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Les Corneilles

Chapter 15: XV
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About This Book

A young military officer recently returned from service becomes obsessed with a fragile adolescent woman who rejects him while she is linked to a cynical suitor; his sudden passion plunges him into humiliation, melancholic wandering, and resurfacing memories tied to the woman’s family name. The narrative follows his internal struggle between stoic duty and overpowering desire, juxtaposing vivid social scenes and the delicate observation of beauty with themes of memory, wounded pride, and the instability of hope.

XI

Un mystère de crépuscule accompagnait l'amour au cœur de Madeleine. De toute l'attitude de la vierge émanait on ne sait quel charme de mansuétude, même de solennité. Elle devenait taciturne, avec des revifs soudains. Elle choisissait pour son costume une gamme de nuances modestes, des gris jolis, des bleus sombres relevés de tulle, de ruches fauves, et la finesse blanche de sa face et de son cou jaillissait de là adorablement.

Le combat, pourtant, n'avait pas cessé en elle. D'un coup de flèche, le remords troublait souvent sa poitrine. En vain sa conscience se dérobait derrière l'argument d'un amour impossible, un amour qui devait mourir sans l'échange d'une parole. Madeleine concevait très bien le sophisme là dessous, et tout son être protestait, se révoltait contre la désuétude du beau rêve. Bien plutôt son être intime se berçait d'une pensée d'éternité, d'une communion plus complète avec celui qui n'osait conter ses tendresses que sous les ténèbres faiblement brasillantes du firmament constellé.

Toute cette métamorphose, fort peu déguisée, n'était pas pour être saisie par Vacreuse, trop endormi, ni par Jeanne, absorbée dans ses tracas d'ambitieuse. Mais le fiancé était d'autre mesure. Il commençait à s'inquiéter. Jusqu'alors, exonéré de souci par le caractère ouvert de Madeleine, il attendait en paix la fin des accordailles. Modérément passionné, trop las encore de récentes aventures, il n'avait pas essayé de se faire aimer, aurait trouvé la tâche ardue. Au total, son siège était fait. Décidé à la vie au pas, il jugeait mauvais d'être tout d'abord adoré de sa fiancée, remettait à plus tard, quand naîtraient les premiers orages, d'endosser la cuirasse de guerre. Alors, intervenant à propos, se montrant subitement transformé, il détournerait à son profit les premières aspirations dangereuses de sa jeune femme, saurait être pour quelques mois l'amant au moins une fois désiré par l'épouse.

Dans cet avenir prévu, le Parisien s'était enfoui avec délices. Croyant bien écarter toute anicroche, il capitonnait son existence, vivait de régime, insensible à la grâce de la vierge. Sa clairvoyance toutefois ne s'y rouillait pas. Faible d'intelligence, il avait l'entregent, la ruse et tout le mobilier de soupçons qui se rencontrent toujours dans ces égoïsmes féroces passés à la filière de l'expérience. Aussi les anomalies de Madeleine ne lui échappaient guère, et il voulut en avoir le cœur net. Un matin donc qu'elle avait encore refusé de monter à cheval, Semaise dit à Vacreuse:

—Madeleine est singulière depuis quelques jours, ne trouvez-vous pas?

—Je n'ai rien remarqué, dit Vacreuse.

—Non? Vous voyez cependant qu'elle ne monte plus à cheval, qu'elle a perdu tout son feu.

—Elle est assez capricieuse, vous le savez bien!

—Les caprices, que je sache, ne la font pas si pâle habituellement.

—Voulez-vous dire qu'elle est malade? s'écria Vacreuse avec trouble.

—Que non! Pourtant son allure est lasse, elle a du souci... elle a modifié son vêtement... s'est convertie à des nuances de cloître, elle qui adore les couleurs de soleil. Et si modeste soudain. Plus charmante d'ailleurs que jamais.

—Alors quoi? demanda l'autre.

—Voulez-vous que je vous dise? Elle a tout l'air de se conter une histoire rose.

—Mon Dieu, Semaise, dites donc les choses tout bonnement.

—Tout bonnement, puisque vous le voulez... Je crois que Madeleine rêve d'idylle.

—Bah! Tant mieux pour vous!

—Pour moi! Mais je n'y suis pour rien, cher beau-père.

—Comment! balbutia l'autre, scandalisé.

—Écoutez. Vous pensez bien que j'aurais gardé mes observations pour moi, crainte de vous donner de l'ennui, si je n'avais aucun motif de vous en instruire. J'avais d'abord attribué le malaise de Madeleine à quelque trouble physique, puis à des aspirations vagues... mais l'ensemble de mes notes me portent à croire qu'il y a quelqu'un. Oh! pas de gestes, je sais Madeleine incapable d'une intrigue... elle est trop loyale, elle dirait tout plutôt. Mais, mon ami, et c'est tout ce qu'il me faut savoir, dites-moi s'il n'existe pas dans les environs quelque jeune homme beau, distingué, que Madeleine pourrait entrevoir, en passant, dans sa promenade quotidienne avec la nourrice?

—La croyez-vous donc capable... à la seule vue d'un beau freluquet...

—Je crois tous les romans possibles, voilà tout, interrompit Semaise. Madeleine a justement—et ce n'est pas de ma part un reproche—la nature qu'il faut pour aimer d'un coup de passion. Mais comme je préfère pour son bonheur et le mien, que son premier coup de passion porte sur moi, vous feriez bien, cher beau-père, de répondre clairement à ma demande.

—Je ne connais personne dans les environs qui pourrait...

—Personne, bien sûr?

—Que des paysans, et tous laids, ou du moins grossiers.

—Pas de gaillard exerçant un métier original, vêtu bizarrement—pas de fils de fermier instruit à la ville?

—Non.

—C'est drôle; mais vous vous trompez peut-être... Vous pouvez avoir mal observé. Il sera bon de questionner Madame Vacreuse.

XII

Au retour de la promenade, Jeanne consultée répondit comme son mari. Semaise crut s'être trompé, mais continua d'être en éveil, et sa vigilance s'augmentait encore du frétillement d'une petite tendresse dans son cœur froid.

La campagne, sans doute, la monotonie des habitudes sous un ciel impeccable, dans une atmosphère balsamique, surtout la métamorphose de Madeleine, sa féminéité jaillissant de l'adolescence, pénétraient sous le cuir épais du scepticisme, remuaient des impressions jeunes, des souvenirs de printemps humain dans le fiancé.

En se levant au matin, en ouvrant la fenêtre où entrait un grand flot pur—la senteur de la roseraie des Corneilles, des vergers, des plantes rustiques—il restait surpris, sentait se dissoudre sa glace d'âme. Il humait, blême, avec une clarté montant à ses yeux, un peu de sang à ses tempes, vaguement sentait un renouveau, une naïveté agréable.

De vieilles peuplades de pensées, dans la fraîcheur ancienne, la largeur des vingt ans, le hantaient, tout ce qu'il avait oublié à la fadeur des nuits blanches, toutes les choses évanouies sur la route du passé. Il lui semblait qu'il avait été dix ans en geôle, dans l'ombre et la vétusté, à tourner autour de murailles nues, et respirant rapidement, les bras ouverts, un cri lui montait:

—Ah! la jeunesse... la jeunesse!... Champagne du cœur!

L'idée lui venait d'être heureux, à la campagne, avec Madeleine, de prendre le baume de l'existence, sans s'inquiéter, dans la persistance de son égoïsme, s'il pourrait, faible, usé, suffire à la vierge épanouie. Mais, au déjeuner, une nébulosité revenait se poser devant ses rêves.

À l'attitude de Madeleine, il la percevait absente de lui, en course au pays d'Éden, tout au plus l'aimant en camarade. Ennuyé, jetant furtivement un regard sur sa tête demi-chauve, dans la glace, il se demandait comment faire? Parfois il taquinait la jeune fille, essayait de capter son attention. Elle, avec un sourire, une minute faisait l'aumône de cette attention, puis, distraite, retombait au doux monde intérieur, restait vague, incohérente.

Accablé, ployant ses épaules comme sous un faix pesant, il achevait nerveusement une tasse de café, allait au dehors, murmurant:

—Oh! Je découvrirai le gaillard qui a fraudé l'octroi!...

Embarrassé devant les parents à qui ses soupçons avaient dû paraître ridicules, il ne pouvait surveiller à sa guise Madeleine, le matin surtout où il subissait la promenade avec Vacreuse, et il tourmentait son cheval, déchirait ses cigares d'une mâchoire impatiente. L'après-midi, il avait plus de largeur d'allures, mais alors Madeleine sortait rarement, et toute sa tactique restait infructueuse. Souvent, las, il se disait:

—Bah! il n'y a personne... Madeleine se paie une loge au théâtre bleu... et voilà tout!

Il n'en gardait pas moins sa défiance.

