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Les Contemporains, 6ème Série / Études et Portraits Littéraires

Chapter 17: MARCEL PRÉVOST
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About This Book

A collection of impressionistic essays and literary portraits that examines contemporary writers through close, personal responses and reflective commentary on criticism itself. The author contrasts historical, systematizing approaches with a subjective method that records immediate impressions, defends the reader's pleasure and memory, and treats aesthetic judgment as rooted in temperament. Individual sketches combine anecdote, stylistic analysis, and moral observation to convey how particular voices and influences register in the reader's sensibility and in the wider literary landscape.

JOUBERT

Sainte-Beuve, et quelques autres à la suite, l'avaient découvert il y a une trentaine d'années. Puis on l'a oublié. Mais le moment est peut-être venu de le «sortir» de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un symboliste accompli—et innocent.

D'ailleurs, un «vieil original», plein de tics délicats et de manies angéliques,—qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste irréprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert, Diderot, les encyclopédistes, et les trouva d'une vulgarité choquante. Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville de Bourgogne, tapie elle-même dans un gai paysage, peuplée de bonnes gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des villages de France, traversa la crise révolutionnaire sans s'en apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.

Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un idéaliste. Il épousa, par admiration, une vieille fille très pieuse, très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites. Imaginez,—et ce sera très juste en dépit de la chronologie,—qu'il épousa l'âme d'Eugénie de Guérin.

Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia, avec Mmes de Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'Empire et où régnèrent, avec l'ancienne politesse, la religiosité la plus élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand.

Souvent malade, Joubert aimait presque à l'être: il sentait que la maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il avait des raffinements à la des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversité). Il déchirait, dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient et n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à peu près vidées. Il «adorait» les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des façons à lui de voir et de recommander la religion catholique: «Les cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.»

Il ne tenait pas énormément à la vérité: il y préférait la beauté; ou plutôt il les confondait avec une astuce séraphique. Ne croyez-vous pas que Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de raisonner largement. Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce: or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision.» Et cette autre: «L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d'être malléables.»

Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, très exactement, un système de symboles, où il s'applique à saisir les correspondances du réel avec l'idéal, le reflet de Dieu sur les choses. Où manque ce reflet, il ferme les yeux. Il ne permet à la matière d'exister qu'en tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-même, elle le dégoûte. Aussi la réduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnaît que l'épaisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une prodigieuse baudruche. Cela, à la lettre: «Pour créer le monde, un grain de matière a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un grain que l'Éternel a créé et mis en œuvre. Par sa ductilité, par les creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les décorations qui en sont sorties, une sorte d'immensité... En retirant son souffle à lui, le Créateur pourrait en désenfler le volume et le détruire aisément...»

Comme sa métaphysique, sa critique littéraire n'est que métaphores, comparaisons, allégories. Il dit de Voltaire: «Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux.» Il dit de Platon: «Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses ailes, on en entend le bruit.» Il nous apprend que «Xénophon écrit avec une plume de cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un stylet d'airain». On est tenté de continuer: «Corneille écrit avec une plume d'aigle, Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la tourterelle est violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert lui-même avec une plume d'ange.»

En politique, il est pour le régime où il entre le plus d'artifice. Ce qui lui déplaît dans la démocratie, c'est que, la force et le pouvoir s'y trouvant dans les mêmes mains, c'est-à-dire dans celles du plus grand nombre, «il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté politique.» Il veut que la puissance soit séparée de la force matérielle, du nombre, et les tienne en échec. C'est dans cette fiction qu'il voit la beauté: «De la fiction, il en faut partout. La politique elle-même est une sorte de poésie.»

Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme n'habite que sa tête et son cœur; que la langue est une corde et la parole une flèche; que l'âme est une vapeur allumée dont le corps est le falot; que certaines âmes n'ont pas d'ailes, ni même de pieds pour la consistance, ni de mains pour les œuvres; que l'esprit est l'atmosphère de l'âme, qu'il est un feu, dont la pensée est la flamme; que l'imagination est l'œil de l'âme. Plus loin, je vois que l'esprit, qui tout à l'heure était une atmosphère et une flamme, est un champ, puis un métal; qu'il peut être creux et sonore, ou bien que sa solidité peut être plane, si bien que la pensée y produit l'effet d'un coup de marteau; puis, qu'il ressemble à un miroir concave, ou convexe; qu'il y fait froid, qu'il y fait chaud; que la pudeur est un réseau, un velours, un cocon, etc., etc.

Sentez-vous la revanche de la nature? Voilà, pour un contempteur de la matière, une imagination bien matérielle. Tous ces renchéris n'en font jamais d'autre.

Avec cela, Joubert est très «particulier». Ses subtilités quintessenciées, son épicuréisme virginal et ce que j'appelle son «angélisme» peuvent nous communiquer encore, çà et là, d'assez doux petits frissons d'âme. Par mille affectations mystérieuses, par son mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de nous. Ce sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment maniaques qui sont comme en marge des littératures...

Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le distingue, par exemple, de M. Stéphane Mallarmé. Cela n'empêche point la parenté. J'ai voulu signaler à nos poètes symbolistes un aïeul inattendu, mais authentique.[Retour à la Table des Matières]

HIPPOLYTE TAINE

Il est très grand. C'est peut-être le cerveau de ce siècle qui a emmagasiné le plus de faits et qui les a ordonnés avec le plus de rigueur. Chacune de ses «histoires», chacune de ses «descriptions»—description d'un homme, d'une littérature, d'un art, d'une société, d'une époque, d'un pays—ressemblent à des constructions massives et serrées. Sous les propositions qui s'enchaînent, les séries de faits se commandent,—telles les assises successives d'un monument. Taine est un prodigieux bâtisseur de pyramides.

Nul n'a plus durement appliqué, ni à des objets plus divers, des théories plus étroitement déterministes. Mais, l'expérience du plus savant homme étant toujours fort restreinte, toute explication d'un ensemble un peu considérable de phénomènes, même suggérée par l'expérience, devient forcément création. L'esprit, au début, s'accommode aux parcelles de réalité qu'il a pu saisir; mais, dès qu'il s'agit d'une réalité plus étendue, et de toute la réalité, c'est elle que nous accommodons à notre esprit; c'est notre esprit qui complète les faits, et qui les pétrit, et qui suppose entre eux des relations afin de justifier des lois. Toute philosophie est poésie.

Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que ce qu'il croyait faire; nul n'a plus senti et imaginé, alors qu'il croyait uniquement percevoir, observer et classer.

La théorie qui est censée former le support de l'Histoire de la littérature anglaise ne rend bien compte que des individus médiocres; elle n'éclaircit par conséquent que ce qui nous intéresse le moins. Elle n'explique guère les grands écrivains. Tandis que Taine se travaille à voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race; il nous les montre surtout comme des producteurs d'une certaine espèce de beauté où nous ne saurons jamais au juste ce qui revient à la race, au milieu et au moment. L'Histoire de la littérature anglaise est un livre splendide; mais le meilleur en subsisterait, la théorie ôtée ou réduite à d'assez modestes truismes.

Pareillement, «la faculté maîtresse» explique tout dans l'œuvre d'un artiste, excepté la beauté. La «faculté maîtresse» peut, en effet, se rencontrer aussi bien chez un galfâtre que chez un homme de génie.

En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception déterministe donne inévitablement des résultats moroses, quels que soient le pays ou le temps qu'il étudie. Car il remonte toujours, par l'analyse, à des causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et c'est ainsi qu'il a vu l'ancien régime et la Révolution également tristes et haïssables. Décomposés de la même façon, le moyen âge et l'antiquité lui eussent non moins sûrement paru hideux. La beauté même du siècle de Périclès, si Taine avait pu dépouiller les archives athéniennes, n'eût pas résisté à cette opération. Toute la destinée de l'humanité se résume pour lui dans le sombre tableau que trace Thomas Graindorge pour l'instruction de son neveu. (Les petits lapins, les gros éléphants... vous vous rappelez?)

Il déforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les connaître tous. Il est très peu évolutionniste, puisque sa mécanique prétend exclure le mystère et qu'il y a du mystère dans l'«évolution». Il oublie le flottant, le vague, l'imprécision, la fuite et la transformation des choses. Il immobilise le réel pour l'observer: donc ce qu'il observe n'est déjà plus le réel. Assurément, les institutions jacobines et napoléoniennes sont artificielles et oppressives; mais, en quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu modifier le peuple qu'elles enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature? Saurions-nous revenir, au régime de la décentralisation et des petites associations libres?

Peut-être y a-t-il un rapport secret entre les contrariétés de l'œuvre de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractère et dans son esprit.

Ce logicien est un poète. Cet abstracteur a le style le plus concret qu'on puisse voir. Aucun écrivain ne s'est plus continûment exprimé par des métaphores, ni plus colorées, ni développées avec plus de minutie, ni plus exactes dans le dernier détail. Cela va communément jusqu'au symbole et à la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse surprenante des images emportant pour lui la vérité du fond, ce positiviste si défiant ne se soit laissé quelquefois tromper par les mots.

Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses études sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un ascète et d'un bénédictin. Ce grand apôtre de l'observation directe a vécu très retiré, a peu communiqué, je crois, avec les hommes d'une autre classe que la sienne; et ce grand amasseur de faits les a surtout cherchés dans les livres.

Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Sylla et à César: Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable.

Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le réel aux simplifications et aux généralisations les plus impérieuses.—Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le roman naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur.

Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialité humaine, il avait fini par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale, et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à décourager.

Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu énergiquement «conservateur». (Le fut-il pour les mêmes affreuses raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsèques civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification: il demanda—ou accepta—des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie.

Mais cela n'a point aboli son œuvre écrite. Hippolyte Taine fut un de nos maîtres. La période positiviste de notre littérature,—celle qui commença vers 1855 et que nous voyons s'achever,—garde très profondément son empreinte.

On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine est l'écrivain qui nous a fait le plus fortement sentir et comprendre l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, c'est là une vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu différentes sont en train de nous attirer davantage. Et, donc, il adviendra de Taine comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs d'idées: on l'abandonnera pendant trente ans,—pour lui revenir.[Retour à la Table des Matières]

FERDINAND BRUNETIÈRE

Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de l'image que le public s'est formée de lui.

Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées.

En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et, jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels. C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement, souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son œuvre ne serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la littérature française.»

Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans. Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais jadis.

Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.

Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer» dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse». Son objet est de fixer la valeur des œuvres par rapport, non à lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.

Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons» inaperçues et surprenantes.

Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du moment et de la faculté maîtresse, M. Brunetière a trouvé la théorie de l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y amener: car le darwinisme, c'est—provisoirement—le vrai nom de l'histoire, c'est l'histoire même.

Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système, un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des œuvres particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les œuvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore.

Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies, où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du développement de ces deux plantes...

La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours contre quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il nous écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le voulais à ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a toujours des catapultes en réserve.

Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et des institutions auxquels il ne croyait pas.

De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné, activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,—à une extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle d'un Musset ou d'un Byron.

... On a dû voir parfois, dans quelque couvent du haut moyen âge, un moine théologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des témérités de dialectique à faire trembler, austère, secret, ne livrant jamais rien de son cœur ni de ses sensations, dur en apparence et étranger à tout plaisir... Un matin, ses frères le trouvaient pendu dans sa cellule, sous son grand crucifix. Que s'était-il passé? Drame de désespoir métaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus insoupçonné encore?

Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fâcheux. Mais M. Brunetière me fait songer, malgré moi, à un théologien damné.[Retour à la Table des Matières]

FRANÇOIS COPPÉE

On voit bien tout de suite qu'il y a, dans la littérature française, des écrivains du Nord et des écrivains du Midi, des Provençaux, des Gascons, des Auvergnats, des Belges, des Hellènes et des coloniaux. Mais y a-t-il des Parisiens? On peut se le demander. Car, d'abord, Paris, c'est trente-six mille choses à la fois; et puis on sait que la plupart de ceux qui passent pour représenter l'esprit de Paris sont venus des plus lointaines provinces... Et pourtant, oui, il y a des Parisiens, puisqu'il y a Béranger et puisqu'il y a M. François Coppée.

Plusieurs voient surtout, en M. Coppée, un praticien en vers et en prose, d'une habileté extraordinaire. Et je fais cette première remarque que l'auteur de la Grève des forgerons est adroit, en effet, comme un ouvrier de Paris. Mais il est encore bien autre chose. On pourrait dire que la netteté, le poli, l'aisance imperturbable et le «fini» classique de son œuvre, qui font que tout le monde peut s'y plaire, n'en laissent sentir toute l'originalité qu'aux lecteurs très attentifs.

