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Les cotillons célèbres

Chapter 20: VII
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About This Book

A collection of biographical sketches and critical vignettes that examines women who influenced royal courts, tracing legendary concubines through better-known favorites. The author contrasts sensationalized popular narratives with archival evidence, reassessing personalities often maligned by chronicles and dramatists, and organizes chapters around individual figures, exploring their origins, public reputation, political influence, and the historiographical contradictions surrounding them. Combining anecdote, historical commentary, and moral reflection, the text aims to restore more nuanced portraits while situating each woman's role within broader social and institutional practices concerning royal companionship and succession.

La duchesse d'Étampes protégeait encore d'une façon toute spéciale l'immortel créateur de Gargantua et de Pantagruel, un des pères de la langue française, Rabelais, dont les livres avaient dès lors un immense succès.

Prenons en pitié ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe gouailleur et qui préfèrent à son cynisme les petites obscénités des écrivains de son temps. Ceux-là n'ont pas compris la portée de ces bouffonneries; ils n'ont pas su pénétrer le livre qu'il eut l'audace et l'adresse d'écrire à une époque où, pour toute lumière, on avait la lugubre lueur des bûchers.

Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence à la cour de la duchesse d'Étampes: mais il n'en était pas de même des artistes. Ces rivaux de gloire, dévorés de jalousie, emplissaient le palais de Fontainebleau du bruit de leurs querelles. François Ier, qui les aimait tous, ne savait auquel entendre, et épuisait sa diplomatie à essayer de les mettre d'accord.

Sébastien Serlio de Bologne avait commencé les travaux de Fontainebleau; lorsque les constructions touchèrent à leur terme, une armée d'artistes, peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri, Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les ordres du Rosso, peintre, musicien, poëte, un de ces admirables architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les souverains.

Tant que le Rosso régna en maître à Fontainebleau, tout alla bien. Mais voici qu'un jour arrivèrent le Bolonais Primatice, élève chéri de Jules Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or.

De ce moment, la paix fut troublée. Une haine terrible divisa bientôt ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de douleur, en apprenant que le Primatice était envoyé en Italie pour recueillir les plus belles statues antiques.

La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut obligé de s'éloigner; il avait perdu les bonnes grâces de la duchesse d'Étampes.

Il faut lire dans les mémoires de Benvenuto Cellini le récit des querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oublié de demander l'avis de madame d'Étampes sur un travail qui lui avait été commandé. De là, grande colère. Vainement François voulut s'interposer, la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait rentrer en grâce, était allé faire sa cour à la duchesse et lui offrir une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journée entière dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y eut plus de réconciliation possible.

Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irrémissible crime. Détestant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une rivale qui commençait à l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait plus tard régner sous le nom de son amant, second fils de François Ier.

Blessé cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la cour de France malgré les prières du roi, et pour se venger de la favorite il écrivit ses mémoires.

Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que protégea le roi, Léonard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit point part à ces luttes, il était mort plusieurs années auparavant, entre les bras de François Ier.

Le Primatice resta donc seul maître à Fontainebleau.

Mais le tableau de la cour de François Ier serait incomplet, si l'on ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants.

François Ier eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et Ortis, jouèrent sans doute un moins grand rôle. Le dernier, Ortis, était nègre et quelque peu moine. Clément Marot lui fit cependant l'honneur d'une épitaphe:

Sous cette tombe git et qui?
Un qui chantait Lacochiqui.
Cy git, que dure mort piqua,
Un qui chantait Lacochiqui.
C'est Ortis. O quelles douleurs!
Nous le vîmes de trois couleurs.
Tout mort, il m'en souvient encore.
Premièrement, il était mort,
Puis en habit de cordelier
Fut enterré sous ce pilier.
Avant qu'il eût l'esprit rendu
Tout son bien avait dépendu.
Par ainsi mourut le folâtre,
Aussi blanc comme un sac de plâtre,
Aussi gris qu'un foyer cendreux,
Et noir comme un beau diable ou deux.

Voici maintenant, d'après Jean Marot, dans le Siège de Pesquaire, le portrait de Triboulet:

. . . . . . . . . . De la tête écorné,
Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né,
Petit front et gros yeux, nes grant et taille à voste,
Estomac plat et long, hault dos à porter hote,
Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha,
Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha.

Tout était permis à ces singuliers personnages, et leur impudence égalait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de gaîté, jusqu'à battre un prêtre à l'autel. Tous les tours des fous n'étaient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en général plus de succès que de mérite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de tout l'esprit que depuis quatre siècles leur ont prêté tous les écrivains qui les ont mis en scène.

La mission des astrologues était bien autrement sérieuse. Comme les fous, ils avaient la prétention de dire la vérité. On les consultait dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce métier avait bien ses périls, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, était encore un des plus célèbres de l'époque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-même appelle sa science l'art de moucher les écus. Chassé par Louise de Savoie, pour avoir osé lui prédire des choses déplaisantes, il s'en vengea en faisant des satires où il l'appelait vilaine Jézabel.

Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans ce palais peuplé d'artistes et de poètes, que chaque jour enrichissait de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'Étampes régnait toujours en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, préparant la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au festin, à la chasse comme au tournoi.

Elle regardait l'avenir sans inquiétude, et cependant, à côté d'elle, dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en aperçut, il était trop tard pour la renverser: elle ne pouvait qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, résolue à se faire arme de tout.

L'élévation de la duchesse d'Étampes, son pouvoir, ses tendances, lui avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et les Montmorency, représentants du parti catholique et de la vieille féodalité, supportaient en frémissant ce qu'ils appelaient l'insolence de la favorite. Ils s'étaient rapprochés pour essayer, sinon de la renverser, du moins de balancer son crédit.

Ils avaient trouvé un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers, veuve de Louis de Brézé, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame la sénéchale. A quarante ans passés, Diane était la maîtresse du second fils de François Ier, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans à peine.

Ce fut entre ces deux femmes une guerre à outrance, et la haine qui les animait l'une contre l'autre divisa bientôt la cour en deux partis.

Diane représentait les vieilles imaginations de la noblesse féodale; la duchesse, les idées nouvelles de la renaissance. L'une était le progrès, l'autre la réaction.

La duchesse d'Etampes avait beau jeu à railler sa rivale. Les amours d'une vieille coquette et d'un jeune homme qui n'avait point encore de duvet au menton prêtaient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la sénéchale; et hautement, elle disait qu'elle était née le jour même où on avait signé le contrat de mariage de Diane de Poitiers.

Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame d'Etampes était de protéger les calvinistes et d'user de son empire sur François Ier pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne rêvaient que bûchers et inquisition.

On comprend l'exaspération de ces grandes familles: les idées nouvelles commençaient à se faire jour en France. La réforme avait des partisans à la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, était fortement soupçonnée de s'être laissé gagner par l'hérésie.

Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de prédications passionnées. De hardis penseurs avaient osé émettre leur opinion. Enfin, pour tout dire, les idées de Calvin commençaient à faire d'autant plus de progrès que les scandales d'un clergé profondément gangrené étaient plus grands.

