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Les Demi-Vierges

Chapter 10: IV
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About This Book

The author examines a social type of young women in Paris's leisured world whose cultivated flirtation and partial experience blur traditional notions of virtue, arguing that such manners spread from high society into the bourgeoisie and threaten the Christian ideal of premarital purity; the work pairs a polemical preface urging reforms in female education with fictional scenes centered on a widow and her two daughters, depicting fashionable salons, social manoeuvres, and the personal consequences of permissive upbringing.


Vers huit heures du matin, Etiennette, cédant aux instances de son obligeante voisine, buvait distraitement un peu de café sur un coin de table, dans la salle à manger, quand la petite bonne, Ursule, entra en annonçant confidentiellement:

-- C'est la "demoiselle". Elle est avec M. Paul.

La "demoiselle" était le nom dont Ursule désignait cette élégante et mystérieuse visiteuse qui, depuis deux mois, avait des rendez-vous assez fréquents dans l'ancienne chambre de Suzanne avec un élégant et mystérieux visiteur qu'Ursule nommait, aussi vaguement, le "monsieur".

Etiennette rougit au rappel de cette complaisance... Elle était gênée de revoir Maud à présent. Non, elle n'aurait plus permis cela. De l'événement, pourtant si prévu, de la mort de sa mère, il lui demeurait, en même temps qu'une résolution plus robuste de vivre honnête et indépendante, un renouveau de pudeur juvénile vis-à-vis des choses qu'elle avait jusqu'ici considérées comme inévitables, avec quoi son deuil la faisait rompre.

-- Qu'est-ce qu'il faut dire, mademoiselle ? demanda la petite bonne.

-- Dites que j'y vais.

Elle rejoignit Maud et Le Tessier. Tous deux l'embrassèrent tendrement sur ses larmes qui jaillissaient de nouveau.

-- Ma chérie !

-- Ma pauvre enfant !

Ils s'assirent, la tenant entre eux. Etiennette, par brèves réponses, racontait la nuit.

-- Et que vas-tu faire maintenant ? demanda Maud.

Elle eut un geste d'incertitude et de découragement.

-- Écoutez, ma chère enfant, dit Paul Le Tessier. Maud et moi, nous sommes d'avis que vous ne pouvez pas demeurer ici, dans cette maison vide, tout de suite après la mort de votre mère. Voici donc ce que je vous propose,d'accord avec elle et avec Mme de Rouvre... Oh ! soyez tranquille, reprit-il, répondant à un geste de refus qu'il devinait. Je ne vous offre aucune espèce de secours, bien que, vous le savez, je sois à votre disposition, comme pourrait l'être un frère aîné... Mme de Rouvre va venir pendant un mois s'installer à Chamblais, avec Maud et Jacqueline...

-- Oui, interrompit Maud. Tu devines pourquoi, n'est-ce pas ? Il n'y a pas d'autre moyen, je crois, de calmer la jalousie de qui tu sais. Et puis, du reste, j'ai horreur de Paris... Veux-tu venir avec nous ? C'est maman et moi qui t'invitons; aucune raison de refuser.

Etiennette ne répondit pas tout de suite. Sa logique de fille raisonnable et expérimentée lui disait: "Décidément, Paul songe à m'épouser... Et Maud a peur de Suberceaux si elle reste à Paris. Cette combinaison arrange tout le monde. N'importe, c'est bien de m'avoir fait une part dans leurs projets."

Elle embrassa Maud:

-- J'accepte, ma chérie, et je te remercie.

Et comme Paul à son tour l'embrassait, elle se sentit soudainement si réconfortée par cette étreinte qu'elle pensa, plus tendrement que jamais: "Il m'aime bien... C'est bon d'être aimée ! Cher ami !"


IV

Julien de Suberceaux avait quitté le bal au moment où, le cotillon fini, on commençait à installer les tables du souper. Telle était la volonté de Maud qui lui avait jeté à l'oreille cet ordre bref: "Rentrez chez vous le plus tôt possible. Je ne tarderai pas..." Elle savait bien qu'avec une telle promesse, il obéirait.

Il regagna son logis à pied, le long des grandes avenues paisibles à cette heure matinale comme les allées d'un parc. Sur le fond de noire amertume dont la nuit, passée si près et si loin de Maud, avait empli son coeur, la radieuse aurore faisait jouer sa gaieté victorieuse. Quel homme jeune, aimant une femme et s'en sachant aimé, peut rester triste en face d'un beau matin de printemps ? Puis il pensait: "Elle va venir..." et trop d'émoi toujours tressaillait à cette pensée dans son coeur, dans sa chair, pour qu'il pût vraiment rêver à autre chose qu'à sa prochaine venue.

Rue de la Baume, dans le petit hôtel recueilli, aux jalousies closes, aux rideaux tirés, aux escaliers silencieux veillés par des lampes voilées, il retrouva la nuit, alourdie par le sommeil matinal des riches. C'était la nuit aussi dans son appartement: il dut réveiller son valet de chambre roulé dans une couverture, sur le canapé de l'antichambre.

-- Allumez le gaz dans mon cabinet de toilette, Constant; mettez de l'eau chaude, préparez le tub.

-- Est-ce que Monsieur va se coucher ?

-- Non... Je ne sais pas... Enfin, faites ce que je vous dis.

Constant, ayant reçu la canne, la pelisse et le chapeau de son maître, le précédait dans le salon éclairé par la braise d'un feu dormant, et se disposait à ouvrir les fenêtres.

-- Qu'est-ce que vous faites ?

-- J'ouvre, monsieur...

-- Non. N'ouvrez nulle part... Allumez les lampes ici aussi...

Cette ouate d'ombre recueillie où il trouvait son home l'avait caressé. Il voulait y demeurer jusqu'à la venue de l'Aimée. Quelques minutes plus tard, il fut seul dans son cabinet de toilette. Jamais il ne se faisait aider par Constant: il avait cette horreur instinctive du contact des hommes sur la peau nue, cette bizarre pudeur d'être vu par eux et de les voir qui caractérise ceux pour qui la Femme est le tout de la vie. D'un seul corps masculin il aimait contempler les lignes harmonieuses, la pâleur ambrée, les mouvements souples, et ce corps, c'était celui qu'en ce moment reflétait, sous la pluie d'un arrosage tiède, le grand panneau de glace occupant tout un côté du cabinet de toilette: c'était le sien.

Il soignait ce corps minutieusement, culte raffiné du soi physique, dont la vue ou le récit exaspère les autres hommes, leur apparaît comme une marque d'infirmité virile, ce qui est loin d'être vrai: le goût de la beauté et le souci de la force s'unissent le plus souvent. Tel Julien. L'attirail quasi chirurgical de limes, de pinces, de ciseaux, de brosses en crin, en peau, en velours, de peignes d'écaille chiffrés d'or, qui s'étalait sur deux tables; l'appareil compliqué d'hydrothérapie élégante, dont les nickels et les cuivres étincelaient sous le feu nu du gaz, la finesse brodée du linge multicolore, depuis le peignoir jusqu'aux serviettes à ongles; l'innombrable quantité de flacons de cristal taillé, capsulés de vieil argent, tout cet arsenal dont l'objet était le soin d'un corps masculin, eût donné matière à bien des quolibets, et fait dire à bien des hommes: "Quelle femmelette !" Au vrai, nul n'était plus exercé à tous les sports que cette femmelette, nul n'était plus brave devant un pistolet ou une épée. Arrogant et provocant avec les hommes, c'était justement les femmes qui le maîtrisaient et le menaient à leur gré.

En chemise de soie sous le complet de laine des Pyrénées, il traversait la chambre à coucher, regagnant le salon; il se baissa pour saisir une des haltères disposées au pied du lit, les manoeuvra avec une régularité de professionnel et, satisfai du jeu souple des muscles, rentra dans le salon. Les lampes allumées y éclairaient l'amoncellement des bibelots, des sièges, des tentures. Julien regarda sa montre: huit heures cinq. Il sonna Constant.

-- Monsieur ?

-- Constant, madame va venir tout à l'heure. Vous préparerez le samovar et des gâteaux dans la salle à manger. Puis vous remonterez dans votre chambre, vous y resterez jusqu'à ce que je sonne.

Constant salua et sortit. Resté seul, Julien disposa des coussins en oreillers à la tête du canapé, s'allongea et rêva...