Si l'on y veut prendre garde, on saisit chez lui d'intéressants contrastes. Il a commencé par être un parnassien pur, un artiste voluptueux et fier, uniquement dévot aux mystères de la forme. Il a écrit le Lys et l'Enfant des armures et ciselé d'irréprochables petites «légendes des siècles». En même temps il montrait, dans ses délicieuses Intimités, une sensualité fine et languissante, maladive un peu. Il pouvait mal tourner. Il pouvait tomber de la poésie parnassienne dans l'héliogabalisme, et de l'héliogabalisme dans le symbolisme, le mysticisme et la kabbale. Les jeunes gens qui le considèrent aujourd'hui comme un funeste bourgeois ne réfléchissent pas que Coppée, il y a vingt-cinq ou trente ans, parut un jeune poète très «avancé».

Or, tout de suite après le Reliquaire et les Intimités, M. François Coppée, chose assez inattendue, écrivait les Humbles. En vers modestes et familiers, dont toute l'élégance consistait dans leur souple exactitude, dont le prosaïsme n'était sauvé que par la grâce du rythme, en vers nus, tout nus, il façonnait de petits poèmes gris, tout gris, où s'exprimait, sans fausse honte, une sensibilité et parfois presque une sentimentalité de peuple. Ces ingénieuses compositions eurent très vite le suprême honneur de la parodie. Je ne rappellerai que le petit homard des Batignolles, dont une bonne fille garde les pattes pour sa mère.

On put croire d'abord que le jeune poète parnassien n'avait vu dans ces récits qu'un exercice amusant et difficile de versification, quelque chose comme le plaisir d'écrire en français des vers latins (si j'ose cette catachrèse) sur des sujets réfractaires à la poésie. Mais M. Coppée a recommencé si souvent; il y est revenu avec une si évidente complaisance qu'il faut bien qu'il y ait mis son cœur et qu'il ait trouvé, dans ces peintures en vers de la vie, des mœurs, des souffrances et des mérites des «humbles»,—et non point des «humbles» pittoresques: bergers, pêcheurs, vagabonds, gueux de Richepin, mais des «humbles» incolores: épiciers, employés, vieilles filles,—une autre douceur, plus intime, plus humaine, que celle d'accomplir des séries de tours de force.—En somme, Coppée, dans ses Humbles, a presque créé un genre; il a presque réalisé un rêve de Sainte-Beuve.

Toutefois il se pourrait qu'en dépit du rêve de Sainte-Beuve ce genre restât un peu hybride et douteux. C'est dans ses récits en prose non rimée que je goûte avec le plus de sécurité la sensibilité vive et franche de M. François Coppée. On a dit (et ce n'est d'ailleurs qu'à moitié vrai) que le réalisme de la plupart de nos romanciers était dur, hautain, méprisant; que rien n'égalait le soin avec lequel ils peignent les existences humbles ou médiocres, sinon leur dédain pour cette humilité, et qu'enfin ils n'aimaient pas les petites gens. M. Coppée les aime. Nul, si ce n'est peut-être M. Theuriet, n'a exprimé avec une sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de tout petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs, leurs ambitions; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie des détails matériels, qui devient touchante, l'immortelle poésie du cœur. Je dirais que, par là, le réalisme de M. Coppée ressemble à celui des romanciers anglais ou russes, si j'avais besoin, pour goûter nos écrivains à nous, de constater qu'ils ressemblent aux étrangers.

D'autre part, l'auteur des Humbles et des Contes rapides est, comme on sait, un compagnon de propos libres et qui, comme plusieurs d'entre nous, manque un peu d'innocence. Il a l'esprit, et il a la «blague». L'âme d'un titi supérieur sonne dans son rire, dont il est impossible de ne pas aimer le joli timbre légèrement nasillard.

Or, ce railleur est tellement ingénu qu'il est un des trois ou quatre de nos contemporains qui ont fait des tragédies,—oui, des tragédies en cinq actes où tout est pris grandement au sérieux, où se déroulent des événements imposants, où des personnages royaux se débattent dans des situations douloureuses et terribles, où s'entre-choquent les passions les plus violentes et où s'énoncent en alexandrins les sentiments les plus nobles et les plus hauts dont l'humanité soit capable. Faire des tragédies! songez à ce que cette entreprise suppose aujourd'hui de courage, de persévérance, de gravité et de foi.

Rassemblons ces traits. Un parnassien qui est un sentimental et un railleur qui fait des tragédies; un raffiné qui a l'âme populaire et un ironique qui a l'âme enthousiaste... Ne vous le disais-je pas que M. François Coppée, lui du moins, est bien de Paris? Il est même le seul de nos poètes qui soit de Paris à ce point.

Car on trouve dans ses pages, épuré et revêtu de beauté par son clair génie, ce qu'il y a de meilleur et de plus généreux dans les sentiments du gavroche, de la grisette, du garde national, du chauvin et aussi de l'ouvrier révolutionnaire, du médaillé de Sainte-Hélène et pareillement du barricadier. Ses causeries du Journal nous le montrent baguenaudant à travers sa bonne ville, se mêlant volontiers au populaire, attendri et frondeur, excusant les misérables, sévère aux bourgeois et aux politiciens, paternel aux jeunes gens, évangélique jusqu'à la plus noble imprudence, et conciliant cet évangélisme avec le culte du grand Empereur, qui n'est, chez lui, que le culte de l'effort et de la volonté héroïque; saluant un vague bon Dieu, célébrant le printemps et sa mie, se racontant lui-même avec une bonhomie charmante; d'ailleurs artiste toujours soigneux, mais, autant qu'artiste, brave homme. Ainsi, depuis quelques années surtout, nous avons vu Coppée devenir insensiblement le Béranger de la troisième République.

Il a fait une chose très singulière et très audacieuse dans sa simplicité. Il a fait entrer Lisette à l'Académie. Académicien, confrère d'un évêque, de plusieurs ducs et de divers professeurs et moralistes, il n'a pas été hypocrite; il n'a pas craint de chanter l'idylle faubourienne de sa quarante-cinquième année. Et cette franchise lui a réussi. Sa dernière Elvire, fleur pâlotte et douce, nimbée, à travers les losanges d'une maigre tonnelle, par les derniers rayons du soleil couchant sur la Marne, n'a point paru sans poésie. Et même peu de livres de vers respirent autant de sincère tendresse et de mélancolie pénétrante que cette si jolie Arrière-Saison...[Retour à la Table des Matières]

EUGÈNE MELCHIOR DE VOGÜÉ

Une de ses caractéristiques, c'est d'être un auteur à «considérations»,[4] de ne pouvoir écrire trois lignes sans «s'élever» à des idées générales.

