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Les derniers jours de Pékin

Chapter 23: XI
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About This Book

A first-person, day-by-day account of a naval expedition and the ensuing occupation of a Chinese capital after an anti-foreign uprising, blending travel narrative, military detail, and on-the-ground reportage. The narrator notes the sea voyage and life aboard large warships, the ceremonial joining of an international squadron, and the transition ashore into ruined streets and broken houses where makeshift enclosures, dead animals, and laboring locals mark daily reality. Interwoven impressions of climate and landscape accompany observations of fatigue, discipline, delicate encounters between outsiders and residents, and reflective responses to human suffering and the monotony of prolonged deployment.

La «Ville impériale» ou «Ville jaune», ou «Ville interdite», murée de si terribles murs au milieu même de l'énorme Pékin aux enceintes babyloniennes, est bien plus un parc qu'une ville, un bois d'arbres séculaires—de l'espèce sombre des cyprès et des cèdres—qui peut avoir deux ou trois lieues de tour; quelques très anciens temples y émergent d'entre les branches, et aussi quelques palais récents dus aux fantaisies de l'Impératrice régente. Ce grand bois, où je pénètre ce soir comme chez moi, à aucune époque précédente de l'histoire n'avait été violé par les étrangers; les ambassadeurs eux-mêmes n'en passaient jamais les portes; jusqu'à ces derniers jours, il était demeuré inaccessible aux Européens et profondément inconnu.

Elle entoure, cette «Ville jaune», elle protège, derrière une zone de tranquillité et d'ombre, la plus mystérieuse encore «Ville violette», résidence des Fils du Ciel, qui y occupe, au centre, un carré dominateur, défendu par des fossés et de doubles remparts.

Et quel silence, ici, à cette heure! Quel lugubre désert que tout ce lieu! La mort plane à présent sur ces allées, qui jadis voyaient passer des princesses promenées dans des palanquins, des impératrices suivies de soyeux cortèges. Depuis que les hôtes habituels ont pris la fuite et que les «barbares d'Occident» occupent leur place, on ne rencontre plus personne dans le bois, si ce n'est, de loin en loin, une patrouille, un piquet de soldats d'une nation ou d'une autre. Et on n'y entend guère que le pas des sentinelles devant les palais ou les temples; ou bien, autour de quelque cadavre, le cri des corbeaux et le triste aboiement des chiens mangeurs de morts.

J'ai d'abord à traverser une région où il n'y a que des arbres, des arbres qui ont vraiment des tournures chinoises, et dont l'aspect suffirait à donner la notion et la petite angoisse de l'exil; la route s'en va là-dessous, inquiétante, soudainement assombrie par les vieilles ramures qui y font le crépuscule presque nocturne. Sur l'herbe rase, fanée par l'automne, sautillent des pies attardées. Sautillent aussi, dansent en rond noir avant de se coucher, des corbeaux dont les croassements s'amplifient et font peur au milieu du froid et du silence. Et là-bas, des chiens, dans une sorte de clairière où tombe un peu de lueur, traînent une longue chose qui a forme humaine. Après la déroute, les défenseurs de la «Ville jaune» sont venus mourir n'importe où dans le bois, et les moyens ont manqué pour les ramasser tous….

Au bout d'un quart d'heure, apparition de la «Ville violette», dont un angle surgit devant moi au détour du chemin. Elle se découvre lentement, toujours muette et fermée, bien entendu, comme un colossal tombeau. Ses longues murailles droites, au-dessus de ses fossés pleins d'herbages, vont se perdre dans les lointains confus et déjà obscurs. Le silence semble s'exagérer à son approche, comme si elle en condensait, comme si elle en couvait, du silence, dans son enceinte effroyable,—du silence et de la mort.

Un coin du «Lac des Lotus» commence maintenant de s'indiquer, comme un morceau de miroir clair, renversé parmi des roseaux pour recueillir les derniers reflets du ciel; je vais passer tout au bord, devant l'«Ile des Jades», où mène un pont de marbre,—et je sais d'avance, pour l'avoir journellement vue, la féroce grimace chinoise que me réservent les deux monstres gardiens de ce pont, depuis des siècles accroupis sur leur socle.

Je sors enfin de l'ombre et de l'oppression des arbres; le Lac des Lotus achève de se déployer devant moi, faisant de l'espace libre, en même temps qu'une grande étendue de ciel crépusculaire se dégage à nouveau sur ma tête. Les premières étoiles s'allument, au fond glacial du vide. Et c'est le commencement d'une de ces nuits que l'on passe ici, au milieu de cette région très particulière de Pékin, dans un excès d'isolement et de silence,—avec, de temps à autre, des coups de fusil au loin, traversant le calme tragique des palais et des arbres.

Il gèlera tout à l'heure; on la sent venir, la gelée, à l'âpreté de l'air qui cingle la figure.

Le lac jadis invisible, le Lac des Lotus qui doit être en effet, durant la saison des fleurs, le merveilleux champ de calices roses décrit par les poètes de la Chine, ne représente plus, en cette fin d'octobre, qu'un triste marécage, recouvert de feuilles roussies, et duquel monte à cette heure une buée hivernale comme un nuage qui traînerait sur les roseaux morts.

Ma demeure est de l'autre côté de ce lac, et j'arrive au grand Pont de Marbre qui le franchit d'une courbe superbe, d'une courbe encore toute blanche, malgré l'envahissement des obscurités grises ou noires.

En cet endroit, comme je m'y attendais, une senteur cadavérique s'élève tout à coup dans l'air glacé.—Et je connais depuis une semaine le personnage qui me l'envoie: en robe bleue, les bras étendus, couché le nez dans les vases de la rive et montrant sa nuque où le crâne s'ouvre. De même que je devine, dans le fouillis épeurant des herbes, son camarade qui, à dix pas plus loin, gît le ventre en l'air.

Une fois passé ce beau et solitaire Pont de Marbre, à travers le pâle nuage dont les eaux se sont enveloppées, je serai presque arrivé à mon logis. Il y aura d'abord à ma gauche un portail de faïence, gardé par deux sentinelles allemandes,—deux êtres vivants que je ne suis pas fâché de savoir bientôt sur ma route, et qui, s'ils y voient encore, me salueront de l'arme avec un ensemble automatique; ce sera l'entrée des jardins au fond desquels réside le feld-maréchal de Waldersee, dans un palais de l'Impératrice.

Et, deux cents mètres plus loin, après avoir traversé d'autres portails et des ruines, je rencontrerai une brèche fraîchement ouverte dans un vieux mur: ce sera mon entrée à moi, gardée par un soldat de chez nous, un chasseur d'Afrique. Un autre palais de l'Impératrice est là très caché par des enclos et se perdant un peu sous bois, un palais frêle, tout en découpures et en vitrages. Alors je pousserai une porte de verre, peinturlurée de lotus roses, et retrouverai la féerie de chaque soir: sous des arceaux d'ébène prodigieusement sculptés et sur des tapis jaunes, l'éclat des inappréciables porcelaines, des cloisonnés, des laques, et des soies impériales traversées de chimères d'or…

IX

Il est presque nuit close, quand je rentre au logis. Les grands brasiers de chaque soir sont allumés déjà dans les fours souterrains, et une douce chaleur commence de monter du sol, à travers l'épaisseur des tapis jaune d'or. On a maintenant des impressions de chez soi, de bien-être et de confortable dans ce palais qui nous avait fait le premier jour un accueil mortel.

Je dîne comme d'habitude à la petite table d'ébène un peu perdue dans la longue galerie aux fonds obscurs, en compagnie de mon camarade le capitaine C…, qui a découvert dans la journée de nouveaux bibelots merveilleux et les a fait momentanément placer ici pour en jouir au moins un soir.

* * * * *

C'est d'abord un nouveau trône, d'un style que nous ne connaissions pas; des écrans de taille colossale, qui posent sur des socles d'ébène et représentent des oiseaux étincelants livrant bataille à des singes, parmi des fleurs de rêve; des girandoles qui dormaient depuis le XVIIIe siècle dans leurs caisses capitonnées de soie jaune, et qui maintenant descendent de nos arceaux ajourés, retombent en pluie de perles et d'émail au-dessus de nos têtes,—et tant d'autres indescriptibles choses, ajoutées depuis aujourd'hui à la profusion de nos richesses d'art lointain.

