IV
L'obsession de cette pensée: "Le mariage ne se fera pas, il ne doit pas se faire," fut l'unique clarté qui luisit dans le cerveau de Julien, au réveil: tout le reste était l'incohérence, la nuit. Un tel état mental est celui des monomanes impulsifs, si curieusement et si scientifiquement étudiés aujourd'hui, qui se lèvent un matin, sortent, marchent droit devant eux... au suicide, au vol, au meurtre, mystérieusement contraints et vraiment irresponsables. Mais ce que la science n'a pas assez dit, -- parce qu'elle choisit surtout ses sujets d'observation dans le peuple, où la monomanie a des manifestations simples, -- c'est que presque tous les êtres vivant de cette vie de luttes, de plaisirs, d'émotions factices, violentes et répétées, qui est la vie des capitales modernes, c'est-à-dire des grands marchés d'argent, de gloire et de débauche, -- presque tous ces êtres portent le germe d'une monomanie impulsive. On est surpris de voir éclater brusquement l'événement: le meurtre commis sur l'amant par le mari réputé le plus complaisant; le coup de revolver du viveur qui se "liquide", après une soirée de thé, de placides conversations, de poker inoffensif, au club; la débâcle dans l'ordure d'un grave personnage après trente ans de tenue.
L'idée fixe de Julien le poussa à se hâter à se mettre en mesure de rejoindre Maud ou Maxime, ou tous les deux s'il se pouvait, à provoquer la catastrophe. Et tout de suite des paroles d'Hector lui revenaient à la mémoire: "Maxime tous les jours à déjeuner... arrive par un train du matin..." et le nom, le lieu de Chamblais devinrent le pôle de son impulsion. Il s'habilla assez prestement: il ne méditait plus, il ne pensait plus, il ne souffrait pas non plus. L'horrible névralgie de son âme était assourdie, stupéfiée, sinon apaisée. Comme son valet de chambre, étonné d'être sonné à cette heure matinale, lui disait:
-- Monsieur me permettra-t-il de lui demander si Monsieur va se battre ?
Il sourit assez gaiement.
-- Non, Constant, je vais seulement à la campagne.
Et c'était vrai: il n'en savait pas plus long pour le moment.
En glissant sa montre dans le gousset de son gilet, il lut l'heure: neuf heures passées de quelques minutes. "Je n'ai dormi que trois heures. Constant a raison. Il est bien tôt..." Le mécanisme de sa mémoire fonctionnait docilement au service de son impulsion: il se rappela que des trains partaient toutes les "heures cinq" et toutes les "heures trente-cinq", à la gare du Nord. "J'arriverai un peu tôt... vers dix heures et demie." Qu'importe ? Il voulait être là, s'interposer entre Maud et Maxime, le plus vite possible. "Oui... voir Chantel." Le voeu instinctif de son coeur se formulait. Voir Maxime. Pourquoi ? Pour le tuer ? Pour le supplier ? Pour le convaincre ? Cela, il ne le savait pas encore. "Il faut que je le voie." C'était maintenant une formule aussi indiscutable pour lui que l'autre, tout à l'heure: "Il ne faut pas que Maud se marie."
Il arriva à la gare du Nord quelques minutes avant le départ du train de neuf heures et demie. Peu de monde encore; il fut seul dans son compartiment. Quand le train s'ébranla, Julien commença à réfléchir. Les yeux de sa raison s'habituaient insensiblement à cette clarté de l'idée fixe qui d'abord l'avait ébloui. Il entrait dans l'action; il commença à voir, avec la netteté et la sûreté de l'instinct, ce qu'il allait faire.
Dans moins d'une demi-heure, il serait à la gare de Chamblais. Il se rappela le décor: la petite gare rouge et jaunâtre, dressée, presque isolée, dans un paysage de plaine, ceint par des moutonnements de forêts... Il se rappela la traverse dont lui avait parlé Hector, le sentier sous bois qui menait à une porte lattée. Par là passait Maxime. Irait-il l'attendre dans ce chemin, comme un voleur ? Cette seconde nature que créent à un homme de longues habitudes de correction raffinée se révolta contre l'ignominie. "Non... ce n'est pas possible... Mais je peux l'attendre à la gare. Il faudra bien qu'il passe devant moi." Il songea tout à coup que peut-être Maxime viendrait en voiture... La certitude de l'instinct protesta: "Non... il viendra par le train... je le verrai..." Et tout de suite il eut résolu ce qu'il ferait: attendre à la gare l'arrivée du train, se mêler aux gens qui descendaient, aborder Maxime tout naturellement... Ne se connaissaient-ils pas assez ?... Que se passerait-il alors entre eux, immédiatement après l'abord ? Cela encore, Julien ne le savait pas. Il espéra secrètement, en ce moment où il essayait de dérober son secret à l'avenir, un mouvement d'impatience de la part de Chantel, un prétexte quelconque à duel. Ah ! se battre avec lui ! le tuer ! le tuer... Tout finir sans recommencement possible, d'un coup d'épée ! L'évocation de sa fièvre avait changé, il voyait maintenant en face de lui un plastron de chemise, un fer croisé... Quiconque a pressenti une rencontre avec un homme vraiment haï se ressouviendra de ce brusque élan de férocité, de cette ardeur de la brute humaine vers le sang d'autrui. Quelques pouces de lame dans le poumon ou dans le coeur, et c'est fini; l'obstacle est franchi, la route est libre. Julien désira cela passionnément; il se délecta à ce désir, presque amoureusement; il eut la tristesse d'un réveil après un songe heureux quand l'arrêt le rappela à la réalité. Il était arrivé à Chamblais.
L'attente du train suivant, ces minutes de vie perdues à errer dans la salle de la petite gare, ou sur le trottoir qui bordait la façade du côté du bois, passèrent vite, tant était intense sa préoccupation; il ne se laissait pas de penser, de repenser coup sur coup la minute prochaine où il se retrouverait face à face avec Maxime.
Sensation fréquente dans le rêve, dans le délire de la fièvre, ces recommencements consécutifs figé, distrait de tout, absent de la réalité, hypnotisé par ses imaginations. Et il lui apparut là, vraiment, comme le fantôme de sa destinée hostile, dressé sur le seuil du chemin qui le menait à Maud, décidé à le lui barrer. Telle fut la première pensée de Chantel -- et, sur-le-champ, il la corrigea... "Mais si... c'est bien moi qu'il attend... c'est pour l'affaire d'avant-Hier... la petite Avrezac..." Le jeune fille affolée avait dû le reconnaître, se plaindre à son amant, qui venait, maintenant, lui demander raison. Il ne remarqua pas combien étaient singuliers le retard et le lieu de cette démarche.. Il n'eut pas de doute. Il faut songer qu'en ce moment Maxime était confirmé dans une foi absolue en l'innocence de Maud, et croyait, pour l'avoir surpris de ses yeux, que Suberceaux était l'amant de Juliette Avrezac.