Ces idées ne sont jamais insignifiantes. Cosmopolite par la culture, avec de belles parties d'esprit philosophique, M. de Vogüé, ayant beaucoup vu, peut beaucoup comparer et, par suite, beaucoup abstraire.

Ces idées sont, presque toujours, majestueusement tristes. Depuis dix ans, M. de Vogüé nous parle, presque sans interruption, du malaise de nos âmes. Il a repris, avec quelques variantes, la chanson de 1830. Je crois que ce malaise, il l'éprouve pour son compte. Intelligence haute et mélancolique,—mélancolique d'être haute, et haute pour les mêmes raisons qui la font mélancolique,—il ne paraît pas d'aplomb dans sa vie. Il a un peu l'air d'un exilé, et cela de diverses façons.

Sous l'ancien régime, même sous la Restauration, sa carrière eût été toute tracée. Il eût été dans les grandes charges de l'armée, du gouvernement ou de la diplomatie. Sa rêverie se fût dissipée en action. Gentilhomme éclairé, à tendances libérales, il eût écrit, dans ses vieux jours, des Mémoires où l'on remarquerait de la finesse et de l'élévation. Son existence aurait été, en dépit de quelques agitations de surface, harmonieuse et paisible. Mais aujourd'hui la vie est plus difficile aux descendants de l'ancienne aristocratie, quand ils ne sont pas très riches et quand ils ne se résignent ni à l'oisiveté ni à la nullité. Ils ne trouvent plus leur place faite. Ils ont plus de peine à se faire nommer députés qu'un cabaretier ou un coiffeur... Et ainsi, M. de Vogüé semble d'abord exilé dans son temps.

Mais voici qui lui est plus particulier. Ce temps, il l'a aimé. Il en a connu l'âme souffrante; et, comme il prend tout très au sérieux, il est un des premiers qui se soient employés à la guérir. Pour cela, il a découvert l'Évangile. Il l'a découvert dans le roman russe, vous n'avez pas oublié avec quel succès. Il a jugé que Balzac, Sand et Flaubert ensemble étaient bien peu de chose auprès de Léon Tolstoï ou de Dostoïewsky... C'est presque toujours à des étrangers qu'il a demandé son aliment spirituel. Et ainsi, tout en l'aimant, il a semblé exilé dans son pays.

D'autre part, il a l'esprit inquiet, généreux et hardi. Il n'a peur ni des faits ni des idées. Il accepte la démocratie. Il a de très larges vues d'historien et de belles pénétrations. Il a, dans ces derniers temps, beaucoup encouragé le pape. Mais, comme il est académicien, qu'il mène forcément une vie plutôt artificielle et mondaine, la vie que son nom et sa condition lui imposent, et qu'il est, quoi qu'il fasse, sinon d'une coterie, au moins d'une société, avec qui sa pensée intime n'a presque rien de commun, il semble, en quelque manière, exilé dans son monde.

Je l'ai prié, un jour, bien indiscrètement, de formuler son credo. Lorsqu'il s'écriait: «Croyons!» sans nous dire à quoi, je l'ai comparé à ces ténors qui chantent: «Marchons!» sans bouger de place. C'était pure taquinerie. Le devoir de pitié, de charité, d'aide mutuelle et de renoncement peut être promulgué en dehors de tout dogme confessionnel ou philosophique. C'est le cas de dire, comme ce personnage de Molière: «J'y crois pour ce que j'y crois.» Néanmoins, si j'ose le dire, la conception du devoir, chez M. de Vogüé, ne me paraît que provisoirement coupée du dogme catholique. Il sait très bien lui-même qu'il mourra confessé... Et ainsi, en attendant, il semble exilé de sa religion et exilé dans sa morale.

Enfin il se préoccupe extrêmement des humbles et des petits; il se penche sur le peuple. Sévère pour l'individualisme, désireux de sentir avec les masses, il épie le réveil, la transformation morale qui se prépare peut-être dans leurs ténèbres. Il est merveilleusement évangélique d'intention.—Et cependant pas de style moins évangélique et moins «populaire» que le sien. Sa forme a quelque chose de fastueux et d'orgueilleux; elle manque de simplicité et de bonhomie à un degré invraisemblable. M. de Vogüé est de ceux qui ont le mieux gardé, sur un fond rajeuni, le geste de la prose du temps de Louis-Philippe. Il abonde en métaphores savantes. Il a des paraboles, mais de mandarin. Évidemment, il n'y aura jamais de communication entre la foule et lui. Aucun ignorant ne le comprendrait. Lui-même s'en rend parfaitement compte. Il s'en est remis un jour, du salut de l'humanité, à quelque capucin qui tout à coup surgira... Bref, il est comme exilé dans son grand style.

C'est du sentiment de tous ces exils qu'est faite sa tristesse. Il a au front le pli soucieux de Vauvenargues et de Vigny, auxquels il fait songer; et c'est le Chateaubriand de la troisième République.[Retour à la Table des Matières]

PAUL HERVIEU

C'est le peintre le plus véridique des mœurs de ce petit monde qu'on appelle «le monde».

Paul Bourget nous décrit des mondains et des mondaines d'exceptionnelle qualité morale. Lavedan et Gyp, l'un avec son imagination pittoresque, l'autre avec sa gaminerie si drue, nous déroulent surtout l'extérieur du guignol mondain, peignent en superficie des âmes futiles en effet et superficielles.

Plus analyste que dialoguiste ou aquarelliste, M. Paul Hervieu a vu ce que recouvrent, après tout, ces surfaces. Il a vraiment fait la «physiologie» des mondains, pour employer une expression qui fut à la mode il y a cinquante ans. Il nous a montré, comme elle est dans son fond, l'existence monstrueuse des hommes et des femmes du monde qui ne sont que cela, des riches qui ne vivent que pour paraître, pour observer des rites de vanité qu'ils ne comprennent même pas—et pour jouir. Il nous a fait concevoir de secrètes analogies entre cette vie-là et celle que mènent, à l'autre bout de la société, les «joyeux» et les «joyeuses» des boulevards extérieurs, qui sont des oisifs, eux aussi, mais moins polis, et pressés de nécessités qui ne leur permettent pas d'être inoffensifs.

