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Les cotillons célèbres

Chapter 22: VIII
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About This Book

A collection of biographical sketches and critical vignettes that examines women who influenced royal courts, tracing legendary concubines through better-known favorites. The author contrasts sensationalized popular narratives with archival evidence, reassessing personalities often maligned by chronicles and dramatists, and organizes chapters around individual figures, exploring their origins, public reputation, political influence, and the historiographical contradictions surrounding them. Combining anecdote, historical commentary, and moral reflection, the text aims to restore more nuanced portraits while situating each woman's role within broader social and institutional practices concerning royal companionship and succession.

Au moral, il semblait fait pour être dominé. Timide, indécis, il était long à se décider. Avait-il un projet en tête, il prenait conseil de tous ceux qui l'entouraient. Il est vrai qu'une fois son opinion arrêtée, bonne ou mauvaise, on ne l'en faisait pas revenir facilement.

Tel était l'adolescent dont Diane de Poitiers entreprit la conquête. Elle dut se résigner à faire les premières avances; mais ses peines ne furent point perdues, et bientôt toute la cour apprit, avec stupéfaction, que la veuve inconsolable du comte de Maulevrier était la maîtresse du second fils du roi.

Un aussi beau succès ne pouvait manquer d'éveiller la jalousie; on fit pleuvoir les quolibets sur la vieille maîtresse de l'enfant royal; on osa faire les allusions les plus injurieuses; le gros mot d'inceste fut prononcé, et, à deux ou trois reprises, François Ier trouva dans sa chambre royale, sur son lit, des vers où ni lui, ni la grande sénéchale n'étaient ménagés.

Diane baissait la tête et sans mot dire laissait passer l'orage; quelque pressentiment l'avertissait sans doute qu'un jour viendrait où elle prendrait une éclatante revanche.

L'ambitieuse coquette jouait alors une grande passion pour son jeune amant, ce qui ne l'empêchait pas de porter toujours le deuil de feu monsieur de Maulevrier. Voulait-elle tromper ceux qui l'entouraient, s'abusait-elle sur ses véritables sentiments, c'est ce qu'il est difficile de dire.

Nous avons, des premiers jours de ces amours, des vers charmants, composés par Diane elle-même pour Henri; ils semblent écrits au lendemain de la chute; il est difficile de rien trouver de plus frais et de plus coquet:

Voici vraiment qu'Amour, un beau matin,
S'en vint m'offrir fleurette très-gentille.
Là se prit-il à orner votre teint,
Et vitement. Marjoleine et jonquille
Me rejetait, à tant que ma mantille
En était pleine, et mon coeur se pâmait.
Car, voyez-vous, fleurette si gentille
Etait garçon, frais, dispos et jeunet.
Ains, tremblotant et détournant les yeux:
—«Nenni, disais-je.—Ah! ne serez déçue,»
Reprit Amour; et soudain à ma vue
Va présenter un laurier merveilleux.
—«Mieux vaut, lui dis-je, être sage que reine!»
Ains me sentis et frémir et trembler....
Et Diane faillit...; et comprendrez sans peine
Duquel matin je prétends reparler.

Quels vers charmants! quel trouble délicieux et naïf! Ne croirait-on pas entendre fillette de seize ans, tout inquiète de s'être laissé voler son coeur!

Ces vers donnent une idée de l'esprit de Diane de Poitiers; il était souple et brillant. Elle avait du goût, quoi qu'en aient dit les écrivains réformés, qui avaient d'ailleurs de bonnes raisons de la détester, et savait parfaitement distinguer le vrai mérite. Il ne faut donc pas s'étonner de l'effet de ses séductions sur le coeur de Henri. A dire vrai, le jeune prince l'idolâtrait, et chaque jour éclatait plus forte et moins contenue son ardente passion.

Les beaux seigneurs et les belles dames s'étonnaient déjà de la durée de ces amours. On ne se piquait pas de constance à la cour de François Ier, les lunes de miel y avaient des quartiers fort courts, et déjà plus d'une dame avait essayé de continuer l'éducation de l'adolescent. Mais lui, fidèle à sa maîtresse, «déclarait n'avoir point de pensées pour d'autre.» Le mécontentement succéda à la surprise.

Bientôt, pour expliquer la violence et la persévérance étranges de cette passion, on accusa Diane de Poitiers d'avoir ensorcelé Henri. On la disait fort curieuse de magie, et on prétendait qu'elle avait donné à son amant une bague enchantée qui devait éternellement l'enchaîner à elle. De Thou lui-même croit, ou feint de croire à l'histoire de cette bague merveilleuse.

Mais, pour retenir Henri dans ses filets, Diane de Poitiers avait bien d'autres enchantements; elle avait sa beauté d'abord, puis son esprit et ses grâces infinies; enfin, elle avait son expérience. Il est impossible ici de citer textuellement nos vieux écrivains; mais tous s'accordent à dire que «la dame, fort experte en l'art de galanterie, était encore plus impudique que belle, et plus dépravée que spirituelle.» Voilà le charme expliqué.

Cependant, l'influence de Diane de Poitiers grandissait de jour en jour, et bientôt elle put balancer le crédit de la duchesse d'Etampes, la bien aimée du roi. Nous ne rappellerons pas ici les effets désastreux de la rivalité des deux favorites. Tous les avantages de cette lutte furent pour Diane. Elle avait l'avenir pour elle, et son ennemie, maîtresse d'un roi dont la santé était depuis longtemps perdue, était à peine sûre du lendemain.

La mort même sembla se mettre du côté de la grande sénéchale.

Ainsi, le dauphin François mourut, et son amant se trouva l'héritier de la couronne. Le duc d'Orléans, sur lequel s'appuyait encore madame d'Etampes, ne tarda pas à suivre son frère, et Diane alors, dans l'avenir au moins, ne vit plus de rivale.

Diane de Poitiers ne pouvait compter comme une rivale Catherine de Médicis, la femme de son amant, cette jeune Italienne, qui avait accepté sans murmure cette singulière condition d'épouser un homme entièrement subjugué par une maîtresse moins belle et plus vieille qu'elle.

Le luxe de Diane de Poitiers était alors princier, et chaque jour elle imposait à Henri de nouveaux sacrifices pour subvenir à ses dépenses. «Après la galanterie, dit M. Hauréau, les arts étaient sa plus grande passion;» et, autant pour satisfaire ses goûts que pour lutter avec la duchesse d'Etampes, elle voulait se faire une cour d'artistes et de poètes. Tous les nouveaux venus à la cour devaient choisir entre les deux favorites. Benvenuto Cellini se décida pour Diane, mais il fut obligé de quitter Fontainebleau.

—Restez, disait François Ier à l'inimitable artiste, restez, je vous couvrirai d'or.

Mais le fier et indépendant ciseleur n'eût pas supporté une injure pour tout l'or du nouveau monde, et la duchesse d'Etampes l'avait abreuvé de dégoûts.

Au palais de Fontainebleau, toujours aux côtés de la favorite de François Ier, on retrouve la grande sénéchale. Cette Diane Chasseresse, aux traits si nobles et si beaux, à la démarche si pleine de majesté, c'est l'altière maîtresse du Dauphin.

Elle eut du moins le mérite de bien placer ses bonnes grâces; elle encouragea bien d'autres artistes, bien d'autres gloires. Toujours elle protégea le Primatice, elle combla Jean Goujon. Bernard Palissy, l'inimitable potier-émailleur, put la compter au nombre de ses admiratrices.

C'est une triste histoire que celle de Bernard Palissy, le glorieux artiste, l'inventeur d'un art aujourd'hui perdu. Quel courage! quelle patience! Victime de l'envie et de la bêtise, il luttait contre toutes les horreurs de la misère, tandis qu'il faisait ses premiers chefs-d'oeuvre; ses enfants n'avaient pas de pain, et il brûlait son pauvre mobilier pour chauffer son four; ce four enchanté d'où sortaient ces admirables faïences dont le prix est aujourd'hui illimité, et ces plats merveilleux qui font l'admiration et le désespoir de nos artistes.

