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Les conteurs à la ronde

Chapter 9: IX — HISTOIRE DE L'INVITÉ.
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About This Book

A collection of short stories unfolds around a festive gathering where family members share tales in a cozy setting. Each narrative explores themes of family, social status, and personal reflection, with characters ranging from a poor relative to a devoted child. The stories delve into the lives of various individuals, revealing their struggles, aspirations, and relationships. As the evening progresses, the storytelling fosters a sense of connection and nostalgia among the participants, highlighting the importance of memory and tradition during the holiday season.

En parlant ainsi, Tom arma de même l'autre pistolet, et regardant d'un air d'audace des deux côtés de la route, il semblait porter, aux bandits qui pouvaient y être cachés, le défi de se montrer et de venir recevoir la récompense de leurs forfaits. Quant à l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions à un acte de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois, c'était une prodigieuse rodomontade. Tom avait le coeur si tendre, que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une semaine! Cependant, à l'entendre, vous l'auriez pris pour un Richard III civil, sans amour, pitié, ni peur.» Ses favoris n'étaient pas moins féroces que ses paroles et lui donnaient l'air d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine! Il continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en implacable exécuteur des vengeances des lois, jusqu'à ce que nous eussions atteint la petite ville où résidait un de nos clients et où l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches à sa destination. Tom entreprit cette tâche. Le village ou devaient être délivrées les autres sacoches n'étant situé qu'à un mille plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait à travers champs, après s'être débarrassé de l'argent. Avant de me quitter, il visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfonça d'un air crâne dans la poche extérieure de son par-dessus et s'éloigna d'un pas majestueux, tenant la sacoche à la main.

Resté seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gaîment vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux voleurs, malgré la conversation de Tom Ruddle.

Notre second client habitait à l'entrée du village; c'était un fermier dont les opérations agricoles exigeaient l'emploi de beaucoup de numéraire. Je m'arrêtai au coin de la petite rue étroite et sombre qui conduisait à sa maison, et mon absence ne pouvant se prolonger au-delà de quelques minutes, je quittai le cabriolet pour porter plus vite une des sacoches à son destinataire. Cette opération faite, je pris congé de lui, après avoir refusé stoïquement toutes ses invitations, tant il me tardait d'être dans mon cabriolet. Tout-à-coup, j'aperçus à la clarté des étoiles, car la nuit était venue, un homme monté sur le marche-pied et fouillant sous le siège. Je m'élançai sur lui. L'homme, alarmé par mon approche, se retourna rapidement, et, me présentant le canon d'un pistolet, il fit feu si près de mes yeux qu'un instant je restai comme aveuglé. L'action fut si soudaine et ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus tout hors de moi, sachant à peine si j'étais vivant ou mort!

Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait la détonation d'une arme à feu. J'appuyai ma main sur la jante de la roue, tâchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La première chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je me hâtai alors de regarder sous le siège, et, à mon grand soulagement, je vis que la troisième et dernière sacoche était bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec un couteau: apparemment le voleur s'était proposé d'emporter l'or sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses traces.

«S'il faut vous le dire? dit une voix tout près de moi, au moment où j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. Décharger des pistolets pour faire peur aux gens! Cela a-t-il le sens commun? Vous aurez jeté l'alarme dans tout le village.»

«Tom, lui répondis-je, voici le moment de montrer votre courage. Un homme a volé l'argent resté dans le cabriolet, ou du moins tenté de le faire; et il a fait feu sur moi presque à bout portant.»

Tom devint visiblement pâle à cette nouvelle «N'y en avait-il qu'un?» demanda-t-il.

«Un seul!»

«Alors ses complices sont près d'ici. Que faut-il faire? Si je réveillais le fermier Malins pour lui dire de venir à notre aide avec tout son monde!»

«Non, gardez-vous-en bien, lui répondis-je. J'aimerais mieux affronter une douzaine de balles de pistolet que de faire connaître à la banque mon manque de prévoyance. Cela me ruinerait pour la vie. Comptons d'abord l'argent de la sacoche: remettons-la tranquillement, si le compte est juste, à son destinataire qui habite aussi près d'ici, cherchons ensuite les traces du voleur.»

Ce n'était qu'une sacoche de cent guinées; nous ne les comptâmes pas néanmoins sans un tremblement nerveux. Il y manquait trois guinées, que nous pouvions heureusement suppléer de notre poche, grâce à nos appointements trimestriels tout récemment touchés. Je laissai Tom un instant seul, je remis la sacoche à sa destination, sans dire un mot du vol, et rejoignis mon compagnon.

«Maintenant il s'agit de savoir par où il s'en est allé!» dit Tom, reprenant un peu de son ancien air et brandissant sou pistolet comme le chef d'un choeur de bandits dans un mélodrame.

Je lui avais dit que, dans ma première stupéfaction, je n'avais pas remarqué de quel côté le voleur battait en retraite. Tom était un braconnier expérimenté, quoique fils d'un ecclésiastique: il eût pu donner un meilleur exemple.

«J'ai entendu un lièvre bouger à cent pas de distance, me répondit-il en collant son oreille contre la terre gelée; fût-il à un quart de mille, j'entendrai notre voleur se mouvoir.» Je me couchai à terre comme lui. Nous fîmes longtemps silence; on n'entendait que notre respiration et celle de notre vieux cheval.

«Chut! dit enfin Tom, il sort de son couvert; j'entends les pas d'un homme, bien loin à gauche. Prenez votre pistolet et venez avec moi.

Je pris donc le pistolet, dont je trouvai la pierre abaissée sur le bassinet; le voleur avait tiré sur moi avec ma propre arme. Il n'était pas étonnant qu'il eût tiré si vite et si mal, car Tom avoua qu'il croyait se souvenir d'avoir oublié de désarmer le pistolet.

«Que cela ne vous inquiète pas, dit Tom; s'il faut vous le dire? mon intention est de lui brûler d'abord la cervelle avec mon pistolet. Vous pouvez ensuite lui briser le crâne avec la crosse du vôtre. S'il faut vous le dire? il ne sert à rien d'épargner ces malfaiteurs. Je fais feu dès que je le vois.»

«Attendez au moins que je vous dise si c'est le voleur ou non.»

«Croyez-vous le reconnaître?»

«À la lueur de l'amorce, j'ai vu deux yeux hagards que je n'oublierai jamais…»

«En avant donc! dit Tom, prenant, comme on dit, son courage à deux mains; nous gagnerons les trois cents livres sterling de récompense, et nous aurons de plus la satisfaction de voir prendre le vaurien.

Nous nous acheminâmes donc à pas de loup dans la direction indiquée par Tom. De temps en temps, il appliquait son oreille à terre et murmurait toujours: «Nous le tenons! nous le tenons! Il continuait d'avancer avec les mêmes précautions. Tout-à-coup Tom s'arrêta et dit: Il nous a donné le change; après nous avoir attirés tout ce temps sur la mauvaise piste, il a rebroussé chemin vers le village.»

«Alors notre plan, lui dis-je, doit être de l'y devancer. De cette manière il ne saurait échapper, et je suis certain de constater son identité, si je le vois à la lueur d'une chandelle.

«S'il faut vous le dire? c'est là le bon plan, répliqua mon compagnon, nous le guetterons à l'entrée du village et nous le happerons dès qu'il y rentrera.»

Nous nous glissâmes donc par une ouverture de la haie et nous regagnâmes la route directe du village; Il était maintenant très tard et il faisait un froid si intense que tout le monde restait renfermé chez soi; on n'entendait d'autre son dans le village que celui de l'horloge de l'église, dont le carillon sonnant les quarts d'heure au haut des airs, produisait sur nos esprits et nos sens surexcités l'effet de salves d'artillerie. Tout près de l'église, qui semblait garder l'entrée du village, avec ses vieux contreforts et sa vieille tour, se trouvait un cottage en ruines, avançant assez loin dans la rue, pour ne laisser entre l'église et cette misérable hutte qu'un espace de huit à neuf pieds. Une idée nous frappa au même instant, c'est que si nous pouvions nous y loger, il serait impossible à l'homme en question de se glisser dans le village sans être aperçu par nous.

Après avoir écouté un moment aux fenêtres et aux portes du cottage, nous conclûmes qu'il était inhabité. Poussant alors doucement la porte, nous montâmes un étroit escalier de pierre et nous nous dirigions à tâtons vers une croisée percée dans un pignon que nous avions remarquée de la route et qui devait commander l'approche du village, quand nous entendîmes une voix murmurer ces mots:

«Est-ce vous, William?» au moment même où nous entrions dans le galetas.

Après nous être arrêtés une minute ou deux, retenant notre haleine et désappointant l'attente de la personne qui parlait, nous nous plaçâmes à notre poste d'observation. Plusieurs quarts d'heure carillonnés par l'horloge s'étaient évanouis «dans les mélodies éternelles» au sommet de la tour, et je commençais à désespérer de voir apparaître l'objet de nos recherches, quand Tom m'allongea en silence un coup de coude.

«S'il faut vous le dire? murmura-t-il tout bas, j'entends des pas autour du coin. Regardez. Il y a derrière la haie un homme qui a la tête levée vers la fenêtre voisine. Le voilà qui bouge. Suivons-le. Non, ne bougez pas. Attendons. Il traverse la rue. Il vient dans cette maison même!»