XIII

Une après-midi, alors que l'ombre des arbres devenait longue déjà, Madeleine et la nourrice sortirent. Elles contournèrent d'abord l'orée du village, puis prenant par la place communale, elles se trouvèrent devant l'église.

La porte était ouverte, une porte basse, cintrée, peinte de gros vert, fortifiée de cent clous énormes, et la jeune fille aimait voir, dans une niche au dessus, un vieux, très vieux Saint-Jean, entre deux autres apôtres, tous trois découpés délicatement dans la pierre.

Elles entrèrent. Le dallage bleu était neuf, proprement entretenu par le sacristain. Devant les reliques d'un saint—quelques os dans une boîte d'argent—des cierges de consécration brûlaient avec une odeur de mouton. Par les verrières rustiques une lumière sourdait, aimable et naïve, et des rayons jonquilles, rubis feu, bleu intense, éclairaient les piliers, les chaises, le dallage.

La chaire datait de loin et des manœuvres avaient revissé des têtes abominables sur des corps bi-séculaires, y avaient couché de l'ocre. L'autel, dans une pénombre fraîche, jetait des lueurs d'or, de vieux cuivre et d'argent; une grande candeur descendait du plafond repeint en bleu, un bleu de bluet, avec de larges étoiles en dorure, et une tête rose et blonde de Jésus, souriant d'un air de niaiserie, reposait dans ce firmament.

Madeleine erra dans le silence des nefs, avec de l'amour pour les humbles qui venaient là s'agenouiller les dimanches, idéalisant, dans un rêve d'Éden, l'innocence des mains calleuses, la douceur des faces hâlées, la fraternité des travaux champêtres; pénétrée de l'identification que toute âme affectueuse a faite en rencontrant brusquement un séjour de pauvres, une maisonnette, une rue précaire, branlante, un champ où traîne un outil de labour. Et c'était un flot de beauté qui brusquement jaillissait d'elle dans l'église de paysans.

Les tableautins ridicules du chemin de la Croix, le supplicié en robe rudement rouge, à figure inexpressive, les absurdes soldats romains, les saintes femmes, la ravissaient à ce moment, bien au-delà des chefs-d'œuvre d'un Vinci, et elle aimait encore une statuette de sainte, en bois, sa mante dévorée de vers, jolie encore dans l'encadrement d'un capuchon, un angelet posé sur son épaule, murmurant quelques paroles célestes à une fresque de barbares, à une vaguerie de personnages grossement bibliques, des Abraham, des Moïse, des Josué, Adam et Ève écoutant la harangue d'un large Dieu le Père, un Dieu le Père à face de traîneur de charrue. Des ogives étaient réparées en plein cintre, les meneaux sertis de petites vitres éclatantes, avec le dédain des transitions, et l'élan des nervures s'entrecoupait de plâtrages.

N'importe, la vierge, à cet endroit discret, silencieux, humide, un peu moisissant, trouvait un charme rare, participait d'un mystère de Divinité, et, assise sous la chaire brune, elle s'attardait à chaque détail, les rudes et les ingénus, émue par l'idée que les pauvres avaient trouvé du plaisir à s'arrêter devant ces choses.

Graduellement, en elle, s'élevait un bruit de Messe et de Patenôtres, un bourdon d'orgue, un plain chant. Alors, elle ferma les yeux quelques minutes, la tête posée sur ses mains, rêvant à sa religiosité d'enfance.

Mais, dans l'enfoncement, il s'entendit un pas léger. Elle leva la tête, regarda.

Une silhouette d'ombre disparaissait, devenait invisible. Elle se dit que c'était lui, qu'au détour d'une colonne il l'épiait, l'enveloppait de contemplation.

Et ses impressions devinrent plus mystiques encore, l'ascension de sa pensée plus rapide, tandis que s'idéalisait la pâleur de sa face, si bien qu'elle semblait une admirable statue d'église.

Cependant, la voyant si rêveuse, la nourrice, après un chapelet d'Ave et de Pater, la toucha du doigt doucement. Elle s'éveilla, accompagna machinalement sa bonne mère de lait.

Quand elles eurent quitté depuis quelques minutes, Semaise sortit d'un cabaret de la place villageoise. Il entra dans l'église, les sourcils en angle, il marcha par le petit temple, fouillant tout de son regard pâle, puis, devant le néant de sa détection, désappointé, jurant:

—Stupide charade! Moi qui me chauffais si paisiblement devant le foyer de mon avenir—et voilà qu'il fume, mon avenir!

XIV

La Lune, décroissante, se levait toujours plus tard dans la nuit, ne se couchait qu'au milieu du jour. Le nocturne maintenant s'élevait quand la Lune dichotome arrivait pourpre dans l'Orient. Un soir, à demi couchée dans la pénombre de la chambre, Madeleine l'écoutait, pâle d'extase, et déjà un fleuve de lumière moins oblique circulait sur la campagne, émané d'un demi-disque d'or, quand le violon se tut.

Alors, quelque chose bruissa dans le silence, un pas furtif. Elle crut d'abord que c'était le départ accoutumé, mais une ombre parut à droite, à l'opposite du massif. Madeleine se recula doucement dans sa chambre, palpitante, écouta: Une voix sarcastique s'élevait:

—Eh! monsieur le musicien, vous qui faites concurrence aux grenouilles et aux grillons des champs... deux mots, s'il vous plaît?

C'était Semaise. À la palpitation de son cœur, Madeleine chancelait, étayée à la muraille, écoutait intérieurement repasser les paroles sèches. Mais, sérieuse, une autre voix s'éleva:

—J'écoute!

La vierge en adora la vibration grave, et le timbre s'en fixa dans sa mémoire parmi les grands événements de sa vie.

—Ah! vous écoutez! Pourrait-on savoir quel péché vous expiez ici en aspergeant les Corneilles de musique au clair de lune?

—Il est inutile, répondit l'autre, de s'attarder à des puérilités. Je suis prêt à vous donner toute explication convenable, mais point ici.

—Soit, dit brusquement Semaise... vous suivrai-je ou me suivrez-vous?

—Je vous suivrai.

Le massif bruissa doucement. Une haute silhouette se profila. Invinciblement Madeleine avançait la tête, et invinciblement aussi le musicien tournait son regard vers la fenêtre de la jeune fille. Alors, béante sous la clarté lunaire, Madeleine reconnut l'officier, entrevu à la soirée de fin de saison, et qu'elle avait accablé de la moquerie de son regard. Quoi! Jacques, le fils de l'ennemi, l'inconnu haï depuis l'enfance, haï autant que son père, et au nom de qui le cœur de Madeleine avait toujours sauté de colère!

—Ah! c'est fini!... c'est fini! balbutia-t-elle. Et que je suis punie, mon Dieu!

Le flot amer jaillissait entre ses paupières, et reculée tout au fond de la chambre, enterrée dans les ténèbres, son être intime saignait affreusement. Ah! géhenne d'un jeune cœur, entre les passions de miséricorde et de dureté, et toute analyse s'évanouissant!... Du fond du passé montaient les événements tenaces, les pauses d'âme qui semblent l'individualité même, la source de l'existence. Arrêtée, dans des minutes d'extase cruelle, enveloppée de douloureuses apparitions, elle croyait triompher, chasser la passion fraîche éclose. Toutes les étoiles du ciel d'enfance, les chronologies minuscules immortellement inscrites, palpitantes dans chaque fibre, mille splendeurs sans nom, innombrables dans une mémoire comme les éphémères dans un soir de septembre, l'infinité, l'intensité, la suavité qui sont le début de la vie pour chaque être, tout cela, en elle, dans la lutte et le remords, se ternissait, s'effaçait, mourait de la mort intime, et elle avait l'impression d'une large, implacable hache coupant en pleine chair, faisant s'écouler tout un monde saignant, doux et misérable...

Puis sur la roue du doute, elle revenait à la nouvelle aurore, rêvait d'avenir, s'abandonnait. Larges lendemains des nubilités naissantes! Devant elle, interminable, la route du Reverdis allait sous le firmament de joie. Rien ne finissait, les jours après les jours, la renaissance éternelle, à chaque tournant une revirginité des formes, l'abondante féerie de l'amour remplissant tous les espaces, éclairant toutes les ombres, élevant ses ailes au-dessus de l'obstacle, dans les régions de sécurité et de lumière!...

Ses sanglots redoublèrent, un épuisement l'arrêta dans son vagabondage de pensée, une minute lui ôta presque la conscience.

Les ténèbres étaient légères. La neige du lit y saillissait nébuleusement, des surfaces de meubles, un lustre, de pâles figurines, une boîte d'ivoire, un cercle d'argent rayonnaient, et l'oblique blancheur de la Lune, sa dissolvante sérénité, se posait doucement dans une encoignure. Madeleine, avec surprise, regardait ces choses, et toutes lui semblaient innaturelles.