Diane s'éprit des poteries de Bernard Palissy, et bientôt il eut une autre protectrice, Catherine de Médicis. Alors les angoisses du malheureux eurent un terme; alors il paya en chefs-d'oeuvre les jours de repos qu'on lui faisait. Pour Diane, pour Catherine, pour Henri II, il composa ces plats, ces assiettes marqués au chiffre royal et qui, sur la table aux jours de gala placés à côté des vases et des coupes de Benvenuto Cellini, devaient donner au festin un féerique appareil.

Puis elle eut ses poëtes; on lui jetait aussi l'encens à pleines mains:

Ne vante plus, ô Rome, ta Lucrèce,
Cessez, Thébains, pour Corinne combattre,
Taire te faut de Pénélope, ô Grèce!
Encore moins pour Hélène débattre:
Et toi, Egypte, ôte ta Cléopâtre;
La France seule a tout cela et mieux:
En quoi Diane a l'un des plus beaux lieux,
Soit en vertus, beauté, faveur et race;
Car si n'avait le tout reçu des cieux,
D'un si grand roi n'eût mérité la grâce.

Lorsque Le Pelletier lui envoyait ces vers, elle était reine de France par la mort de François Ier, et depuis longtemps son oreille s'était habituée au doux murmure de la louange.

En 1537, Marot lui envoyait ces étrennes:

Que voulez-vous que vous donne,
Diane bonne?
Vous n'eûtes, comme j'entends,
Jamais tant d'heur au printemps
Qu'en automne.

Du Bellay, Ronsard, et bien d'autres, la Pléiade, eurent des vers pour elle, et pourquoi non? «Le poëte ne chante-t-il pas toujours les yeux tournés vers l'Orient?»

Mais les arts et les jouissances de l'esprit, choses frivoles, son amour pour le Dauphin, chose grave, ne suffisaient pas à emplir sa vie. Il fallait d'autres aliments à son ambition. Il lui fallait d'ailleurs étayer sa puissance. Elle était bien sûre de son amant, mais le pouvoir d'une favorite est chose si fragile!

C'est alors que plus que jamais elle se rapprocha des Guise, et qu'elle donna toute sa confiance au connétable Anne de Montmorency.

Ce fut en son temps un terrible soudard, que monseigneur le connétable, premier baron chrétien. Dur, cruel, superstitieux, altier, il résumait en lui tous les vices de la noblesse féodale, qui en avait un assez bon nombre. De plus, il était incapable et avare; oh! mais d'une avarice sordide. Enfin, il se distingua par le cynisme de ses pilleries. Il recevait de toutes mains; peu lui importait la valeur du présent, il acceptait avec la même avidité d'immenses domaines ou une paire de brodequins neufs achetés à Madrid. Quand on ne lui donnait pas... il prenait. Avait-on un procès, il vous en assurait le gain moyennant finance; il vendait les ordres du roi, et, envoyé pour punir des déprédations, il partageait simplement avec les fripons. Tuteur infidèle, il ruina sa nièce, Charlotte de Laval.

Mais son «âpreté à la chasse aux écus» n'était rien comparée à sa cruauté. Il n'avait qu'un argument, la potence. Il fit en sa vie périr une foule de malheureux, coupables de lui avoir déplu. A Bordeaux, il donna aux corbeaux plus de cent bourgeois.

Avec cela fort dévot; il jeûnait et gardait les observances. Chaque jour, il disait soigneusement ses prières; mais on connaît les patenôtres de M. le connétable. Terribles patenôtres! Brantôme nous en donne une idée: Pater noster,—brûlez-moi ce village;—qui es in coelis,—pendez-moi ces coquins;—sanctificetur nomen tuum,—qu'on assomme, celui-ci;—adveniat regnum tuum,—qu'on écartèle celui-là, etc....

Aussi, il faut voir si on redoutait les patenôtres de ce terrible rabroueur de personnes qui regardait brûler des villages entiers sans passer un grain de son chapelet.

Un jour, à Fontainebleau, il trouva que les solliciteurs venaient frapper en trop grand nombre au palais du roi; il fit élever des potences «hautes comme un clocher d'église,» et personne n'osa plus approcher.

C'est dans les derniers jours de sa vie que le terrible soudard montra surtout de quelles cruautés il était capable. Les huguenots n'eurent jamais de persécuteur plus ardent; chaque jour, il dénonçait à François Ier quelque coupable à faire pendre. Il osa lui dire que, si on voulait extirper tous ces hérétiques damnés, il fallait frapper leurs protectrices, madame Marguerite, soeur du roi, et la duchesse d'Etampes. Le roi trouva que le connétable allait trop loin.

Tel est l'homme dont Diane de Poitiers devint la fidèle alliée. Tandis qu'elle commandait altière au Dauphin, elle se courbait sans murmure sous la terrible volonté du connétable. Anne de Montmorency fut, dit-on, plus qu'un ami pour la grande sénéchale, et cet on-dit s'appuie sur des preuves. Ecoutons ce que dit l'histoire: «Le tempérament de Diane la portait quelquefois à chercher ailleurs le comble du plaisir quand elle trouvait en lui (le Dauphin) le comble des biens et des honneurs.»

Trahir un prince jeune et beau, pour un vieux soldat brutal, c'est de la dépravation; car enfin le connétable n'avait rien de ce qui séduit une femme. Sa seule qualité était la bravoure, une bravoure enragée. Au fort de la mêlée, il lançait son cheval en criant: Gare! gare! et ainsi il ouvrait les bataillons ennemis; car ceux qui ne se garaient pas assez vite tombaient bientôt sous ses coups.

Tout le crédit de Diane de Poitiers ne put cependant maintenir Anne de Montmorency: pendant les dernières années du règne de François Ier, la duchesse d'Etampes parvint à le faire disgracier et éloigner de la cour.

La grande sénéchale donna bien d'autres rivaux à son royal amant; les plus connus sont le cardinal de Lorraine et le maréchal de Brissac. Les écrivains protestants prétendent aussi que Marot fut très-avant dans ses bonnes grâces; mais rien n'est moins prouvé.

Il est constant, cependant, que Marot lui adressa ses hommages et qu'il fut assez favorablement écouté pour concevoir des espérances. Ne dit-il pas:

Être Phébus bien souvent je désire
Pour être aimé de Diane la blonde.

Mais les choses tournèrent à mal, paraît-il, car ailleurs le poëte s'écrie d'un ton désespéré:

Je n'ai pas eu de vous grand avantage,
Un moins aimant aura peut-être mieux.

La mie qui accusa Marot d'avoir mangé du lard et le fit ainsi enfermer, n'est autre que Diane de Poitiers; il s'appuie sur ses vers:

Bien avez lu, sans qu'il s'en faille un a,
Comme je fus, par l'instinct de luna,
Mené en lieu plus mal sentant que soufre
Par cinq ou six ministres de ce gouffre.

Ceci se passait avant la toute-puissance de Diane. Depuis, les douceurs de Marot tournèrent à l'aigre, les épigrammes remplacèrent les éloges, et il se tourna du côté de la duchesse d'Etampes et de madame Marguerite.

Mais, dit un vieil auteur, «pourquoi la grande sénéchale l'aurait-elle fait renfermer? Etait-il trop pressant, ou craignait-elle qu'il ne devînt indiscret?»

Diane de Poitiers voulait bien, de temps à autre, choisir un amant; mais elle ne permettait pas à Henri de penser à une autre femme. Trois ou quatre fois, soit étant dauphin, soit étant roi, Henri eut quelques velléités d'amour; mais Diane sut y mettre bon ordre. Elle s'en prenait, non point au prince, mais à l'objet de son caprice. C'est ainsi qu'elle fit éloigner mademoiselle Flamyn, celle-là même qui, étant enceinte du roi, disait avec un naïf orgueil:

—«J'ai tant fait, que, Dieu merci! j'aurai un enfant du roi, dont je m'en sens très honorée et très heureuse.»

Mademoiselle Flamyn exprimait là ce qu'eussent pensé, à cette époque, toutes les femmes, à sa place.

Enfin, François Ier mourut, et Diane de Poitiers monta sur le trône. Elle avait alors bien près de cinquante ans, son amant en avait vingt-neuf.

