires de la pesanteur n'apparaît plus comme un instrument de volupté. Il est angélique à demi, tant on sent qu'un esprit subtil, répandu dans toutes ses parties, le gouverne harmonieusement, l'ennoblit et l'allège. On dirait parfois une âme qui danse sous une forme visible, mais charnelle à peine. Rien n'était d'une élégance plus chaste que la danse de Mlle Beaugrand—ou même de cette Cornalba pour qui Meilhac éprouva un sentiment d'une spiritualité si pure qu'un jour il commanda son portrait sans lui avoir jamais adressé la parole.
Nos ballerines ne dansent qu'avec leurs jambes, ces jambes fuselées, intelligentes, capables de mille mouvements divers. Les bestiales almées dansent avec leur bassin, qui ne connaît qu'un mouvement, toujours le même.
Notez qu'à cause de cela, le costume de nos danseuses d'Opéra est exactement le contraire de celui des almées. Le tutu et la jupe forment un nuage blanc, comme celui dont s'enveloppait la pudique Junon, où disparaissent le ventre et la croupe, toute la partie massive et brutale de ce «corps féminin qui tant est tendre, poly, souëf, si prétieux». Mais les peuples obscènes couvrent soigneusement la gorge et les jambes de leurs danseuses, et découvrent le reste.
La danse des gitanes, ardente, cynique et farouche, est cependant déjà supérieure, moralement, à ces danses ombilicales et solitaires de l'impur Orient. L'homme y est mêlé et y joue son rôle. Cette danse exprime donc un état de civilisation où la femme est moins avilie, où elle est autre chose que la servante des plaisirs de l'autre sexe. Il s'y déroule de petites comédies d'amour, où la femme résiste, où il faut la conquérir. C'est une danse, non plus de harem, mais de place publique. Elle sort de l'ombre honteuse des exercices secrets pour s'élever à la dignité relative d'un jeu de théâtre, d'un divertissement scénique. Certes elle n'est pas chaste, et toute la fureur d'un sang chauffé par le soleil y éclate brutalement. Mais la provocation à ce qu'on n'ose dire y est moins directe. Elle laisse au spectateur les yeux et l'esprit assez libres pour goûter un plaisir d'art. C'est une oaristys d'une allure un peu violente, voilà tout.
Notre vraie danse à nous (valse, quadrille, et j'ajoute nos danses historiques et toutes celles de nos provinces) est toujours un duo, et n'est un spectacle que par rencontre, jamais par destination.
Ces deux tableaux: une almée qui tortille ses hanches pour distraire un homme à turban étendu sur des tapis,—et un couple de valseurs où la femme est enlacée par l'homme et tourne en s'appuyant sur lui,—sont deux symboles des plus instructifs. Ils traduisent aux yeux, avec une clarté saisissante, les rapports sociaux des deux sexes dans l'Orient et dans l'Occident. Nous dansons, nous, avec nos femmes, et pour nous amuser. Et, jusque dans ce frivole divertissement, l'homme traite la femme comme une égale et comme une associée. L'attitude de l'un et de l'autre y répond exactement à leurs fonctions respectives dans les sociétés occidentales: elle, pliante, à demi blottie, se prêtant avec une soumission volontaire aux mouvements qu'il imprime; lui, plus ferme sur ses jarrets, la tête plus droite, commandant et dirigeant les évolutions, enfermant sa compagne dans une étreinte qui à la fois la détient et la défend, et, là comme au foyer, jouant son rôle de protecteur respectueux et tendre.
Il faut d'ailleurs remarquer que nos danses sont des réunions. Le triste solo de la danse orientale raconte la séquestration de la femme, la jalousie du maître, l'isolement des sexes. Mais nos bals traduisent notre profond instinct de sociabilité. Même, la plupart de nos vieilles danses, la pavane, la chacone, n'étaient qu'un ingénieux enchaînement de saluts, de révérences, de gestes galants et courtois, et ne faisaient guère qu'ajouter un rythme et une cadence au cérémonial compliqué de la politesse d'autrefois.
Le malheur, c'est que nous dansons mal. Car si nous dansions bien, ce serait charmant.
Voulez-vous savoir ce qu'on peut faire de la valse? Allez sur le boulevard extérieur, dans un éden que signale aux passants un moulin lumineux aux ailes de pourpre flamboyante: vous y verrez valser une aimable fille dont le sobriquet exprime un appétit sans mesure, et un homme d'aspect sévère qui porte le même nom que le frère infortuné de Marguerite. Ce sont deux grands artistes. Elle tourne, que dis-je? elle tourbillonne autour de lui avec une rapidité si vertigineuse—et si aisée; il la soutient, il la guide, dans un caprice de pas sans cesse rompus et entre-croisés, avec une si impeccable sûreté; l'harmonie de leurs mouvements est si parfaite que, si vous espérez jamais voir une grâce plus précise unie à une force plus souple ... inutile de chercher, vous ne trouverez pas.
