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Les Demi-Vierges

Chapter 9: III
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About This Book

The author examines a social type of young women in Paris's leisured world whose cultivated flirtation and partial experience blur traditional notions of virtue, arguing that such manners spread from high society into the bourgeoisie and threaten the Christian ideal of premarital purity; the work pairs a polemical preface urging reforms in female education with fictional scenes centered on a widow and her two daughters, depicting fashionable salons, social manoeuvres, and the personal consequences of permissive upbringing.


Elles aussi, les demi-vierges, secouées de rires qui sonnaient fêlé, se grisaient de cette mousse d'impudeur et s'appuyaient avec plus de langueur contre leurs cavaliers.

Luc Lestrange, l'oeil fripé et luisant, s'était approché de Jeanne de Chantel. Il guettait l'effet de chaque allusion sur ce visage chaste et pensif. Mais le même sourire de complaisance et d'incompréhension fleurissait les lèvres de l'enfant.

-- Le sale bonhomme ! pensa Hector qui les observait.

Il apercevait pour la première fois, lui, sceptique indulgent aux vices de son temps et de son monde, l'odieux de ce rôle de déflorateur professionnel; il l'apercevait aujourd'hui, parce que la santé menacée par le fléau était celle d'une âme qui, mystérieusement, insensiblement, lui était devenue chère.

Jacqueline achevant le dernier refrain dans les acclamations, Lestrange demanda à Mlle de Chantel en lui caressant les yeux de son regard:

-- Eh bien ! mademoiselle, que pensez-vous de cette romance ?

-- Mais, répliqua Jeanne avec la même naïveté distraite, c'est charmant... Jacqueline la chante très bien.

-- N'est-ce pas qu'on ne peut pas dire plus spirituellement des choses plus... inconvenantes ?

Jeanne redevint toute rose: sans bien entendre ce qu'on lui voulait, elle devina le mauvais dessein, l'intention de mener sa pensée par des chemins interdits. Et cela lui donna le sentiment que la vraie jeune fille aura toujours devant les propos d'amour dont la tendresse est exclue: la peur. En même temps elle eut honte de ses bras, de ce coin de gorge que les yeux de cet homme voyaient nus: cette pudique nudité lui fit mal. D'instinct, elle chercha l'appui, le refuge; mais en regardant autour d'elle, elle vit pour la première fois où elle était, qui l'entourait. Ces groupes de toilettes virginales et d'habits noirs, elle comprit ce qui s'y disait, elle surprit les frôlements à peine dissimulés. La révélation fut subite, foudroyante: le réveil de la vierge chrétienne enivrée de pavots et ranimée dans une maison de Suburre.

Lestrange, mépris sur la nature de cet émoi, continuait de parler, la voix atténuée; il abandonnait le sujet de la grivoiserie chantée, trop scabreux décidément pour l'ignorance de Jeanne; avec quelques compliments de transition, il servait une fois de plus le morceau qu'il savait par coeur, l'ayant dit à tant d'autres ! et qu'il jugeait excellent, infaillible pour attaquer, sous des dehors d'admiration et d'amitié, les nerfs, la sensibilité physique d'une jeune fille.

-- Voyez, disait-il, cette cruauté des relations du monde à Paris. Nous nous rencontrons ce soir: le hasard fait que nous causons amicalement, je puis m'imaginer un instant que vous appartenez à moi seul, si jolie, si fine; je devine le délicieux être de tendresse que vous serez un jour... et nous nous quittons, peut-être pour ne plus nous revoir... Et c'est un autre qui aura ce trésor: ces beaux yeux-là se voileront pour un autre, il aura votre front, vos lèvres et tout ce que je devine de vous par ce que je vois...

-- Monsieur ! murmura Jeanne.

Elle sentait les regards de Lestrange la dévêtir, violer son corsage et sa robe... Elle allait défaillir et il continuait, grisé lui-même, prisonnier de son piège.

-- Cet homme ne sera pas moi... mais rien ne peut m'empêcher de rêver à vous. Je vous regarde et je vous garde, et suis sûr de mon rêve qui, seul, va vous faire reparaître auprès de moi, quand je voudrai. Toutes ces choses exquises de vous, absente, seront à moi alors, et il n'y aura de vous rien de si mystérieux que je n'effleure...

Cette phrase-là, cette phrase frôleuse, à combien de jeunes filles ne l'avait-il pas débitée, sûr de les voir frémir comme d'une caresse ? Mais cette fois il n'eut pas le temps de l'achever. Hector Le Tessier, passant brusquement entre lui et Mlle de Chantel, coupa net la phrase.

-- Voulez-vous, mademoiselle, que je vous ramène auprès de Mme de Chantel ?

-- Oh ! oui, monsieur, s'écria-t-elle, avec un merci dans le regard.

-- Mais, mon cher Le Tessier... observa Lestrange.

Hector le regarda en face:

-- Je suis à vous tout à l'heure, mon cher.

Cette scène se perdit dans le frou-frou de la sortie joyeuse et bruyante des jeunes filles. Le concert était fini, on rangeait les chaises le long des murailles pour le bal, la foule refluait au buffet. Jeanne, trop émue pour parler, prit le bras d'Hector Le Tessier: ils traversèrent les deux salons, atteignirent le hall. Maxime vint à eux.

-- Sais-tu où est maman ? demanda la jeune fille.

-- Elle est dans la chambre de Mme de Rouvre. Elle se repose un peu. Veux-tu que je t'y conduise ?

-- M. Le Tessier va me conduire.

Dans le corridor, ils se trouvèrent seuls un instant.

-- Je vous remercie, monsieur, dit Jeanne, levant ses larges yeux sur son compagnon. Je vous rends votre liberté... Je vous remercie de tout mon coeur.

Elle lui tendit sa main: doucement, prêt à céder si cette main se dérobait, Hector mit un léger baiser sur le bout du gant gris. La jeune fille avait disparu qu'il était encore là, tout remué, des picotements au coin des yeux. Il se gourmandait:

"Que je suis bête ! me voilà ému parce que j'ai garé de ce sale Lestrange une petite fille niaise et innocente... Car, pour blanche, cette petite oie est blanche."

Et quelque chose riait doucement et chantait en lui, malgré l'ironie des paroles. Puis, songeant à la courte scène de tout à l'heure, avec Lestrange, il suspecta le comique de ce facile héroïsme de salon. "Une affaire pour cette petite que je connais à peine et dont je me fiche radicalement, c'est trop coco tout de même... Mais cet animal-là me dégoûte !"