"Elle va venir..." Il essayait de se la représenter, tout à l'heure, soulevant la grande verdure qui drapait la porte... Mais non, ce n'était plus ainsi qu'il la voyait... Trois étages d'une maison douteuse, rue de Berne, l'antichambre de la salle à manger de l'appartement d'Etiennette, puis leur nid, l'ancienne chambre de Suzon si personnellement arrangée par Maud. Entre le départ et le retour de Chantel, il l'avait vue là presque régulièrement un jour sur deux, parfois deux jours de suite, Maud ayant compris qu'elle le tenait ainsi dans le plus étroit esclavage, prise elle-même, du reste, insensiblement au besoin des caresses. Sa maîtresse ? Non pas. Une sorte de fétichisme de loyauté, comme en nourrissent toutes les âmes un peu hautes en lutte théorique avec l'ordre social, lui faisait réserver jalousement le suprême baiser pour l'homme qui allait lui donner son nom et sa fortune. Dans l'orgueil de sa supériorité, elle pensait: "Il restera encore mon débiteur après !..." Leurs caresses singulières, point rares pourtant dans une société décrépite où les moeurs et les doctrines se contredisent tout en proclamant l'accord, avaient pour ainsi dire pris au rebours le procédé de l'amour humain, et vraiment ce pèlerinage était si passionné qu'ils oubliaient sincèrement et ne souhaitaient point l'arrivée. Qu'importait à son amant ? Il pensait chaque fois obtenir d'elle le don complet d'elle-même, et chaque fois elle le laissait grisé et satisfait de ce qu'il avait reçu. Ainsi les mois février et de mars, il avait vécu dans une sorte d'ébriété amoureuse qui lui ôtait jusqu'au souci du lendemain.

Étendu, les yeux fermés, il continuait maintenant ce rêve, glissé peu à peu au sommeil... Les voluptueuses évocation se mêlaient, s'enchevêtraient dans les mauvais ressouvenirs, des morsures de jalousie le tenaillaient, un poids lui opprimait le coeur, un poids de rancune, de mélancolie. Vivre sans elle ? non !... plus, plus jamais... Plutôt ne plus vivre... plus voir le soleil... de claires matinées... de jours de neige... de soirs illuminés de Paris... Tout se brouillait, se confondait... Il plongeait dans la grande nuit incertaine où les désespérés cherchent l'oubli de l'insupportable, et cette nuit vide, hélas ! était encore pesante à son coeur endolori... Puis, comme si, ayant touché le fond de l'abîme, il remontait lentement vers la clarté de la vie, son coeur peu à peu s'allégea, une vapeur d'alanguissement l'enveloppa, son cerveau, tout son corps s'imprégnèrent d'un bien-être grandissant, délicieux... Il entr'ouvrit les yeux, le rêve s'était fait chair: Maud était debout près de lui, ses doigts nus posés sur son front.

Il se redressa:

-- Oh ! c'est vous... Pardonnez-moi !... Je me suis étendu là et je crois que j'ai dormi. Mais je vous pressentais dans mon sommeil et cela me faisait tant de bien !

-- J'ai deviné, répondit-elle. Vous aviez de mauvais songes, car votre figure était toute contractée... J'ai mis mon doigt sur votre front et j'ai conduit votre rêve où j'ai voulu... à moi !

Elle fit descendre sur ce front la fraîcheur de ses lèvres, puis échappant à l'embrassement qu'il cherchait:

-- Mais pourquoi tout est-il fermé ici ?... Savez-vous qu'il est neuf heures passées ? Ouvrez-moi vite ces fenêtres.

-- Oh ! Maud ! pria l'amant... J'aime tant cette nuit...

-- Non ! non ! ouvrez... Ne voyez-vous pas, ajouta-t-elle en souriant, que je suis vêtue pour l'heure qu'il est ?

Son enjouement cachait une gêne réelle à se trouver, dans ce décor de soir, habillée pour la sortie du matin: jupe droite en grosse cheviotte bleue, cerclée de velours, boléro pareil sur une chemisette de satin, et coiffée d'une toque d'astrakan bleu à voilette blanche.

Julien obéit à regret. Il ouvrit les deux fenêtres, poussa les persiennes, tandis que Maud tournait la clef des lampes. Le jour entra, clair et bleu, chassant la vapeur de mystère, l'air d'apparition qui flottait autour des globes.

-- Bon, fit Maud. Maintenant asseyez-vous près de moi. J'ai un tas de choses à vous raconter. D'abord Mathilde est morte.

-- Ah ! fit Suberceaux, c'est ennuyeux. Nous ne pourrons plus...

-- Elle est morte ce matin, vers sept heures; elle avait déjà perdu connaissance quand on est venu chercher Etiennette. Nous sommes arrivés vers huit heures, Paul Le Tessier et moi; le brave Paul était aussi troublé que si la mort de Mathilde l'eût fait veuf.

Julien, hanté par son unique souci, demanda:

-- Alors... nous nous verrons ici ? ou bien faut-il que je cherche un autre endroit ?

-- Quel enfant ! interrompit Maud en lui tendant à baiser son poignet nu. On ne peut pas vous parler sérieusement. Vous ne m'écoutez pas...

Et, après un temps de silence où elle ne regarda pas les yeux de son amant, elle ajouta, d'un ton lassé qui ne lui était pas habituel:

-- Soyez bon pour moi ! Si vous saviez comme je suis nerveuse aujourd'hui !

Elle appuya sa tête sur la poitrine de Julien et, rendue plus femme, plus caressante par la pensée du chagrin qu'elle allait causer à cet ami irrésolu, elle entr'ouvrit la soie de la chemise et posa ses lèvres sur la place du coeur. Ils s'alanguissaient tous les deux.

-- Viens ! implora-t-il.

-- Non. Ce matin, je suis ici pour parler de choses graves. Vous devinez ce que c'est ? J'ai autorisé M. de Chantel à venir, cette après-midi, demander ma main.

-- Ah ! fit Julien.

Il s'étonna de ne pas souffrir, et Maud aussi fut surprise de le voir si calme. Elle poursuivit:

-- Il nous semble, à lui et à moi, qu'il vaut mieux, la chose une fois décidée, la terminer le plus tôt possible. Nous nous marierons certainement avant la fin d'avril.

Lentement, Julien sentait sourdre une angoisse: cela n'était presque rien encore, mais cela grandissait, grandissait. Il ne répondit pas. Maud continua:

-- Jusque-là, vous comprenez, je dois me garder des curiosités, des malveillances d'amies: ce mariage enrage trop d'envieuses ! Maxime ne connaît personne et ne se soucie de voir que moi: aucun péril à ce qu'il demeure à Paris. Mais moi, avec maman et Jacqueline, j'irai passer ce mois à Chamblais... Oh ! je viendrai presque tous les jours, tu comprends, poursuivit-elle en prenant les mains de Julien... le trousseau... les toilettes... l'installation. Seulement, j'habiterai officiellement Chamblais, où Etiennette restera avec nous pendant les premières semaines de son deuil. Nous y serons chez nous, les Le Tessier n'y viendront qu'en visiteurs. Je trouve cette combinaison excellente... Mais qu'est-ce que tu as ?

Julien s'était levé aux derniers mots, et, toujours silencieux, se promenait maintenant à pas irréguliers dans la pièce. L'angoisse montait à sa gorge, lui obstruait la respiration à l'étouffer. Il revint s'arrêter devant Maud.

-- Alors... c'est fait ?

-- Oui, en principe, c'est fait. Je ne pense pas que cela te surprenne ?

Elle lui dit cela hardiment, les yeux dans les yeux, en cette attitude redressée qu'elle prenait contre toute entrave à ses décisions.

Mais lui ne résistait pas. Il s'était assis sur le coin de la table, morne, accablé. Elle le guetta quelque temps, parée à la défense. Puis, comme il ne disait rien, ne bougeait pas, elle voulut, comme tant de fois, ressusciter son courage. S'approchant de lui, elle lui dit à voix basse:

-- Sois fort. Je n'aime que toi.

Il ne l'entendit pas, sans doute, abîmé dans ses pensées. Il balbutia:

-- Ce n'est pas possible !...

L'horrible angoisse lui avait poignardé le coeur: et, pour la première fois, le mariage de cette femme, chair de sa chair, avec un autre homme, et consenti par lui, lui apparut chose hors nature, monstrueuse, pas vraie.

-- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Maud.

Il répéta:

-- Ce n'est pas possible... Nous ne ferons pas cela !

Il passa sa main sur son front, écartant ce voile de cauchemar.

-- Ce n'est pas possible, répéta-t-il une troisième fois d'une voix sans accent qui ne signifiait ni l'ordre ni la prière: l'expression d'une évidence seulement. Voyons, Maud, je t'aime... Je n'ai que toi au monde... et tu m'aimes... Je suis sûr que tu m'aimes... Et moi, je suis ta chose, je suis tout à toi... je ne suis qu'à toi... je ne peux vivre hors de toi... Nous sommes des fous... nous nous trompons.

Maud, presque durement, lui répondit:

-- Je ne suis pas folle, moi. C'est toi qui divagues.

-- Mais comprends donc, reprit Julien, que ce que tu vas donner à un autre, c'est tout de même ce qu'il y a de plus précieux... Tu seras sa femme, malgré tout... Tu m'as accordé juste de quoi désirer ce que tu lui donnes. Et puisque tu m'aimes, il faut m'appartenir. Je vois cela clair, clair... comme le jour qu'il fait.

Et se rapprochant d'elle, plus pressant:

-- Nous avons été des fous, oui, des fous, toi et moi... Je ne veux pas, je ne veux pas qu'un autre t'aie, toi que je n'ai jamais eue. Cela ne sera pas. Laisse-moi te garder; je changerai ma vie, je travaillerai, je te ferai reine aussi, mieux que cet imbécile qui ne te comprend pas.  Tu ris de ce que je dis ? Ah ! je saurai travailler, va, pour te garder... Je ferai n'importe quoi, mais je te garderai. Je volerai, je tuerai, mais je te garderai... Ah ! reste !... reste-moi !... Je ne peux pas !... Je ne peux pas !...

Il s'abîma aux pieds de la jeune fille, baisant ses pieds, roulant son front dans sa robe, enlaçant les jambes rondes sous l'étoffe. Il ne pleurait pas, mais des sanglots sans larmes le secouaient. Il sentit la main de Maud qui le repoussait par l'épaule, fermement, de toute la force de ses nerfs contractés. Blessé à son tour dans son orgueil, devinant qu'il se perdait en suppliant, il se releva.

-- Est-ce fini ? demanda Maud d'un ton de mépris.

-- Ce n'est pas fini, réplique Julien. Ce qui est fini, c'est cette comédie de mariage; cela ne sera pas, tu entends ? On ne se joue pas d'un homme comme tu t'es jouée de moi. Je ne veux pas de ce rôle, continua-t-il, exaspéré par l'ironique silence de Maud... Je ne veux pas n'avoir été (il haletait de colère et les mots se faussaient dans sa gorge), n'avoir été... qu'un... qu'un... allumeur...

-- Ah ! misérable !...

Elle lui jeta sa main à la volée sur la bouche, comme pour y aplatir et y rentrer l'insulte. Mais Julien saisit cette main, la serra contre ses lèvres; de l'autre bras, il encerclait la taille de la jeune fille, et maintenait ainsi ce corps révolté, agité de soubresauts, tandis qu'il lui disait, si près du visage qu'elle sentait l'effleurement des lèvres:

-- Non... ce ne sera pas. Il faut que tu sois à moi. Tu as cru vraiment que je te laisserais aller ? Jamais... Tu es à moi ! Je te veux... Je t'aurai, même de force !

-- Lâche ! lâche ! fit Maud. Laisse-moi...

Il la serra plus fort, elle se sentit portée vers le canapé où les coussins recevraient sa chute... L'idée qu'elle allait être prise malgré soi, possédée par la force, éperonna si rudement son orgueil qu'en cette minute elle haït Julien... De ses bras arc-boutés, de ses jambes violemment croisées, de ses ongles et de ses dents, elle se défendait, ne sachant même plus ce qu'elle défendait, emballée dans la lutte instinctive de la vierge contre cet homme, presque son amant tant de fois déjà. Lui, la tête perdue, vraiment frappé de frénésie, donnait toute sa force, insensible aux morsures et aux déchirures. Soudain, Maud poussa un cri. Sa main, que Julien appuyait contre sa gorge dans le désordre de la lutte, avait touché l'ardillon de la broche: le sang coula de la peau déchirée. Julien, aussitôt dégrisé, lâcha prise... Ce ne fut qu'une seconde, mais quand il voulut la reprendre, elle était à l'autre bout du salon, renversant entre elle et lui les meubles en barricade.

-- Maud !... voyons, dit Suberceaux, plus brisé qu'elle par cette lutte... c'est de la folie... pourquoi ?... pourquoi pas ?...

Il n'osait l'approcher, hypnotisé par ce filet sanglant qui filtrait sur la peau blanche, et bientôt s'étalait sur le dos de la main.

Maud, sans le quitter des yeux, ouvrit la fenêtre:

-- Je te jure, dit-elle, la voix coupée par le halètement de sa respirations... que si... tu m'approches, je saute par là... Si je me tue... tant pis... Mais je ne me tuerai pas, ce n'est pas haut... je t'échapperai, je ne te reverrai plus... jamais... jamais... je te le jure.

Il fit tout de même un pas vers elle, et aussitôt râla un cri de détresse: elle s'élançait...

-- Maud !

-- Me crois-tu, à présent ? lui dit-elle au bord du vide.

Il recula; il s'effondra sur le canapé, le front dans ses mains. Il était vaincu, décidément; il l'aimait trop. Elle était sa maîtresse effroyablement, il devait obéir... Des larmes, pareilles à celles que verse une femme qui vient d'être sauvée d'un péril, jaillirent abondamment de ses yeux.

Lorsqu'il osa relever la tête, Maud était debout près de lui, calme. Cette fois encore, elle lui posa sa main sur le front, pour lui rendre la paix, la main adorable qu'il avait blessée.

-- Maud... Maud chérie !...

Il n'avait plus de force, plus de volonté, plus même de désir. Il voulait seulement la garder près de soi, garder ce qu'elle consentirait à lui laisser d'elle.

-- Sage ?... murmura-t-elle. C'est bien; je te pardonne.

Agenouillée près de lui, elle le baisa longuement aux lèvres, lui suçant par là le reste de ses forces...

-- Crois-moi, lui dit-elle... Nous avons été raisonnables. Laisse-moi faire ta vie en même temps que la mienne. Je n'aime que toi !

Elle se relevait, elle se gantait. Il voulut la suivre...

-- Non, reste là, commanda-t-elle... Adieu ! Ne viens pas à la maison: je t'écrirai.

Il obéit.


Constant, descendant vers midi, inquiet de n'être pas sonné par son maître, osa pénétrer dans le salon sans être appelé. Il trouva Julien dans la même posture de prostration.

-- Monsieur dormait ?

-- Oui... Constant... Laissez-moi. Quand je voudrai déjeuner, je vous sonnerai.

Il n'avait pas dormi. Maud partie, il était demeuré là, assommé par ses pensées, l'esprit vague et actif... Il souffrait. En vain il essayait de reprendre pied dans la vie, de se remémorer les paroles anciennes par où la jeune fille avait comme anéanti sa volonté: "Le monde appartient aux forts... Les êtres qui nous sont inférieurs, il faut les brider et les chevaucher comme des bêtes..." En vain il se disait: "J'ai tenu Maud entre mes bras avant cet homme... J'ai en d'elle des caresses qu'il n'aura jamais." Le tressaillement révolté de la jalousie lui répondait: "Oui... mais elle sera SA FEMME..." et l'horrible image de Maud possédée par un autre s'évoquait... "Oh ! je souffre !... je souffre !..." Il souffrait: contre cela, il n'est pas d'argument ni de théorie qui vaillent... Certes, malgré sa souffrance, il restait incrédule aux lois convenues; rien ne lui prouvait, toujours, qu'une moralité soit enclose dans les caresses, qu'il existe un bien et un mal dans l'amour humain.

Mais pourquoi, de sa souffrance même, montait-il en lui un appel violent, désespéré, vers cette loi tant de fois reniée, vers cette loi improuvable ?



TROISIÈME PARTIE


I

-- Tu es réveillée ?

-- Oui. Entre, chérie.