François Ier, dans sa haine contre Charles-Quint, poussé d'un autre côté par la duchesse d'Etampes, n'était pas éloigné d'accorder ouvertement son assentiment à la nouvelle doctrine. Déjà il avait tendu la main aux réformés de l'Allemagne et accepté la dédicace des oeuvres de Calvin. Enfin, il avait autorisé Clément Marot à traduire en vers français les psaumes de David.

Chaque soir, sur le Pré aux Clercs, alors ombragé de grands arbres, rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Clément Marot, auxquels on avait adapté les airs les plus nouveaux et les plus populaires. Bientôt la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en encouragea la continuation, et le poëte put écrire ces vers en tête de son livre:

Puisque voulez que je poursuive, ô Sire,
L'oeuvre royal du psaultier commencé,
Et que tous ceux aimant Dieu le désire,
D'y besogner m'y tiens tout disposé.

Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en tête, attaquaient avec fureur ces chants qui sentaient le fagot; ils traitaient la traduction de Marot de chansons bonnes tout au plus pour des mangeurs de vache à Colas, et un écrivain du parti faisait paraître le Contre-poison des chansons de Clément Marot.

Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le roi se décida à une démarche bien autrement grave, bien autrement significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita Mélanchton à venir à Paris conférer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du célèbre réformateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent été les conséquences? A quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante?

Mais déjà la réaction commençait, le parti de Diane de Poitiers, reprenait le dessus.

François Ier, accusé par son éternel ennemi Charles-Quint de favoriser l'hérésie, de pactiser avec les infidèles, François Ier s'épouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome menaçante; il tremblait en songeant au pouvoir terrible et mystérieux du clergé.

Il résolut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette accusation. Il n'avait qu'à laisser faire. La Sorbonne et le Châtelet guettaient leur proie depuis longtemps. La persécution commença, les bûchers s'allumèrent. Brantôme, l'ennemi passionné des hérétiques, félicite François Ier d'en avoir fait faire de grands feux et d'avoir montré le chemin à ses brûlements. Ici le courtisan va trop loin, mais ses paroles resteront la honte éternelle d'un roi qui souffrit ces abominables persécutions contre des gens dont en secret il ne désapprouvait pas les doctrines.

Depuis l'année 1533, une jeune et charmante femme était venue prendre place à la cour, aux côtés de la duchesse d'Etampes et de Diane de Poitiers. C'était Catherine de Médicis, que l'on venait de donner pour femme au jeune prince Henri, l'amant toujours épris de madame la sénéchale.

Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son époux tout entier à son amour pour une vieille maîtresse. Une autre eût voulu lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya même pas. Elle attendit.

Ses débuts à Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir moins encore, telle fut sa devise. Placée entre deux ennemies dont l'une était la maîtresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une ni pour l'autre, elle resta neutre, également bien avec toutes deux. Elle dévora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout en étudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occupée que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majesté, elle semblait attacher une grande importance à ses ajustements, et prenait plaisir, dit Brantôme, un de ses admirateurs, à montrer ses belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la redoutaient, mais uniquement parce qu'elle était Italienne, car nul sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait à deviner la sombre et habile politique qui devait être plus tard si terrible à ses ennemis.

Au milieu de cette cour où chacun ne songeait qu'à soi, où les amours et les intrigues se croisaient d'une inextricable façon, Catherine de Médicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire à tous, au roi surtout. Bientôt François Ier, que la maladie et les chagrins rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beauté, sa grâce dans les ballets, sa vaillantise à courre le cerf. Elle fut désormais de toutes les fêtes. Elle suivait le roi partout, même lorsqu'avec quelques intimes et des favorites de la petite bande il s'éloignait pour quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en débauches. Mais elle était moins curieuse de galanterie que de politique, et son but, dit Brantôme, en prenant part à ces réjouissances, «était de voir toutes les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'écouter et savoir toutes choses.»

Tout à coup, au mois d'août de l'année 1536, une terrible nouvelle se répandit à la cour, la mort du dauphin François, le fils aîné du roi.

Le jeune prince se trouvait alors à Lyon. Jouant à la paume avec quelques-uns de ses amis, fort échauffé par le jeu, il eut soif et vida d'un seul trait un grand verre d'eau glacée. Pris d'un mal subit, il fut emporté en quelques heures.

On ne douta pas qu'il n'eût été empoisonné, comme si l'eau glacée qu'il avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde, Charles-Quint, Catherine de Médicis.

Un gentilhomme de Ferrare, Sébastien de Montecuculli, coupable de s'être approché du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arrêté. Soumis à la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut écartelé. De ses révélations, il résulta que l'empereur Charles-Quint avait ordonné le crime. Ce fut presque un fait avéré, et Clément Marot put dire:

Un Ferrerais lui donna le poison
Au veuil d'autrui qui en crainte régnait,
Voyant François qui César devenait.

Malherbe, dans ses stances à Duperrier, est bien autrement explicite, ce qui prouve que l'accusation s'était fort accréditée:

François, quand la Castille inégale à ses armes
Lui vola son dauphin,
Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes
Qui n'eussent jamais fin;

Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide,
Contre fortune instruit,
Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide
La honte fut le fruit.

Plus justes, la postérité et l'histoire ont proclamé l'innocence de Charles-Quint. Quel intérêt pouvait avoir l'empereur à cette mort? Et il était trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de Malherbe nous révèle les intentions des juges de Montecuculli. François Ier avait intérêt à jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion.

Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui torturèrent le gentilhomme piémontais pour lui faire avouer les accusations qu'ils lui dictaient, le coupable était à la cour de François Ier. Nul plus que Catherine de Médicis n'avait intérêt à la mort du Dauphin, rien ne la séparait plus de la couronne. On sait d'ailleurs qu'elle haïssait furieusement le fils aîné du roi, l'ambition de régner était sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle était capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle.

La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste à la France la rivalité de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de la première, qui voyait son amant héritier de la couronne de France, était devenu immense; la haine de la seconde était désormais doublée de crainte, elle sentait qu'à la mort de François Ier elle n'avait pas de merci à attendre de sa rivale.

De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua à fomenter des discordes dans la famille royale. François Ier avait toujours préféré son dernier fils, le duc d'Orléans: bientôt la favorite lui rendit insupportable Henri son héritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les plus sombres. Elle le montrait à François, penché sur le lit de son agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa tête.

Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes prévisions de la duchesse d'Etampes.

Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, échauffé par le vin, se mit, en manière de plaisanterie, à leur distribuer toutes les charges de la couronne. A l'un il donnait une armée, à l'autre un gouvernement.

Averti de cette scène inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi entra dans une épouvantable colère. Sautant sur son épée, il courut droit aux appartements de son fils à la tête des archers de la garde écossaise. Les jeunes fous, prévenus à temps, avaient heureusement pu s'enfuir.

François Ier s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant réussi à sauter par les fenêtres, il passa son courroux, dit une vieille chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pièces.