Comme il rentrait dans le "cabaret normand", il se trouva face à face avec Lestrange. Il lut la blague railleuse sur ce visage intelligent et sensuel.

-- Je suis à vos ordres, mon cher, dit-il.

-- A mes ordres ? ricana Lestrange... Un duel ? pour votre sortie de tout à l'heure ? Je pense que vous ne dites pas cela sérieusement. Je ne me trouve offensé en rien et n'ai pas envie d'être ridicule. J'ignorais absolument que Mlle de Chantel vous...

-- Mlle de Chantel ne m'est rien, interrompit Le Tessier. Laissons-là tranquille. Du reste vous avez raison. Je n'ai aucun motif de vous en vouloir personnellement; je ne suis pas plus bégueule que vous, vous les savez, et je cote à son prix l'innocence de mes jeunes contemporaines... Cependant, justement parce que c'est très rare, quand on trouve une tout à fait d'aplomb, on ne doit peut-être pas la faire chavirer. Ça vous est égal, je suppose, une de plus ou de moins ? Vous en avez tant initié !... Je me demande même comment ça vous amuse encore.

-- Ça m'amuse ! Pas tant que vous croyez, bien sûr, répliqua Lestrange, brusquement assombri. Toutes ces gamines prétentieuses et névrosées, je n'y tiens pas plus qu'à une cigarette... Mais ce qu'il me faut, c'est les avoir eues, vous m'entendez; les avoir vues en état d'amour par mon fait, et puis après elles peuvent se livrer au premier venu, se marier, se faire nonnes ou filles, je m'en fiche ! Krauss appelle mon cas une "névrosette", paraît-il. Le diminutif est de trop. Je vous assure que j'en souffre, à l'angoisse... comme les monomanes.  Il y en a qui s'en est aperçue; elle me tient, il faudra que je l'épouse.

Il n'y avait pas à douter: cet homme était sincère. Hector fut gagné par cet aveu singulier, imprévu, séduit par le "cas" amusant qu'il dévoilait.

-- Allons, fit-il, je ne vous en veux pas, mon cher.

Ils se serrèrent la main avec le pardon facile, le "bon camaradisme" indifférent que les Parisiens professent pour les vices les uns des autres.

-- Un mot encore cependant, objecta Le Tessier. Avec la détestable réputation que vous avez (car votre réputation est détestable, n'est-ce pas ?), comment les mères vous permettent-elles de fréquenter leurs filles ? Et comment les filles se laissent-elles prendre à vous, qui n'épousez guère, qui n'aimez pas, -- et elles le savent ?

-- Les mères seraient humiliées qu'un homme, courtisan avéré de toutes les jeunes filles, dédaignât leurs filles. Quant à nos chères petites demi-vierges (le mot est de vous, n'est-ce pas ?), voici leur secret qui est fort simple: donnez-leur vingt romans innocents et glissez dans le tas le Portier des Chartreux, vous pouvez être sûr qu'elles liront d'abord celui-là. Eh bien ! moi, je suis un mauvais livre relié en drap et en batiste par Wasse et Charvet. Toutes veulent m'avoir lu.

L'attaque vivement rythmée d'une valse coupa leur entretien. Bousculés par un groupe joyeux qui laissait le cabaret pour le bal, ils rentrèrent dans le hall déblayé. Déjà les mères se rangeaient le long des murailles; Mme de Rouvre et Mme de Chantel s'asseyaient tout au fond de l'immense salle, sous une tente faite de draperies et de plantes, sorte de salon isolé où la maîtresse de la maison pouvait, à l'abri du frôlement des jupes et du piétinement des danseurs, recevoir comme à son jour, tout en jouissant du bal.

Lestrange courut saisir la taille de Jacqueline, l'entraîna dans le tourbillon: on le voyait, tout en valsant, pencher ses moustaches rousses si près de la nuque rousse, qu'on n'eût pu dire si le geste cachait ne parole ou un baiser. Et l'on entendait au passage la fillette rire de la gorge, comme une pigeonne. Valbelle, infidèle à Dora Calvell, enlaçait Marthe de Reversier, pâle comme une vierge de cire, la longue robe blanche semblait seule effleurer le parquet, tant sa grâce de lys avait de svelte élan. La petite Mme Duclerc s'encastrait dans un corps-à-corps assez peu psychologique avec Henri Espiens. Hector, à l'écart, appuyé contre le chambranle de la porte où se réfugiaient les non-danseurs, oubliant déjà l'accès de généreuse indignation de tout à l'heure, observait complaisamment cette envolée de couples, distrait des femmes, curieux surtout des décolletages pudiques, des robes aux couleurs tendres. Il les regardait se mouvoir dans leur grâce de vingt ans, ses petites camarades du monde, dont l'esprit naïf et pervers, dont la fraîcheur piquée l'amusaient, piment le plus actif de son plaisir de mondain. "Les voilà contentes, pensait-il. Pendant deux heures la musique a frotté leurs nerfs; les clameurs amoureuses de la Ucelli, les romances sentimentales d'Etiennette, les grivoiseries de l'autre, répercutées par Jacqueline, et surtout le propos à mi-voix, les regards lascifs des hommes les ont bien entraînées. Elles sont à point, la gorge sèche, les yeux humides, le poignet fiévreux. La valse arrive à temps pour donner à leurs chers petits sens une satisfaction bien méritée... Soyez contentes, mes mignonnes..."

-- Comment allez-vous, mon cher ami ? Je vous cherche dans cette foule depuis deux heures, sans pouvoir vous joindre.

C'était Maxime de Chantel. Hector lui serra a main en souriant.

-- Êtes-vous bien sûr de m'avoir cherché ? Moi, je vous ai aperçu plusieurs fois: j'aurais eu scrupule à vous déranger.

-- Ah ! mon ami, répliqua Maxime sans se justifier, comme je suis heureux ! Venez...

Il l'entraîna. Le besoin de dire sa joie faisait déborder les mots de ses lèvres:

-- Je suis arrivé hier matin à Paris, dit-il, et, comme vous pensez, dès les premières heures de l'après-midi, je me suis rendu avenue Kléber. Sans savoir pourquoi, j'étais horriblement inquiet, triste. Il me semblait que je n'étais plus rien pour elle, qu'elle allait me recevoir en étranger, ou ne pas me recevoir du tout. Je vous assure qu'il a tenu à presque rien que je n'entre pas, que je rebrousse chemin.

-- ... "Entrasse" et "rebroussasse", pensa Hector qui observait Maxime avec une pitié un peu jalouse. Mais la passion excuse tout.