Cet amour persévérant d'un jeune roi entouré de séduction, en butte aux amoureuses tentatives de toutes les dames de la cour, cette passion pour une femme si vieille, peut sembler invraisemblable; c'est que Diane de Poitiers est un de ces rares exemples de longévité florissante qu'on ne rencontre pas une fois par siècle. Elle était admirablement belle et ne paraissait pas vingt-cinq ans, à un âge où les femmes renoncent ordinairement à dissimuler leurs rides. Brantôme, qui la vit lorsqu'elle avait plus de soixante ans, resta confondu d'admiration. «Six mois avant sa mort, dit-il, je la vis si belle encore, que je ne sache coeur de roche qui n'en fût ému.»

Cette éternelle jeunesse, Diane la devait, dit-on, à un philtre que, par reconnaissance, lui avait autrefois donné une jeune bohémienne dont elle avait sauvé le père, condamné à la potence. Pour un tel présent, quelle femme ne sauverait tous les bohémiens de la terre? Outre ce breuvage magique, elle avait, assurent des auteurs fort sérieux du temps, une pommade enchantée, qui rendait à sa peau la fraîcheur et l'éclat de l'adolescence.

Mais les graves auteurs se trompent. Diane rejeta toujours, au contraire, avec le plus grand soin, les pommades et les cosmétiques; son eau de beauté était simplement de l'eau de puits: chaque jour, même par les plus grands froids, elle se lavait le visage et tout le corps avec de l'eau glacée. Eveillée le matin «dès six heures,» elle montait ordinairement à cheval, faisait une ou deux lieues dans les bois, et venait se remettre dans son lit, où elle lisait jusqu'à midi.

Le premier soin de Diane, en arrivant au pouvoir, fut de chasser honteusement sa rivale, la duchesse d'Etampes, que François Ier avait comblée de richesses et d'honneurs. Elle n'osa cependant la dépouiller de ses biens, c'eût été établir un précédent et donner pour elle-même un fâcheux exemple.

Elle ne s'en tint point là; «elle avait des vengeances à exercer, des partisans à récompenser.» Tous ceux qui avaient été attachés à la duchesse d'Etampes, ou qui lui devaient leur élévation, furent disgraciés et remplacés par des créatures à elle. D'Annebaut dut céder à Jacques de Saint-André sa charge de maréchal de France; le maréchal de Biez fut dégradé: encore un peu, il portait sa tête sur l'échafaud. Le connétable de Montmorency fut rappelé, et partagea toute la puissance avec les Guise. Le cardinal de Lorraine remplaça le cardinal de Tournon.

Finances, armée, clergé, conseil, Diane s'assura de tout. Partout elle mit des hommes à elle, incapables de la trahir, parce qu'ils lui devaient tout et savaient qu'ils tomberaient avec elle.

Tous ces changements s'opérèrent si vite, que le troisième jour après la mort de François Ier, Montmorency, que le roi Henri II appelait son compère, établi à Saint-Germain-en-Laye, recevait les députés envoyés de Paris pour complimenter le nouveau roi.

Alors les Guise jetèrent les fondements de cette puissance colossale qui, sous les successeurs de Henri II, devait menacer le trône.

Les factions réunies des princes lorrains, des Montmorency et de Diane entouraient le roi de toutes parts. «Rien ne leur échappait, dit un écrivain du temps, non plus que mouches aux hirondelles, que tout ne fût englouti; de sorte qu'il était impossible à ce prince débonnaire d'étendre à d'autres sa libéralité.»

Cruellement éclipsée par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de Médicis, en prenait sans fausse honte son parti. «Elle s'exerçait, par avance, aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les ménager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses qu'elles pussent lui être.»

Henri II, cependant, tenait à faire montre de son pouvoir royal, et, dans ce but, il comblait sa maîtresse bien-aimée. Pour elle, il ne trouvait rien d'assez magnifique; il se plaisait à l'entourer d'un faste vraiment royal. Pour orner les logis et les palais de Diane de Poitiers, il faisait de tous côtés rechercher les chefs-d'oeuvre des arts de l'époque: meubles, tapisseries, tableaux, vêtements, ouvrages d'orfèvrerie, riches parures. Depuis le mois d'octobre 1548, Diane avait pris le titre de duchesse de Valentinois, du riche duché de ce nom, l'un des plus beaux domaines de la couronne, que son amant lui avait donné à vie.

Un remarquable événement marqua les premières années du règne de Henri II. Le combat du sire de La Châtaigneraie et du comte de Jarnac. Ce devait être le dernier duel judiciaire. François Ier avait cru devoir refuser le champ clos, son successeur l'accorda, sur les instances de Diane de Poitiers. Tous deux d'ailleurs, le souverain et la favorite, avaient pris parti dans cette querelle, qui avait troublé le règne du dernier roi.

La Châtaigneraie n'avait été, disait-on, que l'écho du Dauphin et de sa maîtresse, et, plus tard, il était devenu leur champion.

Voici ce qui s'était passé: Le bruit s'était tout à coup répandu à la cour de François Ier que la duchesse d'Etampes honorait son beau-frère, le comte de Jarnac, de ses faveurs. On voulut remonter à la source de cette accusation; on pensait arriver jusqu'à Henri, profondément hostile à la maîtresse de son père; mais La Châtaigneraie s'interposa. Il déclara que lui-même avait tenu le propos; que, d'ailleurs, il le tenait de Jarnac lui-même, qui lui avait fait cette confidence. Il offrait le combat pour soutenir son dire. François Ier étouffa cette affaire.

Mais sous Henri II, la haine se réveilla, un nouveau défi fut jeté, le roi accorda le champ-clos.

Au dire de toute la cour, la lutte n'était point égale entre les deux adversaires: La Châtaigneraie, «haut de la main et querelleur,» était doué d'une vigueur extraordinaire; il excellait dans tous les exercices du corps, et passait pour la meilleure lame du royaume. Fier de son adresse et de sa vaillance, il se vantait orgueilleusement de «courir à tous venants.»

Jarnac, au contraire «était, dit Brantôme, un petit dameret qui faisait plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de guerre.»

Cependant, ou avait préparé le champ-clos dans le parc du château de Saint-Germain; on avait paré les estrades de draperies, comme pour un tournoi, et, au jour indiqué, le roi, Diane de Poitiers et toute la cour vinrent assister à ce grand combat judiciaire.

Les adversaires entrèrent en lice au coucher du soleil; leurs armes, suivant l'usage, avaient été bénies à Saint-Denis. Le combat commença. La Châtaigneraie, qui ne doutait pas de la victoire, se précipita furieusement sur son ennemi; mais Jarnac para prestement, et, avec une adresse sans pareille, riposta par un coup qui renversa son adversaire.

Ce coup fameux a pris depuis le nom de coup de Jarnac. Il est vrai qu'on ne sait pas au juste quel il était; seulement, il n'est pas permis de douter qu'il ne fût très-loyal.

Aussitôt Jarnac fut sur La Châtaigneraie; l'épée sur la gorge, il le somma de se rétracter. La Châtaigneraie refusa. Gracié par le roi, le vaincu fut transporté, pour y être pansé, au château de son parent, le duc de Guise; mais il était trop fier pour survivre à sa défaite, il arracha tous ses appareils, préférant la mort à l'humiliation. Sur le mausolée qu'on lui fit élever, on lisait cette inscription:

AUX MANES FIÈRES DU TRÈS-VALEUREUX
CHEVALIER FRANÇAIS
FRANÇOIS DE VIVONNE
SEIGNEUR DE LA CHATAIGNERAIE.

Dès l'avènement de Henri II au trône, les persécutions contre les huguenots avaient commencé avec une fureur jusqu'alors inconnue. Sous l'inspiration des Guise, du connétable de Montmorency et de la nouvelle duchesse de Valentinois, de toutes parts on élevait des potences et des bûchers, le sang coulait à flots.