Cette affaire accrut la haine de François pour son fils aîné. Son affection pour le duc d'Orléans redoubla. Il l'appelait son petit Guichardet, en souvenir des quatre fils Aymon. Madame d'Etampes, qui protégeait ce jeune prince, poussait le roi à lui trouver un gouvernement indépendant. La santé de François était fort chancelante, et la favorite songeait à se ménager une retraite pour le jour où, avec Henri, Diane de Poitiers monterait sur le trône. On destinait alors au jeune duc d'Orléans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duché de Milan, et, se croyant appelé à régner en Italie, il s'habituait aux moeurs et à la langue de la Lombardie.

Au mois d'avril 1539, François Ier, triste et malade, habitait le château de Compiègne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, à cause du voisinage de la forêt, lorsqu'il reçut de Charles-Quint une lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil.

L'empereur demandait à son frère de France passage et sauf-conduit à travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'étaient révoltés à l'occasion d'un nouveau subside que réclamait d'eux la gouvernante des Pays-Bas.

Les circonstances étaient graves: toutes les villes de métiers, Liége, Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'étendard de la rébellion et suivre l'exemple de Gand, et au même instant les cortès de Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage séditieux; les cortès réclamaient le rétablissement des franchises et des privilèges de la noblesse.

Charles-Quint était perdu si le roi de France prêtait le secours de ses armes et de son nom aux révoltés des Flandres.

C'est ce qu'objectèrent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la lettre de l'empereur leur fut communiquée. Madame d'Etampes, que le roi consultait toujours la première, avait déjà émis cette opinion.

Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si fort épouvanté François Ier, que sans cesse il se croyait à la veille d'une révolte générale, et pour rien au monde, tant il redoutait la contagion, il n'eût voulu favoriser l'insurrection, même contre un ennemi.

A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se décida donc à accorder à Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait. Faut-il le dire, François Ier voyait dans cette perspective de devenir l'hôte de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de chevaleresque, qui flattait singulièrement ses idées. Les héros de romans n'agissaient point autrement. Ainsi eût fait Amadis des Gaules, ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence.

—Sur ma foi de gentilhomme! s'écria François Ier, j'accorderai passage à l'empereur, et dans mon royaume il sera traité comme si véritablement il était mon frère.

Et afin que nul ne put mettre en doute sa sincérité et sa loyauté, il envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, jusqu'au pied des Pyrénées pour se mettre à la disposition de l'empereur. Les jeunes princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville d'Espagne tant que durerait son voyage à travers la France.

François Ier écrivait en outre à Charles-Quint une lettre qui se terminait ainsi:

...«Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon frère, par ceste lettre de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frère que vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et porté tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel qu'à ma propre personne.»

Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut les garder près de lui «pour lui faire compagnie, comme fils de son meilleur compaing et confédéré.»

—La parole du roi de France, répondit-il à ceux qui lui conseillaient de prendre ses sûretés, m'est un garant assez sûr.

Enfin on se mit en route. Les volontés de François Ier avaient été scrupuleusement exécutées, et l'empereur était véritablement traité comme lui-même. Devant l'hôte du roi-chevalier marchait le connétable de France, portant devant lui l'épée nue et droite, les plus nobles gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs dus au seul souverain.

Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs impériales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les prérogatives du droit régalien, faisait acte de justice et de souveraineté, et dans chaque ville délivrait les prisonniers.

La cité de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient point regardé à la dépense, et des fêtes magnifiques signalèrent le passage de l'allié de François Ier.

«Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avançait à travers les provinces, chassant sur les rivières et dans les forêts, s'émerveillant de la richesse du pays, et disant que son frère de France était bien plus riche et bien plus puissant que lui, dont les États étaient si vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.»

A la cour de France, on faisait d'immenses préparatifs et chacun attendait avec une fiévreuse impatience l'arrivée de Charles-Quint. Le sauf-conduit avait été donné malgré l'avis du conseil, «mais bien des gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir.» Le cardinal de Tournon engageait fort François Ier à ne point laisser échapper une occasion si belle d'obtenir l'investiture du duché de Milan; Anne de Montmorency, au contraire, était pour que l'on tînt loyalement une parole librement donnée.

Triboulet, le fou du roi, ne se gênait point pour exprimer hautement l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie, où il inscrivait le nom de tous ceux qui à son avis semblaient avoir perdu la raison. Sa liste était longue. Un jour, devant le roi, il y inscrivit le nom de Charles-Quint.

—Que fais-tu là, bouffon? demanda le roi.

—Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre frère l'empereur qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi.

—Mais j'ai donné ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement ainsi que je l'ai promis.

—Si cela arrive, répondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai le vôtre à la place.

La première entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-décembre 1539 à Châtellerault où François Ier, bien que malade s'était porté avec toute la cour. «Les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations d'une amitié» sans doute bien loin de leurs coeurs.

Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que possible, mais ce n'était pas le compte de François Ier. Le roi-chevalier voulait faire à son rival les honneurs de la France, et quels honneurs! Des préparatifs immenses avaient été faits dans toutes les résidences royales, le Rosso avait ordonné des fêtes magnifiques; Paris préparait une entrée digne des deux grands souverains; enfin, tous les gentilshommes, jaloux de plaire au maître, avaient emprunté de tous côtés afin de faire assaut de luxe et de richesse.

François Ier voulait éblouir Charles-Quint par son faste, par les richesses, par les splendeurs de sa cour; il réussit à l'étourdir.

Habitué au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se sentait mal à l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux mornes ricoshombres qui habitaient ses résidences impériales sans les peupler, et qui même aux jours de fêles, toujours silencieux et funèbres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignité de grands d'Espagne.

En écoutant la longue énumération des fêtes de toutes sortes qui l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soupçon; il était payé pour savoir ce que valaient les serments de son frère de France; il trembla en pensant que toutes ces cérémonies n'étaient qu'un vain prétexte pour le retenir.

Il fit cependant «contre fortune bon coeur,» il se résigna, mais de ce jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses inquiétudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel côté allait venir le piége.

Les fêtes avaient commencé, cependant; mais comme pour justifier les craintes de Charles, à chaque instant arrivait un accident.

A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une mêlée terrible. François voulait faire pendre l'auteur de l'accident, mais Charles, à peine remis d'une frayeur facile à comprendre, demanda et obtint sa grâce.

Ailleurs, une poutre mal ajustée tomba si près de l'empereur que ses vêtements furent déchirés.

Enfin le 31 décembre les deux rois couchèrent à Vincennes, leur entrée à Paris devait avoir lieu le lendemain.

Il faut lire dans les chroniques du temps les détails de cette solennelle entrée. La longueur seule du récit donne une idée de la longueur des processions. Le corps de la ville offrit à Charles-Quint un Hercule tout d'argent, et revêtu de sa peau de lion en or; ledit Hercule de la hauteur d'un grand homme.

Puis les fêtes de toutes sortes recommencèrent, bals, festins, concerts, mascarades, comédies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le Rosso savait varier sa mise en scène.

Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de goût pour ces pompes frivoles, pour ce faste bruyant, passions de François Ier. Il avait hâte de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait plus.

Un jour, comme il était à cheval, un chevalier sauta en croupe; et le serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte!

—Sire empereur, vous êtes mon prisonnier.

L'empereur épouvanté se retourna. Ce n'était qu'une plaisanterie du jeune duc d'Orléans, mais quelle plaisanterie!