Mais elle se remettait à vivre, à souffrir, et malgré tout, c'était le Passé qui s'écroulait devant une genèse nouvelle, c'était le triomphe du Futur, la haine déchirée par l'amour. En même temps, une joie singulière, incoercible, se levait au-dessus de la douleur d'un trépas de vie intime, au-dessus de sourds cris d'angoisse. Et il semblait à la vierge qu'un esprit de mansuétude surgissait en elle, une compréhension plus large du livre de vie. Ses larmes s'arrêtaient, elle sortait lentement des ténèbres, regardait par les vitres la nuit abaissée sur les champs.

Et dans ses yeux las, dans la grâce affaissée, affinée encore, de sa délicate personne, l'issue du combat se lisait, son profond amour triomphant, indomptable, la Foi neuve dans laquelle elle voulait vivre et mourir.

XV

Au détour d'un ados, Jacques Laforge et Semaise s'étaient arrêtés. L'officier s'appuyait paisiblement contre un petit frêne, les yeux vagabondant à travers le paysage lunaire, les rubans clairs des sentiers, le clocher tout blanc, la masse grisonnante de la forêt. Il attendait, était un bel être humain de force et de patience.

La colère, sur la figure de Semaise, houlait, combattue, civilisée. Il tentait le mépris, un long toisement de son adversaire, mais la nervosité de ses lèvres, de ses mains faisait avorter son jeu, le ridiculisait quelque peu. Il en eut conscience; et d'un timbre mordant:

—Comment, monsieur, c'était vous!... Vous, l'ennemi de la famille!...

—Je ne suis l'ennemi de personne, dit Jacques.

—Dites cela aux imbéciles!... Au surplus, peu m'importe... vous seriez le meilleur ami des Vacreuse que cela ne justifierait pas votre musique sous les fenêtres de ma fiancée. J'ai le droit...

—Le droit de m'interroger... j'y consens! dit Jacques.

—Ah! vous consentez—c'est heureux! Alors, expliquerez-vous votre présence?

—J'aime votre fiancée.

Sans bravade, profonde, cette déclaration humiliait Semaise. Il perçut la supériorité de son adversaire, d'instinct l'estima. Il dit:

—Comme ça, mon bien vous chausse. Très flatté, cher monsieur! Et l'admirable excuse, n'est-ce pas, pour braconner sur mes terres!

—Mon Dieu, monsieur, vos droits n'ont aucun caractère définitif! Le mariage seul... Puis, j'ai jugé que vous n'aimeriez jamais Madeleine comme le mérite sa jeunesse.

—Vous avez jugé!

—Oui... Vous êtes fatigué, on m'a dit vos aventures, l'incertitude de votre santé. Ces considérations suffisent. Il est selon ma conscience d'engager une lutte, où hélas! presque toutes les armes redoutables sont de votre côté. En quoi puis-je n'être pas loyal?

C'était dit doucement, fermement, et Semaise sentait que, au-delà des puérilités moutonnières, Jacques avait raison. Mais trop d'amertume lui envahissait l'âme devant son rival, trop jeune, trop beau. Il voulut un dénouement à son goût, un coup d'épée, sûr de sa supériorité dans le noble art. Il y rêva deux secondes, et reprenant, très froid:

—Très bien, mais, cher monsieur, il m'énerve de voir jouer, fût-ce par un des sept sages, des nocturnes sous la fenêtre de ma fiancée, et sans tant d'arguties, j'exige tout bonnement et des excuses et la promesse de ne plus recommencer.

—Je n'ai, dit Jacques, ni excuses ni promesses à faire, n'étant point sorti de ce que je pense être honnête. Je suis pour vous un rival, et un rival malheureux. Je déclare que je persévérerai dans la lutte et que rien ne m'y fera renoncer, sinon votre mariage avec Madeleine.

—C'est net, fit Semaise avec un méchant sourire. Où puis-je s'il vous plaît, vous envoyer deux de mes amis?

—Vos amis n'ont que faire ici. Jusqu'à présent, nul de nous deux n'a, je pense, insulté l'autre.

—Ah! vous trouvez? Ces apôtres, ma parole, ont le cuir dur... Est-ce, peut-être, que vous voulez le choix des armes?

Jacques regarda Semaise avec un peu de surprise dédaigneuse, et sans qu'un trouble parût dans la beauté de sa face, avec l'aise d'une personnalité probe, courageuse et fraternelle:

—Ce serait, monsieur, une noble action à nous d'éviter un duel. Dans notre patrie, le sang de ceux qui peuvent servir est plus précieux qu'ailleurs.

Une âpre émotion prit Semaise. Sa conscience était émue de l'appel, mais, en même temps, s'élargissait sa rancune. Et soudain, brutal:

—La première qualité du soldat français, monsieur, c'est la bravoure.

—C'est bien, murmura Jacques.

Il avait baissé la tête, un peu pâle de trouver là cette sotte querelle. Il croyait qu'il ne sied pas, dans un pays mutilé, tendu pour la bataille, de s'insurger contre les préjugés de l'honneur militaire. Aussi, se résignant à l'aventure:

—Soit. Vous voudrez bien, j'espère, vous considérer comme l'offensé. Envoyez vos témoins à la ferme des Avelines.

—Quand?

—Décidez.

—Aujourd'hui?

—Bien. L'heure?

—Cinq heures du soir.

Ils se saluèrent taciturnement, et Semaise s'en alla, non sans un remords tout au fond. Jacques, seul, semblait absorbé par une touffe d'Achillée, ses paillettes pures épanouies à la Lune. Une effraye passa, ramant sans bruit de ses ailes cotonneuses, un fuseau de petites nues était posé sur le firmament et la vie, décrue sur toutes choses était solennelle, chaste et religieuse. Jacques soupira; il monta lentement le flanc de l'ados. Au loin, une porte s'ouvrait lourdement, se refermait, et Semaise était déjà entré aux Corneilles quand l'officier se trouva debout sur une faible éminence, triste et tout plein d'amour, à contempler la fenêtre de Madeleine.

XVI

Au bruit de la grande porte des Corneilles, assez brutalement close par de Semaise, Madeleine s'effarait. Quelle scène s'était déroulée par delà le monticule? Et toutes sortes d'imaginations circulaient dans son cerveau, surtout la bouleversante pensée d'une provocation. Puis, ce fut un autre frisson: là, sur la déclivité, loin du massif, elle venait d'apercevoir Jacques, dressé en douce estompe dans l'argent nocturne. Il regardait fixement, opiniâtrement.

Alors, un effroi passa sur Madeleine. Elle imagina que c'était le dernier adieu du musicien, que jamais plus il ne reviendrait semer ses amoureuses tristesses. La lune roulait entre des langes fins, la lumière était moins vive, un navrement susurrait dans les arbres. Brusquement, Jacques mit la tête entre ses mains. À travers l'espace il parut à Madeleine entendre une vague rumeur de sanglots. Toute sa chair soulevée de tendresse, d'angoisse, en vain luttait-elle contre une inférieure voix interne. Je ne sais quoi la soulevait, l'entraînait hors de la chambre, et elle se trouva, comme hantée, à la grande porte, détachant la chaîne, tournant, emportant la clef.

La roseraie était là, ses suaves encensoirs, un tremble agitait ses ailettes de soie blanche, des ombres végétales ondulaient sur la cendre du sol. Elle eut peur, s'arrêta, apparition de déesse ineffable, un doigt sur la lèvre, hésitante. Elle s'élança de nouveau, froissait des herbes, des arbustes, et elle se sentait comme glissant sur une onde. Puis, elle alla sous l'ombre d'une ligne de chênes. Un petit ménage d'oiseaux s'éveilla, s'effara, et Madeleine, au cri de l'un d'eux, s'arrêta, prise de dyspnée, toute molle, contre un arbre. Le filagramme des ombres et des rayons évoluait sur sa figure; une aile de papillon nocturne effleura ses joues. Le courage lui revint, elle se remit à marcher, et, au détour des chênes, elle aperçut Jacques.

Une petite porte, dans la clôture, était restée ouverte; elle la franchit.

Il était toujours debout sur le monticule, la tête entre les mains, et des sanglots achevaient de mourir dans sa poitrine. Un désespoir intarissable pesait sur sa vie. Toutes ses belles futuritions d'optimiste, les claires architectures de la jeunesse, s'écroulaient comme un arbre dans le cyclone. Il revoyait monter, abondantes, de vive lumière, ses pensées de Tunisie, l'austérité charmante d'une existence toute construite, l'aspiration de sa nature vers le devoir et le sacrifice. Hélas! un fantôme s'était interposé, et maintenant plus jamais son sang n'était tranquille, son âme était nue, frissonnante et faible. Dans ses jours de maladie, jamais il ne s'était senti vaincu comme maintenant, jamais si craintif, et une sentinelle de chagrin, vigilante, implacable, veillait aux profondeurs de son crâne. Et quel vain, ridicule amour! Nul espoir de triomphe dans la lutte du fond de l'ombre, cette lutte du paria qui n'a sur lui que les regards de la haine. Non! il était trop condamné! Jamais, pour lui, des lèvres de l'aimée ne jaillirait le mot créateur. Et, alors, n'est-ce pas, qu'importe la beauté du firmament et celle du brin d'herbe?