«Ce n'est pas, dit un auteur calviniste, que la favorite fut animée d'un bien grand zèle pour la religion catholique, mais la duchesse d'Etampes avait protégé la religion réformée, et cela seul avait déterminé Diane de Poitiers à faire précisément le contraire. De plus, elle et ses infâmes complices se partageaient les dépouilles de tous les martyrs de leur croyance, innocentes victimes dont on confisquait les biens.»

L'acharnement de Diane de Poitiers contre les huguenots est véritablement incroyable. Non contente d'ordonner des supplices, il lui arriva quelquefois d'assister aux interrogatoires, et d'accabler des injures les plus véhémentes les malheureux que, devant elle, on soumettait à la torture. Ainsi, suivant J. Crespin, dans l'affaire du tailleur du roi, «elle voulut elle-même assister au jugement et en dire sa râtelée

Y avait-il «quelque brûlement,» elle s'en réjouissait longtemps à l'avance, et y assistait toujours avec le roi. Accoudée à quelque fenêtre, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, heureuse, souriante, elle regardait brûler les hérétiques. Les jours de bûcher étaient jours de fête pour la cour.

Il s'est cependant trouvé des poëtes pour chanter ces fureurs de Diane de Poitiers:

Sur tout, vous avez soin
De Dieu, de son Église,
De vous repoulsant bien loin
Toute malice et feintise.

Par la toute-puissance de la favorite, le cardinal de Lorraine, Charles, était comme le véritable roi de France. A chaque amant de la maîtresse royale, il fallait une part du pouvoir: le peuple murmurait et son indignation s'exhalait en épigrammes. Un jour, Henri II, en se mettant à table, trouvait ce quatrain sous son couvert:

Sire, si vous laissez comme Charles désire,
Comme Diane veut, par trop vous gouverner,
Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner,
Sire vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire.

Ces vers irritaient le roi, mais ne lui donnaient pas le courage d'être le maître; il ne pouvait se «déguiser

Le connétable de Montmorency avait peut-être plus de pouvoir que le cardinal de Lorraine. Ses maladresses et son incapacité ne diminuaient pas son influence. Diane le soutenait. Il s'était fait battre, puis il était tombé aux mains de l'ennemi. Mais, du fond de sa prison, il tenait encore une des ficelles qui faisaient mouvoir Henri II. Le roi écrivait au connétable captif pour l'informer de tout ce qui se passait à la cour, pour lui dire ses griefs contre les Guise, qui parfois lui faisaient peur, enfin pour le consulter. Diane était de moitié dans la correspondance. «Le monarque tantôt servait à cette dame de secrétaire, tantôt lui cédait, puis reprenait la plume, comme on peut s'assurer par quelques lettres, conservées à la Bibliothèque, qui sont de deux écritures, et se terminent ainsi:

Vos anciens et meilleurs amis,

DIANE, HENRI.»

Les persécutions contre les huguenots continuaient toujours, et leur nombre cependant allait en augmentant. Ils cherchaient et trouvaient des protecteurs pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus, la duchesse d'Etampes et madame Marguerite.

Pauvre Marguerite! Ils étaient bien loin les jours de sa jeunesse, jours de folie et d'amour. Avec la vieillesse l'heure du repentir était venue. Après avoir écrit l'Heptaméron, elle avait composé le Miroir de l'âme pécheresse, et la Sorbonne avait voulu y voir des propositions hérétiques.

Ses protégés, savants et beaux esprits, lui furent au moins reconnaissants; ils firent des inscriptions et frappèrent des médailles où ils l'appelaient la dixième Muse et quatrième Grâce. Pour elle, Ronsard a eu des strophes charmantes:

Ici la reine sommeille,
Des reines la non pareille,
Qui si doucement chanta:
C'est la reine Marguerite,
La plus belle fleur d'élite
Qu'oncques l'Aurore enfanta.

Mais ni les horreurs de la persécution ni les malheurs de la guerre ne suspendaient les plaisirs à cette cour de Henri II, «si gentiment corrompue,» dit Brantôme. C'était chaque jour quelque fête nouvelle, et toujours la duchesse de Valentinois en était la reine. Catherine de Médicis, l'épouse délaissée, ordonnatrice des bals et des festins, s'effaçait devant la favorite. La rusée Italienne avait alors acquis une véritable influence, occulte, il est vrai, mais qui pour cela n'en était pas moins sûre. Elle ne semblait cependant songer qu'aux plaisirs, mais les plaisirs étaient un de ses moyens favoris de gouvernement. Elle organisait l'escadron nombreux et dangereux de ses filles d'honneur, escadron charmant où les rois de France prirent l'habitude de choisir des maîtresses. Libre était la conduite des filles d'honneur, et nul, assure Brantôme, «n'y trouvait à redire, pourvu que sussent se garder de l'enflure du ventre.»

A toutes ces fêtes, chasses, bals, mascarades, Henri II ne paraissait que vêtu des couleurs de la duchesse de Valentinois. Il avait adopté ses emblèmes, un croissant placé sur des montagnes avec cette devise: Donec totum implicit orbem. Il faisait plus, il faisait frapper des médailles en l'honneur de l'altière favorite: la plus connue porte d'un côté cette inscription: Diana, dux Valentinorum clarissima. Au revers, on voit Diane foulant aux pieds un Amour, avec cette légende: Victorem omnium vici.

Henri II se faisait gloire de son amour: il semblait vouloir l'apprendre à tout l'univers, et en transmettre le souvenir à la postérité. Partout, sur les palais qu'il aimait à faire construire, on voit le chiffre du roi uni à celui de Diane; on le retrouve, ce chiffre, à Fontainebleau, à Chambord et à Saint-Germain. On les aperçoit encore, ces deux lettres, amoureusement enlacées au milieu des feuilles d'acanthe qui courent le long du palais du Louvre.

De grands artistes bâtissaient de royales demeures pour le roi Henri II. Il fallait de somptueuses résidences pour loger toutes les merveilles des arts de ce temps, et jamais on ne vit tant de chefs-d'oeuvre. Ce fut alors vraiment le beau moment de la Renaissance.

Le château d'Anet, bâti pour Diane de Poitiers, résumait toutes les splendeurs, toutes les magnificences de cette admirable époque.

Anet, merveilleux château, s'élevait entre les deux forêts d'Yves et de Dreux. Philibert Delorme avait donné les dessins, Cousin et Jean Goujon y épuisèrent leur génie. C'était comme un palais de fée, demeure enchantée des contes arabes. Tout y était merveille, du perron aux combles. Chaque serrure était un poëme, le moindre clou était une oeuvre d'art. L'escalier avait une légèreté inimitable, les cheminées étaient des monuments. Jamais la perfection n'avait été portée si loin.

Hélas! que reste-t-il d'Anet, le joyau du seizième siècle? quelques débris incomplets, mais si admirables encore que, devant eux, on s'arrête ébloui.

Mais on ne peut se faire une idée de la richesse de l'ameublement d'Anet. Là, madame la duchesse de Valentinois avait accumulé tous les trésors de ce siècle si riche. Les meubles étaient d'ivoire et d'ébène rehaussés d'or; l'Espagne et la Flandre avaient fourni les tentures de cuir et les tapisséries de fine laine. Les tapis venaient d'Orient, les glaces de Venise. Puis sur les étagères, sur les bahuts sculptés à jour, s'entassaient les poteries de Palissy, les coupes et les aiguières de Benvenuto; enfin, ces mille objets d'un fini si admirable, qu'exécutaient, non pas des ouvriers, mais des artistes. Luxe inouï, féerique, que nous pouvons à peine comprendre aujourd'hui.

Dans ce palais d'Anet, on voyait, aux côtés de Diane, une autre Diane, une toute jeune fille, belle, charmante; on l'appelait madame de Castro. Encore enfant, elle avait été fiancée à un autre enfant, Hercule de Farnèse, duc de Castro; mais elle était restée veuve avant d'être nubile.

On la destinait à François de Montmorency, fils du connétable.

Diane de Castro était fille de Henri II, mais nul ne connaissait sa mère; on pensait que ce pouvait bien être Diane de Poitiers, et l'on expliquait qu'encore aux premiers temps de leurs relations, les deux amants avaient dû dissimuler la naissance de cet enfant.