-- J'ai tout de même sonné. On m'a introduit. Mon cher, j'ai trouvé une Maud nouvelle, transformée par la retraite qu'elle s'est imposée pendant mon absence, si simple ! si bonne ! Elle m'a reçu et cette chère Mme de Rouvre aussi, et même cette petite espiègle de Jacqueline, comme un enfant de la maison. On était en pleins préparatifs du bal, tout sens dessus dessous, chacun s'y occupait; on m'a mis à l'oeuvre avec les autres, j'ai grimpé sur des échelles, j'ai enfoncé des clous, j'ai fait le tapissier. Ah ! que j'étais heureux !... Nous ne pouvions nous parler beaucoup, n'étant jamais seuls, mais chaque fois que je cherchais ses yeux je les rencontrais, tels que je les aime, des yeux que je sens pour moi, sérieux, doux, plus du tout ironiques.

" La Circé ! pensa Hector. Elle m'a changé mon Chantel ! De ce héros de roman elle a fait un tapissier galant. C'est égal, je l'aimais mieux avant, avec sa jalousie féroce et ses tirades."

Et tout haut:

-- Mais, fit-il, les graves questions, vous les avez abordées ? Qu'a-t-elle répondu ? Car, pour ce qui vous concerne, vous me paraissez décidé.

-- Ma vie lui appartient. Elle en fera ce qu'elle voudra, jamais je n'aimerai qu'elle au monde. Hier elles s'est dérobée.

-- Le moment était mal choisi, fit Hector en souriant, au milieu des employés de Belloir, grimpé sur une échelle et le marteau en main...

-- Elle l'a pensé, sans doute. Elle a remis notre entretien à aujourd'hui, à maintenant. Mais elle a été telle avec moi depuis le commencement de la soirée que vraiment...

Il s'interrompit. Dans le bruit même de l'orchestre, une sorte de vide silencieux se faisait, le froissement du parquet peu à peu se taisait. Hector et son ami regardèrent. Maud de Rouvre et Julien de Suberceaux venaient d'entrer dans le bal au milieu d'une valse, et, en quelques instants, la curiosité, l'admiration que requéraient invinciblement ces deux êtres, surtout lorsqu'on les voyait ensemble, avaient élargi l'espace autour d'eux: ils avaient comme balayé la foule, et maintenant, presque seuls dans le coin du hall voisin de l'orchestre, on les regardait valser.

Hector observa Maxime: celui-ci ne disait rien, mais ses joues devenaient subitement grises.

"Le vrai Chantel n'est pas mort tout de même, pensa Le Tessier. Il me plaît ainsi: rageur et jaloux."

La jalousie de Maxime n'avait pas besoin de commentaire: les deux valseurs semblaient tellement faits l'un pour l'autre ! On sentait qu'ils devaient s'aimer. Leur valse, pourtant, était correcte: rien des embrassements suspects, des valses-caresses auxquelles s'abandonnaient, tout à l'heure, Jacqueline, Dora, Juliette Avrezac, les petites Reversier. Suberceaux et Maud dansaient un peu à l'écart l'un de l'autre: elle ne le touchait que par sa taille demi-appuyée sur le bras, par sa main effleurant la manche de l'habit, et les deux autres mains se frôlaient à peine du bout des gants. Pourtant la symétrie, l'harmonie de leurs gestes était si parfaite qu'ils semblaient rivés, rien que par ces légers contacts, comme ces couples ailés qu'on voit, aux fins d'été, voler unis, se touchant à peine, bercés ensemble au remous de l'air. Leurs lèvres paraissaient ne point bouger; et cependant ils se parlaient.

-- Êtes-vous contente de moi ? demandait Suberceaux avec un calme ironique.

-- Oh ! je ne suis contente qu'à demi.

-- J'ai observé la consigne pourtant, je ne vous ai pas dérangés.

-- Vous êtes un enfant boudeur, vous affectez de vous isoler: croyez-vous qu'on ne le remarque pas ?

-- Comment ? Je n'ai pas quitté la petite Avrezac.

-- Elle ne vous a pas quitté, dites plutôt. Elle vous mangeait des yeux, pauvre petite !... elle et les autres femmes aussi, du reste. La Ucelli en pâmait sur son estrade. Car ce soir, vous êtes très bien.

Elle le caressa d'un regard d'amoureuse qui mit un léger voile de sang sur le masque pâle de Julien. Il la serra imperceptiblement contre lui à un tournant du salon.

-- Je vous adore, murmura-t-il. Vous avez ma vie, faites-en ce qu'il vous en plaira.

-- Et moi, je t'aime ! je te veux ! répliqua-t-elle. Laisse-moi faire, ne sois pas jaloux. Chaque fois que tu seras tenté, pense à notre chambre de la rue de Berne. Mais prends garde ! On nous voit.

A l'évocation -- par cette bouche même qui lui versait l'énervement et l'oubli -- de leurs plus poignantes caresses, il avait perdu une seconde la maîtrise de soi; son bras avait serré la taille de Maud en amant. Ce fut une seconde, aussitôt il se contint... La valse expirait.

-- Ramène-moi à ma place, fit Maud. Nous nous verrons demain, à moins que la mère d'Etiennette soit plus gravement malade. D'ici là, songe à mes lèvres.

Ils arrêtèrent court leur tournoiement, pourtant sans brusquerie, auprès du salon de feuillages où trônaient les mères. Julien salua sa danseuse qui répondit par une légère révérence. Personne, même Hector si avisé, même Maxime que la morsure de la jalousie tenait en éveil, n'eût soupçonné quel lendemain ce froid personnage et cette mondaine correcte venaient de se promettre.

Maud demeura à peine quelques instants auprès de Mme de Rouvre; tandis qu'un prélude de quadrille convoquait les couples, elle traversa, toute seule, le hall en diagonale et arriva devant M. de Chantel.

-- Voulez-vous me donner votre bras, monsieur, lui dit-elle, et me mener jusqu'au salon des accessoires ? J'ai besoin de vous.

Il hésita, mais il obéit et, sans répondre, offrit son bras. Ils s'éloignèrent, fendirent les groupes, gagnèrent le salon des accessoires, petite pièce voisine de la chambre de Jacqueline. Mais là, Maud dit à Maxime qui s'arrêtait:

-- Non. Allons plus loin, j'ai à vous parler.

Elle le précéda, traversant un court corridor, puis une lingerie, jusqu'à sa propre chambre. C'était une vaste pièce d'angle à trois fenêtres, meublée de rares et admirables meubles laqués vert pâle, quelques grandes fleurs chimériques jetées çà et là sur les lisses surfaces.