Et, vraiment, cela purifie l'air, que souillent, à côté, les Zétulbés et les Sélikas.
Le quadrille même, dansé par notre étoile faubourienne et par son compagnon, a une gaieté, un entrain, une gentillesse pas très distinguée, mais si bon enfant! Les jambes fines que moule la soie noire, dardées au plafond dans un enragé mouvement de balancier, parmi l'envolement neigeux des jupons, ont l'air si spirituelles et si contentes!
Les horreurs de la rue du Caire m'ont révélé la décence du cancan.
Et puis, elles sont parfois exquises, nos petites danseuses montmartroises.
Une d'elles a eu l'autre soir un bien beau cri de piété filiale.
—Dans quels termes es-tu maintenant avec Fuite-de-gaz? lui demandait-on.
Elle qualifia durement son ancienne amie et ajouta:
—Elle a eu le toupet de faire écrire par un journaliste de quatre sous qu'elle était de bonne famille et qu'elle avait été institutrice ... oh! là là!... et que, moi, ma mère m'avait vendue à treize ans!
Puis, avec l'accent d'une généreuse indignation:
—Ça n'est pas vrai! Maman était une honnête femme. À preuve, qu'elle m'a mise trois fois dans une maison de correction pour m'empêcher de faire la noce!
Quand les almées auront de ces mots-là...[Retour à la Table des Matières]
LE THÉÂTRE ANNAMITE
Ils sont hideux.
J'ai vu quelques-unes des plus brutales manifestations de la bestialité humaine. J'ai vu, dans les cabarets de grande route, des gaietés de rouliers, et, dans les tavernes du Havre, des rixes de matelots ivres. J'ai vu, à Alger, tout en haut de la Kasbah, dans l'incendie du soleil, des danses furieuses de nègres coupées de cris inhumains. J'ai vu les Aïssaouas, pendant des quarts d'heure qui semblaient des heures très longues, secouer leurs têtes comme des loques au-dessus d'un brasier, avec des miaulements lamentables... Mais ces têtes étaient charmantes, mais ces cris étaient doux et berceurs comme le bruissement des feuilles, comparés aux cris et aux têtes des acteurs du théâtre annamite.
Car ils sont hideux.
Du drame qu'ils jouaient, je n'ai pas compris un mot. Et ceux qui vous disent qu'ils y ont compris quelque chose se vantent impudemment. Et voici ce que l'on voit. Un affreux magot, la face striée de dessins bizarres, une barbe comme une queue de cheval. Puis un paquet, qui doit être une femme, la face peinte en rouge, un rouge indéfinissable, un rouge faux, un rouge cruel, au milieu duquel la bouche livide, aux dents gâtées, s'ouvre comme une fente d'ulcère. Un autre magot, non moins férocement peinturluré, avec des boules en cuivre collées sur les yeux, et je ne sais quoi sous sa robe, qui le fait ressembler à une naine enceinte. Ce magot sautèle d'une patte sur l'autre, d'un mouvement de crapaud infirme. Sur les paravents ou sur les potiches, ces figures peuvent être drôles: en chair et en os, elles font mal à voir, horriblement mal.
Et les cris gutturaux que poussent ces êtres n'expriment que deux sentiments, sans plus: une colère méchante ou une douleur féroce. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi aigre, d'aussi brutal, d'aussi impitoyablement strident que ces cris. Et quelle musique! Le charivari le plus discordant de rapins en délire semblerait, auprès de cela, une harmonie céleste.
De grands coups sur des morceaux de bois ou sur les pots; une espèce de flûte dont le son vous entre dans l'oreille comme un vilebrequin. Musique de tortionnaires, faite pour accompagner l'agonie des prisonniers à qui l'on a enfoncé des roseaux pointus sous les ongles, ou dont on a introduit la tête dans une cage hermétiquement close, laquelle contient un rat,—un joli rat aux dents pointues pour vous grignoter les lèvres, le nez, les yeux, lentement, avec des pauses...
Ce qui fait de ces misérables un objet d'horreur vraiment douloureuse, c'est qu'ils ne sont pas seulement affreux, ils sont grotesques. J'aime mieux les nègres les plus dégradés de l'Afrique la plus reculée. Ah! les Zoulous me sont maintenant doux à voir, et je baiserais les Achantis sur la bouche! Ceux-là du moins ne sont que des brutes; ils ne sont pas ridicules. Mais il y a, chez ces hommes jaunes, quelque chose qui serait risible si leur vue ne serrait le cœur et n'emplissait les yeux d'épouvante. Étant des magots qui vivent, ils sont beaucoup plus laids que des brutes, et plus inquiétants. Même la petitesse surprenante de leurs mains devient un sujet de dégoût et d'effroi. Elle les fait ressembler à des pattes de lézard. Elle donne la sensation de bêtes incomplètes, ratées. On dirait des mains qui sont en train de repousser, comme les pattes des crustacés, et qui n'ont pas encore atteint leur entier développement. Elles achèvent, ces délicates mains, de donner à ces immondes créatures un aspect de monstres.
