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Les Demi-Vierges

Chapter 14: III
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About This Book

The author examines a social type of young women in Paris's leisured world whose cultivated flirtation and partial experience blur traditional notions of virtue, arguing that such manners spread from high society into the bourgeoisie and threaten the Christian ideal of premarital purity; the work pairs a polemical preface urging reforms in female education with fictional scenes centered on a widow and her two daughters, depicting fashionable salons, social manoeuvres, and the personal consequences of permissive upbringing.


II


Depuis que la mort de Mathilde Duroy et le départ de Maud pour Chamblais avaient mis fin à leurs entrevues, Julien de Suberceaux ne quittait guère le club, refusant les invitations mondaines, évitant le théâtre et tous les endroits où des gens de connaissance pouvaient lui parler de Maud ou de Maxime. Il jouait beaucoup. La partie était forte en ce moment, grâce à deux riches étrangers, deux frères qui, chaque nuit, risquaient un village de Pologne. Commencée à cinq heures, elle ne s'interrompait qu'au "ces messieurs sont servis" du maître d'hôtel et reprenait avant minuit. Suberceaux arrivait le premier et partait le dernier: il jouait sans s'arrêter, avec une effroyable chance, une de ces chances de condamnés qui font peur au joueur heureux lui-même, lorsqu'il rentre le soir, bourré de billets de banque, stupide et perclus. En six jours, il avait gagné près de trois cent mille francs. Cette fièvre unique que donne aux plus solides le mystère sans cesse renaissant des cartes fatidiquement rassemblées pour la ruine ou pour la fortune, seule parvenait à le distraire du désespoir inerte où il sombrait, depuis que Maud, en ces termes impersonnels, inintelligibles à tout autre qu'à lui, dont elle déguisait, comme d'un chiffre, sa correspondance secrète, lui avait signifié la nécessité d'interrompre leurs rendez-vous jusqu'après le mariage.

Ainsi, la nuit passait, et le peu de la journée qui suivait le sommeil noir où il tombait au retour, vers six heures du matin. Mais l'heure mauvaise était neuf heures, quand, le dîner fini, le cigare fumé, les camarades s'en allaient au spectacle, au foyer de l'Opéra, ou simplement -- car ces soirs étaient d'une tiédeur estivale -- se faisaient voiturer jusqu'au Bois dans une victoria du cercle. Lui ne voulait pas de spectacle, pas de café-concert, pas de Bois, rien qui lui rappelât une vie mondaine, aucun endroit où l'on rencontrât des gens qui pourraient lui parler de Maud et de Chantel. Et les lentes minutes coulaient une à une, dans le silence étouffé du club vide où traînait l'odeur du tabac refroidi. Il songeait: "Que fait-elle maintenant ? Est-il auprès d'elle ? Que font-ils ?..." Et sa solitude lui pesait cruellement.

En apercevant, un de ces soirs, Hector Le Tessier qui, vers neuf heures et demie, traversait les salons déserts pour gagner le cabinet de correspondance, il ne put se tenir d'aller à sa rencontre. Hector lui serra la main avec plaisir: une secrète sympathie l'attirait vers le superbe animal humain que Julien représentait à son dilettantisme, et il concédait volontiers à un tel être, comme à Maud, toute licence sur le vil troupeau des contemporains.

-- Vous allez écrire ? demanda Julien.

-- Oui... un bleu. Cinq minutes et je vous appartiens. Voulez-vous m'attendre ?

Tout en écrivant son télégramme, il continuait la conversation, coupée de silences:

-- Que faites-vous dans ce désert, à cette heure, vous, l'homme des fêtes ?

-- J'attends la partie.

-- Vous feriez mieux d'aller au Bois. L'air est délicieux.

-- Le Bois m'ennuie.

--Allez entendre Yvette.

-- Yvette m'ennuie.

Hector, mouillant et fermant le télégramme, se retourna à demi:

-- Eh bien ! mais... les femmes ? fit-il en souriant.

-- Oh ! par exemple, celles-là, je les ai en horreur ! Si j'étais sûr de ne pas en rencontrer, peut-être je sortirais.

-- Bah ! s'écria Hector, quel pessimisme !

Il alla jeter son télégramme dans la boîte du cercle, revint s'asseoir à califourchon sur une fumeuse et, allumant une cigarette:

-- Vaille que vaille, reprit-il, les femmes me paraissent un des divertissements les plus indiscutables à travers cette vallée de larmes.

-- Moi, réplique Julien sourdement, les mains appuyées à plat sur la molesquine du canapé, la tête penchée d'un air d'accablement, moi, elles me dégoûtent à vomir...

Son visage se contracta d'une vraie nausée. Sous ce vaste silence des pièces vides, aux hautes baies entr'ouvertes, silence élargi encore par l'apaisement des bruits de Paris, par l'accalmie de l'après-dînée, il continua, pensant tout haut, mais content d'avoir une oreille près de lui pour écouter sa rancune:

-- Oui... elles me dégoûtent ! Toutes les paroles des livres de théologie sur elles, sur leur basse animalité, sont encore trop adoucies pour exprimer ce que j'en pense. Je voudrais supprimer du passé le temps que je leur ai donné. Il me semble qu'elles ont tout corrompu en moi: l'envie du travail, l'ambition, jusqu'au goût de la vie et au désir de l'avenir.

Hector se gardait bien d'interrompre. Julien poursuivit après une pause:

-- Dire qu'on rêve d'elles, de les posséder, d'être désiré par elles, depuis la fin de son enfance, dès qu'on a appris à les voir, dès qu'on devine l'amour ! Au collège, je ne pensais pas à autre chose. Comme j'étais chez des prêtres et que j'étais encore très religieux, savez-vous ce qui me navrait d'avance ? C'est qu'il ne me serait jamais permis de posséder toutes les femmes... Toutes ! Il me les fallait toutes pour que la vie me parût désirable ! Et j'étais chaste, avec cela.

-- C'est curieux, murmura Hector, ces enfances d'amant... Vous étiez un prédestiné, un amant-né. Moi, au collège, j'avais déjà une maîtresse, les jeudis soirs, une bonne fille de Paris, avec laquelle je partageais mes petits revenus. Et cela ne me troublait guère. Aussi, dans la vie, je n'ai pas été un amant. Il est vrai que je ne suis pas irrésistible.