François Ier, malgré la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parlé de l'investiture du duché de Milan pour ce même duc d'Orléans qui faisait de si terribles espiégleries, mais il n'avait reçu que des réponses évasives.

Charles-Quint avait, il faut le dire, trouvé le moyen de se faire des amis à la cour; de ce nombre était le connétable Anne de Montmorency, dont il n'avait pas dédaigné de flatter la grossière vanité. Il l'appelait à tout propos le plus grand capitaine de l'Europe.

Il avait été moins heureux dans ses tentatives près de la duchesse d'Etampes, la véritable souveraine du royaume, et cependant il se portait fort admirateur de cette beauté célèbre, seul trésor «qu'il enviât à son frère de France.»

Un jour, à la chasse, François Ier, qui prenait un malin plaisir à augmenter les terreurs de son hôte, lui avait dit, en lui montrant la favorite:

—Voici une belle dame, mon frère, qui me presse fort de ne vous point laisser partir sans avoir détruit à Paris l'ouvrage de Madrid.

Charles-Quint avait pâli à ces mots; cependant, avec un sourire blême il avait répondu:

—Si le conseil est bon il faut le suivre.

Mais le soir même, tandis que la duchesse d'Etampes lui présentait l'aiguière pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beauté et d'un prix incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre:

—Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains pour cela. Gardez-le en souvenir de moi.

Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont trompés ceux qui ont cru qu'un tel présent pouvait acheter la maîtresse de François Ier. Certes elle fut sensible à cette courtoisie, à cet hommage rendu à sa beauté, mais jusqu'à la fin elle persista dans son opinion première. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours à l'empereur.

Après de touchants adieux, après mille protestations au sujet de la fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta François Ier et continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience.

A mesure qu'il approchait des frontières, il sentait son coeur plus léger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles.

Enfin il toucha ses domaines. «Lors poussant un long soupir de satisfaction, il dit à ceux qui l'entouraient:

—«Ce soir, pour la première fois depuis que j'ai mis le pied en France, je m'endormirai tranquille.»

Fidèle à son idée, Triboulet inscrivit François Ier sur le livre des fous.

Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme Triboulet. Ceux-là, après avoir rappelé le manque de foi de François Ier lors du traité de Madrid, se demandent pourquoi en cette circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme. Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins!

Après le départ de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi était malade, un ulcère honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse d'Etampes parvenaient à peine à le distraire. Les journées se passaient à examiner les précieux objets d'art venus d'Italie, à admirer l'oeuvre des peintres et des sculpteurs, à regarder l'un après l'autre les riches manuscrits de la bibliothèque. Mais ni la gaîté de madame d'Etampes, ni la conversation des savants, ni les louanges des poëtes ne pouvaient tirer le roi de son marasme.

Peut-être la conscience de ce faible souverain était-elle troublée par les persécutions horribles que souffraient en son nom ceux de la religion réformée. Les cris des victimes devaient monter jusqu'à lui. Et cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les novateurs une série de terribles ordonnances où il n'était question que de hart et d'estrapade. Les frères prêcheurs avaient installé un petit tribunal dans le genre de l'inquisition.

Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au prêche, et madame Marguerite qui professait la religion nouvelle, essayèrent d'interposer leur autorité; le roi répondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine elles préservèrent les savants et les beaux esprits, presque tous entachés d'hérésie, qu'elles protégeaient. Le roi les aimait sans doute, il les admettait à sa table, mais il les aurait laissé pendre. En deux ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une grâce.

Le peuple cependant s'habituait à la vue des supplices, la populace dansait autour des bûchers. Aux jours de grande fête, comme divertissement suprême on accrochait quelque financier aux fourches de Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours été d'un bon effet. Sembleçay avait été «donné aux corbeaux,» uniquement parce qu'il était riche. Une épigramme de Marot l'a vengé:

Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait
A Montfaucon Sembleçay l'âme rendre,
A votre avis, lequel des deux tenait
Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,
Maillard semblait homme que mort va prendre,
Et Sembleçay fut le ferme vieillard
Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre
A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais dégradé, ruiné, il mourut dans la misère. Quel crime avait-il donc commis? Hélas, il avait déplu à madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un innocent, Brion. Cet innocent, qui était un peu parent de la favorite, fut bien vengé.

On demanda des comptes à Poyet, et en attendant qu'il pût les rendre on le mit à la Bastille. Il y resta trois ans. Il espérait que la duchesse d'Etampes se lasserait de le persécuter, il réclama des juges. On lui en donna.

—Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes, qu'on l'absolve.

Les misérables qui instruisaient le procès, malgré toute leur bonne volonté, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un crime, un seul, il est vrai qu'il n'était pas bien prouvé. Poyet fut condamné cependant, mais non à mort. On se contenta de confisquer ses biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui ouvrit les portes de sa prison, il chercha à gagner sa vie, il ne le put, chacun le fuyait, alors il périt de faim.

Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, était d'avoir été un aveugle instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'eût approuvé le roi? Il n'avait pas compris, l'insensé, que l'instrument d'un pouvoir doit prendre ses précautions et garder toujours une arme, sous peine d'être brisé, sacrifié, le jour où ses services sont devenus inutiles.

Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux événement avait rempli de bruit et de fêtes les salles splendides du palais de Fontainebleau (1543).

La femme du Dauphin, Catherine de Médicis, venait, après dix ans de mariage, de donner un fils à la France. François Ier fut au comble de la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-pères ont abusé depuis, il déclara «qu'il se sentait revivre en son petit-fils.»

Après les fêtes, le deuil: deux ans plus tard François Ier perdit le duc d'Orléans, ce fils bien-aimé de sa vieillesse, ce protégé de la duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, doué des plus remarquables qualités, périt victime d'une terrible épidémie qui décimait l'armée. Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait beaucoup, sans compter son frère Henri, Diane de Poitiers et Catherine de Médicis, qui convoitait pour elle-même le duché de Milan.

Cette mort a inspiré à Ronsard une admirable élégie; Ronsard avait aimé ce jeune prince si généreux et si brave:

A peine un poil blondelet,
Nouvelet
Autour de sa bouche tendre,
A se friser commençait,
Qu'il pensait
De César être le gendre.

Jà, brave, se promettait
Qu'il était
Duc des lombardes campagnes
Et qu'il verrait quelquefois
Ses fils rois
De l'Itale et des Espagnes.
Mais la mort qui le tua
Lui mua
Son épouse en une pierre
Et pour tout l'heur qu'il conçut
Ne reçut
Qu'à peine six pieds de terre.

Nous touchons maintenant aux plus sombres années du long règne de la duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveuglée par sa haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bénéfice de Charles-Quint, et la France et ce roi qui l'avait tant aimée.

Depuis 1541 la guerre s'était rallumée entre la France et l'Espagne, mais l'empereur marchait à coup sûr, et il allait de succès en succès, déjouant tous les plans de François Ier et de son conseil. C'est que madame d'Etampes veillait. En échange de promesses illusoires, elle livrait les secrets du conseil, les chiffres des généraux, et d'avance dévoilait tous les projets d'attaque ou de défense. Ainsi l'empereur put défendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins formés dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore Château-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de blé et de farine. Ainsi les impériaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans l'armée du Dauphin les soldats mouraient de privations.

Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et l'intermédiaire de toutes ces trahisons. Agent gagé de Charles-Quint a la cour de France, il dut à ses infamies une grande fortune. Sous le règne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant été dévoilé, le comte faillit porter sa tête sur l'échafaud; il n'échappa au juste châtiment dont il était menacé qu'en cédant, au tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propriété. Après quoi «il vécut longuement, riche, heureux et honoré,» dit un historien du temps.

François Ier voyait bien qu'il était trahi; il accusait tout le monde, le Dauphin, Catherine de Médicis, la reine Eléonore, les généraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soupçonna la misérable favorite.

Cependant l'armée de l'empereur était aux portes de la capitale, déjà la population épouvantée cherchait à s'enfuir. L'énergie de François Ier sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activité de sa jeunesse. Bientôt la paix fut signée à Crépy, paix honteuse pour la France, dont tous les avantages étaient pour Charles-Quint qui ne donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc d'Orléans, avec l'investiture définitive du duché de Milan. L'empereur devait bien cette dernière clause à la favorite qui l'avait si bien servi. L'investiture pour le duc d'Orléans, tel avait été le mobile de la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trône. La mort du duc d'Orléans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.

Bien tristes furent les dernières années de François Ier. Alors la perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une épine à la couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Liée, comme les suppliciés antiques, vivante à un cadavre, dévorée de regrets et de haines, assaillie d'anxiétés, elle ne savait plus elle-même si elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.

Le brillant, le chevaleresque François Ier n'était plus que l'ombre de lui-même. Son mal avait empiré d'une façon terrible, et la science des médecins était impuissante. Fermait-on l'horrible ulcère, il se rouvrait plus épouvantable. Ambroise Paré lui-même, le grand chirurgien, s'avouait vaincu et ne trouvait point de remède contre les indicibles douleurs du malade.

Parfois résolu à vaincre la souffrance, il se levait et demandait des fêtes, encore des fêtes, des festins, des mascarades; mais l'instant d'après il retombait brisé sur son lit.

Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait, espérant fuir ses tourments horribles, de Paris à Compiègne, de Fontainebleau à Saint-Germain, puis à Loches, à Amboise, partout. C'est où il n'était pas qu'il désirait être. Toujours à ses côtés il lui fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa maîtresse, mais sa garde-malade.

La chasse, une chasse folle, enragée, infernale, était son unique, sa dernière passion. L'excès même du mal lui donnait quelque répit. En se brisant ainsi de fatigue, il espérait retrouver le sommeil qu'il appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupière.

Enfin au retour d'une chasse, à Rambouillet, il fut contraint de se mettre au lit. Les symptômes les plus graves se déclarèrent, il sentit qu'il était perdu.

—Je suis cruellement puni, dit-il, par où j'ai péché.

Puis il voulut faire une fin chrétienne; il déplora la longue saturnale de sa vie, adjura son fils de se méfier des Guises et du connétable de Montmorency, et mourut en recommandant son âme à Dieu et son peuple à son fils, deux choses qui ne l'avaient guère inquiété durant sa vie.

Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui prononça l'oraison funèbre de François Ier, dit en pleine chaire: «que sa pieuse mort avait dû le dispenser du purgatoire.»

«L'université jugea la proposition hérétique et envoya une commission de docteurs se plaindre à la cour.

—«Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, maître d'hôtel du défunt, vous venez pour débattre avec M. le grand aumônier le lieu où peut bien être l'âme du défunt roi, notre bon maître? Rapportez-vous-en à moi qui l'ai bien connu, il n'était pas d'humeur à s'arrêter longtemps en quelque lieu que ce fût. Si donc il a été en purgatoire il n'y aura guère demeuré que le temps d'y goûter le vin en passant, selon sa coutume.»

Dans le peuple on répétait l'épigramme suivante:

L'an mil cinq cent quarante sept
François mourut à Rambouillet
Du mal de Naples qu'il avait.

Le corps de François Ier n'était pas refroidi encore, que déjà la duchesse d'Etampes avait reçu l'ordre de quitter la cour et de se retirer dans ses terres. Elle se résigna. Aussi bien ses préparatifs étaient faits depuis longtemps.

Les biens de madame d'Etampes étaient considérables: le roi pendant toute sa vie s'était fait un plaisir de la combler de richesses, il lui avait prodigué les terres, les châteaux, les seigneuries, elle avait à Paris plusieurs hôtels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet du logis favori de la duchesse.

«Au bout de la rue Gît-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui avec la rue de Hurepoix, François Ier fit bâtir un petit palais qui communique à un hôtel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de l'Hirondelle.

«Les peintures à fresque, les tableaux, les tapisseries, les salamandres, accompagnées d'emblèmes et de tendres et amoureuses devises, tout annonçait, dans ce petit palais et cet hôtel, le dieu et les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.

«De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci: c'était un coeur enflammé, placé entre un alpha et un oméga pour dire probablement: il brûlera toujours.

«Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie à une auberge qui a retenu le nom de la Salamandre; un chapelier fait la cuisine dans la chambre du lever de François Ier, et la femme d'un libraire était en couches dans son petit salon de délices, lorsque j'allai pour examiner les restes de ce palais.»

A dater de la mort de François Ier on perd à peu près de vue la duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les poëtes qui l'avaient tant louée semblent ne plus se souvenir d'elle.

Il est à peu près certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la religion réformée.

Mais comment vécut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite régulière, de faire oublier ses scandaleux désordres? c'est ce qu'on ne saurait affirmer. Beaucoup prétendent que dans sa retraite et bien qu'elle ne fût plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre autres.

Au reste, du vivant du roi elle ne s'était jamais piquée d'une grande constance, et elle lui avait largement rendu ses infidélités. Le plus connu de tous ceux qui eurent part à ses faveurs est le comte de Bossut, celui-là même qui fut son agent lors de ses abominables trahisons.

Ses relations avec Jarnac son beau-frère ne sont rien moins que prouvées. Il y a même tout lieu de croire à une calomnie. La Châtaigneraie, en effet, auteur de ces bruits, était fort avant dans les bonnes grâces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son crédit. Ces bruits obligèrent Jarnac à provoquer la Châtaigneraie. Mais François Ier, qui avait une admirable foi en sa maîtresse, ne voulut pas autoriser le combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le règne de Henri II nous assisterons à ce duel, le dernier des duels judiciaires.

Vers l'année 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son obscurité. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,—car il ne faut pas l'oublier, elle avait un mari,—lui intenta un procès.

Jean de Brosse ne cherchait aucunement à faire constater son déshonneur, il était en vérité assez prouvé. Comme c'était un homme d'ordre et qui ne voulait pas avoir donné son nom pour rien, il réclamait une grande part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de Bossut avaient disposé sans avoir aucun égard à ses droits. Le roi Henri II lui-même consentit à servir de témoin dans l'enquête qui précéda le procès. Jean de Brosse gagna. C'était justice.

La duchesse d'Etampes vécut par la suite dans une telle obscurité qu'on ignore jusqu'à la date précise de sa mort. «Où donc s'en vont, dit Beyle, les étoiles qui filent?»