Mais c'est la dernière fois que nous jouissons de notre galerie dans son intégrité et sa profondeur; demain il va falloir d'abord renvoyer et étiqueter parmi les réserves la plupart de ces objets qui amusaient nos yeux, et puis tout en réservant un salon convenable pour le général, qui doit hiverner ici, faire couper, en plusieurs places, cette aile de palais par des cloisons légères, y préparer des logements et des bureaux pour l'état-major.—Et ce sera la besogne du capitaine C…, qui est ici improvisé architecte et intendant suprême, tandis que je reste, moi, l'hôte de passage, ayant voix consultative seulement.

* * * * *

Donc, ce soir, c'est le dernier tableau et l'apogée de notre petite fantasmagorie impériale, aussi allons-nous prolonger la veillée plus que de coutume. Et, ayant eu pour une fois l'enfantillage de revêtir les somptueuses robes asiatiques, nous nous étendons sur des coussins dorés, appelant à notre aide l'opium, très favorable aux imaginations un peu lasses et blasées, ainsi que les nôtres ont malheureusement commencé d'être… Hélas! combien notre solitude dans ce palais nous eût semblé magique, sans le secours d'aucun avatar, quelques années plus tôt!…

C'est un opium exquis, il va sans dire, dont la fumée, tournant en petites spirales rapides, a tout de suite fait d'alourdir l'air en l'embaumant. Par degrés, il nous apportera l'extase chinoise, l'oubli, l'allègement, l'impondérabilité, la jeunesse.

* * * * *

Absolu silence au dehors, car le poste des soldats—d'ailleurs endormis—est fort loin de nous; absolu silence, cours désertes où il gèle, et nuit noire. La galerie, dont les extrémités se perdent dans l'imprécision obscure, devient de plus en plus tiède; la chaleur des fours souterrains s'y appesantit, entre ces parois de vitres et de papier collé qui seraient si frêles pour nous garantir des surprises de l'extérieur, mais qui font les salles si hermétiquement closes et propices à l'intoxication par les parfums.

Étendus très mollement sur des épaisseurs soyeuses, nous regardons fuir le plafond, l'enfilade des arceaux de bois précieux sculptés en dentelles, d'où retombent les lanternes ruisselantes de perles. Des chimères d'or brillent discrètement çà et là sur des soies jaunes et vertes aux replis lourds. Les hauts paravents, les hauts écrans de cloisonné, de laque ou d'ébène, qui sont le grand luxe de la Chine, font partout des recoins, des cachettes de luxe et de mystère, peuplés de potiches, de bronzes, de monstres aux yeux de jade qui observent en louchant…

Absolu silence. Mais, dans le lointain, par intervalles, quelqu'un de ces coups de feu qui ne manquent jamais de ponctuer ici la torpeur nocturne, ou bien un cri d'alarme, un cri de détresse: escarmouches entre postes européens et rôdeurs chinois; sentinelles, effarées par les cadavres et par la nuit, qui tirent peut-être sur des ombres.

Aux premiers plans qu'éclaire notre lampe, les seules choses très lumineuses, dont le dessin et les couleurs se gravent, comme par obsession, dans nos yeux maintenant immobilisés, sont quatre brûle-parfums géants, de forme hiératique, en cloisonné adorablement bleu, qui posent sur des éléphants d'or. Ils se détachent, précis, en avant de panneaux en laque noire, semés d'une envolée de longues ailes blanches, traversés d'une fuite éperdue de grands oiseaux dont chaque plume est faite d'une nacre différente. Sans doute notre lampe faiblit, car, en dehors de ces choses proches, la magnificence du lieu ne se voit presque plus, s'indique plutôt à notre souvenir—par la silhouette rare de quelque vase de cinq cents ans, par le reflet de quelque inimitable soierie, ou l'éclat d'un émail…

* * * * *

Très tard la fumée de l'opium nous tient en éveil, dans un état lucide et confus à la fois. Et nous n'avions jamais à ce point compris l'art chinois; c'est vraiment ce soir, dirait-on, qu'il nous est révélé. D'abord, nous en ignorions, comme tout le monde, la grandeur presque terrible, avant d'avoir connu cette «Ville impériale», avant d'avoir aperçu le palais muré des Fils du Ciel; et, à cette heure nocturne, dans la galerie surchauffée, au milieu de la fumée odorante épandue en nuage, l'impression qui nous reste des grands temples sombres, des grandes toitures d'émail jaune couronnant l'énormité titanesque des terrasses de marbre, s'exalte jusqu'à de l'admiration subjuguée, jusqu'à du respect et de l'effroi…

Et puis, même dans les mille détails des broderies, des ciselures, dont la profusion ici nous entoure, combien cet art est habile et juste, qui, pour rendre la grâce des fleurs, en exagère ainsi les poses languissantes ou superbes, le coloris violent ou délicieusement pâle, et qui, pour attester la férocité des êtres quels qu'ils soient, voire des moindres papillons ou libellules, leur fait à tous des griffes, des cornes, des rictus affreux et de gros yeux louches!… Elles ont raison, les broderies de nos coussins: c'est cela, les roses, les lotus, les chrysanthèmes! Et, quant aux insectes, scarabées, mouches ou phalènes, ils sont bien tels que ces horribles petites bêtes peintes en reliefs d'or sur nos éventails de cour…

* * * * *

Dans un anéantissement physique très particulier, qui laisse se libérer l'esprit (à Bénarès, peut-être dirait-on: se dégager le corps astral), tout nous paraît facile, amusant, dans ce palais, et ailleurs dans le monde entier. Nous nous félicitons d'être venus habiter la «Ville jaune» à un instant unique de l'histoire de la Chine, à un instant où tout est ouvert et où nous sommes encore presque seuls, libres dans nos fantaisies et nos curiosités. La vie nous semble avoir des lendemains remplis de circonstances intéressantes, et même nouvelles. En causant, nous trouvons des suites de mots, des formules, des images rendant enfin l'inexprimable, l'en-dessous des choses, ce qui n'avait jamais pu être dit. Les désespérances, les grandes angoisses que l'on traînait partout comme le boulet des bagnes, sont incontestablement atténuées.

Quant aux petits ennuis de la minute présente, aux petits agacements, ils n'existent plus… Par exemple, à travers les glaces de la galerie, quand nous apercevons, dans le lointain du palais de verre, un pâle fanal de mauvais aloi qui se promène, nous disons, sans que cela nous agite aucunement:

—Tiens! encore les voleurs! Ils doivent pourtant nous voir. Demain il faudra songer à refaire une battue!

Et nous jugeons indifférent, confortable même, que des vitres seules séparent nos coussins, nos soies impériales, du froid, de l'horreur,—des entours où les cadavres, à cette heure tardive, se recouvrent de gelée blanche, dans les ruines.

X

Jeudi 25 octobre.

En compagnie du chat, j'ai travaillé tout le jour dans la solitude de mon palais de la Rotonde que j'avais déserté hier.

A l'heure où le soleil rouge du soir s'enfonce derrière le Lac des Lotus, mes deux serviteurs, comme d'habitude, viennent me chercher. Mais, le Pont de Marbre franchi, nous passons cette fois sans nous arrêter devant la brèche qui mène à mon fragile palais du Nord. Nous avons à sortir de nos quartiers, à travers la poussière et les ruines, car je dois faire visite à monseigneur Favier, évêque de Pékin,—qui habite dans notre voisinage, en dehors, mais tout près de la «Ville impériale».

C'est déjà le crépuscule quand nous entrons dans la «Concession catholique», où les missionnaires et leur pauvre troupeau jaune viennent de subir les détresses d'un long siège. Et la cathédrale, criblée de mitraille, nous apparaît vague, dans un ciel éteint, si poussiéreux qu'on le croirait voilé de brume,—la cathédrale nouvellement bâtie, celle dont l'Impératrice accorda la construction, en remplacement de l'ancienne dont elle fit son garde-meuble.

Monseigneur Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril boxer. Malgré l'effondrement momentané de son oeuvre, il est encore une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le rang de vice-roi.