Je vis en effet une figure d'homme se glisser silencieusement à travers la route et disparaître sous le porche du vieux cottage. Notre embarras était grand. Nous n'avions pas de lumière et nous ne connaissions aucunement les dispositions des lieux. Un autre quart d'heure carillonné par l'horloge, nous avertit que la nuit s'écoulait rapidement. Nous avions presque résolu de retourner sur nos pas si faire se pouvait, et de regagner l'endroit où nous avions laissé notre infortuné cheval, quand je sentis de nouveau dans mes côtes les coudes de mon ami Tom.

«S'il faut vous le dire?» murmura-t-il, «il se passe quelque chose ici;» et il me montra une faible lueur réfléchie sur les charpentes intérieures du toit, au-dessus de nos têtes.

Cette lueur sortait de la chambre voisine, le mur de séparation n'ayant pas été élevé plus haut que les solives transversales; en sorte que la toiture était commune aux deux chambres. Le mur même n'avait guère que sept ou huit pieds de haut. Nous pouvions donc entendre tout ce qu'on disait; mais on ne disait rien, et notre oreille épiait en vain le moindre son. Cependant la lumière continuait de brûler; on la voyait vaciller au-dessus du mur et se jouer dans le sombre chaume.

«S'il faut vous le dire? dit Tom, il nous serait aisé de voir dans la chambre voisine, en grimpant sur ces vieilles solives. Tenez mon pistolet tant que j'y sois monté; et, s'il faut vous le dire? il me sera aisé de le tuer de là.»

«Au nom du ciel, Tom! lui dis-je, prenez garde à ce que vous faites. Laissez-moi voir d'abord si c'est bien le voleur.»

«Alors, grimpez aussi,» dit Tom, qui, déjà à cheval sur une des solives, me tendit la main pour m'aider à monter. Nous étions tous deux de niveau avec le mur de séparation, et, en allongeant un peu la tête, nous pouvions voir tout ce qui se passait dans la chambre voisine. C'était une bien misérable chambre. Il y avait une petite table ronde et une couple de vieilles chaises; mais la plus profonde misère était le trait caractéristique de ce galetas désolé, sans feu, malgré le rigoureux hiver.

Une femme, bravant apparemment le froid, était assise près de la table et lisait un livre. La petite lampe, qui avait été allumée sans bruit, projetait à peine sa lueur sur le visage de la lectrice et sur son livre. Ses traits étaient pâles et défaits; mais elle était encore jeune et belle, ou du moins le mystère et l'étrangeté de cet incident répandaient un si grand intérêt sur sa personne, que je la trouvai telle. Ses vêtements étaient pauvres, et le châle; étroitement serré sur ses épaules, manifestait plutôt qu'il ne cachait leur exiguïté. Tout à coup nous vîmes à l'autre extrémité de la chambre une figure sortir de l'obscurité; Tom serra son pistolet d'une main plus ferme et l'arma, en prévenant le bruit avec son pouce. L'homme se tenait sur le seuil, comme s'il ne savait s'il devait entrer. Il regarda longtemps la femme qui continuait de lire; puis il s'approcha d'elle en silence. Elle entendit ses pas, leva la tête, et le regarda en face sans dire un mot. Je n'avais vu de ma vie une figure si pâle et si émue.

«Nous partirons demain, dit-il; j'ai quelque argent comme je l'espérais.» Et, en disant ces mots, il déposa sur la table, devant elle, trois guinées d'or. Cependant elle continua de se taire, et elle épiait ses traits la bouche à demi-béante.

«S'il faut vous le dire? dit Tom, à n'en pas douter, c'est notre argent. Est-ce bien là l'homme?»

«Je ne le sais pas encore. Il faut que je voie ses yeux.»

Cependant la conversation continuait en dessous de nous.

«J'ai emprunté ces trois pièces à un ami,» continua l'homme, comme pour répondre au regard fixé sur lui; «à un ami, m'entendez-vous? J'aurais pu en avoir davantage, mais je n'ai voulu en prendre que trois. Cela suffit pour nous conduire à Liverpool, et une fois là, nous sommes sûrs de trouver un passage pour l'Ouest. Une fois dans l'Ouest, le monde est devant nous. Je puis travailler, Marie. Nous sommes jeunes. Un homme pauvre n'a pas de chance ici, mais nous pouvons passer en Amérique avec des espérances toutes fraîches.

«Et une bonne conscience aussi! dit la femme à voix basse, mais d'un ton interrogatif et aussi profondément tragique que celui de lady Macbeth.

L'homme restait silencieux. À la fin, pourtant, il sembla s'irriter de la fixité de son regard. Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il. Je vous dis que nous partirons demain.»

«Et l'argent?» dit la femme.

«Je le renverrai à celui à qui je l'ai emprunté, sur mes premiers gains. Je n'ai pris que trois guinées, de peur de le gêner en prenant davantage.

«Je veux voir cet ami moi-même, dit Marie, avant de toucher à l'argent.»

«S'il faut vous le dire? demanda de nouveau Tom, c'est bien-sûr là, notre homme!»

«Chut! lui dis-je; écoutons.»

«J'ai reconnu un de mes amis dans l'un des commis de la banque de Melfield. C'est de lui que je tiens ces guinées. Je vous en donne ma parole.»

«S'il faut vous le dire? qu'attendons-nous? Il avoue tout, dit Tom. Tombons sur lui à l'improviste. Je n'ai jamais vu un plus laid scélérat.»

«Avec cette somme, continua l'homme, voyez tout ce que nous pouvons faire. Elle nous tirera de la détresse où nous sommes tombés, Marie; vous savez qu'en cela je dis la vérité, sans qu'il y ait de ma part d'autre faute qu'une excessive confiance dans un faux ami. Je ne puis vous voir mourir de faim. Je ne puis voir notre petit enfant, né dans une position confortable, réduit à coucher sur la paille, au fond d'une grange comme cette maison. Non, je ne le puis, je ne le veux pas.»

Il poursuivit, se passionnant davantage à mesure qu'il parlait. «À tout prix, je veux vous rendre une chance de confort et d'indépendance.

«Et la paix d'esprit? répliqua Marie. Oh! William! je dois vous dire les horribles craintes qui ont rempli mon âme pendant votre absence, durant cette terrible nuit. J'ai lu et prié. J'ai demandé des consolations au ciel. Oh! William! rendez l'argent à votre ami. — Je ne dis rien de l'emprunt; — rendez cet argent. Je ne puis le regarder. Manquons de tout; mourons, s'il le faut, mais rendez cet argent.

Tom Ruddle désarma tout doucement son pistolet et passa la manche de son pardessus sur ses yeux.

«Ayons confiance en Dieu, William, poursuivit la femme, et la délivrance viendra. Le temps est très froid, ajouta-t-elle. Il n'y a plus d'espérance visible, mais je ne puis désespérer de tout à cette époque de l'année. Cette grange, comme vous l'appelez, William, n'est pas un séjour plus humble que la crèche de Bethléem, dont je viens de lire la touchante histoire.»

En ce moment, les cloches de la vieille église sonnèrent à pleine volée. Nous étions si près de la tour que leurs vibrations ébranlaient les solives sur lesquelles nous nous tenions à cheval et remplissaient tout le cottage de leur rude harmonie. «Écoutez! s'écria l'homme étonné, qu'est-ce que c'est que cela? — C'est le matin de Noël, répondit la femme. Ah! William, William! dans quel esprit nous devrions accueillir ce jour! dans quel esprit différent nous l'avons maintes et maintes fois accueilli dans des temps plus heureux!»

L'homme prêta l'oreille aux cloches pendant une minute ou deux; puis il s'agenouilla et cacha sa tête sur les genoux de sa femme. Il se fit un profond silence, sauf la musique de Noël. «S'il faut vous le dire? dit Tom, je me rappelle qu'à cette heure nous chantions toujours un hymne dans la maison de mon père. Allons- nous-en: je ne voudrais pas pour mille guinées troubler ces pauvres gens.

Nos préparatifs pour descendre firent un peu de bruit. L'homme regarda en l'air, tandis que la femme restait absorbée dans ses prières. Comme ma tête dépassait juste le niveau du mur, nos yeux se rencontrèrent. C'étaient bien les mêmes yeux qui étincelaient d'un éclat sauvage, quand le coup de pistolet était parti du cabriolet. Nous continuâmes notre descente. L'homme se releva tranquillement de sa position agenouillée et mit son doigt sur sa bouche. En descendant les escaliers, nous le trouvâmes qui nous attendait sur le seuil de la porte. «Non pas devant elle, dit-il. Je veux lui épargner ce triste spectacle, si je puis. Je suis coupable du vol, mais je ne voulais pas vous faire mal, monsieur. Le pistolet est parti dès que je l'ai touché. Au nom du ciel, dites-le-lui avec des ménagements quand vous m'aurez emmené!»

«S'il faut vous le dire? dit Tom Ruddle, dont les dispositions belliqueuses s'étaient tout-à-fait évanouies, le pistolet était mon erreur, et tout ceci est une erreur aussi. Venez me voir, mon ami et moi, à la banque, après demain, et s'il faut vous le dire? le diable de vent! il est si piquant qu'il me fait venir les larmes aux yeux; oui, s'il faut vous le dire, nous nous arrangerons pour vous en prêter davantage.»

Les cloches continuaient de sonner dans l'air. Il était près de minuit, et notre retour au logis à travers les chemins durcis par la gelée fut la plus agréable promenade en voiture que nous eussions faite de notre vie.