Maxime l'y suivit, le coeur étranglé par l'émotion. C'était la chapelle de l'idole, ce coin de maison; le parfum personnel de Maud, si pénétrant, une odeur d'ambre et de fougère mêlée à une autre essence inconnue, qu'elle tenait secrète, s'y condensait avec l'émanation de ses cheveux et de sa peau. Là elle s'habillait, elle se couchait, elle dormait. Il souffrit aussitôt d'un étrange vertige, comme un buveur plein de vins capiteux que le grand air frappe au visage. L'attitude que sa jalousie de l'instant d'avant lui avait composée tomba.

Maud dit simplement:

-- Nous serons tranquilles ici, personne ne viendra nous déranger. Je ne consentirais jamais, comme maman et Jacqueline, à livrer l'intimité de mon appartement à des étrangers, -- même un soir de bal.

Ces mots, qui le mettaient si nettement à part dans la pensée de la jeune fille, achevèrent de panser le coeur de Maxime. Il s'assit, comme elle l'y invitait, sur une chaise longue couverte de coussins; elle-même s'assit sur une chaise. Une tablette chargée de mille objets de toilette féminine les séparait; la lampe d'argent, avec un abat-jour d'argent, sans fanfreluches, mais d'un exquis travail d'orfèvrerie Renaissance, posée sur un chiffonnier voisin du lit, éclairait un cercle étroit d'une clarté assez vive, laissant noyé de crépuscule le reste de la chambre.

-- Vous voyez que je vous tiens parole, dit Maud; je vous avais promis un moment de causerie en tête-à-tête: nous sommes tranquilles ici, et si j'ai tardé jusqu'à présent, ne croyez pas que ce soit par caprice. Je ne voulais pas vous parler des choses graves qui nous intéressent avant que nous nous fussions retrouvés dans le monde.

-- Mais... interrompit Maxime.

-- Laissez-moi m'expliquer. Nous ne nous sommes pas beaucoup vus, mais comme je vous ai bien observé et que j'ai beaucoup pensé à vous, il me semble que je vous connais bien. Vous croyez m'aimer...

-- Oh ! Maud !

-- Ma phrase ne vous convient pas ? Je la change: vous m'aimez à votre façon, c'est-à-dire avec un fonds de rancune contre moi et contre le penchant qui vous porte vers moi. Ne dites pas non: vous enragez d'aimer une Parisienne, une mondaine, il suffit que vous m'aperceviez mêlée au monde pour que cette rancune se réveille. Tout à l'heure, parce que je dansais avec un ami d'enfance, vous avez douté de moi une fois de plus.

Elle pausa un instant sur ce reproche qui fit baisser la tête à Maxime. Il s'apparut comme un coupable indigne de pardon, et combien la contrition lui fut douce !

-- Vous doutez de moi parce que je valse avec un de nos invités, le soir d'un bal chez moi. Et vous n'avez encore aucun droit sur moi ! Si je vous en donne, comment en userez-vous ! Comprenez-vous pourquoi j'hésite à vous choisir pour maître ?

Maxime répondit à voix basse:

-- Je vous aime... si fort que vous n'en avez même pas l'idée. Mais j'ai horreur du monde que je vois autour de vous.

-- Le monde où je vis ? Vous savez bien que je le prise ce qu'il vaut. Mais nous ne sommes pas ici dans une terre seigneuriale du Poitou, nous sommes à Paris, où je ne puis voir que le monde de Paris. Est-ce ma faute, je vous le demande, si ce monde est mêlé et si le mélange est trouble ? Certes, une fois mariée, ma façon de vivre dépendra de l'homme que j'épouserai, comme elle dépend aujourd'hui de ma famille. Mais je ne veux pas que cet homme pense se risquer ou déchoir en m'épousant. Que voulez-vous ? C'est peut-être de l'orgueil fou et déplacé: je veux être épousée les yeux fermés; il me semble que je vaux cela.

Elle s'était levée sur ces derniers mots, que la brûlure de son amour-propre, tant de fois corrodé par le doute ironique du monde, faisait sincères. Maxime la vit si hautaine qu'il sentit sa propre chétivité; il s'aperçut que, peut-être, il allait la perdre, et l'effroyable éclair de désespoir qui traversa son coeur à cette pensée lui montra combien elle lui était nécessaire.

Il se leva à son tour, il balbutia:

-- Mais je n'ai jamais dit, jamais pensé rien de pareil. Je vous respecte et je crois en vous. Je vous supplie humblement de ne pas me repousser.

-- Encore un mot, interrompit Maud, sans atténuer la sévérité triste de son regard. Je vous disais tout à l'heure: ma vie de femme dépendra de mon mari. Donc si mon mari m'impose de vivre loin du monde, j'obéirai, seulement je ne sais pas si, loin du monde, je serai heureuse: j'ai le goût d'un certain décor d'élégance, d'un certain milieu d'art et d'esprit... Il me semble que cela n'existe guère hors de Paris. Si l'on m'éloigne de Paris pour toujours, je serai peut-être dépaysée, comme nos oiseaux des colonies qui dépérissent ici. Je ne serai peut-être point heureuse, et, vous le savez, si l'un souffre, l'autre souffre aussi. Réfléchissez bien à tout cela, mon ami, ajouta-t-elle, en adoucissant lentement sa voix.

Et elle laissa prendre ses mains par Maxime qui se pencha dessus, n'osant la regarder. D'une voix si passionnée qu'elle en sentit frémir les échos dans son coeur:

-- Je suis à vous, murmura-t-il, sans conditions et comme vous voudrez. Je suis votre esclave, votre chose. Si vous refusez d'être ma femme, oh ! dites-le-moi maintenant: je n'ai plus de force pour l'incertitude. Si vous me repoussez, je crois que je mourrai, mais je mourrai sur le coup. Cette mort lente de l'incertitude est épouvantable.

Il avait glissé à ses pieds, un genou sur le tapis; elle lui laissait ses mains qu'il appuyait contre son visage, mais elle ne le relevait pas.

-- Je vous en prie ! Je vous en prie !

Elle répondit:

-- Je vous demande une foi absolue en moi, telle que vous l'avez en votre mère ou en votre soeur.

Il répéta, avec les mêmes mots:

-- J'ai foi en vous, comme en ma mère ou en ma soeur.

Alors Maud le releva lentement. Il n'osait la regarder, lire l'arrêt dans ses yeux.

Elle demanda:

-- Votre mère et votre soeur... leur avez-vous parlé d'un mariage possible avec moi ? Qu'en pensent-elles ?