Flirt exprime avec une tranquillité terrible l'immensité de la niaiserie et du néant des mondains. C'est, parmi des élégances et des plaisirs stupéfiants à force d'être conventionnels, l'histoire d'un adultère «décent», accablant de nigauderie, d'insincérité, de banalité, de nullité. La sensation du vide intellectuel va jusqu'au vertige.

Mais, le «monde» étant, au fond, un libre harem épars, dissimulé, inavoué (songez, par exemple, à la nécessaire signification du décolletage des femmes), le vernis de la vie dite élégante doit forcément recouvrir de sourdes brutalités. M. Paul Hervieu nous les révèle dans Peints par eux-mêmes, ce quasi chef-d'œuvre. Il ne s'agit pas seulement ici, comme dans les romans d'Octave Feuillet, de passions tragiques, de violents drames raciniens, «distingués» quand même, mais de sensualité toute crue, de vices, de vilenies déshonorantes, de crimes, de «faits-divers» de forte saveur. Escroquerie, avortement, chantage, suicide avant les gendarmes, amours effrénées, de même essence que celles qui finissent, dans les bouges ou sur les «fortifs», par un coup de surin: c'est de quoi se compose l'aventure du brillant Le Hinglé et de l'exquise Mme de Trémeur. Certains mondains redeviennent ainsi des primitifs, et même des primates. Mais la surface reste souriante et concertée, et la bonne douairière de Pontarmé n'a rien vu ni rien compris.

M. Paul Hervieu s'est préparé de loin, de très loin, à l'œuvre par laquelle, surtout, il vaut.

Il a commencé par aimer le type le plus contraire à celui de l'homme du monde: le type du réfractaire, de l'homme qui vit volontairement en dehors des conventions (Diogène le chien). Puis il a compris et aimé les humbles héroïques (l'Alpe homicide) et hanté la montagne et la vierge nature avant les salons.

De là, chez M. Hervieu, l'absence complète de snobisme, la redoutable clarté du regard, la justesse de la perspective. Perrichon a raison: «Que l'homme, même du monde, est petit, vu de la mer de Glace!»

Puis, il a écrit des histoires de fous dont on peut se demander si ce sont des fous (l'Inconnu, les Yeux verts et les Yeux bleus), et étudié certains mystères soit de l'imagination, soit de la chair et du système nerveux (l'Exorcisée).

De là sa compétence et son acuité dans la description d'un monde dont la grande occupation est l'amour et en qui l'excitation artificielle et continue des sens aboutit volontiers aux énigmatiques névroses.

Ainsi, l'alpinisme d'une part, la charcotisme de l'autre—sans compter certains exercices d'observation minutieuse et ironique (Deux Plaisanteries)—ont contribué à faire de M. Paul Hervieu le peintre le plus pénétrant peut-être, le plus profond, le plus hardi—et le moins suspect d'illusion ou de complaisance—des infortunés mondains[5].

Assurément je voudrais qu'il écrivît une langue moins difficile et d'une syntaxe plus sûre. Il le pourrait sans rien perdre de sa froide et coupante subtilité. Mais tel qu'il est, et mutatis mutandis (relisez, je vous prie, les lettres du prince de Caréan), je ne suis pas éloigné de considérer dès maintenant Paul Hervieu comme notre Laclos[6].[Retour à la Table des Matières]

MARCEL PRÉVOST

Il n'est pas de plus habile jeune écrivain que M. Marcel Prévost. Je n'en vois point qui ait plus adroitement administré de plus heureux dons naturels. Avec le talent il a, au plus haut point, le savoir-faire.

La malignité publique est telle qu'on voudra peut-être voir, dans cette constatation, une manière de mauvais compliment. Pourquoi? Ce dont vous faites un mérite à un trafiquant ou à un homme politique, pourquoi votre pudeur s'en offenserait-elle quand vous le rencontrez chez un artiste? Un romancier est-il obligé d'être gauche dans sa conduite? «Vous n'en parlez que par envie.»

Admirons, dès ses débuts, la précision de coup d'œil et la sûreté de calcul de ce polytechnicien. Il fut des premiers, voilà huit ou dix ans, à discerner que le naturalisme touchait à son déclin, et il eut l'idée de s'en ouvrir à M. Dumas. Alors que ni Octave Feuillet ni M. Victor Cherbuliez n'avaient cessé d'écrire, il proclama qu'il était urgent d'inventer le «roman romanesque». Et il l'inventa. «Cette chaise était libre, dit-il, je m'en suis emparé.» Et M. Dumas, bonhomme, répondit: «Asseyez-vous donc.»

Et M. Prévost se mit à cuisiner des romans,—romanesques si l'on veut (je ne pense pas que lui-même tienne beaucoup à cette étiquette),—disons simplement des romans d'amour, où je vois bien qu'il y a moins de gros mots que dans les livres de M. Zola, mais où je doute parfois qu'il y ait plus de chasteté.

Toujours adroit et lucide, M. Marcel Prévost tira un excellent parti des enseignements qu'il avait reçus chez les Pères de la rue des Postes, de sa connaissance sérieuse de la morale chrétienne,—connaissance qui n'abonde pas chez nos écrivains,—et, spécialement, de l'exacte notion qu'il avait du «péché».

Son premier roman, le Scorpion, est remarquable par de très justes descriptions de la vie d'un grand collège ecclésiastique et des formes particulières que peut prendre l'incontinence chez un jeune clerc.—Dans Mademoiselle Jaufre, qui est peut-être son meilleur ouvrage, il développe une sorte de corollaire du mot de saint Paul sur la «loi» qui «fait le péché», et, nous contant l'histoire d'une fille élevée selon la nature par un père à théories, il montre comment, à cette âme primitive, c'est le péché qui révèle la loi.—L'inspiration de la Confession d'un amant est plus chrétienne encore, et il s'y ajoute le tolstoïsme filtré de MM. de Vogüé et Desjardins. Le héros du livre, ayant mâché la cendre amère que la faute laisse après soi, n'a plus de repos qu'il n'ait trouvé une grande cause humaine et chrétienne à qui dévouer son corps et son âme, et se précipite de l'amour dans la charité...