Etiennette, la porte refermée derrière elle, courut embrasser Maud encore couchée. Leurs bouches et leurs mains se caressaient, avec cette tendresse à fleur de peau, démonstrative, empressée, complimenteuse, que les jolies femmes se témoignent volontiers, quand l'absence des hommes supprime entre elles la concurrence... Du reste, depuis qu'elles vivaient ensemble à Chamblais, leur amitié, puisée aux sources de l'ancienne intimité de couvent, s'était échauffée dans les confidences, l'aveu des espoirs prochains, la communion des inquiétudes. Toutes deux, Maud si résolue dans sa marche révoltée, Etiennette si rudement enseignée par la vie, restaient l'une pour l'autre de simples jeunes filles amies. Qui les eût entendues converser ensemble, eût, la plupart du temps, admiré l'innocence de leurs propos, leur adorable puérilité.

Les caresses matinales échangées à profusion, leur bavardage quotidien s'amorça en compliments sur leur visage, en discussions de chiffons ou de toilettes.

-- Tu devrais toujours t'habiller de crépon noir, comme à présent, disait Maud. Rien ne sied mieux à ton teint et à tes cheveux. Oh ! les amours de cheveux ! C'est de l'or neuf, ces nattes-là...

Elle en prenait une, la posait sur l'oreiller, au milieu de la soie plus obscure de ses propres cheveux défaits.

-- Tiens ! regarde... les miens paraissent presque bruns... Jamais je ne devrais me montrer auprès de toi. Tu m'éteins complètement.

-- Veux-tu bien te taire ! répliquait Etiennette. Est-ce qu'on lutte contre ça, tiens ! et contre ça, contre ça ?...

Elles passa ses doigts dans la souple et douce coulée des boucles brunes qui s'allumèrent aussitôt de reflets roux, elle entr'ouvrit le col à volant, formant écharpe, de la chemise de linon, elle découvrit la naissance de la gorge et y posa ses lèvres.

-- C'est toi, chérie, qui es trop jolie... trop reine. Près de toi, j'ai l'air de ta petite femme de chambre. Mais ça m'est égal, je t'aime.

Elles s'embrassèrent encore.

-- A propos, dit Maud, je me suis décidée pour le grand peplum tombant droit sur la robe à taille...

-- Celle de chez Laferrière ?

-- Oui. Seulement je la modifie un peu, en rétrécissant l'empiècement du corsage. Tu vas comprendre.

Elle s'expliqua, interrompue par Etiennette qui, elle aussi, avait eu son inspiration pendant la nuit, pour modifier le modèle de Laferrière. Et c'était vraiment un tableau à tenter un pinceau de l'école de Valenciennes, ces deux jolie filles mi-sérieuses, mi-rieuses, discutant, prenant des poses, dans la vaste chambre du château d'Armide, boisée de riches coquilles, de courbes gracieuses, meublée de vraies pièces de musée.

Elles n'étaient pas tombées d'accord quand la porte de la chambre s'ouvrit. Betty apportait le courrier du matin.

-- Vous avez ma lettre aussi, Betty ? demanda Etiennette.

-- Oui, mademoiselle. J'ai vu que Mademoiselle n'était pas dans sa chambre... Alors, j'ai tout porté ici. Il y a deux lettres pour mademoiselle Etiennette.

-- Tiens ! fit la jeune fille étonnée... Qui est-ce qui peut ?...

Elle n'attendait une lettre que de Paul Le Tessier. Il lui écrivait chaque jour, même lorsqu'il venait déjeuner ou dîner à Chamblais. Chaque jour aussi, elle lui répondait, heureuse de se prouver ainsi quotidiennement qu'elle n'était pas tout à fait seule au monde.

Aujourd'hui l'enveloppe blanche, avec l'estampille gaufrée: Sénat, était bien là, comme chaque jour. Elle ne l'ouvrit pas la première, elle tenait entre ses doigts hésitants l'autre enveloppe, longue, rouge brique, marquée d'un timbre étranger.

-- Qu'est-ce que tu as ? demanda Maud, quand Betty fut sortie. De qui est cette lettre ?

-- C'est de Suzon, répondit Etiennette. Cela vient de Hollande.

-- Ah ! c'est bien ennuyeux. Elle aurait pu attendre encore un peu avant de donner de ses nouvelles, Suzon.

Elle traduisait la pensée d'Etiennette. Maintenant que la mère était morte, l'obstacle au mariage avec Paul, c'était cette folle Suzanne qui avait soupé, fêté, couché avec tout Paris. Sa longue absence, le long silence, point rompu même à la mort de Mathilde, commençaient à la faire oublier de Paris qui oublie vite. Allait-elle rentrer en scène ?


"... Je t'écris d'Amsterdam, où je suis arrivée avec la troupe. Mais j'ai quitté le théâtre. Je suis avec un jeune négociant très calé, très chic, que je compte bien amener à Paris. Peut-être déciderons-nous aussi son frère à nous accompagner: il est riche aussi, il ne fait rien et tu serais tout à fait son type.

"J'espère que maman va bien. Si elle a besoin de quelque chose, elle n'a qu'à m'écrire Hôtel Mille-Colonnes. Henri est très gentil et j'ai tout ce que je veux..."


Deux pages sur ce ton d'incohérence et d'inconscience, un verbiage de lorette qui navrait Etiennette et l'humiliait. "J'espère que maman va bien... Henri a un frère qui ne fait rien: tu serais son type..." Voilà comment elle comprenait la famille !

-- Je n'ose pas te lire cela, dit-elle à Maud. Je voudrais ne l'avoir pas lu.

Pourtant, elle songea qu'elle l'avait crue morte, elle aussi, emportée par cette phtisie qui la minait. Alors elle eut honte d'avoir accepté cette hypothèse sans chagrin, et peut-être avec soulagement. N'était-ce pas tout ce qui lui restait de l'autrefois, cette folle Suzon avec qui elle jouait, gamine, ne sachant encore ni l'une ni l'autre rien de la vie vraie.

Elle dit tout haut:

-- Pauvre petite ! Je suis bien contente tout de même d'avoir de ses nouvelles. Elle a si peu de santé ! Si on pouvait la rendre raisonnable ! Son coeur est excellent.

Dans cette offre même qui l'avait choquée tout à l'heure, la bonne volonté de la pauvre fille s'affirmait. On est bienfaisant comme on peut, suivant sa situation et ses moeurs... Pauvre Suzon !

Elle consulta Maud:

-- Faut-il dire à Paul que j'ai reçu des nouvelles ?

-- Moi, je ne le dirais pas. Cela lui sera désagréable. Si Suzon revient, il l'apprendra toujours assez tôt. Et puis, qui sait ? reviendra-t-elle ?

Etiennette embrassa son amie.

-- C'est vrai, tu as raison. Comme tu vois juste toujours !... Mais je t'ennuie avec mes affaires. As-tu des nouvelles, toi ?

-- Rien, répliqua Maud, vannant du bout des doigts les lettres, les enveloppes ouvertes, nichées dans le creux du lit, entre ses genoux... Des fournisseurs, l'inévitable Aaron qui nous invite à déjeuner pour le jour du vernissage, John Arthur qui offre un hôtel à louer, rue Lincoln... C'est tout... plus Maxime, naturellement.

-- Et... ?

-- Non, pas un mot.

-- Quel jour lui as-tu écrit, toi ?

-- Mercredi.

-- Près d'une semaine. Ce n'est pas naturel. Il boude.

Maud se renversa en arrière, sur les oreillers, les mains à plat, l'air las:

-- Que veux-tu ? ma chère, il boudera. Je ne peux pourtant pas, moins de quinze jours avant de me marier, passer mes après-midi dans un entresol de la rue de la Baume. Je ne veux pas de tyrannie. Le délai que je lui impose n'est pas tellement long: il peut vraiment patienter. D'ailleurs, qu'il le veuille ou non, je m'en tiendrai à ce que je lui ai écrit: je ne sortirai plus seule à Paris. Est-ce que le conseil que je lui donnais n'est pas le plus sage, voyons ? Qu'il parte, qu'il aille faire un tour à l'étranger... un tour d'un mois ou deux... il est en fonds, justement: il gagne tout ce qu'il veut au cercle, en ce moment-ci. Quand il reviendra, tout sera casé et tassé; je serai vicomtesse de Chantel... et je me charge de l'avenir de Julien.