Cependant tant de niaiserie flotte dans l'air au temps où nous sommes; l'idée et le respect de cette vieille «couleur locale» chère aux romantiques ont pénétré dans tant de cervelles, même bourgeoises, que beaucoup de badauds s'extasient sur le pittoresque de ces monstres, et particulièrement sur la richesse de leurs costumes. Oui, ils sont couverts de lourds tissus chatoyants et dont l'éclat accroche les yeux, bon gré mal gré. Et là-dessus, on va répétant que ces peuples de l'Extrême-Orient sont de délicieux et hardis coloristes. Mais la vérité, c'est qu'ils assemblent les couleurs au hasard, absolument au hasard, et que ces assemblages, où l'intelligence et le choix ne sont pour rien, peuvent quelquefois, par rencontre, former des harmonies plaisantes et singulières—surtout quand le temps a fané les étoffes et adouci les teintes... Les appellerai-je pour cela des artistes? Jamais de la vie! Ils m'ont trop fait souffrir.
Ah! l'abominable cauchemar! Je revois toujours la bouche grande ouverte de celui qui portait sur ses yeux des boules de cuivre avec une fente de grelot ou de tirelire; et j'entends le cri mauvais, indéfinissable, le cri de xylophone exaspéré qui jaillissait entre ces deux rangées de dents noires, comme d'une bouche de poisson... Je n'ai jamais senti un plus vaste, un plus infranchissable abîme entre une autre créature et moi.—Ça, mes frères? Mais je suis bien plutôt le frère de mon chien! Il y a entre mon chien et moi beaucoup de sentiments communs et de commencements de pensées communes. Mon chien a des yeux intelligents et bons, et quand d'aventure il hurle à la lune, c'est sans doute assez désagréable à entendre, mais il y a encore je ne sais quoi d'humain dans sa plainte. C'est, tout au moins, un hurlement triste. Celui des Annamites n'est pas même triste; impossible d'y attacher un sens: il est affreux et innommable; je ne sais rien de plus.
J'ai beau faire, cette race jaune ne m'inspire aucune pensée bienveillante; la race noire, qu'on dit moins intelligente, me paraît beaucoup plus proche de moi. Le rire innocent et cordial des bons nègres, les jaunes ne l'ont point. C'est bien une autre humanité que nous, si toutefois c'en est une. J'avoue la profonde répulsion, mêlée de terreur, qu'ils me font éprouver. Je ne dirai pas que j'aurais tué ceux de l'autre jour si j'avais pu; mais j'en ai eu l'idée. Oui, les tuer—sans douleur: car je serais malgré tout sensible à leur souffrance; à leur mort, non.
Je sais bien les objections qu'on peut me faire. Tous ne sont pas pareils à ces bêtes odieuses et burlesques qu'on nous a montrées, et je «généralise» avec une hâte de femme ou d'enfant. Soit! Mais un peuple dont c'est là le théâtre et qui se délecte à ces représentations ... non, là, vraiment, je n'ai aucun désir de le connaître, aucun. Je prolongerais, si je pouvais, la muraille de Chine, et j'en doublerais la hauteur et l'épaisseur pour n'être plus jamais exposé à les voir. Si le Christ est mort pour eux comme pour moi, la vision de ces magots a dû être sa pire angoisse.
On me dira: «Mais, monsieur, oubliez-vous que nous vivons au siècle de la critique et de l'histoire? Il faut élargir son cerveau, afin de tout comprendre et de tout aimer. Vous cédez injustement à une première impression physique. Cela est tout à fait puéril et indigne d'un esprit sérieux. Vous retardez d'un siècle et demi. Vous seriez de force à dire encore: «Comment peut-on être Persan?»
Oui, je sais, il y a comme cela des gens qui se sont donné pour tâche d'expliquer, et, par suite, d'aimer toutes les manifestations, quelles qu'elles soient, de la vie et de l'art humain à travers les pays et les âges. Ils me refuseront carrément l'esprit philosophique et le sens de l'histoire. Ça m'est parfaitement égal. J'en ai assez de chercher à tout goûter de par le monde! Je ne veux plus aimer que ce qui me donne du plaisir. Qu'est-ce que cela me fait de n'avoir perçu, dans mes jours passagers, qu'une infime parcelle de l'univers? Celle qu'on peut atteindre sera toujours infime. Que j'aie connu et embrassé de ma sympathie la planète entière, ou seulement une portion de l'humanité et un petit morceau du sol, cela n'est-il pas exactement la même chose, en comparaison de cet infini de temps et d'espace qui échappe à nos prises?
Alors?...
Je demande peu. Je demande, quand mon cœur se soulève de dégoût, de pouvoir résister à l'exotisme sans être méprisé de mes contemporains, psychologues, impressionnistes ou simples snobs. Voilà tout. Je le demande, mais je ne l'obtiendrai pas.[Retour à la Table des Matières]