On sait que jamais tant de soutanes n'ont traversé les romans, ou même les comédies, que depuis une dizaine d'années, soit réveil d'un vague et équivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mêler de piment aux choses de l'amour les choses de la religion. Mais les soutanes de M. Prévost sont vraies. Les amours de la femme de quarante ans, dans l'Automne d'une femme, s'encadrent entre deux confessions, deux entretiens de la pécheresse avec son directeur, où le ton est singulièrement juste, la casuistique pénétrante, l'orthodoxie irréprochable. M. Marcel Prévost doit cela à sa pieuse éducation. J'en reconnais aussi des traces dans sa complaisance et sa compétence à peindre les doux adolescents, timides, tendres, faibles et scrupuleux, de rôle passif, plus jeunes que la femme aimée, et beaucoup plus séduits que séducteurs... Il a donné des frères charmants au délicieux Hubert Liauran de M. Paul Bourget.

Il semblait que, par la Confession d'un amant, M. Marcel Prévost se fût lui-même condamné à une certaine sévérité d'imagination et de style. Or, il s'en faut d'extrêmement peu qu'il n'y ait du libertinage dans ses Lettres de femmes et dans ses études sur l'Adultère. À mesure que M. Bourget tournait au piétisme, devenait un romancier purement anglo-saxon, M. Prévost glissait à une spécialité dangereuse, qui exige, pour ne paraître pas un peu ridicule, beaucoup d'aplomb à la fois et de tact chez celui qui la détient et la professe: la spécialité d'écrivain «féministe», de docteur ès sciences de l'amour, consulté par les perruches troublées.

Mais, là est le piquant, l'immoralité courageuse des peintures commente et «illustre», chez M. Marcel Prévost, une doctrine très sûre, presque austère. Par exemple, il n'hésite point à noter et à condamner, non sans la décrire, l'impudicité de la plupart des jeunes mariées. Il conseille toujours, finalement, la vertu stricte. C'est un rigoriste qui, ferme sur ses conclusions, ne craint pas d'insister sur les choses contre lesquelles il conclura. Avec sa finesse expérimentée, sa hardiesse enveloppée de la grâce d'un style souple, clair, abondant; un peu flou, sa sensualité et son orthodoxie qui se donnent du prix et du ragoût l'une à l'autre, il n'est pas loin de réaliser un type rare: celui de l'érotique chrétien[7].[Retour à la Table des Matières]

LE CHAT-NOIR

Cet ingénieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser, qu'il est sorti de sa «période héroïque». On a publié dernièrement un volume de ses Gaîtés. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a été et ce qu'il a fait.

Vous connaissez le petit théâtre de la rue Victor-Massé. Au-dessus de la lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir, à la queue en tringle, aux contours simplifiés, un chat de blason ou de vitrail, qui pose une patte dédaigneuse sur une oie effarée. Ce chat représente l'Art, et cette oie la Bourgeoisie.

Mais, contrairement aux traditions, cette oie et ce chat ont eu ensemble les meilleurs rapports. L'oie, reçue chez le chat—non gratuitement—s'est crue en pays de bohème; et c'est, en somme, le chat qui a galamment «exploité» l'oie, tout en l'amusant, et même en lui ouvrant l'intelligence.

Le Chat-Noir a joué son rôle dans la littérature d'hier. Il a vulgarisé, mis à la portée de l'oie une partie du travail secret qui s'accomplissait dans les demi-ténèbres des Revues jeunes.

Il a été des premiers à discréditer le naturalisme morose, en le poussant à la charge. Il a, je ne dis point inventé (car nous avions eu Richepin et, avant Richepin, Alfred Delvau), mais rajeuni et propagé le naturalisme macabre et farce par les chansons de Jules Jouy et d'Aristide Bruant. Il a révélé aux gens riches et aux belles madames la «poésie» des escarpes et de leurs compagnes, les boulevards extérieurs, les «fortifs» et Saint-Lazare, et ce que c'est que «pante», que «marmite», que «surin», que «daron, daronne et petit-salé...»

Et, en même temps, le Chat-Noir contribuait au «réveil de l'idéalisme». Il était mystique, avec le génial paysagiste et découpeur d'ombres Henri Rivière. L'orbe lumineux de son guignol fut un œil-de-bœuf ouvert sur l'invisible. Mais, au surplus, le conciliant félin nous a appris que le mysticisme se pouvait allier, très naturellement, à la plus vive gaillardise et à la sensualité la plus grecque. N'est-ce pas, Maurice Donnay?

Au fond, le digne Chat resta gaulois et classique. Il eut du bon sens. Quand il choisit Francisque Sarcey pour son oncle, ce ne fut point ironie pure. Quelques-uns des Schaunards de cette bohème tempérée furent ornés des palmes académiques. Le Chat eut l'honneur d'être loué un jour sous la coupole de l'Institut. Il tenait à l'opinion du Temps et du Journal des Débats. Son idéalisme n'a jamais «coupé» ni dans la «Rose✝Croix», ni dans la poésie symboliste. Il a raillé celle-ci,—oh! les étonnants vers amorphes de Franck Nohain!—comme il avait décrié d'abord le naturalisme de Médan.

Puis, le Chat-Noir a été patriote, et chauvin, et grognard. Comme la vogue des «gigolettes», et comme la piété vague et veule qui nous émeut sur les Madeleines et sur les Izéyls, la napoléonite qui nous travaille est un peu venue de lui. Vous vous rappelez l'Épopée, de Caran d'Ache. Le Chat, sur quelques menus points, fut un précurseur.

Il a, avec ce même Caran d'Ache, avec Willette et Steinlen, rajeuni la «caricature» (j'emploie ce mot devenu impropre, faute d'un meilleur). Et il a restauré, en lui donnant une forme neuve, la «vieille gaieté française».

Car il eut pour nourrisson le bienfaisant Alphonse Allais. (Je veux nommer aussi, tout au moins, Georges Auriol, ne pouvant les nommer tous.) Allais vaudrait, à lui seul, une étude. Allais a certainement enrichi l'art du coq-à-l'âne et de l'absurdité méthodique. Toujours le burlesque a suivi les évolutions de la littérature dite sérieuse. De même que la fantaisie de Cyrano de Bergerac répercute tout le pédantisme fleuri du temps de Louis XIII, de même qu'un grand nombre des facéties de Duvert et de Labiche supposent le romantisme: ainsi les écritures bizarres d'Alphonse Allais, par leurs tics, clichés et allusions, par le tour indéfinissable de leur rhétorique et de leur «maboulisme», impliquent toute l'anarchie littéraire de ces quinze dernières années...