Elle attendit quelque temps l'approbation d'Etiennette; puis, comme celle-ci ne parlait pas, regardant distraitement la lettre de Le Tessier qu'elle venait de parcourir, elle se redressa, s'appuya du coude au traversin:

-- Tu ne m'écoutes pas ?

-- Si, fit la jeune fille. Mais, tu sais, moi, je suis un peu bête pour tout cela. Tu m'étonnes toujours. Je ne te comprendrai jamais bien.

-- C'est pourtant assez clair !

-- Oh ! pardonne-moi ! reprit Etiennette en glissant câlinement son bras à côté du bras plié de Maud. D'avance, je te dis: C'est toi qui as raison, c'est moi qui suis une petite niaise... Moi, tout ce que je désire au monde, c'est d'être auprès de quelqu'un qui m'aime bien, que j'aime bien... Le reste m'est si égal ! Tu ne peux pas te le figurer ! Je suis une bourgeoise: je vivrais avec trois mille francs par an, en province. Alors, tu conçois, à ta place, aimant Julien comme tu l'aimes (ne dis pas non, tu l'aimes à en avoir fait des imprudences, ce qui est extraordinaire de ta part !), je l'aurais épousé tout simplement... Dirigé par toi, Julien, qui est paresseux, mais qui n'est pas sot, aurait fait son chemin... Tu aurais été moins riche que ne le sera la vicomtesse de Chantel, mais tu n'aurais pas été mise dans cette alternative: ne plus voir un homme que tu aimes, ou passer ta vie dans une atmosphère de drame... car ils ne sont commodes ni l'un ni l'autre, tes deux amoureux. Vivre dans le drame, moi, c'est au-dessus de ma nature. J'aime mieux la tranquillité la plus médiocre.

Tout cela était dit d'un ton paisible, insinuant, presque caressant, avec ce mélange d'assurance et de modestie, charme singulier de la fille de Mathilde Duroy. Maud, qui l'avait écoutée sérieusement, répondit, la voix un peu altérée:

-- Ce que tu dis là est vrai pour toi et pour bien d'autres; ce n'est pas vrai pour moi... Oh ! je ne me mets pas au-dessus de toi, comprends-moi, ni de personne. Mais, je le sens, je ne me résignerai jamais à être la femme d'un homme comme Julien, parce que je ne veux pas être déclassée, comprends-tu ? Plutôt être une simple cocotte, comme... (elle allait dire: "comme ta soeur," elle se reprit à temps) tant d'autres qui ont commencé par le couvent et fini par la galanterie... J'aimerais mieux devenir la maîtresse avérée d'Aaron qui me répugne... Au moins, comme cela, la coupure est franche; on n'est plus du monde, on n'y songe plus, et puis on a le grand luxe et la "rosserie" pour se rattraper.

-- Et l'amour ? dit en souriant Etiennette.

-- L'amour ? Ce que tu entends par l'amour c'est-à-dire le coin du feu, le monsieur assagi, comme Paul, qui vous prend sur ses genoux et vous dorlote, en vous disant des tendresses, et à qui, en échange, on prépare des grogs et des pantoufles ! J'en ai horreur de cet amour-là, entends-tu ? horreur ! horreur !... Je ne suis pas tendre, on ne se refait pas; les tendresses me portent sur les nerfs.

-- Mais Julien, cependant ? questionna Etiennette un peu surprise.

Maud s'appuya des deux coudes au bord du lit et, la voix sourde et ardente:

-- Julien !... Ah ! ce n'est pas de la tendresse en pantoufles qu'il y a entre nous deux, va ! Tu disais que je l'aime... Eh bien ! non, je suis sûre de ne pas l'aimer. Je le vois tel qu'il est, pas supérieur comme intelligence, vaniteux, égoïste, paresseux... Oh ! je le connais bien... Mais il y a en lui quelque chose de tellement supérieur aux autres hommes, malgré tout cela ! Il est tellement un être plus beau, plus fort, plus délicat, plus élégant, plus... comment dire ? je ne sais pas; il n'y a pas de mots pour exprimer cela... il n'est qu'une chose, mais il l'est extrêmement... il est l'Amant. Me comprends-tu ?

Elle s'abattit de nouveau, le dos sur son lit, fermant les yeux, et d'une voix plus lente:

-- Tous les hommes... même ce pauvre Christeanu qui faisait pâmer jeunes et vieilles... ils me répugnent un peu. Maxime n'est pas laid, n'est-ce pas ? J'ai envie de le mordre après qu'il a baisé mon front que je lui tends... Il n'y a que Julien. J'aime ses mains, sa bouche, ses yeux. Je le désire, il me semble, comme les hommes nous désirent, même en nous haïssant... Tu ne comprends pas cela non plus, toi. Peut-être tu ne le comprendras jamais, comme je ne comprends pas les rêves en pantoufles. Moi, je ne suis amoureuse que d'un homme unique, mais je le suis terriblement. D'où me vient ce tempérament-là ? Ma mère est calme comme une marmotte, Jacqueline n'est dévergondée qu'en paroles... De papa, peut-être, qui était très amateur... ou de quelque nègre, à moitié sauvage, un aïeul imprévu du côté de maman... En tout cas, j'en pâtis, moi.

Elle se tut un instant, puis elle ajouta:

-- Te rappelles-tu, un soir, à la maison, ce graphologue belge qui a lu dans nos écritures ? Il a mis sur mon signalement: très sensuelle... Et ce petit imbécile d'Espiens, lisant cela pardessus mon épaule, ricanait: " Ah ! ah ! très sensuelle..." Je l'ai fait taire d'un coup d'oeil et je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire: "Il n'y a pas de quoi rire... Si vous croyez que c'est drôle !..." Ils ne savent pas, vois-tu, ni toutes ces poupées, ni tous ces claqués, ce que c'est que d'avoir des sens... Il y a des moments où je suis tentée de croire qu'il n'y a que deux amants à Paris: Julien et moi.

Elle se tut assez longtemps. Etiennette, un peu effrayée par cette vue brusquement ouverte sur l'âme de son amie, songeait: "Comme elle doit être émue pour parler ainsi, elle qui se surveille si bien !" Mais Maud se retournant vers elle, la voix et l'attitude remises:

-- Que dit le cher sénateur ?

-- Il dit qu'il vient déjeuner ce matin comme c'était convenu. Hector aussi, probablement.

-- Certainement, fit Maud en souriant, puisque Mme de Chantel amène Jeanne.

Etiennette, le rire aux lèvres, se leva et embrassa Maud.

-- Allons, dit-elle, je vais me faire belle pour recevoir mon amoureux.

-- Il n'est pas à plaindre, ton amoureux. Seulement, veux-tu un conseil ? Ne laisse pas traîner le flirt trop longtemps.

Le jeune fille , de la porte, envoya un signe d'assentiment.

-- Et crois-moi, conclut Maud, pas un mot de Suzon.

Elle sonna Betty. Dès que l'Anglaise fut là, lui présentant les mules, Maud sauta en bas du lit, laissant aussitôt glisser de ses épaules sur le tapis, où vite l'Anglaise le ramassa, le souple tissu de linon. Tandis qu'on préparait le tub dans le cabinet de toilette, la jeune fille erra, tranquillement nue, de la commode où elle choisit elle-même les bas, la chemise, le pantalon qu'elle allait mettre, à la glace de la cheminée devant laquelle elle s'amusa à faire jouer dans ses boucles les reflets roussis du jour. Et cette blanche forme, de la nuque brune aux seins menus, aux hanches larges et pourtant tombantes, aux genoux étroits, aux pieds délicats, soignés comme des mains, toute cette blanche forme de Diane était si parfaite qu'elle restait chaste, de l'impudeur sacrée des marbres de déesse.