-- Bah ! ne vous moquez pas de moi ! Vous avez eu autant de femmes que moi... peut-être davantage... car, vrai, je ne pose pas avec vous, vous savez ? certaines femmes ont peur de moi. Je me ridiculiserais à raconter cela à tout le monde; mais plus d'une m'a répondu: "Non... décidément, vous êtes trop beau..." Être beau, c'est un médiocre moyen d'action sur elles... c'est leur propre escrime. Elles y sont toujours plus fortes que nous... Du reste, qu'est-ce que cela fait ?... On a toujours trop de femmes... Elles sont tellement pareilles, tellement des petites bêtes de luxure, toutes... la plus honnête, je me charge de la transformer en une nuit. Leur chasteté, leur honnêteté, ce n'est jamais que du respect humain, de la vanité ou de l'habitude... Leur âme est un chiffon qu'on reteint à la couleur de la sienne. Il n'y a que leur corps qui diffère... Et, franchement, un programme de vie qui consiste à promener ses caresses sur le plus grand nombre de corps possible... ça finit par apparaître tout à fait écoeurant et niais.

Un valet de pied entra, rangea des papiers, glana des journaux épars sur les tables vertes. Tant qu'il vit l'habit brodé, les gros mollets blancs rôder dans la salle, Julien se tut. Mais son coeur n'était pas encore tout à fait vidé, car, dès qu'il se retrouva seul avec Hector, il reprit:

-- Moi, cette fois, c'est fini... Je crois que je suis guéri... Aucune ne me fera plus envie, à présent: j'ai retrouvé la chasteté au fond de la débauche... Tenez... aujourd'hui, il en est venu une chez moi, une débutante... ce qu'il y a de mieux comme aventure dans la société contemporaine, n'est-ce pas ? une jeune personne qui passe pour jolie, qui se dit neuve. Elle est venue chez moi, elle y est restée une heure, sa gouvernante dans le fiacre, en bas, devant ma porte... Si je sais pourquoi je la recevais, par exemple !... par désoeuvrement, pour tâcher d'oublier mes embêtements. Elle est restée là plus d'une heure, complaisante comme les filles ne le sont qu'avec les banquiers... et tout le temps, moi, je pensais: "Si tu savais comme tu m'écoeures... et comme tu m'ennuies !" Allons ! conclut-il en se levant et en se rapprochant d'Hector, ne parlons plus de tout cela. Ça m'énerve et ça vous assomme. Allez-vous quelque part, ce soir ? Si vous voulez, je sortirai avec vous, je vous conduirai... et j'attraperai plus facilement l'heure de la partie.

Hector se leva:

-- Je vais passer une heure à l'Opéra, où j'ai une petite amie en ce moment. Sortons. Excusez-moi si vous me voyez un peu abasourdi par tout ce que je viens d'entendre. Il n'en faudrait pas tant. Et même je me demande si vous ne m'avez pas fait poser.

-- Oh ! mon cher, je vous jure...

-- Voyons pourtant, beau Julien, reprit Hector, curieux de le pousser à bout... je vous ai observé, je vous connais. Vous ne me ferez pas croire que toutes les femmes, toutes, vous soient indifférentes...

Suberceaux se redressa:

-- De qui voulez-vous parler ? dit-il, la voix, le regard subitement glacés.

Hector soutint le choc du regard sans rien dire, et, tout de suite, la franchise de son attitude eut raison de la mauvaise humeur de Julien.

-- Après tout, fit celui-ci, vous avez raison. Comme tout le monde et, je pense, comme vous, je mets Mlle de Rouvre à part des autres femmes. Mais, ajouta-t-il, avec un effort d'ironie, elle n'appartient plus à notre admiration aujourd'hui. Est-ce que la date du mariage est fixée ?

Il tâchait de se dompter, mais sa voix brisée avouait.

-- C'est pour le 18... dans neuf jours, par conséquent.

-- Ah ! fit Suberceau.

Il ne disait plus rien, figé sur place, les yeux à la pointe de ses escarpins. Et tout d'un coup il tendit la main à Hector:

-- Je vous quitte, cher ami... j'oubliais que j'ai une course à faire, une course pressée, ce soir. Adieu.

Il ne se donna pas la peine de chercher une autre excuse; il sortit aussitôt. Hector entendit les portes massives du vestibule s'ouvrir et se refermer. Puis, par la fenêtre, il aperçut Julien s'éloignant à pied, d'un pas rapide d'abord, vite ralenti au poids des lourdes réflexions.

-- Voilà un homme, pensa-t-il, qui est à bout, et qui médite la péripétie du drame. Que faire, moi ?

Le rôle de Providence répugnait à son scepticisme indulgent. "Être Providence, c'est prendre parti pour le bonheur des uns contre le bonheur des autres.. Qui en a le droit ?..."

Il lui sembla tout de même, à la réflexion, que le mariage de Maud avec Chantel était encore la meilleure solution, celle du "malheur minimum".

"Et puis j'ai promis à Maud mon alliance." Il se décida, écrivit et jeta à la boîte un petit billet que Maud devait recevoir le lendemain matin à Chamblain: "Veillez, chère amie... je viens de rencontrer au cercle, bien surexcité, un de nos amis, le plus beau de nos amis." Puis il sortit et acheva sa soirée à l'Opéra, content d'une journée où il avait goûté cette sensation assez rare: entrevoir le fond d'un coeur humain en était de passion.

Julien cependant, de ce pas accablé, vaincu, qu'Hector avait guetté de la fenêtre, tournait l'angle de la rue Saint-Honoré, la remontait vers Saint-Philippe du Roule, gagnant inconsciemment sa maison. Mais, devant sa porte, il revint à lui... Rentrer là, retrouver éparse dans l'air, attachée aux tentures, reflétée dans l'au-delà mystérieux des glaces, cette poussière, cette fumée du Soi aboli que laissent traîner les jours échus, oh ! non, plutôt s'échapper même du présent, s'oublier, oublier ! Il rebroussa chemin à la hâte, comme s'il eût peur de voir, par la petite porte grise subitement ouverte, sortir des fantômes pareils à lui-même.

Droite et vide, une rue, qui ouvrait de l'autre côté du boulevard sa longue perspective éclairée par les deux chapelets d'étoiles jaunes, l'attira, propice à une marche distraite. Il s'y engagea, il sa suivit, étonné du bruit de ses pas sur l'asphalte sec, étonné de son ombre girante à chaque bec de gaz, étonné de se sentir vivre. Car le problème de la vie, de la personnalité permanente, oublié dans le train-train des jours sans événements, requiert impérieusement l'être humain aux heures de crise grave. Celui qui marchait sans but en ce moment, machine désorientée et folle, rien que pour faire jouer ses rouages, voyait un autre être vivre, penser, pâtir, et cet être était lui-même: et, à constater que c'était bien lui, en effet, il avait, de minute en minute, l'émoi d'une chute pesante, inattendue.