-- Ma mère et Jeanne sont des êtres si simples que vous leur imposez un peu; peut-être elles s'effrayent de voir épris de vous un campagnard tel que moi: je le suppose, car elles ne m'ont pas questionné et je ne leur ai pas dit mes projets. Mais toutes deux, je vous le jure, vous respectent comme elles le doivent, et elles aimeront la femme que je me choisis.

-- Alors, dit Maud simplement, que Mme de Chantel vienne demain demander pour vous ma main à ma mère. Moi, je vous la donne.

Comme Maxime restait muet et immobile devant elle, sous le choc de ce brusque bonheur, elle tendit lentement, gravement son front. Dès qu'il l'eut touché de ses lèvres, il retrouva la force de serrer la jeune fille contre soi, en lui balbutiant des mots de tendresse... Cette fois il ne la sentit point se dérober, se raidir sous son étreinte, car Maud, d'un effort surhumain, maîtrisait ses nerfs, domptait ses sens, enragée de leur rébellion intime pour ce seul baiser de fiançailles, épouvantée du partage entrevu dans l'avenir, -- mais résolue pourtant.


Ils regagnèrent le hall, le vert réduit où s'étaient maintenant réunis tous es intimes de la maison. Mme de Chantel était assise à côté de Mme de Rouvre; les deux Le Tessier causaient avec Etiennette. Hector, aux visages de Maud et de Maxime, comprit ce qui venait de se passer. Il aima Maud pour le triomphe qu'elle venait de remporter; il envia Maxime pour sa défaite. "Être le mari de cette femme unique, pensa-t-il, cela ne vaut-il pas des années de jalousie, des mois d'angoisse et le coup de pistolet final ? Heureux les aveugles et les fous !..." Maxime s'approcha de Jeanne, la baisa sur la joue: à cette effusion, elle aussi comprit tout. Hector vit monter à ses yeux des larmes aussitôt refoulées. Paul, lui, ne vit rien: il regardait Etiennette; il jouissait longuement de cette sorte de printemps que l'homme sent refleurir en lui, non sans surprise, la quarantaine passée, lorsque l'amour le reprend à l'improviste. "Gros bêta, pensa Hector avec l'affectueuse ironie de leur fraternité, le voilà, à son âge, aussi toqué que ce soldat-laboureur." Au fond, il l'enviait aussi. "Décidément, il n'y a que moi pour résister," se dit-il, résolu à ne pas sentir la vapeur d'attendrissement, d'alanguissement sentimental qui montait en lui au spectacle de ces tendresses, si étrangement écloses en ce milieu de fête.

L'heure s'avançait, le bal ralenti faisait trêve: c'était le repos qui précède le cotillon. Jacqueline et Suberceaux, qui devaient le conduire, surveillaient l'arrangement des chaises.

-- Regardez, dit Hector à Maxime: excellente occasion pour mesurer l'innocence des jeunes filles. Quelques-unes vont s'asseoir dans des coins inaccessibles avec leur danseur: Dora Calvell, la soeur de Mme Duclerc, les petites Reversier. Pour celles-là, le cotillon n'est qu'un prétexte à isolement et à flirt... Celles qui, bravement, au contraire, se campent au premier rang et défendent leur place, sont de bonnes petites filles, avides de trémoussement et de transpiration. Vite il faut les épouser, avant qu'elles ne cherchent les petits coins, car, tôt ou tard, elles finissent par là !

Chantel souriait, l'esprit absent. A ce moment Joseph, le valet de chambre, traversa le hall et, s'approchant de Maud, lui murmura quelques mots à l'oreille. Quand il eut achevé, Maud lui demanda tout haut:

-- Il y a des voitures en bas ?

-- Oh ! sûrement, mademoiselle !

-- Faites-en avancer une.

A son tour, elle courut parler à l'oreille d'Etiennette qui devint toute pâle; elles sortirent aussitôt. Paul Le Tessier suivit les deux jeunes filles. Ce manège, inaperçu des autres invités, avait suspendu les conversations autour de Mme de Rouvre.

-- Qu'est-ce que c'est ? demanda celle-ci à Jeanne de Chantel. Vous avez entendu ?

-- Non, madame. Il m'a semblé qu'il était question de la mère de cette jeune fille. Quand Mlle Maud lui a parlé tout bas, elle a dit: "Ah ! mon Dieu, maman..."

-- Ce sont de mauvaises nouvelles, dit Hector. La pauvre femme est condamnée.

Maud rentrait, on la questionna.

-- Oui, c'est sa mère, elle est au plus mal; une voisine est venue chercher Etiennette.

Oh ! s'écria Jeanne de Chantel... sa mère ! Mais c'est horrible, au milieu d'un bal !... Et cette pauvre jeune fille s'en va toute seule... Si nous allions avec elle ?

-- Etiennette n'est pas seule à soigner sa mère, répondit Maud. Il y a une domestique, une soeur de charité et cette voisine, précisément, qui est venue la chercher... Nous ne servirions à rien. Elle n'a même pas voulu de M. Paul Le Tessier.

Julien de Suberceaux reparaissait avec Jacqueline, un flot de rubans à la boutonnière, frappant la peau, fouettant les grelots du tambourin. L'orchestre attaqua la valse d'une opérette à la mode. A la suit de Julien et de Jacqueline, les premiers couples choisis se mirent à tourbillonner. Comme Julien passait près d'elle, Maud se leva, le retint. Elle dit à demi-voix, mais de façon à être entendue de Maxime:

-- Ne nous donnez pas d'accessoires; nous ne voulons pas danser, M. de Chantel et moi.

Plus bas, de cette voix inarticulée, lèvres immobiles, dont ils usaient pour se parler devant le monde, malgré le monde, elle ajouta:

-- La mère d'Etiennette se meurt. Impossible chez elle. J'irai rue de la Baume demain matin: il faut que je te voie.

Des yeux, Julien acquiesça. Maud se rassit près de Maxime qui lui jeta un regard de remerciement pour lui avoir sacrifié le plaisir du bal.