La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d'obus récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la présence dans ce presbytère étonne tout d'abord. Il les collectionnait autrefois, et il les revend aujourd'hui pour pouvoir secourir les quelques milliers d'affamés que la guerre vient de laisser dans son église.

* * * * *

L'évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec des yeux de finesse et d'énergie. Ils devaient lui ressembler, par l'allure aussi bien que par l'opiniâtre volonté, ces évêques du moyen âge qui suivaient les croisades en Terre sainte. C'est seulement depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu'il a repris la soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise. (On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des plus énormes et subversives faveurs accordées aux Lazaristes par les empereurs Célestes.)

Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu'un Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui vient de finir ici même; cette défense de quatorze cents mètres de murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots; cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l'énorme ville en feu. Bien qu'il conte tout cela à voix très basse, dans la salle blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude, vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge,—surtout lorsqu'il est question de l'enseigne Henry.

L'enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du dernier grand combat! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et qui furent blessés presque tous!… Il faudrait graver quelque part en lettres d'or leur histoire d'un été, de peur qu'on ne l'oublie trop vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n'y croirait plus.

Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les avait pas choisis; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils pitoyables. Mais c'était eux l'âme de la défense obstinée, et, devant la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses formes les plus atroces, pas un n'a faibli ni murmuré.

Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là, s'étaient jusqu'à la fin battus héroïquement aussi, laissant six des leurs parmi les morts.

* * * * *

Oh! l'héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l'évêché, qui savaient qu'un seul mot d'abjuration, qu'une seule révérence à une image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le martyre presque certain! En même temps, du reste, en dehors de ces murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour la nouvelle foi qu'ils ne voulaient point renier.

Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège: un évêque[2], la tête éraflée par les balles, allait, suivi d'un enseigne de vaisseau et de quatre marins, arracher un canon à l'ennemi; des séminaristes fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de leur préau et avec du salpêtre qu'ils dérobaient la nuit, en escaladant les murs, dans un arsenal chinois.

[Note 2: Monseigneur Jarlin, coadjuteur de monseigneur Favier.]

On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement de pierres ou de mitraille; tous les clochetons en marbre de la cathédrale, criblés d'obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c'était la nuit surtout que les balles s'abattaient comme grêle, et qu'on entendait sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs cris de mort, tout le temps, à plein gosier: Cha! cha! (Tuons! tuons!), ou: Chao! chao! (Brûlons! brûlons!), emplissaient la ville comme la clameur d'ensemble d'une immense meute en chasse.

* * * * *

On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant,—et on vivait dans le feu: des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes allumées; il fallait, d'un côté ou d'un autre, courir, apporter des échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n'avoir pas mangé à sa faim.

Courir!… Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes Soeurs avaient charge d'organiser, celle des femmes et des petits enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C'étaient elles, les sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête baissée, aller s'abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants, les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient, se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes protectrices…

Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres, et qu'une lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre de mourir! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit, la mitraille, la dégringolade des pierres, on s'habituait encore à cela, et à voir à chaque instant quelqu'un s'affaisser dans son sang. Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres Chinois venaient humblement dire:

—Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous défendent et qui ont plus besoin de force que nous.

L'évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la veille, qui suppliait:

—Évêque! évêque! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour qu'il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas!

* * * * *

On entendait toute la nuit dans l'église les petites voix de deux ou trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant l'expression de monseigneur Favier, c'étaient comme les bêlements d'une troupe d'agnelets destinés au sacrifice. Leurs cris d'ailleurs allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour.

On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour essayer d'aller y porter un mot de l'évêque, demandant des secours ou au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet épinglé à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d'une perche enguirlandée de ses entrailles.

Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques, des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs mains forcenées. On n'avait pas de médecins, on pansait comme on pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires s'épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de morts. Et toujours les cris de la meute enragée: Cha! cha! (Tuons! tuons!), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille, et toujours le beuglement des trompes…

Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des pans de mur. Dans le gouffre que fit l'une d'elles, disparurent les cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins furent finies. Et, chaque fois, c'était une nouvelle grande brèche ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c'était une entrée béante pour la torture et la mort…

Mais l'enseigne Henry accourait là toujours; avec ce qui lui restait de matelots, on le voyait surgir à la place qu'il fallait, au point précis d'où l'on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de muraille,—et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres, les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des marbres de la cathédrale, n'importe quoi, avec du mortier tout prêt, et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu'à la mine prochaine!

Mais on n'en pouvait plus; la maigre ration de bouillie diminuait trop, on n'avait plus de force…

Ces cadavres de Boxers, qui s'entassaient tout le long du vaste pourtour désespérément défendu, emplissaient l'air d'une odeur de peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d'accalmie, s'assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps, on tuait ces chiens du haut du mur, on les pêchait avec un croc au bout d'une corde,—et c'était une viande réservée aux malades et aux mères qui allaitaient.

Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par l'évêque à cheveux blancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau français, le jour où l'on se jeta dans les bras les uns des autres avec des larmes de joie,—il restait tout juste de quoi faire, en y mettant beaucoup de feuilles d'arbres, un seul et dernier repas.

—Il semblait, dit monseigneur Favier, que la Providence eût compté nos grains de riz!

Et puis il me reparle encore de l'enseigne Henry:

—La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous ayons pleuré, c'est à l'instant de sa mort. Il était resté debout longtemps, avec ses deux blessures mortelles, commandant toujours, rectifiant le tir de ses hommes. A la fin du combat, il est descendu lentement de la brèche, et il est venu s'affaisser entre les bras de deux de nos prêtres; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses matelots qui s'étaient approchés et qui l'entouraient.—C'est qu'aussi il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits… Être un soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n'est-ce pas, il n'y a rien de plus beau?

Et il ajoute, après un silence:

—Il avait la foi, celui-là! Chaque matin, il venait prier ou communier au milieu de nous, disant avec un sourire:

«Il faut se tenir prêt.»

Il est nuit noire quand je sors de chez l'évêque, auquel je ne pensais faire qu'une courte visite. Autour de chez lui, bien entendu, tout est désolation, éboulements, décombres; rien n'a plus forme de maisons, et on ne retrouve plus trace de rues. Je m'en vais, avec mes deux serviteurs, nos revolvers et notre petit fanal; je m'en vais songeant à l'enseigne Henry, à sa gloire, à sa délivrance, à tout autre chose qu'à l'insignifiant détail du chemin à suivre dans ces ruines… D'ailleurs, c'est si près: un kilomètre à peine…

Une bourrasque de vent de Mongolie, qui éteint notre chandelle dans sa gaine de papier, nous enveloppe de tant de poussière qu'on ne voit plus à deux pas devant soi, comme en pleine brume. Et, n'étant jamais venus dans ce quartier, nous voilà égarés, au milieu des obstacles et des trous, trébuchant sur des pierres, sur des débris, des cassons de poterie ou des cassons de crâne.

A peine les étoiles pour nous guider, tant cette poussière fait nuage, et vraiment nous ne savons plus…

Une odeur de cadavre tout à coup… Ah! c'est notre découverte d'hier matin, la tranchée des scalpés! Nous la reconnaissons à certaines pierres du bord, juste avant de tomber dedans. Alors tout est bien, la direction était bonne; encore deux cents mètres et nous trouverons notre palais de verre, nous serons chez nous…

XI

Vendredi 26 octobre.

Parti presque en retard de mon palais du Nord, je me hâte vers le rendez-vous que Li-Hung-Chang a bien voulu me donner pour neuf heures du matin.

Un chasseur d'Afrique m'accompagne. Nous suivons un piqueur chinois envoyé pour nous conduire. Et c'est d'abord un temps de trot accéléré, sous le rayonnement blanc du soleil, à travers du silence et de la poussière, le long des grandes murailles muettes et des fossés en marécage du palais des Empereurs.

Ensuite, au sortir de la «Ville jaune», commence la vie et commence le bruit. Après cette magnifique solitude, où l'on s'est déjà habitué à demeurer, chaque fois que l'on rentre dans le Pékin de tout le monde, c'est presque une surprise de retrouver le grouillement de la Chine et ses humbles foules: on n'arrive pas à se figurer que ces bois, ces lacs, ces horizons qui jouent la vraie campagne, sont choses factices, englobées de toutes parts dans la plus fourmillante des villes.