"Dans neuf jours ! Mariée dans neuf jours..." Il prononçait ces mots à mi-voix et, chaque fois, il lui semblait qu'il disait quelque chose de contradictoire avec sa propre vie, avec l'existence ambiante des choses réelles, comme s'il eût dit: "Je suis mort," ou bien: "C'est du rêve, ce sont des images vaines, ces maisons, cette rue, ce bruit de mon pas..." Chaque fois, après le choc de la pensée: "Maud se marie... c'est fini... c'est fait..." il rappelait la vie d'une aspiration spasmodique, en asphyxié qui cherche l'air désespérément, dans l'atmosphère sans air. Vite comme le rêve, où les années s'entassent dans quelques secondes, passaient, repassaient devant sa mémoire les faits, les dates, les paroles, le tissu du passé qui devait, lui semblait-il, emmailler le présent, le contraindre à n'être pas la séparation, la fin. La force d'espoir et de conquête qu'il avait sentie palpiter, quand, six ans auparavant, il arrivait à Paris, glorieux, ambitieux, avide, cette force vivait encore, voulait vivre, se révoltait contre la défaite: "Ce n'est pas possible. Ce ne sera pas. Je ne veux pas..."

Sa pensée désorientée ressaisit des bribes de raisonnements, tout le puéril scepticisme opposé naguère aux scrupules traditionnels de sa conscience et de son éducation. "La possession d'une femme doit être aussi indifférente à l'être moral qu'un verre bu d'une liqueur agréable... La morale, le sentiment surajoutés à cet acte sont des rêvasseries de moine et de poète. L'homme fort, sain de raison, usera des femmes comme d'un autre bien terrestre, pour son plaisir, pour son intérêt."

Oui, les raisonnements vivaient toujours dans le cerveau désemparé. Mais pourquoi, à cette heure de souffrance, victime à son tour par une femme, pourquoi une impulsion robuste, irrésistible comme une force de la nature, l'inclinait-elle aux convictions contradictoires, à celles du passé, de l'enfance chaste et religieuse ?

"Il y a une loi morale imposée à l'amour humain. Cette étreinte fugitive comme le contact du verre plein sur les lèvres, elle atteint par contre-coup les facultés de souffrance de tout l'être humain... Et tu vois bien que tu souffres, aujourd'hui, d'autre chose que du plaisir aboli..."

Il souffrait d'autre chose. Ce qui le tenaillait, ce n'était pas la jalousie théorique, celle que les psychographes ont inscrite et démontrée dans leurs théorèmes, l'échauffement de colère provoqué par l'image d'une autre goûtant la volupté volée. Plus que jamais, au contraire, ce dégoût de la chair si violemment ressenti, aux heures de crise sentimentale, par les vrais voluptueux, proscrivait toute évocation de lubricité. Sa jalousie, sa rancune, c'était de penser que Maud s'affranchissait de le désirer, lui, l'Amant, qu'il n'était plus nécessaire, tandis que lui-même ne pouvait s'affranchir. Il l'avait éprouvé aujourd'hui, quand il serrait dans ses bras une autre femme, convoquée par dépit. Son corps même, ses nerfs refusaient l'émotion. L'Absente, l'infidèle gardait malgré tout son domaine; le désir éperdu de la dernière minute le forçait encore, de loin, à la fidélité.

"Mais elle aussi souffre, sans doute !"

C'était l'espoir de sa jalousie, qu'elle montât son calvaire, elle aussi.

"Elle n'a pas cessé de m'aimer comme cela, brusquement, par une raison d'intérêt. Elle souffre... à moins que ?"

Le doute surgit, et avec lui la jalousie vulgaire, l'horreur des baisers pris par d'autre lèvres d'homme, l'affolement de haine qui rend meurtrier. Et, avec cette jalousie, le désir de chair le ressaisit.

La netteté d'un souvenir -- Maud, les bras nus, rajustant ses cheveux, dans l'ancienne chambre de Suzanne du Roy -- subitement le dégrisa et le rejeta à la réalité. "Où suis-je ?" Autour de lui, c'était la trouée claire du pont de l'Europe. Une corde secrète de la mémoire, frappée par le souvenir des caresses, avait vibré... "Quoi ! cet endroit même ?..." Ainsi l'instinct le ramenait, comme une bête blessée, à toutes ses remises familières.

Il dut obéir, en pleine conscience, maintenant; il s'engagea dans la rue de Saint-Pétersbourg, puis dans la rue de Berne. De pauvres filles de joie, déjà, y faisaient le guet de l'amour aux alentours des petits débits de vins à lanterne rouge... La soirée était douce, poudreuse, large et gaie.

Devant la maison de Mathilde, il hésita. La porte était fermée, comme chaque soir. "Que dire à la concierge ? On ne me laissera pas monter dans l'appartement de cette morte..."

Mais aussitôt il pensa qu'on lui obéissait toujours quand il mettait un certain air de volonté dans sa voix.

Il gagna la loge. La femme y était seule, essuyant des vaisselles. Elle fut un instant interdite quand Julien, d'un ton d'autorité qui prévient la réplique, demanda la clef de l'appartement. Le peuple de Paris a le respect de la mort, il n'en a guère d'autre.

-- J'ai laissé là-haut un nécessaire que je veux reprendre, dit Suberceaux, consentant à rassurer cette âme simple.

La concierge donna la clef. Julien monta les trois étages aussi prestement qu'aux jours de rendez-vous. Enfin, il désirait quelque chose ! Dans le désarroi de son coeur, il fut heureux de retrouver l'envie irraisonnée de revoir cette chambre complice, même vide, dans l'appartement vide et mort.


La mort, du reste, en le visitant, n'y avait rien changé; il le constata dès qu'il eut allumé le bougeoir posé comme de coutume sur un buffet bas, dans l'antichambre. Ni un meuble, ni une tenture, ni un cadre n'étaient hors de place, dans cette antichambre, dans la salle à manger qu'il traversa; seulement la fadeur de l'inhabité imprégnait l'air, combattue par cette odeur délicate que laisse longtemps après soi la peau parfumée des femmes, là où elles se sont maintes fois habillées, déshabillées, où elles ont dormi maintes nuits. Mais surtout dans leur chambre, dans "la chambre de Suzon", l'hier vivait encore épars dans l'air, blotti dans les plis des rideaux, tissu aux mailles du couvre-pied, sur le lit intact, figé en gouttes dans les flacons, empoussiérant d'atomes l'attirail des menues toilettes que Maud n'avait pas eu le temps ou le souci d'emporter.


Julien, le coeur opprimé d'émotion, entra, alluma les candélabres de la cheminée, refit ce cher ménage d'amour si souvent, si allègrement faut au temps des entrevues d'hiver. L'étreinte des fantômes qu'il avait fuie tout à l'heure, à la porte de son logis, il la cherchait ici; il la voulait pour son atroce volupté. Mais l'hallucination se dérobait. Vainement, assis dans le fauteuil voisin de la fenêtre, il fermait les yeux, écoutant le bruit des rares voitures. Malgré l'identité du décor, hier  refusait de se confondre avec aujourd'hui. Il n'eut même pas la seconde d'illusion qu'il implorait. Il souffrit seulement davantage, d'une sorte de désespoir sans attendrissement, sans pleurs.