VI

LA BELLE FERRONNIÈRE

Pour donner la vie au portrait de cette belle maîtresse de François Ier, il fallait toute la puissance d'un artiste de génie, de Léonard de Vinci, l'hôte bien-aimé du roi de France. Seul le pinceau d'un grand maître pouvait rendre la désolante perfection de cette tête charmante, ce col d'un dessin si ferme et si exquis, ce front blanc et pur, cette bouche divine qu'effleure un doux sourire, et ces grands yeux ombragés de longs cils, ces yeux adorables d'expression et de langueur.

Que nous reste-t-il aujourd'hui, cependant, de cette femme si radieusement belle? Un bijou, que les châtelaines portaient au front comme un diadème, et le portrait du Louvre, un chef-d'oeuvre.

N'est-il pas étrange que rien ne soit venu jusqu'à nous de l'histoire de cette femme si célèbre, rien absolument? A son égard, les histoires du temps se taisent, les chroniques sont muettes, ou prononcent à peine son nom, sans une anecdote, sans un détail. O poëtes, ô beaux esprits de la cour de François Ier, quelle école buissonnière faisait donc alors votre muse? à quelle étoile adressiez-vous vos hommages? Quoi! vous si prodigues d'ordinaire et d'encens et de rimes, vous n'avez pas trouvé une louange, pas un sonnet pour la plus radieuse de toutes celles qui devant leur beauté virent ployer le genou royal!

C'est que la belle Ferronnière ne fut point une femme politique, ses intrigues ne divisèrent pas les gentilshommes. On ne trouve pas un seul édit qui la concerne, pas une donation. Elle ne demanda la grâce d'aucun grand coupable, on ne lui accorda pas le brûlement d'un seul hérétique.

Nul donc ne peut dire ce qu'ont été les amours de François Ier et de la belle Ferronnière, on en est réduit à des conjectures, c'est-à-dire à rien. Il est impossible en effet d'ajouter la moindre foi aux cinq ou six versions mises en circulation depuis, et brodées sur un même thème, saugrenu, malpropre, invraisemblable.

Tel qu'il est cependant, ce thème a fait fortune, et des historiens extrêmement sérieux en ont tiré de surprenants aphorismes moraux et en ont fait le sujet de tirades aussi longues que fastidieuses.

Voici ce que dit Mézeray, un historiographe plus grave que si quatre têtes de docteurs en Sorbonne eussent logé sous son bonnet:

«En 1538, le roi fut grièvement malade d'un fâcheux ulcère. Ce mal, disait-on, était un effet d'une mauvaise aventure qu'il avait eue avec la belle Ferronnière, l'une de ses maîtresses. Le mari de cette femme, désespéré d'un outrage que les gens de cour n'appellent que galanterie, s'avisa d'aller en un mauvais lieu s'infecter lui-même, pour la gâter et faire passer sa vengeance jusqu'à son rival. La malheureuse en mourut; le mari s'en guérit par de prompts remèdes. Le roi eut tous les fâcheux symptômes, et comme les médecins le traitèrent selon sa qualité plutôt que selon son mal, il lui en resta toute sa vie quelques-uns.»

Saint-Foix adopte l'opinion de Mézeray, mais il dramatise considérablement le récit. Il met en scène un moine,—un affreux moine, retour de Naples, et il en fait tout à la fois le conseiller et l'instrument de la vengeance du mari outragé.

Enfin dans presque toutes les histoires de France, il est dit expressément que François Ier mourut des suites de cette abominable machination.

A tout ceci il n'y a qu'une objection véritablement inattaquable, mais elle est capitale:

Léonard de Vinci, l'inimitable auteur du portrait de la belle Ferronnière, est mort le 2 mai 1519. L'amour du roi pour le charmant modèle est par conséquent antérieur à cette date. Ce qui fait, nécessairement, remonter tout ce roman aux belles années du règne de François Ier, lorsqu'il était encore dans toute la force de la jeunesse, c'est à-dire avant sa captivité de Madrid, avant sa passion pour Anne de Pisseleu, avant son mariage avec la princesse Eléonore. François Ier est mort plus de vingt-cinq ans plus tard (1547). Il faut avouer que le poison, si poison il y eut, fut lent à agir.

Quelle était la condition de la belle Ferronnière? c'est ce qu'on ne saurait décider non plus. Etait-elle, comme on le prétend, la femme d'un avocat, ou d'un drapier, ou d'un certain Féron? avait-elle été baladine, avait-elle dansé et chanté dans les rues avant d'épouser un marchand de fers? Cette dernière hypothèse est la plus probable, son surnom lui viendrait alors de la profession de son mari. A Lyon, on appelait Louise Labé la belle cordière.

Au milieu de toutes ces contradictions, mieux vaut s'abstenir. Une seule chose est certaine, c'est qu'on ne sait rien: peut-être même douterait-on de l'existence de la belle Ferronnière, sans le beau portrait de Léonard de Vinci, chef-d'oeuvre que ne fait point pâlir l'admirable toile de la Joconde.


François Ier eut bien d'autres maîtresses encore, mais elles ne jouèrent aucun rôle, amours de hasard et de passage, caprices d'un jour, à quoi bon en parler? Ah! le roi-chevalier n'y allait pas de main morte. Ecoutons, pour finir, le seigneur de Bourdeilles, qui tient à donner une idée du caractère chevaleresque de ce roi dont il fut le courtisan:

«J'ai ouï parler que le roi François, une fois, voulut aller coucher avec une dame de la cour qu'il aimait. Il trouva son mari l'épée au poing, pour l'aller tuer; mais le roi lui porta son épée à la gorge, et lui commanda sur sa vie de ne lui faire aucun mal, et que s'il lui faisait la moindre chose du monde, qu'il le tuerait ou qu'il lui ferait trancher la tête, et pour cette nuit, l'envoya dehors et prit sa place.... J'ai ouï dire que plusieurs autres dames obtinrent pareille sauvegarde du roi.»

Et des panégyristes se sont trouvés pour faire l'éloge du caractère chevaleresque et de la galanterie raffinée de François Ier! Pourquoi pas de la protection qu'il accordait aux dames?

Si tels doivent être absolument les rois-chevaliers, à tout jamais le ciel nous en préserve!


VII

DIANE DE POITIERS

DUCHESSE DE VALENTINOIS

Tandis que François Ier agonisait dans une des salles du château de Rambouillet, cachés dans une pièce voisine, l'ambitieux cardinal de Lorraine et Diane de Poitiers, la maîtresse toujours aimée du Dauphin, attendaient haletants d'impatience le dernier soupir du roi-chevalier.

—Il s'en va, le galant, répétaient-ils, il s'en va.

Tout à coup une rumeur profonde et contenue s'éleva dans la chambre du malade.

Le cardinal de Lorraine alla, sur la pointe des pieds, soulever la lourde portière en tapisserie de Flandres, il prêta l'oreille un instant, et revenant vers Diane, il lui dit avec une explosion de joie qu'il ne prenait plus la peine de dissimuler:

—Le roi est mort!

—Enfin je suis reine! s'écria Diane.