Ensuite, allongée sur le canapé du cabinet de toilette, Betty agenouillée la tamponna légèrement avec des serviettes floconneuses, lima minutieusement les ongles des orteils, massa les jointures polies. Maud s'attardait agréablement à ces frôlements agiles, discrets, de doigts féminins: "Encore, Betty... un peu plus fort..." Durant cette demi-heure de massage, elle rêvait à l'aise, elle préparait sa journée dans le silence... "Maxime... Julien... les deux pôles de ma vie, à présent." Jusqu'à ce jour, elle avait tenu Julien par le servage des sens altérés, puis rassasiés, ne lui laissant jamais entre deux rendez-vous le temps de la réflexion ou de la révolte. Il fallait aujourd'hui changer de tactique. Quand elle se rendait chez Suberceaux, elle avait le pressentiment d'être guettée par des yeux hostiles... "C'est fou vraiment d'y être retournée, même une seule fois, depuis que Maxime est à Paris... Si quelqu'un lui disait !..." Elle le trouvait embruni parfois, inégal, distrait, chaviré dans des silences brusques, à certains mots qui, sans doute, évoquaient le souvenir de paroles prononcées ailleurs. "Il a dû recevoir des lettres anonymes... J'ai tant d'ennemies ! Je n'ai que des ennemies... Cette abominable Ucelli, Aaron enragé contre mon mariage, qui lui ôte ses dernières chances, me poursuivent d'espionnages. Ils sont capables d'acheter mes domestiques, et Betty sait tout !"

Pour la première fois, elle frissonnait devant l'avenir, devant la chance de la catastrophe. "Si cela casse, cette fois, c'est fini... la vie est manquée..." Une suggestion puissante le lui certifiait. Ce mariage manqué, que devenait sa vie ? la chute dans le hasard, dans l'inconnu... l'horrible avenir de médiocrité, Oh ! non... cela, jamais, jamais !" La face humble et obstinée d'Aaron glissait dans son rêve. Elle savait ce qu'il voulait, lui: il avait osé le lui dire un jour, grâce au tête-à-tête forcé d'un grand dîner, il lui avait coulé dans l'oreille, alors qu'elle ne pouvait ni le faire taire, ni refuser de l'entendre, ses projets louches de conquête, et, tandis qu'elle le cinglait d'insultes à voix basse, elle l'entendait encore répétant: "Votre ami, toujours... on ne sait pas ce que l'avenir réserve... vous me trouverez toujours... toujours... et, vous savez, j'ai toujours réussi à ce que je voulais !" Oh ! le misérable !... Cette déclaration cynique lui avait laissé l'impression d'un contact de bête impure, de bête gluante frôlée par mégarde... Pourtant, l'avenir, si le mariage manquait, c'était cela ou la misère... "Nous sommes à la veille de la débâcle," pensa-t-elle, évoquant d'autres soucis, des soucis d'argent qui la travaillaient trop souvent, bien qu'elle s'efforçât de les écarter. "On nous laisse encore tranquilles, parce que mon mariage est annoncé officiellement. Si tout manquait, quel assaut !"

Mais bientôt, demi-vêtue devant la haute psyché au cadre gris fileté de bleu, elle se rassurait. Julien, Maxime, l'un et l'autre étaient trop esclaves pour s'affranchir: elle tenait trop bien leur pensée, ils ôteraient plutôt d'eux-mêmes le pigment de leurs prunelles, la couleur de leurs cheveux. "D'autres se sont libérés pourtant et m'ont oubliée..." Elle se rappelait les mariages manqués comme une injure inguérissable... "C'est que je ne m'étais pas donné la peine de me faire aimer," pensa-t-elle.

Betty fixait les dernières agrafes de la robe en cachemire gris à longs plis indéplissables, et Maud, debout à la fenêtre entr'ouverte, regardait les massifs fleurissants qui s'arrondissaient devant le château... Malgré la jeunesse de la saison, l'haleine précoce de l'été flottait, éparse dans l'air, exhalée des profondeurs déjà touffues de parc d'Armide où, parmi la verdure des taillis, se détachaient çà et là, en reflets de marbre, les blanches statues. Quelle âme jeune résiste à l'appel puissant, à l'invocation au bonheur jaillis d'une tiède matinée de printemps ? Maud souriait, tout à fait calme, confiante en soi, confiante en l'avenir.

-- Tiens ! murmura-t-elle... Hector est déjà là.

Il descenda les marches du perron; Jacqueline le suivait, l'ombrelle ouverte. Leurs ombres, sur les marches blanches, paraissaient à peine lavées de bleu dans le poudroiement ténu du soleil. Presque aussitôt, Paul Le Tessier parut à son tour, avec Etiennette dont la nuque était d'or sous l'or du jour. Les deux couples se suivirent quelques pas... Puis, tandis que Jacqueline et Hector s'enfonçaient dans le parc, le sénateur s'assit avec Etiennette sur un des bancs de pierre circulaires qui garnissaient, de place en place, les alentours du bassin.

-- Allez voir, dit Maud à Betty, si les Chantels sont arrivés. Je n'ai plus besoin de vous.

Etiennette et Paul Le Tessier, sur le banc où, sans doute, la danseuse Héro et son financier s'étaient, aux temps jadis, becquetés tendrement, causaient en bons amis affectueux, Paul gardant dans ses mains d'athlète la main de la jeune fille. Il lui contait les démarches faites pour elle, la veille, à Paris.

-- Voilà, chère amie. Tout est réglé pour l'assurance... Il est convenu que c'est moi qui toucherai, à votre majorité, les vingt mille francs que vous prétendez me devoir pour rembourser mes avances: vous me permettrez bien, je l'espère, de les mettre dans la corbeille, puisqu'ils sont à vous... Les grosses difficultés pour la succession sont aplanies: votre soeur n'ayant pas donné signe de vie au décès de votre mère, tout fait supposer qu'elle ne réclamera pas sa part de l'héritage.

Etiennette eut envie de l'interrompre, d'avouer la lettre de Suzanne. Elle n'osa pas et, dès lors, liée par son silence, l'aveu devint impossible.

-- L'appartement reste à votre nom jusqu'à l'expiration du bail, dans dix-huit mois. D'ici là, nous serons mariés, je suppose, et vous déciderez ce qu'il vous plaira. De mon côté, toutes mes affaires sont en ordre: j'ai vu Krauss qui me signera un certificat de maladie me permettant d'avoir un congé de trois mois. Avec les mois de vacances, cela nous fera la moitié d'une année. Nous nous marierons à Londres; nous irons passer ensuite quelque temps à Vézeris, chez le jeune couple Chantel, et nous rentrerons à Paris, ajouta-t-il en souriant, tout parfumés d'aristocratie par le frottement de la haute noblesse poitevine.

Il déguisait sous un ton de plaisanterie un plan longuement, sagement mûri. Il voulait épouser Etiennette sous le patronage des Chantel et des Rouvre, dont les noms éclatants faisaient rentrer dans l'ombre les origines et les alliances de Mlle Duroy.

"Il y a tant de Duroy par le monde... Et puis qu'importe le nom d'une femme le lendemain de son mariage ?"

-- Comme vous êtes bon ! murmura la jeune fille, le caressant de ses yeux câlins.

Bouleversé par ces vagues de puissante tendresse qui battent les coeurs de quarante ans, tendresse inquiète et naïve à la fois, prête à douter de tout et à tout espérer, il lui répondit, d'une voix qui tremblait:

-- Je vous aime tant. M'aimerez-vous un peu, au moins ?

-- Vous savez bien que je vous aime !

"Oui, elle m'aime, pensait-il en buvant la douceur de ces yeux bleu clair, en respirant cette odeur de jeune printemps qu'elle évaporait. Elle m'aime, mais comment m'aime-t-elle ? surtout comment m'aimera-t-elle ? Une sorte de tendresse filiale lui suffit aujourd'hui. Mais quand je serai son mari ? Oh ! m'aimera-t-elle avec tout elle-même, comme un amant ?"

Le voeu tenace, rongeur des coeurs trop jeunes pour leurs années, le tenaillait plus cruellement à mesure qu'il approchait de la possession. Il eût fait bon marché de la tendresse, de la dilection d'âme à âme. Il ne désirait que la palpitation de ce jeune corps dans les caresses, l'amour de la chair pour la chair. N'est-ce pas le voeu de tous les amants ?

Hector revenait, avec Jacqueline, des bords de l'étang. Paul, l'apercevant, envia sa silhouette plus mince et plus alerte, ses cheveux drus et bruns, sa figure juvénile, ses trente ans.

"L'animal, se dit-il avec un peu d'humeur, il a la jeunesse et l'emploie à cette chose bête qu'ils appellent le flirt, au lieu d'aimer !"

Et, si triste de ses quarante-cinq ans qu'il en oublia un instant la profonde affection qui l'unissait à son frère, il dit à Etiennette silencieuse, anxieuse un peu:

-- Rentrons, voulez-vous ?

Hector et Jacqueline, retour du bois, devisaient d'amour sur un tout autre ton.