Bientôt il se leva, gémissant, cherchant d'instinct l'arme, l'objet, la chose qui peut donner la mort.

"J'ai mal !..."

L'horreur de vivre le pénétra. Il se jeta sur le lit, arracha les couvertures, mordit les draps dont la neuve blancheur ne rappelait même plus l'Absente. Une fureur de détruire, d'anéantir le passé l'agitait; il saccagea le lit comme un enfant bat un meuble qu'il a heurté. Et soudain, de dessous le traversin, un chiffon de batiste roula, une chemise de Maud, une chemise de jeune fille longue, chaste, point transparente, quoique si fine, comme il convient à un vêtement qui n'est pas fait pour l'amour. Son odeur d'ambre et de fougère, vivifiée par l'émanation de la chair, y restait enrésillée. Longtemps étouffée, elle monta brusquement aux narines: choc léger, qui fit jaillir l'émotion humaine, les larmes de l'amour vrai, pareil a celui des autres hommes, auquel il avait menti, contre lequel il avait péché...

"Maud, Maud chérie !..."

Ce cri sortait de ses sanglots, tandis qu'abattu, effaré de sa solitude, la face dans cette chose inerte et vivante, tout ce qui lui restait de Maud ! il gémissait.

Or, si désespéré, les croyances de l'enfance, en une minute, refleurirent en lui: elles vivaient donc, sous la poussière malsaine qui les avait si longtemps recouvertes ? Il pria; il mêla aux divins noms jadis implorés le nom de celle dont il avait profané le corps adorable. Et il fut ainsi, sincèrement, l'être religieux qui foule aux pieds toute raison, demande en un cri de foi les grâces qui contredisent la foi et la morale. Comme jadis, quand, petit garçon, désirant une sortie ou un cadeau, il faisait des promesses à la Vierge, aux saints Patrons, -- il engagea l'avenir: "Je me marierai... Je travaillerai... Je vivrai sainement avec elle. Mais rendez-la-moi !"

Tragiques, les vagissements désespérés de cet homme, parfaitement beau, parfaitement jeune; ces prières proférées, les lèvres dans le linge fait pour vêtir la pudeur d'une vierge, et qui avait servi d'accessoire à des caresses passionnées !


Quand il redescendit, onze heures avaient sonné. La concierge le guettait sur le seuil de sa loge; il coupa court aux questions en lui glissant un louis dans la main en même temps que la clef... Dehors, il marcha d'un pas plus solide, comme si, parmi les décombres, surgissait malgré tout l'espoir d'une restitution. C'est que des larmes saines avaient coulé sur son chagrin; c'est qu'il avait touché le fond de sa conscience et y avait retrouvé, avec ce qui y restait de moralité et de foi, l'indéfectible espérance qui dort au creux des âmes désespérées.

"Cela ne se fera pas. Elle n'épousera pas Chantel." Un sentiment puissant lui disait cela, hors de toute preuve. Comment l'événement se produirait-il, par lui ou sans lui ? Il l'ignorait. Il concevait seulement son droit d'intervention dans le dénouement, sans savoir non plus comment il en userait, ni même s'il en userait.

Il souffrait toujours, mais d'une douleur sourdement engourdie: qui ne se raisonnait pas, qui se réfléchissait à peine sur la conscience, -- une douleur qui ne pensait pas. A partir de ce moment, il reprit sa vie ordinaire. Il rentra chez lui, s'habilla avec le soin minutieux habituel. Qui l'eût vu sortir, passé minuit, en frac sous le léger pardessus printanier, une fleur au revers gauche, un cigare aux dents, descendre la rue Saint-Honoré à pied, d'un pas de flânerie, gagner le cercle et s'asseoir à la table de jeu, à côté d'un panier de jetons, -- certes n'eût pas imaginé que cet homme, depuis plus de quinze jours, vivait dans un état de fièvre continue, et, depuis six, presque en démence, -- que deux heures plus tôt, il avait agonisé en serrant contre ses lèvres le chiffon de batiste qui, soigneusement plié, à peine plus volumineux qu'un mouchoir, bombait légèrement la poche de son frac.

Au club, la partie était commencée. Il ponta quelques instants, puis, dès qu'une suite de banque fut libre, il la prit. Il la tint toute la nuit et perdit constamment, lentement, chaque banque soldée par quelques milliers de louis. On leva la partie vers cinq heures, dans l'effervescence de joie naïve, insolente, où les banques mauvaises mettent les pontes heureux. De fait, tout le monde gagnait autour de Suberceaux, qui perdait trois cent mille francs, son gain de la semaine.

Joueur toujours impassible: mais, ce jour-là, il força l'admiration des plus hostiles. Il avait laissé couler cette fortune entre ses doigts avec une insouciante absolue; et, quand il sortit du club, quand il regagna son logis, il respirait l'air cordial de cette matinée de printemps, les poumons joyeux et larges.

Faut-il le dire ? il éprouvait, de la continuité de sa malechance, une sorte de satisfaction. Âme de féticheur, il s'était fait en lui-même, à son insu, cette "réussite" étrange: "Si je perds, cette nuit, c'est que le mariage n'aura pas lieu..." Il avait perdu autant qu'il pouvait perdre; il rentrait chez lui n'ayant plus à lui, peut-être, que ses vêtements; aussi rapportait-il cette foi instinctive: le mariage ne se ferait pas. Il ne s'attarda pas à chercher comment; il était tranquille; il sentait dans le chaos de sa tête germer des projets qui suivraient leurs cours le lendemain, encore aussi indistincts que la fleur dans ces oignons qu'une nuit fait pousser, germer, fleurir. Il se coucha paisiblement et s'endormit calme, la chemise de Maud épandant son parfum sous ses narines.

C'était bien une âme de joueur à travers la vie, à la fois outrancière et puérile, superstitieuse et téméraire, l'âme des joueurs, l'âme des femmes, l'âme aussi des conquérants, quand il plaît au hasard.