(Laissez-moi ouvrir ici une parenthèse. Quelques types curieux florirent dans cet illustre cabaret. Tel, le pianiste Albert Tinchant. Il n'était pas sobre, mais il était doux; il faisait de petits vers tendres et langoureux, pas très bons. Pendant cinq ou six ans, il vécut sans jamais avoir un sou dans sa poche, très heureux. Son incuriosité fut telle, ou sa pauvreté, qu'il ne trouva pas le moment—ou le moyen—d'aller, en 1889, voir l'Exposition. Le trait me semble rare. Tinchant mourut à l'hôpital. Il avait été autrefois, en rhétorique, un de mes meilleurs élèves. Jamais il ne me demanda rien, qu'une mention dans ma chronique dramatique. Celui-là était un bohème-né, un bohème authentique. Je suis bien fâché qu'il n'ait pas eu de génie.)

Vous avez vu tout ce que nous devons au Chat-Noir. Ce chat éclectique, qui sut réconcilier la bourgeoisie et la bohème, forcer les gens du monde à payer, très cher, tant de bocks, et tantôt les attendrir sur des histoires pieuses, tantôt les scandaliser avec modération et leur donner l'illusion qu'ils s'encanaillaient; ce chat qui sut faire vivre ensemble le Caveau et la Légende dorée, ce chat socialiste et napoléonien, mystique et grivois, macabre et enclin à la romance, fut un chat «très parisien» et presque national. Il exprima à sa façon l'aimable désordre de nos esprits. Il nous donna des soirées vraiment drôles.

Nous prions les futurs historiens de la littérature de ne point refuser un salut amical à cet ingénieux descendant du Chat-Botté. Comme son aïeul, il connut plus d'un tour et valut à son maître un beau château.[Retour à la Table des Matières]

LE GÉNÉRAL DE GALLIFFET

C'est un beau soldat. Voici les principaux motifs de l'«image d'Épinal» qu'on lui pourrait consacrer:

À dix-sept ans, engagé volontaire, il a son premier duel avec un prévôt d'armes, et le tue.—Sous-lieutenant, il parie de sauter à cheval dans la Saône du haut d'un pont, et gagne le pari.—En Crimée, il traverse les lignes russes pour rejoindre une dame qui l'attend de l'autre côté.—Au Mexique, une grenade lui ouvre le ventre. Il survit on ne sait comment, avec un ventre d'argent, dit la légende.—À Sedan, il conduit une des charges héroïques.—Il entre dans Paris avec l'armée de Versailles. (On s'est avisé qu'il avait manqué, dans cette affaire, de modération et de nuances. Cela est possible. Il est certain qu'il y eut, parmi les fusillés, des innocents et des inconscients; il est certain aussi que le triage en était alors difficile. Puis, je vous prie de relire les articles parus dans les journaux au moment des incendies de la Commune. Enfin, je ne vous donne pas cet homme pour une âme hésitante et douce; et, au surplus, ce serait l'offenser que de trop plaider pour lui les circonstances atténuantes.)—Quelques années après, il démolit une statue de la République.—Un peu plus tard, ayant réfléchi, il met sa main dans celle de Gambetta.

Maigre, élégant, les pommettes saillantes, les yeux clairs et froids, un peu du nez de Condé, la voix forte et comme bourdonnante, toute sa personne exprime une farouche énergie. On sent qu'il dut être un extraordinaire entraîneur d'hommes. Très dur pour lui-même, strict avec les officiers, il était bon pour les soldats, d'une bonté protégeante d'aristocrate. Vous trouverez sa chromolithographie dans quantité de bureaux de tabac de village; et là, les receveurs buralistes, vieux médaillés, vous diront ce qu'il fut, ce qu'il obtenait de ses hommes, vivant près d'eux, couchant avec eux sur la paille, refusant le lit des bourgeois.

Né pour la guerre,—et pour la guerre d'autrefois, celle qui était vraiment une profession et où la bravoure individuelle avait souvent le premier rôle,—il eut une joie frénétique de vivre, commune chez ceux dont le métier est de donner la mort et de la mépriser. Ici, l'image d'Épinal déroulerait la légende de sa vie civile: les Tuileries, Compiègne, duels, enlèvements, folies... Et une dernière vignette nous montrerait, la soixantaine venue, le général rêvant. Rêvant à quoi? On ne sait, mais peut-être l'entrevoit-on.

Il apparaît, par sa complexion, comme un soldat-gentilhomme de jadis, un maréchal de camp de l'ancien régime ou tout au moins un général risque-tout du premier empire, égaré dans une démocratie niveleuse, empêtré dans des charges bureaucratiques autant que militaires, commandant durant une paix interminable une armée de citoyens et d'électeurs où le patriotisme abonde plus que le tempérament et l'esprit proprement guerriers. D'où, chez le général, un malaise et une angoisse, le sentiment d'une disconvenance croissante entre sa personne et son emploi, entre ses facultés et le milieu où elles ont à s'exercer, entre son idéal de vie et l'état politique de la société où il est condamné à vieillir. Imaginez Villars, ou seulement Marbot, revenant parmi nous. Sourdement, il regrette les soldats du service de sept ans, et les grognards et peut-être, par delà, les partisans et les mercenaires. Il se sent désorienté et désheuré.

Et rien à faire, il le comprend. Je ne pense pas que l'aventure d'un autre général l'ait un instant abusé ou tenté. Mais il se dit qu'une des formes les plus brillantes de la vie d'autrefois, et celle même où tout semblait le prédestiner, est profondément modifiée, mutilée, amoindrie. Changées, la figure et l'âme des armées, changée, la guerre. Et, comme on sait qu'elle ne sera plus ce qu'elle a été tout en ignorant ce qu'elle sera, il est effrayé de cet inconnu. Des armées de deux millions d'hommes, la mélinite, la poudre sans fumée, les fusils à tir rasant, et tout le reste, cela veut une tactique nouvelle: que sera-t-elle? et qui en détient le secret?