VII — L'HISTOIRE DE LA FEMME DE JOURNÉE.

Une personne n'est pas sans éprouver un certain embarras, quand elle se voit appelée par les maîtres dans la salle à manger, pour y porter de joyeux toasts de Noël; et Dieu sait si je souhaite à toutes les personnes présentes autant de bonnes fêtes qu'elles peuvent s'en souhaiter à elles-mêmes; mais aussi on me demande mon histoire du Revenant. Vraiment!… ce n'est pas aussi aisé qu'on le croirait de se rappeler tout de suite, comme cela, les circonstances d'une apparition qu'on a vue et vue de ses propres yeux! Heureusement je n'ai pas précisément vu moi-même la chose, car ce fut Thomas qui la vit et qui l'entendit. Cependant, puisque l'histoire du Revenant semble être arrivée aux oreilles des jeunes ladies par la bonne, et qu'elles veulent en savoir les détails exacts, je vais vous les dire.

J'étais cuisinière chez l'alderman Playford, quand il mourut subitement; et nous eûmes un bien beau deuil, nous autres, les domestiques. Je dis nous, quoique je ne sois plus aujourd'hui qu'une femme de journée, gagnant péniblement ma pauvre vie.

L'alderman tenait deux maisons sa maison de ville à Dewcester, pour son commerce et sa maison de campagne à Brownham, à cinq ou six milles de distance. J'étais à Brownham, et je préférais y être, parce que les jeunes ladies le préféreraient aussi; c'étaient de vraies ladies, sur mon âme. Tout était confortable à Brownham; je puis même dire dans le grand style: il y avait des jardins, des étangs pleins de poissons, une brasserie, une laiterie, sans parler des écuries et de tout ce qui suit.

Dans les dernières années, l'alderman passait aussi la plus grande partie de son temps à Brownham. Thomas, le cocher, le conduisait et le ramenait quand il était obligé d'aller à Dewcester, où il couchait quelquefois, s'il y avait une affaire importante en train dans la chambre des aldermen ou une prochaine élection dans le district; car l'alderman, vous le savez, était fameux pour les élections. Mais Thomas revenait toujours à la maison, et son maître, lors même qu'il restait à Dewcester, le renvoyait à Brownham pour nous protéger, nous autres femmes, et faire son service.

Maintenant il faut vous dire que l'alderman avait eu une attaque de paralysie peu d'années auparavant, et que depuis lors, malgré son rétablissement, il avait conservé une manière de marcher très curieuse, car un de ses souliers faisait entendre un craquement singulier, ne ressemblant à aucun autre bruit. Lorsqu'il descendait l'allée de gravier devant la façade ou qu'il allait d'un endroit à l'autre dans la maison, son soulier craquait, craquait si bien, que sans voir l'alderman on savait toujours où il était. Il ne marchait ni lourdement, ni vite, et longtemps avant qu'il fût en vue nous étions avertis qu'il arrivait par le craquement de son soulier, même avant d'entendre le bruit de ses pas. J'ai bien entendu des souliers craquer en ma vie, mais jamais comme celui-là!

Nous étions très bons amis, Thomas et moi. J'ai cru longtemps qu'il avait des intentions plus sérieuses, et je ne peux penser, même aujourd'hui, que ce fut uniquement de l'amour à l'office, comme on dit, mais il y avait quelque chose de cela. Qui peut dire ce qui fût arrivé, s'il n'avait pas épousé la veuve Rogers que tout le monde croyait si bien pourvue après la mort de son défunt, et qui, pourtant, n'avait rien. Pauvre Thomas! Le lendemain de ses noces fut un triste jour pour lui; mais il n'y avait plus à revenir là-dessus. Nous n'en restâmes pas moins bons amis à Brownham, comme il convient aux personnes attachées au même service. J'étais maîtresse absolue dans ma cuisine, et il n'en faisait pas plus mauvaise chère.

Un soir, il était revenu de conduire l'alderman à Dewcester, et il devait aller le chercher le lendemain dans l'après-midi. La nuit était humide et pluvieuse; il faisait grand vent. Assis dans la cuisine, nous entendions battre la pluie contre les volets et l'eau ruisseler des gouttières. Le vent s'époumonait comme un homme en colère, et tourbillonnait autour de la maison comme s'il cherchait un endroit pour y pénétrer. Thomas avait ôté ses grandes guêtres et ses autres effets mouillés pour mettre ses habits de service. Rassemblés tous autour du feu, nous bavardions un peu plus tard qu'à l'ordinaire. Les jeunes ladies étaient déjà montées se coucher et les autres servantes finirent par gagner leur lit, nous laissant un moment à nous-mêmes, Thomas et moi. Alors nous recommençâmes à causer de la famille et des voisins. Je pensai que Thomas profiterait de l'occasion pour me faire ses confidences; mais il fut comme tous les jours. Quand l'horloge de la cuisine marqua minuit moins un quart, je pris ma chandelle et je lui dis: «Bonsoir, Thomas, je vais me coucher. — Bonne nuit, dit-il, cuisinière. Après avoir débarrassé la table dans la salle à manger, je gagnerai aussi mon lit, car je suis très fatigué.»

Je n'étais pas montée depuis plus d'un quart d'heure, et je n'avais pas fini de me déshabiller, lorsque j'entendis tapoter à ma porte. «Qui est là? Demandai-je un peu effrayée. — C'est moi, cuisinière, répondit Thomas, j'ai besoin de vous parler.» Je ne pouvais m'imaginer ce qu'il me voulait, car il avait eu tout le temps de me dire les choses les plus particulières. J'avais d'ailleurs un peu raison de croire qu'il avait vu la veuve Rogers cette après-midi là même. Je me rhabillai donc et je sortis dans le corridor, où se tenait Thomas d'un air plus grave que je ne lui avais jamais vu, même à l'église. «Descendez, cuisinière, murmura- t-il, j'ai quelque chose à vous dire;» tout cela d'un air si solennel que je ne pouvais vraiment deviner ce dont il était question.

Nous voilà donc descendus dans la cuisine. Je ranimai le feu et je m'assis tout près; Thomas prit une chaise et se plaça de l'autre côté. Il avait l'air d'être à un enterrement. «Cuisinière, dit-il, je suis certain que vous apprendrez bientôt du nouveau. — Bon Dieu, Thomas, lui répondis-je, qu'apprendrai je donc? — Eh bien! dit-il, vous apprendrez que l'alderman est mort. — Mort! m'écriai-je, voilà qui est bien étrange!»

«Pas à moitié si étrange que ce que je viens d'entendre, cuisinière, ajouta Thomas d'une vois sépulcrale, je viens d'entendre le spectre de l'alderman et je suis certain que nous ne le reverrons plus en vie! En entrant dans la salle à manger pour débarrasser le souper des jeunes ladies, j'ai trouvé un grand verre de punch au milieu du plateau. Vous savez que c'est la manière dont elles s'y prennent souvent quand je reviens trempé après avoir conduit l'alderman. (Pour de véritables ladies comme elles, il eût été trop familier de dire: Thomas, voilà un verre de punch pour vous). J'allais donc boire le verre de punch à la santé de l'alderman, poursuivit Thomas, lorsque j'entends la porte du vestibule s'ouvrir et crac, crac, crac, le son des pas de l'alderman qui le traverse. D'abord je ne trouvai rien de bien extraordinaire à son retour à Brownham, malgré l'heure avancée de la nuit. Je déposai donc mon verre de punch, et prenant une chandelle, je sortis de la salle à manger pour éclairer. Je ne vis rien du tout; mais les pas de mon maître me devançaient, crac, crac, crac, et montaient l'escalier. Je les suivis jusqu'au premier palier; mais là encore, je n'aperçus pas d'alderman, rien absolument. Bon Dieu! monsieur, m'écriai-je alors, où êtes-vous? Ne faites pas cela pour me faire peur! Je m'arrêtai et j'écoutai; aucune réponse, aucun son que le crac, crac, crac! Les pas montèrent jusqu'à la porte de la chambre à coucher de l'alderman; je l'entendis s'ouvrir et se fermer; puis je n'entendis plus rien. Mais, cuisinière, toutes les portes extérieures sont fermées et barrées pour la nuit. Comment donc l'alderman aurait-il pu entrer dans la maison? Aussi sûr que vous êtes en vie, c'est son spectre que j'ai entendu!»

Je le crus aussi dans le moment, et maintenant j'en suis certaine. Nous passâmes toute la nuit assis au coin du feu, pour être prêts quand la nouvelle viendrait de Dewcester. Le lendemain, de grand matin, il arriva un exprès. Thomas le fit entrer, et avant qu'il nous eût expliqué ce qui l'amenait à Brownham, Thomas lui dit: «L'alderman Playford est mort.» Le messager fut fort étonné, comme vous le pensez bien. Miséricorde! s'écria-t-il, comment donc le savez-vous?… — Il est mort, la nuit dernière, repartit Thomas, au moment où l'horloge sonnait minuit. J'ai entendu ses pas dans le vestibule et sur l'escalier. Le pas de l'alderman ne ressemble à aucun autre, et j'ai su par là qu'il devait être mort.

Je nous souhaite à tous en attendant l'autre monde, une vie longue et heureuse en celui-ci.

VIII — L'HISTOIRE DE L'ÉCOLIER SOURD.