Levant péniblement ses deux bras, avec un large soupir d'angoisse, il allait partir à travers les campagnes. Son regard soudain s'abaissa, fixe. Puis, sous ses mains grelottantes pressant sa poitrine, tout pâle, en sursaut, il douta.

Mais à force de regarder la certitude lui vint.

Sous le grand bras feuillu du chêne aïeul, dans la blonde lueur mêlée à des pans de nuit, c'était bien Madeleine, debout sur les graminées basses. Les tigelles d'herbe, en fins glaives, environnaient ses petits pieds, ses chevilles emprisonnées de nacarat, et tous les yeux pâles des corolles étaient tournés attentivement vers la lune dichotome.

XVII

Alors Jacques descendit lentement le monticule, et toute la scène lunaire, l'herbe, la branche épanouie, les meneaux bleuâtres, la vierge frêle et divine, pour toujours s'inscrivirent au fond de son cerveau. À quelques pas d'elle, il s'arrêta, la tête nue. Il était plein de religieux respect. Des phrases d'adoration se pressaient, insonores, sur ses lèvres. Il n'osait plus regarder Madeleine, il regardait les plis de la robe blanche, l'ombre cendreuse étalée sur le pré. Le vague frisson de la campagne lui semblait un bruit d'océan. Brusquement il balbutia:

—Pardonnez-moi! La témérité qui m'a entraîné sous votre fenêtre était indomptable. J'ai espéré n'être entendu que de vous. Mon tort, à présent, me semble infini. Mais pourquoi ces haines qui séparent nos familles? Moi, je n'ai jamais pu haïr personne, tellement que je ne vous connaissais pas jusqu'au soir où vous m'avez si durement regardé. Dès la première minute je vous ai adorée... et pour toujours. Alors, en vain, j'ai voulu rester loin de vous. Toute ma vie se traînait misérablement dans le désir de vous revoir. J'ai combattu, j'ai de la volonté. Hélas! contre votre souvenir ma volonté est morte. Peut-être que c'est mal de vous le dire et que vous êtes fâchée. Pardonnez-moi, j'obéirai si vous voulez que je me taise, si vous voulez que je m'éloigne.

Il avait un genou en terre, ses cheveux blonds tremblaient légèrement, une lueur charmante éclairait ses yeux. Involontairement elle le regardait, étonnée de le voir si beau. Il continuait:

—Ma vie est grave. J'ai dédaigné les plaisirs qui détrempent, j'ai donné mon âme au travail et à la patrie. J'étais très heureux, plein de larges espérances. Alors vous avez passé, et je n'ai plus dormi. Mes livres sont clos, le devoir, si doux jadis, m'est dur aujourd'hui. Une poussière couvre mes souvenirs, mon intimité m'échappe, je ne sais quoi d'âpre accompagne la moindre de mes pensées. Je souffre de tout ce qui est beau...

Il se tut. Cela s'était épanché de ses lèvres gravement, avec une intensité de candeur, la vibration d'une nature sincère. Madeleine, dans la nuit, en pleine poésie, apte d'ailleurs à l'enthousiasme, s'enivrait à l'emphase du jeune homme. Une grande sécurité lui était de plus en plus venue. Le silence les embarrassait cependant. Elle le rompit:

—Monsieur, dit-elle avec tremblement, est-ce que vous allez vous battre avec Semaise?

Une grande mélancolie alla au cœur de Jacques. Il crut comprendre la démarche de Madeleine, crut qu'elle était venue pour supplier au nom de son fiancé. Et la voix plus basse, un peu brisée, il murmura:

—Mon Dieu! rassurez-vous, il ne courra aucun danger...

—Oh! fit Madeleine avec pitié.

Et s'avançant, quittant l'ombre du chêne:

—Vous ne comprenez pas, dit-elle. Votre réponse est douce pourtant, mais si triste! Je voudrais seulement éviter ce duel, mais non pour Semaise.

Il levait le front, un trouble immense parcourait ses vertèbres, et ses lèvres remuaient. Madeleine sentit grandir son courage.

—Toute ma haine est évanouie, dit-elle. Du passé cruel, entre nous, il ne reste que de la cendre. Et rien autre, entendez-vous, ne m'a attirée ici que la crainte de ne plus vous revoir.

—Est-ce vrai? cria-t-il.

Une lueur de ravissement errait entre les cils de Jacques, il était tout près de la vierge, à genoux, la figure levée. Il avait pris la main délicate, il y posait les lèvres lentement, timidement.

—L'existence va être si douce, murmura-t-il. Mais je voudrais vous dire... ô les nuits de ma misère qui finissent... ce noir avenir si beau maintenant... non, je n'osais pas rêver... toujours une voix triste s'élevait, protestait, Madeleine... à peine, étant seul, si j'osais murmurer ce nom... mais est-ce vrai, est-ce vrai? me voulez-vous?

—Pour toute la vie, répondit-elle.

Des tilleuls argentés répondaient à l'hymne des chênes, la roseraie encensait la pénombre divine, des formes mousses tremblaient lointainement, des taraxacums dressaient leurs menus pédoncules sur le tertre, et eux se sentaient enveloppés d'une bienveillance énorme, en sécurité sous le saphir nocturne semé de toisons vagabondes.

—Vous êtes belle, Madeleine.

—Et vous très beau... et si bon que, sans doute, vous ignorez votre beauté.

Puis, tout à coup, penchée sur lui, frissonnante, elle chuchota:

—Je me sens misérable.

—Quoi?

—Ce duel. Il y a tant de hasard dans ces choses. Et puis, j'en ai le remords, ma conscience est lourde. Ne peut-on pas l'éviter?

—J'ai promis.

Elle soupirait, leurs mains s'entrelacèrent. Une lente brise méridionale remuait dans les plantes:

—Il ne faut pas craindre, fit Jacques... Ce duel ne coûtera la vie à personne...

Sa voix était persuasive, détournait, allégeait la crainte de Madeleine. Ils se turent. Jacques s'était relevé. À mesure de l'ascension lunaire, les ombres s'accourcissaient. Les campagnes étaient comme une mer pâle, et la joie vitale accélérait la vie des jeunes gens. Leurs lèvres étaient sèches, leurs yeux tendres ineffablement, et il leur semblait vivre là ensemble et s'aimer depuis des temps immenses, et que toujours ils s'étaient connus. Madeleine était faible, sa tête ployait et elle se trouvait réfugiée contre la poitrine de Jacques. Alors, lui, au contact des beaux cheveux, ivre, pressa contre lui la vierge, et leurs bouches se touchèrent dans le premier baiser, chaste et pourtant plein de flamme.

—Je t'aime par-dessus toute créature, murmura-t-il.

L'église sonna, l'aube commença de vibrer derrière la forêt, une vague, une délicieuse rumeur de vie roulait sur les campagnes, les bestioles fauves froissèrent les feuilles, de menus cris s'éparpillèrent, et la Lune pâlit entre les nuées.

—Au revoir, dit Madeleine.

Elle partait furtivement sous les chênes; il contemplait ce départ léger, de charme intense, de la jolie fée, et quand elle eut disparu, quand la grande porte des Corneilles se fut refermée avec un grincement, il s'en alla, pensif, par les larges campagnes.

XVIII

Semaise fut debout de bonne heure. Pâle de lourds rêves, et quelques minutes accoudé à la fenêtre, devant le brillant château des Corneilles, il respira la beauté du jour avec des délices chagrines, puis, atteignant un buvard, il commença lentement à écrire, mit beaucoup de temps à libeller deux lettres brèves. Les ayant enveloppées, il descendit. Les gens dormaient encore au château, et il se promena longtemps entre les plates-bandes, sous les massifs, charmé confusément de la prodigue splendeur épandue, de la joie étincelante des oisillons amoureux de la lumière, turgescents, babillards devant le disque jaune qui escaladait l'Orient solennellement.

Des rustres passaient dans les sentiers, pesants et solides. Lui, las, sentant le chancellement de la santé, l'amollissement de ses fibres, enviait, non leur destin, mais la puissance de leurs épaules, la sérénité de leurs faces, le bel équilibre de leurs organes, de leur sang hématose au vif oxygène.

—Qui m'empêchait d'être sobre, chaste, de mener une existence gymnique, avec les jouissances cueillies à l'heure? Être riche à la fois... et fort comme eux!... Il y a tant de façons de varier le plaisir, sans jamais abuser! Mais non, le tourbillon atroce est là, et ce n'est pas encore tant la volupté qui perd que l'imbécillité d'amour-propre. On a la vanité de la débauche comme d'autres la vanité de porter des poids lourds, et l'un jeu n'est pas moins grossier que l'autre, mon Dieu non!