Elle s'était levée, son visage rayonnait de l'orgueil du triomphe.

Ce n'était pas le dauphin Henri, en effet, qui montait sur le trône, c'était sa vieille et impérieuse maîtresse. Diane de Poitiers succédait à la duchesse d'Etampes.

Jamais empire d'une favorite ne fut plus absolu, plus tyrannique, et, il faut le dire, plus désastreux pour la France.

Diane de Poitiers était fille de Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, et de Jeanne de Batarnay, deux des plus anciennes familles du Dauphiné.

Elevée par son père, vaillant homme de guerre et grand chasseur, elle passa ses premières années au manoir de sa famille, demeure féodale, bâtie comme une citadelle au milieu des rochers abrupts qui dominent le cours impétueux du Rhône.

Son éducation fut celle de toutes les jeunes châtelaines du moyen âge, jeunes filles au coeur viril que l'on destinait à quelque brave chevalier ou à quelque rude chasseur. La lecture des romans de chevalerie, le déduit de la chasse occupaient les longues heures. Comme la déesse dont elle portait le nom, Diane aimait à galoper sur les traces des meutes ardentes, dans les grands bois qui entouraient alors toutes les nobles demeures.

Elle était, dès son enfance, experte en l'art de fauconnerie et s'entendait à dresser les émerillons. Nulle plus qu'elle n'était gracieuse et hardie, lorsqu'elle s'avançait sur sa blanche haquenée, «le faucon au poing,» suivie de quelqu'un de ces merveilleux lévriers dont la race est aujourd'hui perdue.

A seize ans, et lorsque grand était déjà le renom de sa beauté, Diane épousa le seigneur Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, dont la mère était fille d'Agnès Sorel et de Charles VII.

Ainsi, les descendants de cette grande race des Brézé purent s'enorgueillir de compter dans leur famille deux des plus célèbres maîtresses des rois de France.

La présentation à la cour de la jeune et belle comtesse de Maulevrier, présentation qui eut lieu l'année même de son mariage, fit une grande sensation. Son nom, sa fortune, sa beauté lui donnèrent aussitôt un grand état, et l'admiration des hommes, non plus que l'envie des femmes, ne lui firent défaut. On l'appelait dès lors la grande sénéchale.

François Ier, que toutes les femmes tentaient, «ne fut point insensible aux charmes de la fière comtesse.» Diane, pas plus que les autres, ne sut résister au roi; un instant donc, elle fut sa maîtresse; mais son règne ne dura qu'un jour. Favorite sans influence, elle n'essaya même pas de lutter contre la comtesse de Chateaubriant, alors toute-puissante.

Les relations du roi et de Diane de Poitiers furent toujours si secrètes, que le comte de Maulevrier ne se douta jamais de rien et mourut sans avoir un seul instant soupçonné la fidélité de sa femme.

Diane affichait d'ailleurs une grande passion pour son mari. Trop habile pour se laisser prendre aux apparences, elle devina qu'elle ne dominerait jamais François Ier; elle savait son inconstance, et, pour une faveur passagère, elle ne voulut point compromettre la grande position que lui donnait le comte de Maulevrier.

On ne peut dire au juste ni l'origine, ni même la date des amours de François Ier pour la fière Diane de Poitiers; il convient cependant de les reporter aux premières années de l'apparition à la cour de la belle comtesse.

Mais il est une autre version, pleine d'horreurs, que racontent les chroniques, et que nombre d'historiens ont adoptée, un peu légèrement peut-être.

Selon ces chroniques, c'est au pied même de l'échafaud du père de Diane, le sire de Saint-Vallier, condamné à mort comme complice de la trahison du connétable de Bourbon, que commença ce roman d'amour; un abominable et honteux marché livra Diane de Poitiers au roi. Mais laissons parler les chroniques.

Poursuivi par la haine de Louise de Savoie, dont il avait repoussé l'amour et refusé la main, le connétable de Bourbon ne tarda pas à être victime des plus injustes persécutions. La mère et la maîtresse du roi, ces deux irréconciliables ennemies, se rapprochèrent un instant pour perdre le connétable; elles avaient à satisfaire, l'une sa vengeance, l'autre l'insatiable ambition de sa famille.

Bientôt Bourbon fut privé de ses fiefs et de ses domaines; on lui retira ses commandements pour les confier aux mains inhabiles des frères de la favorite; enfin, on commença contre lui un odieux procès.

Justement irrité, le connétable entama des négociations avec Charles-Quint. L'empereur, heureux de s'attacher le meilleur général de l'Europe, n'hésita pas à lui promettre, pour prix de sa défection, une principauté indépendante et la main d'une de ses soeurs.

Toujours menacé par deux femmes qui sacrifiaient à leurs passions le véritable intérêt de la France, Bourbon n'hésita plus. Il promit son épée et l'appui immense de son nom à l'empereur. Il confia alors ses projets à quelques gentilshommes dont il se croyait sûr, au père et au mari de Diane, entre autres, le sire de Saint-Vallier, un de ses plus anciens compagnons d'armes, et le comte de Maulevrier. Tous avaient juré le secret sur des morceaux de la vraie croix.

Le comte de Maulevrier ne tint pas son serment; il révéla le complot, à la condition que grâce lui serait faite, ainsi qu'à son beau-père.

Prévenu à temps, Bourbon put s'enfuir; mais le sire de Saint-Vallier fut arrêté à Lyon et traduit devant un tribunal composé de membres du parlement.

Vainement, pour sa défense, l'accusé invoqua les lois féodales qui le faisaient, avant tout, sujet de son seigneur immédiat; vainement il allégua son serment sur des morceaux de la vraie croix, serment terrible, jurant qu'il avait fait tous ses efforts pour détourner le connétable d'une trahison; il fut déclaré coupable de félonie et condamné à avoir la tête tranchée.

Tout aussitôt, les parents et les amis du sire de Saint-Vallier vinrent implorer la clémence royale. François Ier fut inflexible. Il était profondément irrité et tenait à se venger sur quelqu'un de la perte de son meilleur capitaine, perte d'autant plus désastreuse que la guerre recommençait.

Les supplications du dénonciateur lui-même, du comte de Maulevrier, ne furent point écoutées.

Diane de Poitiers voulut alors tenter une démarche suprême. Elle alla se jeter aux pieds du roi, «lui embrassant les genoux, et, d'une voix entrecoupée par les sanglots, elle le conjura de lui accorder la vie de son père.»

François Ier se laissa fléchir; mais il mit à la grâce du sire de Saint-Vallier une condition infâme, c'est que sa fille se donnerait à lui, sur l'heure. Diane, dans cet abominable marché, ne vit qu'une chose, le salut de son père.

«Ainsi, Diane de Poitiers devint la maîtresse du roi de France.»

Heureusement, rien n'est moins prouvé que cette horrible histoire. Presque tous les chroniqueurs qui la rapportent se contredisent entre eux et commettent d'ailleurs un grossier anachronisme.

Ainsi, selon Mézeray et les auteurs qui ont adopté son opinion, «le roi n'accorda la vie au sire de Saint-Vallier qu'après avoir pris à Diane, sa fille, alors âgée de quatorze ans, ce qu'elle avait de plus précieux.»