Il est incontestable que les gens reviennent en masse à Pékin. (Au dire de monseigneur Favier, il y reviendrait surtout des Boxers, sous tous les costumes et sous toutes les formes.) D'un jour à l'autre augmente le nombre des robes en soie; des robes en coton bleu, des yeux de travers et des queues.

Il faut allonger le trot quand même, au milieu de tout ce monde, car nous sommes encore loin, paraît-il, et l'heure passe. Notre piqueur à présent semble galoper; ce n'est plus lui que nous voyons; dans ces rues plus poudreuses encore que les chemins de la «Ville jaune»; c'est seulement l'envolée de poussière noire dont il s'enveloppe avec son petit cheval mongol,—et nous suivons ce nuage.

* * * * *

Au bout d'une demi-heure de course rapide, dans une triste ruelle sans vue, devant une vieille maison délabrée, le nuage enfin s'arrête… Est-ce possible qu'il demeure là, ce Li-Hung-Chang, riche comme Aladin, possesseur de palais et de merveilles, qui fut un des favoris les plus durables de l'Impératrice, et une des gloires de la Chine?….

* * * * *

Pour je ne sais quelles raisons, sans doute complexes, un poste de soldats cosaques garde cette entrée: uniformes sordides et naïves figures roses. La salle où l'on m'introduit, au fond d'une cour, est en décrépitude et en désarroi; au milieu, une table et deux ou trois fauteuils d'ébène sculptés un peu finement, mais c'est tout. Dans les fonds, un chaos de malles, de valises, de paquets, de couvertures enroulées; on dirait les préparatifs d'une fuite. Le Chinois qui est venu me recevoir au seuil de la rue, en belle robe de soie prune, me fait asseoir et m'offre du thé; c'est l'interprète de céans; il parle français d'une façon correcte, même élégante: on est allé, me dit-il, m'annoncer à Son Altesse.

Sur un signe d'un autre Chinois, il m'emmène bientôt dans une seconde cour, et là m'apparaît, à la porte d'une salle de réception, un grand vieillard qui s'avance à ma rencontre. De droite et de gauche il s'appuie sur les épaules de serviteurs en robe de soie qu'il dépasse de toute la tête. Il est colossal, les pommettes saillantes sous de petits yeux, de tout petits yeux vifs et scrutateurs; l'exagération du type mongol, avec une certaine beauté quand même et l'air grand seigneur, bien que sa robe fourrée, de nuance indécise, laisse voir les taches et l'usure. (On m'en avait prévenu d'ailleurs: Son Altesse, en ces jours d'abomination, croit devoir affecter d'être pauvre).

La grande salle décrépite où il me reçoit est, comme la première, encombrée de malles et de paquets ficelés. Nous prenons place dans des fauteuils, l'un devant l'autre, une table entre nous deux, sur laquelle des serviteurs posent des cigarettes, du thé, du champagne. Et nous nous dévisageons d'abord comme deux êtres qu'un monde sépare.

Après m'avoir demandé mon âge et le chiffre de mes revenus (ce qui est une formule de politesse chinoise), il salue de nouveau et la conversation commence…

* * * * *

Quand nous avons fini de causer des questions brûlantes du jour,
Li-Hung-Chang s'apitoie sur la Chine, sur les ruines de Pékin.

* * * * *

—Ayant visité toute l'Europe, dit-il, j'ai vu les musées de toutes vos capitales. Pékin avait le sien aussi, car la «Ville jaune» tout entière était un musée, commencé depuis des siècles, que l'on pouvait comparer aux plus beaux d'entre les vôtres… Et maintenant, il est détruit…

Il m'interroge ensuite sur ce que nous faisons dans notre palais du Nord, s'informe, avec des ménagements aimables, si nous n'y commettons pas de dégâts.

Ce que nous faisons, il le sait aussi bien que moi, ayant des espions partout, même parmi nos portefaix; son énigmatique figure cependant simule une satisfaction quand je lui confirme que nous ne détruisons rien.

L'audience finie, les poignées de main échangées, Li-Hung-Chang, toujours appuyé sur les deux serviteurs qu'il domine de sa haute taille, vient me reconduire jusqu'au milieu de la cour. Et quand je me retourne sur le seuil pour lui adresser le salut final, il rappelle courtoisement à ma mémoire l'offre que je lui ai faite de lui envoyer le récit de mon voyage à Pékin—si jamais je trouve le temps de l'écrire. Malgré la grâce parfaite de l'accueil, due surtout à mon titre de mandarin de lettres, ce vieux prince des «Mille et une Nuits» chinoises, en habits râpés, dans un cadre de misère, n'a cessé de me paraître inquiétant, masqué, insaisissable et peut-être sourdement dédaigneux ou ironique.

A travers deux kilomètres de ruines et de décombres, je me dirige à présent vers le quartier des légations européennes, afin de prendre congé de notre ministre de France, encore malade et alité, et de lui demander ses commissions pour l'amiral;—car, je dois, après-demain au plus tard, quitter Pékin, m'en retourner à bord.

Et cette visite terminée, au moment où je remonte à cheval pour rentrer dans la «Ville jaune», quelqu'un de la légation vient très gentiment me donner une indication précise, tout à fait singulière, qui me permettra sans doute de dérober ce soir deux petits souliers de l'Impératrice de Chine et de les emporter comme part de pillage. En effet, dans une île ombreuse de la partie sud du Lac des Lotus est un frêle palais, presque caché, où la souveraine avait dormi sa dernière nuit d'angoisse, avant sa fuite affolée en charrette comme une pauvresse. Or, la deuxième chambre à gauche, au fond de la deuxième cour de ce palais était la sienne. Et là, paraît-il, sous un lit sculpté, sont restés par terre deux petits souliers en soie rouge, brodés de papillons et de fleurs, qui n'ont pu appartenir qu'à elle.

Je m'en reviens donc grand train dans la «Ville jaune». Je déjeune en hâte dans notre galerie vitrée—d'où les bibelots merveilleux ont déjà commencé, hélas! de s'en aller au nouveau garde-meuble, afin de permettre aux charpentiers de commencer leur oeuvre d'appropriation. Et vite je m'en vais, à pied cette fois, avec mes deux fidèles serviteurs, à la recherche de cette île, de ce palais et de ces petits souliers.

* * * * *

Le soleil d'une heure est brûlant sur les sentiers desséchés, sur les vieux cèdres tout gris de poussière.

A deux kilomètres environ, au sud de notre résidence, nous trouvons l'île sans peine; elle est dans une région où le lac se divise en différents petits bras, que traversent des ponts de marbre, que bordent des balustres de marbre enguirlandés de verdure. Et le palais est là, caché à demi dans les arbres, charmant et frêle, posé sur une terrasse de marbre blanc. Ses toits de faïence verte rehaussés d'or, ses murs à jour, peints et dorés, brillent d'un éclat de choses précieuses et toutes neuves, parmi le vert poussiéreux des cèdres centenaires. Il était une petite merveille de grâce et de mignardise, et il est adorable ainsi, dans cet abandon et ce silence.

Par les portes ouvertes sur les marches si blanches qui y montent, de gentils débris de toutes sortes dévalent en cascade: cassons de porcelaines impériales, cassons de laques d'or, petits dragons de bronze tombés les pattes en l'air, lambeaux de soies roses et grappes de fleurs artificielles. Les barbares ont passé par là, mais lesquels? Pas les Français assurément, pas nos soldats, car jamais cette partie de la «Ville jaune» ne leur a été confiée, jamais ils n'y sont venus.

Dans les cours intérieures, d'où s'envole à notre approche une nuée de corbeaux, même désastre: le sol est jonché de pauvres objets élégants et délicats, un peu féminins, que l'on a détruits à plaisir. Et, comme c'est un massacre tout récent, les étoffes légères, les fleurs en soie, les lambeaux de parures n'ont même pas perdu leur fraîcheur.