Je ne sais comment vous avez fait tous, ni ce que vous avez raconté. Je pensais pendant ce temps-là à ce que je pourrais vous dire à mon tour d'intéressant; mais je ne sais rien de bien particulier qui me soit arrivé, si ce n'est pourtant tout ce qui concerne Charley Felkin, et comment il m'invita à aller chez lui. Je vous dirai cette histoire si vous voulez.

Charley, vous le savez, est d'une année plus jeune que moi. J'étais depuis douze mois chez le docteur Owen quand il y arriva. Il devait être dans ma salle d'études et dans mon dortoir; il ne savait rien des usages des écoles, ce qui le mit d'abord fort mal à son aise, comme la plupart des nouveaux. Ce fut moi qui fus chargé de le mettre au courant, et nous eûmes beaucoup de rapports ensemble. Bientôt sa tristesse se dissipa; il prit son parti comme les autres; nous devînmes grands amis. Il prit goût à nos jeux, et il cessa d'être mélancolique. Nous avions de longues causeries les jours de pluie et pendant les grandes promenades de l'été; mais nos meilleures conversations avaient toujours lieu quand nous étions couchés. Je n'étais pas sourd alors. Oh! comme nous aimions à parler de la maison paternelle, à raconter des histoires de revenants Et toutes sortes d'autres histoires. Personne, que je sache, ne nous entendit jamais, sauf une seule fois; encore en fûmes-nous quittes pour un terrible roulement sur la porte, et l'ordre du docteur de nous endormir à l'instant.

Les choses allèrent ainsi assez longtemps, jusqu'à l'époque où je commençai à avoir mon mal d'oreille. D'abord Charley fut très bon pour moi. Je me rappelle qu'un jour il me dit de m'appuyer sur son épaule, et me tint la tête chaudement jusqu'à ce que la douleur fût passée: pendant tout ce temps-là il ne bougea pas. Peut-être finit-il par se fatiguer de toutes ses complaisances; peut-être bien aussi ce fut moi qui eus tort. Je sentais mon caractère s'altérer; je redoublais mes efforts pour me contenir; mais quelquefois la douleur était si vive et durait si longtemps, que j'aurais voulu être mort. Je crois bien qu'alors je devais être d'une fâcheuse humeur ou taciturne, ce que les écoliers aiment encore moins. Charley ne semblait pas croire que j'eusse aucun motif d'être ainsi. J'avais pris l'habitude de grimper sur le pommier et de là sur le mur, où je faisais semblant de dormir, pour me débarrasser des autres; mais eux ils accouraient tout exprès de ce côté, et disaient: «Voilà encore le boudeur assis sur son mur, comme Humpty Dumpty.» Un jour que j'entendais Charley en dire autant, je lui criai, d'un ton de reproche, ces deux mots: «Oh! Charley!» Et il me répondit: «Pourquoi grimpez-vous toujours là pour bouder?» Il prétendait aussi que je faisais beaucoup d'embarras pour rien. Je sais qu'il ne le croyait pas réellement, mais il s'impatientait de me voir comme cela. Je le sais, parce qu'il était toujours si bon pour moi, si joyeux quand mon mal semblait s'apaiser et que je revenais jouer avec les autres. Alors, j'étais content aussi, et je croyais que j'avais eu tort de penser ce que j'avais pensé. Nous n'avions donc jamais d'explications; cela nous aurait pourtant épargné bien des choses arrivées plus tard. Plût à Dieu que nous nous fussions franchement expliqués tous les deux.

Charley, à son arrivée chez le docteur Owen, était fort en arrière de moi, car il avait une année de moins, et c'était sa première pension. Je croyais alors pouvoir me maintenir en tête de toute la classe, à l'exception de trois élèves, et je faisais de grands efforts pour cela; mais, au bout d'un certain temps, je commençai à descendre. J'apprenais aussi bien mes leçons qu'auparavant, mais les autres écoliers étaient plus prompts dans leurs réponses, et il y en eut bientôt six qui s'emparèrent de ma place habituelle avant que je susse comment cela se faisait. Le docteur Owen, m'apercevant un jour au dernier rang de la classe, dit qu'il ne m'avait jamais vu là. Le sous-maître ajouta que j'étais stupide, mais le docteur préféra attribuer la chose à ma paresse. Les autres élèves en diront autant et me donnèrent des sobriquets. Je commençais moi-même à croire comme eux, et j'en ressentis bien de la peine. Charley entra dans notre classe avant que j'eusse été moi-même jugé capable d'entrer dans une autre, et le fait est que je n'en sortis jamais. Je crois que son père et sa mère m'avaient d'abord cité à lui comme un exemple, car il avait dû lui-même bien parler de moi quand il m'aimait.

À la fin, il parut s'appliquer à me repasser dans la classe. Je fis tout mon possible pour l'en empêcher. Il s'en aperçut et redoubla d'application. Je ne pouvais guère l'aimer alors. J'avoue même que j'étais de très mauvaise humeur, et cela l'exaspérait à son tour. J'avais beau me fatiguer jusqu'à tomber malade pour bien apprendre mes leçons et bien répondre aux questions du maître, Charley l'emportait sur moi et abusait de son triomphe. Je ne voulais pas me battre avec lui, parce qu'il n'était pas aussi fort que moi; et d'ailleurs, je devais convenir qu'il savait mieux ses leçons. Nous allions nous coucher sans nous dire un mot. C'en était fait depuis longtemps des histoires que nous nous racontions la nuit. Un matin, Charley me dit en se levant que j'étais l'être le plus morose qu'il ait jamais vu. Je craignais bien depuis quelque temps de devenir morose, mais je ne voyais aucune raison pour qu'il me le dît justement ce matin-là. Il y en avait une pourtant, comme je le sus plus tard. Je lui dis tout ce que je pensais, c'est-à-dire qu'il était devenu très malveillant pour moi, et que s'il ne se conduisait pas comme autrefois, je ne supporterais pas son injustice. Il me répondit que, lorsqu'il essayait de le faire, je le boudais. Je ne savais pas alors la raison qu'il avait pour le dire, ni ce que signifiait tout cela. La vérité est, qu'éprouvant la veille au soir du remords de sa conduite envers moi en une circonstance, il m'avait parlé à l'oreille pour me demander pardon; mais il faisait noir, il parlait bas: je n'avais rien vu, rien entendu. Il m'avait prié de me retourner et de lui parler; mais, naturellement, je n'avais pas bougé, et il avait dû croire que je lui gardais rancune. Tout cela est très fâcheux: je passe à d'autres choses.

Mistress Owen étant un jour dans le verger, et venant à regarder par-dessus la haie, me vit couché la face contre terre. J'avais pris l'habitude de me coucher ainsi, car j'étais stupide à tous les jeux où l'on devait s'appeler, et les autres élèves se moquaient de moi. Mistress Owen avertit le docteur: le docteur dit que je n'étais certainement pas dans mon état normal, et que pour sa satisfaction personnelle, il consulterait M. Prat. M. Prat vint en effet me voir, et trouva que j'étais sourd, sans pouvoir dire ce que j'avais aux oreilles. Il conseillait une application de ventouses, et je ne sais quoi encore; mais le docteur fit observer que, vu la proximité des vacances, il valait mieux attendre mon retour chez mes parents. J'y gagnai, toutefois, de n'avoir plus à disputer les places. Le docteur dit à tous les écoliers qu'on voyait bien maintenant pourquoi j'avais semblé tant reculer. Non seulement il s'en faisait un reproche à lui-même, disait-il, mais il s'étonnait que personne n'eût découvert plus tôt la véritable raison.

Le premier de la classe était toujours le plus rapproché du sous- maître ou du docteur, quand il faisait réciter lui-même les leçons. Cette place me fut assignée d'une manière permanente. Je n'eus plus à la disputer contre personne. Après cela, tous les élèves, et Charley en particulier, se montrèrent de nouveau bons pour moi; et j'ose dire que, si j'avais eu un meilleur caractère, tout serait bien allé; mais je ne sais pourquoi tout semblait aller de travers partout où j'étais, et je désirais toujours être ailleurs. Il me tardait maintenant de voir arriver les vacances. Tous les écoliers, sans doute, les désiraient comme moi, mais moi plus que tous les autres, parce que tout à la maison me semblait si gai, si distinct, si brillant, dans mon souvenir au moins, comparativement à l'école pendant ce dernier semestre. On eût dit que tout le monde avait appris à parler bas. La plupart des oiseaux semblaient s'être exilés, ce qui me faisait d'autant plus désirer de voir mes tourterelles, dont Peggy m'avait promis de prendre soin. La cloche même de l'église paraissait assourdie; et quand l'orgue jouait, il y avait dans la musique de grandes lacunes qui me faisaient penser qu'il vaudrait mieux ne pas entendre de musique du tout. Mais ces souvenirs-là sont trop désagréables. J'en reviens à Charley.