Jaqueline, quand ils s'assirent à leur tour, sur l'un des bancs de marbre, concluait l'entretien commencé:

-- Si toutes les jeunes filles pensaient comme moi, mon cher, nous ferions notre petit 89, et nous gagnerions nos libertés de vive lutte.

-- Quelles libertés ?

-- Liberté de sortir et de voyager seule, d'abord. Liberté de rentrer chez nous à l'heure qu'il nous plaît, de ne rentrer que le matin, par exemple. Vous n'imaginez pas ce que cela m'amuserait de noctambuler. Liberté de dépenser de l'argent à notre fantaisie, liberté d'avoir des amants... Oui, des amants... Vous avez bien de maîtresses !

-- Elles seront difficiles à marier, vos jeunes filles d'après 89.

-- Pourquoi ? Vous vous mariez bien, vous, quand vous vous êtes affichés pendant dix ans avec cocottes ? Ce serait un usage à établir, voilà tout. On dirait: "Mademoiselle Une-telle a eu une jeunesse orageuse, mais ce sont les jeunes filles comme celle-là qui font les meilleures femmes. Mieux vaut courir avant le mariage qu'après, etc." Tout ce qu'on dit pour vous.

-- Nous verrons peut-être ces moeurs-là, fit Hector. Moi, je ne m'en plaindrai pas.

-- Oh ! vous serez trop vieux pour en profiter, mon cher. Vous serez comme les gens du Tiers qui sont morts vers 1790, juste avant d'avoir eu le plaisir de voir guillotiner des nobles. Moi aussi, d'ailleurs. C'est pour cela que je suis une jeune fille parfaitement sage, qui ne laissera pas toucher le moindre petit acompte avant le mariage.

Hector, souriant, réfléchissait. Il regardait Jacqueline, la trouvait infiniment désirable, et pensait à Lestrange avec le pire sentiment de jalousie mâle: celui qui jalouse la possession, sans désir personnel, pour le plaisir que l'autre en aura.

Il demanda:

-- Alors, c'est décidé, ce mariage avec l'homme blond ?

-- Êtes-vous discret ?

-- Trop pour le divertissement de mes contemporains.

-- Eh bien ! oui, c'est fait, en principe. Je vous le raconte parce que je sais que cela amusera votre dilettantisme. Cela s'est passé avant-hier soir. J'avais fait inviter tout seul l'homme blond, comme vous dites. "Il faut bien que j'aie mon amoureux de temps en temps, moi aussi, avais-je dit à maman, tout le monde a le sien dans la maison." Je m'étais un peu décolletée... et puis j'ai un secret pour que, quand on est près de moi, on ne puis penser qu'à moi, on ne respire que moi. Devinez !... Au dîner, naturellement, Lestrange s'est allumé, allumé, à ce point qu'il ne pouvait plus manger et qu'il n'entendait plus ce qu'on disait. Savez-vous une des raisons qui m'ont donné du penchant pour lui, qui n'est pas beau ? C'est que je l'excite extrêmement: je le chavire, ce garçon. Toutes les femmes, me direz-vous ? Non. Moi, davantage. Après dîner, on a été dans la serre. Prodigieux endroit de flirt, mon cher, votre serre, sous les palmiers du fond. Ma soeur jouait du Berlioz; maman faisait des patiences. Nous étions vraiment là dedans, Luc et moi, comme en cabinet particulier. Nous avons causé. J'ai un peu activé Luc en lui déclarant que j'en avais tout à fait assez de ma chasteté professionnelle, que je ne demandais qu'à changer d'état; je lui racontai que j'avais des insomnies, des réveils très énervés...

-- Est-ce vrai ? demanda Hector.

-- Mais oui, mon cher, c'est vrai. Voilà le plus drôle de l'affaire. Tiens ! il paraît que ça vous agite un peu, vous aussi, sage ami, ce que je vous raconte là ? Lestrange ne se tenait plus. Il me prenait les mains, balbutiant: "Jacqueline ! Jacqueline !" comme un amoureux de quinze ans... Je l'ai achevé en lui avouant que dans ces insomnies, dans ces énervements, c'était à lui, Lestrange, que je pensais.

-- Et c'était encore vrai ?

-- Encore. Ceci pour vous calmer, vous. Alors, mon amoureux, à bout de résistance, a pris brusquement son parti: "Jacqueline, je vous veux ! Vous savez que j'ai horreur du mariage: pourtant je suis prêt à vous épouser. Seulement, je vous préviens: j'ai peur d'être un assez mauvais mari. J'ai besoin de la société des femmes; même marié avec une femme qui me passionne, comme vous, peut-être ce besoin persistera-t-il. J'abhorre la chaîne, l'entrave à la liberté. Serez-vous jalouse ?" Je lui ai ri au nez. "Jalouse, moi ? Écoutez Luc, confiance pour confiance. Je ne suis pas folle du mariage, moi non plus; ce n'est pas moi qui l'ai inventé; mais puisqu'on se déclasse quand on ne se marie pas, je me marie. Vous concevez déjà le respect que je professe pour l'institution. Vous me plaisez, je vous plais: épousons-nous, je crois que nous ferons très bon ménage ensemble, outre les petits moments particulièrement agréables, qui n'ont qu'un temps, je le sais. Nous serons associés pour ces petits moments-là et aussi pour les intérêts sérieux de la vie: vous vous y entendez, avec vos airs de libertin, et moi aussi, tout écervelée que je parais. Hors cela, de part et d'autre, liberté complète. Je ne suis pas assez niaise pour imaginer qu'un viveur comme vous, qui ne peut pas voir une robe sans pâmer, va devenir subitement chaste, ou même fidèle, après le lunch de noces. Vous continuerez à courir, sans cesser pour cela de penser à moi, car vous êtes de la variété qui cumule, vous. Moi, de mon côté, je ne demande pas mieux que d'être une perle de fidélité, une Barberine.  Mais que voulez-vous ? Ma petite expérience m'a démontré que les Barberine ne se prodiguent plus dans la vie réelle. A quoi serviraient des promesses de résistance à une tentation que j'ignore ? Ce que je vous promets formellement, c'est de vous garder toujours ce qui vous est dû et de ne jamais vous rendre ridicule. A cela près, je veux être libre. A mon tour de vous adresser votre question de tout à l'heure: Serez-vous jaloux ?"

-- Et qu'a-t-il répondu ?

-- Il a réfléchi un instant, pas longtemps, puis m'a dit: "Vous avez raison. Le mariage tel que vous le comprenez est le seul qui ne nous mènera pas au divorce... Vous êtes une femme exquise et je vous remercie de m'avoir prouvé qu'il fallait vous épouser..." Là-dessus, afin de sceller nos fiançailles, je lui ai tendu mes lèvres et pour la première fois qu'un homme les touchait (pourquoi ricanez-vous ? je vous jure que c'était la première fois), j'espère n'avoir pas semblé trop gauche. Voilà... Moi, je me sauve et je vous laisse. Voici venir les Chantel, je ne veux pas que la jolie Jeanne m'arrache les yeux... car elle est et elle sera jalouse, celle-là, je vous le garantis !

Sans attendre la réponse, elle se leva et, lestement, gagna la maison. Lui la regardait s'éloigner, d'une grâce perverse et provocante que sa démarche accentuait. En même temps, par le chemin qui débouchait du bois de chênes à peine feuillé, une charrette à quatre places de vis-à-vis montait, amenant les Chantel. En avant, on voyait la silhouette immobile de Jeanne; Hector devinait ses yeux noirs, limpides comme l'onyx, fixés sur lui qu'elle aimait, il le savait bien à présent, un peu triste de la facilité de cette conquête, pressentant bien qu'elle le mènerait au mariage, et triste à la pensée de cette mort de sa liberté. Il marcha au-devant de la voiture. Il songeait: "Ces deux enfants, Jacqueline et Jeanne, sont après tout les deux solutions raisonnables du mariage contemporain. Si l'on veut lui garder les caractères chrétiens qui faisaient sa noblesse, l'indissolubilité, la fidélité, la fécondité, il faut chercher la femme exceptionnelle, l'oiseau rare, ou la petite oie blanche, comme Jeanne... Si l'on veut le comprendre à la moderne, une façade correcte avec la licence derrière, mieux vaut, comme les Lestrange, se prévenir d'avance et s'entendre l'un avec l'autre. Les moeurs n'y perdent rien. La franchise y gagne."