On dit encore que Henri II voulait légitimer Diane de Castro; mais la duchesse de Valentinois ne le voulut pas. Aux premières paroles que lui en dit le roi:

—Par ma naissance, répondit-elle, j'étais en droit d'avoir de vous des enfants légitimes; j'ai été votre maîtresse, parce que je vous aimais, mais je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine.

Singulier scrupule, chez une femme qui emplissait le monde du bruit et du scandale de ses amours.

La duchesse de Valentinois touchait à sa soixantième année; mais toujours belle, toujours jeune, plus que jamais adorée de son amant, elle pouvait espérer encore un long règne, lorsqu'un terrible accident causa la mort de Henri II, encore dans toute la force de l'âge.

Depuis longtemps une prédiction menaçait le roi d'un danger inconnu; voici ce que disait la centurie:

Le lion jeune le vieux surmontera
Au champ bellique, par singulier duel
Dans cage d'or les yeux lui crèvera:
Deux plaies donnent la mort cruelle!

Chacun pensait bien qu'il s'agissait de quelque combat singulier à armes courtoises ou non; mais Henri II ne croyait pas aux horoscopes.

Aussi, lors du tournoi donné à l'occasion des mariages d'Elisabeth de France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de Henri II, avec le duc de Savoie, l'amant de la duchesse de Valentinois descendit dans la lice.

Déjà cent lances avaient été rompues, lorsque le roi voulut en courir une dernière contre un de ses gentilshommes, le comte de Montgomery.

Mais cette fois l'horoscope eut raison.

Atteint au-dessous de l'oeil par le tronçon de la lance de Montgomery, Henri II, dangereusement blessé, dut être porté en son palais. On ne comprit pas d'abord toute la gravité de la blessure; mais bientôt elle empira, et le roi fut en danger de mort.

—Que l'on n'inquiète pas le comte de Montgomery, avait dit le roi en tombant.

On s'était conformé à la volonté royale; mais le meurtrier involontaire, le malheureux comte était au désespoir.

Grand aussi était le deuil autour du lit du royal malade; grandes étaient les ambitions si longtemps comprimées qui commençaient à s'agiter. Les créatures de la duchesse de Valentinois, les amis des Guise sentaient le pouvoir leur échapper; tous ceux qui s'étaient dévoués à Catherine de Médicis saluaient l'aurore de son règne.

Bientôt on en vint à compter les minutes que le roi avait encore à vivre. Alors Catherine jeta son masque. Sa haine contre la favorite, si longtemps contenue, éclata. Elle envoya l'ordre à la duchesse de Valentinois de rendre les bijoux de la couronne qui lui avaient été confiés par son amant, et de quitter la cour sur l'heure.

—«Le roi est-il donc mort? demanda-t-elle fièrement à celui qui avait été chargé de cette commission.

—«Non, Madame, répondit-il; mais il ne passera pas la journée.

—«Je n'ai donc pas encore de maître, dit-elle. Je veux que mes ennemis le sachent bien: lorsque le roi ne sera plus, je ne les craindrai pas; car si j'ai le malheur de lui survivre, ce que je n'espère pas, mon coeur sera trop occupé de sa douleur pour que je puisse être sensible aux chagrins et aux dégoûts qu'on voudra me donner.»

Henri mort, les courtisans s'éloignèrent de celle qu'ils avaient encensée aux jours de la prospérité. Retirée en son château d'Anet, elle ne dut le repos dont on la laissa jouir dans sa solitude, qu'à l'intervention du connétable de Montmorency, qui eut au moins ce rare courage de demeurer fidèle à une favorite tombée.

Elle put compter ses ennemis, le nombre en était immense. A leur tête était Gaspard de Saulx, depuis maréchal de Tavannes, qui, même du vivant du roi, haïssait si fort la favorite, qu'il avait proposé à Catherine de Médicis «d'aller couper le nez à la duchesse de Valentinois.» Et certes, il l'eût fait, sans la défense expresse de Catherine.

Un scandaleux procès la força un instant de sortir de sa retraite. Accusée d'avoir favorisé et partagé les rapines de ceux qui, sous son règne, avaient tenu les gabelles, elle fut condamnée à restituer des sommes considérables; elle dut s'exécuter.

Elle avait eu de son mari, le comte de Maulevrier, deux filles, mariées du vivant de Henri aux ducs d'Aumale et de Bourbon; mais ses gendres cessèrent de s'occuper d'elle du jour où elle devint inutile à leur ambition.

Fidèle au rôle de toute sa vie, la duchesse de Valentinois en consacra les dernières années à des oeuvres de piété. Elle fonda même un hôpital, non loin de son château d'Anet, et une chapelle sous l'invocation de la Vierge immaculée.

Sa haine contre les protestants avait redoublé avec ses malheurs; peut-être, en essayant de les persécuter encore, croyait-elle racheter un scandaleux passé. Par une clause de son testament, elle déshéritait ses filles, si jamais elles venaient à abandonner la religion chrétienne.

Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, mourut à Anet, le 22 avril 1566, âgée de soixante-six ans, trois mois et vingt-sept jours. Elle était si belle encore qu'elle ne paraissait pas la moitié de cet âge.


VIII

MARIE TOUCHET

Charles IX fut un prince malheureux.

Il hérita, en montant sur le trône, des fautes de ses prédécesseurs, et c'est lui seul cependant que l'histoire semble en rendre responsable.

Engagé malgré lui dans une voie sans issue, il vit éclater les funestes événements qu'avaient préparés les règnes de François Ier, de Henri II, la minorité de François II et sa minorité à lui, qui l'avait laissé sous la toute-puissance de l'ambitieuse et rusée Catherine de Médicis.

Catherine de Médicis, voilà la vraie coupable: c'est elle qui régna sous le nom de son fils.

Faible jouet aux mains de sa mère, Charles IX n'eut que le tort de ne point savoir résister à ses obsessions; souvent même, et pour les choses les plus importantes, il ne fut point consulté; c'est à son insu que se préparèrent les horribles massacres de la Saint-Barthelémy; prévenu, il les eût empêchés.

Il ne fut pas des moins surpris, lorsque sonna le tocsin, non pas à Saint Germain-l'Auxerrois, comme on l'a dit à tort, mais à la grosse tour du Palais de Justice; et s'il fallait des preuves de ce que nous avançons ici, nous dirions que la princesse Marguerite, la femme de Henri de Navarre, cette soeur aimée du roi de France, n'avait point été avertie, de telle sorte qu'elle faillit tomber sous le couteau des assassins: ils pénétrèrent jusque dans son alcôve, où ils osèrent poursuivre un malheureux huguenot qui dut la vie au courage de la princesse.

Il est inutile de réfuter cette tradition ridicule qui nous montre Charles IX tirant sur ses propres sujets du haut du balcon du Louvre. Ceux qui, d'après quelques chroniques mensongères, ont colporté ce conte, ne se sont point souvenus qu'à cette époque le fameux balcon n'était point construit encore.

Charles IX a été un prince calomnié; il avait plus de bonnes qualités que de mauvaises, et certes il lui fallait un naturel heureux pour n'avoir point été complètement corrompu par l'éducation que lui donna sa mère.

La cour de France était alors plus licencieuse que jamais: tous les crimes et toutes les débauches y avaient leurs grandes entrées; on y tramait l'assassinat et on y préparait le poison. Comme appât pour ceux qu'elle voulait attirer dans ses filets, Catherine de Médicis avait ses filles d'honneur, belles et dangereuses sirènes qui mettaient leurs faveurs et leur beauté au service de la politique de la reine-mère.

Nul plus que Charles IX ne porta impatiemment le poids de la couronne.

—«Que je regrette donc d'être roi!» disait-il souvent.