Son père et sa mère m'invitèrent à venir passer la première semaine des vacances avec lui. Mon père me dit d'y aller; j'obéis, et jamais de ma vie je ne fus si mal à mon aise. Je n'entendais pas ce qu'ils se disaient les uns aux autres, à moins d'être tout à fait au milieu d'eux, et je ne pouvais manquer d'avoir l'air stupide quand ils riaient aux éclats et que je ne savais pas même ce dont il s'agissait. J'étais sûr que les soeurs de Charley se moquaient de moi, Catherine en particulier. Il me semblait toujours que tout le monde me regardait et je sais qu'on parlait quelquefois de moi; je le sais par quelque chose que j'entendis dire à mistress Felkin, un jour qu'il y avait du bruit dans la rue, et qu'elle parlait très haut sans le savoir, «on ne nous a jamais prévenus, disait-elle, que ce pauvre enfant était sourd.» Je ne sais pourquoi, mais cela me parut insupportable; et à dater de ce moment, plusieurs personnes prirent l'habitude de me dire les moindres choses d'un ton si criard que tout le monde se retournait pour me regarder. Parfois aussi je me trompais sur ce qu'on me disait; et une de mes bévues fut si ridicule que je vis Catherine se tourner pour rire et elle ne cessa plus de rire pendant bien longtemps. C'était plus que je n'en pouvais supporter; je m'enfuis. Il y avait sans doute folie à moi d'agir ainsi. Je sais que j'avais fini par avoir un très mauvais caractère, je sais que M. et mistress Felkin durent trouver qu'ils s'étaient bien trompés à mon égard et dans leur choix d'un camarade pour Charley; mais que me servait-il de rester plus longtemps pour être l'objet de la commisération ou du ridicule, sans faire de bien à personne? Je m'enfuis donc au bout de trois jours; j'aspirais au moment d'être de retour à la maison, car là, je n'en doutais pas, je trouverais tous les conforts réunis. Je savais où passait la diligence, à un mille et demi de l'habitation de M. Felkin, de très grand matin. Je sortis donc par la croisée du cabinet d'étude, et je me mis à courir; j'avais tort d'être si effrayé, car personne n'était encore levé dans la maison; je fus seulement forcé de demander au jardinier la clé de la porte de derrière, qu'il me jeta par la croisée de sa loge. Une fois dehors je lui criai de recommander à Charley de m'envoyer mes effets chez mon père. Au bord de la route, il y avait un étang au pied d'une grande haie que couvraient des arbres très sombres; il me vint subitement l'idée de m'y noyer, de n'être plus un embarras pour personne et d'en finir avec mes peines. Ah! quand j'aperçus le clocher de notre église, je n'en fus pas moins heureux! et quand je vis la porte de notre maison, je crus à la durée de ce bonheur!

Mon espoir s'évanouit bientôt. Je n'entendais pas ce que murmurait ma mère quand elle m'embrassait. Toutes les voix étaient confuses et tout me semblait devenu plus silencieux et plus triste; j'aurais dû savoir cela d'avance, mais je ne m'y attendais pas. J'avais été vexé d'être appelé sourd par les Felkins, et maintenant je me sentais blessé de la manière dont mes frères et mes soeurs me trouvaient en faute, parce que je n'entendais pas toujours. «Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre;» me dit un jour Ned, et ma mère répétait sans cesse que c'était pure faute d'attention; que si je n'avais pas l'esprit distrait j'entendrais aussi bien que personne. Je ne crois pas que je fusse jamais distrait; je désirais tellement entendre, je faisais tant d'efforts pour cela, que souvent les larmes m'en venaient aux yeux; alors je courais m'enfermer dans ma chambre pour pleurer tout à mon aise. Sûrement j'étais à moitié fou alors, à en juger par ce que je fis à mes tourterelles dans un moment de fureur. Peggy en avait pris grand soin pendant mon absence; elles me reconnurent tout de suite et vinrent, selon leur ancienne habitude, percher sur ma tête et mes épaules, comme si je n'avais jamais quitté la maison; mais leurs roucoulements quand elles n'étaient pas sur moi, ne ressemblaient plus du tout à ce qu'ils avaient été. Pour les entendre j'étais forcé de mettre ma tête contre leur cage; j'entendais cependant bien d'autres oiseaux. Je m'imaginai que c'était la faute des tourterelles et qu'elles ne voulaient plus roucouler pour moi. Un jour j'en pris une hors de la cage; je la caressai d'abord et j'employai tous les moyens de douceur. À la fin je pressai un peu son cou dans mon impatience, puis saisi d'un accès de frénésie parce qu'elle s'obstinait à ne pas roucouler, je la tuai… oui, je lui tordis le cou! Vous vous rappelez tous cette triste histoire-là, comme je fus puni sévèrement et justement, et ce qui s'en suivit; mais personne ne sut combien je me sentais misérable, je me faisais horreur à moi- même pour ma cruauté. Je n'en dirai pas davantage, et si j'ai fait mention de ce malheur, c'est pour expliquer ses conséquences.

La première chose qui en résulta fut que toute la famille eut plus ou moins peur de moi. Les servantes s'enfuyaient à ma vue et ne me laissaient jamais jouer avec la plus jeune enfant, comme si j'allais l'étrangler! J'affectais de ne redouter aucun châtiment et je me conduisais, je le sais, d'une manière horrible. Une chose très désagréable dont je m'aperçus, c'est que mon père et ma mère ne savaient pas tout. Jusqu'alors j'avais toujours cru le contraire, mais maintenant ils me comprenaient, et me conduisant comme je le faisais, cela n'avait rien d'étonnant. Souvent ils me conseillaient de faire des choses impossibles, de demander, par exemple, ce que tout le monde disait; mais nous passions tous les dimanches près de la tombe de la vieille miss Chapman; et je me rappelais bien ce qui avait lieu lorsqu'on la voyait de son vivant approcher de la porte: «Miséricorde!» criait-on de tous côtés, «voilà encore miss Chapman! Qu'allons-nous faire? elle va rester jusqu'au dîner et nous serons enroués pour une semaine. Ne faut-il pas lui dire tout ce qu'elle demande? Jamais elle n'est contente, quel fléau!» Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle entrât. Tout cela parce qu'elle voulait savoir ce que chacun disait. Je ne pouvais supporter l'idée d'être comme elle, mais je ne pouvais comprendre non plus pourquoi on se plaignait tant d'elle, moi tout le premier. C'était par une sorte d'instinct que je ne faisais pas alors ce que mon père et ma mère me disaient de faire, et je suis sûr qu'ils n'y comprenaient rien. Maintenant je vois bien pourquoi et eux aussi. Un sourd ne peut savoir ce qui mérite d'être répété et ce qui ne le mérite pas. S'il ne demande rien, quelqu'un prend toujours la peine de lui dire ce qui vaut la peine d'être dit; mais s'il fait sans cesse d'ennuyeuses questions, on est bientôt aussi las de lui que nous l'étions de la pauvre miss Chapman.

Forcé de me suffire à moi-même, j'employais d'ordinaire une grande partie de la journée à lire dans un coin. Je faisais tout seul de grandes promenades sur la bruyère, tandis que les autres se promenaient ensemble dans les prairies ou sur les chemins. Mon père m'ordonnait souvent de faire comme les autres, et alors je changeais le lieu de mes excursions, mais je ne m'en isolais pas moins. Il y avait sur la bruyère un étang si semblable à celui dont j'ai parlé, que les mêmes idées m'étaient revenues; je m'asseyais des heures entières sur les bords de cet étang et j'y jetais des cailloux. Alors je commençai à m'imaginer que je serai plus heureux après mon retour chez le docteur Owen. C'était une idée très sotte puisque la maison même avait réellement désappointé mes espérances; mais tout le monde, je pense, espère toujours une chose ou une autre, et je ne voyais rien moi, à espérer… mais me voilà encore dans les tristesses, oubliant de parler de Charley.

Un jour, à l'heure où les grandes personnes songeaient elles-mêmes à aller se coucher, je descendis avec mes habits de nuit, marchant dans mon sommeil, les yeux grands ouverts. Les dalles de pierre de la salle, si froides pour mes pieds nus, me réveillèrent; mais alors même je ne pouvais être complètement éveillé, car j'entrai dans la cuisine au lieu de retourner dans mon lit, et je me rappelle fort peu ce qui se passa cette nuit. On dit que pendant tout le temps j'écarquillais les yeux devant les chandelles. Je me rappelle cependant que le docteur Robinson était là. Je me réveillais souvent en sursaut et je rêvais toujours; je rêvais de toutes sortes de musique, du vent qui soufflait, de gens qui parlaient de toutes les peines que j'éprouvais à ne pouvoir entendre personne. Beaucoup de mes rêves finissaient par une querelle avec Charley que je renversais à terre d'un coup de poing. Ma mère ne savait rien de cela; elle fut aussi effrayée de mon somnambulisme que si j'étais devenu fou. Le docteur Robinson conseilla de me renvoyer en pension pour un semestre et de voir comment j'irais après l'essai de quelques remèdes pour mes oreilles.