Mais, en vue de la voiture, le sourire de Jeanne, si innocent, si joyeux, le ravit.

"Chère petite, se dit-il... Je crois que je l'aime bien tout de même !"

La charrette vira devant le perron du château d'Armide, déchirant le sable. Hector tendit à Jeanne l'appui de sa main, qu'elle toucha à peine, tout de suite rougissante, et sauta à terre. Mme de Chantel, au contraire, courbatue aux jointures, se laissa presque porter de la voiture à l'escalier. Trois mois de Paris, les conversations écervelées de Mme de Rouvre, les stations chez les couturières, chez les modistes, chez les joailliers, les promenades au Bois ne l'avaient pas changée. C'était le même visage aristocratique et vide, la même tournure gauche et souffreteuse sous l'éternel deuil provincial. Plutôt elle avait déteint sur Mme de Rouvre, vouée maintenant au noir par sympathie pour sa noble amie, noir fanfreluché, sans doute, égayé de dentelles et de rubans... Maxime, sur le conseil d'Hector, gardait sa façon un peu sérieuse et militaire de se vêtir, corrigé par la coupe d'un bon tailleur parisien. Mais Paris avait vraiment transformé Jeanne. Elle aussi avait couru la rue de la Paix, de compagnie avec Maud, et ses yeux avivés par le désir de plaire à quelqu'un eurent vite fait de juger ce qui la différenciait d'une Parisienne. Aujourd'hui, sa toilette noire et blanche en taffetas mille raies, la jupe cloche à volants déchiquetés, le corsage drapé, le grand chapeau Gainsborough tout noir la transformaient, faisaient valoir sa taille exceptionnelle à Paris, son allure de Vendéenne souple et solide, de petite aristocrate guerrière.

-- Charmant, ceci, dit Hector en silhouettant du pouce la ligne cambrée, de la nuque au dernier volant.

-- Oh ! vous vous moquez de moi, encore ! fit Jeanne d'un ton chagrin. Ce n'est pas bien.

-- Je vous assure, répliqua le jeune homme, que votre toilette est du meilleur Paris.

-- Vrai ? Oh ! je suis contente. J'avais si peur qu'elle ne vous déplût, ajouta-t-elle ingénument. Tu vois, Maxime, M. Le Tessier trouve ma robe très bien.

Maxime sourit, la pensée absente. Ils entraient dans le jardin d'hiver où la table était dressée: Jacqueline, Etiennette et Mme de Rouvre les y attendaient avec Paul Le Tessier. Maud n'y était pas encore, et c'est elle que cherchaient les yeux de l'ancien officier.

Il profita du moment où s'échangeaient les politesses de bienvenue pour tirer Hector à part:

-- Maud est absente ?

-- Non, je l'ai aperçue tout à l'heure à la fenêtre de sa chambre.

-- J'aurai à lui parler sérieusement avant le déjeuner.

-- Encore jaloux ? Vous êtes incorrigible, gronda doucement Hector.

Que de fois, depuis un mois, il avait reçu les confidences de Maxime, assailli par les délations obscures que Maud pressentait !

-- Au contraire, répliqua Maxime, j'ai gravement offensé Mlle de Rouvre et je veux m'excuser auprès d'elle.

-- Vous êtes décidément un fiancé rempli d'imprévu. Eh bien ! mais, sortons... attendons-là dans le vestibule... Maud sera forcée de passer devant nous lorsqu'elle descendra.

Ils la rencontrèrent sur le seuil même, attardée à fixer au ruban de sa ceinture un pétunia double, bizarre de forme et de couleur comme une orchidée. Hector, point trop rassuré sur l'issue de l'entretien, s'efforça de plaisanter:

-- Voici monsieur, chère miss Maud, qui souhaite vous "prendre une conversation", comme disent les gazettes... Le petit salon est vide et peut servir à l'interview, n'est-ce pas ?

Il le leur ouvrit avec une affectation de politesse et de sérieux, s'effaça pour les laisser passer et s'esquiva.

Maud, inquiète, voulut aussi paraître gaie:

-- C'est vrai, Maxime, vous avez quelque chose à me dire ?

Elle ramassait sa volonté pour ne rien trahir de son angoisse. Tout de suite, elle avait pensé: "Julien !..."

Mais Maxime, gravement, lui prit les mains et posant son front dessus:

-- Je vous demande grâce ! fit-il, la voix basse, comme consumée par l'émotion... Je me suis conduit en mauvais ami. Je ne suis plus digne de vous.

Maud ne comprenait pas:

-- Qu'avez-vous donc fait ? Vous avez encore douté de moi ?

-- Ah ! si vous saviez ce que j'ai souffert, à douter. Mais pensez que, chaque jour, depuis que vous êtes à Chamblais, je reçois des lettres, des lettres tellement précises sur vous... sur vos habitudes... un tel mélange de faits que je sais, que je vois vrais... comme vos toilettes de la journée, comme telle ou telle course que vous avez faite, et que vous me racontez le lendemain et le soir... un tel mélange de cela et de calomnies...

-- Que vous avez cru les calomnies, n'est-ce pas ? répliqua Maud en retirant ses mains.

-- Maud, supplia Maxime, je pourrais ne rien vous avouer... Ne me condamnez pas parce que je me confesse à vous. Voilà ce que j'ai fait, écoutez. Quatre fois déjà, j'avais reçu une lettre écrite à la machine; on me disait: "Ce soir... vers cinq heures et demie, Mlle de R... ira rue de la Baume, deuxième porte à droite dans la rue, en venant de l'avenue, chez..." Non, jamais je n'oserai vous dire l'infamie qui était écrite.

-- "Chez son amant," acheva Maud. Pourquoi ne pas la prononcer, cette infamie, puisque vous l'avez crue ?

-- Je ne l'ai pas crue. Quatre fois j'ai déchiré cette lettre et je ne vous en ai même parlé... Hier... j'ai été fou... je...

-- Vous m'avez fait suivre ?

-- Non. J'ai été rue de la Baume. Un peu avant six heures, un fiacre s'est arrêté devant la porte et il en est descendu une femme de votre taille... du moins il m'a semblé... Je me suis élancé... mais la petite porte était déjà refermée... Ah ! Maud, si j'ai péché contre vous... l'heure -- plus d'une heure -- que j'ai passée sur ce trottoir, le long de ce mur qui borde un grand jardin, m'a bien fait expier...

Maud écoutait, rassurée maintenant, mais surprise et mordue par une jalousie secrète... "Ah ! Julien se console; il reçoit des femmes, à présent..."

-- Continuez, dit-elle. A quelle heure suis-je sortie ?

-- Passé sept heures... Quand j'ai vu la porte de fer se rouvrir, j'ai perdu la tête, j'ai bondi au-devant de cette femme... je l'ai arrêtée par le bras, je l'ai forcée à montrer son visage sous la lanterne de la voiture.

-- Et c'était ? demanda Maud, dont la voix altérée eût donné l'éveil à un observateur plus avisé.

Maxime hésita:

-- Je n'ai pas le droit de la nommer.

-- Je vous l'ordonne. J'ai le droit, moi, de démasquer les misérables qui me calomnient.

-- C'est une prétendue jeune fille que j'ai vue à votre bal... qui se faisait remarquer en courtisant ouvertement Julien de Suberceaux.

-- Juliette Avrezac ? dit Maud.

-- Oui.

Elle ne parla plus. Maxime, qui la regardait anxieusement, prit pour lui la colère de son front, de ses yeux, de sa bouche crispée.

-- Oh ! pardonnez-moi... fit-il à genoux, le front dans sa jupe.

Elle revint à elle:

-- Levez-vous, fit-elle presque durement. Je n'aime pas qu'un homme s'agenouille. Soit. J'oublie. Si cela a pu vous guérir, tant mieux... Car l'avenir m'inquiète, avec un coeur tel que le vôtre.

Il sollicita son front, ce coin de chair embaumé par les cheveux, le seul qu'elle lui eût jamais donné le droit d'effleurer depuis leurs fiançailles. Elle lui tendit son cou, qu'elle laissa un instant sous des lèvres qui la brûlaient, avec un obscur désir de vengeance, l'envie de trahir, à son tour. Jamais Maxime n'avait tant reçu d'elle; jamais baiser de Maxime ne lui crispa les nerfs si douloureusement.