Il aborde Julien:
-- Monsieur, vous m'attendiez ?
L'imprévu de cet abord fit hésiter Suberceaux une seconde... une seconde, un rien, mais il y perdit l'offensive qu'il méditait. Il se reprit aussitôt, pourtant; il montra de nouveau le masque d'indifférence ironique dont l'habitude d'être épié par ses adversaires revêt la physionomie de quiconque a un grade, une fonction exceptionnels dans la bataille pour la vie.
-- Je suis bien aise de vous rencontrer, monsieur de Chantel, répliqua-t-il. Vous allez sans doute...
-- A Chamblais ? oui, monsieur. Mais j'ai un peu de temps devant p. 311
moi... et, si vous voulez, nous nous expliquerons sans retard.
Suberceaux dit:
-- Comme vous voudrez.
Les quelques voyageurs s'étaient dispersés déjà, emportés par les voitures publiques vers le village, situé à l'opposé des bois, dans la vallée de l'Oise.
Maxime et Suberceaux se dirigèrent du côté du bois. Ils ne se parlaient pas, gênés par le large vide qui les environnait, comme si le paysage nu les eût guettés. L'homme ne se sent point en sûreté pour exprimer sa pensée confidentielle, sinon dans les espaces étroits et clos. Dès qu'ils eurent franchi la lisière des premiers taillis, dans le chemin qui menait au château d'Armide, ils ralentirent le pas.
-- Monsieur, dit Maxime, je tiens à vous faire part de mon sentiment, avant toute demande d'explication; cela me permettra de vous dire en pleine liberté que je regrette sincèrement ce qui s'est passé. J'ai agi sous l'empire d'une émotion violente qui ne raisonne pas, -- que vous devez comprendre... Je fais... toutes mes excuses à... la personne en question. Voilà.
C'est une caprice ironique de la Destinée, ces malentendus qu'elle fait planer parfois sur les rencontres les plus tragiques: et cette ironie les rend plus tragiques encore.
Julien ne comprit point ce que Maxime voulait dire. Mais il ne lui vint pas à l'esprit qu'il pût s'agir d'une autre femme que de Maud. Juliette Avrezac était si loin de sa pensée en ce moment et toutes les femmes, hors Maud de Rouvre ! Il comprit seulement que l'ancien officier prenait posture d'excuse et de dérobage. Et, habitué à dominer les autres hommes, à les passer outre, cela ne l'étonna pas.
-- Alors, monsieur, demanda-t-il avec hauteur, si ce sont là vos sentiments, qu'allez-vous faire chez Mme de Rouvre ?
Maxime, cette fois, soupçonna l'erreur.
-- Je crois décidément, répliqua-t-il avec rudesse, que nous ne parlons pas de la même personne. Je veux dire, moi, la jeune fille que vous avez reçue chez vous, ou du moins qui est sortie de votre maison, à six heures, il y a quelques jours.
-- Juliette Avrezac ?
-- C'est vous qui la nommez.
-- Eh bien ! qu'est-ce que cette petite a à faire ici ?
-- Ah ! vous ne savez pas ce qui s'est passé ? Ce n'est pas mon rôle de vous l'apprendre. J'ai été induit en erreur. C'est de cette erreur que je m'excuse auprès de Mlle Avrezac, et comme il n'y a pas apparence que je la rencontre, je vous en charge, si vous voulez. Voilà tout ce que j'avais à vous dire. Maintenant, puisqu'il ne s'agit pas de cette jeune fille, je vous demande à mon tour ce que vous me voulez, monsieur, et pourquoi je vous trouve sur mon chemin ?...
Suberceaux, sans rien dire, guettait l'irritation croissante de Maxime, guettait le mot, l'insulte à relever. Il guettait si évidemment que Maxime s'en aperçut. Maxime frémit de l'envie brutale de lutter entre mâles, dans cette forêt, la même envie qui avait, l'heure d'avant, fait palpiter Suberceaux. "Une affaire entre nous, et Maud est déshonorée..." Cette pensée l'arrêta. Il résolut qu'il ne se battrait pas avec Julien, et ce fut résolu formellement, définitivement, comme tout ce qu'il décidait.
-- Au fait, peu importe, fit-il. Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire.
-- Mais pas du tout, monsieur, répliqua vivement Suberceaux. Ce n'est pas fini. Comment ! vous vous permettez de surveiller ma maison, vous faites subir à une femme un espionnage odieux...
-- Arrêtez, monsieur, interrompit simplement Maxime. Ne cherchez pas l'occasion d'une affaire. Je ne veux point me battre avec vous. Donc, pas d'injures ! Vous pensez de moi ce que je pense de vous là-dessus: ni l'un ni l'autre nous ne reculons devant un coup d'épée... Je ne me battrai pas avec vous avant d'être le mari de Mlle de Rouvre; voilà qui est clair, n'est-ce pas ? et vous comprenez mes raisons... Après, quand Mlle de Rouvre sera ma femme, je serai tout disposé à vous rendre raison. Croyez-moi, laissez cela, laissez-moi.
Ce fut dit si net, si ferme, que Julien comprit qu'il n'y avait pas à s'obstiner; il fut obligé de se rendre cette terrible justice, châtiment des caractères qui se sont compromis devant leur propre arbitre: "S'il refuse publiquement de se battre avec moi, ce n'est pas lui qui sera déshonoré !"
Et le grand désespoir de la veille, dont l'avait momentanément délivré la résolution de se mettre en travers du chemin de Maxime, -- à présent que le moyen si simple d'un duel lui échappait, de nouveau s'abattit sur lui.
Les deux hommes, sans plus rien dire, marchèrent quelque temps le long de l'allée. Malgré tout, Maxime désirait que Suberceaux parlât encore, effaré devant le réveil des affreuses hésitations assoupies. D'accord, tous deux s'arrêtèrent et se considèrent. Ils comprirent, après ce coup d'oeil échangé, qu'ils allaient enfin se dire tout, savoir le fond de l'âme l'un de l'autre, et que cette explication était nécessaire. Il y eut, à cette éloquente déclaration que se firent leurs yeux, une promesse réciproque de trêve. C'était l'entente passagère de deux consciences d'hommes, adverses, hostiles, contre la torture infligée par une même femme. Le jouisseur sans moralité qu'était Suberceaux, l'espèce de saint laïque qu'était Maxime de Chantel s'allièrent un instant.