Charley arriva chez le docteur Owen deux heures après moi; il ne parut pas souhaiter de me serrer les mains et s'écarta à l'instant. Voyant bien qu'il n'avait plus l'intention «d'être amis,» je supposai qu'il regardait ma faute comme un affront pour la maison de son père; mais je ne sus, ni alors, ni quelque temps après, toutes les raisons qu'il avait de m'en vouloir. Quand plus tard, nous redevînmes camarades, j'appris que Catherine avait vu combien ses rires m'avaient offensé et que, fort affligée de m'avoir fait de la peine, elle était montée plusieurs fois pour frapper à la porte de ma chambre et pour me prier de lui pardonner ou du moins de lui parler. «Elle avait frappé si fort que j'avais dû certainement l'entendre,» disait-elle; mais je ne l'avais pas entendue du tout. Le second grief était ma fuite. Naturellement Charley ne pouvait me la pardonner; je n'avais pas maintenant de plus grand ennemi que lui. En classe, il me battait, cela va sans dire; tout le monde pouvait en faire autant, mais il me restait une chance dans les choses qui ne se faisaient pas en classe et où l'oreille n'était pour rien, dans la composition latine, par exemple, pour un prix que Charley tenait beaucoup à gagner; et il comptait bien l'avoir, quoique plus jeune, parce qu'il était bien avant moi dans la classe. J'obtins pourtant le prix. Alors quelques-uns des élèves crièrent à l'injustice; ils attribuaient mon succès à la faveur, et en apparence ils avaient raison, car j'étais devenu stupide; ils disaient cela et Charley le disait aussi. Charley me provoquait de toutes les manières, plutôt à cause de l'injure faite à Catherine, que pour la sienne propre, comme il me le dit plus tard. Un jour, il m'insulta tellement dans la cour de récréation, que je le renversai à terre d'un coup de poing. Je n'avais plus de raison pour ne pas le faire; car il avait beaucoup grandi; il était aussi fort que je l'avais jamais été, tandis que j'étais bien loin de l'être moi-même autant qu'avant cette époque et que je le suis redevenu depuis. Dès qu'il se fut relevé, il s'élança sur moi dans la plus grande rage qu'on puisse voir. J'étais comme lui, et nous nous fîmes du mal tous les deux, je vous assure, au point que mistress Owen vint nous voir dans nos chambres, car on nous avait donné des chambres séparées durant ce semestre. Nous n'avions pas besoin de rien dire à mistress Owen et nous n'aurions pas voulu avoir l'air de chercher à la mettre dans nos intérêts; mais elle s'aperçut bien de manière et d'autre que je me sentais très isolé et que j'étais bien malheureux. Ce fut, grâce à elle, j'en suis certain, que le cher et prudent docteur me manifesta tant d'amitié quand je retournai dans la classe, sans cesser d'être bienveillant pour Charley. Il me demanda même, une après-dînée, de faire une promenade avec lui dans son cabriolet, me donnant pour prétexte que ses affaires le conduisaient près de l'endroit où ils avaient été en classe ensemble, lui et mon père; mais c'était plutôt, je le crois, pour avoir une longue conversation avec moi sans être dérangé.

Nous parlâmes beaucoup de certains héros de l'antiquité et ensuite de plusieurs martyrs. Il dit et rien assurément n'est plus vrai, qu'il est avantageux pour l'homme de voir clairement, du commencement à la fin, en quoi doit consister son héroïsme, afin qu'il puisse s'armer de courage et de patience, se garantir des surprises, etc. Je commençai à penser à moi-même, sans toutefois supposer qu'il y pensât aussi; mais cela vint par degrés. À son avis, disait-il, la surdité et la cécité étaient peut-être de tous les fardeaux les plus lourds à porter.

Il les appelait des calamités. Je ne puis vous rapporter tout ce qu'il me dit, son intention n'était pas non plus que cela allât plus loin que nous; mais il me dit les plus tristes choses et il me les dit à dessein. Il ne me déguisa pas que mon mal était sans remède; il énuméra toutes les privations que me causerait mon infirmité; mais rien de tout cela, ajouta-t-il, ne pouvait m'empêcher d'être un héros, et, sous ce rapport, j'avais devant moi une large et belle carrière, non pour la renommée qui s'y attache, mais pour la chose en elle-même. Je m'étonnai de n'avoir pas plus tôt pensé à tout cela, mais je ne crois pas que je l'oublierai jamais.

À notre retour, je vis Charley rôdant autour de la porte et nous attendant, cela était clair. Il me demanda si je voulais être encore son ami; je n'avais plus, certainement, la moindre rancune. Comme on ne devait souper que dans une heure, nous allâmes nous asseoir sur le mur sous le grand poirier, et nous reparlâmes de tout ce qui s'était passé. J'entendais tout, bien qu'il ne criât pas. Il nous fut aisé de reconnaître que nous nous étions bien trompés tous les deux et qu'en réalité nous ne nous étions jamais haïs. Depuis lors je l'aime plus que je ne l'avais aimé, et ce n'est pas peu dire. Il ne triomphe plus de moi, et tous les jours il me dit cinquante choses auxquelles il ne pensait jamais; par exemple, que j'avais d'habitude, l'air de ne pas vouloir qu'on me parlât; mais je me suis merveilleusement défait de cet air-là. Je sais que bien des fois il a renoncé à la satisfaction de son amour-propre et à son plaisir pour me prêter son aide et rester près de moi. Il n'aura plus cette peine en classe, car je ne retournerai pas chez le docteur Owen; mais je sais comment cela ira cette fois dans la maison de Charley. Je le sais parce qu'il m'a dit que Catherine ne rirait plus jamais de moi. Du reste, elle pourrait le faire sans inconvénient. Je crois, du moins, que je saurais supporter désormais les rires de tout le monde. Mon père et ma mère savent, vous savez tous que tout est bien changé et que nous ne nous querellerons plus jamais Charley et moi. Je ne m'enfuirai plus de sa maison, ni d'aucune autre maison. Oh! il vaut bien mieux regarder les choses en face. Comme vous faites tous un signe de tête affirmatif comme vous êtes tous d'accord avec moi.

IX — HISTOIRE DE L'INVITÉ.

Je fus placé, il y a vingt ans, comme clerc, pour faire mon noviciat de la profession légale, dans le petit port de mer de Muddleborough. Habitée en partie par des agriculteurs, en partie par des pêcheurs, cette petite ville a conservé quelques restes d'une contrebande autrefois lucrative et certaines réminiscences des courses heureuses de ses corsaires, auxquels la principale rue et plusieurs auberges doivent leur fondation. Le recteur, le banquier, le procureur, mon patron, qui tenait enfermées dans des boîtes en fer blanc les affaires litigieuses de la moitié du comté, et à qui une salle à manger poudreuse servait d'étude, le docteur et le propriétaire des deux bricks et du schooner, dont se composait la marine marchande du port, étaient sans conteste les sommités de l'endroit.

Du banquier ou de mon maître, le procureur, Lequel était le plus haut personnage entre tous? grande question restée obscure. Le banquier Isaac Scrawby passait pour immensément riche. Les banques provinciales par actions n'existaient pas encore, et il n'était pas un fermier ou un pécheur qui ne préférât les bons déchirés et crasseux de Scrawby aux billets les plus neufs de la banque d'Angleterre; son papier garnissait donc les petits sacs de toile à voile des pêcheurs, et les vieilles femmes le thésaurisaient dans leurs bas de laine, comme on le vit bien lorsque, forcé de suspendre ses paiements dans la première crise après le bill de Peel, il donna à ses créanciers trois shellings pour livre. Mais, d'un autre côté, le procureur Closeleigh, mon patron, outre qu'il pouvait faire prêter de l'argent à tout le monde, connaissait tous les secrets du comté et avait la main en toute chose, sauf pourtant les naissances, spécialité qu'il laissait au docteur.

Trois ou quatre clercs, sans me compter, faisaient cahin-caha la besogne de l'étude. Le vieux Closeleigh portait généralement un habit vert garni de boutons d'or à coquille, des culottes courtes et des bottes à retroussis. Rarement il s'asseyait ou prenait une plume, si ce n'est pour écrire une lettre à un client du premier ordre; mais il tenait audience les jours de marché, et dans les saisons des chasses il instrumentait aussi en plein air, dans les rendez-vous des chasseurs.

La forte prime payée pour mon apprentissage me donnait naturellement le droit de ne rien faire. Un effort fut bien tenté, quand j'étais tout à fait novice, par le vieux Foumart, le clerc plus spécialement chargé de la procédure, pour me décider à porter des assignations; mais, cette tentative ayant échoué, on me laissa prendre soin d'une des deux chambres de la maison déserte où nous avions notre office, et causer avec les clients tandis qu'ils attendaient leur tour.

La monotonie et la» respectabilité» étaient les traits caractéristiques de notre ville. Nous avions peu de pauvres, ou du moins nous n'en entendions guère parler. Les mêmes gens se livraient aux mêmes occupations, et se permettaient les mêmes amusements plus ou moins graves tout le long de l'année. Le commencement de la saison des pêches et la foire annuelle étaient nos seuls événements. Personne ne faisait fortune, et nul ne perdait celle qu'il pouvait avoir. La contrebande, sous l'empire des nouveaux règlements, était devenue trop hasardeuse et trop peu lucrative pour que des gens respectables voulussent s'y aventurer. On racontait pourtant de singulières histoires au sujet des risques courus en ce genre par les pères de la génération actuelle.

Chaque année, les jeunes hommes les plus remuants et les plus ambitieux de toutes les classes partaient comme un essaim pour des régions où l'industrie était plus active. En un mot, notre ville était bien la plus tranquille, la plus somnolente réunion imaginable de gens routiniers, économes, ennemis de toute spéculation. Leurs plus grands efforts collectifs aboutissaient à peine à entretenir la fontaine publique et la toiture de l'hôtel- de-ville; mais jamais on ne put les décider à faire les fonds nécessaires pour construire une jetée, bien qu'on en sentit l'impérieux besoin, ni à faire remise des droits d'octroi à un bateau à vapeur d'invention récente, qui passait devant notre port, pour le décider à s'y arrêter et à entrer en concurrence avec les lents caboteurs dont dépendent nos communications avec la ville voisine.