Sourdement, la jalousie le mordait d'une destinée comme celle de Jacques. Souvent, le soir, dans des confabulations de jeunes gens, il avait entendu conter des bribes de la vie de l'officier. Un colonel, un jour, vieille moustache rigide, avait proposé le jeune homme comme prototype à des gaspilleurs de vie. D'autres fois, Jeanne Vacreuse, qui avait ses détectives dans l'armée de Pierre, raillait avec âcreté le fils de l'ennemi, le raillait de cette façon qui hausse le raillé, disait moqueusement sa vie studieuse, l'estime de ses chefs... Semaise, à ces réminiscences soupirait:

—Et on n'est jeune qu'une fois!

Il regardait avec irritation un grave platane, indigné de la splendeur de l'arbre. La belle santé végétale le conspuait, riait de son crâne indigent. Il sentait la lourdeur heureuse de la nature l'étouffer. Il serrait son poing chétif, il trouvait stupide aux fleurs de jaillir si radieuses; des phrases amères viraient derrière son front. Puis, il se mettait à rire sardoniquement, arrêté devant une euphorbe et un cactus cierge, deux monstres formidables où il lui plut de voir un emblème de la stupidité de la nature.

—Cette fourbue! grognait-il. Euphorbes au Cap et idiots au boulevard—un tas de sales créations. Vieille bête qui n'a d'ailleurs rien inventé de plus fort pour passer la vie éternelle que de se dévorer les pieds du matin jusqu'au soir.

Il haussait les épaules d'un air de philosophie. Mais l'envie lui restait—le rongeait—de l'existence de l'autre, de l'autre livré à la science, optimiste, jeune, pur et beau, riche et dédaigneux des jeux débilitants de l'opulence, amoureux de justice... et digne d'être aimé d'une belle vierge comme Madeleine.

—Trève de pipeaux! murmura-t-il. Et puisqu'il ne nous reste qu'un maigre patrimoine de santé et de cervelle... sachons au moins le dépenser en ladre, sou par sou.

Le château s'éveillait, des faces bouffies et pâles se montraient aux lucarnes, le valet de Semaise parut à la grande porte, étonné de voir son maître si matinal.

—Blondeau, lui dit le jeune homme, tu selleras de suite «Blue beard» après avoir mangé un morceau sur le pouce, puis tu iras bon train à Hétremont, avec les lettres que je te remettrai.

—Bien, Monsieur.

Vingt minutes plus tard le superbe «Blue beard» emportait au galop le valet, et Semaise, plus morose, allait à sa toilette, labourait lui-même, du peigne et de la brosse, la stérilité de sa chevelure et, faisant passer une excuse aux Vacreuse de ne pas partager le familier petit déjeuner habituel, consomma une tasse de café solitaire.

Puis, dans le spleen de son existence vide, il s'abandonnait en pandiculations, ricanait devant les paillons solaires coulant sur la vallée, allumait un cigare.

—Tiens, Madeleine! s'exclama-t-il.

Elle s'en allait, sous le petit dôme éblouissant d'une ombrelle, dans une robe de couleur sombre, délicieuse statue moderne, finement ciselée. Le jeune homme, abaissant ses bras, fermant sa bouche baîllante, de son œil d'ennui la suivait, peu à peu se récréait au mouvement d'harmonie féminine, aux ondes attrayantes de la soie, et un brin d'ivresse vernale secouait l'atrophie de son cœur. Puis, le frisson de sa nuit, ses rêves lourds, tous ses doutes lui revinrent. Il savait maintenant l'origine des troubles de la jeune fille. Ah! ses soupçons étaient justes! C'était bien l'antique histoire. Il ne fallait rien grossir, pourtant. Deux nuits n'avait-il pas épié, avant d'intervenir, n'avait-il pas vu les départs discrets de Jacques? Oui, mais comme elle écoutait, si tard! Et elle restait à rêver, et, les matins, elle était lasse!

—Bah! puisqu'ils ne se sont pas parlé!

Il regarda de nouveau circuler la jeune fille. Il se rassurait. C'était une puérilité. Attentif, désormais, il saurait écarter toute ombre. Une bonne saignée coucherait l'autre quelques semaines! Et Madeleine ne se souviendrait guère; c'est si oiseau, ces gamines! Dans le vide de cette absence, lui, Semaise, se substituerait, conquerrait. Alors, avec un sourire:

—Si j'allais déjà faire un brin de bucolique?

Il secoua les coudes, avec un souffle dénigreur, se replongea en arrière.

—À quoi bon?

Et, répétant: «À quoi bon?», il se leva, descendit.

Sur le perron, il hésita. Tout autour de Madeleine, dans la roseraie, d'éclatantes buveuses de lumière, de pétillantes corolles serrées dans le corselet d'émeraude, un monde de folioles, des arbustes flottant sur le bleu, lui faisaient un plan de fraîcheur, de divinité, de pénétrante vibration.

Justement, elle aperçut Semaise, vint à lui. Ils se rencontrèrent sous un marronnier à ronde feuillaison, dense, encore tout humide de la nuit. La peau de Madeleine, dans l'ombre fraîche, se décorait de quelques menues gouttes de lueur venues en maraude. Elle avait fermé son ombrelle, elle s'appuyait légèrement contre le tronc noir du bel arbre. Elle levait sur Semaise ses grands yeux un peu las. Lui, animé à ce regard, tendait le cou, respirait vite, plissait ses lèvres. La voyant rougir, il se détourna une minute. Tout son appétit sensuel lui revenait, ce que la présence d'une femme fine éveillait en lui aux années où ses nerfs étaient neufs encore. Sa moustache tremblait aux palpitations de sa lèvre, et les narines ouvertes il respirait le fleur amoureux du jardin.

Elle ne mouvait pas, posée sur les racines de l'arbre et sa pantoufle, soulevant un pli de sa robe, soufflait le désir dans les veines usées du jeune homme.

Il daignait la trouver en beauté. Tout en paraissant attentif au grand horizon, aux arbres trempés dans un ruissellement de chaleur, à l'énorme nappe blonde des blés tout tressaillants aux légers souffles de l'horizon clair, il ne voyait que Madeleine. L'œil oblique, sa prunelle morne de gypaëte, les mâchoires détendues, il se délectait de la jupe ondulante selon les jolies lignes de la statue d'adolescence, observait le faible sinus du corsage, la grâce du profil, la pesanteur des cheveux sur la nuque, des plis de grisaille un peu serrés autour des jambes de la vierge.

Cependant, hésitante, balbutiante, elle dit:

—Je vous cherchais!

—Vous me cherchiez?

Et une envie de troubadour lui venait de lui dire quelque niaiserie au sucre.

—Oui, reprit-elle. J'ai à vous parler de choses sérieuses.

Son ton étonna Semaise. Il lui semblait y lire une volonté, ferme, et dont il avait peur confusément. Cependant, avec un sourire, et prenant la main de la jeune fille:

—Voyons! répondit-il.

Elle abandonnait vaillamment sa main, et le regardant avec force:

—Je me suis aperçue, depuis quelques jours, dit-elle, que la vie est un peu moins simple que je ne l'avais imaginé. Des choses que je croyais faciles à accomplir me sont apparues pleines d'obstacles, et il m'a semblé surtout qu'on avait abusé de mon inexpérience.

Il avait eu d'abord sa moue. Puis, la voyant trop grave, toute droite et pudique, une chose aiguë lui piquait la chair, il avait un haussement inquiet des omoplates. Tous ses soupçons revenaient, grandissaient.

—Pour inexpérimentée que je puisse être, dit-elle, je veux une existence claire, sans aucun remords. C'est ce qui m'amène ce matin, après des hésitations de plusieurs jours.

Elle s'arrêta devant les yeux hyalins du viveur, la froide colère de sa face. Mais, intrépide:

—Je ne crois plus, reprit-elle, que je puisse être votre femme. J'en remplirais les devoirs avec douleur, et je vous détesterais. Il est très vrai que j'ai de la sympathie pour vous, mais une sympathie paisible. Nous serions misérables ensemble. Je me reprends donc et je pense que vous me rendrez une promesse faite par ignorance uniquement.

—Votre petit discours est charmant! fit-il.

Puis, avec férocité, il lui fit subir l'insolence de son regard, une moqueuse analyse qui la parcourait lentement des pieds à la tête:

—Ces fillettes! murmura-t-il avec mépris.

Elle attendait, simple, dans une majesté gracieuse qui irritait l'autre davantage. Il l'aurait mordue, sentait en lui grandir la cruauté des déchus:

—Dites donc, reprit-il, est-ce sérieusement que vous me contez ces balivernes?

Elle haussa légèrement les épaules. Elle ne le plaignait pas beaucoup, dans la certitude qu'il ne l'aimait guère plus qu'un animal domestique.