III

La chambre où agonisait Mathilde Duroy eût raconté à un observateur la vie accidentée et ballotée de la mourante, rien que par son ameublement composite, stratifié par couches successives, pour ainsi dire; car Mathilde, tracassée de superstitions, ne se séparait pas volontiers des objets compagnons de son passé et, suivant les diverse fortunes de ses années, les acquisitions, les cadeaux, les souvenirs s'accumulaient sur un fonds de décoration tristement banale, peluche frangée et fausse turquerie, qu'elle aimait, qui représentait son idéal de confort, et dont en vain Etiennette, tellement plus affinée, tellement d'autre race intellectuelle, avait essayé de la dégoûter. Sur la cheminée rendue de peluche bleue, à garniture de cuivre repoussé, un daguerréotype enchâssé dans un cadre noir ovale, à vitre bombée, montrait l'image miroitante, jaunie, à demi effacée, d'une jolie première communiante, blanche et fraîche, souriante comme une fleur d'aubépine. Mathilde faisait, soir et matin, sa prière devant ce cadre, sa propre image de petite campagnarde innocente. Deux autres photographies, plus récentes, ornaient les angles: celle de la mère de Mathilde, une paysanne à bonnet breton; celle du mari de Mathilde, car Mathilde avait été mariée à un contre-maître parisien. Du temps de son mariage il ne demeurait que ce portrait, et la folle Suzanne, que Mathilde avait eue du contre-maître. Lui était mort jeune, et tout de suite, presque dans le cortège, où il y avait des patrons, de grands industriels à l'hôtel et à mail, la jolie veuve avait trouvé le consolateur. Une bibliothèque genre Boule, en bois de rose marqueté, dénonçait le style de la première installation. Peu à peu des amitiés plus artistiques laissèrent comme reliques trois admirables fauteuils Louis XIV, en bois sculptés et doré, recouverts de gobelins pure soie, meubles qui se fabriquaient dans les manufactures royales, à la destination spéciale de présents royaux. Quelques ébauches amusantes représentaient une jeune femme, le haut du buste nu, en corset ou en chemise (Mathilde Duroy avait été célèbre pour ses épaules et ses bras). Et plus d'une fois, au coin des pochades, comme sur la garde de tels romans nichés dans la bibliothèque Boule, cette dédicace revenait, souscrite de signatures célèbres: "A la bonne Mathilde... son ami". La bonne Mathilde ! Bonne, ç'avait été son surnom toute la vie; une bonté vide et vaine, un peu niaise, passant de la prodigalité à l'avarice, toujours préoccupée d'amasser une fortune et se décavant subitement de toutes ses économies pour le plus sot caprice, parfois même par toquade de charité. Que serait-elle devenue si, durant vingt années de sa vie, elle n'avait pas gardé l'amitié généreuse et accommodante d'Asquin, à qui suffisait, lorsqu'il venait à Paris, le plaisir de retrouver une sorte de famille entre une maîtresse encore jolie et la jolie Etiennette, bien élevée au couvent de Picpus, qui l'appelait papa ? La mort subite du député monarchiste de l'Aude, sans testament, réveilla rudement la pauvre femme de joie, endormie dans cette confiance puérile qu'elles ont presque toutes, qu'avait du moins cette génération-là, car la contemporaine est plus pratique. Du coup s'aggrava une infirmité cardiaque, jamais soignée, traitée par la fête jusqu'à quarante ans: Mathilde tomba malade. Suzanne, déjà lancée, jeta un peu d'argent dans la maison; mais la sagesse d'Etiennette évita la débâcle. Etiennette était sortie de Picpus à la mort d'Asquin: elle avait dix-sept ans. Le jour de sa naissance, son père, ordonné, charitable dans ses incartades, avait versé à son bénéfice, à une compagnie d'assurances sur la vie, une somme d'environ sept mille francs qui, vingt ans plus tard, constituaient une dot de vingt mille francs. L'avenir immédiat était donc assuré, aux conditions d'une vie modeste. Tout en accomplissant ses deux années de Conservatoire, Etiennette liquida la situation de sa mère qui, décidément, ne guérissait pas, installa le petit appartement de la rue de Berne avec le produit de la vente de quelques bijoux de valeur, aussi en empruntant sur son contrat qui fut ainsi escompté tout entier trois ans à l'avance.

Élevée à l'écart par la volonté de son père, sortant seulement lorsqu'il était à Paris, la jeune fille n'avait souffert que de loin de la situation de sa mère et de sa soeur. La maladie de Mathilde, la fuite de Suzon suivirent d'assez près sa sortie du couvent. Pourtant, en ces quelques mois, elle ne vit que trop les dessous de ces deux vies; son coeur vieillit aussitôt, et de là vint, sans doute, la résolution d'honnêteté qui la sauvegarda au Conservatoire, où tant d'autres prennent leurs premiers grades de filles galantes. Les amis de "cette bonne Mathilde" la visitèrent assidûment pendant les premiers temps de maladie; mais une femme de plaisir, malade, n'a plus de raison d'exister. Bien peu montèrent encore l'escalier de la rue de Berne; les derniers sept mois, quand Mathilde hydropique cessa de se lever, elle ne vit plus guère que les deux Le Tessier. Puis Hector lui-même se fit rare. Paul resta l'hôte assidu, quotidien; il trouvait auprès d'Etiennette la délicieuse distraction qu'est pour l'homme affairé une amie jeune fille, jolie et point surveillée. Tel est l'égoïsme de Paris devant la maladie de ceux qui, comme les courtisanes et les artistes malades, ne servant plus son plaisir.

Paul cependant, Etiennette l'avait dit à Maud, n'était égoïste qu'à la surface, ou plutôt son égoïsme avait une fissure: la souffrance d'un être qui l'aimait l'eût ravagé. Il offrit vingt fois à la jeune fille, la voyant si courageuse dans sa lutte contre la pauvreté, de la tirer d'embarras, protestant qu'il ne demanderait rien en échange, et il était sincère: son coeur contenait cette lie d'attendrissement que la quarantaine fait remonter à la surface des âmes de viveurs. Etiennette refusa: elle ne voulait rien recevoir de lui, justement parce qu'elle l'aimait un peu. Certes, ses sens tranquilles n'appelaient point d'amour: Paul l'avait conquise par la continuité de sa présence, trouvant chaque jour quelques heures pour elle dans une des vies les plus disputées de Paris. Elle lui gardait la tendresse spéciale des femmes chastes qui veulent donner leur corps en preuve de suprême abandon, mais pour cela même, sachant combien il souille l'amour, elle repoussait l'argent de l'homme qu'elle aimait. Paul céda au charme de cette tendresse désintéressée. Il s'y enlisa peu à peu: on n'échappe guère, surtout à pareil âge. Peu à peu il n'imagina plus Etiennette hors de sa vie; mais comment y demeurait-elle s'il ne l'épousait ? A la vérité il s'exagérait encore l'opiniâtreté de sa résistance; il ne soupçonnait pas que la jeune fille, instruite par toutes les compromissions qu'elle avait connues, souhaitait d'être honnête femme, sans trop de foi... Si elle lui eût avoué son voeu secret: réussir comme artiste, gagner sa vie et, dès lors, se donner sans conditions, l'égoïsme de Paul Le Tessier eût sans doute accepté. Elle ne dit rien, point par habileté, par vraie pudeur. Et Paul s'habitua à l'idée qu'il l'épouserait un jour, plus tard, à une sorte de retraite de la vie officielle et mondaine. Insensiblement, il rapprocha cette échéance... "Pourquoi pas bientôt ? La mère n'en a pas pour un an... la soeur a disparu..." Voilà à quels raisonnements tient l'héroïsme bourgeois des meilleurs d'entre nous.