Dans ce recoin des domaines du Sommeil… arriva un jour par terre ou par mer, dans un bateau de pêcheur ou sur ses jambes nerveuses, on n'en sut jamais rien, un homme grand, maigre, pâle, bronzé, semblant être un ancien soldat, âgé de quarante à cinquante ans, n'ayant qu'une seule main, et pour remplacer l'autre un crochet de fer vissé dans un bloc de bois; pauvrement, salement vêtu, du reste, et dont l'accoutrement ne ressemblait pas mal à celui d'un garde-chasse.

Une compagnie composée du recteur, du docteur et de mon patron, maître Closeleigh, partait précisément pour aller chasser dans une réserve abondante de coqs de bruyère, et déplorait amèrement l'absence du vieux Phil Snare, le meilleur batteur du comté, quand le manchot offrit ses services d'une manière si convenable, si polie, si respectueuse, qu'ils furent acceptés malgré leur léger assaisonnement d'accent irlandais, mauvaise recommandation dans notre comté, où les fils de l'Irlande n'étaient pas en grande faveur. Une longue baguette de noisetier fut bientôt dans les mains du nouveau venu, et avant la fin de la journée, le manchot Peter était universellement reconnu pour le meilleur batteur et le drôle le plus amusant qu'aucun des chasseurs eût jamais connu. D'après son histoire, il jouissait d'une pension de retraite, et s'en allait rendre visite à un parent qu'il espérait trouver bien établi dans une autre ville, à cent milles au nord de Muddleborough. Un verre de grog achevant de délier sa langue, il raconta avec beaucoup de verve et de tact quelques-unes de ses aventures.

À dater de ce jour, Peter devint le factotum de la ville, et chacun de s'étonner qu'on eût pu se passer si longtemps d'un personnage si indispensable. Il portait les lettres; il nettoyait les fusils et fabriquait des mouches pour la pêche; il guérissait les chiens malades; il portait, dans une singulière enveloppe de son invention, les messages des femmes aux maris qui s'attardaient aux dîners du club; il suppléait au besoin l'aide du docteur et portait les assignations du procureur. En un mot, Peter était toujours à la disposition de tout le monde, avec son visage sérieux et ses réparties comiques. Jamais il ne semblait fatigué; rarement il avait l'air pressé. Il allait et venait dans toutes les maisons comme un chat familier, et il faisait d'opulentes affaires, comme tous les gens qui savent se rendre indispensables pour la solution de mille petites difficultés que chaque jour amène. En très peu de temps Peter sortit ainsi, comme un véritable papillon, de son cocon ou de sa chrysalide. La jaquette de chasse déguenillée fut mise à la réforme et remplacée par un habit vert d'ample dimension, garni d'une infinité de poches et assez pimpant pour être porté par le premier garde-chasse de milord Browse. Son gilet ouvert laissait voir un linge d'une blancheur irréprochable. De la tête aux pieds, il était un exemple de ce que l'on gagnait à être en crédit près des principaux marchands, et cependant il ne s'était pas donné de maître. Il commença même à ne plus se charger de simples commissions, excepté pour les gens de qualité. Un état- major de jeunes garçons manoeuvrait sous ses ordres; et lorsqu'il accompagnait une partie de chasse, pourvu lui-même d'un excellent fusil que lui prêtait un aubergiste chasseur, il avait tout l'air d'être là pour sa santé, pour prendre de l'exercice et se livrer au plaisir du sport. Rien ne rappelait en lui le pauvre diable dépenaillé et mourant de faim qui s'estimait trop heureux de coucher dans une grange et d'accepter une assiettée de débris de viande.

La faveur dont jouissait Peter n'était pas limitée à nos amateurs de sport. Il semblait également dans la confiance de personnes qui n'avaient jamais manié un fusil, ni jeté une mouche à une truite. S'il commença par les petits marchands, bientôt il devint indispensable aux boutiquiers les plus huppés. M. Tammy, le marchand de nouveautés de la place du Marché, M. Tammy qui portait toujours une cravate blanche et des escarpins, se promena un soir dans son jardin, pendant plus d'une heure, avec Peter; miss Spark le regardait par un trou de la porte; elle ne le perdit pas un seul instant de vue, et elle déclara à qui voulait l'entendre que Peter avait donné une petite tape sur l'épaule de Tammy en la quittant… à Tammy, élu marguillier pour l'année courante! Cette histoire trouva d'abord des incrédules; mais on ne put s'empêcher de remarquer que les progrès de la toilette de Peter, en fait de linge, dataient de cette promenade. Peu de temps après, Kinine, notre principal pharmacien et droguiste, grand orateur dans les meetings de la paroisse et première autorité scientifique de l'endroit, fut observé à son tour. Son garçon de pharmacie le vit étudier la géographie avec une vaste carte sous les yeux. Peter était souvent avec lui, et le crochet de fer voyageait rapidement sur la carte. À dater de ce moment, la ville entière sembla saisie d'une véritable rage, celle de rafraîchir ses études géographiques. L'Espagne et le Portugal étaient les localités spécialement en faveur. Tout le monde demandait au cabinet de lecture des livres sur la guerre de la Péninsule; et le libraire de la place du Marché reçut en une seule semaine l'ordre de faire venir plus de trois dictionnaires portugais.

Quant à Peter, il devint le lion de l'endroit. Il déjeunait avec Smoker, l'aubergiste, amateur de chasse, dînait avec Tiles, le cordonnier, prenait le thé avec Jolly, le boucher, soupait avec Kinine, le droguiste, et se livrait à de longues causeries avec le barbier et avec M. Closeleigh lui-même. On le priait de raconter l'histoire de ses campagnes, tâche dont il s'acquittait avec une grande onction. Chose assez étrange! les gens ne semblaient jamais se fatiguer d'entendre les marches et les contre-marches de Peter, les batailles livrées par Peter, et comment Peter avait perdu sa main. Seulement les curieux faisaient remarquer qu'à la fin de ces récits, Peter était toujours conduit avec mystère dans quelque arrière-salle ou dans le jardin, et que là il chuchotait une heure ou deux avec le maître de la maison en fumant une pipe et en buvant quelques verres de grog; jamais on n'avait vu Peter s'en trouver plus mal, ni s'en tenir moins d'aplomb. Il semblait au contraire s'imprégner de silence en sablant les liqueurs fortes.

Cependant, malgré les plus rigoureux efforts pour garder le mystère, on ne put l'empêcher de s'ébruiter; et on commençait à se dire à l'oreille que Peter possédait un inappréciable secret, concernant un trésor enterré durant les guerres. Les personnes qui n'étaient pas encore dans sa confidence affectaient un doute railleur; mais le nombre des amis de Peter croissait tous les jours.

Pour ma part, je n'étais pas encore arrivé à l'âge où l'on court après l'argent. Mon coeur appartenait tout entier aux chevaux, aux chiens, aux gilets brodés, aux toilettes de fantaisie, tout cela mêlé à des songes de Gulnares, de Medoras et de la jolie Anne Blondie, la fille du recteur. Un trésor caché m'eût fait bien moins désirer le patronage de Peter, que son habileté à fabriquer une mouche de mai; et ce fut, en effet, à ma passion pour la pêche que je dus d'être à mon tour initié au grand secret, qui depuis longtemps déjà courait les principales rues de la ville.

Par une belle soirée d'été, j'avais épuisé en pure perte toute ma science pour capturer une grande truite de quatre livres au moins, qui s'amusait à monter et à descendre nonchalamment à l'extrémité d'un étang profond, sous les racines d'un saule noueux à demi déterré; lorsque Peter se glissant sans bruit, avec ses grandes enjambées, à travers la prairie, fit soudain son apparition derrière mon coude:

«Voulez-vous me laisser essayer, master Charles, si je serais plus heureux que vous avec cette grosse friponne?»

Je ne demandais pas mieux: Peter jeta ou plutôt laissa tomber la mouche, une mouche de son invention, aussi légère que le duvet du chardon, juste derrière la grosse truite, qui la goba en un clin d'oeil; ce ne fut qu'un bond et un plongeon; mais dix minutes après, captive sous mon filet de débarquement, elle exhalait sa vie en palpitant dans l'herbe.

«Il faut toujours jeter la mouche derrière ces grosses truites, master Charles, si vous voulez qu'elles mordent. Jamais elles ne se donnent la peine de regarder une mouche placée devant leur museau.»

«C'est comme les gens riches!» ajouta Peter avec un gros éclat de rire.

La capture de la truite devint l'occasion d'une causerie sur l'herbe, et, petit à petit, nous arrivâmes aux campagnes de Peter en Espagne et en Portugal. Je ne saurais rendre la flatterie onctueuse du personnage, la sympathie qu'il exprimait pour un véritable gentleman et un véritable amateur de sport, comme moi, ne ressemblant en rien à ces mendiants de colporteurs et de boutiquiers. Il me fit aisément comprendre que j'étais homme à dépenser de l'argent dans le grand style, si j'avais cet argent; et, après m'avoir donné à entendre qu'une belle jeune dame du voisinage avait confié à Peter (tout le monde faisait des confidences à Peter) sa préférence pour master Charles, il me confia, non sans beaucoup de circonlocutions artificieuses, l'histoire suivante, clé de la faveur qu'il avait acquise dans les rangs de l'honnête population de Muddleborough.