-- Monsieur de Chantel, dit Berceaux presque à voix basse, son masque d'ironie mondaine tombé, n'allez pas à Chamblais !
Et il y eut de l'anxiété, pas de colère, dans la réplique de Maxime, ce simple mot:
-- Pourquoi ?
-- Ne me faites pas parler. A quoi bon ? Vous me croyez à présent, j'en suis sûr. Retournez à Paris, retournez dans votre pays. Tâchez d'oublier ce que vous avez vu et entrepris ici.
Maxime, lentement, avançait toujours. Suberceaux lui mit la main sur le bras, d'un geste où il n'y avait plus de menace, aucune contrainte, une sollicitation convaincue, seulement:
-- Vous ne pouvez pas épouser Mlle de Rouvre. Voyez, je vous parle sans colère. Croyez-moi. Vous allez à une catastrophe. Retournez. N'allez pas plus loin.
-- Oh ! mon Dieu ! murmura Maxime.
Il souffrait si cruellement qu'il ne songeait plus à dissimuler.
-- Retournez chez vous, reprit Suberceaux, allez-vous-en. Laissez-moi seul en face de Maud. Vous n'avez pas le droit de l'épouser... ni elle...
Un cri de détresse s'étrangla dans la gorge de Maxime:
-- Ah !... ce n'est pas vrai ! Vous mentez... Je me battrai avec vous, maintenant... Je vous tuerai... misérable !
Suberceaux secoua la tête:
-- A quoi bon nous battre ? Tout est fini, maintenant que vous savez. Maud est ma...
Il détourna avec son bras, habitué aux luttes, l'élan de Maxime qui se précipitait sur lui, et l'arrêta court en disant:
-- Chut !... la voici...
Une tache mauve flottait, ensoleillée, au delà du coude de l'avenue, et s'avançait. Ils continuèrent à marcher à sa rencontre. Et soudain, Maud les aperçut.
Elle tressaillit: sans savoir comment s'était machinée cette rencontre, elle avait compris que l'heure, tant de fois présagée, où les deux hommes s'expliqueraient en sa présence, -- que cette heure venait d'échoir.
Elle ramassa son énergie, recueillit son sang-froid de lutteuse, résolue à passer outre, à continuer sa route en avant, par-dessus l'obstacle, s'il le fallait. "Peut-être Maxime e sait rien... Alors, rien n'est perdu... S'il sait, c'est fini. Eh bien ! tant pis: ce sera fini ! Mais je resterai "moi", quand même !" Rester soi, c'était ne pas abdiquer son attitude d'aventureuse bravoure qui marche sans regarder en arrière, toujours résolue. "Ni celui-ci ni celui-là ne me feront plier," pensa-t-elle encore en observant les deux hommes. Et, masquée d'impénétrable indifférence, elle attendit leur lutte, devant elle, pour elle. Le plus troublé, certes, fut Suberceaux qui subitement entrevit l'abîme où ses espoirs allaient crouler: "Jamais Maud ne pardonnera !..."
Maxime, lui, s'était ressaisi.
-- Maud, dit-il, la voix tout de même entrecoupée, j'ai trouvé, en venant ici, M. de Suberceaux sur mon chemin...
Suberceaux, blême d'émotion, essaya de parler, si troublé que sa bouche se tordit sans proférer une parole. Maud le regarda, et ce regard le fit reculer.
-- Qu'est-ce qu'il vous a dit ? demanda la jeune fille en ramenant sur Maxime ses yeux où elle mit de la douceur.
-- Il m'a dit... il allait me dire, du moins, car je ne lui ai pas permis d'achever, que vous aviez été sa ... (le mot se brisa dans un sanglot sec) sa... maîtresse.
Elle marcha à Suberceaux et demanda:
-- Tu as dit cela ?
Il ne nia pas. Il balbutia seulement son nom:
-- Maud...
Sans proférer un mot de reproche, elle le regarda encore, un long moment, avec des yeux qui changeaient, se chargeaient d'hostilité et de mépris. Puis, d'un seul geste en coup de fouet, elle lui sabra le visage de son ombrelle, qui se brisa en deux, lacérant la peau qui saigna.
-- Va-t'en ! dit-elle, jetant les morceaux à terre.
Il tremblait comme un enfant qu'on vient de châtier. La brève douleur de ce cravachement, pourtant, lui fut chère, il chercha la caresse dans cette brutalité. Mais le regard de Maud, arrêté sur lui, lui ôtait toute force... Il ramassa son chapeau d'un geste machinal.
-- Va-t'en ! répéta Maud.
Lentement, il remit son chapeau bossué, sali de terre. C'était douloureux, affreux, cet écroulement brusque de la dignité d'un homme sous l'impérieuse violence d'une femme, et le coeur de Maxime, à ce spectacle, se leva d'indignation. Lui, Suberceaux, ne voyait plus Maxime, ni l'endroit où il était; il ne voyait que Maud, et peu lui importait d'être humilié. Il ne pensait que ceci: "Maud irritée... et la seule chance d'être pardonné, obéir, obéir vite."
-- Va-t'en !
Il ne demanda plus rien; humblement, comme une bête battue, il partit, sans hâte... Maud et Maxime le virent s'éloigner à pas lents; il ne se retourna pas, il ne regarda pas en arrière... Oui, c'était navrant et horrible; Maxime en souffrit dans sa dignité d'homme pour l'homme qui partait ainsi flétri et battu par une femme, dans l'effroyable déchéance où s'effondrent tôt ou tard ceux dont l'amour-débauche a lentement usé la volonté, dissous le sens moral, derrière l'apparence façade d'ironie et d'insolence.
Courbé, chancelant, méconnaissable, Maud et Maxime le virent disparaître au coude de l'allée. Ils étaient seuls. Si Maxime eût jamais senti fléchir son courage, son vouloir de ne pas abdiquer, l'exemple effrayant de Suberceaux l'eût ranimé. Ralliant toutes ses énergies, il se redressa et sa voix ne tremblait pas trop quand il prononça:
-- C'est à mon tour de partir, n'est-ce pas ?
Ils se regardèrent un instant. Sans savoir quoi, ils sentaient bien qu'ils avaient encore quelque chose à se dire; qu'ils ne se quitteraient pas ainsi. Maud, sans doute, pensait: "Il dépend de moi de le reprendre... Essayerai-je ?" Mais sur cette âme d'aventurière héroïque, point vulgaire, bien que dévoyée, la vue de Suberceaux effondré et fuyant avait eu le même contre-coup que sur Maxime. Le mensonge la dégoûta subitement.