* * * * *

«Au fond de la deuxième cour, la deuxième chambrer à gauche!…» Voici… Il y reste un trône, des fauteuils, un grand lit très bas, sculpté par la main des génies. Mais tout est saccagé. A coups de crosse sans doute, on a brisé les glaces sans tain à travers lesquelles la souveraine pouvait contempler les miroitements du lac et la floraison rose des lotus, les ponts de marbre, les îlots, tout le paysage imaginé et réalisé pour ses yeux; et on a mis en pièces une soie blanche très fine, tendue aux murs, sur laquelle une artiste exquis avait jeté au pinceau, en teintes pâles, d'autres lotus beaucoup plus grands que nature, mais languissants, courbés par quelque vent d'automne, et à demi effeuillés, semant leurs pétales…

Sous ce lit, où je regarde tout de suite, traînent des amas de papiers manuscrits, des soies, des loques charmantes. Et mes deux serviteurs, qui fourragent là dedans avec des bâtons, comme des chiffonniers, ont bientôt fait de ramener ce que je cherchais: l'un après l'autre, les deux petits souliers rouges, étonnants et comiques!

Ce ne sont pas de ces ridicules souliers de poupée, pour dame chinoise aux orteils contrefaits; l'Impératrice, étant une princesse tartare, ne s'était point déformé les pieds, qu'elle semble avoir, du reste, très petits par nature. Non, ce sont des mules brodées, de tournure très normale; mais leur extravagance est seulement dans les talons, qui ont bien trente centimètres de haut, qui prennent sous toute la semelle, qui s'élargissent par le bas comme des socles de statue: sans quoi l'on tomberait, qui sont des blocs de cuir blanc tout à fait invraisemblables.

Je ne me représentais pas que des souliers de femme pouvaient faire tant de volume. Et comment les emporter, à présent, pour n'avoir pas l'air de pillards aux yeux des factionnaires ou des patrouilles que nous risquons de trouver en chemin?

* * * * *

Osman imagine alors de les suspendre par des ficelles à la ceinture de Renaud, sous sa longue capote d'hiver aux pans dissimulateurs. Et c'est admirable comme escamotage; en marche même—car nous le faisons marcher pour être plus sûrs,—on ne devinerait rien… Je ne me sens d'ailleurs aucun remords et je me figure que si elle pouvait, de si loin, voir la scène, l'encore belle Impératrice, elle serait la première à en sourire…

* * * * *

Sous le brûlant soleil, à l'ombre rare des vieux cèdres poudreux, retournons maintenant bon pas à mon palais de la Rotonde, où j'aurai à peine deux heures lumineuses et tièdes, dans mon kiosque vitré, pour travailler avant la tombée du froid et de la nuit.

Je suis charmé, chaque fois que je remonte dans ce palais, de retrouver le silence sonore de ma haute esplanade qu'entoure le faîte crénelé des remparts; esplanade artificielle, d'où l'on domine de partout des paysages artificiels, mais immenses et séculaires,—et surtout interdits, interdits depuis qu'ils existent, et jamais vus jusqu'à ces jours par des yeux d'Européens.

Tout est tellement chinois ici qu'on y est pour ainsi dire au coeur même du pays jaune, dans une Chine quintessenciée et exclusive. Ces jardins suspendus étaient un lieu de choix pour les rêveries ultra-chinoises d'une intransigeante Impératrice, qui rêva peut-être de refermer, comme dans les vieux temps, son pays au reste du monde, et qui voit aujourd'hui crouler à ses pieds son empire, vermoulu de toutes parts autant que ses myriades de temples et ses myriades de dieux en bois doré…

L'heure magique, ici, est celle où l'énorme boule rouge qu'est le soleil chinois des soirs d'automne éclaire avant de mourir les toits de la «Ville violette». Et je sors chaque fois de mon kiosque à cette heure-là pour revoir encore ces aspects uniques au monde.

Comparée à ceci, quelle laideur barbare offre la vue à vol d'oiseau d'une de nos villes d'Europe: amas quelconque de pignons difformes, de tuiles grossières; toits sales plantés de cheminées et de tuyaux de poêle, avec en plus l'horreur des fils électriques entre-croisés en réseau noir! En Chine, où l'on dédaigne assurément trop le pavage et la voirie, par contre tout ce qui s'élève un peu haut dans l'air—domaine des Esprits protecteurs au vol incessant—est toujours impeccable. Et cet immense repaire des empereurs, aujourd'hui vide et mort, étale pour moi seul, en cet instant du soir, le luxe prodigieux de ses toitures d'émail.

Malgré leur vieillesse, elles étincellent encore sous ce soleil rougissant, les pyramides de faïence jaune aux contours arqués avec une grâce qui nous est inconnue; à tous les angles de leurs sommets, des ornements simulent de grandes ailes, et puis en bas, vers les bords, viennent les rangées de monstres, dans ces mêmes poses qui se recopient de siècle en siècle, qui sont consacrées et immuables.

Elles étincellent, les pyramides de faïence jaune. Jusque dans le lointain, sur le bleu cendré du ciel où flotte l'éternelle poussière, on dirait une ville en or,—et ensuite une ville de cuivre rouge, à mesure que le soleil s'en va…

Et le silence d'abord de toutes ces choses, et puis cet ensemble de croassements qui s'élève de partout à l'instant du coucher des corbeaux, et ce froid de mort qui soudainement tombe en suaire sur cette magnificence de l'émail, dès que le soleil s'éteint….

* * * * *

Ce soir, comme avant-hier, en quittant le palais de la Rotonde, nous passons sans nous arrêter devant notre palais du Nord pour aller chez monseigneur Favier.

Il me reçoit dans la même salle blanche, où des valises, des sacs de voyage sont posés çà et là sur les meubles. L'évêque part demain pour l'Europe, qu'il n'a pas vue depuis douze ans. Il s'en va à Rome, auprès du Pape, et puis en France, chercher de l'argent pour ses missions en détresse. Sa grande oeuvre de quarante années est anéantie; quinze mille de ses chrétiens, massacrés; ses églises, ses chapelles, ses hôpitaux, ses écoles, tout est détruit, rasé jusqu'au sol, et on a violé ses cimetières. Cependant, il veut tout recommencer encore, il ne désespère de rien.

Et quand il vient me reconduire à travers son jardin déjà obscur, j'admire la belle énergie avec laquelle il me dit, montrant sa cathédrale trouée d'obus, qui est la seule restée debout et qui se profile tristement sur le ciel de nuit avec sa croix brisée:

—Toutes les églises qu'ils m'ont jetées par terre, je les reconstruirai plus grandes et plus hautes! Et je veux que chaque manoeuvre de haine et de violence contre nous amène au contraire un pas en avant du christianisme dans leur pays. Ils me les démoliront peut-être encore mes églises, qui sait? Eh bien! je les rebâtirai une fois de plus, et nous verrons, d'eux ou de moi, qui se lassera le premier!…

Alors il m'apparaît très grand dans son opiniâtreté et sa foi, et je comprends que la Chine devra compter avec cet apôtre d'avant-garde.

XII

Samedi 27 octobre.

J'ai voulu, avant de m'en aller, revoir la «Ville violette» les salles de trône et y entrer, non plus cette fois par les détours cachés et les poternes sournoises, mais par les avenues d'honneur et les grandes portes pendant des siècles fermées,—pour essayer d'imaginer un peu sous le délabrement d'aujourd'hui, ce que devait être, au temps passé, la splendeur des arrivées de souverains.