Quand Etiennette rentra chez elle, accompagnée par sa voisine, une certaine Mme Gravier, il était cinq heures du matin environ, la nuit était noire...

-- Madame va un peu mieux, dit la petite bonne en ouvrant la porte, elle a l'air de dormir.

-- Est-ce que le docteur est là ? demanda Mme Gravier.

-- Oui.

Etiennette, son manteau de bal jeté au hasard sur un meuble, courut à la chambre. Elle se heurta au médecin qui en sortait, accompagné de la garde. C'était un homme encore jeune, robuste et sanguin, à cheveux noirs pommadés, à barbe noire. Il caressa du regard, en amateur, cette jolie fille décolletée, blonde et blanche.

-- Madame est la fille de... ? demanda-t-il à la garde, qui fit "oui" de la tête.

-- Mon Dieu ! madame... mademoiselle, du moins, reprit-il avec un sourire d'amabilité, j'ai vu la malade... Elle est assoupie en ce moment... Vous savez, n'est-ce pas, que le cas est sérieux... Le coeur est bien pris... Enfin, je ne puis pas vous dire exactement...

-- Enfin, docteur, interrompit la jeune fille avec un peu d'impatience, tout est-il désespéré ? Dites-le-moi clairement. Je veux savoir.

Il hésita encore, puis prenant son parti:

-- Eh bien ! mademoiselle, puisque vous êtes courageuse, oui... c'est la fin. Je suis tout à fait inutile ici. Il n'y a plus qu'à asseoir à côté du lit et à attendre... Votre mère, heureusement, ne souffrira pas trop, tout se passera sans secousses. Voilà, mademoiselle.

Etiennette, debout, ne répondit rien. Une grosse émotion indécise lui gonflait le coeur, sans faire monter encore les larmes à ses yeux.

-- Dois-je aller... pour les sacrements ? demanda Mme Gravier.

-- Oui, je vous en prie.

-- Mademoiselle... fit le docteur.

Il la salua, se frottant de nouveau le regard au frais éclat de la gorge nue. Etiennette rentra dans la chambre.


Comme l'avait dit le médecin, Mathilde Duroy était assoupie. Etiennette s'approcha du lit qu'une lampe, sur la table de nuit, éclairait vivement. Mathilde reposait sur le dos, la tête et le bras droit découverts. Son corps, d'une ampleur normale jusqu'aux environs de la ceinture, bombait démesurément les couvertures, à la façon d'un difforme édredon qu'on eût installé sur les jambes. La face encadrée par un joli bonnet de nuit très blanc, d'où sortaient quelques mèches bizarrement nuancées, grises sous le blond artificiel des teintures, semblait au contraire presque maigre, d'une pâleur de vieille cire décolorée: un tremblement intermittent agitait les traits, surtout les paupières et la bouche, et toute cette face revêtait une expression lasse et hostile, si navrante ! Un vagissement inarticulé, qui semblait pourtant voiler des paroles, sortait des lèvres entr'ouvertes... La jeune fille prit dans ses mains la main courte et grasse de sa mère, et dessus appuya son front. Les bagues, enchâssées dans la graisse des doigts, lui meurtrissaient le front.

"Maman va mourir !"

Assurément cette pensée n'avait pas encore atteint la frontière mystérieuse où l'idée confine à la sensibilité. Etiennette était horriblement triste, mais les larmes ne venaient toujours pas. Un doigt posé sur son épaule nue la fit retourner. La garde et Mme Gravier étaient derrière elle. Elle se retourna.

-- Je m'en vais, dit Mme Gravier, à la chapelle de la rue de Turin. Voilà bientôt six heures, il doit y avoir déjà du monde debout. A tout à l'heure.

Elle embrassa Etiennette qui se laissa faire et quitta la chambre. La garde, une femme mûre, sèche et brune, avec de gros membres, dit:

-- Je vais vous aider à vous déshabiller, mademoiselle... bien vite... Si le curé vous voyait comme cela...

Alors seulement Etiennette se rappela qu'elle était en toilette de bal. Elle défit vivement son corsage et sa robe et, restant en jupon, passa une matinée. Elle vint s'asseoir au pied du lit; elle attacha ses yeux aux paupières fermées et attendit. La garde s'était réinstallée sur la chaise longue; elle avait mâchonné quelque temps une tablette de chocolat, puis s'était endormie. Etiennette fut bien aise d'être seule à penser dans cette chambre d'agonie.

Car l'agonie commençait à travers le sommeil, le souffle s'accrochait péniblement aux bronches et à la gorge; crispée sur le drap, la main droite tentait de le ramener avec une débilité, une maladresse enfantines. Et les lèvres s'agitaient de plus en plus, s'essayaient à un discours indistinct et volubile. Que disaient-elles ? Des articulations de voix perçaient maintenant. Etiennette se prit à écouter. Peu à peu il lui sembla qu'elle comprenait; oui, bien sûr elle distinguait des mots... "argent... mort..." Ces lèvres tremblantes les répétaient parmi un bafouillage confus. Puis ce furent des moitiés de noms: "Etienne... Suz...", les noms de ses filles mêlés à des noms d'amants de jadis, "Maurice... Asq... Berly..." Puis une phrase vide de sens: "Elle n'a pas voulu... voulu dire pourquoi elle était partie..." De nouveau la voix charria des résidus de mots méconnaissables, longtemps, longtemps, combien de temps ? Etiennette souffrait de se sentir plutôt nerveuse qu'attendrie: "Je ne pleure pas, pourquoi ?... Cependant j'ai du chagrin..." Pour se forcer à pleurer, elle se replia sur soi-même. "Je vais être toute seule..." Certes, la pauvre Mathilde, depuis de mois, n'égayait point la maison. C'était pourtant la famille, la chair commune, la pensée qui vous a connue toute petite... "Seule... Je n'ai personne au monde..." Les larmes vinrent aussitôt à cet appel de l'égoïsme humain. "Qu'est-ce que je vais devenir ? Je n'ai personne au monde..." La figure, la voix de Paul Le Tessier traversèrent sa pensée: "Je voudrais qu'il fût là. Il allait venir, pourquoi ai-je refusé ?" Elle sentit bien que, sa mère une fois morte,elle se réfugierait dans les bras de cet ami, qu'il ferait d'elle ce qu'il lui plairait, pourvu qu'il la gardât, pourvu qu'il ne la laissât pas toute seule.