-- Écoutez-moi, Maxime, dit-elle. Je ne veux vous dire qu'un seul mot. Je ne vous ai pas trompé: c'est cet homme qui a menti; je n'ai jamais été sa maîtresse. Vous me croirez, car j'ajoute qu'il m'a aimée, que je l'ai aimé... que je l'aimais peut-être encore hier. Donc, tout est fini, n'est-ce pas ? Je ne cherche pas à vous persuader, à vous retenir malgré vous.
Il n'est point d'amant sincère qui n'eût, à ces paroles, entrevu la lueur d'une espérance.
-- Alors, fit Maxime...
Et ses yeux, des yeux d'amant toujours, d'amant passionné, imploraient une explication complète, rassurante.
Pour la première fois peut-être, Maud comprit le leurre de cette prétendue dignité personnelle qu'elle avait cru conserver parmi les compromis et les duperies. Il n'y avait pas moyen, l'eût-elle voulu, d'expliquer la vérité à Maxime. Il eût fallu mentir, encore mentir.
-- Ce qui s'est passé entre lui et moi, reprit-elle, dans un violent besoin de sincérité, de rachat devant soi-même, non... ne me le demandez pas. Je ne puis pas vous le dire. Il vaut mieux pour vous que vous ne restiez pas ici, que vous ne pensiez plus à moi.
L'horreur de la séparation imminente fit pâlir Maxime. Une fois encore, il voulut espérer. Tous deux, lentement, s'étaient remis en marche vers le château:
-- Maud, je ne suis venu dans votre vie que depuis bien peu de temps. Le passé ne m'appartient pas, je n'ai pas de droit sur lui. Puisque... Puisqu'il a menti, pourquoi me défendre de penser à vous ?
Elle le regarda, reprise d'hésitation, elle aussi... Ce fut une minute fatidique, le tranchant du destin dont parle le Tirésias de Sophocle. Maxime reprit:
-- Si je vous aimais assez pour vous pardonner ?
Ce mot de pardon rompit brusquement la trêve; Maud fut décidée d'un coup.
-- Je ne veux pas de pardon, répliqua-t-elle. Croyez-moi, Maxime, quittons-nous. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous ai dit: "Partez !" à un moment où, peut-être, j'aurais pu vous ressaisir. Il ne faudra pas penser à moi haineusement. Vous me le promettez ?
Maxime comprit, au sérieux de ces paroles, que vraiment l'adieu était formel, qu'il fallait se quitter.
-- Je vous le promets, dit-il, la voix grave et troublée.
-- Adieu !
Et ce fut tout. Il la vit s'éloigner: la tache mauve s'estompa quelque temps à travers les pousses feuillues des taillis, puis s'effaça. Alors, alors seulement il comprit que son rêve était fini, que Maud était perdue.
Une statue, près de là, dans un enfoncement de l'allée, une Hébé de marbre versait dans sa coupe ronde une invisible liqueur; au pied de la statue, il y avait un banc. Maxime s'assit sur le banc et, le front sur ses mains, s'écroula dans l'abîme de cette idée fixe: "Maud est perdue... Maud n'existe plus !"
Maud n'existait plus: à sa place, il voyait maintenant, les écailles tombées de ses yeux, une fille pareille aux autres filles de cet affreux monde, sans pudeur, sans croyances, où elle vivait, et dont il l'avait mise à part, parce qu'il l'aimait. Le mot d'Hector le Tessier: demi-vierge ! lui traversa la mémoire, et il sourit d'amertume. Elle aussi, l'idole, l'épouse choisie, une demi-vierge ! Car il comprenait tout, à présent, préparé à la soudaine évidence par les longues angoisses des doutes antérieurs. Aimer une telle âme, désirer un corps ainsi pollué, non !... C'était si impossible à cet être simple et sain, qu'il n'eut pas même l'idée de courir à cette maison, toute proche, où elle s'en était retournée, de la rejoindre, de la reprendre. Vraiment il ne l'aimait plus, il ne la voulait plus: elle pouvait appartenir à qui il lui plairait: la jalousie ni le désir ne le tourmenteraient plus... Sa souffrance, et elle était l'agonie même ! c'est que quelqu'un était perdu irréparablement, était mort; quelqu'un en qui il avait cru, qu'il avait adoré. Elle était morte, la fiancée, l'amante: il la pleurait comme une morte...
Et toute sa vie il la pleurerait.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le soir même, Maud de Rouvre était réinstallée à Paris. Sa résolution, comme toujours, avait été prompte et définitive. Après avoir quitté Maxime, elle avait regagné le château d'Armide, s'était enfermée seule dans sa chambre et, là, avait considéré les événements comme un chef d'armée inspecte ce qui lui reste de troupes après une défaite. Car pourquoi chercher de vaines dissimulations ? C'était une défaite, la ruine d'espérances précieuses. Reconquérir Maxime, elle n'y songea même pas. Si, près d'elle, au moment de la perdre pour toujours, il avait pu hésiter une seconde, certes, maintenant, dans la solitude, il s'était déjà repris. "Il ne m'oubliera jamais, mais jamais il ne reviendra !" Jamais ! Ce mot épouvante tellement notre humanité que la rancune de Maud fut traversée de tristesse.
Maxime disparu, que faire de sa vie ? Recommencer la lutte pour le mariage ? C'était possible. Seulement les chances de succès étaient largement entamées par l'échec présent. "Vont-ils être contents, ceux qui me guettent, Aaron, la Ucelli, et tous les petits claqués qui paradaient à la maison !..." Elle eut un instant de lassitude découragée à prévoir une nouvelle campagne pour le mariage, avec l'échec probable encore au bout de l'effort. "C'est donc impossible, maintenant, de se marier ?" Recommencer ! et comment ? Où trouver l'argent pour continuer à dépenser comme hier, où trouver trois cents louis par mois ? Déjà toute sa fortune personnelle était mangée... La rentrée à Paris, c'était la banqueroute avérée, l'assaut des fournisseurs que l'espoir du mariage riche avait fait patienter, la saisie...
"Oh ! cela... jamais !"
Alors, que faire ? Elle n'envisagea même pas l'hypothèse d'un mariage avec Suberceaux. La rancune avait trop exalté sa fierté pour laisser parler encore la voix du désir: et maintenant c'était de lui, et non de Maxime, qu'elle souhaiter se venger. "Oui... lui faire du mal..." Elle voulait lui briser le coeur, pour le mal qu'elle avait souffert de sa trahison. Or -- elle y songea tout de suite -- la vengeance était à sa portée, avec la solution immédiate de tous les ennuis d'argent, avec l'avenir assuré. "Maîtresse d'Aaron..." Soit ! Dans cette lutte entre trois hommes, pour sa conquête, elle appartiendrait au plus tenace, au plus habile, à celui dont les lentes et sûres machinations avaient déjoué, anéanti l'effort des deux autres. "Maîtresse d'Aaron !" Elle prononça tout haut ces mots horribles, imaginant le désespoir de Julien s'il les entendait, et la joie de faire ainsi souffrir l'homme qu'elle accusait de sa déchéance triompha de l'horreur inspirée par l'odieux amant qu'elle acceptait.