Aucune de nos capitales d'Occident n'a été conçue, tracée avec tant d'unité et d'audace, dans la pensée dominante d'exalter la magnificence des cortèges, surtout de préparer l'effet terrible d'une apparition d'empereur. Le trône, ici, c'était le centre de tout; cette ville, régulière comme une figure de géométrie, n'avait été créée, dirait-on, que pour enfermer, pour glorifier le trône de ce Fils du Ciel, maître de quatre cents millions d'âmes; pour en être le péristyle, pour y donner accès par des voies colossales, rappelant Thèbes ou Babylone. Et comme on comprend que ces ambassades chinoises, qui, au temps où florissait leur immense patrie, venaient chez nos rois ne fussent pas éblouies outre mesure à la vue de notre Paris d'alors, du Louvre ou de Versailles!…

* * * * *

La porte Sud de Pékin, par où les cortèges arrivaient, est dans l'axe même de ce trône, jadis effroyable, auquel viennent aboutir en ligne droite, six kilomètres d'avenues de portiques et de monstres. Quand on a franchi par cette porte du Sud le rempart de la «Ville chinoise», passant d'abord entre les deux sanctuaires démesurés qui sont le «Temple de l'Agriculture» et le «Temple du Ciel», on suit pendant une demi-lieue la grande artère, bordée de maisons en dentelles d'or, qui mène à un second mur d'enceinte—celui de la «Ville tartare»,—plus haut et plus dominateur que le premier. Une porte plus énorme alors se présente, surmontée d'un donjon noir, et l'avenue se prolonge au delà, toujours aussi impeccablement magnifique et droite, jusqu'à une troisième porte dans un troisième rempart d'un rouge de sang—celui de la «Ville impériale».

Une fois entré dans la «Ville impériale», on est encore loin de ce trône, vers lequel on s'avance en ligne directe, de ce trône qui domine tout et que jadis on ne pouvait voir; mais, par l'aspect des entours, on est déjà comme prévenu de son approche; à partir d'ici, les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale, ricanant du haut de leur socle; il y a de droite et de gauche des obélisques de marbre, monolithes enroulés de dragons, au sommet de chacun desquels s'assied une bête héraldique toujours la même, sorte de maigre chacal aux oreilles longues, au rictus de mort, qui a l'air d'aboyer, de hurler d'effroi vers cette chose extraordinaire qui est en avant: le trône de l'Empereur. Les murailles se multiplient aussi, coupant la route, les murailles couleur de sang, épaisses de trente mètres, surmontées de toitures cornues et percées de triples portes de plus en plus inquiètes, basses, étroites, souricières. Les fossés de défense, au pied de ces murailles, ont des ponts de marbre blanc, qui sont triples comme les portes. Et par terre, maintenant, de larges et superbes dalles s'entrecroisent en biais, comme les planches d'un parquet.

Et puis, en pénétrant dans la «Ville impériale», cette même voie, déjà longue d'une lieue, est devenue tout à coup déserte, et s'en va, plus grandiosement large encore, entre de longs bâtiments réguliers et mornes: logis de gardes et de soldats. Plus de maisonnettes dorées, ni de petites boutiques, ni de foules; à partir de ce dernier rempart emprisonnant, la vie du peuple s'arrête, sous l'oppression du trône. Et, tout au bout de cette solitude, surveillée du haut des obélisques par les maigres bêtes de marbre, on aperçoit enfin le centre si défendu de Pékin, le repaire des Fils du Ciel.

* * * * *

Cette dernière enceinte qui apparaît là-bas—celle de la «Ville violette», celle du palais—est, comme les précédentes, d'une couleur de sang qui a séché; elle est plantée de donjons de veille, dont les toits d'émail sombre se recourbent aux angles, se relèvent en pointes méchantes. Et ses triples portes, toujours dans l'axe même de la monstrueuse ville, sont trop petites, trop basses pour la hauteur de la muraille, trop profondes, angoissantes comme des trous de tunnel. Oh! la lourdeur, l'énormité de tout cela, et l'étrangeté du dessin de ces toitures, caractérisant si bien le génie du «Colosse jaune»!…

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Le délabrement des choses a dû commencer ici depuis des siècles; l'enduit rouge des remparts est tombé par places, ou s'est tacheté de noir; le marbre des obélisques féroces, le marbre des gros lions aux yeux louches n'a pu jaunir ainsi que sous les pluies d'innombrables saisons, et l'herbe verte, poussée partout entre les joints du granit, détaille comme d'une ligne de velours les dessins du dallage.

Ces triples portes, les dernières, qui furent autrefois les plus farouches du monde, confiées depuis la déroute à un détachement de soldats américains, peuvent s'ouvrir aujourd'hui à tel ou tel barbare comme moi, porteur d'une permission dûment signée.

Et on entre alors, après les tunnels, dans l'immense blancheur des marbres,—une blancheur, il est vrai, un peu passée au jaune d'ivoire et très tachée par la rouille des feuilles mortes, par la rouille des herbes d'automne, des broussailles sauvages qui ont envahi ce lieu délaissé. On est sur une place dallée de marbre, et on a devant soi, se dressant au fond comme un mur, une écrasante estrade de marbre, sur laquelle pose la salle même du trône, avec ses colonnes trapues d'un rouge sanglant et sa monumentale toiture de vieil émail. C'est comme un jardin funéraire, cette place blanche tant les broussailles ont jailli du sol entre les dalles soulevées, et on y entend crier, dans le silence, les pies et les corbeaux.

* * * * *

Il y a par terre des rangées de blocs en bronze, tous pareils, sortes de cônes sur lesquels s'ébauchent des formes de bêtes; ils sont là seulement posés, parmi les herbes roussies et les branches effeuillées, on peut en changer l'arrangement comme on ferait d'un jeu de lourdes quilles,—et ils servaient, en leur temps, pour les entrées rituelles de cortèges; ils marquaient l'alignement des étendards et les places où devaient se prosterner de très magnifiques visiteurs, lorsque le Fils du Ciel daignait apparaître au fond, comme un dieu, tout en haut des terrasses de marbre, entouré de bannières, dans un de ces costumes dont les images enfermées au temple des Ancêtres nous ont transmis la splendeur surhumaine, tout cuirassé d'or, avec des têtes de monstres aux épaules et des ailes d'or à la coiffure.

On y monte, à ces terrasses qui supportent la salle du trône, par des rampes de proportions babyloniennes, et, ceci pour l'Empereur seul, par un «sentier impérial», c'est-à-dire par un plan incliné fait d'un même morceau de marbre, un de ces blocs intransportables que les hommes d'autrefois avaient le secret de remuer; le dragon à cinq griffes déroule ses anneaux sculptés du haut en bas de cette pierre, qui partage par le milieu, en deux travées pareilles, les larges escaliers blancs, et vient aboutir au pied du trône;—pas un Chinois n'oserait marcher sur ce «sentier» par où les empereurs descendaient, appuyant, pour ne pas glisser, les hautes semelles de leurs chaussures aux écailles de la bête héraldique.

Et ces rampes de marbre, obstinément blanches à travers les années, ont des centaines de balustres plantés partout, sur la tête desquels s'arrête la lumière, et qui, regardés de près, figurent des espèces de petits gnomes enlacés de reptiles.

* * * * *

La salle qui est là-haut, ouverte aujourd'hui à tous les vents et à tous les oiseaux du ciel, a pour toiture le plus prodigieux amas de faïence jaune qui soit à Pékin et le plus hérissé de monstres, avec des ornements d'angle ayant forme de grandes ailes éployées. Au dedans, il va sans dire, c'est l'éclat, l'incendie des ors rouges, dont on est toujours obsédé dans les palais de la Chine. A la voûte, qui est d'un dessin inextricable, les dragons se tordent en tous sens, enchevêtrés, enlaçants; leurs griffes et leurs cornes apparaissent partout, mêlées à des nuages,—et il en est un qui se détache de l'amas, un qui semble prêt à tomber de ce ciel affreux, et tient dans sa gueule pendante une sphère d'or, juste au-dessus du trône. Le trône, en laque rouge et or, est dressé au centre de ce lieu de pénombre, en haut d'une estrade; deux larges écrans de plumes, emblèmes de la souveraineté, sont placés derrière, au bout de hampes, et tout le long des gradins qui y conduisent sont étagés des brûle-parfums, ainsi que dans les pagodes aux pieds des dieux.