Or, à l'époque du procès du connétable, Diane de Poitiers avait de vingt-trois à vingt-quatre ans, et depuis plus de six ans elle avait donné à son mari, le comte de Maulevrier, «ce qu'elle avait de plus précieux.» L'âge, il est vrai, ne fait rien à l'affaire; mais outre que le caractère même de François Ier doit éloigner l'idée d'une si affreuse action, la suite des événements ôte toute espèce de probabilité à ce marché infâme imposé à la fille d'un malheureux dont la tête allait tomber.

François Ier laissa jouer, jusqu'au dernier acte, la lugubre comédie de la mort. Un échafaud fut dressé, «haut de sept pieds, tout tendu de draperies noires.» Le condamné fut tiré de sa prison et traîné jusqu'au lieu du supplice; il était si affaibli par la maladie, qu'il ne pouvait marcher. Déjà le malheureux avait gravi l'échelle fatale; il avait posé sa tête sur le billot; le bourreau levait sa hache, lorsque la grâce arriva. Et quelle grâce! une prison perpétuelle. Plus horribles furent les souffrances du sire de Saint-Vallier: après une lente et douloureuse agonie, il mourut dans le cachot sombre où on l'avait jeté.

Ce dernier fait de la captivité du sire de Saint-Vallier suffit presque, à lui seul, pour démontrer l'impossibilité de l'histoire racontée par les chroniques. Si Diane se donna, ce jour-là, pour sauver son père, est-il possible qu'elle n'ait pas obtenu la grâce entière? Si elle devint ensuite la maîtresse de François Ier, comment croire que ce prince, toujours si faible avec les dames, ait refusé à une femme aimée la liberté de son père, tandis que bien d'autres complices du connétable n'étaient pas même inquiétés? Il est bien plus simple d'admettre que déjà, à cette époque, toutes relations entre Diane et le roi avaient cessé.

Les années qui suivirent la condamnation du sire de Saint-Vallier s'écoulèrent tranquilles, sinon heureuses, pour Diane de Poitiers. Elle n'avait pas quitté la cour, mais elle faisait peu parler d'elle. Louise de Savoie était alors toute-puissante et ne souffrait aucune influence rivale; elle régnait, tandis que son fils se donnait tout entier à ses plaisirs et à ses amours. De cette époque datent les premières liaisons de Diane et des Guise. La parole passionnée de Luther avait trouvé de l'écho en France; la religion nouvelle avait des prosélytes, et comme les princes lorrains, Diane croyait que, par tous les moyens possibles, échafauds et bûchers, il fallait arrêter les progrès de l'hérésie.

Diane de Poitiers n'aimait pas madame Marguerite, soeur du roi; plusieurs fois elle avait raillé son goût pour les savants et les beaux-esprits, presque tous entachés des principes de la doctrine nouvelle; elle avait même osé blâmer hautement sa tolérance en matière de religion et ses tendances huguenotes. Aussi, la comtesse de Maulevrier n'accompagna pas Marguerite en Espagne, lorsqu'elle alla consoler son frère prisonnier; elle ne suivit pas non plus la cour à Bayonne, lors de la délivrance du roi.

En 1531, une meilleure occasion s'offrit à Diane de faire paraître le grand amour qu'elle avait pour son mari. Le comte de Maulevrier mourut le 23 juillet. Les regrets de la veuve éclatèrent aussitôt, mais si bruyants, si fastueux, que chacun pensa qu'il devait y avoir au moins un peu d'exagération.

Ce fut, du reste, une des grandes préoccupations de la vie de Diane de Poitiers, de faire croire à cet amour pour son mari, et aux regrets que lui causait sa mort. Toute sa vie, elle porta le deuil de cet homme si cher, et même aux premiers jours de ses amours avec le jeune prince Henri, elle s'habillait de noir et de blanc, comme une veuve de l'année. Mais dans le choix de ces couleurs, qui devinrent celles de son amant, il y avait plus de coquetterie que d'austérité, et selon Brantôme, un de ses admirateurs, cependant, «il y avait, dans son ajustement noir et blanc, plus de mondanité que de réformation, et surtout toujours montrait sa belle gorge.»

Après la mort de son mari, Diane fit élever à cet homme si tendrement aimé, et trompé, un magnifique mausolée, dans l'église de Notre-Dame de Rouen. Une longue épitaphe disait à tous et les vertus du défunt et les regrets de sa veuve inconsolable.

Elle se retira alors dans sa maison d'Anet, qui n'était encore qu'une simple et modeste demeure; elle voulait, disait-elle, dans cette solitude, pleurer éternellement son époux.

L'éternité dura un peu moins de deux ans.

Lorsque plus belle et «plus jeune que jamais,» Diane de Poitiers reparut à la cour, son premier soin fut de s'assurer quelque influence, chose capitale à une époque où tout le monde régnait, excepté peut-être le roi.

Véritablement s'assurer une influence n'était pas chose facile, toutes les places étaient prises. François Ier appartenait tout entier à madame d'Etampes, et nul n'entrevoyait même la possibilité de renverser la favorite.

Il ne fallait pas songer au fils aîné du roi, le dauphin François, prince mélancolique, toujours «tout de noir habillé,» et qui ne buvait que de l'eau. Il ressemblait fort à son grand-père Louis XII et semblait la vivante satire de cette cour débauchée. Il avait une maîtresse, cependant, la belle de l'Estrange, à laquelle une chanson faisait dire:

Brunette suis, jamais ne serai blanche.

et que Marot célébrait ainsi dans ses Etrennes:

A la beauté de l'Estrange,
Face d'ange,
Je donne longue vigueur;
Pourvu que son gentil coeur
Ne change.

Mais, précisément parce qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, le dauphin François ne pouvait, en aucune sorte, servir les projets de Diane de Poitiers.

C'est alors qu'elle songea à s'emparer du prince Henri, le second fils de François Ier. A dire vrai, ce n'était encore qu'un enfant, il avait vingt ans presque de moins qu'elle; mais elle ne s'arrêta pas à ces considérations, et ne s'épouvanta nullement du ridicule qui pouvait l'atteindre.

Après avoir été la maîtresse du père, elle entreprit l'éducation du fils, douce tâche! François Ier donna, dit-on, son assentiment aux projets de Diane; il pensait qu'en fait de maîtresse, le jeune prince pouvait tomber plus mal. Il se trompait, et devait plus tard l'apprendre à ses dépens.

Henri avait, il faut le dire, toutes les qualités qui peuvent et doivent séduire une femme ambitieuse.

Bien fait, de belle et fièremine, c'était un des plus brillants cavaliers de la cour. Il maniait un cheval avec une incomparable adresse et avait sous les armes une bonne grâce inimitable. Adroit à tous les exercices du corps, il pouvait défier, sans crainte d'être vaincu, les gentilshommes les plus renommés. Il passait pour le plus agile sauteur du royaume et franchissait jusqu'à vingt-cinq pieds; enfin, il n'avait pas de rival au jeu de paume. La chasse, la petite guerre l'hiver à coups de boules de neige, les armes, tels étaient ses passe-temps favoris.