Désormais, elle fut résolue. D'abord il fallait partir, rentrer à Paris pour quelques jours, presser le mariage de Jacqueline avec Lestrange, puis quitter la France, aller passer un mois ou deux à l'étranger avec Mme de Rouvre. On ne se fixerait de nouveau à Paris que sûre de l'avenir, la vie restaurée, rebâtie à neuf.
"Il y aura quelques mauvaises années... mais je saurai bien le tenir en bride, le juif !... Il est marié, mais on divorce. Et un jour, qui sait ? -- On ne chicane pas sur le passé d'une femme de banquier, quand elle a huit cent mille francs de rente."
Elle sonna Betty:
-- Faites les malles, Betty. Ce soir, nous couchons à Paris.
Et comme, l'instant d'après, Mme de Rouvre affolée, ne comprenant rien à cette révolution imprévue, tombait dans la chambre, pleine d'émoi et de questions, Maud répliqua brièvement:
-- Nous partons parce qu'il faut partir; entends-tu ? il le faut. Je t'expliquerai cela à Paris. Pour le moment, je n'en ai pas envie. Crois-moi sur parole. Il le faut ! Dépêche-toi.
-- Mais nos amis Le Tessier qui viennent dîner ?...
-- Ils verront bien que nous ne sommes pas là. D'ailleurs, je vais leur télégraphier.
-- Mais Mme de Chantel et Jeanne ?
-- Mme de Chantel et Jeanne ne viendront pas.
Cela l'exaspérait, cette série d'interrogations et d'effarements, à mesure que la nouvelle du départ passait, dans la maison, d'une personne à une autre. Etiennette s'en aperçut, ne questionna pas. Jacqueline dit seulement:
-- Oh ! moi, ça ne m'étonne pas, j'attendais le coup. Ma malle est faite. Je campais !... Qu'est-ce que tu comptes faire à Paris ? demanda-t-elle à Maud, non sans ironie.
-- Je ferai ce qui me conviendra, répliqua Maud.
-- Naturellement. Je te prie seulement d'attendre que je sois la légitime épouse de Luc... Après, c'est ton affaire.
V
"Élevée par une mère qui n'a cessé de vous donner l'exemple de la piété la plus sincère, ayant eu le bonheur de grandir près du foyer, sans vous en éloigner jamais, sans autre compagne que votre soeur aînée, vous allez, ma fille, quitter ce foyer pour la première fois au bras de votre époux; et certes, jamais le blanc vêtement, le voile pudique, l'odorante couronne de l'épousée ne furent des symboles plus fidèles de ce coeur d'enfant pure que vous apportez à votre époux. Oh ! s'il est doux à l'ami de vous consacrer épouse, à cause de l'affection que je porte à votre famille, quelle joie pour le pasteur, mon enfant, de bénir une union rappelant par la grâce, la jeunesse, l'innocence de l'épousée, les mariages bibliques de Rébecca et de Ruth..."
Ces paroles que le vénérable Mgr Leverdet, évêque de Sfax, ancien ami de M. de Rouvre, laissait tomber doucement le long de sa barbe grise, Hector Le Tessier peut-être était le seul à en goûter la terrible saveur d'antinomie, parmi l'assistance nombreuse, élégante, mais point trop recueillie, qui emplissait la nef de Saint-Honoré d'Eylau. Jacqueline de Rouvre, la mariée, Luc Lestrange, le marié, se tenaient toutefois comme il convient: elle, atténuant par une immobilité voulue des gestes et des traits sa mutinerie de gamine; lui, un peu nerveux, un peu plus pâle que de coutume, mais nullement gêné par ce décor d'église pour songer ardemment, fiévreusement à la possession prochaine du petit être troubleur et vicieux vêtu de tulle et de satin, assis à côté de lui sur des velours rouges crépinés d'or.
Dans l'assistance, où le Paris politique coudoyait le Paris fêteur, la solennité du lieu, le caractère de la cérémonie, l'allocution même de l'évêque célébrant n'empêchaient ni les entretiens à voix basse, ni cette préoccupation de suivre les intrigues à travers tous les incidents de la vie qui est, pour le dilettante, un des amusements de l'amour à Paris.
Comme en un bal, on s'était groupé là suivant l'élection des affinités. Le romancier Espiens avait accompagné la jolie Mme Duclerc, dont le mari, fidèle à ses coutumes, demeurait invisible. Dora Calvell à peine entrait dans l'église et s'installait, chaperonnée par Mlle Sophie, que Valbelle quittait Hector Le Tessier pour la rejoindre et s'asseoir tranquillement derrière elle. Puis, tout de suite, lui penché sur le dossier du prie-Dieu, elle, sa jolie tête d'oiseau des îles demi-détournée, le petit livre de messe entre-clos devant ses lèvres, continuaient en public ce "flirt" insouciant qui faisait la joie ironique de leurs amis, flirt sans cesse aggravé depuis le jour où Valbelle avait commencé le portrait de Dora. Marthe de Reversier avait traîné là son nouveau courtisan, un certain comte de Rothenhaus, Autrichien attaché à de vagues ambassades, petit, chauve, les yeux bridés, qui devait quelques succès de femmes à une supériorité extraordinaire au jeu du tennis, laquelle lui avait valu le surnom de "roi de Puteaux". Pâle, immobile, ses larges yeux d'hystérie fixés sur le choeur, Madeleine de Reversier ne priait pas, ne parlait pas, ne remuait pas, mais regardait, regardait éperdument l'estrade où s'érigeaient les sièges des époux.
Cependant l'évêque disait:
"En maint endroit des Saintes Écritures, Dieu a manifesté qu'il ne condamnait point, -- loin de là, -- qu'il favorisait, qu'il bénissait l'amour réciproque des créatures, à condition qu'il demeurât lui-même le but suprême de cet amour. L'épouse chrétienne doit aimer en son époux, mademoiselle, le représentant immédiat de son Créateur..."
"Voilà un ménage, pensa Hector, où le Créateur sera assez mal représenté."
Mais en ce moment, observant Juliette Avrezac, assez proche de lui, il la vit rougir, puis cacher son visage de ses doigts gantés. Il se retourna du côté où il avait surpris le regard de la jeune fille: et là, debout à l'un des derniers rangs, parmi les chaises vides, il aperçut Julien de Suberceaux. La même impeccable élégance le revêtait toujours: mais son front blême et ravagé, son masque émacié par la fièvre, épouvantaient comme ces tristes visages de mourants qu'on entrevoit parfois derrière les vitres des hôpitaux.