Poëte, peintre, musicien, il mettait les arts bien au-dessus du pouvoir; c'est lui qui adressait à Ronsard, son poëte, son ami, ces vers charmants:

L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner:
Tous deux également nous portons des couronnes,
Mais roi, je la reçois, poëte, tu les donnes;
Ta lyre qui ravit par de si doux accords
T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps;
Elle t'en rend le maître et te sait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

Charles IX se plaisait au milieu d'un cénacle de poëtes, d'érudits et de beaux esprits dont la savante Marguerite était l'âme et la reine. Aux heures de loisir, il recherchait avec empressement tous les chefs-d'oeuvre de l'art de cette époque, parvenu alors à son apogée; il faisait recueillir les manuscrits précieux, les tentures richement ouvragées, les meubles merveilleusement sculptés, puis les tableaux, les armures, les ouvrages d'orfèvrerie. Il nous est resté de cette époque des collections aujourd'hui sans prix. La grande passion du roi était la chasse; il ne redoutait ni dangers, ni fatigues; il tuait ses chevaux à appuyer les chiens, et les favoris s'épuisaient en vains efforts pour le suivre.

Au retour, il faisait des armes; il était fier d'être la meilleure lame de son royaume; il donnait du cor à pleins poumons jusqu'à cracher le sang. Il défiait à la balle tous ses gentilshommes. On avait encore d'autres passe-temps moins dangereux et moins violents: le bilboquet venait de faire son apparition à la cour; nul seigneur de bon air ne sortait sans le joujou à la mode, et c'était merveille, vraiment, que de voir déployer leur adresse à ce jeu, légèrement niais, des raffinés que le moindre prétexte mettait l'épée à la main.

Il y avait encore un nouveau jeu, venu tout récemment de Florence, le jeu des billes que l'on faisait rouler sur un vaste tapis; c'était l'enfance du billard; qui devait plus tard charmer la vieillesse de Louis XIV et faire la fortune politique de M. de Chamillard.

Tel est pourtant le roi aimable et spirituel que l'on nous montre couché sanglant sur un lit d'agonie, torturé par d'horribles remords et disant avec terreur à sa nourrice, vieille huguenote ménagée, ajoute-t-on, par ses ordres:

—«Ah nourrice! que de sang, que de sang!»

Les amours de Charles IX et de Marie Touchet forment un contraste remarquable avec les amours de tous les rois dont nous venons de parler.

Ici point de bruit, point de faste, point de scandale. Marie Touchet n'est pas une favorite ambitieuse, c'est une maîtresse dévouée; Charles IX eut ce rare bonheur d'être aimé pour lui-même.

Marie Touchet était fille d'un bourgeois d'Orléans, Jean Touchet, lieutenant particulier au présidial d'Orléans selon les uns, apothicaire ou parfumeur selon les autres, dans tous les cas un des beaux esprits du temps, car plusieurs poëtes lui firent des dédicaces. C'est à Blois, au retour d'une chasse, que le roi, qui n'avait encore que dix-huit ou dix-neuf ans, aperçut cette charmante fille; il ne put la voir sans l'aimer.

La beauté de Marie Touchet était éblouissante, et, chose rare à cette époque, son esprit «était aussi incomparable que sa beauté;» elle avait, dit un écrivain du temps, «le visage plus rond qu'ovale. Ses yeux, trop grands peut-être, avaient une expression de douceur infinie; son nez était du dessin le plus fin; ses cheveux noirs et merveilleusement abondants; et sa bouche rose et mignonnette s'ouvrait sur des dents plus blanches que neige.»

Enfin, elle méritait de tout point l'anagramme que son amant fit plus lard de son nom: Marie Touchet, je charme tout.

Longtemps la passion du jeune roi pour la belle Marie Touchet fut un secret à la cour: Charles IX redoutait pour sa douce maîtresse la colère de Catherine de Médicis. L'ambitieuse était jalouse de tous ceux qui approchaient son fils. Toujours elle craignait de voir s'élever quelque influence qui pût contre-balancer la sienne.

Il eût été dans son caractère de donner une amie à son fils, quelque belle fille d'honneur dont elle eût été sûre; elle devait craindre une femme étrangère qui pouvait apprendre au roi qu'après tout il était le maître.

Un profond mystère entoure donc les commencements de ces amours. Charles IX n'avait qu'un seul confident. Lorsque la nuit était venue, que chacun croyait le roi enfermé dans ses appartements, il s'enveloppait d'un grand manteau sombre, rabattait un large feutre sur son visage et s'échappait par quelque porte secrète du château; seul le plus souvent, sans penser que plus d'un chef huguenot ne se fût fait aucun scrupule de s'emparer de sa personne royale.

Les deux amants avaient choisi pour leurs rendez-vous un petit logis qui jadis avait servi de halte de chasse. Là, presque chaque soir, Charles IX passait de longues heures aux pieds de la belle Marie Touchet, tandis que son confident faisait le guet dans les environs.

Ces premières entrevues furent des plus innocentes: le roi de France soupirait comme un amoureux transi et n'osait rien demander. Ce prince, qu'on s'est plu à nous représenter si terrible et si farouche, était, au fond, d'une grande timidité.

Mais, à défaut d'audace, sa passion plaida bien mieux sa cause. Marie ne sut pas résister longtemps à ce bel adolescent, qui était son seigneur et son maître, et qui priait, quand il aurait pu commander.

Elle se donna à Charles librement, sans arrière-pensée et sans conditions, non pas au monarque très-chrétien, mais au jeune et élégant gentilhomme aux moustaches et aux cheveux dorés, dont le pinceau net et suave de François Clouet nous a laissé de si charmants portraits.

Le moment arriva bientôt où leurs discrètes amours se virent menacées de l'implacable ressentiment de la reine-mère.

Marie Touchet portait dans son sein un gage de l'amour du roi.

Que se passa-t-il alors entre les deux amants? Virent-ils seulement dans le rêve de leur imagination effrayée se dresser menaçante la figure de Catherine de Médicis? ou la panique dont ils furent saisis fut-elle déterminée par la révélation de leur secret trahi ou vendu?

La chronique hésite à se prononcer sur ce point; mais pour qui connaît les pratiques et les manoeuvres astucieuses dont s'armait, envers et contre tous, la politique italienne de la mère du roi, il est plus que probable qu'elle avait été informée de la grossesse de Marie par les espions dont elle formait toujours une escorte invisible à son «cher fils.»

Celui-ci, habitué à trembler devant elle, s'arrêta au parti que prennent, en pareille circonstance, les caractères faibles et dominés.

Pour sauver sa maîtresse, il l'éloigna en toute hâte; et la pauvre enfant alla faire ses couches hors de France, dans un âpre coin des terres du duc de Savoie. C'est là qu'elle donna le jour à un fils qui ne vécût que quelques mois.

Cet obstacle écarté, Catherine reprit avec ardeur l'oeuvre de corruption dont elle avait fait le pivot et la base de sa puissance.

Ce qu'il fallait au roi, pour servir ses desseins et la laisser suprême maîtresse du gouvernement, ce n'était point une obscure et chaste liaison avec une petite bourgeoise, inoffensive jusqu'à présent, mais qui pouvait cesser de l'être à un moment donné.

Elle redoutait l'empire que pouvait prendre sur le coeur de Charles l'habitude, ce petit fil invisible qui maîtrise à la longue le coeur des princes comme celui des vulgaires mortels.

Elle redoutait surtout la vertu de Marie. La vertu pouvait bien, aux yeux de son royal fils, élevé au milieu de ces très-belles et très-honnêtes dames dont Brantôme fut l'historien, sembler la séduction la plus irrésistible, parce qu'elle était l'attrait le plus rare.

Et puis elle sentait qu'elle n'aurait aucune prise sur cette âme désintéressée, dénuée d'ambition peut-être, et qui n'engagerait jamais la lutte avec son génie supérieur, mais qui ne serait pas à elle.

Or, ce que Catherine voulait avant tout, c'était qu'on lui appartînt, corps et âme.

Mettant à profit l'absence de Marie, elle essaya d'effacer entièrement son souvenir de l'esprit du roi. Dans ce but, elle lui donna de sa main plusieurs autres maîtresses, des nobles dames de la cour, façonnées par elle-même à ce métier de galanterie politique qu'elle avait importé en France d'au-delà des monts.

Trois ans se passèrent dans une vie de plaisirs, de fêtes, de dissipation et d'enivrement continuel, trois ans pendant lesquels Charles IX sembla avoir oublié la pauvre exilée et son premier amour.