III


Le quartier Saint-Sulpice, au milieu des bouleversements de voirie qui ont rendu méconnaissable presque toute la rive gauche de la Seine, a gardé sa curieuse physionomie sacerdotale. A l'ombre des tours justement comparées par Victor Hugo à des clarinettes monstrueuses, à l'ombre du grand séminaire, où ne furent point changées les dalles du parloir depuis le temps où elles se mouillèrent des pleurs de Manon, toutes les industries laïques qui vivent du prêtre et du fidèle s'y groupent dans la pénombre d'installations discrètes, boutiques silencieuses ouvrant sur des voies étroites, presque obscures, marchands de statues, marchands de cierges, marchands de chasubles, librairies qui vendent des missels, des bréviaires, des horae diurnae. Les rues elles-mêmes portent des noms fanés, vieillots, ecclésiastiques: rue Saint-Placide, rue Princesse, rue Cassette, rue du Vieux-Colombier. C'est aussi le quartier d'hôtels spéciaux, fréquentés par des prêtres en voyage, par des religieuses en obédience, par quelques pieuses familles de province aussi, lesquelles y sont adressées par l'évêque de leur endroit. Dans ces hôtels, les chambres ont un air d'infirmerie, avec les plafonds à solives échampis de blanc, les lits à flèche d'où tombent les rideaux de calicot, les sujets de piété ornant la cheminée et les murailles. La propreté y est étriquée et méticuleuse: on est tout surpris que la femme de chambre ne porte pas la cornette, la guimpe et le crucifix battant les genoux au bout d'un long chapelet. Pour salle à manger, un vrai réfectoire, avec la vaisselle lourde, les grosses carafes, le linge parfaitement net, étoilé de reprises savantes. Les jours de maigre, on doit prévenir le matin pour avoir un bifteck à son déjeuner, et le domestique, en le servant, vous jette un regard de méfiance. Le bureau de l'hôtel est meublé en acajou, décoré de vases remplis de ces brindilles panachées que l'on appelle des "balais" dans le Midi. Sur la table, on trouve la Croix, avec son Christ saignant parmi des rayons, l'Univers, la Revue du Monde catholique... Et ces hôtels, outre le charme singulier de leur décor usé, ancien, sacerdotal, avec leur coucher et leur cuisine honnêtes, seraient assurément des meilleurs de Paris, s'il n'y régnait cette atmosphère de tristesse et d'acrimonie dégagée par les gens qui touchent au clergé et ne sont pas des prêtres.

Tel cet hôtel des Missionnaires où demeurent, à Paris, Mme de Chantel, sa fille et son fils. Ils occupaient, au second, un appartement partie en façade sur la rue Notre-Dame des Champs, partie sur des jardins de couvent découpés en bosquets, en massifs, en piécettes d'eau, avec des statues pieuses semées çà et là, dans la verdure. Mme de Chantel et Jeanne avaient les deux plus jolies chambres,  qui communiquaient. Celle de Maxime, plus petite, regardait les jardins de couvent et le décor, en arrière-plan, du grand séminaire. Vraie chambre d'un Tiberge arrivant à Paris et attendant la rentrée au séminaire. Sous l'angle des rideaux blancs, le lit étroit ne devait abriter que des sommeils paisibles, des sommeils de science et de piété, purs de toute mauvaise image. Le mobilier, en noyer verni, c'était ce lit, la petite table de nuit posée auprès, une commode dont le marbre se parait de carreaux tricotés, quelques chaises, l'une assez basse pour servir de prie-Dieu, une table et une petite bibliothèque en planche et en bâtons articulés. Il n'y avait de glace qu'au-dessus de la cheminée, ornée de deux gros coquillages. Une gravure décorait la muraille, d'après la Descente de croix de Rembrandt, extraite du Magasin pittoresque.

La petite chambre sacerdotale certes n'avait pas encore accueilli un pèlerin à ce point travaillé de passions contradictoires. Elle voyait, suivant les jours, Maxime exalté de joie, oubliant les heures à regarder un portrait de Maud, à repenser à telles minutes exceptionnelles passées près d'elle, -- ou ramassé sur lui-même dans une horrible et douloureuse rêverie, tenaillé d'envies de départ, de fuite là-bas, vers la solitude de Vézeris. Car le pays natal, à chaque accès de souffrance, s'évoquait ainsi qu'un désirable, inviolable asile.

La vraie passion peut se reconnaître à l'incomparable isolement qu'elle fait autour de l'âme. Le viveur, touché par cette force mystérieuse, peut continuer sa vie dissipée: il n'en est pas moins seul parmi les hommes et, pour un temps, il traverse le monde comme s'il n'en était pas. Qu'on imagine cette prodigieuse force d'isolement s'exerçant sur une âme de taciturne, seul par goût et par état depuis l'enfance. -- Maxime, sauf les deux ans de Saint-Cyr et les trente mois de régiment, avait vécu à Vézeris, entre sa famille, des paysans et un vieux précepteur ecclésiastique. Pendant cette sortie à travers le monde que furent les années militaires, il avait subi la crise de virilité qu'un médecin eût prédite à sa jeunesse chaste et entravée; mais avant même de revenir à Vézeris, une remontée de dégoût contre soi, contre la femme instrument à sensations, payée pour cela, l'avait guéri, soumis à l'abstinence. La gourme était jetée. Maxime n'en demeurait pas moins un sentimental doué d'un tempérament brutal, impérieux. L'obsession de la femme aimée devint tout de suite pour lui aiguë, monomaniaque. Il souffrait de son absence et de sa présence, irrité qu'elle ne fût pas là à toute heure, irrité de sa propre gaucherie qui, près d'elle, le paralysait, lui ôtait le courage de mendier une caresse, dans la peur de déplaire. Et, par contrecoup, il souffrait de l'effondrement de sa volonté, du désordre présent de son énergie. Ce n'était pas ainsi, il en était sûr, -- un sens droit, une ferme conscience le lui proclamaient, -- qu'on devait aller au mariage, d'avance immolé à l'Épouse. Tant de fois, dans sa solitude, il avait jadis imaginé son avenir conjugal: l'union d'une volonté et d'une intelligence dominatrice, avec une sensibilité douce et résignée, comme sa soeur Jeanne, façonnée par lui ! Et voilà qu'il se fiançait, d'avance vaincu, sentant bien que l'aimée était de race plus fine, plus dominatrice, un peu dans l'état de coeur où durent être les chefs barbares, maîtres de Rome, que des Romaines daignèrent aimer: esclaves ombrageux, méprisant et adorant leur servitude. Maxime, irrité de la protestation secrète de sa dignité, lui avait résolument imposé silence. "Je veux être ainsi... Je veux obéir..." Comme ces catholiques qui jouissent à immoler leurs goûts, à mortifier leur esprit, il offrait ce renoncement à la pensée consumatrice de celle qu'il chérissait.