"Que vient-il chercher ici ?" pensa Hector.
Sans avoir interrogé Maud sur les circonstances, Hector savait en somme ce qui s'était passé. Le soir même de la rupture, Maxime lui avait annoncé, sans détails, son départ pour Vézeris avec sa mère et sa soeur. Il avait témoigné son regret de quitter si brusquement ses amis; il avait fait promettre à Hector de venir le voir en Poitou dans le cours de l'été. Aucune allusion à Maud; son nom même n'avait pas été prononcé.
Ce brusque départ avait eu un effet qu'Hector n'en attendait pas: il lui avait révélé le vide où le laissait l'absence de Jeanne. Les premiers jours, il avait fait l'âme sourde, pour ainsi dire, refusant l'évidence. Puis il s'était gourmandé: "C'est trop absurde, voyons. Je suis bien sûr que cette petite m'est indifférente, que je vais l'oublier." Huit jours, dix jours passèrent ainsi, et ne chassèrent pas l'irritante sensation d'isolement, de vacuité. "N'importe, pensait-il, il faut que j'oublie." Il n'oubliait pas. Un soir, rentrant chez lui, énervé, mécontent de soi, il trouva une lettre d'une écriture inconnue, que tout de suite il reconnut. Elle disait: "Je sais bien que je fais quelque chose de très mal. Mais j'ai trop de chagrin, vraiment. Il faut que je sache si je dois entrer au couvent." Hector, au moment où il reçut la lettre, était seul: il se prit à couvrir le papier de baisers, et les caractères timides que la main de Jeanne y avait tracés. Après, il se railla. "Je suis bête comme un collégien. C'est idiot à mon âge et avec l'expérience que j'ai des jeunes filles !" Mais sa conscience protestait: "Non, celle-ci n'est point pareille aux autres, tu le sais bien. Tu es vraiment sa pensée unique. Elle n'a jamais aimé, celle-là; elle n'a pas dépensé au hasard son coeur et son corps. Le mot de couvent qu'elle prononce n'est point une vaine parole: telle sera vraiment sa vie si tu ne la veux point..." Il ressentit pour elle une tendresse extrême. Puis, pardessus tout, la pensée que cette chère petite âme affectueuse souffrait en ce moment par sa faute lui fut insupportable. C'est la fêlure de l'égoïsme moderne, cette peur un peu féminine de la souffrance d'autrui.
Il écrivit le soir même à Maxime une lettre annonçant un voyage prochain à Vézeris. Il n'osai pas encore la démarche définitive. Mais, au fond il était résolu. Il savait bien qu'il se marierait. Et voilà pourquoi aujourd'hui, assistant au mariage d'une de celles qu'il avait baptisées les "demi-vierges", il était frappé, seul peut-être de tous les assistants, par l'effroyable contradiction des principes de ce mariage chrétien -- auxquels il croyait, lui sceptique et dilettante -- et des moeurs de ce monde jouisseur où il avait vécu.
L'évêque à barbe grise, en ce moment, entamait l'éloge de l'époux.
"Vous, monsieur, vous appartenez à cette élite de jeunes hommes que la confiance des chefs de l'État investit d'une partie de leur autorité. Habitué au gouvernement des peuples, vous savez que le principe de leur félicité est dans le bon ordre du foyer, dans le respect de la sainteté du mariage..."
Ces paroles extraordinaires tombaient sur la foule indifférente, qui seulement commençait à trouver le discours bien long. Les conversations ne se gênaient plus; des rires étouffés partirent du coin où quelques amis s'étaient groupés autour de Valbelle et de Dora. Hector pensait: "Quelle comédie ! Lestrange, gouverneur des peuples ! C'est du même ordre que l'innocence de Jacqueline et la sainteté de leur union. Pourquoi cette hypocrisie officielle ? Pourquoi ? Pourquoi ce décor de mensonge ? Pourquoi ces fleurs qui signifient "intégrité physique" sur le front de cette gamine vicieuse ? Pourquoi des promesses publique de fidélité entre gens bien résolus à prendre leur plaisir où il se trouvera ? Pourquoi l'appareil vénérable du mariage chrétien autour de cette association moderne qui n'a plus aucun des caractères spécifiques qui furent la beauté du mariage chrétien ?... Que vaut une société où les institutions et les moeurs ne peuvent s'atteler côte à côte que par de tels artifices ? Et combien de temps durera l'institution si les moeurs ne se réforment pas ?"
L'évêque achevait son allocution en parlant de la postérité nombreuse qu'il souhaitait au jeune couple. Autre guitare, encore ! Elle était bien résolue, la petite rousse vêtue de blanc, il était bien résolu, le déflorateur professionnel, à limiter leur postérité, après l'avoir différée d'abord de quelques années. Ils étaient résolus à cela, comme à s'offrir leur premier caprice de sens, comme à se quitter par la porte commode du divorce dès qu'ils auraient cessé de se plaire. Fécondité, fidélité, indissolubilité, -- tout ce qui faisait naguère si haut et si noble le mariage, qu'en restait-il à cette union de deux êtres égoïstes, à la jeune fille savante, l'esprit pourri, les sens en éveil, à l'époux dressé au mépris de la femme et de la famille ?
Enfin le discours de l'évêque s'achevait dans des voeux de prospérité. Toute la liturgie symbolique évolua sous les yeux, cette fois attentifs, de l'assistance: on guetta le glissement de l'anneau autour du doigt, on fit silence pour entendre le "oui" des époux... Et quand ces "oui" furent prononcés, quand l'évêque eut dit le Ego autem marito vos in Spiritu sancto, cette foule sceptique ou athée eut tout de même la sensation que maintenant une chose nouvelle, une mystérieuse alliance des âmes était réalisée, que Lestrange et Jacqueline étaient "mariés", -- obscure croyance au sacrement, tissée dans les âmes par vingt siècles de christianisme.
La distraction, l'inconvenance des entretiens, des rires, des frôlements, recommencèrent avec la messe et durèrent autant qu'elle. La quête fut un prétexte à réflexions et à sourires comme une entrée de premiers sujets sur une scène. Les deux garçons d'honneur étaient des attachés de cabinet, amis de Lestrange; les demoiselles d'honneur étaient Marthe de Reversier et Maud. Tandis que celle-ci passait de rang en rang, sa main traînant dans la main de son compagnon, les yeux naturellement se fixaient sur elle. Depuis son retour à Paris, elle n'avait rien dit à personne touchant la rupture de son mariage, et personne n'osait la questionner. "L'étonnante comédienne ! pensait Hector, la suivant des yeux. Si je ne le savais pertinemment, devinerais-je qu'elle est abandonnée, ruinée, condamnée aux pires expédients ?..." Elle passait, reine toujours, belle toujours à ce point qu'elle forçait l'admiration de ses pires ennemis, si émouvante que les hommes rougissaient en jetant leur offrande dans la bourse tendue... Hector l'observait... Elle arriva devant Julien de Suberceaux; l'offrande sonna dans la bourse: rien n'avait trahi l'émotion sur les traits de la quêteuse; mais lui, l'instant d'après, fléchissait, tombait à genoux sur le prie-Dieu.