A la fin pourtant, il se lassa de ces joies mensongères et factices; il prit en dégoût ces courtisanes titrées qui recueillaient soigneusement chacune de ses paroles pour les verser dans l'oreille de sa mère; il s'aperçut que ces belles créatures étaient de froids espions qui calculaient, soupesaient et notaient jusqu'aux mots sans suite qu'il bégayait dans l'ivresse des sens.

Alors il se souvint de la vierge sur le sein de laquelle il avait pleuré et souri sans contrainte, et l'avenir lui apparut encore riche du passé.

Marie Touchet, cependant, avait souffert sans se plaindre de son abandon. Elle était revenue en France, pour vivre au moins près de Charles, s'il ne lui était plus permis de vivre pour lui.

Un jour que le roi se trouvait dans cette disposition d'esprit que je viens de dire et dans cette amère et profonde lassitude de son existence actuelle, il l'aperçut, par hasard, d'une fenêtre de son palais.

Elle était vêtue simplement, d'habits de couleur sombre, presque de deuil; elle lui parut mille fois plus belle dans sa douleur et sa résignation.

L'amour qui s'était échappé de son âme furtivement et à son insu y rentra en maître.

Revoir Marie, la revoir à l'instant même, telle fut la pensée irrésistible qui s'empara du prince.

Et comme il ressemblait assez peu à sa mère pour ne pas suivre son premier mouvement, cette journée bénie ne s'était pas écoulée qu'il était aux pieds de la charmante femme, implorant encore son pardon, quand il était déjà tout pardonné.

Au sortir de cette longue et délicieuse extase de l'amour partagé, Charles se réveilla transformé. Ce n'était plus l'enfant timide, dérobant par la fuite l'objet de sa tendresse aux sinistres jalousies d'une mère; c'était un homme jaloux de faire respecter le choix de son coeur, si ce n'était pas encore un roi se souvenant qu'en France le sceptre ne doit jamais tomber en quenouille.

—Je vous aime, Marie, dit-il simplement, et je vais à l'instant informer la reine, ma mère, de mes intentions à votre égard. N'ayez nulle inquiétude de ce côté, je saurai bien la faire consentir à nous laisser libres, l'un et l'autre, de nous aimer. Qu'elle règne, j'y consens; la couronne est lourde à porter pour un front de vingt ans.

—Sire, répondit Marie Touchet, il adviendra ce qu'il plaira à Dieu; en lui j'ai confiance comme aussi en vous; que votre royale volonté soit accomplie.

Le roi entoura tendrement Marie de ses bras et la baisa au front, puis il sortit précipitamment.

Quelques instants après, il était de retour au Louvre et rejoignait sa mère dans une grande salle tendue de cuir brun gaufré d'or, la seule qui subsiste encore des appartements du roi Henri II. C'était dans cette salle que Catherine de Médicis avait l'habitude de se tenir après souper; c'est là qu'elle recevait les hommages des courtisans, toujours plongée dans un grand fauteuil au coin de l'immense cheminée, encadrant dans un bonnet de velours noir façonné en pointe son visage froid et impérieux comme le masque d'une supérieure de couvent, et vêtue de noir, portant le deuil de son époux qu'elle ne quitta jamais.

Précisément, au moment où le roi son fils l'aborda, Catherine venait de congédier ses conseillers ordinaires, Nostradamus et les Ruggieri.

On sait la foi sans bornes que la fille des Médicis avait aux sciences occultes. Ses astrologues ordinaires lui avaient tiré son horoscope au début de sa vie, et elle avait vu se réaliser, avec une singulière précision, les prédictions qu'ils lui avaient faites.

Sans doute il avait été question de Charles et de ses amours dans le conciliabule qui venait d'être tenu, car aux premiers mots du roi sur le retour de Marie Touchet et sur sa passion pour elle, Catherine l'interrompit en lui disant:

—Je sais tout.

—Alors, vous savez aussi, ma mère, reprit Charles avec impétuosité, que Marie est une jeune fille sans ambition, pleine de respect et d'amour pour vous, qui n'a jamais entrevu seulement la pensée de paraître à la cour, et qui préfère à tout un bonheur modeste et ignoré de tous.

—Je connais ses sentiments, répondit lentement la reine, et je les approuve.

—Oh! merci pour cette bonne parole, ma mère, s'écria le roi. Ainsi, vous permettez qu'elle vive près de moi; vous ne prendrez pas d'ombrage de mon amour pour elle?

—A une condition, mon fils, fit Catherine en se levant majestueuse et solennelle, c'est que vous ne sacrifierez pas à un caprice de votre coeur les intérêts de votre couronne. Ecoutez-moi.

—Je vous écoute, ma mère, répondit docilement Charles IX.

—Sire, continua la reine, il faut que vous vous mariiez.

—Qu'à cela ne tienne, dit le roi, dont le front soucieux s'était subitement éclairci.

—Je vous ai trouvé une femme; je ne vous dirai pas que c'est une douce et belle princesse, de tout point digne de votre amour; votre pensée étant ailleurs, vous ne me comprendriez point. Je vous dirai seulement que c'est la petite-fille de Charles-Quint, et que, dans trois mois, elle sera dans votre lit.

—Une princesse d'Autriche, ma mère!

—Oui, mon fils, dona Isabelle; et si je vous la fais épouser, c'est pour mieux préparer la ruine de sa maison, l'éternelle ennemie de la France et de l'Italie. L'Italie, je veux qu'elle soit réunie tout entière sous le sceptre des Médicis, dont les intérêts se confondent avec ceux de la maison de France, à qui doit naturellement revenir l'héritage de la couronne d'Espagne. Un jour viendra, mon fils, ajouta-t-elle d'un air inspiré, où il n'y aura plus d'Alpes ni de Pyrénées, où ces trois peuples, France, Italie, Espagne, unis par la religion et le sang, n'en feront qu'un. Voilà pourquoi je défends le catholicisme. Monsieur, la France doit rester catholique ou disparaître de la carte d'Europe.

Mais Charles IX n'écoutait point cette politique transcendante; sa pensée n'était plus au Louvre.

A dater de ce moment, aucun nuage ne troubla plus les amours du roi et de sa douce maîtresse. Bien qu'enveloppées toujours de ce transparent mystère qui dissimule mal les passions des rois, nous les voyons inspirer la verve des poëtes ordinaires de la cour.

Tour à tour Daurat, Ronsard, Desportes et bien d'autres ont chanté la beauté de Marie Touchet sous des noms allégoriques qui ne trompaient personne.

Déjà Desportes, dans des strophes touchantes, avait célébré le rapprochement des deux amants; dans ces beaux vers, où la parole est laissée au roi, nous trouvons le portrait psychologique de ce prince qui nous aide singulièrement à restituer cette physionomie défigurée par l'ignorance et la haine des historiens:

La royauté me nuit et me rend misérable.
Jamais à la grandeur amour n'est favorable.
Si je n'étais point roi, je serais plus content;
Je la verrais sans cesse et, par ma contenance,
Mes pleurs et mes soupirs, elle aurait connaissance,
Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.

Digne objet de mes voeux qui m'avez pu contraindre
Par tant d'heureux efforts, votre honneur serait moindre
Si j'avais obéi dès le commencement:
Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage,
Deux fois je suis à vous; c'est l'être davantage
Que si vous m'aviez pris une fois seulement.

Il est bien mal-aisé qu'une amour véhémente
Soit toujours en bonace et jamais en tourmente.
Vénus, mère d'Amour, est fille de la mer.
Comme ou voit la marine et calme et courroucée,
L'amant est agité de diverse pensée.
«Qui dure en un état ne se peut dire aimer.»

Charles IX, d'ailleurs, aussi poëte que les plus illustres de la Pléiade, n'avait pas besoin d'interprète pour rendre ses sentiments, et voici les vers qu'il composa lui-même sur sa maîtresse:

Toucher, aimer, c'est ma devise,
Ce celle-là que plus je prise,
Bien qu'un regard d'elle à mon coeur
Darde plus de traits et de flamme
Que de tous l'Archerot vainqueur
N'en ferait onc appointer dans mon âme.