Mais ce qu'il ne pouvait faire taire, ni cesser d'entendre, c'était la voix sagace qui avait parlé, le jour où il s'était enfui de Saint-Amand; la voix qui lui avait parlé de nouveau, le soir où il entrait à l'Opéra avec Hector Le Tessier, le soir encore du dîner de Chamblais, et qui depuis, sans cesse, lui répétait: "Cette femme n'est point celle qu'il te faut. C'est folie à toi de chercher ta compagne dans le monde factice dont tu n'es point... Le jour où tu l'as aimée, tu as chéri l'erreur, invoqué la catastrophe..." Cette voix obstinée troublait les meilleures minutes de contentement, timbrait d'une fêlure les sonores carillons de joie qui retentissaient en son coeur, à certains retours  de Chamblais, après l'ensorcellement d'une après-midi entière passée aux côtés de Maud... Et même près d'elle, il en était harcelé, quand parfois, inquiète de son air, elle lui demandait: "A quoi pensez-vous ?" N'importe ! Il acceptait cette destinée hors de ses goûts, hors de ses projets. Il se laissait traîner chez les couturières, chez les modistes, chez les tapissiers de Paris, l'âme engourdie d'une tristesse lourde, infinie, comme un soldat brave à qui l'on ferait casser des pierres sur une route, un jour de bataille, mais paré à tout, acceptant tout pour demeurer plus longtemps dans le parfum de Maud, la regarder et lui parler. Même après les mauvaises journées, où l'anxiété l'avait rendu le plus taciturne, quand il la quittait, quand il pensait: "Jusqu'à demain je ne la verrai plus !" il se sentait si effroyablement délaissé, si dégoûté des minutes de sa vie où elle ne participait pas, qu'il faisait amende honorable, qu'il se frappait le coeur comme un pénitent, s'accusait de mal aimer, adorant les caprices de l'amie et n'ayant plus de force que pour vouloir une chose: qu'elle fût là toujours, près de lui, pour l'aimer, pour le torturer, mais là... Dans ce désarroi de son coeur, dans cette fièvre de ses sens, les lettres dénonciatrices qui accusaient Maud étaient tombées sur lui, coup sur coup, le mariage une fois résolu, comme autant d'avertissements providentiels. Il avait juré à Maud qu'il avait foi en elle, il ne voulait pas douter; mais comment lire sans torture des lettres tellement précises, qui semblaient si informées, décrivaient minutieusement ses toilettes, notaient ses heures de sortie, ses démarches de la journée ? Il souffrit, il combattit avec lui-même, il chercha un appui contre le doute dans le souvenir des paroles d'Hector: "Il n'y a pas de jeune fille mondaine, à Paris, à qui l'on n'ait prêté des camarades à de vilains jeux... Et Mlle Maud de Rouvre est belle avec trop d'éclat pour n'avoir pas suscité la calomnie. Lestez-vous de patience, cuirassez votre coeur..."

Malgré tout, malgré ses raisonnements, malgré l'argument rassurant que lui fournissait l'irréprochable tenue de Maud, malgré le mépris que tout honnête homme garde à la dénonciation anonyme, malgré sa volonté et son amour, enfin sans avoir jamais osé se dire à lui-même: "Je doute !" il doutait continuellement, cruellement.


Tout ce qu'on dira, tout ce qu'on écrira sur l'inanité et l'ignominie des lettres anonymes n'empêchera pas l'homme le plus sensé d'être bouleversé par une telle lettre lui dénonçant la fraude d'une femme chérie, eût-il pour cette femme le respect le mieux confirmé. Car la lettre anonyme, c'est, au moins, le rappel de l'esprit de l'amant à ce problème effroyable: "Qu'y a-t-il derrière le front de ma maîtresse ? Que sais-je de sa pensée ?" Ah ! si intime et si abandonnée qu'elle vous soit apparue, l'homme raisonnable sait bien qu'il ne sait jamais tout ! Le doute et la défiance ce sont la raison même, car une âme est un mystère pou une autre âme: c'est la confiance qui est l'abdication, le volontaire aveuglement. Voilà ce que rappelle à l'amant le plus croyant l'infâme papier sans signature qui lui dit: "Cette femme vous ment..." Or Maxime n'était venu à la confiance que par un acte de volonté comparable à l'effort d'un prêtre pour retenir la foi qui s'échappe, et avec la foi, le repos du coeur ! Tout l'édifice fut par terre, du coup: ils sont si fragiles, ceux que construit laborieusement notre vouloir raisonné ! Les seuls solides se sont bâtis tout seuls, dans l'irréflexion.