Une voix dit, derrière Hector:
-- J'ai fait le tour de l'église. Etiennette n'est pas là. L'as-tu aperçue ?
C'était Paul Le Tessier. Il venait d'arriver et s'installait près de son frère.
-- Non, répliqua Hector. Je ne l'ai pas vue. On pourrait demander à Maud.
-- Oui, tout à l'heure, à la sacristie. Ça va finir bientôt, je suppose, cette fête de famille ?
-- Dans cinq minutes... Mais la séance à la sacristie sera longue.
Effectivement, le défilé fut interminable. Un long couloir coudé, fort obscur, conduisait à la petite pièce, vraie sacristie de province, où les nouveaux époux, flanqués de leurs parents, échangèrent avec l'assistance des politesses et des embrassades. Pourtant, grâce à l'obscurité du corridor, on prit patience. Les amies s'étaient vite rejoint; il y eut des isolements de couples dans l'angle des bahuts, des conversations à deux sur ce ton penché et murmurant qui est la langue du "flirt". Quelques-uns s'oubliaient tout à fait, traitant ce vestibule d'église comme une antichambre de bal, s'amusaient à des frôlements dont la presse de la foule était le prétexte. Rothenhaus contait à Marthe de Reversier, en présence de Mme Duclerc et de Juliette Avrezac, un bal de rapins, un bal "fin de siècle", auquel il avait assisté la nuit même, et où, entre autres divertissements, une fille nue avait été promenée sur une sorte de pavois autour de la salle, puis avait mimé sur la scène la danse du ventre...
-- Tous les journaux en parlent ce matin, disait-il, les yeux luisants de cette polissonnerie gloutonne qu'ont les étrangers à Paris. Il paraît que le parquet va s'en mêler... Je suis joliment content d'avoir vu ça... C'était colossal !
Près d'eux, Hector se tenait un peu à l'écart, causant à voix basse avec Suberceaux. Valbelle, en compagnie de Paul Le Tessier, de Mme Avrezac et du docteur Krauss, lutinait Dora, voulait absolument lui faire dire ses idées sur le mariage.
-- Oh ! moi, répliquait la petite, montrant l'émail merveilleux de ses dents parmi des roucoulements de rire, je vous assure que je ne suis pas pressée. C'est si bon de dormir toute seule dans son lit !
-- Eh bien ! disait Valbelle... Mais il y a d'autres systèmes que le lit pour deux. Avez-vous lu la Physiologie de Balzac ?
-- Balzac ? Qu'est-ce que c'est que ça ?... Je suis sûre que c'est encore un livre avec des gravures, comme celui que vous m'avez fait voir l'autre jour dans votre atelier. Vous savez, je ne veux plus regarder des affaires comme ça.
L'ignorance prodigieuse de Dora divertissait inépuisablement ses amis. Valbelle donna des explications sur le chapitre de la Physiologie du mariage auquel il avait fait allusion. Krauss, souriant dans sa barbe grise, proposa des inventions plus modernes; ils s'expliquait avec un accent américain prononcé:
-- C'est un système toute fait moderne... le lit qui se ouvre et s'approche à la volonté. Vous connaissez pas ? Nous avons en Amérique, beaucoup.
-- Oh ! bien, gardez-les, répliqua Dora. Ça c'est trop quaker, par exemple, trop Armée du Salut. C'est comme ces chemises de nuit...
Elle s'arrêta subitement et, cette fois, rougit. Les auditeurs se regardèrent en souriant.
-- Avançons, dit le peintre en glissant sous son bras le bras rond de Dora, qui, un peu confuse, lui faisait des reproches:
-- Vous vous moquez toujours de moi... Vous vous amusez à me faire dire des bêtises devant le monde. A la fin, je me fâcherai. Est-ce que c'est ma faute si je suis bête ?
-- Voulez-vous que je vous dise ? répliquait Valbelle. Eh bien ! je ne vous aime jamais tant que quand vous en dites, des bêtises...
-- Vrai ?
Et les yeux noirs s'alanguissaient de chatterie amoureuse.
-- Vrai. Ainsi, en ce moment, je vous adore. Et comme ils passaient sous la voûte noire de la sacristie, il frôla la nuque brune d'un baiser qui fit doucement gémir la petite créole.
Maud, irritée par le ridicule bourgeois du défilé, avait vite laissé sa soeur, sa mère, Lestrange et les parents, et s'était réfugiée dans une chapelle désaffectée, toute voisine, où Aaron vint aussitôt la rejoindre. Elle le reçut avec une froide politesse. Lui, comme toujours, obséquieux, aplati, essayait des privautés que Maud repoussait dédaigneusement.
Il balbutiait, de sa voix lippue:
-- Bien heureux... de cette cérémonie... qui me permet d'espérer que j'aurai mon tour, bientôt.
Et comme le visage de Maud se contractait, il avoua son inquiétude:
-- Vous n'avez pas changé d'avis, au moins ?
Ses yeux luisaient de la plus vile convoitise.
Maud répliqua:
-- Je vous ai dit que j'acceptais le marché.
Il baissa la tête sous ce mot. Puis, avec volubilité, assourdissant sa voix:
-- Les dernières traites ont été réglées ce matin. Quant à l'hôtel de la rue Alphonse de Neuville, j'ai signé le contrat d'achat. Vous pourrez vous y installer en rentrant.
-- Eh bien ! répliqua Maud, c'est toujours dit. Nous partirons demain soir pour Spa, ma mère et moi; vous viendrez nous rejoindre dans une huitaine. Allez-vous-en, maintenant.
Il obéit, et sortit, tout de suite redressé et arrogant, hors du regard de Maud. Il ne la vit pas, il ne l'entendit pas jeter à sa suite cette menace, poussée à ses lèvres par le dégoût et la colère:
"Va, misérable ! c'est toi qui payeras la banqueroute de ma vie. Tu la payeras cher !"
Elle se maîtrisa aussitôt, voyant entrer dans la chapelle Paul Le Tessier, qui la cherchait:
-- Vous voulez des nouvelles d'Etiennette ? dit-elle.