Le roi avait logé Marie Touchet au coin de la rue de l'Autruche et de la rue Saint-Honoré, à deux pas du Louvre, dans une jolie petite maison construite en 1520 pour la fameuse duchesse d'Alençon sur une partie du jardin du vieil hôtel de ce nom.

C'était un pavillon élevé d'un étage seulement au-dessus du rez-de-chaussée, bâti en briques; les fenêtres étaient encadrées de pierre blanche, fouillée en bosselage vermiculé suivant le goût du temps. Une cour étroite la séparait de la rue, et un petit jardin l'isolait sur le derrière de l'hôtel d'Alençon.

L'intérieur, pour la simplicité et le bon goût, répondait au dehors de cette modeste habitation.

C'est dans ce nid mystérieux que Charles IX abritait ses amours, quand il ne cachait pas sa maîtresse dans les sombres appartements du château de Madrid.

Marie Touchet ne tarda pas à devenir mère une seconde fois.

Elle accoucha d'un fils au château de Fayet en Dauphiné, le 28 avril 1572.

Catherine de Médicis, qui décidément lui avait accordé ses bonnes grâces, fit reconnaître cet enfant par le Parlement et permit que le petit Charles de Valois portât le titre de comte d'Auvergne.

Déjà elle avait fait don à la maîtresse de son fils de la seigneurie de Belleville, près Vincennes, où Marie Touchet se rendait parfois quand, après la chasse, le roi passait la nuit au château.

Moins favorisée du ciel que sa rivale, la reine Elisabeth ne donna qu'une fille au roi de France.

Décidément, l'étoile de la petite-fille de Charles-Quint pâlissait devant celle de Marie. La maîtresse royale, dans le naïf et égoïste orgueil de l'amour, ne faisait même pas à la pauvre reine l'honneur d'être jalouse d'elle.

C'est du moins ce que prétend cette mauvaise langue de Brantôme: «Cette belle dame, lorsqu'on traictoit le mariage du roy et de la royne, un jour ayant veu le portraict de la royne et bien contemplé, ne dist autre chose, sinon que: «L'Allemagne ne me fait point de peur,» inférant par là qu'elle présumait autant de soy et de sa beauté que le roy ne s'en scaurait passer.»

Elisabeth qui, selon le même Brantôme, «fut une des plus douces roynes qui aient jamais été et qui ne fit oncques mal ni déplaisir à personne,» négligée de son époux, offrait en silence ses larmes à Dieu et passait ses nuits solitaires à lire ses Heures.

Ce n'était point cette victime résignée qui pouvait faire échec à la passion du roi, surexcitée par les joies de la paternité.

Le fils de Marie Touchet, que Brantôme déclare encore être «un très-beau et très-agréable prince, et la vraie ressemblance du père en toute valeur, générosité et vertu,» ressemblait, en effet, beaucoup à Charles IX.

Tout enfant, il en avait déjà les traits, les gestes, le sourire.

Le roi passait de longues heures dans le petit logis de la rue de l'Autruche, à le faire jouer et sauter sur ses genoux.

Délicieuses soirées qui ne devaient pas avoir de lendemain!

Une nuit, Charles arriva chez sa maîtresse, pâle, l'oeil hagard, convulsif, tremblant, le front baigné d'une sueur froide. Pour la première fois, il repoussa les caresses de la jeune femme et ne se pencha point sur le berceau de son fils.

C'était au lendemain de la Saint-Barthelémy; des bandes d'assassins couraient encore les rues, et, pour franchir la courte distance qui séparait le Louvre de la rue de l'Autruche, Charles IX avait trébuché sur vingt cadavres.

A dater de cette nuit terrible, où l'on avait violenté sa volonté royale, l'infortuné prince n'eut plus un instant de repos.

En vain, pour chasser le fantôme sanglant, se jeta-t-il dans tous les excès d'une débauche furieuse et se livra-t-il avec emportement aux exercices les plus violents.

Il ne fit plus, jusqu'au jour de sa mort, que de rares apparitions chez Marie Touchet, et chaque fois il lui disait d'un air sombre:

—Ma mie, je suis condamné. Je périrai bientôt!

Et il serrait le petit Charles de Valois contre son coeur et s'écriait, en versant des torrents de larmes:

—Enfant, que tu es heureux! Tu ne seras jamais roi.

Après la mort de Charles IX, Marie Touchet, qui ne s'était en rien mêlée des affaires et n'avait pris aucune part aux intrigues, recueillit le fruit de sa sagesse.

La reine-mère laissa par testament au petit Charles de Valois ses propres, les comtés d'Auvergne et de Lauraguais.

Plus tard, la reine Marguerite, la première femme d'Henri IV, contesta la donation et la fit casser par le Parlement. Mais le roi Louis XIII indemnisa par la suite le comte d'Auvergne en lui donnant le duché d'Angoulême.

Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur d'Orléans, qui l'avait connue et aimée toute jeune, avant sa liaison avec le roi.

Elle lui donna deux filles: l'aînée fut la célèbre marquise de Verneuil, maîtresse de Henri IV, qui voulut détrôner ce prince, lors de la conspiration du maréchal de Biron, pour donner la couronne à son frère utérin, le comte d'Auvergne.

Gravement compromis dans cette conspiration et même jeté en prison, celui-ci ne fut rendu à la liberté que par respect pour le sang des Valois, assure l'auteur de la Confession de Sancy.

C'est sans doute le même sentiment qui fit fermer les yeux à Louis XIV quand le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoulême avec droit de battre monnaie sur ses terres, s'amusa à altérer les titres et à se faire faux monnayeur.

Marie Touchet mourut presque nonagénaire et fut inhumée dans l'église des Minimes de la place Royale. Sur une lame de cuivre enfermée dans son tombeau, on avait gravé cette épitaphe:

cy gist
le corps de haute et puissante dame
madame MARIE TOUCHET,
de belleville, au jour de son décès,
veuve de feu haut et puissant seigneur
messire françois de balzac,
seigneur d'entragues,
chevalier des ordres du roi
et gouverneur d'orléans,
laquelle décéda le 28 mars 1638,
agée de 89 ans.

La seconde fille de Marie Touchet, Marie de Balzac, eut le malheur d'aimer un fat, Bassompierre, qui la paya de ses bontés en outrageant et en calomniant sa mère.

Voici en quels termes le galant maréchal raconte dans ses Mémoires le touchant épisode des amours de Charles IX et de Marie Touchet:

«Le lieutenant-général d'Orléans, nommé Touchet, fut accusé d'avoir aidé au prince de Condé de surprendre Orléans aux premiers troubles; car il était soupçonné d'être de la religion. Ce fut pourquoi on lui suscita une accusation pour le perdre. Mais Antragues, gouverneur d'Orléans, qui l'aimait, offrit une jeune fille qu'il avait, nommée Marie, d'excellente beauté, au roi Charles, moyennant quoi il eut la vie sauve. Et la fille fut produite au roi qui la dévirgina, et elle fut à lui. Puis ensuite, étant devenue grosse, l'extrême respect que ce roi portait à sa mère fit qu'il l'envoya sur la frontière de Savoye, hors de France, où elle accoucha d'un fils qui mourut. Cependant, le roi devint amoureux de madame de Clermont d'Antragues et de madame de Narmoustier, et ne se soucia plus de Marie Touchet, jusqu'à ce qu'au bout de trois ans, l'ayant vue en une fenêtre, comme il allait au palais, il lui prit envie de la revoir, et l'engrossa de nouveau d'un fils, dont elle accoucha encore en Savoye. Et le roi Charles étant à la mort, le recommanda à la reine sa mère, qui en eut soin et le fit étudier; puis le roi Henri III le prit en amitié, et l'eût fait grand s'il eût vécu, le recommandant fort au roi Henri IV, son successeur: c'est le duc d'Angoulême. Marie Touchet depuis se maria avec le même Antragues qui l'avait produite au roi Charles.»

M. le maréchal de Bassompierre, en écrivant ces lignes, ne songeait sans doute pas à la postérité qui flétrit les lâchetés, de quelque part qu'elles viennent.