Maxime connut l'horrible travail intérieur que la pensée industrieuse accomplit dans le silence, dans l'insomnie, malgré vous, le travail qui va chercher les souvenirs épi par épi, les réunit, les dresse en une gerbe monstrueuse qu'on ne peut plus ne pas apercevoir. Sa mémoire travaillait avec persévérance, l'infatigable glaneuse ! Saint-Amand... la première entrevue... "La mère a bien mauvais genre... la petite soeur aussi... Elle est belle et se tient bien, mais elle n'a pas l'air d'une jeune fille..." Et déjà, il s'en souvenait maintenant, dès ce premier jour d'automne, il avait besoin de se rassurer, de croire en Maud; il était tout heureux d'entendre Mme de Chantel lui dire: "Oh ! ce sont des gens charmants et très bien..." Jeanne ne disait rien: il comprenait cependant qu'elle n'aimait pas la société des demoiselles de Rouvre; mais Jeanne était si timide !... De longs mois se passent, des mois de solitude où s'achève, dans l'absence, la conquête de tout son être, mais le doute n'est jamais exclu de sa pensée fidèle. Puis c'est le retour à Paris, l'entrée dans le salon de l'avenue Kléber, Maud si reine, qui semble ne pas voir les allures déshonnêtes, ne pas entendre les entretiens abominables... "Quoi ! pure dans ce milieu impur ?  Est-ce possible..." Et le doute se fait plus fort, étreignant plus étroitement l'amour qui grandit. Il le suit pas à pas, il croît avec lui... Voici le vestibule de l'Opéra: Suberceaux, la face décomposée, force d'un regard Maud à quitter le bras de Maxime, et ils échangent des paroles secrètes. Maud les explique bien à Maxime et l'explication le satisfait alors, parce qu'il est près d'elle, dans son air, dans son rayonnement; mais combien elle lui paraît puérile aujourd'hui ! La menterie en est manifeste; il sait bien, connaissant à présent ce monde, que Julien de Suberceaux n'est pas épris de Marthe de Reversier... Encore une étape, c'est le dîner de Chamblais, l'inoubliable et romanesque promenade sur cet étang magique, parmi cette clarté de rêve, lune et brume, l'hiver et le printemps fondus dans une tiédeur délicate,  et le premier baiser qu'il tente, et auquel elle se dérobe. Pourquoi ?  Par innocence, par pudique révolte ? Il l'a pensé alors. Mais l'industrieuse raison se fait ironique: "Allons donc ! parmi ces petites jouisseuses et ces débauchés professionnels, une jeune fille, même sage, ne s'effare pas d'un baiser sur le front !" Alors quoi ? C'était le coup de glaive dans son coeur: "Elle aime l'autre... Elle a horreur d'un contact qui n'est pas le sien. Pourrais-je, moi, effleurer seulement une autre femme ?..." Si inexpérimenté qu'il fût à l'amour d'une jeune fille, il aimait trop, avec une sensibilité trop éveillée, pour ne pas souffrir de cet invincible effroi rétractile que ses tentatives de caresses provoquaient chez Maud. Mais, conduit à cette constatation par la logique de ses réflexions, il se réveillait, il se révoltait, il ne voulait plus croire: c'était trop douloureux aussi, trop effroyable à imaginer que celle qu'il adorait eût horreur de lui: c'était plus affreux encore que la pensée d'être trahi. Il se forçait de nouveau à se rassurer: "Comme elle est douce avec moi, comme elle cherche évidemment à ne pas me déplaire !... Durant toute mon absence, n'a-t-elle pas renoncé au monde ?... Ne vit-elle pas maintenant à part des gens qui l'entouraient ? Ne m'a-t-elle pas dit ce qu'elle en pensait avec tant de sincérité ?..." Il revivait les jours adorables, ceux où les soucis d'installation et de trousseau faisaient trêve. Alors, il déjeunait à Chamblais, y passait l'après-midi, y dînait, revenant à Paris par un train du soir. Quand le temps était beau et sec (et par ce printemps béni, il l'était presque tous les jours), il allait à pied de la gare au château d'Armide, par un raccourci à travers bois qui réduisait le trajet à moins de deux kilomètres: et, sachant l'heure de son arrivée, Maud avait imaginé d'avancer à sa rencontre jusqu'à la porte lattée qui, du parc, ouvrait sur le bois... Oh ! cette silhouette claire, de loin aperçue dans l'aurore verte des bois ! ce visage adoré, toujours nouveau ! l'effleurement de cette longue main fine !... le retour au château d'Armide, près d'elle... C'était le meilleur moment de la journée, avec quelques instants de l'après-midi où parfois ils étaient seuls dans la serre. Dès que d'autres se trouvaient avec eux, fût-ce Mme de Rouvre, Etiennette ou Jacqueline, Maxime devenait maussade, irrité de ne pouvoir plus lui dire librement qu'il l'adorait. Elle, son aisance de reine jamais ne l'abandonnait, mais le tête-à-tête avec Maxime ne semblait point lui déplaire et plusieurs fois elle lui avait marqué, pour son esprit et son caractère, une estime certainement non jouée. Après ces journées heureuses, Maxime regagnait, vers onze heures du soir, sa petite chambre de séminariste, enivré, fou: le sommeil ne le tentait pas; il le fuyait; il voulait repasser, revivre la journée. Alors il ne doutait plus, il était sûr d'elle et sûr de lui, jusqu'à ce qu'un nouvel avis anonyme, ou seulement l'hostile élaboration de sa pensée, le rejetât au désarroi de la jalousie et du doute.

Ce qui doublait pour lui l'horreur de ses souffrances intimes, c'est qu'il souffrait seul. Quel appui moral eût-il trouvé dans sa mère, dans sa soeur, qu'il sentait des intelligences inférieures à la sienne, et des coeurs aussi passionnés, aussi bouleversables que le sien ? Elles assistaient à ses luttes intimes sans oser y demander leur part, ni même en soliciter la confidence, car elles gardaient pour Maxime le respect inné des nobles familles pour le chef de la maison, qui porte le nom et défend l'honneur. Pourtant leur amour avait sa clairvoyance et, regardant souffrir ce chef chéri et respecté, elles souffraient, elles étaient anxieuses par contre-coup. C'était le sujet de leurs constants entretiens, les noires mélancolies de Maxime, les journées où son visage décomposé, la distraction de sa pensée (quoiqu'il s'efforçât de ne rien laisser transparaître et qu'il n'avouait rien) trahissaient l'effroyable combat intérieur. Mme de Chantel, honnête esprit tout à fait borné à sa vie de solitude et de pureté, était bien incapable de pénétrer le mystère ce cet esprit plus complexe et plus inquiet: elle avait seulement éprouvé, en aimant ellemême de tout son coeur, que l'amour ne va pas sans mélancolies, sans angoisses, et elle se disait: "Il aime trop sa fiancée, il est impatient..." Cela n'étonnait pas son âme honnête qui avait été en même temps extrêmement passionnée, mais pour un seul être humain, pour son mari: bon mari, ardent avec un peu d'inconstance, qu'elle servit et chérit en esclave amoureuse, et qu'elle pleurait  depuis sept ans avec les chaudes larmes du lendemain de la mort... Jeanne n'avait même pas cette expérience pour expliquer le désarroi moral de son frère. Elle ne voyait qu'une chose: il souffrait, il souffrait depuis qu'il connaissait Maud, donc il souffrait par elle. N'ayant connu, toute sa jeunesse, d'autre ami que ce frère, son véritable éducateur, et quel éducateur tendre et fervent ! elle n'eût pas été femme si un levain de jalousie n'eût germé dans son coeur contre l'autre jeune fille qui lui volait Maxime. Elle domina ce sentiment par abnégation de chrétienne, le jugeant malsain, coupable...mais sa résolution d'aimer Maud ne tint pas contre le chagrin de son frère, qu'elle lui reprocha. Maud, d'instinct, ne lui plaisait pas: d'instinct presque spécifique, comme certaines races animales sont hostiles. Elle se mit à la détester. Pourtant elle n'eût, en ce moment, demandé qu'à être heureuse, à regarder, à sentir fleurir un sentiment nouveau dans son coeur. Elle commençait à aimer comme peut aimer une vierge absolument innocente (et qu'il faut de circonstances d'éducation exceptionnelle pour garder cette innocence à une vierge de nos jours, jusqu'aux approches de la vingtième année !); elle aimait avec la joie ingénue de découvrir en soi une force, une ardeur ignorées. Tel un aveugle qui, insensiblement, sentirait s'amincir et se diaphaniser devant ses prunelles le voile qui les sépare du jour. Elle n'osait le dire encore à sa mère, il lui semblait qu'elle n'oserait jamais, et pourtant elle savait bien qu'il faudrait l'avouer, car elle aimait comme cette mère avait aimé, comme Maxime aimait, avec l'ardeur la conviction de nécessité qui dit: "Il faut," ou la vie est brisée.