Comme les avenues que je viens de suivre, comme les séries de ponts et comme les triples portes, ce trône est dans l'axe même de Pékin, dont il représentait l'âme; n'étaient toutes ces murailles, toutes ces enceintes, l'Empereur assis là, sur ce piédestal de marbre et de laque, aurait pu plonger son regard, jusqu'aux extrémités de la ville, jusqu'à la dernière percée de remparts donnant au dehors; les souverains tributaires qui lui venaient, les ambassades, les armées, dès leur entrée dans Pékin par la porte du Sud, étaient, pour ainsi dire, sous le feu de ses yeux invisibles…

* * * * *

Par terre, un épais tapis impérial jaune d'or reproduit, en dessins qui s'effacent, la bataille des chimères, le cauchemar sculpté aux plafonds; c'est un tapis d'une seule pièce, un tapis immense, de laine si haute et si drue que les pas s'y assourdissent comme sur l'herbe d'une pelouse; mais il est tout déchiré, tout mangé aux vers, avec, par endroits, des tas de fiente grisâtre,—car les pies, les pigeons, les corbeaux ont ici des nids dans les ciselures de la voûte, et, dès que j'arrive, la sonorité lugubre de ce lieu s'emplit d'un bourdonnement de vols effarés, en haut, tout en haut, contre les poutres étincelantes et semi-obscures, parmi l'or des dragons et l'or des nuages.

Pour nous, barbares non initiés, l'incompréhensible de ce palais, c'est qu'il y a trois de ces salles, identiquement semblables, avec leur même trône, leur même tapis, leurs mêmes ornements aux mêmes places; elles se succèdent à la file, toujours dans l'axe absolu des quatre villes murées dont l'ensemble forme Pékin; elles se succèdent précédées des pareilles grandes cours de marbre, et construites sur les pareilles terrasses de marbre; on y monte par les pareils escaliers, les pareils sentiers impériaux. Et partout, même abandon, même envahissement par l'herbe et les broussailles, même délabrement de vieux cimetière, même silence sonore où l'on entend les corbeaux croasser.

Pourquoi trois? puisque forcément l'une doit masquer les deux autres, et puisqu'il faut, pour passer de la première à la seconde, ou de la seconde à la troisième, redescendre chaque fois au fond d'une vaste cour triste et sans vue, redescendre et puis remonter, entre les amoncellements des marbres couleur d'ivoire, superbes, mais si monotones et oppressifs!

Il doit y avoir à ce nombre trois quelque raison mystérieuse, et, sur nos imaginations déroutées, cette répétition produit un effet analogue à celui des trois sanctuaires pareils et des trois cours pareilles, dans le grand temple des Lamas…

* * * * *

J'avais déjà vu les appartements particuliers du jeune Empereur. Ceux de l'Impératrice—car elle avait ses appartements ici, dans la «Ville violette», outre les palais frêles que sa fantaisie avait disséminés dans les parcs de la «Ville jaune»—ceux de l'Impératrice ont moins de mélancolie et surtout ne sont pas crépusculaires. Des salles et des salles, toutes pareilles, vitrées de grandes glaces et couronnées toujours d'une somptueuse toiture d'émail jaune; chacune a son perron de marbre, gardé par deux lions tout ruisselants d'or; et les jardinets qui les séparent sont encombrés d'ornements de bronze, grandes bêtes héraldiques, phénix élancés, ou monstres accroupis.

A l'intérieur, des soies jaunes, des fauteuils carrés, de cette forme qui est consacrée par les âges et immuable comme la Chine. Sur les bahuts, sur les tables, quantité d'objets précieux sont placés dans de petites guérites de verre, à cause de la poussière perpétuelle de Pékin,—et cela donne à ces choses la tristesse des momies, cela jette dans les appartements une froideur de musée. Beaucoup de bouquets artificiels, de chimériques fleurs aux nuances neutres, en ambre, en jade, en agate, en pierre de lune…

Le grand luxe inimitable de ces salles de palais, c'est toujours cette suite d'arceaux d'ébène, fouillés à jour, qui semblent d'épaisses charmilles de feuillages noirs. Dans quelles forêts lointaines ont poussé de tels ébéniers, permettant de créer d'un seul bloc chacune de ces charmilles mortuaires? Et au moyen de quels ciseaux et avec quelle patience a-t-on pu ainsi, en plein bois, jusqu'au coeur même de l'arbre, aller sculpter chaque tige et chaque feuille de ces bambous légers, ou chaque aiguille fine de ces cèdres,—et encore détailler là dedans des papillons et des oiseaux?

Derrière la chambre à coucher de l'Impératrice, une sorte d'oratoire sombre est rempli de divinités bouddhiques sur des autels. Il y reste encore une senteur exquise, laissée par la femme élégante et galante, par la vieille belle qu'était cette souveraine. Parmi ces dieux, un petit personnage de bois très ancien, tout fané, tout usé et dont l'or ne brille plus, porte au cou un collier de perles fines,—et devant lui une gerbe de fleurs se dessèche; dernières offrandes, me dit l'un des eunuques gardiens, faites par l'Impératrice, pendant la minute suprême avant sa fuite de la «Ville violette», à ce vieux petit bouddha qui était son fétiche favori.

* * * * *

J'aurai traversé aujourd'hui ce repaire en sens inverse de mon pèlerinage du premier jour.

Et, pour sortir, je dois donc passer maintenant dans les quartiers où tout est muré et remuré, portes barricadées et gardées par de plus en plus horribles monstres… Les princesses cachées, les trésors, est-ce par ici?… Toujours la même couleur sanglante aux murailles, les mêmes faïences jaunes aux toitures, et, plus que jamais, les cornes, les griffes, les formes cruelles, les rires d'hyène, les dents dégainées, les yeux louches; les moindres choses, jusqu'aux verrous, jusqu'aux heurtoirs, affectant des traits de visage pour grimacer la haine et la mort.

Et tout s'en va de vétusté, les dalles par terre sont mangées d'usure, les bois de ces portes si verrouillées tombent en poussière. Il y a de vieilles cours d'ombre, abandonnées à des serviteurs centenaires en barbiche blanche qui y ont bâti des cabanes de pauvre et qui y vivent comme des reclus, s'occupant à élever des pies savantes ou à cultiver de maladives fleurs dans des potiches, devant le rictus éternel des bêtes de marbre et de bronze. Aucun préau de cloître, aucun couloir de maison cellulaire n'arriverait à la tristesse de ces petites cours trop encloses et trop sourdes, sur lesquelles, pendant des siècles, sans contrôle, pesa le caprice ombrageux des empereurs chinois. La sentence inexorable y semblerait à sa place: Ceux qui sont entrés doivent abandonner l'espérance; à mesure que l'on va, les passages se compliquent et se resserrent; on se dit qu'on ne s'en échappera plus, que les grosses serrures de tant de portes ne pourront plus s'ouvrir, ou bien que des parois vont se rapprocher jusqu'à vous étreindre…

Me voici pourtant presque dehors, sorti de l'enceinte intérieure, par des battants massifs qui vite se referment sur mes pas. Je suis pris maintenant entre le second et le premier rempart, l'un aussi farouche que l'autre; je suis dans le chemin de ronde qui fait le tour de cette ville, espèce de couloir d'angoisse, infiniment long, entre les deux murailles rouge sombre qui dans le lointain ont l'air de se rejoindre; il y traîne quelques débris humains, quelques loques ayant été des vêtements de soldats; on y voit aussi deux ou trois corbeaux sautiller, et il s'y promène un chien mangeur de cadavres.

Quand enfin tombent devant moi les madriers qui barricadent la porte extérieure—(la porte confiée aux Japonais),—je retrouve, comme au réveil d'un rêve étouffant, le parc de la «Ville jaune», l'espace libre, sous les grands cèdres…

XIII

Dimanche 28 octobre.

L'Ile des Jades, sur le Lac des Lotus, est un rocher—artificiel peut-être malgré ses proportions de montagne—qui se dresse au milieu des bois de la «Ville jaune»; à ses parois s'accrochent de vieux arbres, de vieux temples, qui vont s'étageant vers le ciel; et, couronnant cet ensemble, une sorte de tour s'élance, un donjon d'une taille colossale, d'un dessin baroque et mystérieux. On le voit de partout, ce donjon; il domine tout Pékin de sa silhouette, de sa chinoiserie vraiment excessive, et il contient là-haut une effroyable idole aérienne, dont le geste menaçant et le rictus de mort planent sur la ville,—une idole que nos soldats ont appelée le «grand diable de Chine.»

Et je monte, ce matin, faire visite à ce «grand diable».