—Eh! s'exclama-t-il, c'est donc vrai... on n'est plus contente. Il a fallu introduire l'oiseau bleu! Défiez-vous, Mademoiselle, les oiseaux bleus sont des scélérats.

Elle devenait très rouge, confuse et colère d'entendre ce mièvre désabusé railler sa large tendresse. Plus dur encore, il mordait ses syllabes:

—Oh! nous connaissons le drôle! Tout jeune, hein? tout blond... quelque peu apôtre. Et quelle musique au clair de lune!

Et quittant la moquerie:

—L'ennemi de votre famille, Mademoiselle!

—Que vous importe à vous, dit-elle. Faut-il m'insulter avant d'agir en honnête homme? En déclarant ne jamais pouvoir vous aimer en épouse, je suis simplement loyale. Je n'ai pas besoin de votre acquiescement pour rompre... ma promesse a été surprise... pourtant, j'aurais du remords si je ne vous suppliais pas d'abord de me délier...

—Je le refuse! cria-t-il.

—Pourquoi?

—Parce que.

—La réponse de ceux qui ont tort... J'ai agi selon ma conscience. Adieu.

Elle avait rouvert son ombrelle, allait partir. D'un geste quasi brutal, il atteignit l'épaule de la jeune fille. Il avait envie de la secouer, la serrait sans ménagement.

—Vous êtes bête! gronda-t-il. Vous jonglez avec des citrouilles et elles vous retomberont sur le nez. Voyons, est-ce que vous espérez vaincre votre père et votre mère? Est-ce que vous allez enterrer toute leur colère sous votre amourette? Généralement on vous voit du bon sens. Car elle ne rime à rien, votre aventure. Elle est niaise. Qu'est-ce qu'on dirait si l'on voyait vos fiançailles rompues? Pour tous nos amis nous sommes autant que mariés. Ça serait du clabaudage pour six mois. Dites, serait-ce supportable? D'ailleurs, est-ce que vous aurez jamais le consentement de personne? Chère enfant, si l'on avait commandé les symboles de l'opiniâtreté au grand Faiseur, il aurait fabriqué Mme Vacreuse et Pierre Laforge. La déroute est certaine. Et quant à l'autre, au violoneux, c'est un animal gothique... Voyons, ne tentez pas cette lutte absurde. Quoique vous en pensiez, il y a un moyen d'être heureuse avec moi. Au fond, je suis un excellent apôtre, plein d'indulgence. Nous vivrions paisibles, vous seriez très libre, très obéie... tandis que ces godelureaux, neufs comme un costume de marié, n'ont aucune souplesse. Tous despotes... Dans votre destinée, je représente en ce moment le bon sens, et le bon sens, c'est le pain quotidien du bonheur.

Il se radoucissait, l'air sage, tapotait le bras de Madeleine:

—Que diable! vous avez été étonnée de ma colère. Vous étiez féroce. Au fond, voyez-vous, je vous aime beaucoup, moi...

Elle sourit avec une douceur malicieuse, obstinée, et l'interrompant:

—Sincèrement, m'aimez-vous beaucoup plus que votre cheval Barbe-Bleue?

Cette question simple l'embarrassait. Il s'avoua l'épaisseur de son égoïsme, fugacement, et revenant à l'irritation:

—Il faut être raisonnable! dit-il rudement.

—Mais je m'efforce beaucoup de l'être. Et je trouve infiniment absurde qu'au lieu de ce que j'ai légitimement droit d'exiger de l'amour, j'irais me contenter de ce que vous appelez le bon sens de ma destinée. C'est ce que j'en nommerais plutôt la folie. Tant jeune que je puisse être, je sais ceci: On ne vit pas deux fois. Et je ne vois pas pourquoi l'on sacrifierait la partie la plus belle de cette vie à des considérations malhonnêtes!

—Malhonnêtes!

—Serais-je honnête si je vous jure un amour dont je me sens pour vous incapable?

—C'est un si vieux procès, chère enfant! Il est tout fait, tout jugé, par des juges d'une autre compétence que vous. Après bien des divagations, le monde en revient toujours aux considérations que vous traitez—en vraie petite fille—de malhonnêtes.

—Mon Dieu! fit-elle, laissons là ces jugements si bien faits. Je m'efforcerai de ne faire jamais rien que de loyal et d'honnête, et même que de raisonnable. Et rien ne me paraît plus raisonnable en ce moment que de vous supplier encore de me délier d'un engagement injuste.

Elle se tenait au bord de l'ombre et du soleil, pleine d'un charme sérieux, avec un petit pli de volonté au milieu du front, et Semaise était agacé terriblement par la subtilité de son élégance, la suavité de son profil.

—Je vous répète que je refuse! dit-il violemment. Et je ferai, pardieu! tout ce qui sera nécessaire pour maintenir ce godelureau loin de vous!

Elle pâlit, entrevit une scène horrible, la lueur des épées, la férocité d'un combat:

—C'est vil ce que vous dites là! murmura-t-elle.

Elle s'éloignait, révoltée, épouvantée, avec des sanglots d'angoisse. Il la regardait partir, méchamment. Le cri de sa vanité saignante jaillit.

—Être sacrifié à une boîte à musique!

XIX

Deux sous-lieutenants de la ligne étaient les témoins de Jacques. Vers quatre heures, assis au bord du verger des Avelines, ils attendaient les témoins de Semaise. Leur café fumait doucement dans des tasses bleues, sur une petite table carrée, l'arôme s'en répandait parmi les pommiers, et la conversation était calme. Le rouge de leurs pantalons attirait la marmaille et les dindons. Près d'eux, Jacques, avec un regard de bonheur contemplait la perspective.

C'étaient des champs pleins d'ordre, et tous petits, en rectangles. Sur le vert des luzernières, des bêtes à cornes s'engraissaient avec patience; les rondeurs blanches des oies entrecoupaient la couleur sale des moutons; un grêle poulain sautait avec gentillesse. Les sentes blanches, entre les pâturages, étaient comme des lignes tracées à la craie; les céréales tremblant aux légers souffles, perpétuellement variaient leur clair-obscur, semblaient couler et s'enfuir vers la rivière. Dans un petit étang trois gorets se baignaient. Les fermes, sous la rougeur des tuiles, au-dessus des fruitiers, apparaissaient avec une gaîté laiteuse; au fond, minuscule, un homme hersait une jachère; des femmes accroupies sarclaient un champ de navets; une houe et un tombereau de compost s'arrêtaient au bord d'un herbage, et l'on récoltait, dans les terres fraîches, le chanvre mâle. Une longue ligne de peupliers et de vernes, en arc sinué, suivait les cours de la rivière.

—Le meilleur système, disait un des sous-lieutenants, est un vase de terre vernie, large du bas. On y met un appât... et tous les mulots y tombent.

—Oui, répondit l'autre.

Ils burent un peu de café, lentement, examinèrent les champs avec une approbation sereine et reprirent leur confabulation.

Jacques observait la branche d'un pommier, décorée de petits globes vernis, et comme peinte sur de la soie bleue. On entendait le broutement de trois brebis, à l'orée du verger, sur des éteules de seigle. Dans la cour des Avelines, un adolescent tondait des agneaux et les douces bêtes bêlaient par intervalle. Un étalon amoureux remuait la poudre de la route; cachés dans les toisons végétales les pierrots pépiaient. Il régnait une douceur d'évangile. Et Jacques comparait la beauté du firmament à la beauté de ses souvenirs.

—La truffe aime le chêne, disait le premier sous-lieutenant.

—Et le cochon aime la truffe, répliqua l'autre plaisamment.

Tous deux se mirent à rire, et Jacques par politesse souriait. Il baissait la tête, il était reconnaissant aux brins d'herbe d'avoir tant de grâce. Sa destinée lui semblait de cristal, toute sonore et toute diaphane. Tous les carillons de la joie y tintaient, y chantaient la palingénésie du cœur.

Cependant, quelquefois, il s'y abattait un pan de froide nuit. Le choc d'angoisse, le court arrêt du cœur, pâlissait Jacques, un blêmissement venait sur le vaste horizon. Demain, peut-être, une épée allait le rayer du monde. Puis, le flux rouge reprenait, remontait en mascaret aux artérioles de la face, y ramenait un vague sourire de béatitude. À tant de périls, déjà, il avait échappé. La niaiserie d'un duel ne l'emporterait pas.

—Oui, c'est ainsi, déclarait le sous-lieutenant rural, dans les truffières d'Étampes, les chiens seuls sont employés à la récolte. Et cette méthode se généralisera.

—Évidemment.

Un court silence. Tous trois regardaient en cillant la perspective plane, coupée au loin d'un côteau et d'une forêt. Il y avait un grand firmament tranquille, très haut. Une nue scaphoïde planait par-dessus le dévalement des côteaux, bordée de peluche blanche; des strates montraient leurs lames minces vers le couchant; des vals d'onyx se creusaient entre des cumulus ronds; la chaleur était caressée d'un souffle d'éventail, et rien n'était adorable comme des cimes de sveltes peupliers en rideaux sur les pacages, mouvant délicatement des nuances d'argent vert dans la mer lumineuse. Leur ombre couvrait le ruminement des bêtes.