Au moins, la mère et la soeur avaient, outre leurs confidences communes, l'appui de la prière. Que de matinées les virent monter à pied les pentes de la rue Lepic ou de la rue Caulaincourt, vers le sanctuaire déjà vénérable qui dresse au faîte de la ville ses blanches colonnes, ses blanches arcades encore échafaudées ! Que d'après-midi elles passèrent dans l'ombre discrète, pailletée de mille cierges allumés, de Notre-Dame des Victoires ! Elles demandaient ardemment le bonheur de l'aîné, la digne perpétuation de la famille par une fidèle gardienne de son honneur... Et Jeanne osait mêler à cette prière désintéressée une prière plus égoïste, implorant pour elle-même le bonheur d'être aimée. Cela lui paraissait si lointain, presque impossible ! et pourtant l'admirable foi des vingt ans innocents lui disait: "Cela sera."

Maxime, lui, ne priait pas. Tandis que Julien de Suberceaux, aux heures de crise aiguë, retrouvait les balbutiements pieux de son enfance et, avec eux, l'échauffement de coeur que n'avaient pas étouffé les cendres de la débauche, Maxime, si chaste, d'une vie si droite, élevé religieusement, ne priait plus, parce qu'il ne croyait plus... A peine homme, la foi s'en était allée de lui, comme tombent les cheveux à quelques-uns, sans cause apparente, sans souffrance. Impénétrable mystère, ce souffle de croyance qui, librement, anime les uns, délaisse les autres, contrarie les éducations et les hérédités par un caprice qui ne se prévoit ni se s'évite. Maxime était incroyant
avec une telle sincérité que l'idée de la prière ne lui venait même pas: signe indiscutable de l'athéisme vrai.

Dépourvu d'appui où fonder sa résistance, il arriva ce qui devait arriver: une dernière lettre eut raison de ses résolutions. La lettre, "typée" à la machine, disait:

Vous ne voulez pas voir, décidément et vous allez vous marier avec une créature ! Cette lettre est la dernière que vous écrira la personne qui s'intéresse à vous: prenez-y garde ! Si vous n'êtes pas un enfant ou un fou, trouvez-vous aujourd'hui, jeudi, entre cinq et six heures, rue de la Baume, en vue d'une petite porte de fer, la seconde, en venant de l'avenue Percier. Que vous en coûte-t-il d'aller voir ? Personne ne le saura, si ce que nous vous disons n'est pas vrai, et, dans ce cas, vous serez rassuré définitivement..."

Le correspondant mystérieux, homme ou femme, qui signait sa lettre: Prudence, était certes un psychologue assez avisé. Les deux arguments qui terminaient décidèrent Maxime. L'un s'adressait aux moins nobles sentiments: "Personne ne le saura." Mais que vaut notre conscience, la plupart du temps, isolée de la conscience universelle ? L'autre argument faisait miroiter l'espoir de la délivrance: c'était le flacon de morphine montré au néphrétique à qui l'on dit: "Vous ne souffrirez plus après la piqûre..." A cinq heures, il était rue de la Baume. Il vit entrer celle qu'il prit pour Maud; il attendit cinq quarts d'heure devant la porte de fer, quand elle fut entrée. Cinq quarts d'heure durant lesquels il eut la certitude que Maud était là, dans les bras de Suberceaux... Cinq siècles ? Point. Ce ne fut ni long ni court, ce ne fut pas du temps à proprement dire: toute catégorie de succession avait disparu: il souffrit à chaque seconde tout son martyre... Qu'on imagine, après cette passion, la résurrection de ce damné, quand il constata, de ses yeux, que la femme entrée chez Suberceaux n'était point Maud. Non seulement cela le rassurait pour cette fois, mais, du coup tout était expliqué: on prenait pour Maud une autre femme. La lettre anonyme avait bien dit: Maxime ne pouvait être plus complètement rassuré.

Et cet incident, d'apparence romanesque, n'était même point ce que notre ignorance des causes appelle ordinairement le hasard. Comme tous les voluptueux professionnels, Julien, sachant l'incertitude des rendez-vous de Maud et leur rareté, avait des doublures à ce premier rôle,  des obéissantes qui venaient au moindre signe et occupaient les heures devenues libres, atroces d'énervement. Dès que Maud implorée par lui l'avait averti qu'elle ne venait pas, il avait télégraphié à Juliette Avrezac, ou plutôt à Mme Duclerc leur intermédiaire complaisante, et la jeune fille était venue, docilement, trop heureuse de ce rendez-vous inattendu dans le délaissement où, depuis longtemps, l'abandonnait Julien.

Maxime regagna l'hôtel des Missionnaires, ce soir-là, ivre de cette excessive joie dont la fièvre intense emprunte l'aspect de la folie. Sa mère et sa soeur l'attendaient, pou le dîner qu'ils prenaient à une petite table, dans la salle commune du rez-de-chaussée, parmi les vieilles dames à coques blanches, les bonnes soeurs, les grands ensoutanés barbus, convives habituels de la maison.

Maxime embrassa les deux femmes avec un élan d'allégresse qu'elles ne lui connaissaient plus, qui les rasséréna, les remplit d'une joie fiévreuse, presque égale à la sienne: c'était le fils, le frère perdu qu'enfin elles retrouvaient. Les vieilles dames à cheveux blancs, les prieures en cornette, les grands gaillards à barbe et à soutane se scandalisèrent quelque peu, sans doute, de la gaieté qui régnait à cette table de trois convives, si morne d'habitude, et où l'on osa, ce soir là, -- un samedi, jour de demi-pénitence ! -- déboucher une bouteille capsulée d'étain, d'où s'émulsionnait un liquide sucré, et qui portait sur le cartouche de sa panse une image pieuse avec ce titre surprenant: Véritable Champagne Saint-Joseph.

Par une miséricorde de la destinée, cette griserie joyeuse de Maxime ne se dissipa point aussitôt. Elle fut durable. Le doute était mort. Son coeur contenait à la place un immense besoin de s'humilier aux pieds de Maud, de lui confesser son péché contre elle: à nul prix il n'eût consenti à garder sur sa conscience cette faute et ce secret. Quand, le lendemain, il eut avoué, et que le premier baiser un peu consenti de Maud eût scellé la rémission, sa fièvre s'apaisa. La journée s'acheva dans cette parfaite accalmie; tout conspirait pour l'embellir: le sourire du ciel, la sérénité des visages, l'espoir d'un bonheur proche où chacun prendrait sa part. Rentré dans sa chambre de séminariste, vers onze heures du soir, Maxime ne chercha pas à s'endormir. Il voulait prolonger dans le silence de cette nuit traversé par des vols de carillons, par les sonneries d'heures aux campaniles des chapelles voisines, la béatitude de son coeur enfin comblé. Le crépuscule du matin bleuissait les fenêtres quand il s'endormit.

A la même heure, Suberceaux, rentré chez lui, ruiné et calme, fermait ses yeux sous le poids d'un sommeil pesant où seule vivait cette foi: "Le mariage ne se fera pas..."