Il pressent que les méthodes futures laisseront peu de place au déploiement des qualités par lesquelles surtout il vaut, et que la guerre à venir ne sera plus sa guerre. Et, par un mouvement excusable, ces méthodes mal déterminées encore, mais apparemment contradictoires à ses aptitudes, cette guerre trop savante, peu avantageuse aux «héros», il s'en défie, il les appréhende pour nous. Il se demande à quoi aura servi d'emprunter à l'ennemi son système de recrutement si l'on n'a pas su lui emprunter du même coup son âme patiente, endurante, disciplinée, encline au respect...

Si l'on s'était trompé, pourtant? Qui sait, après tout, si, dans cet immense et sanglant jeu de mathématiques, les chefs héroïques prompts à payer de leur peau et les troupiers d'antan, les «troupiers finis», ne pourront pas jouer un rôle inattendu? Mais y seront-ils encore, ces troupiers? Puis, il songe que, en tout cas, il sera trop tard pour lui, que la fâcheuse «limite d'âge» le guette, que la retraite ajoutera à l'oisiveté de ses vingt dernières années une vieillesse inutile et qu'il n'aura rempli ni tout son mérite ni toute sa destinée naturelle. Concevez, je vous prie, sa mélancolie et son pessimisme.

Les a-t-il laissé percer devant des reporters? Non, puisque le fait a été nié publiquement par le ministre de la guerre. Mais, quand il aurait trahi, dans un moment d'imprudente expansion, son désenchantement et sa défiance, aurait-il donc commis une infamie? Assez d'affirmations optimistes compenseront cette boutade, la réduiront à un avertissement maussade, peut-être utile. Et il est d'ailleurs singulier que ceux qui ont accablé le général persistent à tenir pour criminelle la phrase du maréchal Lebœuf sur les boutons de guêtre.[Retour à la Table des Matières]

LES VEUVES

À moins d'être très bonne, très simple, très modeste, et aussi d'avoir aimé son défunt «pour lui-même»,—ne croyez pas que ce soit facile, le rôle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme célèbre.

On risque ou de paraître accaparer sa mémoire, ou d'en sembler trop détachée, d'avoir l'air trop consolé, ou trop bruyamment inconsolable; de porter trop fièrement les reliques, et tantôt de s'en attribuer les miracles, tantôt de croire qu'elles en font toujours, alors qu'elles n'en font plus... À tout mettre au mieux, cela nous est si égal, au bout d'un certain temps, que vous soyez veuve de quelqu'un qui est dans le Larousse!

Il y a celles qui passent leur restant de vie, généralement très long, à exploiter, avec un soin âpre et pieux, les livres de leur mort, à vider ses fonds de tiroirs, à publier ses œuvres posthumes, niaiseries de jeunesse, notules, broutilles. Et cela peut durer indéfiniment, et ces œuvres posthumes, elles pourraient les écrire elles-mêmes. Elles les écrivent peut-être. Ces veuves «continuent le commerce du défunt», selon l'épitaphe connue.

Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur illustre époux que, de très bonne foi, elles considèrent sa gloire, non comme héritée par elles, mais comme acquise en commun avec lui. Elles détiennent, elles captent, elles défendent leur mort. S'il fut de l'Académie, elles revendiquent le droit de lui choisir seules son successeur, car son fauteuil leur appartient. Elles ne savent plus bien si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles; et,—la mode étant que les femmes d'un certain rang signent de leur nom de jeunes filles,—si leur mari s'appelait Shakspeare et si elles s'appellent Durand, elles font suivre, dans leur signature, un «Durand» énorme d'un «Shakspeare» menu et gribouillé. Cela s'est vu.

Il y a celles dont le mari fut un homme essentiellement élégant et qui eut de belles relations. Celles-là pensent l'honorer en continuant l'élégance de sa vie, en rendant publique l'élégance de leurs souvenirs; en se conformant à l'idéal mondain exprimé dans ses livres, en se donnant l'air—piété touchante—d'être pareilles aux personnages que sa futilité affectionna. C'est d'une de celles-là, mêlée, sous son crêpe de deuil, aux divertissements de quelque villégiature aristocratique, qu'une méchante langue dit un jour: «Oui, c'est bien ainsi que ce pauvre un tel aurait voulu être pleuré.»

Il y a celles qui étaient au moins égales, par l'esprit et le talent, au mari qu'elles pleurent, et qui, tant qu'il vécut, se sont tues, se sont cachées, ont suivi ses succès, du fond de leur retraite volontaire, comme des mères indulgentes. Le veuvage, la médiocrité de situation qui a suivi, les ont fait sortir, malgré elles, de ce charitable effacement. Elles se sont mises à écrire à leur tour; et la grâce la plus aisée, l'expérience la plus fine et la plus clémente, le spiritualisme le plus délicat ornent leurs récits; et c'est en ajoutant au meilleur de ce qu'il passait pour représenter qu'elles gardent le nom dont elles sont dépositaires.

Il y a celles dont le défunt n'eut qu'une célébrité viagère, bruyante peut-être à son heure, mais d'ordre subalterne, et qui nous étonnent par le faste de leur culte, car nous ne savons déjà plus de quoi elles se souviennent.

Il y a celles, ô mon bon maître Renan, qui meurent quelques mois après leur compagnon, tout simplement. Et nous ne pouvons exiger, je l'avoue, que toutes soient ainsi.

Il y a les frères veufs, dont le mort avait du talent, et qui en ont aussi peut-être, mais qui, pouvant tranquillement jouir d'une gloire indivise, ont voulu, par leurs productions personnelles, nous mettre à même de dégager de l'œuvre commune l'apport du défunt. Et il a quelquefois paru que cela était imprudent: mais cela était assurément généreux et d'une exquise piété détournée.

Et enfin, parmi les veuves, il en est une dont la souffrance ne fut connue des profanes qu'en tant qu'elle était liée à un deuil public; dont toute la conduite récente ne fut que modestie, dignité simple et discrète, charité, désintéressement sans effort, et que nous avons saluée tous avec le respect le plus ému pour le noli me tangere de sa profonde et silencieuse douleur.

... Et, pour la plupart des autres, ce que j'en ai pu dire ne se ramène-t-il pas à cette vérité, à la fois nécessaire, mélancolique et rassurante, que les morts n'arrêtent pas la vie?[Retour à la Table des Matières]