—Les voilà, je pense, dit un des lieutenants.

Devant un chariot de foin, deux gentlemen s'avançaient. Un chenapan étique les escorta jusqu'aux Avelines. Après des salutations graves et de courtes paroles, Jacques quitta les témoins, et sur le bord d'une tréflière, à l'ombre d'un petit tremble, il continuait à édifier son Atlantide. Pourtant, comme des feuilles séchant dans un feuillage jeune, des soucis apparaissaient sur sa sérénité. Dans sa miséricorde de haut Arya, l'inquiétude était double, car il répugnait à rêver des futuritions menaçantes pour son adversaire. Il désirait l'issue heureuse pour Semaise autant que pour lui-même, et sa détestation était profonde d'être ensanglanté d'une stupide victoire de duel.

XX

Cependant, au bord du verger, le marchandage des témoins se faisait sans âpreté. Ceux de Semaise étaient venus avec des résolutions dures. Mais les officiers ayant cédé sur tous les points, selon les ordres de Jacques, l'entrevue devenait souriante. On avait convenu de prendre l'épée. Le combat ne devait pas cesser pour une blessure légère, à moins qu'elle n'entraînât l'incapacité. Et l'on ne discutait plus que l'endroit de la rencontre, non que les officiers eussent soulevé quelque objection, mais les témoins de Semaise hésitaient à choisir, consultaient leurs adversaires.

—Je connais, fit l'officier rural, au bois des Clares, un endroit délicieux. La lumière y est égale, le terrain élastique. Personne n'y passe. On y serait chez soi. Ce n'est guère loin d'ici, une demi-heure de cheval.

Tous se regardèrent une seconde, pour la forme. Ils étaient à l'unisson. On convint de prendre le bois des Clares.

—Ce sont de bons garçons, fit le lieutenant rural quand les gentlemen s'éloignèrent sur la route.

Quelques minutes plus tard, ayant refusé de dîner aux Avelines, par délicatesse, les officiers quittèrent Jacques. Il les suivit du regard, longtemps. Entre les peupliers ils jetaient des lueurs de coquelicots. Et la rêverie de Jacques s'allongea comme les ombres vespérales s'allongeaient sur la vallée.

Une note basse, tombale, toujours revenait, le troublait par son insinuante monotonie, finissait par dominer l'harmonie claire du bonheur. Être effacé du monde? Oh! non, pas maintenant, pas à l'heure où s'ouvre la cervelle, où l'être va prendre sa courte joie d'éphémère. Mais, inutilement, il écartait la musique noire. Sur les champs, où continuait le cycle du jour, où dormait une lueur jaune, où déjà se déployaient de larges mantes sombres, il retrouvait l'histoire de sa pensée. Le soleil marquait la désuétude, descendait, se fonçait. La profondeur du tabernacle poignait le jeune homme davantage. Il baissa les yeux.

Alors, sur un arbuste, il vit une belle chenille, en peluche noire et blanche. Brusquement un calosome jaillit, et de ses formidables mandibules emprisonna la bête de velours. Et cette parabole de la lutte éternelle, de l'insouciance de l'énorme travailleuse qui jamais ne s'effare du massacre d'aucun de ses enfants, rendit Jacques plus pâle.

Le jour avançait encore. Au loin les travailleurs cessaient la tâche. On voyait de pauvres dos courbés onduler au long des sentes; des herbivores s'attroupaient lentement dans la lueur rouge, l'armée des moutons tremblait comme des flots d'écume, un bœuf blanc levait la tête, longuement criait sa mélancolie, le soleil se réfugiait entre les arbres.

Alors Jacques se mettait à marcher par les campagnes, saluant avec douceur les figures ocreuses de la pauvreté, apitoyé, plein de regret que l'imbécilité humaine eût fait la lutte pour l'existence si abominablement amère. Mais les sentiers se vidaient. Il s'arrêtait dans un pré solitaire, entre deux vernes.

C'était l'heure adorable. La molle lumière tombait du firmament sublime sur la terre qui se taisait, qui semblait écouter. Une haleine traversait l'horizon, un peu alourdie, passait sans bruit. Dans la mort des rayons, des vapeurs montaient, voilaient les contours harmonieusement, et le silence marquait la transition, le demi-sommeil, l'angoisse vague des bêtes du jour. Une émotion tendre sourdait d'en bas, tombait d'en haut. Quelques pâles étoiles primaires arrivaient sur les plages bleues.

Étonné, pris d'un saisissement, Jacques contemplait cette heure. Devant la splendeur auguste, la marche de son cœur était douce; une confiance énorme lui venait, et les minutes coulèrent, si remplies qu'elles semblaient des journées... Les verrières du couchant s'assombrirent, les vibrations alanguies, plus longues, se retirèrent de la vaste contrée muette. Soudain, le silence de l'heure fut troublé; une grêle mélodie courut sur les herbages.

C'était là-bas, sous la masse grise des feuilles... Un vieil homme s'y tenait, appuyé au tronc d'un frêne, soutenant un misérable instrument à manivelle. Sans doute, il avait, durant les heures claires, parcouru plus d'un village, attristant les gens de la musique chevrotante de son orgue, cueillant, liard par liard, la menue somme dont il sait vivre. Et, maintenant, loin de tous, dans les premières ténèbres, poëte inconscient, il écoute, avec un doux plaisir, un air de ce vieux instrument dont il a joué tout le jour sans en rien entendre.

Et Jacques aussi écoute.

Dans la musique pauvre, sans couleur, sans éclat, coulant si pénible, rampante, grêle et caduque, il était ressaisi du doute. Il regardait les prés noirs d'un regard amer. Et quand l'orgue se tut, que l'heure calme se fut perdue dans l'éternité, il marchait tristement sous l'étoilement de l'ombre. Près de la ferme il s'arrêta et les deux mains sur la poitrine, tout bas, il murmurait:

—Faudra-t-il mourir demain?

Puis, plus bas encore, un nom bien doux lui venait, plus doux que le grand chuchotement des ténèbres.

XXI

Dans la forêt des Clares, vers le Levant, un triangle s'ouvrait entre des sapins. À la septième heure la brise remuait péniblement les feuillages, en tirait un chant dur, et les piliers augustes, immobiles, tout droits sous les arches sombres, s'étendaient avec une majesté de salle hypostyle. Le soleil, oblique, entre les masses sévères, vaincu, à peine survenait par lames minces, par ovules tressaillants sur le triangle libre. Des plantules chétives essayaient de vivre à l'ombre des colosses, de petites fleurs se regardaient avec mélancolie, des demeures de ramiers oscillaient entre les ramures, au dessus s'épandait un ciel d'allégresse, d'un léger bleu poudroyant et les témoins de Jacques et Semaise préparaient un drame dans cette solitude.

Semaise était pâle, ferme cependant, avec un petit tremblement de la bouche. Il songeait que le hasard favorise quelquefois un novice. Son doute, pourtant, était faible. Il croyait à la victoire, et il appuyait parfois une pupille furtive sur Jacques, essayait de l'évaluer. Une fois, l'œil celte, paisible et miséricordieux, se posa sur l'œil trouble du viveur. Semaise en fut irrité violemment.

Le drame semblait stupide à Jacques. Il aspirait doucement le baume des conifères, et son étonnement croissait d'être là, par la matinée allègre, engagé dans cette chose brutale. Était-ce misérable! Et il se sentait ridicule, dans une honte grave, par intervalles regardait ces hommes qui discutaient lentement le choix du terrain, l'égale distribution de l'ombre et du soleil, qui mesuraient deux joujoux argentins...

Toute contestation étant terminée, les deux adversaires posés l'un devant l'autre, le signal fut donné. Et le débutant cliquetis des jolies épées rendait les témoins attentifs, et aussi le docteur Gervasy qui se tenait un peu à l'arrière. Les premiers tâtonnements ne préjugèrent rien. Semaise était prudent, presque timide, comme il était toujours au début. Jacques avait une pose tranquille, un haut dédain stoïque, attentif cependant.

Mais l'élan, bientôt, l'irrésistible colère des batailles, rougissait les joues de Semaise; un pétillement sec allumait ses prunelles. Il pressait son délicat joujou, en faisait onduler le ruban lumineux, et la sonorité, le grincement des lames attirait bientôt un oiseau curieux, le faisait, entre les aiguilles d'un sapin, avec un gentil penchement de tête, épier de son œil rond comme une perle noire.