Un arceau de marbre blanc, jeté sur les roseaux et les lotus, donne accès dans l'Ile des Jades. Et les deux bouts de ce pont, il va sans dire, sont gardés par des monstres de marbre, ricanant et louchant d'une façon féroce vers quiconque aurait l'audace de passer. Les rives de l'île s'élèvent à pic, sous les branches des cèdres, et il faut tout de suite commencer à grimper, par des escaliers ou des chemins taillés dans le roc. On trouve alors, échelonnées parmi les arbres sévères, des séries de terrasses de marbre, avec leurs brûle-parfums de bronze, et des pagodes sombres au fond desquelles brillent dans l'obscurité d'énormes idoles dorées.

Cette Ile des Jades, position stratégique importante, puisqu'elle domine tous les alentours, vient d'être occupée militairement par une compagnie de notre infanterie de marine.

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Ils n'ont point là d'autre gîte que les pagodes, nos soldats, et point d'autre lit de camp que les tables sacrées; alors, pour pouvoir se faire un peu de place, pour pouvoir s'étendre, la nuit, sur ces belles tables rouges, ils ont doucement mis à la porte la peuplade des petits dieux secondaires qui les encombraient depuis quelques siècles, laissant seulement sur leurs trônes les grandes idoles solennelles. Donc, les voici dehors par centaines, par milliers, alignés comme des jouets sur les terrasses blanches, les pauvres petits dieux encore étincelants, sur qui tombent à présent le soleil et la poussière. Et, dans l'intérieur des temples, autour des grandes idoles que l'on a respectées, avec quels aspects de rudesse les fusils de nos hommes s'étalent, et leurs couvertures grises, et leurs hardes suspendues! Et quelle lourde senteur de tanière ils ont déjà apportée, nos braves soldats, dans ces sanctuaires fermés, sous ces plafonds de laque habitués au parfum du santal et des baguettes d'encens.

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A travers les ramures torturées des vieux cèdres, l'horizon, qui peu à peu se déploie, est un horizon de verdure, aux teintes roussies par l'automne. C'est un bois, un bois infini, au milieu duquel apparaissent seulement, çà et là, comme noyées, des toitures de faïence jaune. Et ce bois, c'est Pékin, Pékin que l'on n'imaginait certainement pas ainsi,—et Pékin vu des hauteurs d'un lieu très sacré, où il semblait que jamais Européen n'aurait pu venir.

Le sol rocheux qui vous porte va toujours diminuant, se rétrécissant, à mesure que l'on s'élève vers le «grand diable de Chine», à mesure que l'on approche de la pointe de ce cône isolé qui est l'Ile des Jades.

Ce matin, aux étages supérieurs, je croise en montant une petite troupe de pèlerins singuliers qui redescendent: des missionnaires lazaristes en costume mandarin et portant la longue queue; en leur compagnie, quelques jeunes prêtres catholiques chinois, qui semblent effarés d'être là, comme si, malgré leur christianisme superposé aux croyances héréditaires, ils avaient encore le sentiment de quelque sacrilège, commis par leur seule présence en un lieu si longtemps défendu.

Tout au pied du donjon qui couronne ces rochers, voici le kiosque de faïence et de marbre où le «grand diable» habite. On est là très haut, dans l'air vif et pur, sur une étroite terrasse, au-dessus d'un déploiement d'arbres à peine voilés aujourd'hui par l'habituel brouillard de poussière et de soleil.

Et j'entre chez le «grand diable», qui est seul hôte de cette région aérienne… Oh! l'horrible personnage! Il est de taille un peu surhumaine, coulé en bronze. Comme Shiva, dieu de la mort, il danse sur des cadavres; il a cinq ou six visages atroces, dont le ricanement multiple est presque intolérable; il porte un collier de crânes et il gesticule avec une quarantaine de bras qui tiennent des instruments de torture ou des têtes coupées.

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Telle est la divinité protectrice que les Chinois font planer sur leur ville, plus haut que toutes leurs pyramidales toitures de faïence, plus haut que leurs tours et leurs pagodes,—ainsi qu'on aurait chez nous, aux âges de foi, placé un christ ou une Vierge blanche. Et c'est comme le symbole tangible de leur cruauté profonde; c'est comme l'indice de l'inexplicable fissure dans la cervelle de ces gens-là, d'ordinaire si maniables et doux, si accessibles au charme des petits enfants et des fleurs, mais qui peuvent tout à coup devenir tortionnaires avec joie, avec délire, arracheurs d'ongles et dépeceurs d'entrailles vives…

Les choses qui me soutiennent en l'air, rochers et terrasses de marbre, dévalent au-dessous de moi, parmi les cimes des vieux cèdres, en des fuites glissantes à donner le vertige. La lumière est admirable et le silence absolu.

Pékin sous mes pieds semblable à un bois!… On m'avait averti de cet effet incompréhensible, mais mon attente est encore dépassée. En dehors des parcs de la «Ville impériale», il ne me paraissait point qu'il y eût tant d'arbres, dans les cours des maisons, dans les jardins, dans les rues. Tout est comme submergé par la verdure. Et même au delà des remparts, qui dessinent dans le lointain extrême leur cadre noir, le bois recommence, semble infini. Vers l'Ouest seulement, c'est le steppe gris, par où j'étais arrivé un matin de neige. Et vers le Nord, les montagnes de Mongolie se lèvent charmantes, diaphanes et irisées, sur le ciel pâle.

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Les grandes artères droites de cette ville, tracées d'après un plan unique, avec une régularité et une ampleur qu'on ne retrouve dans aucune de nos capitales d'Europe, ressemblent, d'où je suis, à des avenues dans une forêt; des avenues que borderaient des maisonnettes drôles, compliquées, fragiles, en carton gris ou en fines découpures de papier doré. Beaucoup de ces artères sont mortes; dans celles qui restent vivantes, la vie s'indique, regardée de si haut, par un processionnement de petites bêtes brunes aplaties sur le sol, quelque chose qui rappelle la migration des fourmis: ces caravanes toujours, qui s'en vont, s'en vont lentes et tranquilles, se disperser aux quatre coins de la Chine immense.

La région directement sous mes pieds est la plus dépeuplée de tout Pékin et la plus muette. Le silence seul monte vers l'affreuse idole et vers moi, qui, de compagnie, nous grisons de lumière, d'air vif et un peu glacé. A peine quelques croassements, perdus, diffusés dans trop d'espace, quand vient à tourbillonner au-dessous de nous un vol d'oiseaux noirs…

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Un semblant de regret se mêle aujourd'hui à mon après-midi de travail dans l'isolement de mon haut palais: regret de ce qui va finir, car je suis maintenant tout près de mon départ. Ce sera du reste une fin sans recommencement possible, car si je revenais plus tard à Pékin, ce palais me serait fermé, ou tout au moins n'y retrouverais-je jamais ma solitude charmante.

Et ce lieu si lointain, si inaccessible, dont il eût semblé insensé autrefois de dire que je ferais ma demeure, m'est devenu déjà tellement familier, ainsi que tout ce qui s'y trouve et ce qui s'y passe! La présence de la grande déesse d'albâtre dans le temple obscur, la visite quotidienne du chat, le silence des entours, l'éclat morne du soleil d'octobre, l'agonie des derniers papillons contre mes vitres, le manège de quelques moineaux qui nichent aux toits d'émail, et la promenade des feuilles mortes, la chute des petites aiguilles balsamiques des cèdres sur les dalles de l'esplanade, sitôt que souffle le vent… Quelle singulière destinée, quand on y songe, m'a fait le maître ici pour quelques jours!…

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Au palais du Nord, c'est déjà bien fini des splendeurs de notre longue galerie. La voici traversée de place en place par des boiseries légères, qui pourraient être enlevées sans peine si jamais l'Impératrice pensait à revenir, mais qui pour le moment la partagent en bureaux et en chambres. Encore quelques bibelots magnifiques dans la partie qui sera le salon du général; ailleurs, tout a été simplifié, et les soieries, les potiches, les écrans, les bronzes, dûment catalogués aujourd'hui, sont allés au Garde-Meuble. Nos soldats ont même apporté dans ces futurs logements de l'état-major, pour les rendre habitables, des sièges européens, trouvés par là dans les réserves du palais,—canapés et fauteuils vaguement Henri II, couverts en peluche vieil or, d'un beau faste d'hôtel garni provincial.