-- Oui... je ne la vois pas... je suis un peu inquiet. Elle n'est pas souffrante ?
-- Non. Elle a reçu une lettre ce matin, au moment où nous nous disposions à sortir. Elle a dû aller où on la mandait.
-- Une lettre de qui ?
-- Ne soyez pas jaloux. Je ne puis vous dire de qui, je ne le sais pas. Mais c'est une femme.
Le Tessier, rassuré, lui baisa la main. Maud ne disait la vérité qu'à demi. Etiennette avait bien reçu ce matin une lettre pressante d'appel: mais cette lettre était de Suzanne, qui se trouvait à Paris sans que sa soeur s'en doutât.
Peu à peu, la sacristie s'était vidée; Mme de Rouvre, Jacqueline et Lestrange rejoignirent Maud.
-- Ouf ! fit la mariée... Quelle corvée... S'il en fallait tant pour tromper son mari, il n'y aurait guère de femmes infidèles.
Hector Le Tessier s'approcha discrètement de Maud:
-- Il veut vous parler, lui dit-il à l'oreille.
Elle devint pâle, d'une pâleur de colère, point de peur:
-- Qui, il ? Julien ?
-- Julien... Il vous suivra jusque chez vous, si vous ne lui accordez pas un instant d'entretien. Je me permets de vous conseiller de lui parler ici... il n'y a pour ainsi dire plus personne... Tandis qu'au lunch... Il vous attend à l'entrée du corridor.
-- Bien, j'y vais.
Elle le rencontra au seuil du corridor demi-obscur.
-- Maud... je veux vous revoir... je le veux, il le faut. Voyez... j'ai tant souffert ! Je vous aime tant.
Il avait la voix brisée, et ses dents claquaient de misère.
-- Écoute, répliqua Maud, et elle le regardait bien en face. Je ne serai plus à toi, jamais, jamais, parce que tu as manqué à ta parole et que tu as été lâche. Cela, d'abord. Et, dans huit jours, je serai la maîtresse d'un homme. Tu as entendu ? Maintenant, va-t-en !
Il supplia:
-- Maud... je vais me tuer... Je te jure que si tu me renvoies je vais me tuer.
Elle le regarda, les yeux dans les yeux, et de cette voix basse, comme sortie du coeur, dont elle lui disait naguère: "Je t'aime," -- avant de refermer entre eux la porte de la sacristie, elle lui répondit:
-- Eh bien ! tue-toi !
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L'heure d'après, on lunchait dans le hall de l'avenue Kléber, paré de verdures. Un orchestre de guitaristes espagnols faisait jaillir des airs de danses, derrière le paravent de feuillage; des couples dansaient, en toilette de ville. On n'avait pu retenir Paul Le Tessier, qui tout de suite avait couru rue de Berne à la recherche d'Etiennette. Mais Hector était là; isolé dans l'encadrement d'une fenêtre, il regardait s'agiter sous la franche lumière que versaient largement les vitrages les acteurs de tous ces drames d'intrigue intime, tant de fois observés déjà. Et, silencieux, ne se mêlant plus aux groupes, il réfléchissait; des gouttes d'amertume se mêlaient au miel de son espoir.
"Dire que j'ai aimé ce monde, que j'ai goûté l'esprit de ces hommes, que j'ai souhaité ces femmes..."
Vingt ans ! les premiers bals, l'émoi de mystère que lui avait causé la Parisienne, l'admiration stupéfaite et timide devant les beautés classées et les gens célèbres ! Puis l'habitude, le désenchantement venaient avec les années, avec tant de bals, de soirées, de premières, où il s'était imbibé de la même atmosphère. "Et maintenant, je vois que tout cela tient dans la main, l'esprit des hommes, la beauté des femmes, tout cela n'est guère, et le temps qu'on passe avec eux est perdu." Pareil à ces jeunes hommes, il avait cherché le trouble des sens dans les regards des femmes, dans les yeux clairs des jeunes filles. "Oh ! comme j'en ai assez, de tout cela... Vrai, il n'y en a pas une pour qui je ferais un pas !" Le spectacle même de ce monde brillant et vicieux ne le divertissait plus. Que Dora passât ses après-midi chez un peintre, que Juliette Avrezac courût aux bras de Suberceaux, que les petites Reversier et tant d'autres quêtassent dans la société des hommes des énervements stériles, il ne lui importait guère ! Si la chute d'une vierge, provoquée par la passion, est un drame d'âme vraiment poignant, les amusements libertins de ces petites jouisseuses ne se haussaient pas beaucoup au-dessus du vaudeville. "Celle qui vraiment était une âme, Maud, notre beau sphinx, renonce à son énigme, et la prostitution la guette, comme les autres !" Oui, la prostitution. C'était elle diversement déguisée, qui guettait les demi-vierges à un tournant de la vie. Avant ou après le mariage, pis-aller de la délaissée, revanche de la mal mariée... mais presque infailliblement. La force des choses apparaissait à Hector dans un mécanisme simple, inévitable. "Car si l'abnégation commandée par l'Église, et naturellement enclose dans la tendresse sincère des femmes, n'est pas la loi du rapprochement des sexes, celui-ci aboutira à l'antinomie de l'affection et des intérêts, de l'argent et de l'amour, et cette antinomie, seule la prostitution peut la résoudre."
Un amer dégoût lui monta, suscité par ces pensées... L'orchestre avait beau éparpiller la gaieté sautillante des peteneras, et les femmes sourire, et les hommes les entraîner dans le tourbillon des danses: sous ces verdures, ces fleurs, ces parures, lentement transparaissait à ses yeux la pierre du sépulcre où lentement, insoucieusement, descendait cette société pourrie, condamnée à mort pour avoir tari la source de l'amour humain qui est l'innocence des vierges, et tué le mariage en supprimant le jeune fille. "Oui, ce monde est pourri, l'odeur de la prostitution s'en exhale: jam foetet." Et voici que l'envie vint subitement à Hector de s'enfuir, de quitter ce monde pour n'y plus revenir, heureux de n'en point emporter la poussière aux semelles de ses souliers. Du même coup, il entrevit l'asile, la terre de Chaldée: un coin de province, le plus mystérieux, le plus secret, où, pleine de lui, qui maintenant s'en jugeait indigne, une âme chaste de vraie jeune fille attendait qu'il voulait bien l'aimer.
Sans prendre congé de personne, comme on se sauve d'une salle de théâtre menacée par l'incendie, il sortit. Il descendit l'escalier de cette maison de l'avenue Kléber, bien des fois gravi avec sa gaieté souriante de sceptique féminisant. Il pensait:
"Voilà des marches que je ne remonterai jamais."