Jacques ne s'irritait pas. Il répondait nettement aux rampements, aux dégagés vifs, aux clairs coups droits, se gardait, sans peine encore, car c'était toujours le prélude, mais un prélude graduellement accéléré, peu à peu marchant vers la haute lutte. Déjà Semaise, avec ennui, s'apercevait que l'homme du compas tenait l'épée irréprochablement. Il baissait les sourcils, s'indignait, mais sans perdre confiance, car Jacques se maintenant en défensive, sa solidité ne pouvait tenir qu'à son sang-froid.

Alors Semaise se mit à tâter l'adversaire, renforça ses attaques.

Les fers chantaient; l'oiseau, attentif, à ce léger bruit croyait devoir son accompagnement, gonflait sa cornemuse, et sa voix charmante vibra, courut en échos de cuivre parmi les arceaux. Les témoins, le docteur, avaient de mauvaises figures, la méchante animation, le battement de cœur des vieux Romains aux cirques. Semaise, la mâchoire pointue, semblait une frêle bête féroce; mais réglée, pondérée, prudente, seule la figure de Jacques gardait une belle humanité douce, d'une douceur d'énergie, d'un resplendissement de beauté stoïque. Il n'attaquait pas encore, mais nul des élans de Semaise ne le prenait au piège. Sa large volonté suffisait à la tâche de repousser cette éblouissante vipère qui cherchait à le mordre. Et Semaise, avec tremblement, s'aheurtait à cette force tranquille, que tous, silencieux, reconnaissaient maintenant.

—Halte! fit une voix.

Les témoins ordonnaient la première pause. Elle était nécessaire à Semaise. Les arcs de ses dégagés s'élargissaient, ses coups déviaient, perdaient leur concision. Les épées s'abaissèrent, l'oiseau sonna quelques notes encore à travers l'opéra végétal. Il s'échangea des paroles brèves. Semaise se massait le poignet délicatement, et la fureur de l'impuissance, un désir immense de tuer l'ennemi, mettaient sur sa figure lasse une expression de bandit.

Les témoins regardaient préférablement Jacques. Ils l'avaient vu, sans trouble, avec un air de bonté, se satisfaire de la parade, à peine feindre de courtes attaques. Maintenant, son épée légèrement fixée dans le sol, il gardait une belle attitude, semblait incapable de rancune, incapable de haine. Alors, involontairement, toute sympathie fut pour lui, même les amis du viveur, au fond, souhaitaient la victoire de son adversaire.

Semaise, dans une atrophie de courage, baissait le front, et son rêve, ne reposant plus sur la certitude de sa force, devenait un rêve de faible, un rêve de chance, un triomphe de loterie.

Mais la pause finissait; les frêles instruments de combat se relevaient obliquement, comme deux rayons blancs.

—Allons!

La musique grêle du métal recommençait, et aussi la voix de cuivre de l'oiseau. Immédiatement l'action s'éleva au maximum. Semaise, coërçant son expérience, la pliait à sa colère, développait toutes ses ressources. Son attaque échoua. Une pluie d'éclairs annihilait sa tactique et brusquement Jacques prit l'offensive. Alors, le viveur recula, mené d'une pointe terrible, jusqu'à un tronc brisé, une sorte de cippe végétal, où Jacques parut une seconde le tenir à merci. Mais les épées se ralentirent, les jouteurs reprirent leur place, et tous savaient que Jacques avait fait grâce à l'autre.

Quatre fois cette bataille reprit, la charge impétueuse du Celte, l'écrasement de Semaise contre la lisière du triangle, et chaque fois la pointe victorieuse s'écartait.

—Nom de Dieu! grommela un des officiers.

La poitrine gonflée, tous frissonnaient, dans le saisissement de cette forte scène, dans l'admiration d'une belle lutte, et de nouveau l'homme civilisé s'immergeait en eux sous l'instinct des brutes.

Pourtant, un d'eux exigea la seconde pause:

—Halte!

Les épées retombèrent. Au loin, un ramier roucoulait, accompagnait en sourdine la basse forestière. Maintenant Semaise, appuyé contre le cippe, loin du groupe, tout en sueur, le souffle caverneux, béant, montrait une figure de décadence. Il avait senti l'haleine de la force, d'une force immense, aussi indomptable pour lui que la colère de l'ouragan; il en gardait l'épouvante et l'humiliation. Il avait compris aussi la pitié de l'adversaire, la mansuétude d'un être supérieur, quatre fois avait vu se relever l'arme de mort. Où donc la puissance qu'il croyait posséder?... Il restait pensif, il essuyait la sueur de sa face, n'osait plus lever ses paupières, et sa fureur de vaincu devenait tout son être, toute sa vie, lui faisait une conscience de brigand, où toujours revenait la pensée d'une trahison, d'une adroite infamie, qui lui livrât cette vie qui avait fait grâce à la sienne. Et il murmurait entre ses dents jaunes la parole triste de Charles-Quint devant Metz:

—La fortune n'aime pas les barbes grises!

Jacques n'était pas très las. Sa jeunesse gardait l'aise à sa poitrine, la force à son poignet. Il regardait devant lui, un peu surpris. Les sous-bois envoyaient une voix paisible, le frémissement des feuillages où courait la consonnance du ramier, la flûte aiguë de quelques oisillons. L'être intime de Jacques avait la sérénité de la forêt, son calme et son ampleur. Il n'appréhendait plus ni de tuer ni de mourir, il se sentait plein de patience et de force.

Mais comme il détournait le front, il rencontra la silhouette du viveur. Et la vue de l'adversaire pâle, courbaturé, de son profil de bandit vindicatif, lui prit tristement le cœur, le fit souffrir d'avoir tant humilié un homme.

Semaise, cependant, s'était replacé au champ du combat. Il attendait le signal, d'un air d'opiniâtreté. Et Jacques se plaça devant lui avec mélancolie.

—Allons!

Au ferraillement clair, l'oiseau ne répondait plus, il voguait par-dessus les cimes, sous les groupes lumineux du ciel. La reprise était molle. Tous deux hésitaient. Jacques n'attaquait pas, laissait venir les coups, ripostait sans rudesse, et un vague espoir revenait à l'âme de Semaise.

Une grande troupe de cumulus passa dans l'horizon, mettant une étoupe blanche sur le soleil, et la lumière sourdait en diffusion calme, se couchait sur le val avec une douceur de lumière tamisée à l'albâtre. Soudain, le viveur, après une faible offensive, marcha vivement en retraite, et quand Jacques le rejoignit sa pose s'était métamorphosée, moins souple, un peu étrange. Les témoins ne comprirent pas de suite, puis, un des officiers crut devoir protester:

—Laissez, dit Jacques.

Semaise venait de prendre son épée de la gauche, s'escrimait ainsi avec bizarrerie mais adroitement. Sentant Jacques désorienté, il bondit en charge, et deux secondes mena la bataille. Mais bientôt, pressé de l'impétuosité du Celte, il était ramené, il allait s'acculer encore contre la lisière, quand on le vit faire crochet, sauter à gauche agilement. Alors, immobile, dans une attitude de fataliste, il attendit. Mais Jacques ne le rejoignit pas. Il avait baissé l'épée, il fit le premier pas pour rejoindre le terrain de la lutte.

Des choses noires roulèrent au cerveau de Semaise, toute la condensation souffrante de sa défaite, et les sourcils très bas, très proches, lui aussi abaissa l'arme. Il précéda Jacques, un peu en biais. Une de ses lèvres était saignante. Il tanguait. Une houle remua ses tempes. Et brusquement, en brute, le malheureux se déshonora. Sa pointe relevée, projetée en foudre, sembla devoir percer obliquement Jacques. Les témoins poussèrent une clameur furieuse.

Mais l'épée du Celte, incroyablement rapide, en retard pourtant, se redressa, horizontale, perpendiculaire au poignet, et l'attaque avorta en simple déchirure à la base du cou. Troublé, à la merci cette fois d'un instinct, Jacques à son tour poussa l'épée, la plongea dans la mamelle de Semaise. Tout de suite il en eut regret, horreur, recula; et il baissait le front tandis que le viveur oscillait, tombait, un genou en terre. Tous, alors, le docteur Gervasy, les témoins, se pressèrent autour de Jacques, laissant Semaise sans secours, et le praticien, après un examen rapide déclara:

—Ce n'est rien! Deux millimètres sous la peau... non, rien!

—Occupez-vous de Monsieur! fit Jacques en montrant son rival.

—Un monsieur, ce cochon-là! grondait un officier.

Cependant, Semaise venait d'abandonner son épée, croulait, étayé sur ses mains, et des bouillons de sang coulaient sur sa chemise, ruisselaient au travers. Alors, le docteur l'assit, mit à nu le torse, et lentement analysait, sondait la plaie fine et profonde, l'étanchait d'un geste doux.

Comme Jacques le questionnait, il murmura:

—Ce n'est guère... oblique... les organes saufs... mais la guérison ne sera pas prompte...

—Crânement mérité! chuchota un témoin de Jacques.

Le sang fluait; une syncope se déclara. Le docteur posait un appareil provisoire.