-- ... Oh ! les hommes, j'en ai assez !

Cette phrase, jaillie toute claire des lèvres de la mourante, parmi son balbutiement aussitôt recommencé, épouvanta Etiennette, comme si un mort ou un fantôme avait parlé auprès d'elle. Elle la connaissait bien, pourtant, l'exclamation familière de la pauvre Mathilde devant les déboires de sa vie d'entretenue ! C'était le dégoût du métier, l'horreur de la domestication du sexe, l'appel au chômage, à la grève... "Oh !les hommes, j'en ai assez !" A travers le vagissement indistinct de l'agonie, la phrase revenait maintenant abîmée, boiteuse, informe, mais reconnaissable pour Etiennette qui la guettait et, chaque fois, à la reconnaître, sentait une brûlure à son coeur: "Pourvu que la garde n'entende pas !" Etiennette écouta: la garde ronflait doucement. Alors la jeune fille se leva, elle murmura: "Maman..." en essayant de prendre cette main crispée qui s'agitait, et qu'elle lâcha aussitôt en étouffant un cri, car la main lui avait serré les doigts, entrant les ongles dans la peau. Et l'horrible phrase revenait toujours dans l'éboulis des syllabes: "Oh !... les hommes... j'en ai assez !"

A genoux près du lit, bouchant ses oreilles pour ne plus entendre, Etiennette se mit à prier... Prier ? Elle avait eu la piété de toutes, la piété facile et coquette des couvents, si vaine, si affleurante que l'homme le plus vaguement déiste est souvent plus près de la foi qu'une congréganiste à médaille. En deux ans, le souffle cruel de la réalité avait tout emporté, même les prières du matin et du soir, même les pratiques les moins gênantes. Le chagrin présent, l'effroi de l'isolement ressuscitèrent les pieuses paroles sur les lèvres de la jeune fille: "Je vous salue, Marie, pleine de grâce... Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie..." et les gestes de piété se rapprirent d'eux-mêmes aux mains infidèles, le frappement de la poitrine, le baiser sur la croix du pouce et de l'index. Sainte piété, si précieuse que son plus faible écho console encore un misérable qui l'invoque !

Du bruit dans la chambre... Etiennette se redressa: un prêtre venait d'entrer, accompagné de Mme Gravier, et tandis que celle-ci, aidée de la garde, préparait les huiles pour les sacrements, ce prêtre s'approchait du lit, prenait la main, disait: "Ma chère fille, m'entendez-vous ?" Etiennette écouta avec le prêtre: elle perçut l'écho de l'horrible phrase reconnaissable pour elle seule: "Oh ! les hommes, j'en ai assez !"

-- On m'appelle bien tard, dit sévèrement le prêtre à la jeune fille.

Il était maigre et petit, avec des cheveux gris tout frisés, une soutane de fantaisie en cachemire fin.

-- Écartez-vous, dit-il encore à l'enfant tout en larmes.

Etiennette alla rejoindre au bout de la chambre la garde et Mme Verdier qui s'étaient agenouillées; elle-même s'agenouilla et essaya de prier. Le prêtre murmurait les paroles de l'onction: "Misereatur tuî omnipotens Deus... Indulgentiam, absolutionem et remissionem peccatorum..." Son oraison latine, sifflante et chantante, s'unissait maintenant au vagissement de l'agonisante de plus en plus rauque et indistinct, et pourtant Etiennette y distinguait toujours la même exclamation désespérée, que sa mère éructait maintenant coup sur coup, sans intervalle: "Oh ! les hommes... j'en ai assez !"

L'horrible mot, dont nul autre qu'elle ne connaîtrait le secret ! Comme cela cautérisait le coeur, et pour toujours ! Ah ! de cette vie-là, de l'esclavage abominable aboutissant à cette agonie, jamais, jamais pour elle-même ! L'alanguissement qui, tout à l'heure, s'était emparé de son coeur à songer combien elle serait seule désormais, se dissipa. "Jamais je ne dépendrai d'un homme, dussé-je être ouvrière, femme de chambre ou morte."

Ayant fini les onctions, le prêtre dit une courte prière au chevet de la mourante, puis il appela Etiennette et l'emmena dans le salon. Il lui parlait d'un ton sévère, comme irrité de la trouver si jolie dans ses larmes:

-- Votre mère avait-elle des habitudes religieuses, mon enfant ?

-- Mais... monsieur l'abbé... oui, je crois... Elle faisait ses prières matin et soir.

-- Elle ne fréquentait pas les sacrements ?

Etiennette hésita:

-- Je ne crois pas, dit-elle.

-- Il faut prier pour elle, mon enfant. Dieu est très miséricordieux, mais il n'accorde rien à qui ne demande rien.

Après un silence, il ajouta:

-- Avez-vous d'autre famille ?

Etiennette rougit si vivement que le prêtre comprit et pardonna le mensonge de sa réponse: "Non, monsieur," et il sembla même s'adoucir un peu.

-- Ma pauvre enfant ! murmura-t-il, que le bon Dieu vous ait en sa garde ! Vous voilà toute seule dans la vie... Si vous vous sentez le coeur trop gros ces jours-ci, venez rue de Turin; vous demanderez le P. de Rigny.

En balbutiant des remerciements, la jeune fille reconduisit le prêtre jusqu'à l'antichambre. Elle traversait de nouveau le salon quand elle entendit un grand cri; elle se précipita dans la chambre... Mme de Gravier et la garde étaient déjà agenouillées et récitaient le De profundis. Etiennette s'affaisa près d'elles et pleura, cette fois, du fond du coeur.

Elle resta ainsi jusqu'à ce que la voix de Mme Gravier lui dit à l'oreille:

-- Il faut vous étendre un peu, ma petite, ou vous prendriez mal, vous aussi.

Elle obéit machinalement. Quand elle fut debout, elle vit avec surprise qu'on avait tiré les rideaux des fenêtres. Il faisait dans la chambre un petit jour rose et gai de printemps. Mathilde, les yeux clos, avait repris dans la mort sa figure amicale des jours de santé.