Durant la retraite sur Torres-Vedras on lui avait confié, ainsi qu'à deux de ses camarades, un fourgon chargé de caisses pleines de doublons d'or; mais à la suite d'une vive escarmouche, ils avaient dû se replier sur un couvent dans le puits profond duquel il avait fallu jeter pour le soustraire à l'ennemi le chargement du fourgon, sauf une seule caisse. Le même jour tous les compagnons de Peter avaient été tués; Peter lui-même blessé et porté à l'hôpital. En cet endroit de son histoire, il me montra une terrible cicatrice dans son côté.

Le contenu de la dernière caisse avait été en partie divisé entre eux, en partie enterré. Après sa lente guérison, Peter était allé rejoindre son régiment, alors en marche sur les Pyrénées. C'est à Toulouse qu'il avait perdu sa main. À son arrivée en Angleterre, on lui avait donné son congé et une pension. Ici il produisit ses papiers. Après bien des épreuves, il était enfin parvenu à retourner en Portugal, où il avait trouvé le couvent déserté et le puits à demi comblé de décombres. Il avait découvert aussi les quelques rouleaux de doublons enterrés, mais il s'était bien convaincu que, sans l'influence et le concours de quelque véritable gentleman, il ne parviendrait jamais à sortir le trésor du puits et du pays. Arrivé à ce dernier chapitre de l'histoire, Peter tira d'une des profondeurs de ses vêtements, un véritable doublon d'or, enveloppé dans une infinité de chiffons.

Comment ne pas ajouter foi à une histoire aussi circonstanciée, avec de pareilles pièces à l'appui! Il poursuivit en me disant que l'aubergiste, le droguiste, le cordonnier, l'armurier et beaucoup d'autres notables habitants étaient désireux de s'associer avec lui et de partir pour le Portugal. Tammy, le marguillier, ne se montrait pas moins disposé à mettre une somme ronde dans une aussi bonne spéculation; mais lui, Peter, préférait avoir affaire à un jeune gentleman intelligent et entreprenant; et si je pouvais décider ma riche tante à avancer l'argent nécessaire au voyage, une bagatelle de deux cents livres sterlings, il était prêt à renoncer aux plus belles offres de Tammy, de Kinine, de Tiles, de Smoker et de tout la monde enfin pour partir avec moi tout seul et dévaliser cette nouvelle caverne d'Aladin,. Tous les plans étaient faits d'avance: nous devions louer un vignoble, dépendant des anciens domaines du couvent, et après avoir retiré le trésor du puits, le bien empaqueter dans des barriques de vin de Porto, à double fond, et revenir en Angleterre partager le butin. J'épouserais alors une belle lady; j'entretiendrais une meute et je serais à la tête des gentilshommes du comté; quant à Peter, il était plus modeste et il se contenterait d'avoir un cheval, un couple de chiens d'arrêt et de mener la vie d'un squire de campagne.

Le roman n'était pas mal agencé et Peter le racontait de la manière la plus insinuante; mais j'étais trop gai et trop plein de petits projets à moi, pour mordre à l'hameçon. Il était fort douteux d'ailleurs que ma tante Rebecca consentît à me donner deux cents livres sterlings, pour suivre en Portugal un Irlandais venu on ne savait d'où. L'idée d'abandonner Anne Blondie, ma favorite, aux soins exclusifs de mon rival, le jeune vicaire anglican, ne pouvait non plus me sourire. En conséquence, après avoir donné à Peter ma parole d'honneur de ne parler à âme qui vive d'un secret si important, je me séparai de lui à la Taverne du Pêcheur, où je lui payai quelques verres de grog et où je lui donnai pour le récompenser d'avoir contribué à la prise de la truite, l'unique demi-souverain dont j'aurais sans doute à disposer pendant toute la semaine.

Dans le cours du mois, Peter disparut. On observa que tous ceux qui l'avaient pris sous leur patronage, Smoker et Tiles, Jolly, Kinine, et Tammy, semblaient particulièrement charmés et prenaient un air mystérieux, quand ils entendaient le reste du public s'étonner de cette disparition sans tambour ni trompette.

Une semaine environ après le départ de Peter, mistress Jolly s'en vint trouver mistress Smoker pour lui demander si elle avait entendu parler de son mari. Mistress Smoker n'avait aucune nouvelle à donner, mais elle demanda à son tour à mistress Jolly si elle savait ce que pouvait être devenue cette brute de Smoker? Les deux femmes vérifièrent alors leur situation financière. Les deux maris avaient fait des ventes à leur insu et levé de l'argent. Smoker avait mis en loterie sa jument favorite Slap Bang, et Jolly non-content d'encaisser les plus grosses factures de la Saint-Jean avait encore enlevé le pot d'argent du grand-père de mistress Jolly. Tous les deux avaient emporté leurs habits des dimanches, leurs selles et leurs pistolets. Ce fut un terrible scandale et un cri de haro général que ne purent apaiser les lettres écrites par les deux maris disparus. L'une était datée de Londres, l'autre de Liverpool. Tous les deux disaient qu'ils avaient trouvé un moyen unique de faire fortune, sans courir de risque, et qu'ils seraient de retour dans trois mois. Les soupçons s'étaient un instant portés sur Peter: mais chose singulière! tous les deux demandaient précisément de ses nouvelles et priaient, l'un qu'on ne lui fît pas payer son verre d'ale quand il viendrait trinquer avec les buveurs, l'autre qu'on donnât un morceau de boeuf ou de mouton à son chien toutes les fois que cela lui serait agréable.

Au milieu du tollé général, Peter descendit un beau matin de l'impériale de la diligence de la ville voisine de Muddleborough, et se glissa à l'improviste dans le cercle des commères de la taverne du Cheval et du Jockey. Son histoire était courte cette fois et positive. Il ne s'était absenté que pour aller toucher sa pension. Il avait aperçu au Théâtre royal de Covent-Garden, Jolly dans un état complet d'ivresse, mais il s'était abstenu de lui parler. Moins d'une heure après son arrivée, Peter était enfermé avec Kinine dans le laboratoire du pharmacien et il passa la soirée entière avec Tammy, le marguillier.

La semaine d'ensuite on annonça que M. Kinine vendait sa pharmacie et quittait la ville pour n'y plus revenir. Les uns disaient qu'il allait étudier pour se faire recevoir médecin; d'autres qu'il avait fait un héritage; d'autres enfin qu'il était ruiné. Le fait est qu'il partit et qu'on ne le revit plus à Muddleborough. La dernière fois que j'entendis parler de lui, il faisait un cours public sur l'électro-biologie, ou sur toute autre chose, — entrée deux pence par personne.

Par une coïncidence assez bizarre, dans la même semaine où Kinine céda la place à son successeur Bluster, qui tient encore sa pharmacie, Tammy, le marguillier, partit pour Manchester, sous prétexte d'acheter des marchandises, mais ce n'était pas l'époque de ses achats annuels. Il laissa la direction du magasin au jeune Binks, qui devait plus tard épouser mistress Tammy. M. Tammy fut absent six mois. Durant ce temps, la pauvre mistress Tammy disait à qui voulait l'entendre qu'elle en avait perdu la tête; et quand il revint, il était «aussi maigre qu'une belette, aussi chauve qu'un vautour et aussi jaune qu'une guinée.» Ainsi le déclarait miss Spark; mais très peu de gens le virent, car il se mit au lit et mourut, ne parlant dans son délire que de fourgons, de trésor, de doublons d'Espagne et du traître Peter. Le jour de son enterrement, tout fut connu. Tammy était allé en Portugal avec Peter, qui, après l'avoir conduit au milieu du pays, l'avait dénoncé à la police comme un espion hérétique et était décampé avec les mules, le bagage et tout l'argent destiné à l'achat de la vigne, des barriques à double fond, des voitures et de tous les compléments de l'entreprise.

Le pauvre Tammy, après sa mise en liberté, s'était vu forcé de regagner Oporto à pied et presque en mendiant. Arrivé dans cette ville, la première personne dont il avait fait rencontre, au bureau de la police, était son compatriote Kinine en train de demander des renseignements sur ce coquin de Peter, qui, après une bombance à Londres, avait disparu avec ses malles et ses billets de banque, produits de la vente de son fond de commerce, pour rejoindre Tammy en Portugal.

Quand la pauvre mistress Tammy raconta cette triste histoire au déjeuner des funérailles, la bombe éclata. Peter avait pris pour dupe la ville tout entière; chacun, depuis le savetier jusqu'au recteur, avait placé des fonds sur le trésor portugais caché dans un puits. Smoker tomba en faillite; Jolly fui forcé de congédier son garçon boucher et de tuer ses bêtes lui-même. Tout le monde avait payé plus ou moins cher le plaisir d'écouter les histoires de Peter. Il avait escamoté les épargnes enfouies dans les bas des vieilles femmes, l'argent économisé par les jeunes servantes pour s'acheter des rubans; il avait reçu cinquante livres sterlings et plusieurs traités bibliques du recteur et deux fois autant, plus un fusil tout neuf, de M. Closeleigh, mon patron. Le banquier lui avait donné cent livres sterlings, en ses propres bons d'une livre chaque. Enfin le maître d'école du village voisin lui avait prêté ses seules et uniques cinq livres. Somme toute, Peter avait trouvé dans notre ville une véritable banque de crédulité et il l'avait mise à sec.